ANCIEN GARÇON MAÇON
Je naquis le 17 novembre 1815, dans un petit village de l’arrondissement de Bourganeuf, appelé La Martinèche, commune de Soubrebost.
Je ne m'attarderai pas à rechercher l’origine de ma famille, je dirai seulement qu'elle se rattache à la grande et puissante race gauloise qui, malgré sou activité au travail, son génie créateur et ses brillantes qualités guerrières, fut réduite à l'esclavage par la double conquête des Romains et des Francs. La Gaule perdit, alors sou nom; les habitants, leurs richesses et leur indépendance locale.
Nos vainqueurs se montrèrent si cruels et surtout si lâches que notre histoire nous apprend que dixhuit siècles après le premier de ces évènements, un Gaulois, Fréret, fut plongé dans les cachots de la Bastille pour avoir osé faire l'éloge de noire chevaleresque patrie gauloise.
D'où provenaient les causes de cette longue et cruelle domination que la durée des siècles n’eut pas la puissance d'apaiser? C'est qu’alors comme en 1792, les nobles gaulois après la défaite de l'illustre
Vercingétorix par César, eurent l'infamie d'aller prendre place dans le Sénat romain.
Le peuple resta seul pour reconquérir la patrie perdue et pour empêcher notre tradition républicaine de disparaître. Soyons fiers, prolétaires de nos jours, de la force d'âme et d'énergie de nos illustres ancêtres ; ils ne laissèrent jamais en repos nos vainqueurs. Un jour, dans une des insurrections des Bagaudes, les paysans se soulevèrent sous la conduite de Tibalti, Cotuat et Cénatodun, trois paysans célèbres ; ils prirent des villes après sept mois de siège, et, avec les fers dont les empereurs romains avaient chargé leurs mains, ils brisèrent le crâne de leurs oppresseurs.
C’est que les Gaulois voulurent toujours la république. Mais ils ne fondèrent jamais que des républiques fédératives, en attendant lagrande république qui préside aujourd’hui aux destinées de notre chère patrie.
Les Pierres druidiques
Pendant les soixante ans que j'ai habité Paris ou Londres, dans les courtes visites que j'ai pu faire au pays, j’ai revu bien des fois les lieux où j’ai gardé les troupeaux, et les ruisseaux où je pêchais à la main, les goujons et quelquefois les truites ; mais où je me rendais toujours avec le plus d’agrément, c’était au sommet d'une des trois montagnes qui entourent notre village et que nous appelons le Puy- Maria. Là, on trouve de nombreuses pierres sur lesquelles la légende croit voir la main de l’ouvrier
gaulois.
Dans lo nombre, il s’en trouve une beaucoup plus élevée que les autres et remarquable à plusieurs points de vue. On voit d’abord taillé dans le roc un escalier de neuf marches qui conduit le visiteur jusqu’au haut, où on aperçoit deux bassins : le premier qui a une forme elliptique, mesure au petit axe un mètre, et au grand, un mètre cinquante-sept, et a trente-deux centimètres de profondeur.
Le plus petit est en forme de circonférence, et mesure dans son diamètre, soixante-deux centimètres.
Ces deux bassins communiquent par un conduit ayant de dix-huit à vingt centimètres dans sa plus grande largeur.
C'est là, disent nos villageois et les nombreux touristes qui viennent visiter la pierre mystérieuse, que les Druides faisaient leurs ablations et mettaient à nu les entrailles de leurs victimes. Car, au temps où. tous les peuples croyaient aux augures, le sort désignait ceux qui, à la veille d'une guerre ou de toutautre évènement intéressant les populations, devaient être livrés aux dieux pour désarmer leur colère. Cependant, à l'époque où l’illustre Vercingétorix combattit avec tant de vaillance contre César, les druides qui, au point de vue des sentiments moraux étaient bien supérieurs aux Romains et aux prétendus chrétiens, n’avaient plus recours à ce genre de sacrifice. Mais, malheur aux vaincus ! Les persécuteurs des Gaulois pour pallier leurs crimes et leurs forfaits ont inventé une légende qui a traversé les siècles et pèse encore sur la mémoire de nos dignes ancêtres. On nous les montre toujours prêts à égor-
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ger leurs populations. Les historiens nous révèlent en effet un temps, où la plupart des peuples se livraient aux sacrilices humains.
Ce qui ne paraît point douteux, c'est que les Gaulois appliquaient ce genre de peine de mort à leurs criminels, comme nous nous servons aujourd’hui de la guillotine, les Anglais, de la potence, et les Espagnols, de l’écrou.
Du sommet de cette montagne, la vue s’étend sur un espace immense ; on découvre à l’Est, les monts d’Auvergne ; au nord et à l’ouest, les lorôts de Guéret et au sud-ouest, jusqu’aux confins de la Haute- Vienne.
Contemplé de plus près, notre panorama ne perd rien de sa beauté et continue d’étonner et d’émouvoir la pensée du visiteur.
Au lever du soleil, alors que ses rayons brillent sur cette immensité, le spectacle est ravissant et féerique ; nos champs de blé au moment des moissons ressemblent à une nappe d’or. On est bien près de croire alors à l’existence d'un être suprême, mais on comprend mieux surtout ce cri arraché du cœur de J. -J. Rousseau : « Que la nature est belle et imposante ! »
A quelques centaines de mètres de notre village, roule le Thaurion, rivière assez importante et surtout très poissonneuse, suivant son lit en de riants méandres et fertilisant une grande prairie du château féodal de Pontarion qui fut si fortement éprouvé par quelques sanglantes batailles livrées entre catholiques et protestants, dans cette localité même.
