‹ Mémoires de LekainChapitre 85 sur 114 · DE LA CHAMBRE DU ROI · texte numérisé non relu

DE LA CHAMBRE DU ROI

Mémoire précis y tendant à constater la nécessité d'établir une école rojale, pour y faire des élèves qui puissent exercer Vart de la déclamation dans le tragique ^ et s'instruire des moyens qui forment le bon acteur comique.

4 septembre lySô.

Si l'on veut prendre sérieusement en considération l'art d'exercer les talens du comédien^ dans l'un et l'autre genre , on reconnaîtra

DE LEKAIN. ^ IjS^'

sans peine que les théâtres de province , sur lesquels ils prennent les premières notions de leur métier, ne sont plus aujourd'hui ce qu'ils étaient autrefois; c'est-à-dire une milice réelle , de laquelle on pouvait tirer les meilleurs sujets pour compléter la troupe du roi.

L'expérience démontrera que les jeunes gens de l'un et l'autre sexe regardent le talent de la déclamation comme un art purement accessoire au nouveau genre de l'opéra comique, qui s'est introduit en France depuis cinq ans.

11 n'est en effet que trop bien prouvé que cette fureur entraîne toute notre jeunesse, et qu'elle n'estime sa fortune bien fondée qu'en apprenant à fredonner quelques airs d'opéra bouffon , pour avoir droit à un supplément de gages qu'elle n'aurait jamais eu sans ce petit mérite.

11 en résulte que la facilité du genre , que des succès très aisés à obtenir, que l'espoir d'une fortune prompte, leur font négliger la partie essentielle de leur art , au point d'abandonner même les principes de leur langue qu ils corrompent en chantant, et les notions les plus communes de leur métier.

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qu'à nos jours, par les leçons publiques qu'en auraient données des hommes tels que Salle , Legrandg Baron, Beaubourg , Poisson le père, Quinault , la Thorillière , Duchemin et autres. Est-ce omission de la paii;du imonarque? est-ce pure négligence de la part de ses comédiens , qui n'ont pas. senti dès lors l'utilité d'un tel établissement ? ou bien n'est-ce qu'une simple indifférence de messieurs les premiers gentilsh(Hnmes de la chambre, qui, par le devoir de leur charge , devaient pourtant veiller au maintien et à la gloire du spectacle national ? Ce dernier paraîtrait le plus vraisemblable.

Les comédiens, sous leur ministère, n'ont jamais joui «d'une considération bien grande, et la faible portion qui leur était accordée s'est trouvée bientôt éclipsée à la mort de Molière, et après la retraite de Baron.

On leur a fermé, depuis cette époque, toute espèce d'accès à la cour ; et s'ils eussent été protégés, oomnse ils méritaient sans doute de l'être, on n'aurait pas puni la république entière de la âiute inexcusable, il est vrai, de l'un de ses membres.

Ce n'est point pour offenser la mémoire de nos anciens supérieurs que nous hasardons cette conjecture; cependant il y a lieu de

Quand cette assertion serait admissible dans tous ses points 9 il n'en est pas moins vrai que le bon goût s'altère de jour en jour; que les artistes faits pour le soutenir en perdent les moyens; que les bons modèles qui en sont les dépositaires^ vieillissent insensiblement, et qu'il est fort à craindre qu'après leur mort, ou leur retraite, l'art de représenter les pièces de théâtre ne retombe dans la barbarie dont Baron et mademoiselle Lecouvreur l'avaient retiré.

On ne peut nier que cette perspective ne soit effrayante. 11 y a tout lieu de craindre que, dans dix ou douze ans, la décadence ne soit au point de n'y pouvoir porter de remède.

On ne conçoit pas pourquoi Louis xnr , à qui nous devons l'établissement de toutes nos académies, le dépôt précieux des sciences et des beaux arts ; on ne conçoit pas, dis-je, par quelle prédilection ce monarque voulut que la danse et la musique se perpétuassent dans son royaume, à l'aide d'une école bien fondée, et pourquoi il ne permit pas qu'il y en eût une de déclamation , pour faciliter les progrès d'un art bien plus difficile à exercer qu'on ne peut se l'imaginer, et qui pouvait se perpétuer jus-

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En réponse à celui de M. de La Ferté^ lequel entre dans les plus grands détails sur une infinité dabus qui se sont glissés dans t administration intérieure de la Comédie Française, et demande quels sont les moyens dy remédier.

