‹ Mémoires de LekainChapitre 41 sur 114 · MÊME SCÈNE · texte numérisé non relu

MÊME SCÈNE

ATTALE, à Arsinoé, « Mais pour TexamiDer et bien voir ce que c*est , « Si vous pouviez vous mettre un peu hors d'intérêt. « Vous ne pourriez jamais, sans un peu de scrupule,

Mais pour Vexaminer et bien voir ce que &est. J'ignore absolument à quoi se rapporte la particule relative ; si c'est à la gloire d' Arsinoé, ou à l'imposture des deux assassins.

Il y a pourtant lieu de présumer que c'est à cette dernière. Quant à la tournure du dernier hémistiche du vers suivant, pour que la phrase eût été plus claire , il aurait fallu dire : Si vous pouviez prendre un peu moins dintérêt dans tout ceci y vous ne pourriez jamais ^ etc. Car, vous mettre un peu hors d'intérêt^ n'est pas français.

Mais pour l'examiner, l'estimer ce qu'elle est ,

Il faut TOUS dégager de tout autre intérêt,

£t vous ne pouvez plus, sans on peu de scrupule ,

ATTALE, à jirsinoé.

« Contre tant de vertus , contre tant de victoires , « Doit-on quelque croyance à des âmes si noires ? »

Doit^n de la crojrance à des âmes si noires contre tant de vertus? La construction de

DE LEKAIN. jg

cette phrase est un peu louche. Corneille aurait été plus clair et plus exact s'il avait pu dire : Doit - on de la croyance à des âmes assez noires pour chercher à flétrir tant de vertus et tant de victoires ? Voilà , je crois ^ ce qu'il a voulu dire 9 et ce qu'il n'a laissé qu'entrevoir.

Pour y remédier, je propose une inversion qui peut ne pas nuire à la clarté de la phrase :

Ces perfides , tous deux se sont dits aujourdlmi , Et subornés par tous, et subornés par lui. Doit-on quelque croyance à des âmes si noires ? Peuvent-elles flétrir ses vertus, ses victoires ?

▲ TTALB, à Arsinoé, {Jl parle de Nicomède. ) « Nous ne sommes qu'un sang ; et ce sang dans mon cœnr « A peine à le passer pour calomniateur.

A&SIVOB.

« Et vous en avez moins à me croire assassine ? »

On dit communément entre deux frères :

être du même ' sang ; mais on ne dit point : n^être qu^un sang. D'ailleurs, un sang qui a peine à passer un frère pour calomniateur , est une construction de phrase incorrecte et barbare. Je ne crois pas non plus qvC assassine puisse être pris substantivement ; il n'est admissible que comme adjectif , encore y a-t-il

8o - MÉMOIRES

très peu d'occasions où Ton puisse l'employer- Il se peut, pourtant, que du temps de Corneille, il fut reçu en poésie, ou qu'il ait projeté d'en enrichir la langue française : ce qu'il y a de certain, c'est que l'Académie ne l'a point adopté comme substantif féminin , et peut - être a-t-elle eu tort ; car les crimes et les assassinats étant communs aux deux sexes , pourquoi dit-on : c^est un assassin ? et pourquoi rejette-t-on : c'est une assassine?

Si les fastes de l'histoire sainte et profane pouvaient fiiir à l'œil envieux de la postérité, et que, dans le bouleversement inévitable des empires, on ne put réchapper d'autres monumens de littérature que dans les dictionnaires de langue, on aurait raison de n'y point insérer le mot assassine. L'on cacherait ainsi à nos derniers neveux , que le sexe le plus aimable, le plus doux et le plus timide, a pu se livrer quelquefois aux crimes les plus atroces; que l'homicide était une vertu du ciel dans la belle Judith ; qu'il était une raison d'état dans l'implacable Catherine de Médicis , et qu'il ternit à jamais le beau règne d'Elisabeth d'Angleterre, par le meurtre j uridique de Marie Stuart, etc. etc.

Mais malheureusement on ne perdra ja-

DE LEKAIN. 8l

mais la mémoire de toutes ces atrocités ; c'est donc par pure bizarrerie que ce mot, que je prononce à regret, ne se trouve dans aucun dictionnaire.

▲ TTALS.

Si je suis son rival , je suis aussi son frère ; Formés du même sang^ je l'estime , et mon cœur Ne peut yoir dans mon frère un calomniateur.

ABSIHoi.

Vous ayez moins de peine à me croire assassine.

La résolution d'Attale , de ne voir dans Nicomède aucune tache qui puisse le lui rendre suspect, ne rentre pas précisément dans l'intention de Corneille; miais ce sentiment affirmatif est-il moins louable que le doute? Je ne crois pas ; il me parait plus conforme , ou du moins plus préparatoire à la belle action d'Attale, au cinquième acte.

ATTALBy à jirsinoé.

« Votre vertu

« La sienne, dans la cour, lui fait mille jaloux ,

« Dont quelqu'un a voulu le perdre auprès de vous. »

Sa vertu y dont quelqu^un a voulu le perdre. N'aurait-il pas fallu dire, pour être simple et intelligible : Sa vertu , dont un de ceux qui lui portent ens^ie a voulu se servir pour le perdre auprès de vous? Mais Corneille sup-

pose souvent que son auditeur doive Feutendre à demi-mot.

Ce grand homme a quelquefois néglige de mettre de Tordre et de la netteté dans ses idées. On distrait toujours l'attention du spectateur, quand il est obligé de réfléchir et de périphraser ce qu*il vient d'entendre.

▲ TTALE.

Votre vertu

La sienne, dans la cour, lui fait mille jaloux; Un seul, madame, a pu le trahir près de tous.

Ou bien :

L'un d'eux l'en a puni sans doute auprès de vous*

Ce dernier vers n'a d'autre mérite que celui de la précision et de la clarté; il s'en faut de beaucoup qu'il réunisse l'élégance à l'harmonie; mais je n'ai pas pu mieux trouver.

Page 1