‹ Mémoires de LekainChapitre 94 sur 114 · CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCE

LETTRES DE M. DE VOLTAIRE, (i)

A Postdam 9 ce 7 octobre 1750.

QuB ne puis -je vous être bon à quelque chose, i^on cher monsieur! que ne puis -je être témoin de vos succès, et contribuer de ma faible voix à tous faire avoir les récompenses que vous méritez ! Je n'ai pas manqué d'écrire à Berlin (où je ne vais presque jamais), pour faire réussir la petite affaire que vous m'avez proposée. Si j'en viens à bout, je vous le manderai; mais si vous ne recevez point de lettres de moi , ce sera une preuve que je n'aurai pas eu le bonheur de réussir. Ce ne sera pas assurément faute de zèle; j'en aurai toujours un très vif pour tout ce qui vous regarde, et vous pouvez compter sur l'estime et Famitîé de V.

(1) La plus grande partie de ces lettres n'a jamais iié publiée.

Aux Délices, près de Genève , 14 avril ijSS,

Monsieur le duc de Richelieu, tout malade qu'il est, n'a point perdu de temps, mon cher et grand acteur. Il a écrit à M. de Roche-Baron , et vous avez la permission de vous faire admirer à Lyon tant qu'il vous plaira. Vous devez avoir reçu cette permission , dont vous doutiez ; nous vous en faisons notre compliment, madame Denis et moi. Vous recevrez peut-être ce petit biUet à Paris. Aimez-nous, dans quelque pays qu'on vous admire. Je vous embrasse tendrement.

Aux Délices , 20 novembre 1756.

Votre souvenir m'est bien agréable , mon cher monsieur : un malade n'est pas trop exact à répondre; mais je n'en suis pas moins sensible à vos succès, et à ce qui vous regarde. On a dû porter chez vous, depuis long-temps, l'exemplaire dont vous parlez. Il n'y a pas d'apparence que je puisse hasarder encore de nouveaux ouvrages pour votre théâtre : il vient un temps où l'on ne doit songer qu'à la retraite. Nous serions charmés^

DE LEKAIIf. â49

madame Denis et moi , de vous voir encore dans mon ermitage, que vous trouveriez assez embelli. Il faudrait que monseigneur de Villars (i) vous engageât à faire un voyage à Marseille : la troupe aurait grand besoin de vos leçons, et il serait fort utile que les bons acteurs de Paris allassent tous les ans inspirer le bon goût en province. Nous vous faisons mille complimens^ madame Denis et moi.

Lausanne, 5 janyier.

On dit , mon cher Lekain , que M. de Richelieu a gagné une bataille; mais je ne serai tout -à-fait content que quand il vous aura donné cette part entière qu'il y a tant d'injustice à vous refuser. Mais pourquoi les autres gentilshommes de la chambre ont -ils eu la même dureté? Les talens sont quelquefois bien cruellement traités; j'en ai fait longtemps l'expérience , et je n'ai été heureux que dans ma retraite.

C'est une fantaisie de madame Denis, que ces habits de théâtre qu'elle vous a demandés.

(i) Le duc de Yillars commandait en Provence.

a5o iriMoiiEs

Ces amusemens ne conyiennent ni à mon âge 9 ni à ma santé , ni à ma façon de penser ; mais j'aime toujours l'art dans lequel vous excellez.

Je serai enchanté de tous voir à Lausanne , si vous allez à Dijon. Vous auriez mieux fait vos affaires à Grenève ; vous gagneriez plus en province qu'à Paris : c'est une honte insoutenable. Je vous embrasse de tout mon cœur ; madame Denis vous fait bien ses complimens.

Au château de Femey» pays de Gex , a3 mars.

Nous comptions sur vous, et nous ne comptons plus sur rien , que sur notre amitié pour vous, et sur vos sentimens. Mandez-nous, mon cher Roscius, ce que c'est que votre triste aventure à laquelle nous nous intéressons bien vivement , madame Denis el moi . Il y a près d'un mois que je n'ai reçu de lettres de M. d'Argental. Le petit Prault ne m'a pas seulement envoyé un exemplaire de Tancrède; vous voyez que je suis aussi abandonné que vous êtes persécuté. Au surplus, prenez tout gaiment ; faites- vous applaudir : cela console de tout.

DE LEKAni. a5l

J'ignore si on pourra déterminer mademoiselle Dnmesnil à jouer Clitemnestre ; mais je sais que vous ferez bien valoir le rôle d'Oreste. Je suis déterminé k ne rien donner, à moins qu'on ne joue cette pièce ; vos camarades me doivent peut-être cette complaisance. Je vous prie d'en parler à M. d'Argental, et de me répondre sur tous ces articles ; celui qui vous regarde est le plus intéressant pour moi.

Je vous embrasse. V.

Au château de Femey.

Mon cher Roscius , je vous écris rarement; la poste est trop chère pour vous faire payer des lettres inutiles. Je sollicite M. d' Argental pour le jeune débarqué et dégoûté de Prusse. Vous pouvez lui dire que j'ai mieux aimé m'adresser à celui qui tire mes amis de prison qu'à celui qui les y fait mettre.

J'ai lu le Mémoire de votre avocat contre les excommunians ; il y a des choses dont il est à souhaiter qu'il eût été mieux informé. J'avais écrit , il y a quelques années , au confesseur du pape y à ui^théologien pantalon de Venise , à un Prête buggerone de Florence , et à un autre de Rome, pour avoir des auto-

rites sur cette matière ; je crois ayoir remis les réponses entre les mains de M. d' ArgentaL

Cette excommunication est un reste de la barbarie absurde dans laquelle nous avons croupi : cela fait détester ceux qu'on appelle rigoristes. Ce sont des monstres, ennemis de la société. On accable les jésuites , et on fait bien; mais on laisse dominer les jansénistes, et on fait mal : il faudrait, pour saisir un juste milieu , et pour prendre un parti modéré et honnête , étrangler l'auteur des Non-velles ecclésiastiques avec les boyaux de frère Bertier.

Sur ce , je vous embrasse. V.

a 4 septembre 1760.