Le 9 janyier 1770.

Les comédiens^ à qui M. de La Fertë a bien voulu commuaiquer le Mémoire qui contient ses réflexions sur l'état actuel de la Comédie Française^ ne peuvent que lui rendre grâce de la confiance qu'il veut bien leur témoigner. Tout ce qu'ils peuvent y répondre se borne à ce qui suit :

Les motifs de désordres : qui agitent aujourd'hui le sénat de Melpomène, sont d'avance anéantis dans le corps des statuts et règlemens qui constituent le spectacle du roi : que l'on daigne les ouvrir, et l'on verra qu'ils ont été dressés avec sagesse , réflexion et prévoyance.

Il ne manque aux supérieurs que la volonté

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nécessaire pour les faire exécnter; il ne leur manque qu'une confiance méritée dans ceux qui peuvent les éclairer, et qu'un juste mépris pour ceux qui les ont toujours trompés.

Le remède aux maux présens n'est donc plus dans la main des comédiens; il appartient à messieurs les premiers gentilshommes de la chambre. Quand ils respecteront les lois qu'ils ont établies, et qu'ils feront cas de ceux qui se sont sacrifiés pour les mettre en vigueur, tout ira bien , et l'anarchie cessera.

Mais s'ils continuent, au contraire, de les enfreindre , ils parviendront indubitablement à détruire, par une volonté toujours arbitraire, ce qui a été fondé de la manière la plus solide et la plus respectable.

Dans tous les Mémoires qui ont précédé ce faible résumé, on a suffisamment prouvé que le conseil et le comité réunis étaient une barrière qu'il ne fallait jamais franchir, puisqu'elle était posée pour contre-balancer l'autorité qui mésuse toujours de son pouvoir. Cette barrière a été rompue avec du canon ; ce n'est pas la faute des comédiens.

On s'est appuyé , avec la même force et la même justice, sur la nécessité de congédier

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de la troupe du Foi y le& protégés dénués 6è capacité , et d'eo imposer aux capables arro* gans.

Quel usa^e $Ht-on fait de ces représeatatiuEKS? On les a to^raées ea fidicule : ce n'est pas la faute des coaaédiens.

On répète enfîo un millioii de Ibis y qu une opération non moins sage a faire, serait de s'instruire, sans partiaUté, du nombre des sujets puremeat nécessaires pour remplir en m^me temps le service du roi et celui du public ; / Qu'il fallait répartir avec équité, entre chacun de ceux qui les composeraient , une portion de travail à peu près balancée ;

Que les devoirs généraux, et particuliers fussent assez notoires pour n'être jamais discutés;

Qu'il devait s'ensuivre , de ce même travail , une répartition d'émolumens qui fut vraiment le parix du talent et du service , et non la récompense de kr gentillesse , de k fainéantise et de la bassesse.

Mais, au lieu de s'occuper d'un travail aussi important, on a laissé la troupe surchargée de cinq ou six sujets inutiles. Les nonchalans à prétention se sont débarrassés de leur far-

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deau sur le dos des travailleurs : personne ne sait ce qu'il a à faire, ni ce qu'il doit Éiiref les quarts de part ont été distribués tout réceiRmeot^ san» connaissance de cause. Encore un coup^ ce n'est pas la faute des comédiens*

Ces vérités sont dures i remettre sous les yeux; mais à qui sont-elles portées? Au seul bomme qui a paru jusqu'ici les entendre avec plaisir.

Si , par son ministère sage et pacifique , elles pouvaient parvenir en substance jusqu'au tribanal suprême , et que l'orgueil Méssé , l'a*mour-propre offensé pussent fléchir enfîii devant la justice, alors tout pourrait se réparer; tout pourrait rentrer dans le bon ordre, et la France ne verrait plus- avec douleur l'extinction du spectacle le plus noble et le plus utile qu'il y ait en Europe.

Le peu de gens bonnétes qui soutiennent aujourd'hui les débris de ce théâtre, formé sous les yeux de Louis xiv, gémissent plus que personne sur sa décadence.

