FUTUR PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
« Six cent mille francs ! mon compère,
« Je crois bien que M. Nadaud « Que vous allez nommer les vaut ;
« Mais à vous parler sans mystère,
« Pour un compagnon, le cadeau « Me fait l'effet d’être trop beau,
— << C’est le juste prix, ma commère,
« Sueur de maçon est si chère ! »
Augé »
« Je ne sais pas si l'on peut reprocher quelque « chose au citoyen Nadaud, répondit Cabet, mais je « ne crois pas qu’on puisse lui reprocher d’être un « paresseux. »
« Gabet. »
Toujours sur le même sujet, je me souviens qu’en arrivant à Bruxelles en 1852, j’allai remettre une lettre de Mme Victor Hugo à son mari ; un instant après le grand homme vint me rejoindre au salon, il tenait à la main de grandes feuilles de papier fraîchement écrites et il me dit ces paroles textuelles :
« C'est la peur qu’a eue du nom de Joinville et du vôtre dont il était question pour la présidence de la République qui a poussé Louis Bonaparte à faire son coup d'État. » — « Les lâches ont peur de tout, lui répondis-je, même de leur ombre. »
Ayant eu à parler du coup d’État, Taxile Delord, dans son histoire du second Empire, s’exprime ainsi cà ce sujet :
« L’opinion, toujours portée en France à rendre la « liberté responsable des maux et des dangers du « pays, sentait redoubler ses alarmes ; les partis ne « lui montraient que leur haine mutuelle et leur mu- « tuelle impuissance ; le parti républicain ne parte lait que de descendre dans la rue ; il faisait planer « ce qu’il appelait l’échéance de 1852 comme une « terrible et mystérieuse menace sur la tête de tous. « Il avait fait choix, disait-on, comme candidat à la « présidence de la République, d'un maçon, nommé « Martin Nadaud, envoyé par les socialistes de la « Creuse à l’Assemblée législative. Citoyen honnête « et intelligent sans doute, mais peu conforme par « ses manières et par son instruction n l'idéal que la
« bourgeoisie française s'était fait jusqu’ici d'un chef « de gouvernement. »
Cette idée de nommer un ouvrier à la présidence de la République, qui avait été émise par M. de Girardin, et qui était devenue celle de la portion laborieuse et militante de notre parti n était pas du goût, on le pense bien, de notre bourgeoisie, moins encore de celui des fourbes et des traîtres engagés dans la conspiration de Louis Bonaparte, pas plus que de celui de nos royalistes.
Enfin Louis- Napoléon, dans la crainte de tout compétiteur, se décida à prendre des mesures pour s'assurer de son succès par un coup de main hardi et téméraire. Cette résolution criminelle prise avec de Morny, il travailla sournoisement à son exécution, sans le secours d'abord d'aucun autre confident, pendantplusieurs mois ; puis un matin, on apprit dans le public qu'il avait fait choix d’un nouveau ministère. Résolument, l’impénétrable gredin qui était allé à Dijon déclarer la guerre à la majorité, accusa celle-ci de s’opposer à ses projets d’amélioration populaire. Après ce dernier mensonge, il n'eut plus qu’à surveiller les différentes phases que devait suivre la proposition des questeurs ayant pour but d’accorder à la Chambre des députés de pourvoir à sa défense et à sa complète sécurité. Du jour où cette proposition fut votée la résolution de ce vulgaire assassin fut définitivement arrêtée.
On vit en effet, son ministre de la guerre, Saint- Arnaud, quitter son banc, à la Chambre, pour aller prendre les ordres de son maître, et, le lendemain, le massacre de la population commença. En second lieu, il envoya un fourgon à la Banque de France
pour vider les coffres de notre grand établissement financier.
En bon flibustier, il fit une large part à ses parents qu’il dota princièrement. On représenta ce coquin, comme ayant eu une certaine générosité envers ceux qui secondèrent ses desseins bas et cruels ; on le croirait assez ; on a répété à satiété que M. de Morny avait laissé quarante millions à sa mort.
Le coup d’État
Préparé avec une perfidie étonnante, le coup d’État de Louis Bonaparte sera éternellement un sujet d'études pour les moralistes et les historiens. Ils s’étonneront à bon droit que l’art de la dissimulation, du mensonge et de la trahison aient pu parvenir à faire d’aussi profonds ravages dans la conscience humaine. Nous osons affirmer que ce misérable gredin sera toujours considéré comme un des plus astucieux criminels qui aient jamais gouverné une grande nation.
On aurait pu croire que Paris et la France jouissaient de la plus parfaite sécurité.
La veille du 2 décembre, je revins assez tard d'un dîner où nous nous étions rencontrés avec Bac, Taillandier et Denis Dussoubs et quelques autres de nos amis. La conversation n’eut guère d’autre objet que de nous informer si les mesures de défense du parti républicain en cas d’attaque avaient été bien prises. Denis Dussoubs parla peu, il avait un bras en écharpe à la suite d’un accident de route, il fitfaci-
lement triompher son opinion. « Les préparatifs de défense existent ou n’existent pas, s’écria-t-il, d’une voix calme mais très énergique. On ne peut nier que tout Paris se tient en défiance depuis plus de deux ans contre un crime possible de Louis Bonaparte. Si, au moment où ce misérable agira, nous ne nous levons pas tous comme un seul homme pour descendre dans la rue, les républicains seront écrasés. »
Cette opinion était la mienne. Depuis longtemps, je disais à ceux de nos amis qui regrettaient de voir de si grandes divisions dans nos rangs : « Ne vous en effrayez pas, préparons-nous à faire notre devoir ; le mot d’ordre pour nous lever, ce ne sont pas les républicains qui pourront le donner, c’estLouis Napoléon qui s’en chargera. Le jour où il tentera son coup d’État, nous devrons opposer la force à la force, car vous verrez alors toute la population de Paris dans la rue. »
Tel était l’avis que je cherchais à faire prévaloir dans mon entourage.
Cette opinion était d’ailleurs conforme à celle de tous les députés de la montagne et de l’extrême gauche que je connaissais bien.
En sortant de ce dîner pour regagner le bas de la rue de Seine où j'habitais alors, je traversai la place de la Bastille, je suivis la rue S‘-Antoine jusqu’à l’Hôtel-de-ville , puis les quais jusqu’au pont des Arts. Après l’avoir traversé, je continuai ma promenade le long du quai Voltaire jusqu’à la rue du Bac, je revins sur mes pas pour gagner mon domicile de la rue de Seine. Tout dans ces quartiers était calme et tranquille; cependant, trois ou quatre heures après.
le public fut éveillé par le mouvement des troupes qui devaient occuper les différents quartiers de Paris pour se tenir prêtes à écraser la population qui était sans armes et sans défense.
Mon arrestation
Il était bien près d’une heure du matin lorsque j'arrivai à mon domicile. A peine étais-je endormi que je me sentis éveillé par mon concierge qui avait remis la clef de mon appartement au commissaire de police, Lagrange. En ouvrant les yeux, je me vis entouré par ce commissaire et quatre grands diables de sergents de ville. Sans savoir où ils voulaient en arriver, le commissaire fit signe à ses agents de sortir de ma chambre, et ils allèrent s'asseoir dans unepièce voisine. « Je suis chargé, medit-il, de faire une perquisition dans vos papiers ; mes instructions portent que vous êtes accusé de détention d’armes prohibées. Habillez-vous, je vous prie. Comme nous sommes en quelque sorte voisins, (il était du département de la H'e-Vienne) et que je veux éviter de compromettre nos concitoyens, je vous propose de venir jusque chez moi, là nous ferons ensemble le procès-verbal que je dois soumettre au préfet de police. Ici, en présence de mes agents, je ne puis pas dire que je fais devant eux un procès-verbal, puisque nous n’en faisons aucun. »
Sans croire cependant à sa parole, je lui répondis : « Est-ce bien vrai ce que vous me dites là, M. le commissaire de police ? »
Sur sa réponse affirmative, il congédia ses agents et je m’habillai pour le suivre. En traversant la cour et en m'engageant dans l’allée qui me conduisait dans la rue, je heurtai près du trottoir, un cabriolet qui m’attendait, j'y pris place à côté du commissaire et d’un agent. Nous tournâmes presque aussitôt dans la rue Mazarine, puis soudainement, le commissaire fit arrêter la voiture devant un reverbère, car il commençait àpeine à faire clair. Faisant semblant de parcourir les ordres qu’il avait reçus, il me dit : « Je me suis trompé, c’est à Mazas que je dois vous conduire. »
— « Vous ne m’avez pas trompé, Monsieur, mais j’ai le droit de vous dire que vous êtes un homme faux et un menteur. » Je me renfermai alors dans un mutisme absolu, dévoré par une colère qui m’étouffait.
En arrivant devant la porte delaprison, je vis un grand déploiement de soldats mêlés à des sergents de ville ; mais je ne pouvais pas encore savoir si les arrestations 11e comprenaient que des membres du parti républicain, ou si la Chambre entière avait été fermée par ordre du président de la République. Entré dans la cour intérieure de la prison, je vis un grand nombre de fiacres qui avaient déjà amené des républicains redoutés par leur influence dans leurs quartiers respectifs.
A mesure qu’ils arrivaient, on les conduisait dans la salle du greffe -pour prendre leurs noms et les écrouer dans les cellules qu’ils devaient occuper. Rien jusque-là ne m'avait prouvé que les royalistes fussent compris dans le coup de filet de la police : mais, je n’allais pas tarder à être fixé sur ce point. Comme j’attendais, assis dans la salle du greffe, je vis entrer
Greppo et M. Thiers. La présence de ce dernier leva tous mes doutes et je me dis alors : « c’est bien la lutte entre les représentants du peuple et le président de la république qui va commencer. «Mes vœux et ceux de beaucoup d’autres républicains semblaient devoir s’acccomplir. Depuis l’écrasement de notre parti dans les meurtrières journées de Juin 1848, il me semblait que nos forces seules étaient insuffisantes pour avoir raison de la coalition des droites, favorisée par le président de la république.
Cet attentat contre les lois du pays commis par un homme qui violait aussi audacieusement sa parole et ses serments, me lit croire que la démocratie tout entière de Paris allait se lever en masse.
Les évènements devaient me donner un cruel démenti, la discipline de l’armée eut facilement raison des efforts tentés par la population pour éviter à la France un incalculable malheur.
Une petite aventure à laquelle je n'attache pas beaucoup d’importance devait m'occasionner au greffe de la prison, une certaine inquiétude. Parmi les prisonniers se trouvait M. Thiers, qui était devenu très impopulaire à cause de son attitude scandaleuse.
