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qui donnent peu d'attention à leur art, servent encore à accréditer cette erreur. Certes , la manière dont ils conçoivent la tragédie , le style des uns , le jeu des autres, ne sont pas propres à désabuser de cette fausse idée. Mais qu'on examine la plupart de ces personnages politiques ou passionnés de Corneille et de Racine.
Comme souvent leur langage est à la fois simple et élevé! Voltaire, dans le style duquel l'ambition du poète apparaît davantage , comme son expression est pathétique et vraie , quand il est saisi par la passion ! Certes , ce n'est pas la négligence et l'abandon d'une conversation vulgaire qu'on retrouve dans les belles scènes de ces grands poètes : c'est le langage naïf, c'est l'expression agrandie, mais exacte de la nature même. Qu'on examine sous toutes lés faces l'exposition et le dénoûment de H^enceslas , le cinquième acte de Rodagune, celui de Cinna, le rôle du vieil Horace , les scènes d'Agamemnon et d'Achille, les rôles de Joad , d'OEdipe , des deux.
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Brutus , de César , les rôles de Phèdre , d'Andromaque , d'Hermione , etc., je défie qu'on puisse leur prêter un langage plus naturel et plus vrai ; ôtez la rime , et tous ces personnages n'auraient pas dans la réalité parlé d'une autre manière.
Il en est de même de quelques acteurs qui ont illustré la scène française , tels que Lekain , mademoiselle Duménil , Mole , MonveL Ce n'est que par l'imitation fidèle du vrai qu'ils ont fait éprouver à une nation éclairée ces émotions pénétrantes qui vivent encore après eux dans le souvenir* Ainsi les chefs-d'œuvre des uns et le talent des autres prouvent d'une manière incontestable que la tragédie n'est pas si loin de la nature qu'on le pense , et que les médiocrités seules ont donné quelque poids à l'opinion contraire.
Cependant il faut le dire , parmi le grand nombre d'acteurs de tous les pays , il n'en est que quelques uns qui aient recherché cette vérité. Molière pourtant , et Shakspeare avant lui, avaient donné d'excellentes
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leçons aux comédiens de leur temps. On voit le premier, dans son Impromptu de Versailles, railler les comédiens de l'hôtel de Bourgogne sur l'affectation et l'enflure de leur débit.
a Comment ! vous appelez cela réciter ? « C'est se railler. Il faut dire les choses
« avec emphase. Écoutez-moi Voyez-
« vous cette posture? là, appuyez comme « il faut sur le dernier vers. Voilà ce qui « attire l'approbation et fait faire le broua haha. — Mais , Monsieur , il me semble a cju'un roi qui s'entretient tout seul avec <c son capitaine des gardes parle un peu « plus humainement , et ne prend guère ce « ton démoniaque. -— Vous ne savez ce que « c'est : allez-vous-en réciter comme vous « faites, vous verrez si vous ferez faire « aucun ah ! etc. » Et Scapin dans les Four-heries : a Tiens-toi un peu , mets la main « au côté , fais les yeux furibonds , marche « un peu en roi de théâtre. »
Il paraît que sous les yeux de Molière même , les acteurs ne croyaient pas que les
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rois dussent marcher et parler comme les autres hommes.
Shakspeare, à une époque plus reculée , où le théâtre était à peine sorti de l'enfance , met dans la bouche d'Hamlet d'excellens conseils aux comédiens : « Rendez <c ce discours comme je l'ai prononcé de- « vaut vous , d'im ton facile et naturel ; « mais si vous grossissez votre voix et voci- (c ferez, comme font la plupart de nos accc teurs , j'aimerais autant avoir mis mes « vers dans la bouche d'un crieur de ville, « Oh ! rien ne me blesse l'âme comme « d'entendre un homme grossièrement ro- « buste exprimer une passion par des éclats « et des cris à fendre les oreilles d'une mul- « titude qui n'aime que le bruit. Je vouc( drais vous faire fustiger cet Hérode de a théâtre, qui enchérit sur Hérode même, et « veut être plus furieux que lui. Ne soyez « pas non plus trop froid ; mais que votre « intelligence vous serve de guide : pro- « portionnez l'action au mot et le mot à (c l'action , avec cette attention de ne pas