J’éprouvai un jour au sujet de ce beau et superbe coup d’œil une bien réelle satisfaction. Ayant abau-
donné la truelle en Angleterre par manque de travail, je m'improvisai professeur de français. Un jour que je donnais mes leçons à deux jeunes filles irlandaises, leur mère ayant appris que j’étais Greusois, vint me parler de mon département avec un grand enthousiasme. Son langage me disait qu’elle avait éprouvé une bien grande admiration en visitant les ruines de Crozant, qu’elle comparaît à ce qui lui avait offert le plus d’attraits en Suisse. Son mari, homme dégoût, présent à la conversation, s'adonnait aux études archéologiques, et telle ne fut pas ma surprise lorsqu'il me raconta qu’il avait visité la tour de Zizirn, à Bourganeuf, où le frère de Bajazet II fut enfermé. Puis, continuant leurs voyages vers l’Auvergne, ils avaient fait l’ascension du Puy Maria. La grande dame me mit sous les yeux le croquis qu’elle avaitpris étant assise sur le bord du bassin creusé dans la pierre mystérieuse ; son admiration n’avait d’égal que la beauté du cite, et elle ajoutait qu’elle n’avait rien vu en Suisse qui put lui faire oublier certains points de vue de notre département.
Je le répète, ma joie fut grande et j’aurais désire que ceux de nos concitoyens qui sont toujours enclins à médire de notre vieille Marche eussent été témoins de la conversation que cette dame m’avait tenue avec tant d’enthousiasme. Probablement qu’avant de se livrer à des critiques mal fondées, ils prendraient la peine d’étudier notre si charmant pays.
État des mœurs et de l'éducation qu’on nous donnait.
J’ai beau consulter ma mémoire, et chercher à m#
•MÉMOIRES DE LEONARb
.rappeler les conversations que les vieilles femmes du village nous tenaient ; rien ne se présente à mon esprit, si ce ne sont les aventures drolatiques du loup-garou, des revenants, l’iiistoire de Barbe-bleue et la complainte de sœur Anne.
. Nos veillées avaient toujours lieu dans la même maison et sous la présidence d'une vieille femme, qu'on écoutait attentivement et avec le plus grand respect.
LavieilleFouéssoune, dont la parole faisait autorité, était la sage-femme du village ; elle avait assisté nos mères à la naissance de chacun d’entre nous ; elle connaissait aussi les propriétés de toutes les plantes. Jamais d'autre médecin n’avait apporté ses soins dans notre village.
Habituée à ne jamais être contredite, elle affirmait avec un imperturbable aplomb que Pierre ou Paul, morts depuis plusieurs années étaient venus voir d’anciens voisins et qu’ils avaient donné les noms de ceux qui étaient dans le paradis ou dans l’enfer.
Elle nous donnait les noms aussi de ceux qui étaient connus pour courir le loup-garou, et ceux .également qui avaient usé de leur force pour le terrasser. Alors, la joie brillait dans les yeux de toutes les personnes présentes, chacun aurait voulu ■ être un de ces forts-à-bras qui avaient terrassé le . loup-garou.
Il y avait quelque chose de vrai dans le récit des revenants ; c’étaient de malheureuses victimes du charlatanisme des prêtres qui envoyaient celles-ci, à la suite de leur confession, faire pénitence à une heure très avancée de la nuit, au pied d’une croix ou -à la jonction de plusieurs chemins.
La durée de la pénitence était fixée comme celle du soldat en faction, par le prêtre qui l'infligeait.
Nous sortions de ces veillées tellement effrayés qu'il fallait nous tenir par la main pour nous reconduire à la maison.
L’épouvante, l'effroi qui s’étaient emparés de nous ne cessaient même pas à notre retour au logis. Je me rappelle que ma mère venait souvent s’asseoir au chevet de mon lit et elle me parlait jusqu’au moment où le sommeil m’avait gagné.
Il y avait aussi des voisins dont la présence portait malheur aux famillles. La ménagère se cachait d'eux pour aller traire les vaches ou battre le beurre ; ceux-là avaient le don de la sorcellerie. Enfin, on eût cru avoir des malheurs de famille toute l’année, tels que perte des moissons, maladie des bestiaux, si on eût manqué de se signer devant une croix, et chose à peine croyable ! les prêtres dans leurs prônes du dimanche, au lieu de s'élever contre ces turpitudes, prenaient un malin plaisir à les confirmer, chaque fois qu’ils en avaient l’occasion.
11 n’était pas de date récente, cet enseignement ahurissant et abrutissant, il avait pour lui la consécration des siècles, et pourtant on ose encore de nos jours vanter les bienfaits civilisateurs de la religion catholique, et ceux de la royauté.
Voilons-nous la face et ne nous écartons pas trop de notre sujet.
Eugène Sué nous dit dans son Histoire des prolétaires à travers les âges , qu’au XV* siècle, les paysans n’avaient guère de noms de famille. On leur donnait des noms de fantaisie et plus souvent des sobriquets se rapportant au métier exercé par le chef de famille.
Chez nous, c'était chez Peillarau. Ce sobriquet nous venait rte ce que l’un de mes ancêtres avait exercé le métier de chiffonnier.
On sait qu après l’invention rte l’imprimerie, ce métier devint assez lucratif ; le parchemin étant devenu insuffisant pour les besoins du commerce, il fallut avoir recours au papier de chiffons. De là, la création en France, d'une industrie nouvelle.
En faisant ce commerce pendant plusieurs géné^ rations, mes ancêtres parvinrent à se rendre pn> priétaires de plusieurs lopins de terre et à se construire une petite maisonnette, au milieu du XV* siècle. Y cut-il des malheurs dans la famille, à une époque où d’un jour à l'autre les paysans pouvaient être dépouillés par les seigneurs et par les évêques ? toujours est-il que si mes ancêtres conservèrent ce qu’ils avaient gagné au commencement du XVI* siècle, cette prospérité resta stationnaire pendant tous les siècles suivants.
C'est seulement en 1808 que la baraque des chiffonniers fut transformée par mon grand-père et mon père.
