ET SUR LART THEATRAL. T
leur doit être son propre instituteur. S'il n'a pas en lui-même les facultés nécessaires à l'expression des passions, à la peinture des caractères , tous les conseils du monde ne pourront les lui donner : le génie ne s'apprend pas. Cette faculté de créer naît avec nous ; mais si l'acteur la possède , les avis des gens de goût pourront alors le guider ; et comme il y a dans l'art de dire les vers une partie en quelque sorte mécanique , de certaines règles qu'on peut se prescrire , les leçons d'un acteur consommé en initiant celui qui a le germe du talent aux secrets de sa propre expérience , pourront lui épargner beaucoup de tâtonnemens , d'études et de temps.
Lekain, dès le commencement de sa carrière , eut de très grands succès ; ses débuts durèrent dix-isept mois. Un jour qu'il avait joué à la cour devant Louis xv , le roi dit après la pièce : « Cet homme m'a fait pleurer , moi qui ne pleure jamais. » Cet illustre témoignage lui valut son admission parmi les comédiens français. Avant de
f^yy RÉFLEXIOIVS SUR LEKAINf
paraître sur leur théâtre , il s'était déjà acquis quelque réputation sur des théâtres de société ; c'est là que Voltaire le vit et le remarqua pour la première fois , et là que naquit la liaison de Lekain avec ce grand homme. On peut voir les détails de cette époque de sa vie dans le récit qu'il en fait lui-même.
Le système de déclamation était alors une sorte de psalmodie , de triste mélopée , qui datait de la naissance du théâtre, (i)
(i) C'est peut-être ici le lieu de relever Fiinpropriété du mot déclamation , dont on se sert pour exprimer Tart du comédien. Ce terme , qui semble désigner autre chose que le débit naturel, qui porte avec lui l'idée d'une certaine énonciation de convention, et dont l'emploi remonte probablement à l'époque où la tragédie était en effet chantée, a, j'en suis sûr, souvent donné une fausse direction aux études des jeunes acteurs. £n efïet, déclamer, c'est parler avec emphase; donc l'art de la déclamation est l'art de parler comme on ne parle pas. D'ailleurs, il me paraît bizarre d'employer, pour désigner un art, un tenne dont on se sert en même temps pour en faire la critique. Je serais fort embarrassé d'y substituer une expression plus convenable.
Jouc7' la tragédie donne plutôt l'idée d'un amusement
ET suK l'art tukatral. vij
Lekain, soumis malgré lui à Tinfluence de l'exemple , éprouvait le besoin de s afFranehir de ce chant monotone et de secouer ces règles de convention qui gênaient son génie ardent , prêt à se développer ; et, malgré la contrainte oii il se sentait retenu , il fît entendre enfin pour la première fois au théâtre les véritables accens de la nature. Plein d'une sensibilité forte et profonde , d'une chaleur brûlante et communfeative , son jeu , d'abord fougueux et sans règle , plut à la jeunesse , entraînée par les emportemens de son action, par la chaleur de son débit , et surtout émue par les accens d'une voix profondément tragique. I^es amateurs de l'ancienne psalmodie, fidèles à leurs vieilles admirations , le critiquèrent
que d'un art; dire la tragédie me paraît une locution froide , et me semble n'exprimer que le simple débit sans action. Les Anglais se servent de plusieurs termes qui rendent mieux ridée : to perfmrm tragedy, exécuter la tragédie ; to act a part y agir un rôle. Nous avons bien le substantif acteur, mais nous n*avons pas le verbe qui devrait rendre l'idée de mettre en action, agir.
Vlij RÉFLEXIONS SUR LÉKÂIN
amèrement; ils rappelèrent le taureau. Ils ne retrouvaient pas en lui cette déclamation redondante et fastueuse , cette diction chantante et martelée , où le profond res* pect pour la césure et la rime faisait tomber régulièrement les vers en cadence. Sa marche, ses mouvemens, ses poses , ses gestes n'avaient pas cette noblesse , ces grâces de nos pères , qtii constituaient alors le bel cCcteur, et que les Marcel du temps» enseignaient à leurs élèves eii les initiant aux beautés du menuet. Lekain , simple plébéien , arraché d'un atelier d'orfèvrerie , n'avait pas, il est vrai, été élevé sur les genoux des reines, comme Baron prétendait qu'auraient dû l'être les acteurs ; mais la nature , plus noble institutrice encore, s'était chargée de lui révéler ses secrets.
Lekain avec le temps parvint à régler tout le désordre que son inexpérience avait d'abord nécessairement jeté dans son jeu. Il apprit à dompter sa fougue et à en calculer les mouvemens. Cependant il n'osa pas