- Avant d'aller jouer Tancrède, et aprè$ avoir écrit une longue lettre à M. et à madame d' Argental , et après avoir fait un petit monologue pour mademoiselle Clairon , à la fin du second acte, et après avoir enragé qu'on ne m'ait pas averti plus tôt, et après m'être voulu beaucoup de mal d'être si loin de vous, et n'en pouvant plus , j'aurai peutêtre encore le temps, mon cher Lekain, de vous dire un petit mot que je n'ai point dit à

M. et à madame d'Argenlal, en leur écrirant à la hâte, et étant ivre de leurs bontés. C'est au sujet du troisièipe acte : nous serions bien fâchés de le jouer comme on le joue au Théâtre Français. Vous n'avez pas fait attention qu'Aldamon n'est point du tout le confident de Tancrède* C'est un vieux soldat qui a servi sous lui ; mais Tancrède n'est pas assez imprudent pour lui parler d'abord de sa passion : il ne laisse échapper son secret que par degrés. D'abord , il lui demande simplement où demeure Aménaïdé , et c'est cette simplicité précieuse qui fait ressortir le reste. Il ne s'informe que peu à peu et par degrés, du mariage. Il ne doit point du tout dire à Aldamon :

Car tu m'as déjà dit que cet audacieux.

Ce vers gâte la scène de toutes façons. Si Aldamon lui a déjà dit cette nouvelle, s'il en est sûr, s'il s'écrie : il est donc vrai! il doit arriver désespéré ; il ne doit parler que de sa douleur; et le commencement de la scène, tjui chez moi fait un très grand effet, devient très ridicule.

Ne sentez-vous pas que tout l'artifice de cette scène consiste , de la part de Tancrède ,

!]t54 MÉMOIRES

à s'ouvrir par gradations avec Aldamon ? Il s'en faut bien qu'il doive lui dire tout son secret ; et quand il lui dit :

Cher ami , toat mon cœur s'abandomie à ta foi ,

remarquez qu'il se donne bien de garde de dire : Taime Améndide; il le lui fait assez entendre y et cela est bien plus naturel et bien plus piquant. Il ne veut paraître que comme un ancien ami de la maison ; il serait très mal d'aller plus loin.

Ce séjour adoré qu'habite Aménaïde ,

est un vers d'opéra , intolérable.

Concevez donc qu'il ne permet à son amour d'éclater que dans son monologue : c'est là qu'il doit commencer à dire : Aménaïde m'aime. S'il le dît ou s'il le fait trop entendre auparavant y cela devient froid et absurde.

Le vers d'Aldamon :

Je vais parler de vous : je réponds du succès ,

est très à sa place. U respecte y il aime Tancrède comme un grand homme; il sait que le nom de Tancrède est révéré dans la maison ; il est plein de cette idée ; il la confond avec un simple message : et quand Aldamon dit ce vers : Je réponds du succès, etc..

DS LEKÂIN. ^55

Tancrède a bien meilleur air à dire, avec eathousiasme : // sera favorable!

Je vous prie très instamment, mon cher ami, dexepréseater toutes ces choses àM.d'Argental , et de remettre absolument le troisième acte comme il est. Vous me feriez un tort irréparable si vous continu^ à m' exposer ainsi devant le public, et surtout si Ton imprimait la pièce dans l'état où elle est, par ma négligence et mon absence. Voyez à quoi je serai réduit, si Prault l'imprimait avant que je vous l'aie envoyée signée de ma main. Prévenez ce coup pour vous et pour moi.

Je ne peux entrer ici dans aucun détail ; mais je dois vous dire que, dans la fermen- , tation des esprits , au milieu de la guerre civile littéraire , il faudra s'attendre , les premiers jours , aux critiques les plus injustes ; c'est une poussière qui s'élève et qui se dissipe bientôt.

Je vous embrasse de tout mon cœur.

Aux Délices, a6 octobre 1760.

Je réponds , mon cher ami , à votre lettre du i5 d'octobre. J'ai envoyé à M. d'Argental la tragédie de Tancrède^ dans laquelle vous

256 MIÊMOIRES

trouverez une différence de plus de deux cents vers. Je demande instamment qu'on la rejoue> suivant cette nouvelle leçon, qui me paraît remplir l'intention de tous mes amis. Il sera nécessaire que chaque acteur fasse recopier son rôle ; et il n'est pas moins nécessaire de donner incessamment au public trois ou quatre représentations, avant que vous mettiez la pièce entre les mains de l'imprimeur. Ne doutez pas que, si vous tardez, cette tragédie ne soit furtivement imprimée. Il en court des copies; on m'en a fait tenir une horriblement défigurée , et qui est la honte de la scène française. Il est de votre intérêt de prévenir une contravention qui serait très désagréable.

Je me flatte que vous n'êtes pas de l'avis de mademoiselle Clairon , qui demande un échafaud. Cela n'est bon qu'à la Grève, ou sur le théâtre anglais; la potence et des valets de bourreau ne doivent pas déshonorer la scène à Paris. Puissions nous imiter les Anglais dans leur marine , dô«s leur commerce , dans leur philosophie ; mais jamais dans leurs atrocités dégoûtantes ! Mademoiselle Clairon n'a certainement pas besoin de cet indigne secours pour toucher et attendrir tous les cœurs.

Je vous donnerai quelque jour une pièce

OÙ VOUS pourrez étaler ua appareil plus noble et plus convenable. Nous avons joué ici Èa- 7M/we, avec des applaudissemens bien singuliers. Madame Denis y déploya les talens les plus supérieurs ; elle fit pleurer des gens qui n'avaient jamais connu les larmes; enfin ^ elle ne fut point indigne de jouer le rôle de Faninie^ qui est celui de mademoiselle Clairon. Quand vous voudrez vous aurez cette pièce ; mais il faut commencer par Tancrède.

Je vous prie très instamment de me mander quelle pièce vous comptez mettre sur le théâtre vers la Saint Martin; mettez-moi un peu au fait de votre marche : vous savez combien je m'intéresse à vos succès et à vos avantages. Comptez sur l'amitié, etc.

x6 décembre 1760.