Ce dernier m’en a donné souvent la description ; elle nous fait assez bien connaître l'état des paysans pour que je n’y consacre pas quelques lignes. La porte d’entrée existe encore dans son état primitif ; tout passait par cette ouverture : les personnes et les animaux ; ces derniers tournaient à gauche ; une simple cloison les séparait de la pièce qui servait de chambre à coucher et de cuisine à la famille qui, pêle-mêle, couchait sur de misérables grabats.
Mais ce n’était pas là le plus grand des inconvé-
nients ; on faisait la pâture des bestiaux sur le lambris que recouvrait un plancher disjoint de la chambre d’habitation. Il en résultait que les graines de loin, des brins de paille tombaient à chaque instant sur la table où on prenait les repas.
Cette situation faite à ma famille, indique à n'en pas douter, l’état général de nos populations, il y a un peu plus de cent ans.
Si les paysans étaient au point de vue de l’habitation et de l'hygiène dans un pareil état de misère et de dégradation morale, au point de vue des produits de leur travail, ils étaient encore des esclaves et des serfs ; car, si un paysan était connu pour avoir fait quelques économies, les seigneurs ne se contentaient pas de leur droit de dîme, ils faisaient main-basse sur les bestiaux, ou s’arrogeaient un crédit illimité qui pouvait amener la ruine complète du malheureux paysan.
Une fête des maçons.
Léonard ira-t-il à l’école ou n’ira-t-il pas ?
Un des plus grands agréments du maçon à son retour au village, c’était d’aller le dimanche suivant, avec sa femme, au bourg le plus rapproché. Là, les amis se rencontraient et après un échange depoignées de main cordiales entre eux et ceux qui n’émigraient pas, on allait au cabaret boire chopine.
D'unctableàl’autre régnait la plusfranche gaîté ; les conversations les plus amicales avaient lieu. On fêtait le retour de l’arrivant ; on tenait à savoir si l’ouvrage ne lui avait pas manqué, si on avait eu la chance de
travailler pour un bon maître, si les journées avaient été bonnes et le pain pas cher. Les femmes ravies de joie du retour des maris donnaient à ces petites parties de plaisir, par leur contentement, leur figure souriante et gracieuse, un air d'incomparable satisfaction.
Nous rentrâmes, un dimanche, chez Rouchon, de Pontarion, avec mon père et ma mère ; mon grandpère ne tarda pas à venir nous rejoindre. J’assistai alors à un bruit étourdissant. On s’appelait par son nom d’une table à l'autre, mais toujours le sourire sur les lèvres. J’étais joyeux de voir combien mon père était aimé et respecté par les jeunes émigrants. C’est que la plupart d’entre eux avaient été conduits à Paris par lui, et il n’avait pas manqué de diriger leurs premiers pas. On savait en outre que c’était un des meilleurs ouvriers de nos environs et qu’avec ses nombreuses connaissances il était souvent à même de leur procurer du travail.
En face de notre table se trouvait le père Faucher, le marguillier de Pontarion, vieillard universellement respecté de tout le monde de nos environs, et qui buvait aussi chopine. Mon père savait que de temps en temps, il prenait des enfants chez lui, auxquels il enseignait l’alphabet et quelques notions d’écriture.
En me posant la main sur la tête mon père lui dit : « Voilà un petit gars que je vous enverrais si vous vouliez l’accepter. » La réponse fut affirmative. Jamais je n’oublierai le « tollé » que soulevèrent ces paroles, de la part de mon grand-père et de ma mère. La conversation s’engagea aussitôt sur l'utilité , et sur la non utilité de l’envoi à l’école des enfants de la campagne.
MÉMOIRES DE LÉONARD a
Ma mère protesta avec la plus grande vigueur .disant qu’elle avait besoin de moi pour aller aux champs. Mon grand-père fut de son avis ainsi que d'autres paysans qui ne tardèrent pas à prendre part à la conversation. Enfin tous prétendirent que pour des enfants de la campagne ce qu’ils pouvaient apprendre à l’école ne leur servirait pas à grand chose, sinon à faire quelques lettres et à porter le livre à la messe.
« Depuis ton retour de Paris, disait mon grandpère à son fils, tu n’as pas passé un jour sans nous entretenir de ce que tu voulais faire de ton garçon ; tu aurais mieux fait de rester à Paris que de venir là nous parler de tes projets d’école. Ni mes frères, ni toi, ni moi, n’avons jamais appris à connaître nos lettres et nous avons mangé du pain tout de même.»
« Je te disais bien toujours que ces paperasses qui venaient de la guerre, (les Bulletins de la grande armée) et que tu achetais au marché St-Jean, finiraient par te troubler la cervelle. C’est ce qui est arrivé à mon logeur de la rue de la Mortellerie. Il .avait un fils, il voulut l’envoyer à l’école. Qu’en a-t-il fait ? Un petit faiseur d’embarras qui ne nous parlait que pour se moquer de nous. Plus tard il a fait honte à sa famille, car il est devenu une franche canaille. »
Néanmoins, la fermeté de caractère de mon père, son inébranlable volonté en toute chose eurent raison de l’opinion de son père et de ma mère.
Un matin, après avoir mangé la soupe plus de bonne heure que les autres jours, il me mit à la main un joli petit panier qu'il avait tressé lui-même, et me voilà parti chez le père Faucher à Pontarion. Peu de jours après, mon père reprit lu route de
Paris et je ne devais le revoir que neuf mois après.
Je me rendais tous les matins à Pontarion après avoir ramené les brebis à l’étable ; je restais à peine deux heures, chez le vieux marguillier, et le soir je retournais aux champs. Pendant les mois de moissons, on me gardait tout à fait. Je passai l'année à apprendre l’alphabet et à épeler les syllabes.
A son retour de Paris, mon père ne fut pas très satisfait ; on lui disait que j’avais la tête dure et que je n’écoutais pas le vénérable père Faucher..
Il y avait quelque chose de vrai dans ce reproche, car, comme tous les enfants forts et vigoureux, j’avais la passion du jeu et, en plus, j’étais turbulent et batailleur.