On aurait pu croire que les républicains arrêtés se seraient mis à le bafouer. Il n'en fut pas ainsi, tous furent très corrects à son égard. Un individu seul rompit le silence ; c’était le greffier qui inscrivait nos noms sur un registre ; me trouvant en face de lui. je l’aperçus riant sous cape. Prompt comme l’éclair, j’écartai du coude les deux agents de police au milieu desquels, j’étais assis, et je m’approchai du bureau pour frapper au visage ce malotru : « Respectez donc l’âge et le nom d’un homme qui a illustré la
tribune française et quia toujours servi votre cause à vous, lâche et vil réactionnaire. » A ce moment jefus saisi par plusieurs policiers qui m'entraînèrent dans une cellule du deuxième étage où je restai dix-neuf jours au secret le plus absolu, ne voyant que la main de l’employé qui m’apportait mes repas à travers un petit guichet.
Je ne croyais même pas qu’il restât dans l’esprit de M. Tliiers, le moindre souvenir de cette algarade; mais quelle ne fût pas ma surprise en rencontrant à ma sortie de prison un de ses amis intimes, M. Léon de Maleville qui courut vers moi, en me tendant les mains : « Vous avez fait à M. Thiers un bien grand plaisir en le défendant contre les insultes qu’on cherchait à lui faire, le matin que vous vous êtes rencontrés à la prison de Mazas. »
Jamais, non jamais, homme ne passa des heures plus douloureuses et plus lugubres que celles que je passai dans ma cellule ; mon cœur était déchiré, il me semblait que j’étais enterré vivant. Pourtant, je crus m’apercevoir que le geôlier qui m’apportait mes repas, me regardait d’un air compatissant et bienveillant, sans pouvoir me parler ; il me faisait des mouvements de tête qui m’annonçaient bien que la victoire n’était pas de notre côté.
Après les trois premiers jours passés dans cet état de désolation, on vint me prendre pour me conduire dans une pièce exigüe qui recevait l’air par la toiture à travers des mailles en fil de fer.
La nature m’a doué d’une qualité, selon moi précieuse, il ne m’a jamais été possible dans le cours de mon existence de vivre en désœuvré, je demandai des livres et on m’en apporta ; mais c’étaient des
livres religieux dont la lecture me lassait au bout d’une heure ou deux. On m’avait beaucoup vanté l'histoire de la civilisation en France et en Europe de M. Guizot ; on me l’apporta, je pris goût à cette lecture et j’avoue que ce plaisir ne fut pas passager dans mon esprit. Je repris cette même lecture étant à Ste-Pélagie, et, plus tard, lorsque je me fus improvisé professeur de français à Londres, cette lecture fit toujours mes délices.
IG 1 1 e me servit d’ailleurs plus tard, quand en 1859, je fus obligé pour vivre, d’enseigner l’histoire dans un grand établissement militaire de Wimbledon, canton de Surry, où je suis resté pendant quatorze ans.
Enfin, un matin, une voiture cellulaire vint me prendre à Mazas pour meconduire à Ste-Pélagie.
Là, pas d’ennui possible sinon celui que nous causait la mort de la République. On plaça tous les représentants arrêtés dans l’aile gauche de cette prison. Greppo, Benoît, Faure, du Rhône, et moi nous étions dans la même chambre. Le général Leydet, Duvergier de Hauranne et plusieurs autres étaient nos compagnons. Nous passions des journées tranquilles et aussi agréables que possible. Nos amis venaient nous voir et nous envoyaient des provisions : vins ou autres objets de consommation, qui dépassaient même nos besoins.
Un matin, nous reçûmes une nouvelle qui allait mettre fin à cette vie assez aisée pour des prisonniers. Ce fut Y Officiel qui nous l'apporta ; il publiait un décret du président, sauveur de l’ordre, comme on appelait le scélérat qui habitait encore à l'Élysée- Bourbon.
Nous étions exilés à perpétuité.
L’Exil
Au moment où l’on m’ouvrit les portes de Ste-Pélagie, . des rapports d'estime et de bonne confraternité s’étaient établis entre lesdéputés monarchistes et les républicains. Leduc de Lùynes, grand seigneur, était bien l’homme le plus convenable qu’il fut possible de rencontrer ; il en était de même de Duvergier de Hauranne et du généralLeydet, qui a laissé un nom si respecté. Celui-ci m’appelade côté, un matin, et me tendit au nom de ses amis plus favorisés que moi par la fortune, un rouleau (je crois) de 1.000 francs. J’eus grand-peine à refuser ce cadeau , tant les instances de ses amis étaient obligeantes et pressantes ; mais je finis par bien lui persuader qu’étantun ouvrier rustique partout où j’irais, je trouverais facilement à gagner ma vie. Le digne général se tranquillisa et alla faire part de mon refus à ceux de nos collègues qui avaient souscrit cette somme.
Plus tard, j’opposai le même refus à la corporation des maçons de Londres, qui, eux aussi, organisèrent une souscription en ma faveur, dès que je fus arrivé dans' cette ville. Cet acte de courtoisie et de générosité de mes compagnons de métier me toucha très profondément. Délicat, je puis l’affirmer ici, sans gloriole, je l’ai toujours été. J’informai par la voie des journaux ces bons camarades qu’ils n’eussent plus à se préoccuper de moi, que travaillant parmi eux, j’espérais bien que le produit de mon travail me suffirait
amplement pour vivre.
Je remis à Louis Blanc, la somme déjà souscrite et mon digne ami s’empressa de la verser à la caisse des proscrits. Je pus faire mieux encore et toujours grâce à l’assiduité de mon travail, je ne devais jamais toucher les 12 francs par semaine que chaque proscrit pauvre reçut pendant plus de trois ans, des mains de nos amis politiques de Paris.
Au momentoùje quittai la prison, j’aperçus quelques camarades qui m’attendaient de l’autre côté de lame et qui m’accompagnèrent jusqu’à mon domicile de la rue de Seine ; notre conversation aurait pu se prolonger longtemps ; mais je fus obligé d’abréger et j’allai ensuite à l’ambassade de Belgique pour me munir d’un passe-port. L’employé qui me le délivra fut réellement courtois et d’une convenance qui me toucha beaucoup. Il savait certainement que j’étais maçon ; car il m’offrit une lettre pour un architecte de Bruxelles. J’en fus si heureux que j’écrivis aussitôt à mon père, de n’avoir aucune inquiétude sur mon sort, que le travail ne me manquerait pas dans le pays où j’allais habiter.
Arrivée à Bruxelles Mes rapports avec les autres proscrits
Lelendemain, je me rendisdans la galerie Sl-Hubert qui était alors le centre le plus important de la proscription ; il me semblait que j’étais encore dans les couloirs du Palais-Bourbon, ou à la sortie d’une réunion publique de Paris tant j’y rencontrai d’amis et d’anciens collègues. Il fallut d’abord songer à se loger. Mon digne ami Agricole Perdiguier, ouvrier menuisier, qui avait fait partie de nos deux assemblées républicaines se trouvait dans mon cas ; nous partîmes donc à la recherche d’un loyer convenable et peu cher. Quelques proscrits appartenant aux journées du 15 Mai et aux journées de Juin s’offrirent à nous piloter et nous trouvâmes dans le quartier S‘-Lazare, le logement qui nous convenait.
Perdiguier, plus habitué que moi à la viede famille, car j’avais toujours vécu dans les gargotes de Paris, préparait lui-même nos repas ; il était bien rare quand nos dépenses s’élevaient à un franc par jour pour chacun ; il n’en était pas de même pour ceux de nos collègues qui allaient prendre leurs repas dans les restaurants.
L’aspect de cette ville de Bruxelles, le maintien de ses habitants, leur langage et leurs mœurs, tout me rappelait une vieille ville française. D'ailleurs, la Belgique était devenue française à la suite de notre première Révolution ; elle nous était restée fidèle jusqu’à la fin du premier empire et elle avait voulu de nouveau, devenir française, après la révolution de
Comme les conversations et les discours que nous entendions prononcer dans la galerie S'-Hubert, an café des Mille-Colonnes, par des députés où des hommes de lettres, nous rappelaient les noms de nos grands proscrits de la Convention qui avaient eu l'honneur de fonder la première République et de sauver l’intégrité de la Patrie, j’aurais bien toujours vécu dans ce milieu si agréable ; mais la police ombrageuse de Louis-Napoléon résolut de ne pas m’y laisser.
J’avais rencontré souvent dans mes promenades des ouvriers de mon métier. Les renseignements que j’obtenais étaient écœurants, tous m’affirmaient que le prix de :leur salaire ne dépassait pas, parjoun 45 ou 50 sous. Il est vrai, me disais-je, que le Farow (bière) n’est pas cher, que les vivres et le logement ne le sont pas non plus, néanmoins, il ne m’est guère possible de me fixer dans ce pays.
Dans cet intervalle, les ouvriers belges songèrent à organiser une grande réunion publique en l’honneur des nouveaux proscrits.
Dans cette circonstance, d’accord avec Greppo, Perdiguier et tant d’autres, on décida que ce serait moi qui porterais la parole en leurs noms ; il n’en fallut pas davantage pour amener la police française à me chasser de Bruxelles. Le lendemain on vint m’intimer l’ordre de me rendre chez le bourgmestre et celui-ci me fit comprendre qu’il fallait quitter la ville. Deux autres de mes collègues, Scbœlcher et Malardier furent frappés par le môme coup.
On nous expédia, par chemin de fer, à Anvers.
Arrivé dans ce grand port de l’Escaut, je vis un spectacle des plus attrayants : des navires en grand
nombre y faisaient leurs évolutions ; des matelots parlant des langues diverses et portant leurs costumes nationaux donnaient à cette ville un aspect des plus curieux et des plus étonnants pour moi, voyageur novice, qui n'étais guère sorti de Paris que pour arpenter la route de la Creuse.
Mon digne ami, Schœlcher, qui avait parcouru depuis plus de vingt ans toutes nos colonies, répondait sans peine aux questions qui semblaient devoir m’intéresser. Il fît descendre nos bagages à l’hôtel du Commerce où toutes les langues des pays avoisinants : Flamand, Hollandais, Anglais, Allemand et Français, résonnaient à nos oreilles et nous démontraient par cela même la grande importance de ce port commercial.
Mes préoccupations différaient beaucoup de celles de mon compagnon de voyage, homme de goût, artiste distingué, très grand amateur de musique ; à chaque instant je lui voyais faire empiète de certains tableaux des grands peintres de l’école flamande.
Schœlcher nous conduisit dans une cathédrale, où tout ce que je voyais me remplissait d’étonnement et d’admiration.
Pourtant, je ne voyais encore rien de ce que je cherchais à découvrir, l’homme qui est en peine de travail et qui se sent les poches vides, n’a le goût de rien ; il peut voir passer devant ses yeux les objets les plus riches de la création humaine, il reste à peu près indifférent.