Le fanatisme les a soutenus jusqu'à cette heure contre* les coups mortels? que l'on » portés à leur établissement; mais^, dans le siècle de l'arbitraire , le fanatisme qui brùlte ceux qui suivent la carrière des beaux arts ,

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dégénère en une fièvre lente , et par la suite îl s'éteint tout-à-fait.

Quand la raison et la philosophie se font entendre trop fortement à cette espèce d'êtres particulièrement organisés , ils se taisent et se courbent devant leurs destructeurs , parce qu'ils savent, à leurs propres dépens, combien il est dangereux de présenter aux grands le flambeau de la vérité.

Ils attendent , dans un silence morne et respectueux, le moment fortuné de leur retraite, pour bénir Dieu d'avoir pu se sauver du naufrage.

C'est la situation trop véritable de ceux que M. de La Ferté a daigné choisir pour répondre aux principaux articles de son Mémoire.

Délibère à la Comédie française , les jour et an que dessu5.

Lekain, Bellecourt, Pré ville.

P. S. M. l'intendant des Menus a fait réponse qu'il n'était pas possible de présenter un pareil Mémoire à messieurs les premiers gentilshommes de la chambre; qu'ils s'en scandaliseraient avec raison, parce qu'il était écrit d'un ton peu respectueux; à quoi j'ai répliqué « que la vérité était toujours bru-

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« taie , et qu'un Mémoire fait pour instruire « sur des abus ne pouvait comporter la fadeur « d'une épître dédicatoire. » (i)

OBSERVATIONS ^ Soumises à M. de La Ferté.

Je désirerais qu'il pût être établi entre nous, à des époque» désignées^ des séances consacrées à la lecture de Mémoires instructîfe, non seulement sur les vices généraux de la représentation théâtrale ^ mais sur les fautes de langue y sur les contresens ^ et sur la manière d'entendre bien ou mal tels et tels rôles dont la tradition serait malheureusement perdue, et que l'on ne peut retrouver que

(i) On peut juger du caractère de Lekain d'après cette r épouse.

Lekain joignait à son beau talent , perfectionné par les études les plus laborieuses , un grand fond de pro* bité, une franchise ennemie du moindre déguisement, une aversion complète pour les intrigues de coulisses , un noble désintéressement , une fierté qui sied aux honunes de génie.

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par des réflexions profondes^ ou un tact fin et délicat»

Cet établissement ennoblirait le spectacle français , perpétuerait sa célébrité , et formerait le tableau de toutes les connaissances relatives à l'art théâtral.

On supprimerait^ de ces Mémoires, tout ce qui tiendrait à l'amertume^ à Tépigramme, ou à la froide plaisanterie. Indépendamment des recherches que l'on pourrait £aire sur la vérité et le goût des vêtem^ns^ sur les diâérens genres de décorations^ et mille autres détails y on s'éclairerait mutuellement , de la manière la plus raisonnable et la plus sûre.

Plaire et instruire , tel serait le but de cette institution. L'Iune est la première partie du comédien ; l'intelligence , la seconde ; la vérité et la chaleur du débit y la troisième ; la grâce et le dessin du corps, la quatrième. Bien savoir ses rôles , étudier la prosodie , ne perdre jamais de vue la nature simple , noble et touchante; penser que l'intelligence ne s'acquiert que par de mûres réflexions , et le talent par un travail opiniâtre; montrer toujours le personnage; employer le pittoresque avec ménagement; être aussi vrai dans la diction du détail que dans les grands mouve-

mens de la passion ; yoir son art en grand ; ne pas rendre ses réticences trop fréquentes; montrer toujours la noblesse^ même au travers de la légèreté; éviter de trop saccader sa diction ; ne pas pleurer ce qui n'est que Tefiet d'une àme saisie et concentrée par la douleur; porter une attention continue à la scène , et s'identifier avec son personnage : tels sont, en partie, les articles qui pourraient être traités dans ces Mémoires.

Chacun y déposerait k fruit de ses réflexions, et tous, par un zèle aussi louable qu'utile , concourraient ainsi à la perfectio» de l'art et au bien-être de la société.

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