L’année suivante, nous devions avoir à Pontarion un instituteur de profession qui s’appelait Rioublanc. M’enverrait-on chez lui, ou ne m’y enverrait-on pas ?
A cet effet, nouvelle querelle dans la famille . L’argument principal de ma mère et de mon grandpère était que j’avais déjà dépensé douze francs et que nos brebis ou nos vaches étaient mal gardées.
Ces paroles mirent mon père qui arrivait de Paris dans une forte colère, et il n’était pas bon pour quiconque le poussait à bout. Il fit taire sa femme en la menaçant de la souffleter et il reprocha à son père qu’il aimait mieux dépenser de l’argent au cabaret que de songer à l’instruction de son petit-fils.
J’irai donc chez le nouvel instituteur. — On lui donna l’ordre de me garder pendant la durée des classes aussi bien le soir que le matin. Ce qui adoucit la mauvaise humeur du grand-père et de la mère, c’est que madame Rouchon, qui fut toujours pour moi si bonne et si affectueuse, s’offrit de me
tremper la soupe en même temps qu’à ses enfants.
Rioublanc était un homme qui avait la passion de son métier, il était dur et môme un peu trop bourru. Il ne tarda pas à introduire dans son école une discipline sévère. Malheur à celui qui aurait voulu rire et jouer en classe ou se présenter devant lui sans avoir étudié sa leçon, il était sûr d'aller à la cave ou au grenier, en guise de punition.
Nous recevions de temps en temps la visite de notre vieux et vénéré curé Mourlon, homme grave et sérieux qui avait passé plus de dix ans à faire les guerres sous l’Empire.
Sous l’influence de ce curé austère dont le nom vit dans le souvenir des habitants de Pontarion, Rioublanc avait fondé une très bonne école.
J’étais un de ceux qui, au commencement, lui avaient donné le plus d’ennui. Indiscipliné, je l’ai été pendant bien des années. Je ne craignais pas d'être battu ; mais il fallait que je batte à mon tour.
Le vieux Rioublanc nous conduisait tous les dimanches à la messe. Je m'y plaisais beaucoup ; d’abord on y chantait bien, et, comme tout le monde parlait du bon Dieu, de la bonne Vierge, j’aimais à en parler aussi à mon tour.
Il y avait sur un des bancs de l’église une vieille femme, grosse, grasse et superbement habillée, et constamment entourée d'autres personnes mieux mises aussi que le reste de l'assistance, c'était la baronne de Gorbier, vieille émigrée récemment de retour de son exil volontaire.
On entourait la baronne de tant de soins, de tant de respect que dès quelle quittait sou banc pour sortir de l'église, les fidèles s'écartaient pour lui
livrer passage. Devant la porte, les villageois se découvraient et on la suivait des yeux jusqu’à la porte de son château qui était en face l’église. Puis, chacun se lamentait sur ses malheurs et sur son exil, maudissant Robespierre et les autres grands hommes de cette incomparable époque.
Lamentable constraste ! souvenirs douloureux qui rappellent que ce n’est pas toujours ceux qui font du bien au peuple qui obtiennent sa reconnaissance et ses faveurs.
Les maudits d’alors, c’étaient ceux qui avaient mis sous séquestre les biens de la noblesse et du clergé et permis aux paysans d’en devenir propriétaires à des prix dérisoires. Il fallait du courage aux libéraux de la Restauration, luttant contre un courant d’idées qui tendait à nous ramener à une sorte d’idolâtrie pour nos anciens rois et notre vieille église apostolique et romaine. Ils en eurent ; honneur à leur mémoire !
Un jour de distribution de prix, notre maître, Rioublanc, nous conduisit dans le vieux manoir féodal et on décerna des récompenses aux élèves qui s’étaient le plus distingués.
On me fît approcher à mon tour de la baronne .. elle me posa sur la tête une couronne de chêne et me remit deux petits livres religieux qui avaient dû coûter quatre ou cinq sous chacun. Mes parents furent tout à la joie, ils ne cherchèrent pas à retenir leurs larmes ni à me marchander leurs embrassements et leurs compliments.
Arrivé à la maison, mon père dit à ma mère : « Regrettes-tu encore l’argent que nous dépensons poûr notre fils ? Le pauvre enfant, j’espère bien
qu'il pourra faire ce que je n'ai pas pu faire moimême. Si j'avais su lire et écrire, vous ne seriez pas aussi malheureux que vous l’êtes ; car, les occasions de gagner de l'argent ne m'ont pas manqué ; mais ne sachant rien, il m'a fallu rester simple compagnon et avoir toujours le nez dans l'auge.
Le lendemain, j'allai voir des ouvriers occupés à l'élévation d'un mur qui devait séparer notre grange, de l’étable des bestiaux ; je tombai à la renverse de quatre à cinq pieds de hauteur. Je restai alité ou en convalescence environ trois mois. Une fois rétabli, je ne trouvai plus mon excellent maître à Pontarion ; il était allé mourir, je crois, dans les environs de Chénérailles.
Celui qui le remplaça, un nommé Martin, n’avait ni le même courage, ni la môme énergie ; nous faisions à peu près ce que nous voulions. II avait une gande fille, qui venait causer et jouer avec nous et nous faisait perdre notre temps. Nous l’appelions Bizizie. Elle avait des apparences plutôt effrontées que modestes. Ce nouveau maître s'occupait peu de moi, je m'étais mis dans l’idée qu'il ne m’aimait pas ou qu'il me considérait comme un enfant sans famille duquel personne ne s'occupait.
En effet, mon père était retourné à Paris, et ma mère écrasée par le travail des champs ou par les soins du ménage, n'était pas venue le voir.
Un fait de peu d'importance que je commis avec colère lui déplut beaucoup; dès lors, il ne me cacha plus qu’il me détestait.