Ces vieilles constructions gothiques en pignon sur la plupart des rues n’étaient pas celles devant lesquelles je m’arrêtais le plus; ce que je recherchais, c’étaient des maisons neuves en construction, où je
pourrais aller demander à m'embaucher.
Cependant, lorsque Schœlcher m’eut conduit dans la grande cathédrale et que le bruit de ces quatre cents clochettes tinta à mes oreilles, j’eus bien le sentiment du beau et du merveilleux. « Néanmoins, me disais-je, ce n’est pas à Anversoù, m’avait-on assuré, les ouvriers de mon métier gagnaient à peine trois francs par jour, que je pourrai me fixer. »
Enfin, je savais qu'en allant jusqu’à Londres, je pourrais vivre du fruit de mon travail. J’avais d’ailleurs reçu de Louis Blanc la lettre suivante qui m’éclairait sur la situation des ouvriers de ma profession :
« Mon cher ami,
« Si je n’ai pas répondu immédiatement à votre « lettre, c’est qu’auparavant je voulais avoir q.uelque- « chose à vous annoncer. Je me suis empressé d’aller « aux renseignements. J’ai fait mieux, j’ai cherché « s’il ne serait pas possible de vous trouver de l’em- « ploi pour le jour même de votre arrivée ici, et j’ai « bon espoir ; Monsieur Pickard, directeur de l’asso- « dation des maçons ici, m’a promis réponse à cet « égard et j’attends cette réponse qui ne peut pas « tarder.
« Le prix de la journée à Londres en ce qui con- « cerne votre partie, est convenable, ce n’est pas « moins de cinq shillings (6 fr. 25) et je crois qu'on « peut aller au-delà ; aussitôt que M. Pickard m’aura « écrit je vous transmettrai sa lettre.
« Adieu, mon cher ami, en dépit de tout, rien n’est « perdu ; qu’importe que nous soyons immolés,
« pourvu que la république nous survive. Or, on « n’exile pas pour toujours la vérité, et le droit est
« immortel.
« Salut bien cordial,
Louis BLANC.
« Londres , le 23 janvier 1852 . »
A la lecture de cette lettre ma résolution fut bientôt prise, et je me décidai à partir.
Je quitte Anvers pour aller habiter Londres
Ayant mis les pieds sur le bateau, je déjeunai d’un appétit dévorant, mais je ne tardai pas à m’en repentir. Empoigné par le mal de mer, je souffris le martyr ; à un moment môme je m’étais affaissé et je ne répondais à aucune des questions que les hommes de service m’adressaient.
Enfin, nous arrivâmes à Londres ; un cab nous conduisit, Schœlcher, Malardier et moi, à la porte d’un petit hôtel de Géreard-Strect dans Soho square , où je dormis profondément.
Le lendemain, une de ces Françaises, à latournure vive et dégagée, vint me réveiller pour m’annoncer que deux Anglais m’attendaient et désiraient me parler. Aussitôt, je me préparai à les recevoir. Voulant bien me servir d'interprète, cette dame m’apprit que c’était le gérant de l’association des maçons qui devait m’occuper et qui venait me chercher pourme conduire au chantier.
Ainsi commencèrent, à brûle-pourpoint, mes rapports avec les ouvriers anglais ; il fut convenu qu’on me laisserait deux jours de repos avant de revêtir la jaquette du plâtrier anglais. Très agréablement sur-
pris par l’abord plein de franchise de mon nouveau gérant et par le désir qu'il manifestait de m’être utile, j’allai, sans plus tarder, voir Louis Blanc.
Sachant que je ne connaissais pas le moindre mot de langue anglaise, Louis Blanc demanda à m’accompagner, le lendemain matin, jusqu’à mon chantier; il avait poussé l'amitié encore plus loin, il m’avait procuré un enfant de 13 à 14 ans, qui devait me servir d’interprète. Ce chantier se trouvait à l’extrémité sud des vastes terrains où s’élève aujourd'hui le marché d’Islington ; ce jour-là, il pleuvait à verse; les chemins, effondrés par le va-et-vient des lourds tombereaux de briques ou de sable, étaient devenus presque impraticables aux piétons. Petit de taille, mon illustre ami marchait à côté de moi, s’enfonçant dans la boue ou dans les ornières jusqu'à mi-jambe. Je ne savais pas si je devais rire ou lui conseiller de revenir sur ses pas ; je voyais que quand il s’arrachait d’une ornière, c’était pour tomber dans une autre. J’avais vu bien des fois, Louis Blanc, assis dans le fauteuil du président de la Chambre des pairs ; ce tableau joint à celui dont je parle est resté dans ma mémoire comme un souvenir plein à la fois de grandeur et de tristesse.
Lorsque nous fûmes arrivés sur les lieux, le gérant de l’association me présenta au forman (maître compagnon). A son abord, à ses manières, à sa physionomie ouverte et bonne, je crus m’apercevoir que j’avais affaire à un bon et loyal camarade ; je cherchai à lui prouver que la civilité d’un ouvrier parisien savait répondre à toutes ces attentions par d’autres prévenances non moins empressées, non moins délicates.
MÉMOIRES t»E LÉONARD
Une fois installé sur mon échafaud, connaissant la besogne que j’avais à faire, et avant de me servir de la hachette que je tenais à la main, je proposai à mes nouveaux camarades de leur payer ma bienvenue. Après cet acte de courtoisie tout fraternel, en usage surtout en France, mon gérant offrit son bras à Louis Blanc qui reprit la route de son domicile.
Il me restait alors à faire ressortir ma bonne volonté et mon travail. Moins d’un mois après, mes qualités d’ouvrier avaient suffi pour me procurer quelques bons camarades. Ceux-ci s'efforcaient de se montrer bons enfants vis-à-vis de moi ; mais, ignorant même le nom de mes outils, je ne pouvais guère tenir conversation avec eux, je travaillai donc sans relâche.
J'eus la chance, dès le début, de me lier d'amitié avec deux braves et dignes Irlandais. Je remarquai qu’en m’apportant du mortier, ils plaçaient une main au front et faisaient le signe de la croix, je devinais qu’ils étaient catholiques ; nous devînmes des amis, à un point qu’ils venaient chaque matin me prendre à mon domicile et qu’ils me conduisaient au chantier, qui se trouvait à plus d’une lieue.
A l'heure du déjeuner, ils allaient acheter ma viande, mes pommes de terre et les faisaient cuire sous une baraque en planches où nous venions prendre nos repas.
La gargote n’existait pas comme à Paris, et chacun faisait sa cuisine à sa fantaisie.
Le genre de travail du plâtrier anglais n'est pas, à beaucoup près, aussi fatigant que celui du parisien. Une sorte de mélange de terre, de chaux et d’autres ingrédients remplace le plâtre; cela fait néanmoins
des plafonds aussi unis et aussi blancs que les nôtres. Je ne puis moins faire que d’avouer que les ouvriers anglais dépensent moins de force au travail que ceux de Paris; cela doit tenir à la nature des matériaux qu’ils emploient; mais, pendant les quatre années que .j’ai roulé mes outils dans différents quartiers de la ville de Londres, j’ai toujours été moins harassé de fatigue, que je ne l’étais dans les chantiers de Paris.
Ainsi, dès le premier jour démon arrivée àLondres, j'allaisme perdre au milieu de lapôpulation anglaise et dans les chantiers de maçonnerie. Je n’eus donc pas, fort heureusement pour moi, à partager le sort d’un nombre très considérable de mes compagnons d’exil, ni voir de trop près les grandes misères qui accablèrent le plus grand nombre. Le travail me sauva ; je puis le dire, cette assurance d'avoir du pain en le gagnant, me soulagea beaucoup ; il me fut possible môme de verser constamment mon obole à la caisse générale de la proscription.
Passons sur cette époque douloureuse et néfaste où tant d’hommes de cœur et d’honneur se sacrifièrent pour empêcher un bandit de déshonorer la France, dans une nuit lugubre, qui rappelle le massacre de la Saint-Barthélemy ou les grandes proscriptions faites lors de la révocation de l’édit de Nantes, ou les dragonnades, sous Louis XIV, de sinistre mémoire.
Parmi tous ces exilés, venant de plusieurs de nos départements, il y en avait qui possédaient quelques ressources ; mais le plus grand nombre en était réduit à se loger dans des taudis, à coucher sur la paille et à manger le pain de l’aumône. Heureusement il s’était formé à Paris, un comité qui, par l’in-
termédiaire d’Hippolyte Carnot, de Goudchaux et d'Emmanuel Arago, fit distribuer de faibles secours. Ainsi put être soulagée cette affreuse misère qui sévit surtout pendant les premiers mois.
Enfin, ces exilés qui se rencontrèrent dans une ou deux réunions publiques générales, se groupèrent bientôt : les uns sous la direction de Ledru-Rollin ; d’autres sous celle de Félix Pyat, et d'autres encore sous celle de Louis Blanc.
Ce triage s'opéra d’après les affinités de caractère et d’opinions de chacun.
Comme dans les anciennes proscriptions nous devions voir surgir certaines divisions entre nous ; mais je crois fermement qu'elles ne prirent jamais un caractère d’aigreur et de violence bien prononcé.
On s'exaltait assez souvent dans nos réunions ; on était forcément conduit et dirigé par le mépris que nous inspiraient Bonaparte et sa bande de flibustiers et d'assassins.
Nous nous rejetions mutuellement les fautes que notre parti avait commises. Alors, nous ne trouvions pas assez avancés les partisans de Ledru- Rollin. Ce qui apportait un certain trouble, c’était cette animosité qui existait entre les partisans de ce dernier et ceux de Félix Pyat, ou entre ceux de Barbés et de Blanqui. Puis, nous qui suivions Louis Blanc nous formions un autre petit groupe. Il n’y avait qu’un seul point où l’accord se faisait facilement entre nous tous, c’est quand on arrivait au chapitre du clergé dont la conduite nous inspirait à tous, le même mépris et la même répulsion.
J'échappai fort heureusement aces discussions qui finissaient par devenir ennuyeuse et souvent abrutis-
santés, car, je devais vivre et travailler pendant bien des années au milieu de la population anglaise, à part les dimanches que je venais passer au milieu de mes compagnons d’exil.
Après avoir travaillé dans plusieurs quartiers de la ville de Londres, M. Pickard, gérant de Y Association des maçons n’ayant plus de travail chez lui me fit embaucher pour aller dans une superbe campagne du comté de Kent, appelée Footscray. A ce moment, j'étais devenu un assez bon plâtrier; l’entrepreneur me plaça à côté d’un de ses meilleurs ouvriers, et je tenais assez bien mon bout. C’était du nouveau pour les ouvriers de cette localité, de voir un Français parmi eux.