Je n'ai voulu vous répondre, mon cher Roscius , que quand j'aurais vu enfin toute cette confusion, dans les rôles de Tancrède j un peu débrouillée ; quand vous seriez débarrassés de la belle pénitente; quand vous seriez prêts à reprendre Tancrède,

Grâce aux bontés de M. et de madame d' Argental , tout est en ordre ; et si la pièce reste

258 MÊXOIIŒS

aa théâtre , ce sera uniquement à leur bon goût et à leurs attentions infaitigables y qu'on en aura l'obligation. Je vous prie de vouloir bien vous conformer entièrement , dans la représentation y à Fédition de Pranlt. Rien n'est plus ridicule que de voir jouer d'une façon ce qui est imprimé d'une autre. Il ne faut jamais sacrifier l'élocution et le style à l'appareil et aux attitudes. L'intérêt doit être dans les choses qu'on dit^ et non pas dans de vaines décorations. L'appareil , la pompe , la position des acteurs , le jeu muet sont nécessaires; mais c'est quand il en résulte quelque beauté ; c'est quand toutes ces choses ensemble redoublent le nœud et l'intérêt. Un tombeau, une chambre tendue de noir y une potence y une échelle, des personnages qui se battent sur la scène, des corps morts qu'on enlève, tout cela est fort bon à montrer sur le Pont- Neuf, avec la rareté, la curiosité ; mais quand ces sublimes marionnettes ne sont pas essentiellement liées au sujet, quand on les fait venir hors de propos, et uniquement pour divertir les garçons perruquiers qui sont dans le parterre, on court risque d'avilir la scène française • et de ne ressembler aux barbares Anglais que par leur mauvais côté. Ces farces

DE LEKlIIf. îàSç

monstrueuses amuseront pendant quelque temps , et ne feront d'autre effet que de dégoûter le public de ces nouveaux spectacle^ et des anciens.

Je vous exhorte donc , mon cher ami , de ne souffrir d'appareil au théâtre que celui qui est, noble, décent, nécessaire. Pour ce qui est de Tancrède^ je crois que d'abord vos camarades doivent conformer leur rôle à l'imprimé ; qu'ensuite , ils doivent en faire une répétition , parce qu'il y a environ deux cents vers différens de ceux qu'on a récités aux premières représentations. Je crois même qu'il y en a beaucoup plus de deux cents. Je crois encore que vous devez donner deux représentations avant que Prault mette son édition en vente. Si la pièce réussit, il la vendra beaucoup mieux quand ces deux représentations l'auront fait valoir, et lui auront donné un nouveau prix.

Je vous embrasse de tout mon cœur.

Aux Délices^ s6 janyier 1762.

Il est arrivé un singulier inconvénient au paquet de M. Lekain. Comme nous avions déclaré que nous ne recevrions aucun gros

a6o MÉMOIRES

paquet , qui ne fût contre-signé , il était demeuré à la poste ; nous ne l'avons reçu qu'aujourd'hui. J'ai donné à madame Denis le paquet qui la regardait ; elle ne l'a pas encore lu y parce que nous ayons beaucoup de monde. Pour moi^ mon cher grand acteur^ j'ai lu la lettre qui me regarde ; je suis très sensible aux marques d'amitié que vous me donnez. J'espère avoir le plaisir de vous embrasser au saint temps de Pâques. On me mande qu'on ne jouera pas Rome saucée; ainsi ^ voilà la tracasserie finie : nous en dirons davantage dans la semaine sainte. Je ne me porte pas trop bien ; un travail forcé m'a tué. Adieu ; je vous embrasse tendrement. V.

A Femey, a mars.

Mon cher et grand acteur, est-il vrai que nous aurons le bonheur de vous voir devers Pâques ? Nous communierons ensemble , et nous prendrons des mesures pour faire de Zulinie^ de Cassandre, etc., etc., quelque chose qui puisse vous être agréable et utile. J'interromps une répétition pour vous dire que toute notre troupe , et surtout madame

DE LËKAIN. 261

^ Denis et moi'^ nous vous faisons les plus tendres et les plus sincères complimens. Y.

Aux Délices , a juin 1769.

Mon cher Roscius^ vous n'êtes pas heureux. Et à vous rien! Et ce privilège? est-ce moins que rien? INe le lâchez pourtant point, sans que Prault, petit-fils, vous paye. Ma santé est bien faible , et il y a grande apparence que je ne serai plus excommunié ; mais à ma place , vous aurez force jeunes gens qui se damneront volontiers avec vous. Mes respects à maître le Daim , quand vous le verrez. Pour le sieur d'Ardelle , c'est un mécréant avec lequel je ne veux avoir aucun commerce. Je vous embrasse de tout mon cœur, et vous exhorte à faire votre salut le plus tôt que vous pourrez.

Aux Délices 9 2 juin 176a.

Mon cher et grand acteur, je vous fais mon compliment sur le succès de Zeïmire. Je vous prie de dire à l'autetir combien j'avais été content de son Titus, et à quel point je suis charmé que le public ait rendu plus de justice

36a MÉMOnES

àsa seconde pièce. Xespèreqoe ZdmirednrenL assez long-temps pour que tous ne soyez pas obligé de donner Cassandre. Nons nous en amuserons encore que1(piefois sur mon théâtre de Femey, ayant de le livrer au public.

Je crois qu'on ne doit imprimer ZuUme que quand on laura reprise^ et qu'il ne faut pas la reprendre si tôt. Il n'en est pas de même du Dtrdt du Seigneur; je crois que^ s'il est bien joué y il pourra procurer quelque avantage à vos camarades. Je m'intéresserai toujours à eux y et particulièrement à vous^ pour qui j'aurai toujours autant d'amitié que d'estime.

MoiîsiEUR le Garrick de France, vous n'êtes le Garrick que pour le mérite , et non pour la bourse ; vous vous en tenez aux applaudissemens du public, et vous laissez là les pensions de la cour; mais, quand une fois le roi aura sept cent quarante millions net de revenu annuel , qu'on lui promet dans des brochures, je ne doute pas que vous ne soyez alors cou* ché sur l'état. Vous venez de faire un miracle ; TOUS avez £ut supporter à la nation une tra-

DE LEKAm. 263

gédie sans femme ; vous ayez aussi fait pa* raitre un corps mort. Vous parviendrez à faire chaîner l'ancienne monotonie de notre spectacle, qu'on nous a tant reprochée. H faut avouer que jusqu'ici la scène n'a pas été assez agissante ; mais aussi y gare les actions forcées et mal amenées ! gare le fracas puéril du collège! Tout a ses nMuyemens, et le chemin du bon est bien étroit. Vous avez trouvé ce chemin , mon grand acteur ; je ne serai content que lorsque vous serez dans celui de la fortune, et que la cour vous aura rendu justice.

Femey, 3o décembre 176S.

Vous verrez, mon cher Garrick de France^ par ma réponse à messieurs vos confrères et à mesdames vos consœurs , combien j'aî été touché de Tattention qu'ils ont bien voulu avoir pour moi. Il me faut à présent autant de talens que de zèle , et c'est ce qui est fort difficile. N'allez pas croire qu'on soit bien échauffe par les glaces du Mont Jura et des Alpes. Un vieillard peut faire des contes de ma mère -Voie; mais les tragédies en cinq actes et en vers alexandrins demandent le

^64 XÉMOIBES

feu d^uD jeune homme : je n'ai jJus malheureusement que celui de ma cheminée; peutêtre que le souffle de mes anges pourra ranimer en moi encore quelques e'tincelles; je vous réponds de mes efforts^ mais non pas de mes succès. Je vous réponds surtout de la tendre amitié que conservera pour vous, toute sa vie, le vieux de la montagne. V.