Il y avait un élève du nom de Joseph Délinard,quc toute la classe savait qu’il m’était inférieur en calcul et en écriture, et il lui attacha, un samedi, la croix à
la boutonnière.
J'en ressentis un tel dépit, que m’ayant offert cette récompense la semaine d’après, il fut forcé de me contraindre à l’accepter.
A partir de ce moment, je ne faisais presque plus rien à l'école, et très souvent, je m’efforçais d’empècher de travailler ceux qui en avaient bonne envie.
Un accident qui devait avoir de graves conséquences finit par inc faire prendre cette école en aversion.
Il y avait parmi nous un écolier du nom de Bayle, plus âgé que moi de trois ou quatre ans. Sa famille habitait Soubrebost. Les soirs, en sortant nous nous suivions jusqu’à Lamartinèche. Obstiné, taquin, brutal, il n’y avait pas de mauvais tours qu'il ne cherchât à faire à ceux d’en tre nous qui étaient moins forts que lui. Il se mettait en travers de tous nos jeux, il abattait nos quilles, votait nos toupies et pardessus le marché, il nous donnait des coups.
Tout à côté de la maison d’école, on en construisait une autre, Bayle montait les échelles, se cachait derrière les murs et se livrait à des jeux très désagréables. Il nous arrosait la tête ou nous jetait du sable.
Un jour, trois ou quatre d’entre nous résolurentde se venger ; comme nous le vîmes descendre l’échelle, rageant, bleus de colère, nous tirâmes l’échelle parle pied, et le pauvre diable tomba sur un tas de pierres d'une manière si malheureuse qu’il ne put se remettre de cette chute et il en mourut quelques mois après.
Cela fit grand bruit dans le bourg. On nous agonisait de sottises ; on parlait de nous faire mettre
en prison. Les femmes surtout disaient très haut : « Jamais ce petit Léonard ne fera rien si ce n’est un mauvais sujet. »
Cependant cet accident n’avait affecté personne autant que moi. Pendant longtemps, je n’osais regarder personne ; je me sentais coupable, j’avais été l’âme de ce complot.
A aucun prix, je ne voulus retourner chez Martin.
Heureusement, mon père était à Paris, et ma mère n’aurait pas pu m'empêcher de faire ce que je voulais. Je passais plusieurs mois à la maison à fainéanter, à chercher les nids, à courir d’un ruisseau à l'autre, à la recherche des goujons et des truites.
Fort ennuyée et redoutant la colère de mon père, s'il ne me trouvait pas à l’école à son retour de Paris, ma mère résolut de m’envoyer à Fournaux, petit village, assez rapproché du nôtre, chez un nommé Jeanjou qui consentit à m'apprendre à lire avec quatre ou cinq autres enfants.
Ce Jeanjou était un homme tellement bizarre de manières et d’un caractère si peu disposé à l’enseignement qu'il prenait très peu de peine pour nous faire lire ou pour corriger nos petites dictées. Puis, nous revenions chacun chez nous.
Ce brave homme ennuyé du monde, n'éprouvant aucun besoin d'avoir la moindre société, se retira au milieu d'un bois en face du village de Laugèrc ; il construisit une baraque où il vécut seul pendant bien des années, et y mourut isolé de tous ceux qui l'avaient connu.
C’est mon père à son retour de Paris qui se chargea de me corriger. Que lui dire pour ma défense ? Je ne
pouvais pas lui avouer que j’avais joué le principal rôle dans l’accident qui avait causé la mort de Bayle.
D’ailleurs, excuses, larmes, rien ne l’adoucissait et ma pauvre mère était aussi malmenée que moi.
Il avait entrepris des terrassements dans une de nos terres ; il exigea que je le suive et que je marne toute la journée sans souffler mot, malgré que mes mains fussent abîmées de crevasses.
Nous avions alors pour ami à Saint-Hilaire, un nommé Jean Roby qui avait été à Paris, le garçon maçon d’un de mes oncles. Un jour, il vint nous voir et il fit à mon père tant d’éloges d’un nommé Dyprès, qui avait ouvert une école à S*-Hilaire, qu’il consentit à aller lui rendre visite.
Ce M. Dyprès s’était retiré à Saint-Hilaire, il y avait peu de temps. C'était un ancien officier des armées de l’Empire. On connaît par l’histoire l’expédition entreprise par le général Leclerc, beau-frère de Napoléon, sur Saint-Domingue. On en connaît aussi la fin tragique et funeste pour la France.
Après avoir accompli des actes de dévoûment ou d’héroïsme, notre armée fut vaincue et les survivants dûrent s’embarquer et revenir en France.
Un officier qui avait servi avec distinction dans l’armée française, bien que créole, voulut dans sa défaite partager son sort. Le capitaine Dyprès s’embarqua avec nos malheureux compatriotes.
Quelles furent les circonstances qui conduisirent cet homme à Saint-Hilaire ? je les ignore ; je sais seulement qu’il voyageait sans trop savoir où il allait. Le brigadier de gendarmerie , ancien soldat de l’Empire, entra dans l’auberge où Dyprès s’était arrêté. Il examina ses papiers et les trouva en règle.
Aussitôt l'inconnu lui mit devant les yeux ses états de service, les deux vieux militaires s’embrassèrent et ce furent deux amis ; sans doute que Dyprès lui raconta sa vie, ses aventures, et cette vie ne dut pas être sans intérêt pour notre brigadier. Il le présenta ensuite au maire de S'-Hilaire qui était alors un riche bourgeois, M. Duché. Ce dernier lui conseilla d’ouvrir une école à S‘-Hilaire, ce qu’il fit en effet.
En peu de temps, l’instituteur improvisé reçut autant d’élèves que la maison pouvait en contenir.
Sa réputation d’homme instruit, de bon maître, se répandit dans tous nos environs. De Bourganeuf, un riche bourgeois, du nom de Tixier Béraud, lui envoya trois de ses fils. Il n’en fallut pas davantage pour consacrer aux yeux du public la supériorité du talent du nouveau venu.