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« sortir de la décence de Ja nature ; car tout a ce qui s'écarte de cette règle , s'écarte du ff but de la représentation dramatique , qui « est d'offrir en quelque sorte un miroir à « la nature , de montrer à la vertu ses vé- ( ritables traits , au ridicule sa ressemblante <sc image , et à chaque siècle , à chaque époque « du temps sa forme et son empreinte. Si a cette peinture est exagérée ou affaiblie^ c eUe amusera les ignora ns ; mais elle fera c souffirir les hommes judicieux, dont Topi- « nion doit toujours à votre égard l'em- « porter sur l'opinion de la foule. Oh ! il y « a des acteurs que j'ai vus jouer , et que « j'ai entendu vanter par des louanges ou- « trées , qui, pour ne pas dire plus, n'avaient 4K ni la démarche d'un chrétien , ni d'un « païen , ni d'un homme , et qui s'enflaient c< et hurlaient d'une si horrible manière , « qu'on les eût pris pour quelques simua lacres humains , grossièrement ébauchés « par quelque apprenti subalterne de la na- « ture, tant ils imitaient l'homme abomi- <c nablement. »
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Comment se fait-il donc que, malgré les avis de ces deux grands peintres , et sans doute malgré l'opinion de beaucoup d'autres de leurs contemporains y le faux système d'une déclamation ampoulée se soit établi sur la plupart des théâtres de l'Europe, et y ait été proclamé comme le seul type de l'iihitation théâtrale ? C'est que la vérité dans tous les arts est ce qu'il y a de plus difficile à trouver et à saisir. La statue de Minerve existe dans le bloc de marbre , le ciseau seul de Phidias peut l'y découvrir. C'est que cette faculté n'ayant été donnée qu'à très peu de comédiens , et les médiocrités étant en majorité, elles ont fait la loi , et ont avec le temps établi , comme seul modèle à suivre , les fausses imitations de leur faiblesse.
On me permettra de consigner ici une observation que m'ont suggérée les grands événemens de la révolution ; car les crises violentes dont elle m'a rendu témoin m'ont souvent servi d'étude.
L'homme du monde et l'homme du peu-
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pie 9 si opposés par leur langage , ont souvent , dans les grandes agitations de Tâme , la même expression : l'un oublie ses manières sociales, lautre quitte ses formes vulgaires ; l'un redescend à la nature , l'autre y remonte ; tous deux dépouillent l'homme artificiel, pour n'être plus vraiment qu'hommes. Les accens de l'un et de l'autre seront les mêmes dans la violence des mêmes passions ou des mêmes douleurs.
Supposez une mère, les regards attachés sur le berceau vide d'un enfant aimé qu'elle vient de perdre : une sorte de stupidité dans les traits , quelques larmes rares qui sillonneront ses joues , quelques cris déchirans , quelques sanglots convulsifs , se faisant passage de temps à autre , signaleront la douleur de la femme du peuple comme celle de la duchesse. Supposez de même un homme du peuple et un homme de cour tombés tous deux dans les accès, violens, soit de la jalousie, soit de la vengeance ; ces deux hommes , si différens par
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leurs habitudes , seront les mêmes par leur frénésie. Ils offriront dans leurs fureurs la même expression; leurs regards, leurs traits , leurs gestes , leurs attitudes , leurs mouvemens prendront tout à coup un caractère terrible, grand, solennel, digne dans tous deux et du pinceau du peintre et de rétude de l'acteur ; et peut-être même le délire de la passion inspirer a- t-il à l'un aussi bien qu'à l'autre un de ces mots , une de ces expressions sublimes qui pourront peut-être aussi mériter d'être recueillis par le poète.
Les grands mouvemens de l'âme élèvent l'homme à une nature idéale , dans quelque rang que le sort l'ait placé. La révolution , qui a mis tant de passions en jeu , n'a-t-elle pas eu des orateurs populaires qui ont étonné par des traits sublimes d'une éloquence non recherchée , et par ime expression et des accens que Lekain même n'eût pas désavoués.^
Lekain avait senti que l'art de la déclamation , puisqu'il faut employer ce terme ,
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ne consistait pas à réciter des vers avec plus ou moins de chaleur et d'emphase ; que cet art pouvait , en se perfectionnant , donner en quelque sorte de la réalité aux fictions de la scène.
Pour arriver à ce but, il fallait que l'acteur eût reçu de la nature une sensibilité extrême et une profonde intelligence; et Lekain possédait ces qualités à un degré éminent. En effet, les impressions profondes que les acteurs produisent sur la scène ne sont que le résultat de l'alliance de ces deux facultés essentielles. Il faut que j'explique ce que j'entends. Selon moi, la sensibilité n'est pas seulement cette faculté que l'acteur a de s'émouvoir facilement lui-même, d'ébranler son être au point d'imprimer à ses traits, et surtout à sa voix , cette expression , ces accens de douleur qui viennent réveiller toute la sympathie du cœur , et provoquer les larmes de ceux qui l'écoutent ; j'y comprends encore l'effet qu'elle produit, l'imagination dont elle est la source , non cette ima-