LE SCYTHE
Plus les princes sont grands , etc.
Au reste, je ne compte sur le rôle d'Obéide qu'autant que vous voudrez bien conduire I actrice. Vous avez reçu, sans doute, l'imprimé en marge duquel j'ai écrit mes petites indications. Ce personnage exige une- douleur presque toujours étouffée , des repos , des soupirs, un jeu muet, une grande intelligence du théâtre. Ce n'est guère qu'au cinquième acte que ces sentimens se déploient sur le pont aux ânes des imprécations, pont aux ânes qu'on passe toujours avec succès.
Madame Denis vous fait mille complimens. Elle ne joue plus la comédie, ni moi non plus; mais M. de Laharpe est un excellent acteur. Je vous embrasse de toute mon âme.
D£ LEKAIN. 3oi
Mercredi au matin , après les autres lettres écrites , 4 mars.
Il m'a paru convenable de jeter, dans les premiers actes des Scythes j quelques fondemens de la loi qui fait le sujet du cinquième acte; mais il n'est pas naturel qu'on parle, dans un mariage , de venger la mort d'un époux dont la vie semble en sûreté, et qui n'est encore menacé de rien par personne.
On peut, dans Tancrède et dans BrutuSy commencer le premier acte par dévouer à la mort quiconque trahira sa patrie. On peut commencer dans OEdipe par la proscription du meurtrier de Laïus : cet artifice serait grossier et impraticable dans les Scjthes. Cependant , il serait heureux que le spectateur pût au moins deviner quelque chose de cette loi , qui a en effet existé en Scythie. Voici comme je m'y prends à la deuxième scène du second acte; voici le couplet qu'Indatire doit substituer à son premier couplet, qui commence par ces mots : en ce temple si simple :
Cet autel me rappelle à ces forêts si chères ; Tu conduis tous mes pas , je devance nos pères : Je viens lire en tes yeux , entendre de ta voix Que ton heureux époux est nommé par ton choix. L*hymen est parmi nous le nœud que la nature
Forme entre deax amans, de sa main libre et pare. Chez les Persans, dit-on, l'intérêt odieox, Les folles vanités, l'orgaeil ambitieux, De cent bizarres lois la contrainte importune, '^ Soumettent tristement Tamour i la fortune. Ici le cœur fait tout , ici Ton vit pour soi ; D'un mercenaire hymen on ignore la loi ; On fait sa destinée. Une fille guerrière , De son guerrier chéri court la noble carrière. Se plaît à partager ses travaux et son sort , L'accompagne au combat , et sait venger sa mort. Préfères-tu nos mœurs aux mœurs de ton empire? La sincère Obéide aime-t-elle Indatire?
OBÉIDE.
Je connais tes vertus, j'estime ta valeur, etc.
Non seulement ces vers préparent un pea le cinquième acte , mais ils sont plus forts et meilleurs.
M. Lelain est prié de les donner à M. Mole, et de lui faire de ma part les plus sincères complimens. Je persiste toujours à croire qu'il ne faut donner que cinq ou six représentations ayant Pâques. La pièce demande à être beaucoup répétée , et , en ce cas , l'approbation du public pourra produire quelque avantage aux acteurs après Pâques.
N. B. Au cinquième acte :
OBilDX.
C'est assez 9 seigneur, j'ai tout prém ;
J*ai pefé mon dettia, et tout est résolu;
DE LEKAIN. 3o3
Une inTÎncîble loi me tient sous son empire. La victime est promise an père d'Indatire; Je tiendrai ma parole. Allez, il vous attend; Qu'il me garde la sienne : il sera trop content.
8 0ZAME.
Tu me glaces d*borreur !
O BÉID E.
Hélas ! je la partage.
Seigneur, le temps est cher, achevez votre ouvrage; Laissez-moi m'affermir; mais surtout obtenez Un traité nécessaire à ces infortunés, etc.
N. B. Comment des gens du monde peuvent-îls condamner sénat agreste?* Ils n'ont pas vu les conseils-généraux des petits cantons suisses. liC mot agreste est noble et poétique. Il est vrai qu'étant neuf au théâtre, quelques Frérons peuvent s'en effaroucher au parterre; mais c'est à la bonne compagnie à le défendre.