Mon père qui brûlait du désir de me voir instruire me conduisit un jour à S^Hilaire. Dyprès demanda aussitôt à m’interroger, et il ne fut pas long à avouer à mon père que je ne savais presque rien, mais que je lui paraissais bien réveillé et intelligent.
Ce qui donnait de l’ennui à ma famille, c’est que S‘-Hilaire était trop éloigné de notre village, de Lamartinèche. Il fallait que je prenne pension dans le bourg, — de là des dépenses au-dessus de nos moyens. — « Peu importe l’argent, dit mon père, avant tout il faut faire instruire notre fils. »
On s’arrêta aux conditions suivantes : on donnerait cinq francs par mois à l’instituteur, -et trois francs, à la Jeannette Bussière pour me coucher et me tremper la soupe. Il était réservé à ma mère une rude et fatigante corvée : elle devait m’apporter pendant dixhuit mois, une tourte de pain par semaine et un
fromage. Aussi, chaque dimanche j’allais au devant d’elle ; je la rencontrais avec son fardeau qu'elle portait sur l'épaule au bout d’un bâton. La Jeannette la faisait reposer un instant, elle m’embrassait, me faisait maintes recommandations et s’en retournait à la maison, contente de me voir profiter et d’entendre faire mon éloge par la Jeannette et quelquefois par mon maître.
Un jour, mon père envoya de Paris, à ce dernier, une belle pipe en écume de mer et garnie en argent. Il en fut excessivement content et il redoubla ses soins auprès de moi. Dans la lettre de remerciements qu'il adressa à mon père, il lui disait : « Si votre fils continue à s’appliquer avec l’ardeur dont il fait preuve en ce moment, vous en ferez autre chose qu’un maçon. » Si je n’avais pas eu à faire à cet homme dont la voix et le commandement impérieux me remuaient profondément l’esprit, je n'aurais jamais connu mes quatre règles, ni la distinction entre le substantif et l'adjectif.
Comme, nous étions logés dans la même maison, Dyprès aimait assez à me charger de certaines petites commissions au dehors. Si je le trouvais en conversation avec le brigadier de gendarmerie et un autre vieux militaire, Busson, qui avait reçu la croix delà Légion d’honneur sur le champ de bataille de Wagram ou d’Eylau, je tressaillais de joie en écoutant les descriptions des épisodes auxquels ils avaient assisté.
Bien que nous fussions alors en pleine Restauration, les trois vieux grognards bondissaient de colère contre les juges du maréchal Ney et les assassins de Brune et de tant d’autres guerriers qui
NtèMOtRfeS DE LEONARD
n'avaient jamais trahi la France.
Le seul danger pour moi, si j’étais resté plus longtemps chez Dyprès, c’est que j’aurais pu devenir un ivrogne. Il buvait de l'eau-de-vie à pleins verres, et trois ou quatre fois, je m’étais grisé avec le fils d’un gendarme appelé Richard.
Il nous arriva un jour, une petite aventure dont le récit nous faisait bien rire ainsi que nos jeunes amis auxquels nous la racontions.
Étant un soir, dans ses moments de gaîté, il prit fantaisie à notre maître d’école, de manger une omelette au fromage. Il envoya Fialon lui acheter des œufs pendant que moi je coupais le fromage en petits morceaux. En tournant autour des chaises, Dyprès s’assit sur celle qui contenait les œufs. Au même instant le fond de sa culotte fut marqué tout jaune et ses mains aussi. Nous empêcher de rire, cela n’était pas possible. Aussitôt notre maître se mit dans une colère bleue. Pris de peur, Fialon et moi, en voyant tourner et jurer cet homme, grand, fort, au teint bronzé, nous nous sauvâmes chez la Jeannette. Puis, soudainement, nous n’entendîmes plus rien ; notre homme s'était endormi. Il est à croire qu'il ne fit qu’un somme ;car, le lendemain, lorsque les élèves arrivèrent, il fut comme d’habitude à son travail ; il savaitque nous l’aimions et que nous étions très discrets; en effet, leplus grand silence fut observé par nous.
Les incartades de notre maître arrivèrent peu à peu à être connues des parents des élèves, et chacun de se dire : Quel dommage qu’un si bon maître, ait le défaut de se griser ! De temps à autre on lui retirait des élèves, et lui-même sentait que l'enthousiasme
du public s’était refroidi à son égard et que s’il quittait Solidaire on ne le regretterait pas beaucoup. Je continuai à l’aimer. Un jour, le curé de St-Hilaire vint lui demander de m’envoyer les matins à l’église pour faire réciter le catéchisme aux jeunes villageoises. Je me gardai bien de lui refuser ; il me semblait qu’on m’accordait une grande faveur.
Avec un grand zèle me voilà à demander à ces jeunes filles : Qui est-ce qui vous a créées et mises au monde ? Et il ne fallait pas rire en leur posant cette question. C’était considéré comme un péché et nous aurions eu trop peur de nous damner.
Dans cette même église, je fis au mois d’avril 1829, ma première communion, comme deux ans auparavant j’avais confirmé dans celle de Pontarion.
C'est vers cette époque ou un peu avant que Dyprès quitta Saint-Hilaire pour aller momentanément à Pontarion.
Je l’y suivis, mais il ne tarda pas à aller habiter à Bourganeuf. Il fut remplacé par un nommé Mingonnat, chez lequel je ne restai guère que trois ou quatre mois.
Là s’arrêtèrent pour toujours les mois d’école que je devais coûter à mes bons et respectables parents.
Après ma sortie de l’école, je revins de nouveau au travail des champs.
Je n’étais plus alors le tout petit berger, ou le pâtre des premières années. L’école et l’âge avaient fait de moi, un garçon plus raisonnable.