Je ne fus pas longtemps à remarquer que trois ou quatre de mes camarades de chantier faisaient tout ce qui était en leur pouvoir pour me distraire; les soirs, ils me conduisaient dans les public house du pays; les dimanches, je me promenais avec eux dans les riches campagnes du plus beau comté de l’Angleterre (Kent).
J’ai eu certainement de bons et de mauvais camarades parmi les ouvriers anglais, cependant si j’avais à me prononcer sur les qualités plus ou moins sociables des ouvriers des deux pays, je serais fort embarrasé. Ce qui me paraît le plus conforme à la vérité, c'est que le fond de la nature humaine est le même partout. Sans doute, le Français, à cause de son beau climat et de son vin joyeux est plus expansif, plus ouvert, plus prompt à suivre les premières impulsions de son cœur, et à vous communiquer même ses pensées les plus intimes ; mais si on pénètre à fond sous la dure écorce de John Bull on y trouve bien
aussi des qualités équivalentes et des sentiments d'équité qui font sa règle de conduite auprès de ses semblables. Bien souvent je me suis pris de colère contre les uns ou les autres de mes camarades ; mais en réfléchissant, j'arrivais presque toujours à reconnaître mes torts.
La grande crise du bâtiment qui sévissait avec tant de violence au début de la guerre de Crimée, en 1854, avait presque suspendu partout nos travaux.
M'étant plaint de cette situation qui menaçait de me réduire littéralement à la misère, j’en fis part par lettre à un de mes amis qui habitait Manchester. Il me conseilla d’aller le rejoindre. A ce moment, un ennui profond me déchirait le cœur, j'avais déjà contracté quelques dettes, et ce voyage si éloigné de Londres allait m’en imposer de nouvelles. Je savais mon père dans la gêne ; ma fille venait d’entrer en pension à Guéret, chez Mmc Baillet ; c'était une nouvelle dépense de quatre à cinq cents francs par an.
Voilà quel était l’état de mes petites affaires quand le manque de travail à Londres m’obligea de partir pour Manchester.
A mon arrivée dans cette grande ville du Lancasliire, mon ami Frédéric, bon et digne Alsacien m’attendait. Grâce à ses relations, il me fit embaucher dans une église en construction dans un des faubourgs de la grande ville manufacturière.
Les ouvriers se montrèrent un peu froids à mon égard. Le fils du patron, jeune homme de bonne éducation, s'en aperçut, et comme je lui avais été recommandé, il me recommanda à son tour à son chef de chantier. Avec le temps, ma position devint plus tolérable. J’avais pour camarades de chantier, de
véritables soiffeurs ; on se faisait apporter de gros brocs de bière et ils étaient très promptement vidés.
On m'avait procuré un logement dans un quartier où il y avait des nuées d’ouvriers et d’ouvrières des manufactures. Je commençais à voir de près, le dévergondage, résultant de cette agglomération des foules sur un même point. Ce dévergondage était pourtant plus apparent que réel ; je me rappelle que dans la maison où j’habitais, j’écoutais les conversations des uns et dos autres ; mais elles étaient loin d’être aussi démoralisatrices qu’on aurait pu s’y attendre dans de semblables milieux. Très souvent, il m’arrivait d’aller passer mes soirées avec des jeunes gens à Shakespeare public house et j’assistais aux divertissements de la population ouvrière de cette grande ville industrielle.
C’est là que depuis un temps immémorial la jeunesse se réunissait principalement les samedis soir, après la journée. C’était une sorte de théâtre comique, où les amusements les plus burlesques arrachaientàla population des éclats de rire étourdissants. On me montrait un vieil acteur qui depuis bien des années était le favori de la population.
Les deux ou trois fois que je m’y suis rendu, on applaudissait surtout la scène où on représentait de jeunes femmes qui, par jalousie, « se crêpaient le chignon » et d’autres, de vieilles ivrognesses qui faisaient la guerre aux puces avant de se mettre au lit.
A ce moment, les ouvriers des manufactures de Preston ou pour mieux dire de tout le Lancashire étaient en grève. Je me rendis avec mon ami Frédéric dans cette ville, et je vis passer devant mes yeux des
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faits que de ma vie, .je ne pourrais oublier.
Pendant plus de quatre heures de temps, je vis arriver dans une immense salle des ouvriers portant de longs sacs remplis de sous, sur leurs épaules ; ils les vidaient sur les planches ; puis les commissaires de la grève en faisaient la distribution aux ayantsdroit. Ce spectacle était d’autant plus étonnant que tous ces hommes affamés par la grève riaient beaucoup et se promettaient de réduire les exigences de leurs patrons et des capitalistes.
La grève de Preston restera une des plus formidables de toutes celles que les ouvriers ont eu à soutenir depuis un demi-siècle. I/abnégation et le courage déployés dans cette circonstance par tant de familles affamées, montre bien la fermeté et la ténacité du caractère de l’ouvrier anglais.
De plus, elle suggéra l’idée aux défenseurs de cette grande lutte de réunir à Manchester, des délégués de toutes les principales villes du nord de l’Angleterre.
Ma surprise fut grande de voir arriver dans mon chantier, des délégués qui se réunissaient là pour tenir leurs grandes assises du travail ou leur convention nationale.
Celui qui s’adressa à moi, me dit : « Je viens au nom des délégués de toutes les villes du nord de l’Angleterre, vous inviter à vous rendre parmi nous comme ayant été dans le parlement français un défenseur de la cause des travailleurs. » L’homme qui me parlait était Ernest John, un des plus célèbres chartistes du mouvement de 1848, qui avait si fortement effrayé Londres à la suite de la proclamation de la République à Paris,
Je l'accompagnai, et mon entrée parmi tous ces dignes travailleurs de l’Angleterre, fut saluée par de très vifs applaudissements. Ernest John se leva et dit aux membres de cette réunion : « Gentlemen, je « vous propose de nommer membre honoraire de « notre société, Martin Nadaud, le digne défenseur « des classes ouvrières en France, au sein du parle- « ment français, exilé par le criminel du 2 Décembre. « Avant de voter, je vous propose d’admettre parmi « nous, le célèbre Louis Blanc, qui habite aussi comme « proscrit, l’Angleterre. »
Et ce courageux Anglais termina son allocution enflammée et hardie par ces mots :
«Ouvriers et ouvrières, vos intérêts sont iden- « tiques. Les liens communs de la justice et de «l’humanité proclament très haut qu’une confédé- « ration puissante est la seule arme du salut qui « nous permette de conduire sain et sauf au port notre « vaisseau. Organisez-vous et ralliez-vous, Français «et Anglais; nos efforts ne tarderont pas à être « couronnés de succès. »
Ce fut par de chaleureuses ovations, que nos deux noms furent acclamés.
Après avoir adressé mes remerciements à ces compagnons de labeur, en peu de mots ; car je ne connaissais pas leur langue, je devais voir à la lecture de leurs journaux du lendemain, que les prolétaires élevaient les mêmes plaintes qu'en France.
Louis Blanc leur adressa une lettre de remerciement dans laquelle on lit :
« Je suis touché plus que je ne puis dire des sym- « pathies qui m’on valu ma nomination comme « membre honoraire du parlement Labour. »
Je ne tardai pas à quitter Manchester, pour continuer mes excursions, avec mon ami Frédéric qui me servait d’interprète, jusqu’à Sheffield et Leeds. Introduitauprès des ouvriers de ces deux importantes villes manufacturières par les principaux meneurs du mouvement des Trades Societies, par des lettres de John Ludlow et de Thomas Hugues qui me firent connaître, j’eus d'intéressantes conversations avec ces représentants du travail, véritables chefs de ces sociétés qui commençaient à passionner le public.
Revenu à Manchester, je ne tardai pas à aller visiter les grandes mines de charbon de Wigam ; c’était la première fois de ma vie, que je descendais dans ces souterrains, d’une immense profondeur.
Au fur et à mesure que je voyais travailler ces martyrs, ces parias de notre civilisation ; mon intérêt pour eux devenait de plus en plus grand.
Mon guide me mit dans les mains, le pic dont se servaient les mineurs qui se couchaient aplat ventre pour travailler. Ceux-ci s’aperçurent bien que je savais me servir de leur outil. Je leur donnai cinq francs pour l’usage que j’avais fait de leur pioche; en cela je ne faisais que me conformer à une vieille coutume connue et suivie dans tous les pays. Puis, remonté à la surface du sol, je me dirigeai aussitôt vers Liverpool. Là, le coup d’œil était différent : la mer dans son immensité s’offrit à ma vue et j’avoue que lorsque j’eus visité les docks et remarqué l’immense mouvement d'affaires qui se faisait avec tous les pays du monde dans cette grande place commerçante de l’Angleterre, j’acquis la conviction que l’avenir de la France se trouvait aussi au-delà des mers.
Bien plus tard, en me présentantdevant les électeurs
de Bourganeuf, je leur fis part de mon opinion à ce sujet. Élu député, je m’associai à mes collègues qui demandèrent des subsides pour relever notre marine marchande ; je ne craignis pas non plus de défendre les efforts de Jules Ferry, quand il tenta d’annexer la Tunisie et le Tonkin à la France.
Voilà d’où m’est venue cette foi ardente qui n’a pas cessé depuis de me guider dans l’intérêt bien compris de notre chère France.
Je commençais à avoir une idée vague que j’écrirais, un jour, l’histoire des classes ouvrières de la Grande- Bretagne ; alors, imitant les compagnons des devoirs réunis de notre population, je pris courage; ce voyage, me disais-je, jamais encore aucun ouvrier français ne l’a peut-être entrepris. Il fallait donc commencer à enrichir ma mémoire en examinant d’abord la surface des choses, puis mes lectures me feraient faire un pas de plus dans la connaissance de l’histoire de ce pays.
Après huit jours de promenade dans Liverpool et jusqu’à New-Brighton, je me dirigeai vers l'Irlande. Les discours si pathétiques de Daniel O’Gonnel attaquant pendant tout le règne de Louis-Philippe la domination anglaise, avaient trop ému les démocrates français pour que l’idée ne me vienne pas de pousser jusqu’à Dublin ; je m’y rendis, et pendant une semaine, un ancien proscrit de 1834, le brave et digne Pallote m’accompagna non seulement dans les bas fonds où gémissaient nos frères, de race gauloise et celtique, mais aussi dans les superbes campagnes de la verte Irlande.
Un dimanche, mon ami me conseilla de me rendre dans l’église Saint-André, pour y voir le tableau des plus grandes misères de la population. Au moment
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où je vis cette fourmilière de gens, hommes et femmes en haillons, s'agenouiller et embrasser la terre, j'eus un frissonnement de pitié et de honte qui m’émut profondément. Tous les amis du progrès et de l’indépendance des peuples n’auront jamais assez dereconnaissance pour la mémoire de l’illustre ministre anglais, Gladstone, qui s’efforce de vouloir donner à ces malheureux, une représentation nationale et des libertés qui, avec le temps, feraient disparaître les tyrannies papistes.
