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dès le début abandonner entièrement ce chant cadencé qui était alors regardé comme le beau idéal de l'art de la déclamation^ et que Tacteiu* conservait même dans les emportemens de la passion. Mademoiselle Clairon , Granval et d'autres acteurs de ce temps suivirent , ainsi que lui , le système de cette déclamation pompeuse et fortement accentuée qu'ils avaient trouvée établie. Ils portaient même dans la société ce ton solennel qu'ils avaient contracté au théâtre , comme s'ils eussent craint d'en perdre l'habitude : mais dans Lekain cette pompe , cet apprêt , cette solennité se perdaient dans un jeu plein de chaleur , dans des accens pathétiques ou terribles qui ébranlaient toutes les âmes. Mademoiselle Duménil seule se livra sans réserve à tous les élans d'une nature que l'art ne put asservir. Douée, comme Lekain , de cette précieuse et rare faculté de se pénétrer vivement des passions de ses personnages , de cette sensibilité profonde qui constitue le véritable talent, elle s'abandonnait sans règle et sans science à
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toutes les agitations de son âme. Insenr sible aux beautés de convention , reculant devant la froideur des calculs , elle était incapable de subir le joug de l'habitude et de l'exemple : aussi , quoique presque toujours admirable , combien n'eut-elle pas de critiques à essuyer ! Combien n'a-tnelle pas donné de prise à la jalousie de sa rivale j grande actrice d'ailleurs , mais dont le jeu tout d'arrangement et de calcul , dont la déclamation toute notée , plaisaient davan* tage aux partbans de l'ancien système ! L'envie n'a-t-elle pas osé dire que cet abandon sans art auquel mademoiselle Dumé* nil se livrait , n'était que l'effet de l'ivresse ! misérable calomnie qui ne mérite pas même qu'on se donne la peine de la réfuter. ^ Comment les acteurs de cette époque , ft Lekain lui-même, voulant plaire à un pu»blic habitué, depuis la naissance du théâtre, h cette psalmodie pompeuse, auraient-ils osé hasarder des innovations trop hardies , arriver d'un seul élan, sans degrés inter-
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médiaires, à une nature grande, élevée, mais simple et vraie ? Le succès de ces tentatives trop brusques eût été fort douteux; çlles les auraient exposés à trop de dangers: ils aimaient mieux rester dans la route battue que de s'aventurer dans des écarts. Les contrariétés , les critiques qu'essuyait mademoiselle Duménil , leur faisaient peur , et tout en l'admirant ils n'osaient imiter son audace. Ces règles de convention pesaient alors sur tous les genres de talens. Comment les acteurs s'y seraient-ils soustraits plus que les auteurs eux-mêmes ? Ne voit-on pas les plus grands d'entre ceux-ci fléchir sous l'influence de leur temps , et Racine lui-même, le divin Racine y soumettre trop souvent la hauteur de son génie? Beaucoup de ses héros ont l'empreinte de la galanterie du siècle de Louis xiv , et non celle de leur époque. Voltaire , dans son Temple du Goût, signale ce défaut par une critique également fine et judicieuse. Dans l'admirable pièce à'jindromaquey Oreste et Pylade, dont l'amitié a passé en
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proverbe , ne sont point placés sur la même ligne : Oreste tutoie Pylade, mais celui-ci traite respectueusement son ami de seigneur y et ne se sert jamais à son égard que du mot vous. Il n'entrait pas alors dans les convenances du théâtre que le personnage principal fût tutoyé par le confident. Peut-être l'acteur chargé du rôle d'Oreste, à l'époque où Racine doima sa pièce , eut-il quelque part à cette distinction bizarre; peut-être eût-il été choqué de tant de familiarité de la part d'un ami , que l'auteur avait jugé nécessaire de rabaisser au rang subalterne de confident.
A l'exemple du monde réel, les acteurs au théâtre tenaient sans doute aussi beaucoup à leurs rangs imaginaires , et étaient entre eux très sévères sur les convenances et l'étiquette.
Cette influence des mœurs de l'époque se fait encore particulièrement sentir dans Britannicus et dans quelques endroits du rôle de Néron. Néron peint d'abord à Narcisse l'amour qu'il ressent pour Junie
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avec des couleurs qui décèlent une âme ardente et vicieuse. Il y a dans cet amour je ne sais quel mélange de libertinage et de férocité naissante. Ce sont les larmes, les cris, Feffroi de cette jeune princesse, arrachée durant la nuit de sa demeure, traînée devant lui par des soldats , au milieu d'un appareil d'armes et de flambeaux; c'est ce spectacle de douleur et de violence qui charme Néron et irrite son amour. Il savoure en quelque sorte la douleur de Junie , elle l'embellit à ses yeux :
J'aimais jusqu'à ses pleurs que je faisais couler.
Jusque là il n'y a rien que de pris dans la nature et dans le caractère connu de Néron ; mais dans la scène suivante entre ce personnage et Junie , ce n'est plus cet amour efFréné qui porte le désordre dans tous ses sens; on reconnaît dans Néron cette galanterie qui caractérisait la cour de Louis XIV :
Pourquoi, de cette gloire exclus jusqu'à ce jour, M'avez-vous, sans pitié, relégué dans ma cour?
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En vain de ce présent ils m'auraient honoré, Si votre cœur devait en éti^e séparé, Si tant de soins ne sont adoucis par vos charmes. Si, tandis que je donne aux veilles, aux alarmes, Des jours toujours à plaindre et toujours enviés, Je ne vais quelquefois respirer à vos pieds.
Cette scène , qui vers la fin reprend sa véritable couleur, est au commencement fort difficile à jouer. Cette teinte d'affectation doucereuse refroidit l'acteur ; le mouvement passionné, imprimé d'abord au rôle de Néron , l'impétuosité de ses désirs , son trouble , son désordre , si bien peints dans la scène qui précède, paraissent tout à coup comme suspendus. Us ne pourraient l'être que par la simple expression de cette retenue naturelle , involontaire , qu'impose souvent à la passion même la plus violente , l'aspect de la vertu timide et sans défense; mais ce Néron si impétueux , que déjà nul frein n'arrête , ne parle plus que le langage d'un galant de cour. Du temps de Louis xiv, où l'on n'eût osé violer les lois de la galau-