Je me plaisais beaucoup dans les champs. Les bergères ne dédaignaient plus de m’apprendre à danser et à chanter. Ma sœur Magdeleine plus âgée que moi de trois ans, la Thérèse et la Nanette Ta-
MÉMOIRES DE LÉONAÎID
boury, la Rosalie Vergnaud et tant d'autres des villages voisins, dePerseix et deLinard n’ignoraient aucune de nos bourrées et de nos chansons. Nos réunions ne manquaient pas d’attraits autant pour les uns que pour les autres. C’était les dimanches que nous nous en donnions à cœur joie, surtout lorsque nous pouvions saisir Marceau, un musetaire très complaisant.
L’hiver de 1829 et de 1830 fut cruellement rigoureux ; les neiges épaisses couvraient le sol et les brebis restèrent à l’étable, nourries de fougères ou de feuillage.
Nos veillées étaient longues ; mon père qui était un homme très gai quand rien ne le contrariait, savait par les récits qu’il nous faisait de Paris, les rendre agréables et animées.
Comme je lisais assez couramment, il avait toujours à offrir à ma curiosité des brochures et d’anciens bulletins de la grande armée portant aux nues, les hauts faits du héros de son cœur, Napoléon.
Pendant plus de deux ans il avait travaillé à Frémigny chez le général Montholon, à son retour de S‘- Hélène, après la mort de Napoléon.
Les domestiques du général, avaient meublé sa riche et puissante mémoire de tant de faits, qu’en l'écoutant nous étions tous éblouis, et minuit arrivait sans que nous nous en apercevions.
Je m’étonne encore qu’un homme qui ne savait ni lire ni écrire ait pu se mettre dans sa tête les principaux évènements de cette épopée impériale. Il avait apporté des chansons de Béranger et à force de me les faire lire, ma sœur et les autres jeunes filles en avaient retenu quelques-unes. Les personnes de la
MEMOIRES DE Léo^AftD
veillée aimaient surtout à entendre ces refrains ; «Il s’est assis là, grand-mère; grand-mère, il s’est assis là. » Et cet autre : « Si j’étais hirondelle, que je je puisse voler, à l’île S‘-Hélène j’irai me reposer. » Mon père et surtout mon oncle qui avait été blessé à Waterloo criaient ce refrain comme deux sourds. Mais la chanson visant les dames de Vienne, qui, après une bataille perdue par les Autrichiens, étaient venues implorer la générosité de Napoléon, nous arrachait des cris d’admiration : « De votre argent mesdames, je ne sais quoi en faire ; mes canonniers brûleront vos maisons, mes soldats les pilleront. » On le voit, en meublant ainsi mon imagination de tous ces faits militaires, mon père croyait bien avoir fait de son fils un bonapartiste, et il en fit aussitôt après la rév®lution de 1830, un républicain.
Préparatifs du départ pour Paris
Levé longtemps avant le jour, je revêtis l’accoutrement que ma mère m’avait fait confectionner à cette occasion, selon les habitudes du pays. Quel drap avait-elle choisi ? Naturellement du droguet, produit de la laine de nos brebis. Veste, pantalon et gilet, tout était de même étoffe.
L’ensemble était raide comme du carton et paralysaitpresque tous les mouvements du corps, aveccelà de gros souliers qui ne devaient pas tarder à m’écorcher les pieds, un chapeau haute forme, à la mode du jour, que nous étions allés acheter à S'-Georges. C’èst avec cette armure sur le corps qu'il me fallut
entreprendre à pied le voyage de la Creuse à Paris.
Ainsi harnaché, le 26 mars 1830, je fis avec mon père mes adieux à ma famille. 11 fallut même nous soustraire aux embrassements de ma mère, de ma grand-mère, de mes sœurs. Ce fut un douloureux et pénible moment. Je crois que si on nous eût portés en terre, les cris de ces femmes n’eussent pas été plus déchirants.
L’affection que ma grand-mère avait pour moi était si grande qu’il fallut m'arracher de ses bras. Bien que je fusse jeune, les soins et les égards que la digne femme avait eus pour moi se présentent encore aujourd’hui à mon esprit et je puis dire que, depuis, j’ai connu la grandeur d’âme, les trésors de bonté et de dévoûment que renferme le cœur de la plupart des femmes.
Françoise Tixier, magrand-môre, était née auTheil, commune de Saint-Hilaire ; mais devenue orpheline, on l’amena à S'-Amand , à l’extrémité sud de notre département, chez des petits cousins qui étaient de très pauvres bordiers. Dès qu’elle fut assez forte, on l’envoya chercher son pain de village en village: Elle grandit ainsi sans savoir son nom, et sans connaître le lieu de sa naissance.
On lui apprit un jour qu’elle avait une cousine qui vendait des châtaignes sur le marché de Bourganeuf. Cette parente était Anne Nadaud, ma marraine ; la jeune fille lui plut et elle la présenta à son frère, Jean Nadaud, qui l’épousa bientôt après. De ce mariage, naquit mon père en 1786. Laborieuse, économe, Françoise Tixier devait être la providence de notre famille.
Pour bien faire rire cette excellente femme qui m'accablait de ses soins, je n’avais qu’à lui demander
Mémoires de léonaîid
si elle avait bien su danser quand elle était jeune.
« Ah ! oui, mon petit, répondait-elle, lorsque j’étais dans une grange, je n’étais pas la dernière demandée. » Elle ne devait pas mentir, car elle était jolie et gracieuse. Elle mourut, comme on dit communément, d’un chaud et froid, en 1832.
Mon grand-père, l’avait précédée au tombeau de quelques années. C’était aussi un beau et solide gaillard, taillé en hercule, mais bon jusqu’à la simplicité. S’il entrait au cabaret pour boire chopine, dès qu’il en avait bu deux, il commençait à être gris ; c’est même ce qui causa sa mort, à l’âge de soixantetrois ans.