Continuation de mon voyage en Écosse
Si, au point de vue des connaissances intellectuelles, je n’avais pas perdu mon temps dans les pérégrinations que j’avais suivies jusqu’ici, il me restait pourtant à visiter l’Écosse. Je me dirigeai vers Greenock, où je cherchai à voir l’atelier de James Watt, qui apporta les derniers perfectionnements à la machine à vapeur ; puis, suivant la Glyde, j’arrivai à Glasgow.
De ce voyage, j’en ai parlé chaque fois qu’il m’est arrivé de demander à la tribune, la canalisation de la Seine ou l’exécution du projet de Paris port de mer, parce que j’avais vu que les Anglais, en creusant cette rivière, la Clyde, et en la rendant navigable aux bâtiments marchands, avaient fait d’un petit bourg, une ville de plus d'un million d’habitants.
En débarquant, j’aperçus à côté de moi un bâtiment de commerce portant le pavillon tricolore. Étant allé me loger en face, sur le quai, je rencontrai aussitôt un ami, Chardonel, proscrit, qui avait été
secrétaire de l’abbé de Lamennais et qui avait un emploi de professeur dans un des pensionnats de la ville. Ce camarade me mena déjeuner avec un Bordelais qui faisait le commerce des eaux-de-vie et à qui appartenait le bateau portant notre pavillon.
Avec ces deux compatriotes, je ne m'ennuyai pas ; leur ayant dit que je n'avais que quelques jours à passer à Glasgow et que je tenais à visiter les principales industries , ils m’accompagnèrent chez un grand manufacturier qui me montra ses feuilles de paie afin de ne me laisser aucun doute sur les salaires de ses ouvriers.
Le lendemain, les mêmes amis me conduisirent dans les vastes forges de la ville, qui sont situées sur un plateau. Je fus réellement étonné de voir ces vastes fournaises allumées d’où sortaient de vraies flammes d’enfer. Mon étonnement redoubla quand je vis des hommes nus jusqu’à la ceinture, frappant à coups redoublés sur l’enclume, près de ces foyers ardents. Là aussi on me donna la preuve de l’importance des salaires de ces rudes travailleurs, parmi lesquels des tâcherons gagnent jusqu’à douze ou quinze francs par jour.
Si ma bourse dans laquelle mon ami Frédéric avait versé à plusieurs reprises des centaines de francs, n'avait pas été aussi à sec, je n’aurais pas suspendu si vite mes excursions ; car, je sentais que je ne commençais qu’à m'instruire.
La race écossaise, type véritable des Gaulois et des Celtes, est bien une des plus belles et des plus laborieuses de l’Europe, et, au point de vue de l’instruction, elle n’a probablement pas d'égale. Dès le milieu du XVIIe siècle (1642), un parlement écossais, sans
mélange d’Anglais, ouvrit des écoles à l’usage du peuple dans toutes les communes. Gelait le temps où le célèbre Knox attaquait les rois et faisait pleurer Marie-Stuart, de colère et de rage.
C'est de Glasgow aussi que, dans la première année de ce siècle, devait partir le grand mouvement des mechanical instituts ou écoles d’apprentissage, qui, après s’être implantées dans beaucoup de villes d’Angleterre, ont fini, trois quarts de siècle après, par être admises en France.
Mes amis voulurent pourtant me faire visiter le lac Lhomond situé au centre de ces grandes montagnes écossaises visitées si souvent et tant admirées par les touristes.
Après l’avoir parcouru d’un bout à l’autre, nous descendîmes dans un superbe hôtel ; son apparence nous fit craindre que si nous nous y arrêtions pour déjeuner, notre dépense pourrait bien être au-dessus de nos moyens. Nous nous avançâmes plus loin, jusqu’à un endroit où nous aperçûmes une cabane de pêcheurs, située au bord delà mer, et rendue célèbre par les prouesses de Rob-Roy, le héros de Walter Scott.
Là, mon ami s’occupa de nous préparer lui-même une omelette. En nous retirant, nous rencontrâmes un des plus beaux types des montagnards de l’Écosse; sa longue chevelure grise, sa barbe blanche comme de la neige, sa carrure herculéenne indiquaient bien que ce beau vieillard appartenait à cette puissante race de nos anciens Celtes qui, à un moment donné de notre histoire, firent trembler tous les peuples du monde.
Revenu à Glasgow, je me rendis à ma dernière
étape qui fut Edimbourg, grande et superbe ville, pleine de souvenirs historiques. Pour ne mentionner que le plus important: c'est à Edimbourg que commença la révolution de 1640 qui coûta la tête du roi Charles Icp. L'Écosse devint trois fois le lieu de résidence de nos rois et on montre encore, au vieux château de Holyroad, les appartements de Marie- Stuart et les étoffes brodées de ses mains dans les chambres qu’elle occupa. Plus tard, les nobles fuyant la France que leur trahison avait forcés d’abandonner se réfugièrent dans ce même château, qui servit encore de refuge à Charles X, après 1830.
Monami, John Ludlow m’avaitremis une lettre pour le tailleur de pierres Hugues Miller, le célèbre géologue, qui devait laisser une si éclatante réputation dans cette importante science. Hugues Miller me reçut avec la plus grande cordialité, et il voulut connaître quelques-uns des faits qui avaient contribué à m’envoyer à la chambre des députés. Enfin, après m’être bien promené dans la vieille ville d’Edimbourg, aussi bien que dans la partie neuve, je regagnai Londres par le bateau.
Ayant épuisé jusqu’à mon dernier sou, je ne sais pas comment je me serais tiré d’embarras, si mon très digne ami Hubert Valleroux ne s’était pas montré dans cette circonstance comme dans beaucoup d’autres qu’il me reste à faire connaître, plein de cœur et de dévoûment à mon égard.
Après ce voyage de quatre mois, si intéressant, si instructif pour moi, je me sentais un autre homme. J’avais appris à connaître les principales villes manufacturières delà Grande-Bretagne, leurs richesses m avaient beaucoup frappé ; mais ce qui m’avaitsur-
tout ému; c 'était la grande misère des producteurs de toutes ces richesses.
A moins que nous voulions cesser de passer pour la première nation civilisée du monde, nous avons à nous préoccuper d’introduire dans nos lois une distribution plus équitable des profits ou bénéfices du travail entre tous les producteurs. Ce voyage accompli d'une manière un peu trop hâtive, devait pourtant laisser dans mon esprit des souvenirs ineffaçables.
Dès 1870, époque où il me fut loisible de porter à nouveau la parole devant notre peuple, soit comme préfet, soit comme conseiller municipal de Paris, ou député de la Creuse, les études que j’avais faites me furent d’une très grande utilité, principalement dans mes conférences et dans mes discours.
A mon retour à Londres, je n’eus rien de plus pressé que d’aller voir mes amis.
Dans ce nombre, il y avait un vieux proscrit de 1834, qui m’accueillait toujours bien, et qui put me procurer du travail de mon métier, en arrivant. C’était Bourra.
Bourra, homme d’énergie et de bons conseils, aidé par une femme vaillante, avait fini par s’établir teinturier. Les affaires produisent les affaires. Bourra avec d’autres ouvriers anglais hardis comme lui, fondèrent une Building Society (société de construction).
Par l’influence de ce camarade on m’accorda l’entreprise à façon de deux petites maisons situées dans Bayswater. Comment avais-je signé mon marché? pas très adroitement ; mes journées sortirent moins fortes que celles des compagnons qui travaillaient avec moi. Ce travail achevé, mes ennuis pour m’embaucher recommencèrent ; j’errai pendant plu-
sieurs semaines, de côté et d’autres, dans la grande ville, sans trouver de travail ; car, la crise produite par la guerre de Crimée avait affamé un nombre considérable d’ouvriers. Je desséchais sur place, je n'avais pas la moindre idée du lieu où je devais diriger mes pas.
A ce moment, un de ces amis rares, auprès duquel j’allai raconter mes peines, finit par me dire: «Je crois m’apercevoir que l’ennui vous gagne, que le chagrin s’empare de vous ; méfiez-vous, vous êtes dans un moment d’abattement ; il faut vous armer de courage et prendre une résolution ferme et virile pour vous relever moralement et sortir de cette impasse. »
J’abandonne mon métier et je deviens professeur
Au commencement de l’année 1855, j’abandonnai le métier de maçon et je me fis professeur de français. Ce grand changement dans mes occupations et dans mon existence je le dus à deux de mes amis, Louis Blanc et Barrère. Ils avaientété témoins de mes nombreux embarras occasionnés par le manque de travail.
« Il faut, si vous voulez nous en croire, me dirent mes amis, entrer dans l’enseignement .» Barrère ajouta : « Je ne vous demande qu’un mois pour vous préparer à notre enseignement. Prenez une petite chambre dans mon quartier et venez me voir, matin et soir, vous verrez que si vous vous donnez à l’étude avec ardeur, vous vaincrez votre hésitation et les difficultés qui vous effrayent tant. »
--« Vous vous trompez surrnon compte, luirépondisje,mon passage à la Chambre, mon apparition même à la tribune ont pu vous faire croire que j étais plus instruit que je ne le suis réellement. La vérité, c'est que je n'ai reçu aucune notion des principes de notre langue ; vous en serez donc, mon ami, pour votre peine, et moi pour ma honte à la suite d'un échec, que je considère comme certain. » Alors je refusai catégoriquement.
Le lendemain, je me remis à battre la ville et à chercher du travail. Il n’y a pas àLondres comme à Paris de place de Grève où les ouvriers se rendent chaque matin ; alors on est réduit à courir de quartier en quartier, de rue en rue, pour chercher à s’embaucher. C’était pour moi, le plus cruel des ennuis et des tourments que d’aller dans chaque chantier répéter auprès du formait : « Chance for job , master ? » (Embauchez-vous, patron ? )
Quand un homme a fait un semblable métier pendant des semaines et sans résultat, on me croira sans peine, quand j’affirmerai qu’il n’en faut pas davantage pour briser le corps et la volonté de l'homme le plus énergique.
Barrère qui connaissait l'attachement et l’affection que Louis Blanc avait pour moi, nous invita un jour à dîner. Dans la conversation, Louis Blanc me dit : « Je sais mieux que vous ce que vous êtes capable de faire, et il faut absolument vous décider à frapper aux portes de l’enseignement. »
La bonne et digne madame Barrère, si gracieuse et si belle, se mit de la partie, et elle m’arracha la promesse que je me confierais aux soins de son mari, pour me préparer à çette besogne.
