XXX RÉFLEXIONS SUR LERAIN
gination qui consiste à avoir des souvenirs tels que les objets semblent actuellement présens , ce n'est proprement là que la mémoire ; mais cette imagination qui , créatrice , active , puissante , consiste à rassembler dans un seul objet fictif les qualités de plusieurs objets réels , qui associe l'acteur aux inspirations du poète, le transporte à des temps qui ne sont plus , le fait assister à la vie des personnages historiques ou à celle des êtres passionnés créés par le génie , lui révèle comme par magie leur physionomie , leur stature héroïque , leur langage , leurs habitudes , toutes les nuances de leur caractère , tous les mouvemens de leur âme, et jusqu'à leurs singularités spéciales. J'appelle encore sensibilité cette faculté d'exaltation qui agite l'acteur, s'empare de ses sens, l'ébranlé jusqu'à l'âme , et le fait entrer dans les situations les plus tragiques , dans les passions les plus terribles, comme si elles étaient les siennes propres.
L'intelligence qui procède et n'agit
ET SUK LABT THÉATRAL. mj
qu*après la sensibilité, juge des impressions que nous fait éprouver celle-ci ; elle les choisit, elle les ordonne, elle les soumet à son calcul. Si la sensibilité fournit les objets , Imtelligence les met en oeuvre. Elle nous aide à diriger l'emploi de nos forces physiques et intellectuelles , à juger des rapports et de la liaison qu'il y a entre les paroles du poète et la situation ou le caractère des personnages, à y ajouter quelquefois les nuances qui leur manquent , ou que les vers ne peuvent exprimer, à compléter enfin leur expression par le geste et la physionomie.
On conçoit qu'un tel individu doit avoir reçu de la nature une organisation toute particulière : car la sensibilité , cette propriété de notre être , tout le monde la possède à un plus ou moins haut degré d'intensité ; mais chez l'homme que la nature a destiné à peindre les passions dans leurs plus grands excès , à rendre toutes leurs violences, à les montrer dans tout leur délire , on conçoit qu elle doit avoir une
XXxij RÉFLEXIONS SUR LEKAIN
bien plus grande énergie; et comme toutes nos émotions ont avec nos nerfs un rapport intime , il faut que le système nerveux soit chez Tacteur tellement mobile et impressionnable y qu'il s'ébranle aux inspirations du poète aussi facilement que la harpe éolienne résonne au moindre souffle de l'air qui la touche, (i)
Si l'acteur n'est pas doué d'une sensibi-
(i) On a vu souvent de jeunes acteurs avoir dans leurs débuts des succès en partie mérités, et pourtant ne pas remplir par la suite les espérances qu'ils avaient données; c'est que, chez quelques uns, l'émotion, inséparable de leurs premiers essais sur la scène, avait mis leurs nerfs dans cet état d'ébranlement et d'agitation propre à les faire facilement entrer dans les situations les plus passionnées. Ensuite, l'habitude de paraître en public, en les affranchissant de ces émotions pénibles , mais salutaires, les a en même temps rendus à leur médiocrité. Ne voit-on pas aussi parfois quelques personnes , pour s'enhardir, avoir recours à un peu de vin? Leur nature timide ou paresseuse , ainsi stimulée , acquiert une exaltation factice , qui peut suppléer pour quelques momens à l'exaltation véritable de l'âme. Ne remarque- t-on pas tous les jours qu'il y a plus de loquacité et d'esprit parmi les convives , même les plus sobres , après un repas
ET SUR L ART THEATRAL. XXXÎÎj
lité au moins égale à celle des plus sensibles de ses auditeurs, il ne pourra les émouvoir que faiblement ; ce n'est que par un excès de sensibilité qu'il parviendra à produire des impressions profondes , et à émouvoir même les âmes les plus froides. La force qui soulève ne doit-elle pas avoir plus de puissance que celle qu'on veut ébranler ? Cette faculté doit être même chez r.acteur, je ne dirai pas plus grande et plus forte que chez le poète qui a conçu ces mouvemens de l'âme reproduits au théâtre , mais plus vive , plus rapide , plus puissante sur ses organes. En effet , le poète ou le peintre peuvent attendre, pour écrire ou pour peindre , le moment de l'inspiration. Chez l'acteur, l'inspiration doit avoir lieu instantanément et à sa volonté ; et pour qu'il l'ait ainsi à commandement , pour qu'elle soit soudaine , vive et prompte , la
qu'avant ? Il faut oser en convenir, ces accès de vivacité et de saillies ne tiennent souvent qu'à cet ébranlement nerveux qu'ils ont puisé dans les plaisirs de la table.