Un soir, qu’il revenait assez tard de Pontarion, il s’assit ou tomba au bord d’un petit ruisseau qui se jette dans le Thaurion au-dessus du Machecou. Il s’endormit les pieds dans l’eau, fut saisi par le froid, et une fluxion de poitrine s’ensuivit et ne tarda pas 'à l’entraîner dans la tombe.
Après ces premières scènes de tendresse, suffisantes pour déchirer le cœur de chacun des membres d’une famille très sincèrement unie, j’allais assister à de nouvelles émotions presque aussi touchantes que les précédentes.
Mes jeunes camarades d’enfance, Martin et Michel Vergnaud, ainsi que les deux Taboury, François et Jean m’attendaient devant notre porte. Nous nous enfermâmes dans une grange pour nous faire nos adieux et pour échanger nos sentiments de réelle amitié de jeunesse.
Mes chers camarades partaient pour Lyon, et moi pour Paris. Hélas ! nous ne devions plus nous revoir. Trois d’entre nous, Martin Vergnaud et les deux
Taboury ne devaient plus reparaître au village ; ils trouvèrent une mort prématurée et des plus affligeantes dans les chantiers de Lyon, ce qui est trop souvent , hélas ! le lot des pauvres parias de la Creuse.
Enfin il fallut bien nous séparer, avant même d'avoir pu sécher nos larmes.
Un instant après j’arrivais à Pontarion à l’auberge du père Duphot où nous attendaient les camarades qui se dirigeaient avec nous vers Paris et ceux qui, en plus grand nombre, étaient venus nous accompagner; là, on commença à vider des bouteilles de vin blanc, et les vieux qui restaient nous adressaient des paroles encourageantes et nous recommandaient surtout d’avoir de la conduite et de garder toujours un bon souvenir du pays.
Arrivés au Marivet, petit village non loin de Pontarion, nous attendaient d’autres compagnons de route. Au-dessus de Sardent nous nous engageâmes dans des chemins de traverse ; car, à ce moment, la route de Sardent à Guéret n’existait pas encore. Les sentiers que nous devions suivre étaient peu praticables vu l’abondance des pluies que nous avions eues la veille.
Au-delà de Sl-Christophe, nous entrâmes dans la forêt de Guéret, où les chemins boueux et ravinés par les eaux étaient encore plus mauvais ; en certains endroits, les branchilles des arbres nous barraient presque le passage ; en les secouant une pluie fine et froide nous tombait sur les épaules, ce qui était, on le devine, peu agréable.
L’eau avait déjà pénétré dans mes souliers, et
j’avoue que si je l’eusse osé j’aurais demandé à re*
brousser chemin.
Vers li heures nous arrivâmes à Guéret un peu fatigués et éclopés, mais nous sentions le but, et nous allâmes déjeuner chez le père Gerbeau où mon père et plusieurs autres de nos compagnons de route étaient avantageusement connus.
De passage deux fois par an, les émigrants avaient leurs auberges attitrées et qu'ils changeaient bien rarement. Gerbeau était connu des maçons comme Napoléon de ses soldats ; il n’en passsait pas un sans entrer chez lui, c’est parce qu’il ne nous écorchait pas trop tout en nous servant bien et à bon marché ; en outre, « il n’était pas chien » pour payer la goutte après le dîner.
Mon père, en me présentant à ce maître d’hôtel, lui dit : « Gerbeau, voilà un nouveau client », et au même instant il fit venir sa femme qui m’embrassa et me remplit mes poches de toute espèce de friandises. Dès lors je fus attaché à cette maison pour toujours, jamais il ne m’arriva de passer à Guéret sans entrer dans cette auberge. Ces relations furent si suivies, que plus tard lorsque j’eus placé ma fille dans la pension de Mmo Baillet qui était en face de cet hôtel, Mllc Gerbeau devenue Madame Audoine ne manqua pas un jour de lui prodiguer les soins d’une bonne et affectueuse mère. En 1870, je devins préfet de la Creuse, Madame Audoine me faisait apporter à la préfecture tous mes repas au prix bien modique de 1 fr. 75; à sa mort j éprouvai autant de chagrin que si elle eût appartenu à ma famille. r A ce premier départ de 1830, et avant de quitter l’hôtel Gerbeau nos compagnons de route versèrent chacun 10 fr, entre les mains de mon père ; le voilà
SÔ
trésorier de notre société jusqu’à Paris. Ses fonctions honorifiques consistaient à aller de l’avant sur la route pour faire préparer nos repas, choisir les plats, compter les bouteilles de vins et débattre le prix de la table. Ce choix lui imposait un plus grand devoir encore; comme la route était suivie par de nombreux émigrants, chaque groupe choisissait un solide marcheur, dont la mission consistait à arriver le premier, le soir, à l'auberge afin de retenir des lits.
D’une taille moyenne, très solidement constitué, mon père aimait à se flatter qu’il n’avait jamais trouvé son pareil pour marcher vite et longtemps. j
Gela devait être vrai, car les camarades ne songèrent jamais à lui retirer leur confiance. En quittant Guéret nous nous dirigeâmes vers Genouillat, nous arrêtant seulement dans différentes auberges pour boire un coup. Jusque là, point de retardataires, et afin de donner courage à ceux des jeunes qui commençaient à tirer la jambe, les anciens fredonnaient à leurs oreilles quelques vieilles chansonnettes du pays, ce qui nous faisait rire et oublier la fatigue qui commençait à nous accabler.
Nous arrivâmes à la nuit tombante à Genouillat, où mon père avait fait préparer le souper à l’auberge du boulanger Meillant ; maison marchant de l’avant avec d’autres amis, ils s'aperçurent qu’il était venu par la route de Jarnages, un nombre considérable d’émigrants se rendant comme nous à Paris.
A table, mon père nous fit remarquer qu’il y allait de notre intérêt de hâter notre dîner et de poursuivre à deux lieues de là, à Bordesoulle, notre route, afin d'être le lendemain bien en avant du gros de la foule.
Chacun comprit, et aussitôt après le dîner, on se mit