Ce dernier, homme du métier, longtemps professeur aux Batignolles, qui tenait une pension à la Charité, lorsque le coupd’État ferma son établissement et l’obligea à se réfugier à Londres avec sa nombreuse famille de six enfants, tous en bas âge, était bien l’ami le plus sûr, le plus dévoué qu’on pût jamais rencontrer.
J’allais donc me trouver entre les mains d’un bon et sérieux précepteur.
Pendant deux mois, j'allai veiller le plus souvent possible dans cette maison. Travaillant d’arrachepied à la langue anglaise, me perfectionnant dans jiotre grammaire, je fis des progrès qui ne tardèrent pas à me laisser dans l’esprit des germes d’espérance et de consolation.
Barrère suivaitde près un de ces placiers qui demeurait dans une petite rue voisine de Trafalgarsquare, Adamstreet, et auquel s’adressaient les maîtres de pension, quand ils avaient besoin de professeurs.
Invité par lettre à me rendre dans le cabinet de cet agent, il me mit aussitôt en rapports avec un clergyman, portant la cravate blanche et correctement vêtu de la redingote traditionnelle du prêtre protestant.
Ce dernier commença par me dire qu’il avait peu d’élèves, douze ou quinze au plus, que par conséquent, je pourrais, si je le désirais, disposer tous les jours de quelques heures pour occuper mon temps, soit dans un autre établissement comme le sien, ou chercher à me procurer des leçons privées dans des familles de la ville ; mais, que quant à lui, il ne pouvait m’offrir que quatre cents francs par an, la table et le logement.
J'écoutai mon homme attentivement mais dans mon for intérieur, j’avais tant le désir de me placer, et un si grand besoin d’avoir du pain assuré que silencieusement, j’acceptai toutes ces conditions.
Puis, j'avais une curiosité folle de savoir ce que pouvait être une maison d’éducation, la manière surtout dont les élèves allaient se conduire avec moi, et comme, h mon tour, je m’y prendrais pour donner mes premières leçons.
Toutes ces pensées agitaient et troublaient mon esprit, mais pourtant le révérend Allen, au service duquel j’allais entrer, avait des manières si distinguées, la parole si affable que j’en éprouvai une première satisfaction qui m’enleva beaucoup de mes craintes et de ma timidité naturelle. Trois jours plus tard j’arrivai à Brighton, 4, Yernon Terrace.
Je n’eus pas à me plaindre des procédés de ce révérend ; il y avait peu de temps qu’il était resté veuf avec cinq enfants en bas âge. Je faisais lire les aînés avec les pupilles de la maison. Il me semblait qu’on était assez content de voir que je parlais toujours français à cette petite famille ; c’était pour le chef de la maison le moyen de hâter les progrès de ses élèves dans notre langue. Je ne fus donc pas très longtemps à m’apercevoir que mon assiduité et. les peines que je prenais convenaient à cette famille.
A déjeuner et surtout à dîner, le père montrait bien qu’il était assez content de causer avec moi ; il comprenait toute la réserve que je portais dans nos conversations devant la jeunesse. Mais, à part cela, il était curieux comme tous les prêtres. Tenant à lui dérober mon nom à cause de mon métier, je me tenais sur une certaine réserve; on ne me connaissait
que sous mon prénom de Martin. Alors, au lieu d’occuper ailleurs mes heures de loisir, je songeai d’abord à m’instruire moi-même ; chaque heure de liberté, je la consacrais à l’étude ; dictionnaires anglais et français ne me quittaient plus. Je restai pendant neuf mois dans ce premier établissement, aussi content qu'on peut l’être de mon début. Si, du moins, je ne gagnaispresquerien, j’acquérais les premières notions de ce métier et la hardiesse nécessaire pour l’exercice de la profession que je venais d'adopter.
Chaque matin, je descendais faire une promenade au bord de la mer, j'assistais aux évolutions des baigneurs et je prenais part à leurs divertissements. Ma santé qui s’était un peu altérée, redevint vigoureuse et je m'en trouvais très content. J’allais cependant quitter bientôt cette superbe ville de Brighton.
Je donnai avis, un jour, au révérend Allen que j’allais lui donner congé. En lui annonçant mon départ, je lui offris mon remplaçant, un digne proscrit de la Haute-Vienne ; c'est là que je m’aperçus qu’il n’avait pas été mécontent de mes services ; il accepta mon ami et me fit un touchant adieu devant ses enfants et ses élèves.
École de Putnay
L’occasion s’était offerte à mon ami Bourra dont j’ai déjà parlé, de me sortir de Brighton où il savait que je ne gagnais presque rien. Il m’écrivit qu’une place de douze cents francs par an était sur le point de devenir vacante chez le révérend Trimmer à
Putnay, que je n'avais qu’à venir dîner chez lui et qu’il me mettrait en rapports avec le professeur qui était disposé à quitter cet établissement.
En peu de mots, l’arrangement lutconclu et j'allai occuper cette place où il y avait environ quarante élèves. Mon prédécesseur me mit bien au courant des habitudes déjà maison et des règles de l’enseignement usitées dans la pension.
Le fils du patron qui était le desservant du village, occupait un pupitre fort peu éloigné du mien. En somme, je n’eus qu’à suivre les coutumes et les usages de la maison ; les livres des élèves étaient sous mes yeux, les morceaux d’Anglais ou de Français à traduire étaient connus ; je passais tour à tour aux thèmes et aux versions, aux leçons de grammaire et aux dictées. Je ne tardai pas à gagner toute l’assurance qui m’était nécessaire pour vivre en bon maître au milieu de mes élèves.
La maison Trimmer était une très ancienne pension de Putnay, qui avait eu l'honneur d 'être citée dans un temps, dans des vers de lord Byron ; elle jouissait de la confiance générale des meilleures familles de cette localité. Les élèves habitués à une bonne discipline n'étaiëjnt pas très désordonnés; ceux de la première classe se montraient soumis et obéissants ; deux ou trois d’entre eux avaient voyagé en France avec leurs parents, et ils parlaient assez bien notre langue.
Le bruit avait couru que j’étais un ancien membre exilé du parlement français ; cela ne contribua pas peu à favoriser mes rapports avec le reste de l’école et les autres professeurs.
La corvée qui me déplaisait le plus, c’était de con-
duire les élèves à la messe ; mais je n'avais qu'à régler ma conduite sur celle des membres de la congrégation, je me levais ou je m’asseyais avec tout le monde et on ne m’en demandait pas davantage.
Je ne devais malheureurement pas faire un très long séjour dans cette respectable famille ; le fils Trimmer, desservant, dans cette localité, alla se fixer comme curé dans un village voisin. Le père, très âgé et fatigué, abandonna son école.
Comme il m’avait annoncé sa décision à l’avance, j’attendais que j’eusse trouvé un autre emploi pour partir.
Enfin, un matin, madame Trimmer me fit appeler dans le cabinet de travail de son mari, et me dit que si je voulais me placer aux mômes conditions que je l'étais chez eux, un de ses frères, le docteur Nicholas, de Ealing, était disposé à m’accepter.
Naturellement l’offre me convenait trop pour la refuser. Me voilà donc parti à travers champs jusqu’à Ealing.
En arrivant, je fus ébloui par l’aspect d’une superbe maison qui se trouvait dans un jardin entouré de grilles et garni d’arbres majestueux formant de riches allées ; c’est là que j’allai remettre la lettre de madame Trimmer à son frère.
Comme nos conditions avaient été faites à l’avance, il ne fut question que des journées et des heures de travail que j’aurais à lui donner. 11 y avait plus d’élèves qu’à Putnay et l’enseignement était le même, mais il y avait un peu plus de travail ; il fallait entrer à l’école à sept heures du matin et, à part l'heure du déjeuner, il fallait rester à la tâche jusqu’à une heure après midi et reprendre encore les études, à quatre
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heures jusqu’à cinq. Pendant cet intervalle mes occupations étaient sérieuses, je ne marchandai pas mon temps à mes élèves, j’étais surtout désireux de leur apprendre à parler le français le plus vite possible, ce que ne faisait guère, disaient mes élèves, mon prédécesseur.
Le moyen le plus sûr de gagner la confiance de la jeunesse, c’est de lui montrer de l’attachement. Je restai dix-huit mois dans la maison du docteur Nicholas, sans y avoir éprouvé le moindre ennui et sans avoir jamais manqué à mes devoirs auprès de mes élèves.
Je m’étais lié dans le village, avec les membres du club littéraire ( Institut Society). Dans ce milieu lettré et scientifique, je passais des moments tranquilles, jamais je n’avais eu plus de goût, plus d’ardeur, à travailler à mon instruction.
Chaque soir, pendant dix-huit mois, je me livrai à mes études favorites. Je puis dire que pendant mes années d’exil, l’idée de revoir la France, mieux armé pour le bon combat, ne m’abandonna qu’à de bien rares moments ; car je tendais de plus en plus à ma transformation intellectuelle.
Les membres de notre société me demandèrent avec insistance de vouloir faire des conférences sur des sujets historiques.
Je m’y hasardai, bien que connaissant imparfaitement la langue anglaise.
Un de mes élèves un nommé King, de Southampton, garçon très intelligent et qui m’était très dévoué, voulut bien copier, recopier et traduire ma première conférence.
Enfin, le 8 décembre 1857, je me lançai à parler
MEMÔIRES DE LÉOlMARb
l'anglais, au milieu d'une société assez bien choisie.
J'avais pris pour sujet de cette première conférence des faits historiques, puisés dans l’histoire de la •France et celle de l’Angleterre.
Pendant cette lecture qui dura environ deux heures, on m'accorda la plus grande bienveillance ; mais le plus content, le plus joyeux de toute la réunion, c'était moi.
J’avais traité un sujet épineux et délicat qui m'avait demandé plusieurs semaines d’étude et de réflexion. Si les faits révoltants que je vais dévoiler, me disaisje, sont connus, leur publication n’en sera pas moins intéressante pour ceux qui m'écouteront. Je commençai par flétrir les méfaits de notre antique noblesse et de notre clergé qui avaient tant torturé les masses pendant la durée de leur domination.
Je rappelle ici une citation prise dans ce discours, telle que je l'avais puisée dans Eugène Stie et Esquiros: « Au moment de la révolution de 1789, nous avions : 1.436 abbayes, 12.322 priorés. 259 chevaliers de Malte, 152.000 chapelles, 369 nonneries, 700 monastères, 180.000 manoirs. On comptait à l'actif de ces confréries 3.000 enfants illégitimes. »
La franchise et la hardiesse de mes paroles me valurent l’approbation de la réunion, et j’avoue que ce premier essai dans une langue qui n'était pas la mienne me transporta de joie. Je lisais et je relisais, les soirs, dans ma chambre, cette conférence. Mais, bientôt cela ne suffit plus à mon bonheur, je brûlais du désir d’en faire part à Louis Blanc et à Schœlcher dont les sentiments à mon égard étaient toujours des meilleurs.