A Fcmey, ao férricr 1763.

MoN grand acteur , je proteste contre Adélaide par bien des raisons : une des plus fortes, c'est qu'il n'est pas permis d'imputer à un prince du sang un crime qu'il n'a pas commis; cette fiction révolta le public et m'obligea de changer la pièce. L'aventure sur laquelle cette tragédie est fondée, arriva en eflet à un duc de Bretagne ; mais non à un prince du sang de France. Les gens sensés, qui savent l'histoire , seront révoltés à la cour , je vous en avertis. Je présente cette lettre à M. le duc de Duras ; je le supplie très instamment de faire jouer le Duc de Foix , que je crois incomparablement moins mauvais ^Adé" hude.

Mademoiselle Corneille y devenue madame

DE LEKÂIir. a65

Dupuis^ vous fera de petits Corneîlle, qui vous donneront de bonnes tragédies, dont vous avez besoin. Je vous embrasse du meilleur de mon cœur.

J'ajoute à ma lettre qu'îl y a encore, dans cette jidélàide , un héros blessé dans le combat ; que cette blessure , étant absolument inutile au dénouement, n'est qu'une puérilité; que cela seul peut gâter une pièce. Il faut m'en croire quand je me condamne moimême. Je vous demande en grâce de montrer cette lettre à M. le duc de Duras. Bonsoir; je suis fort occupé avec Pierre Corneille; il me fait trouver Racine admirable. V.

Da 16 auguste 1765.

Monsieur Lekain sera servi comme il le désire, par lé jeune homme dont nous avons si souvent parlé : il ne perdra rien pour attendre, et il n'attendra pas long-temps.

Mademoiselle Clairon a joué Electre d'une manière si supérieure et si étonnante , qu'elle m'a fait aimer cette pièce : il n'y manquait que M. Lekain.

Je le prie instamment de me faire l'amitié de compulser les registres de la Comédie : on

:i66 MÉMOIBES

veut savoir quel jour et combien de fois on Fa jouée, soit à Paris, soit à la cour, et le produit des chambrées. Je lui serai très-obligé s'il veut bien se donner cette peine.

Je l'embrasse du meilleur de mon cœur.

Vous avez très bien fait, mon cher Roscius, de m' envoyer la copie d^Adélaidey et vous auriez beaucoup mieux fait de me Tenvoyer dès les premières représentations ; vous l'auriez déjà prête à imprimer, avec un discours préliminaire qui, peut-être, sera assez plaisant , et qui contribuera à votre débit.

La copie que vous m'envoyez est pleine de fautes; je les corrigerai de mon mieux, et je vous renverrai le tout , dès que je croirai la pièce moins indigne de vos grands talens et de votre amitié. V.

A Ferney, ce ii octobre 1763.

Mon cher Roscius , je fais partir, par cet ordinaire, votre Adélaïde y duement corrigée. Il sera très nécessaire qu'elle soit représentée

DE LEKAIH. 167

à Fontainebleau , avec les changemens essentiels que j y ai faits.

J'y joins une petite préface qui est assez piquante. Je crois que cela se vendra bien.

Les frais auraient été trop considérables si je vous avais dépéché le paquet de Genève ; mais , le recevant par Lyon, vous aurez peu de frais à supporter, et je me flatte que l'édition vous dédommagera assez amplement.

Je vous prie, quand vous aurez un moment de loisir, de me parler un peu.de vos fêtes de Fontainebleau.

Adieu. Vous savez combien je vous aime.

P. S. La préface consiste en ui>e lettre de moi . Je laisse à votre amitié le soin de mettre un avertissement tel qu'il vous plaira.

A Ferney, le i» novembre 1768.

J'ai reçu , mon cher ami , votre lettre du 24 octobre > et vous devez avoir reçu à présent, par M. d'Argental, tout ce que j'ai pu faire pour votre bretonne Adélaïde. Je ne l'ai pas actuellement sous les yeux : les maçons et les charpentiers se sont emparés de ma maison, et mes vers m'ennuient.

a68 HÉMOIRES

Je vous prie de me mander sî yods êtes actuellement bien employé à Fontainebleau; si mademoiselle Clairon y a paru j et si elle y paraîtra; si on a joué Gertrudcy et CequiplaSt aux dames, (i)

Je ne peux m'imaginer que monseigneur le Dauphin soit en danger ^ puisqu'on donne continuellement des fêtes. Sa santé peut être altérée y mais ne doit point donner d'alarmes. Mandez-moi ^ je vous prie , s'il assiste au spectacle , et s'il a vu votre Adélaïde : je dis la vôtre; car c'est vous seul qui l'avez ressuscitée.

Adieu ; je vous embrasse , et je vous prie de me dire des nouvelles, si vous avez le temps d'écrire.

Ce 3 novembre.

Comme on allait porter ma lettre à Genève, j'ai retrouvé quelques lambeaux de cette Adélaïde j que j'ai si long-temps négligée :

I**. Je suppose qu'on a rayé, dans votre copie, ces quatre vers du troisième acte :

Mais bientôt abusant de ma reconnaissance , Et de ses vœux hardis écoutant Tespérance,

(i) Isabelle et Gerirude et la Fée Urgele , deux opéras comiques de Favart , d'après deux contes de Voltaire.

DE LEKA.1N. nÔg

Il regarda mes jours , ma liberté, ma foi ,

Cpmme on bien de conquête et qui n'est plus à moi.

Ces quatre vers ne sont bons qu'à être oubliés.

2"". Je trouve , dans ce même troisième acte, à la dernière scène, ce vers dans un couplet de Coucy :

Faites au bien public servir votre disgrâce. Eh bien ! rapprochez-les , unissez-vous à moi.

Ce dernier vers n'a pas de sens ; il faut que le copiste se soit trompé. Il doit y avoir :

Rapprochez les partis , unissez- vous à moi.

Je suppose qu'à la scène v et dernière du quatrième acte, vous tombez dans un fauteuil, lorsque Coucy dit :

Il ne se connaît plus ; il succombe à sa rage.

Mais je ne crois pas que ce jeu de l'acteur doive être indiqué dans la pièce.

