‹ Mémoires de LekainChapitre 30 sur 114 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

ARSiiroÉ, à Cléone.

«c Métrobate Ta fait par des terreurs paniques , « Feignant de Ini trahir mes ordres tyranniques. »

Feignant de trahir à lui. Construction remplie de solécismes. On sent bien que Corneille a voulu dire : Métrobate feignant de me trahir vis-à-vis de Nicomede , sur des ordres que je ne lui aidais pas donnés; mais l'auteur n'a point exprime sa pensée selon les règles de l'art.

Métrobate Ta fait par des terreurs paniques , Feignant de déceler mes ordres tyranniques.

Ou bien :

Lui laissant entrevoir mes ordres tyranniques.

ARsiNoÉ, à Cléone, « Tantôt en le voyant , j'ai fait de l'effrayée , etc. ■

Faire de Veffrajée y est impardonnable au grand Corneille y quand il lui en coûtait si peu pour s'exprimer ayec moins de négligence.

Tantôt en le voyant , j*ai feint d'être effrayée.

ARSiNOÉ^ à Cléone, parlant de Nicomede.

« Et ce prince , piqué d'une juste colère , « S'emportera sans doute et bravera son père ; « S'il e^t prompt et bouUlant, le roi ne Test pas moins.

DE LEKAIN. 5g

m Et comme à réchauffer j'appliquerai mes soins , « Pour peu y etc. »

Ce prince piqué dune juste colère. Je pense que l'on est piqué d'un événement qui excite la colère y qui l'accroît ; mais on n'est point piqué de colère.

Il me parait que Corneille se trouve en contradiction avec lui-même^ dans la peinture succincte qu'il fait ici du caractère de Nicomède et de celui de Prusias; car il n'y a point de modèle dans aucun poème tragique y d'un persifleur aussi froid et aussi tranquille que celui qu'il ofKre dans la personne de son héros ^ et de personnage plus doux et plus irrésolu que le roi de Bithynie, Ce dernier, surtout, bien loin de s'emporter sur le résultat des événemens les plus humilians pour la majesté royale , conserve toujours assez de sang-froid pour recevoir avec soumission les avis de sa femme, et pour engager son fils à répondre en son nom , quand sa timidité le prend à l'aspect d'un ambassadeur de Rome.

En voici quelques traits bien sensibles :

(acte second. SCÈNE III.)

PRusiAS, à Flaminius, « Souffrez qu'il ait Thouneur de répondre peur moi:

A son fils, « Ah ! ne me brouillez pas ayec la république. »

6o MÉMOIRES

(acte cinquième. — scène V.)

PRUSIAS, à Arsinoê, « Ali ! rien de votre part ne saurait me choquer. »

Cette présence d'esprit, dans un vieillard qui connaît son insuffisance, n'annonce point un caractère bouillant y tel que Corneille le désigne.

Je suis loin de penser qu'il faille regarder comme la base d'un caractère, un moment d'aigreur et de violence, auquel le père et le fils se livrent mutuellement dans le quatrième acte; les hommes les plus flegmatiques sont quelquefois entraînés dans ces écarts, qu'une circonstance extraordinaire a occasionnés ; mais, encore un coup, ce n'est pas le fond du caractère de Prusias, conséquemment ce que dit Arsinoé tombe à faux.

AHSIiroɫ

Et ce prince, animé d'une juste colère, S^emportera sans doute et bravera son père ( Tout respect doit céder en ces pressans besoins ) ; £t pour l'aigrir encore , appliquant tous mes soins , Pour peu , etc.

Tout respect doit céder ^ etc. C'est un axiome qui devient hors d' œuvre ; je ne le sens que trop ; mais ce vers oiseux et commun est peut-être préférable à un contre-sens.

DE LEKAIN. 6t

Dans le dernier vers, j'ai fait choix du verbe aigrir^ parce qu'il me parait plus convenable au caractère de la reine y dont la politique n'est pas tant d'échauffer le père contre le fils, que d! aigrir violemment l'un contre l'autre.

Je crois devoir faire ici une observation qui sera de quelque utilité aux comédiens de province; c'est que le rôle de Prusias doit être joué avec tout l'extérieur de la caducité : c'est ainsi que Corneille nous l'a peint dans la première et la seconde scène du second acte. Il est facile de voir que son radotage perpétuel serait intolérable sans cette précaution ; cela seul peut excuser sa faiblesse visà-vis de l'ambassadeur romain, et sa pusillanimité vis-à-vis de sa femme.

Page 1