Après avoir obtenu l’assentiment de ces deux amis
392 MÉMOIRES DE LÉoMARÜ
qui me voulaient tant de bien, j’allai passer une journée à Wimbledon, chez Duché, un de mes collègues de l’Assemblée législative, avec lequel, durant trois ans, nos rapports avaient été des plus cordiaux.
Exilé aussi au coup d’État, mon ami fut forcé pour vivre, avec sa femme et ses trois enfants, d’accepter une place de professeur dans une école préparatoire militaire de premier ordre.
Je ne manquai pas de lui parler aussi de ma conférence.
Avec un élan spontané de cœur, Mr et Madame Duché me dirent qu’ils me connaissaient une place plus avantageuse que la mienne ; ils voulaient parler de celle qu’occupait M. Duché ; car, ajoutèrent-ils : « Nous voulons aller habiter Londres afin de placer nos enfants dans le commerce. »
— « Réfléchis, avant que j’annonce mon départ à mon supérieur, termina mon ami ; nous prendrons alors des mesures pour te faire recommander auprès de mes deux patrons. »
Gela dit, j’allai voir Barrère qui avait occupé pendant quelque temps l’emploi de Duché. Il me dit : <■ L’affaire est bonne ; je connais un nommé Benoît qui y est resté plus de dix ans et qui a conservé les meilleurs rapports avec ces messieurs. »
Enfin, M. Benoît voulut bien se charger de me présenter dans cet établissement où on ne fit nulle difficulté pour m’admettre. On convint donc qu’à la rentrée des nouvelles vacances, c’est à dire au mois de février 1858 , je prendrais possession de mon emploi.
Il ne fut question d’aucune condition ; il était entendu que mes appointements seraient identiques
à ceux de mon prédécesseur, Duché ; or, ce dernier recevait 2.000 francs, c'est à dire un traitement supérieur de 800 francs à celui que j'avais à Ealing.
J'avais besoin de gagner un peu d'argent ; car, les années précédentes, celles pendant lesquelles j’avais travaillé comme maçon et celle que je venais de passer à Brighton où j'avais à peine gagné ma vie, m’avaient réduit à la plus grande gêne. Alors, pensais-je, espère, et des jours meilleurs viendront.
Fier comme un millionnaire, j’annonçai au docteur Nicholas que j'allais le quitter, et ce très digne homme, après m’avoir donné un certificat des plus élogieux que je ne manquai pas de produire à mes nouveaux patrons, me demanda un remplaçant. Je lui présentai Bocquet, l’ancien président du banquet du XIIe arrondissement, qui entraîna la chute de Louis-Philippe.
Mon arrivée à Wimbledon
J’arrivai dans cette école, ne sachant si je devais être joyeux ou triste. Trois ans auparavant, j’avais travaillé comme maçon dans cette localité. J’étais poursuivi par cette crainte que les élèves de la maison, appartenant aux grandes familles nobiliaires de l’Angleterre, n’apprissent qu’ils avaient pour professeur un ancien maçon. La jeunesse est toujours disposée à persifler ses maîtres, à les ridiculiser, à leur donner toutes sortes de noms et même à les représenter sous les plus amusantes caricatures.
Si ce malheur m’arrive, pensais-je, il n’y aura pas
39À MÊMOtREé DË LÊÔNAâb
à hésiter : il faudra filer.
Heureusement, la maison où j'avais travaillé était un peu éloignée du village et les ouvriers qui avaient été mes compagnons n’appartenaient pas à cette localité, et ils en étaient parti.
Je nourrissais l’espoir que nul ne me connaîtrait, sauf la nombreuse famille de mon ancien logeur , un nommé Beadle. Je résolus de me confier à cet honnête homme et d’aller lui raconter mon histoire; j’eus donc une bonne inspiration, car pendant les quatorze ans que je devais rester dans cette maison, le père et les enfants furent de la plus grande discrétion.
Je n’étais pourtant pas complètement satisfait; d'autres personnes auraient bien pu me reconnaître. A tout prix, me disais-je, il faut redoubler de prudence. Je pris la résolution de ne me promener pendant la journée que dans le vaste terrain de l’école où les élèves se recréaient et se livraient à leurs jeux de cricket ou de foot-ball.
Les élèves s’habituaient peu à peu à leur nouveau maître, ils paraissaient satisfaits de mon enseignement ; je prenais part à leurs jeux, à leurs luttes corps à corps.
Un jour il m’arriva même de faire en leur présence un tour de force qui les surprit et leur arracha des applaudissements.
On sait que les Anglais, habitués aux jeux athlétiques, sont grands admirateurs de la force; or, il y avait là un certain nombre de jeunes gens de dix-huità vingt ans qui quittaient l’école pour entrer dans les régiments des Indes, après avoir passé un examen à la compagnie d’Addiscombe-collège qui était la sou-
Mémoires bE léonard 39o
vèraine de ce vaste empire ; on faisait un essai pour soulever un énorme caillou ; les plus forts s'y acharnaient. Gomme ancien maçon, je savais que lorsque nous pouvions remuer de terre de g ros moellons, nous les roulions sur nos genoux et d'un vigoureux coup de mains, nous les levions au-dessus de la tête.
Bref, je levais ce fardeau, qui nous tentait tous si fort, à leurs applaudissements unanimes. Cela me fit une si grande réputation de fort à bras que je devins très populaire parmi mes élèves. Dès lors il m'arriva très souvent de leur servir d’arbitre dans leurs parties de foot-ball.
Ils me tinrent en grande estime pendant les quatorze ans que je restai dans cet établissement, cachant toujours mou nom pour ne pas laisser apercevoir le manche de la truelle du maçon.
Celui de mes deux supérieurs qui s'occupait des classiques et de la section des langues vivantes, me remit, un matin, la liste de ceux des élèves qui devaient, dans trois mois, se présenter àl’examen public à Addiscombe collège ; il me donna en même temps, d'anciennes compositions qui avaient servi dans des examens précédents. Je me mis à l'œuvre; mais, mes élèves échouèrent. Les deux supérieurs n’en parurent guère satisfaits; pendant deuxou trois jours ils me montrèrent une certaine froideur, ce qui me causa un assez vif ennui ; cependant les élèves blackboulés redoublèrent d’ardeur, car, soit que cet échec leur eût secoué le sang ou que parmi les nouveaux élèves qui entrèrent dans la classe, il y eût des sujets plus intelligents, nous nous occupâmes en vue de l'examen prochain, avec le plus grand zèle.
Nos efforts furent couronnés de succès, sur neuf
MÉMOIRES DÈ LÉONAftt)
élèves que nous présentions, quatre furent reçus. Le supérieur, le même soir, m’adressa la note suivante :
« Dear sir.
« I pray you, to receive a small reward for your « trouble. » (Je vous prie de recevoir une petite récompense pour la peine que vous avez prise.)
Et la note contenait un chèque de cinq livres sterling (125 francs).
Gomme on doit se l’imaginer, le plus important pour moi, fut d’apprendre le succès de mes élèves, succès qui m’indiquait à moi, pauvre illettré, la voie que je devais suivre pour les concours à venir.
Puis, ce n’était pas peu d’avoir gagné la confiance de mes deux supérieurs et celle de mes élèves.
Aux examens de juin et de décembre 1859, sans avoir obtenu de brillants succès dans ces concours publics, Wimbledon school s'était tenue dans un bon i*ang ; personnellement ma situation était assurée.
Comme je n’allais à l’école que deux fois par semaine, le soir, de sept heures et demie à neuf heures, je consentis sur la demande des patrons, à m’y rendre deux fois de plus et ils augmentèrent pour ce surcroît de travail, mes appointements de cinq cents francs, ce qui me faisait deux mille cinq cents francs, la table et le logement.
Cette même année eut lieu une grande insurrection dans les Indes ; pour une foule de motifs, dont je n'ai pas à m’entretenir ici, le gouvernement jugea à propos de se substituer à la compagnie des Indes et de prendre possession de toutes les forces de l’armée anglaise.
Il en résulta pour notre école, une nouvelle organisation et des études beaucoup plus importantes.
Wimbledon, comme école préparatoire militaire, eut à entrer en concurrence avec toutes les autres institutions libres du pays et on exigea, à part la langue française, de plus grandes connaissances de notre histoire et de notre littérature.
Ici, commence pour moi, laportion lapluslaborieuse de ma vie. Gomment, en effet, enseigner ce que je n'avais jamais appris ?
Il y avait bien entre les mains des élèves qui se destinaient à la carrière militaire de petits abrégésd’histoire, mais ils ne servaient guère qu’à bourrer la mémoire de ces derniers de quelques notions principales.
Avec le nouvel enseignement, je craignais surtout d’être insuffisant ; car, je ne pouvais plus me contenter de faire réciter comme un perroquet ces questionnaires.
J’avais toujours peur aussi que j’eusse à répondre à des questions qui me seraient posées par mes élèves..
Je me mis donc sérieusemeut à étudier notre histoire dans tous ses détails.
Mes lectures commencées dans les prisons de Mazas et de St0-Pélagie, le goût que j’avais acquis de ces études historiques, me suggérèrent l'idée de consulter nos grands historiens, Guizot, Henri Martin et Augustin Thierry.
Puis, pour me guider dans mon enseignement auprès de mes élèves , je commençai à écrire un petit cours de notre histoire que j’ai conserve.
MÉMOIRES DK LÉONARD
L’Amnistie
En décembre 1859, au moment de nos vacances, quand mon supérieur, me remit mon chèque trimestriel, je lui annonçai que j’étais compris dans l’amnistie que Louis Bonaparte venait de signer en faveur des proscrits.
Je lui lis connaître mon nom de Nadaud pour la première fois ; car je m’étais placé sous mon nom de baptême, Martin, et cela, avec l'intention de lui cacher ainsi qu’aux élèves, mon ancien métier de maçon. Nous nous mîmes à rire l’un et l’autre : « Ce n’était pas pour moi un secret, dit-il, je connaissais votre histoire depuis votre entrée chez nous ; car vos amis, Messieurs Benoît et Barrère, qui vous portent tant d’intérêt m’avaient mis au courant. »
Alors j’ajoutai: « Je vais rentrer en France; je vous demande, Monsieur, une faveur : c'est de m'accorder quelques semaines avant de vous promettre si, oui ou non, je reviendrai chez vous. »
M’ayant invité à dîner, M. Brackenbury, et M. Wynne, mes deux supérieurs me dirent: « Vous savez que nous faisons construire un plus vaste établissement, ce qui va nous permettre de prendre un plus grand nombre d’élèves. Si donc vous voulez revenir à notre service, nous vous donnerons 1.500 francs de plus. » (Ce qui portait mes appointements à 4.000 francs, la table et le logement.)