Voilà, mon cher ami, tout ce je puis vous dire sur une pièce qui ne méritait pas l'honneur que vous lui avez fait.

Nous avons des pluies continuelles. Si la saison n'est pas plus belle à Fontainebleau , vos fêtes doivent être assez tristes.

2J0 MÉMOIRBS

Ce s5 noTembre.

Je présume que M. Lekain aura attendu un temps plus favorable pour faire débiter la tragédie qu'il imprime. Je viens de découvrir encore des vers répétés au troisième acte.

Il y a, dans la scène deuxième de ce troisième acte :

Vous acceptiez la main qui vous perça le flanc.

C'est Nemours qui parle , et Adélaïde lui dit, quelques vers après :

Enflé de sa victoire et teint de votre sang , U m'ose offrii' la main qui me perça le flanc.

Je retrouve dans une vieille copie :

Tout doit , si je l'en crois, céder à son pouvoir ; Lui plaire est ma grandeur , l'aimer est mon devoir.

Cette version est sans doute la meilleure • Des cartons ne sont pas une chose bien difficile y et il faut les préférer à des négligences insupportables.

Je fais mille remercîmens à M. Lekain.

Je ne crois pas qu'il y ait des spectacles à Paris pendant les prières de quarante heures. S'il y a quelque chose de nouveau , je le supplie de vouloir bien en faire part à son ami .

DE LEJLkiy. 2'Jl

y décembre 176$.

Mon cher ami, vous aurez sans doute le crédit de faire mettre deux cartoas à cette pauvre Adélaide : le libraire ne pourra refuser de prei^dre cette peine que j'ai offert de payer. Les deux fautes dont je me plains sont capitales , et peuvent faire très grand tort à un ouvrage que vous avez fait valoir.

Le premier carton doit être à la page 3o .

Non, c'est pour obtenir une paix nécessaire; Gardez d'être réduit au hasard dangereux , Que les chefs de l'état ne trahissent leurs vœux.

Il faut mettre à la place :

Non , c'est pour obtenir une paix nécessaire ; On la veut , on en traite ; et dans tous les partis, Vous serez prévenu, je vous en avertis. Passez -les en prudence , etc. etc.

Le second carton doit être à la page 89^ où il se trouve deux vers répétés dans la même scène :

Enflé de sa victoire et teint de votre sang , Il m'ose offrir la main qui vous perça le flanc.

H faut mettre à la place :

Tout doit , si je l'en crois, céder k son pouvoir. Lui plaire est ma grandeur , Taimer est mon devoir.

Je vous demande en grâce d'exiger ces deux

a7d MiMOIBES

cartons. Si le libraire les refuse, exigez du moins qu'on fasse un errata , dans lequel ces deux corrections se trouvent. Vous sentez à quel point ma demande est juste. Celui qui a glissé dans ma pièce ce détestable vers inintelligible :

Que les chefs de l'état ne trahissent leurs Tœux ,

ne m'a pas rendu un bon service.

Mandez-moi y je vous prie , quand vous jouez Gustas^e.

On m'a écrit que , si monseigneur le Dauphin se . porte mieux » il y aura encore des spectacles à Fontainebleau ; mais j'en doute beaucoup.

Je crois M. d' Argental à la cour ; c'est pourquoi je vous adresse cette lettre en droiture.

Adieu. Vous savez combien je votis suis tendrement dévoué. V*

A Feniey, ce ag novembre.

Mon cher grand acteur , j'ai reçu votre jidélaide. Je m'imagine que la maladie de monseigneur le Dauphin et les tracasseries de Bretagne ne permettent pas qu'on donne une grande attention aux vers bons ou mauvais.

J'ai peur que cette année ne soit pas celle de Totre plus grosse recette.

Laharpe me mande que vous avez donné la préférence à Stockholm sur Tolède. Je ne doute pas qu'il n'y ait dans sa pièce autant d'intérêt que dans celle de Piron , avec de plus beaux vers.

Quant à la pauvre Adéldidey elle ne me parait pas si heureuse à la lecture qu'à la représentation ; je VOIS bien que vos talens l'avalent embellie.

L'édition a beaucoup de fautes qui ne sont pas corrigées dans \ errata. Il me tombe sous la main un vers que je n'entends pas du tout; c'est à la page 5o :

Gardez d'être réduit au hasard dangereux Que les chefs de l'état ne trahissent leurs vœux.

Cela n'est ni français pour la construction^ ni intelligible pour le sens. J'ai fait beaucoup de mauvais vers en ma vie ; mais , Dieu merci, je n'ai pas à me reprocher celui-là : il est plat et barbare. Voilà où mène la malheureuse coutume de couper et d'étriquer des tirades. Quoique je sois bien vieux , je ne laisse pas d'avoir un peu de goût, et même un peu d'amour-propre, et je suis fâché d'être si ridicule. Je vois bien qu'il n'y a plus de remède.

!2y4 MÉMOIRES

Je vous prie , pour me consoler, de me mander comment vont les spectacles , les plaisirs , ou Tennui de Paris.

Je vous embrasse de tout mon cœur.

Je reçois votre lettre du 23 : je ne crains pas que le Temple vous fasse grand tort , si Gustave Vasa est beau et bien joué.

Aux eaux de Ross, en Saisse, sS juillet 1766.

Mon cher ami , il faudrait une autre maison pour ajuster Tappartement dont vous parlez. D'ailleurs la tragédie d'Abbeville excite en moi une telle indignation , qu'il ne m'est pas possible de relire les tragédies que vous jouez : elles sont à l'eau rose , en comparaison de celle-là. Tout ce que je puîs vous dire, c'est que je serai toujours l'admirateur de vos talens, et l'ami de votre personne. Ces deux sentimens me sont trop chers pour qu'ils puissent jamais s'affaiblir dans mon cœur.

Ce 20 janvier 1770.

L'oncle et la nièce , mon cher ami , sont aussî sensibles à votre souvenir qu'ils doivent l'être. Nous savons à peu près ce que c'est que la petite drôlerie dont vous nous parlez : c'est une ancienne pièce qui n'est point du tout dans le goût d'à présent. Elle fut faite par l'abbé de Châteauneuf, quelque temps après la mort de mademoiselle Ninon Lenclos. Je crois même qu'elle ne pourrait réussir qu'autant qu'elle est du vieux temps. Ce serait aujourd'hui une trop grande impertinence d'entreprendre de faire rire le public, qui ne veut, dit-on, que des comédies larmoyantes.