4 mars 1767.
Je me flatte, mon cher ami, que vous aurez rétabli votre santé quand cette lettre vous parviendra. Je pense que, pour prévenir les éditions dont on me menace de tous côtés , vous devez au moins vous assurer de quatre ou cinq représentations avant Pâques. Mon libraire de Paris tiendrait alors la pièce toute prête pour la rentrée , supposé que cette pièce
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méritât d*ètre reprise ; sinon tous toos coii* tenteriez de ces quatre on ônq représentations^ et il n'en serait plus parié.
On dit que Grandval conyiendrait mieux que Dauberval : c^est à tous à décider et k ùâre ce que tous trouTcrez à propos; sans Tous^ rien ne se peut ni ne se doit faire. Prendrez-TOus la peine ^ mon cher ami^ d'adoucir la Toix de madame Durancj, surtout dans les premiers actes? Baissera-t-elle les yeux quand il le £iut? Dira-t-elle d'une manière attendrissante :
Si la Perse a poar toi des charmes si poîtMwt, Je ne te contrains pas, qnitte-moi, j*y consens; J'en gémirai , Zolma. Dans mon palais noarrîe. Ta fas en toos les temps le soutien de ma Tie ; Mais je serais barbare , en t*osant proposer De supporter on joog qoi commence i peser, etc.
Pleurera-t-elle, et quelquefois soupirera-t-elle sans parler? Passera-t-elle de l'attendrissement à la fermeté dans les derniers yers du troisième acte? Dira-t-elle bien non de la manière dont ou dit oui? Si elle fait tout cela^ ce sera tous qu'il faudra remercier. La pièce est difficile à jouer ; elle a surtout besoin de deux Tieillards qui soient naturels et attendrissans. Les succès dépendent entièrement
DE LEKAIIf. 3o5
des acteurs : s'il y en avait trois ou quatre comme vous, vos parts seraient au moins de
20,000 liv.
M. de Thibouville a la bonté de se charger de bien des détails. Portez-vous bien ; je vous embrasse de tout mon cœur. V.
AFerney, 11 mars 1767.
Mon cher ami , je sors d'une grande répétition des Scjthes. Le cinquième acte est sans contredit celui de tous qui a fait le plus d'effet théâtral ; mais il demande de terribles nuances. Le couplet d'Athamare, quand il encourage Obéide à le frapper, prononcé de la manière dont vous le direz , avec courage , avec noblesse, avec un air de maître, contribuera beaucoup au succès.
La scène du père et de la fille, l'air morne, recueilli, douloureux et terrible qu'Obéide y conserve toujours avec son père , fait, de cette scène même, une des plus attachantes. La curiosité et l'effroi saisissent toute l'assemblée. Ce cinquième acte vient de faire le même effet à Lausanne : c'est celui de tous qui a le plus réussi. On répète la pièce à Genève; on la répète à Lyon dans quatre jours. Vous voyez
3o6 MÉMOIRES
qu^il est de toute impossibilité d'attendre après Pâques; le libraire de Pans serait préyenu par les libraires de provinces et par ceux de Suisse. Si j'étais à Paris ^ tous ne seriez pas exposé à ces inconyéniens; mais il y a près de vingt ans que les indignes persécutions que j'ai essuyées, pour tout firuit de mes travaux, m'ont fait renoncer à ma patrie. C'est à Fréron , et à Coqueley son approbateur, à triompher dans Paris«
Voici un petit résumé de tous les changemens faits à la pièce, afin que, sHl en est échappé quelqu'un dans votre copie, vous puissiez aisément le remplacer; au reste, vous sentez bien que tout dépend de votre santé« H ne faut pas vous tuer pour des Scythes ; tout dépend surtout de la santé de madame la Dauphine , et on n'a pas besoin d'un tel motif pour souhaiter son rétablissement. Je vous embrasse bien tendrement. V.
N. B. Mademoiselle Dubois s'est plainte à moi. Elle a cru que vous m'aviez engagé à la priver du rôle d'Obéide : je l'ai détrompée comme je le devais.
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