DUC DE RICHELIEU
Mémoire y ou articles de foi et de vérité sur Vétat actuel de la Comédie Française.
Nos supérieurs demandent, à chacun des comédiens en particuUer, des mémjoires instructifs sur l'état pirésentde la Comédie, sur les vices de son administration, et sur les moyens de la réhabiliter. Est-ce pour con-
naître , d'une manière claire et vraie , la racine et la progression de ses abus? est-ce pour les abolir? ou n'est-ce que pour y porter de simples palliatifs?
Dans ces trois cas, tout ce que l'on pourrait dire n'aboutirait pas à grand'chose (a) ; car enfin les désordres immenses qui font pencher la Comédie vers sa ruine , sont tout-à-fait à la connaissance de nosseigneurs, puisqu'ils en sont à la fois les témoins et les auteurs.
Les vices dont ils se plaignent n'ont-ils pas pour principe la contradiction perpétuelle de leurs ordres {b) , la protection aveugle qu'ils accordent aux uns (c), et le mépris injuste qu'ils font des autres? {d)
Cette vérité est dure à dévoiler; mais elle est incontestable.
Je ne juge pas très praticables lès moyens que l'on pourrait prendre pour l'abolition de ces mêmes abus, puisqu'il faudrait choquer à la fois les protecteurs et les protégés , et que de plus, il faudrait ouvrir des moyens pour ôter aux sujets inutiles un état qu'ils craignent de perdre toutes les fois qu'il est question d'établir une loi sage et juste, (e)
Que reste-t-il donc à faire? Serait-ce de porter des adoucissemens à un mal incurable ?
Q'uy gagnerait-on? tout au plus le triste avantage de laisser la Comédie dans un état de langueur y pire cent fois que si on la supprimait tout-à-fait.
Ce dernier parti est extrême, je dois en convenir; c'est faire un aveu trop authentique des fautes passées : mais enfin, c'est le seul que je proposerais si j'avais encore quelque voix au chapitre.
Je maintiens que toute société qui, par le laps du temps ^ a perdu de vue ses principes {f)y ses formes et ses mœurs, doit changer à la fois de principes, de formes et de mœurs.
On s'est trop fié sur le proverbe qui dit que le moulin qui a moulu moudra : tout a son terme; la matière même semble s'anéantir en changeant de substance.
On n'a répondu aux plaintes les plus légitimes que par l'ironie et les sarcasmes.
Qu'en est-il résulté? Les gens sages ont pris le parti de se taire ; l'anarchie a succédé à l'état de subordination, et la société a fini d'eUe-même , parce qu'il arrive un temps où tout s'abolit : c'est le cours ordinaire des choses.
D'après cet exposé , on doit se convaincre
igO MÉMOIRES
que les comédiens^ qui se sont vus avilis et méprisés 9 ont dû forcément renoncer à tout genre de considération : tout ce qui pouvait la leur donner leur a été contesté.
Je n'entends pas parler de Fantiquité de ces foudres que l'Église a lancées^ dans le c[uatrième siècle, contre des farceurs méprisa- Ues qui déshonoraient à la fois les moeurs et la religion; mais je réclame, en ma (pialité d'honnête homme, de fidèle sujet, et de zélé compatriote , les droits à la considération publique; c'est-à-dire que l'art que j'exerce, sous les yeux du roi , et cpi feit aujourd'hui l'amusement le plus noble de tous les monarques de la terre, ne puisse jamais être flétri dans aucun écrit public, et que l'on fasse brûler, par la main du bourreau, le libelle infâme que l'infâme D*** a suscité contre la Comédie.
Je demande de plus , pourquoi , dans une pareille occurrence , les grands seigneurs qui nous gouvernent n'ont pas fait revivre, en faveur des comédiens, la déclaration de Louis xui, dont la teneur est si honorable pour la Comédie ?
N'est-ce pas le comble de l'absurdité, qu'une société d'honnêtes gens soit encore aujour-
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d'hui la yîctime d'un préjugé barbare, plus honteux mille fois pour ceux qui en sont les apôtres que pour ceux qui en subissent la peine ? Dans quel siècle pourra-t-on jamais résoudre une contradiction aussi manifeste?
J'ose le dire encore; il faut se déterminer à l'anéantissement total de la Comédie^ la réhabiliter ensuite comme elle doit l'être , ou la laisser finir d'elle-même*
Aux maux extrêmes y tous les palliatifs ne servent de rien ; ils couvrent l'ignorance de celui qui les applique , et c'est vainement que, pour se raffermir, la Comédie cherche à soutenir des privilèges qui sont perdus : le préjuge l'emporte.
Malgré tous ces fléaux , il ne serait peut-être pas impossible de faire un corps de législation qui réhabilitât une société avilie et découragée : mais il faudrait, pour le rédiger, que les législateurs quittassent à jamais les armes du despotisme , pour ne gouverner qu'avec la balance de la justice «
Il faudrait rendre aux comédiens toute la considération que leur état exige, élever leur âme f et savoir apprécier leurs talens.
U faudrait les placer chacun dans les emplois qui leur sont convenables , et extraire
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de ces mêmes emplois les rôles qui ne sont pas de leur âge. (g)
Il faudrait congédier les inutiles (h) et les surnuméraires, substituer à leur place des gens laborieux , les récompenser en proportion de leurs talens et de leur travail, les faire participer tous aux bienfaits du roi , rappeler parmi les jeunes gens (i) la politesse, l'aménité et la subordination; tenir les femmes dans la plus grande circonspection , leur persuader qu'on ne doit point rougir de mériter, par un maintien honnête , d'être mis au rang des femmes respectables. '
Je désirerais que , pour perfectionner cet ouvrage, il fut possible d'établir, une fois par mois, des séances où les comédiens, par des mémoires instructifs, s'entretiendraient de leur art, apprendraient aux jeunes gens à parler correctement leur langue , à la bien prononcer (k) , à régler leur feu , à dessiner leurs scènes, à prendre et à varier les difFérens ca^ ractères de leurs rôles , à fuir, le plus qu'il est possible , la faiblesse de ces tons monotones (/) que l'on prend souvent pour la naïveté; à ramener la vérité dans la déclamation, sans que ce soit aux dépens de la chaleur (m) ; à substituer, dans les amoureux de caractère, la
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plaisanterie noble à la lourdeur et au plat badinage. (ri)-
Voilà en abrégé le travail qu'il faudrait faire pour rappeler le bon goût, pour exciter l'émulation , et satisfaire avec plus de succès aux plaisirs du roi et à ceux du public.
Mais ce travail subirait sans doute trop de contradictions , parce que les jolis minois ont trop d'empire (o) , et que les hommes sont faibles, (i)