Je crois qu'il n'y a, dans Paris, que M. d' Argental qui ait une bonne copie du Dépositaire. Je sais , de gens très instruits , que celle qu'on a lue à l'assemblée est non seulement très fautive , mais qu'elle est pleine de petits complimens aux dévots, que la police ne souffrirait pas. L'exemplaire de M. d'Argental est, dit-on, purgé de toutes ces horreurs. Au reste , si on la joue , on pourra très bien s'arranger, en votre faveur, avec Thiriot ; mais il Êiut que le tout soit dans le plus profond se-

11j6 MÉMOIBES

cret, a ce que disent les parens de Tabbe de Châteauaeuf , qui ont hérité de ses manuscrits. Quant aux Scythes ^ je m'en rapporte à votre zèle , à votre amitié et à vos admirables talens. V.

25 avril 1770.

Mon très grand et très cher soutien de la tragédie expirante ^ on avait dit y dans la chambre du roi y que vous étiez mort; on me lavait mandé y et au lieu de vous répondre y je vous ai pleuré. Dieu merci , j'apprends que vous êtes en vie : la vérité ne se dit guère dans la chambre des rois.

Vous allez briller à Versailles , et faire voir à madame la Dauphine ce que c'est que la tragédie française bien jouée; elle n'en a sûrement pas d'idée. Conservez votre santé, malgré M. l'abbé Terray , et qu'il ne vous ôte pas ce bien inestimable. V.

i5 juin 1771.

PuEssEz-vous , mon cher ami ; car je suis bien loin d'avoir une démonstration que vous me trouviez en vie au mois de septembre ;

mais madame Denis vous fera les honneurs de la maison.

Dites ^ je vous en prie, les choses les plus tendres à M. et à madame d'Argental, si vous ayez le bonheur de les voir.

as juin 177a.

Mon cher ami, le vieux malade de Ferney et madame Denis seront charmés de vous revoir, et les Genevois le seront de vous entendre. Il est bien triste que ce ne soit que dans trois mois. Nous compterons tous les momens jusqu'à votre apparition; soyez sûr que quand vous viendrez, vous vous trouverez entre les applaudissemens et l'amitié.

Je vous embrasse, mon cher ami, de tout mon cœur. V.

A Ferney, 10 auguste 177a.

Mon cher ami, vous sentez bien que ce serait pour moi un extrême plaisir de profiter des offres très flatteuses de M. de Belmont, de paraître sur le théâtre établi par mon héros , et d'être embelli par un homm^ aussi supérieur que vous Têtes*

a^S MÉMOIRES

La pièce est très difiërente de celle que TOUS avez lue y et moins indigne de vos soins ; mais comment tous l'envoyer? J'ignore si M. le maréchal est à Bordeaux. La saison s'avance ; mais de plus nous avons un obstacle insurmontable ; la pièce n'est point encore approuvée par le ministère. M. le chancelier et MM. les secrétaires d'état me sauraient très mauvais gré d'avoir fait représenter les Lois de Minosy en province, avant d'y être autorisé par eux. Cette démarche même pourrait compromettre un peu M. le maréchal de Richelieu. Je suis donc forcé , mon cher ami^ à mon très grand regret, de vous supplier de me priver d'une satisfaction qui me comblerait d'honneur et de joie.

Madame Denis et moi nous vous attendons à Ferney.

Je vous prie de dire à M. de Belmont com^ bien je l'estime et l'honore.

Signé j le meilleur de vos amis.

DE LËKAIN. 279

A Femey, 2 octobre 177a.

Je vous envoie peut-être trop tard, mou cher ami, cette lettre de M. d'Argental. Il me mande qu'on ne vous accorde point de délai, et qu'on est fâché que vous en ayez demandé; il est tout naturel qu'on aime à jouir de vos talens. Je croîs qu'il faut qije vous partiez immédiatement après avoir lu cette lettre, et que vous fassiez la plus grande diligence.

Je vous embrasse de tout mon cœur. Partez sur-le-champ. V.

Ferney, 2 3 octobre 177a.

Je vous prie , mon cher ami , de faire à madame la marquise du DefTant la même faveur que vous avez faite à Tronchin; je veux dire de souper chez elle , et de lui lire , en très petite compagnie, les Lois de Minos.Vous savez que la perte de ses yeux ne lui permet guère d'aller au spectacle , et que les yeux de son âme sont excellens. Je vous demande, avec la plus vive instance , de ne me pas refuser; on vous gardera le secret. On le jurera sur la pièce, qui tiendra lieu d'Évangile, et

2do MÉMOIRES

VOUS verrez jusqu'à quel point ua lecteur tel que vous peut faire illusion^ en débitant un ouvrage très indigne de paraître après les chefs - d' œuvre qui ornent la scène française.

Portez-vous bien ; formez des acteurs , ne pouvant pas former de poètes.

Je vous embrasse le plus tendrement du monde. V.

A Ferney, le i«« janvier 1773.

Mon cher ami, je vous souhaite la bonne année, à vous et aux Cretois. On dit qu'il y a eu plus de tracasseries dans cette île , qu'il n'y en a à la cour de France. Si vous voulez me les mander, pour me réjouir dans ma vieillesse, vous me ferez plaisir.

On me mande que la cabale d'une certaine racaille, dont je me suis toujours moqué, est très forte ; mais vous serez plus fort qu'elle. U me semble que je vous vois dominant le théâtre, en héros fier et sauvage. C'est dommage que vous ne puissiez paraître plus souvent ; mais trois fusées de votre part valent mieux qu'un feu d'artifice des autres.

J'embrasse de tout mon cœur votre sauva*

DE LEKA.IN. 28 1

gerie. Madame Denis, qui a été bien malade, vous fait ses complimens.

Le vieux malade, V.

A Femey, i5 février 1773.

Mon cher ami , voilà mon rêve fini. J'avais imaginé que vos belles décorations, mais surtout vos talens inimitables, procureraient quelques succès aux Lois de Minos;'je voulais même que le profit des représentations et de l'impression allât à l'Hôtel-Dieu , et je vous destinais un émolument qui aurait été bien plus considérable. Tout a été dérangé par cette détestable édition de Valade, dans laquelle on a inséré des vers dignes de l'abbé Pellegrin. Il ne faut plus penser à tout cela. Je retire absolument la pièce; je vous prie très instamment de le dire à vos camarades. J'attendrai un temps plus favorable. D'ailleurs le rôle de Datame était trop petit pour vous. Mon grand malheur est que ma faiblesse et mes maladies me mettent hors d'état de joindre mes faibles talens aux vôtres. Ma consolation est d'espérer de vous revoir quand vous irez à Marseille. Portez-vous bien; faites long^

282 IfÉMOTRES

temps les de'lices de Paris ; tâchez de former des élèves qui ne vous égaleront jamais* Je vous embrasse de tout mon cœur.

A Ferney, 7 mai 1773.

Je croyais, mon cher ami, que vous étiez à Marseille, que vous faisiez les délices de la Provence , et j'avais même espéré que ma malheureuse santé me permettrait de vous rencontrer à Lyon à votre retour. M. d'Argental m'a détrompé ; mais je ne perds point cette espérance qui est toujours dans le fond de ma boite de Pandore. On dit que vous pourriez, vers le mois d'août, revenir faire un tour à Chateleine; et qui sait si je n'aurais pas la force d'aller à Lyon? J'ai jiu*é de ne voir jamais aucun spectacle que ceux qui sont embellis par vous.

Le vieux malade vous embrasse de tout son cœur. V.

7 auguste 1773.

L'acteur unique de la France, et mon ancien ami , est parti de Lyon sans qu'on ait entendu parler de lui à Ferney. On ferait le

DE LEKAI5. ^83

voyage de Ferney à Lyon s'il voulait apprendre le rôle de Teucer, et le jouer à son passage. On aurait la consolation de l'embrasser en Fadmirant. Tout ce qui est à Femey lui fait les plus sincères complimens. V.

A Femey, 20 octobre 1773.

Le vieux malade de Ferney, monsieur, a cté sensible à votre souvenir et à votre lettre ; s'il ne vous a pas remercié plus tôt, c'est qu'il a été dans un état déplorable.

Il a su que vos grands talens se sont déployés plus que jamais à Fontainebleau. Il a fait son petit profit des choses que vous avez bien voulu lui mander, et M. d'Argental peut vous en instruire.

Il n'a été à aucun spectacle depuis que vous avez quitté le petit pays de Gex. On ne peut entendre personne, quand on a eu le plaisir de vous entendre.

Madame Denis vous fait bien des complimens , et l'inutile vieillard vous embrasse de tout son coeiu:. V%

A Ferney, 1 6 janvier 1775.

Le vieux solitaire et sa nièce sont extrêmement sensibles au souvenir de M. Lekain. Us sont touj ours pénétres d'estime pour ses grands talens et d'amitié pour sa personne.

Vous nous parlez de deux tragédies , dont l'une, que vous nommez Virgirùey nous est absolument inconnue. Nous nous souvenons d'avoir voulu lire l'autre il y a deux ans , et de n'avoir pu en venir à bout. C'était une déclamation d'écolier y et nous n'aimons les déclamations en aucun genre, pas même en oraisons funèbres et en sermons. Nous ne connaissons absolument rien de bon au théâtre , depuis ^thalie.

Je vous embrasse de tout mon cœur , et vous souhaite une santé meilleure que la mienne. V.

 Ferney, x4 novembre 177S.

Une petite apoplexie, mon cher ami, laquelle m'a dérangé le corps et l'âme, m'a empêché de répondre plus tôt à votre lettre dé Fontainebleau, du 29 octobre. Je suis persuadé que vous aurez pour vos étrennes , de&

DE LEKÂIN. a85

nouvelles du héros dont vous me parlez ; et ce n'est pas sans vraisemblance que je conçois cet espoir. Comptez que des talens comme les vôtres ne sont jamais oubliés par ceux qui sont capables de les sentir.

Vous n'avez point foit l'ambassade de Sosie. Vous avez été fêté , admiré et même noblement récompensé par le prince Henri. Vous avez dû, à votre retour , briller à Fontainebleau , et Paris sera toujours le théâtre de votre gloire. Je n'en serai pas témoin; je sens bien que je ne vous verrai plus. Je m'intéresrserai à vous jusqu'à mon dernier moment ; l'état où je suis ne me permet pas de vous en dire davantage. Je vous embrasse de mes très faibles mains. V.

A Ferney, igjanyier 1778.

Je vous avais prévenu, monsieur, il est vrai, que j'avais envoyé à des amis que je respecte , Tesquisse d'un ouvrage qui ne convenait guère à mon âge, mais qui, après avoir été fini, et surtout corrigé par un travail assidu , d'après les sages critiques de ces mêmes personnes dont l'amitié m'est si précieuse.

a86 MÉMOIRES

aurait pu rendre les derniers jours qui me restent, un peu moins désagréables.

y y travaillais nuit et jour^ malgré ma mauvaise santé , et j'espérais qu'à Pâques , j'aurais pu, par ma docilité et par ma déférence a leurs lumières, rendre la pièce moins indigne de vous. Je me flattais même que vous pourriez jouer le rôle de Léonce qui n'est pas fatigant, et que vous auriez rendu très imposant par vos talens sublimes.

Les amis respectables dont je vous parle , n'ont fait lire à l'assemblée de messieurs vos camarades, cette esquisse encore informe, que pour avoir vos avis et les leurs, pour m'en instruire, et pour que tout fût prêt à Pâques.

Il convient sans doute qu'on remette la pièce et les rôles entre les mains de ceux qui ont bien voulu m'honorer de leur bienveillance dans cette occasion , et qui ont daigné entrer dans les détails de toute l'affaire.

Les papiers publics disent que vous vous mariez à mademoiselle Bertin , célèbre marchande, protégée par la reine. Je vous en fais mon compliment très sincère ; mais je doute de ce mariage , puisque vous n'avez pas daigné m'en instruire.

Si la chose était vraie , je pense que la fatigue

DE LEKAIW. 287

de vos noces ne vous mettrait pas dans Fîncapacité de jouer l'ermite Léonce , qui n'a pas de ces passions qui ruinent la poitrine , et qui parle de la vertu, d'une manière qui semble être assez de votre goût. Si vous aviez donné ce rôle de Léonce à un autre, je craindrais de m'y opposer; car je suis très sûr que vous auriez bien choisi.

J'ai toujours compté sur votre amitié, depuis le jour où je vous ai connu dans votre jeunesse. Le temps a fortifié tous les sentimens qui m'attachent à vous. Vous savez trop combien madame Denis et moi nous vous sommes dévoués, pour que nous nous servions *ici de la formule ordinaire qui n'a jamais été dictée par le cœur.

Le vieux malade , V.

Réponse à la lettre ci-jointe.

Paris, ce a6 janvier 1778.

Mon cher maître , il est aisé de remarquer au ton de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m' écrire, que l'on vous a prodigieusement aigri contre moi; vous le déguisez quelquefois avec une politesse à laquelle je suis très sensible. Je connais les auteurs de

a88 MÉMOIRES

cette trahison, et je ne m'en vengerai qu'en cherchant à vous plaire jusqu'à mon dernier moment. Je jouerai votre ermite, quoique ce rôle ne. soit pas de mon emploi, qu'il appartienne à Brisard ; et je vous promets d'y mettre tout ce que j'ai de savoir. Je n'ai pourtant ni le ton, ni le caractère, ni la tournure de ces sortes de rôles; mais j'ai à cœur que vous n'ayez pas à vous plaindre de moi : heureux et mille fois heureux , si j'y puis réussir! Je ne m'en flatte pas , et je donnerai , sans doute, beau jeu à tous ceux qui m'ont voulu perdre auprès de vous. Il n'importe; mon obéissance aveugle à faire ce que vous désirez, me tiendra lieu d'excuse auprès de vous.

Il n'y a pas d'apparence que je pousse plus loin ma carrière ; mais la fin en sera glorieuse si j'ai mérité de conserver votre estime et votre amitié.

Mon mariage avec mademoiselle Bertin est une de ces mauvaises plaisanteries que l'on imagine dans Paris , lorsque les papiers publics manquent de matière. Selon eux, j'étais déjà marié avec cette demoiselle, et moi seul je n'en savais rien ; il y a plus , c'est que je ne la connais que de vue : il n'est donc pas étonnant que je ne vous aie. point fait part

DE LEKlllS. 289

d'une chose qui n'existait pas. Mais ce qui ne cessera d'être en moi, c'est le dévouement le plus respectueux , avec lequel je serai toute ma vie, mon cher maître, votre très humble et très obéissant serviteur, Lekain.

3o novembre.

Mon cher ami , voici le temps où vous m'avez promis de reprendre les Scjrihes . ( i ) . On me mande que votre santé est raffermie : je vous somme de votre parole. Il faut faire Jouer Obéide par celle qui en est le plus capable. Je ne connais aucune actrice : ce n'est point à moi d'employer des talens dont je ne puis juger. Je sais seulement que le public doit être servi de préférence à tout. On dit que votre théâtre est désert : c'est à vous de le rétablir ; mais on est actuellement dans la décadence des arts. Plus je vous aime, plus je gémis sur la misère où nous sommes. Y.

(i) Les lettres qui suivent concernant le même sujet, j'ai cru ne pas devoir les séparer.

290 MÉMOIllES

14 février 1767.

Probablement mon grand peintre tragique commencera les répétitions des Scythes dans le temps qu'il recevra ma lettre.

Je vous avertis , mon cher ami , que je fais partir aujourd'hui, à l'adresse de M. le duc de Praslin, un nouvel exemplaire des Scythes , marqué A B, dans lequel vous trouverez encore quelques petits changemens fort légers. Cette copie est chargée de notes qui disent aux acteurs dans quel esprit la pièce a été composée.

Le rôle d'Obéide ne sera point du tout difficile, si l'actrice veut seulement jeter un coup d'œil sur ces notes. Je suppose que M. Mole sera en état déjouer Indatire, qui n'est point du tout un rôle fatigant. Je vous prie de lui dire combien je m'intéresse à sa santé. Je crois qu'en général la pièce favorise assez le jeu des acteurs. Il y a plusieurs morceaux qui ne demandent que de la simplicité; mais je vous avoue que je ne saurais soufirir cette faimiliarité comique qu'on introduit quelquefois dans la tragédie, et qui l'avilit ridiculement, au lieu de la rendre naturelle.

Je ne croyais pas à mon âge donner encore

une pièce au théâtre ; mais quand on est soutenu par vos talens, il n'y a rien qu'on ne puisse hasarder.

Je pense que vous donnez le rôle d'Obéide à mademoiselle Durancy. Je vous prie de l'embrasser pour moi des deux côtés ^ si elle veut bien le soufirir. V.

17 février 1767.

Mon cher ami , si vous n'avez pas le dernier exemplaire des Scythes que j'ai envoyé pour vous à M. d'Argental , j'en adresse un à M. Marin pour vous le remettre. Je me flatte qu'il aura cette bonté; et si la multiplicité de ses affaires l'empêche de vous le rendre aussitôt que je le voudrais , je vous prie de le lui demander.

J'espère qu'il ne m'arrivera plus ce qui m'arriva dans Tancrède, où mademoiselle Clairon faillit à faire tomber la pièce ^ en y insérant^ ou en y faisant insérer des vers ridicules^ tels que ceux-ci :

Voyant tombçr leur chef, les Mautcb fitrieus L'ont accablé de traits , dans leur rag^e cruelle.

Je sais bien qu'au théâtre on ne se soucie guère du style ; mais le théâtre devient bar-

bare, et ce n'est pas à moi de fomenter la barbarie.

L'exemplaire que j'envoie est chargé de notes pour l'intelligence des rôles; mais il n'y en a point pour Atliamare, parce que vous le jouez. C'est a vous, au reste , à disposer de ces rôles. Je vous prie de faire mes très tendres complimens à mademoiselle Durancy, et de dire à M. Mole combien je m'intéresse à son rétablissement.

Je vous embrasse de tout mon cœur. V.

ai février 17^7.

Vous avez dû, mon cher ami , recevoir une lettre de moi^ avec la tragé<lie des Scythes que j'ai adressée pour vous à M. Marin. Voici encore un petit changement que j'ai jugé absolument nécessaire. Ma mauvaise santé et mon épuisement total ne me permettent plus de travailler à cet ouvrage. Je vous demande en grâce de me dire si vous pouvez le faire jouer le mercredi des Cendres, parce que, si elle ne peut être jouée dans ce temps-là , il est d'une nécessité absolue que je donne l'édition corrigée, pour indemniser le libraire de la perte de sa première édition. Il serait beaucoup

DE LEKAIiy. 29S

plus avantageux pour vous que la pièce fut jouée le mercredi des Cendres, parce qu'alors je serais plus en état de vous procurer un honoraire de la part du libraire : d'ailleurs, comme on joue actuellement cette pièce à Lausanne, et qu'on va la jouer a Bordeaux, aussi bien que chez moi, il parait indispensable que les comédiens se déterminent sans délai. Je vous prie très instamment de me mander votre dernière résolution, et de compter toujours sur la tendre amitié que je vous ai vouée pour le reste de ma vie. V.

Corrections à la scène 11 du cinquième acte , entre

Sozame et Obéi de.

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