Avec cette promesse, je partis pour revoir notre belle patrie. Je courus d’abord, en arrivant, embrasser mon très vénéré père que je n’avais pas vu depuis neuf ans ; je trouvai le vieillard tout à la joie
de revoir son seul fils.
Il attendait à Pontarion, la voiture de mon ami Pizet, qui était venu me chercher à Bourganeuf. Après nos premières accolades, nous gagnâmes la maison de La Martinèche. Je tiens à rapporter ici les premières paroles que le vénérable vieillard m'adressa en route. Soudain il s'arrêta et frappa la terre d'un coup de son gros bâton noueux, et dit : « Mon enfant, si tu avais fait comme les autres, je n’aurais jamais osé lever les yeux et sortir de chez nous. »
Ces paroles ne me surprirent point. Je n'ai jamais rencontré un homme d'un caractère plus élevé et plus digne que mon père.
Huit jours après, je le quittai pour aller passer quelques jours à Paris. Je tenais à voir les deux gérants de Y Association des maçons , mes deux amis Cohadon et Bouyer qui travaillaient avec moi à la mairie du XIIe arrondissement, lorsque je les plaçai comme gérants à la tête de notre association. Naturellement, ils me reçurent à bras ouverts; mais j’attendis en vain qu'ils me proposent de me faire une place parmi eux. Mon attente fut déçue.
J'ai eu longtemps sur le cœur, cet acte d’ingratitude, mais ayant mieux réfléchi à la situation de leurs affaires, je compris la difficulté de leur position.
Ils avaient pour clients les ministres de l'empire, Rouher et Fould, ainsi que Jérôme Bonaparte et une foule d’autres bonapartistes qui étaient devenus millionnaires du jour au lendemain par les moyens employés par la plupart de ces misérables.
Je vis donc clairement que ma présence dans l'as-
sociation ne pouvait que leur être nuisible, et pour moi, humiliante et gênante.
Mon chagrin ne fut pas bien grand, j'écrivis à mes deux patrons à Wimbledon, qu'ils pouvaient compter sur moi à la rentrée de leurs élèves.
Je retournai donc en Angleterre où je devais rester jusqu'au jour de la déclaration de la guerre de 1870.
Mon retour à Londres
Au jour indiqué, je me trouvai à mon poste, au milieu de mes élèves et félicité par mes supérieurs. Je n’eus qu’à reprendre le train-train habituel de la maison.
Six mois après, nous rentrions dans la nouvelle école, grand et vaste bâtiment de style gothique qui reçut aussitôt cent vingt élèves. Je fus chargé de l’enseignement du français ; mon temps était occupé de la manière suivante : je faisais un cours à la première classe, de sept heures à huit heures ; on déjeunait ; puis, de neuf heures à une heure de l’après-midi» quatre autres classes se présentaient alternativement, deux autres me venaient de trois à cinq heures ; enfin une dernière m’arrivait de sept heures et demie à neuf heures du soir. Ensuite, après avoir enfermé les élèves dans leurs chambres, nous trouvions notre dernier repas préparé. Ce souper consistait toujours pour les professeurs, en viande froide, en bon fromage et en bière à discrétion. Cette rude journée de travail ne m’effrayait pourtant pas, je m’étais engagé à suffire à cet enseignement, sans l’aide d’un second
maître.
J’avais eu un double motif pour agir ainsi : d'abord je tenais à avoir de meilleurs appointements ; puis, je ne tenais guère à avoir un collègue dans la maison faisant le même enseignement que moi ; je craignais toujours qu’il s’aperçût de mes points faibles ou de mon manque d’instruction première.
Les élèves qui me donnaient le plus de souci, étaient ceux qui se préparaient pour entrer dans l’artillerie et le génie. Si quelques mois avant de se présenter aux examens publics de Woohvich, je m'apercevais de leur infériorité, de mon chef, je les priais de venir dans ma chambre, et je les faisais travailler souvent jusqu’à onze heures du soir.
Je ne terminerai pas ce chapitre sans faire un éloge mérité, de la plupart des jeunes élèves des hautes familles de la nation anglaise.
Je n'ai au jourd'hui, sur mes vieux jours, qu’à jeter les yeux sur ma bibliothèque pour voir sur les rayons une vingtaine de volumes du plus grand prix, me venant des Peel, des Lawrence, des Cumberland, des Nicholson, des Dickens, des Ross, des Forster, des Welsey, des Chamberlin, des Cruickshank et des Jones.
Ils m’ont fait passer des heures ou plutôt des années heureuses, ces braves jeunes gens qui surent reconnaître l'attachement que j'avais pour eux. Presque chaque année à la fin des trimestres, avant de partir en vacance, quelques-uns des plus grands me prenaient sur leurs épaules, et me promenaient en triomphe dans toutes les classes en criant : « hurrali ! hurrah ! pour notre vieux chape (leur vieil ami), comme ils m’appelaient. »
Il y avait comme examinateurs à l’académie de Woolwich, deux anciens représentants du peuple, l’un Savoye , du Haut-Rhin , et l’autre, Alphonse Esquiros, un des plus vieux républicains de nos luttes sous Louis-Philippe.
Souvent, mes anciens collègues qui ne connaissaient le nom des élèves qu’après leur réception, m'ont dit que les élèves de WimbledonSchool étaient toujours bien préparés.
Mes principaux qui m’ontoccupé pendant quatorze ans ne m’ont jamais adressé le moindre reproche.
Notre respect fut constant et mutuel ; M. Brackenbury et M. Wynnc étaient réellement des hommes justes, loyaux et sincères pour tous les professeurs. Le révérend Brackenbury, de l’académie de Cambridge, père de neuf ou dix enfants, avait épousé une demoiselle Delafosse, issue d'une famille de proscrits de l’édit de Nantes. Lorsqu’elle me recevait à sa table, il y avait toujours un mot en souvenir de nos dignes ancêtres qui eurent tant de mérite qu’ils enrichirent, par leur intelligence et leur travail, les pays où la brutalité des rois catholiques les avaient forcés de s’exiler. M. Brackenbury était tellement laborieux que son exemple encourageait tous ses professeurs ; à cette qualité il en ajoutait une seconde qui est bien nécessaire à tous les chefs d’établissements : il veillait à ce que nous fussions bien nourris et bien payés.
Jamais je n’ai vu une seule fois pendant quatorze ans, M. Brackenbury, ne pas être à son pupitre, à sept heures du matin, quand on faisait l’appel pour constater le retard des élèves. Il faisait alors la prière, puis il distribuait aux retardataires, un nom-
bre plus ou moins considérable de lignes à copier ; si l'un deux se mettait dans le cas de se faire punir plus sévèrement, il l'appelait dans son cabinet, et là il lui distribuait « une bonne volée de coups de canne. » L’élève avait le droit de refuser, mais alors, M. Brackenbury écrivait à ses parents de venir le chercher : telle était la sanction.
Cette maison, outre qu’elle était connue pour sa grande discipline était également très réputée dans les jeux de foot-ball et de cricket. Les samedis, lorsque j'allais assister aux luttes de ces jeunes gens, si énergiques et si téméraires, je ne faisais qu’un vœu, c’était celui de voir passer en France des jeux aussi violents, qui sont pourtant nécessaires au développement des forces musculaires de notre jeunesse. Puis, un instant après, je devenais triste si je comparais ces jeux athlétiques, aux jeux de billes et de la toupie qui font le charme de nos enfants. C'est alors qu'on comprend mieux la parole de Wellington, disant un jour que c’était à la grande école d’Arow qu'il avait gagné la bataille de Waterloo.
Le révérend Charles Wynne, de l’académie d'Oxford, qui enseignait les classiques était également un professeur très aimé et très estimé de nous tous.
J’ajouterai pour ma satisfaction personnelle que je trouvai le temps de publier dans le journal Le Réveil de notre digne et héroïque Delescluze, une correspondance sur les questions ouvrières de l'Angleterre. J’ai joint, plus tard, d'autres documents que j’avais collectionnés pour servir à la publication de mon histoire de l’Angleterre.
11 peut se faire que le lecteur trouvera que j’ai fait démesurément mon éloge ; mais proscrit par un in-
digne gredin qui a été assez lâche pour livrer l'épée de la France à l'empereur d’Allemagne, j’ai voulu montrer aux républicains français et surtout âmes concitoyens de la Creuse, qui ont une réputation si méritée d’hommes énergiques au travail, que je n'avais pas été indigne d,e leur confiance, pendant mes années d’exil.
Je ne quittai l’Angleterre que le jour de la déclaration de la guerre de 1870. Arrivé à Paris, je fus conduit par des amis chez Gambetta ; le grand patriote me serra cordialement la main et me tendit en môme temps, ma nomination de préfet de la Creuse.
Mon départ de Londres
A mon débarquement en France, j’avais entendu, à l’entrée de Villemomble, un convoi de soldats qui passionnaient le public par leurs cris : « A Berlin ! à Berlin ! »
Triste et abattu, je venais de quitter ma grande école militaire où j’entendais parler tous les jours des forces dont disposait l’Allemagne ; il n’était pas étonnant que mon anxiété fut plus grande que celle de la plupart de mes concitoyens.
Quelques jours après mon arrivée à Paris, je me rendis dans la Creuse ; mais quand on avait entendu parler un homme on les avait tous entendus, tant étaient grands et bruyants les applaudissements qui accompagnaient notre vaillante armée ; mais passons
MÉMOIRkS DE LÉONAkb
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sur ces lugubres moments.
Absent depuis vingt ans, je m’efforçai de gagner la confiance de notre population qui devait me rendre d’abord possible toute chose par son patriotisme et son attachement à ma personne. Deux hommes ne me laissèrent pas isolés dans ma préfecture, Edmond Fayolle et le jeune Adolphe Carnot jouissant, par l'autorité de leurs grands noms si aimés et si respectés, de la considération des Creusois, qui, avec mon jeune secrétaire, Camille Barrère, aujourd’hui ambassadeur à Berne, si laborieux et si intelligent, m’attirèrent en peu de temps la confiance et les sympathies de la population.
Je ne perdrai pas de vue ici que j’ai publié dans un volume intitulé : « Six mois de préfecture. » les principaux évènements de cette malheureuse et fatale époque.
Privé de l’appui de la presse, surtout du journal Le Conciliateur qui s’était fait remarquer par ses indignes bassesses vis-à-vis de l’empire, j’eus recours au journal l 'Echo de la Creuse , dirigé par un bon et digne républicain, Cornillon-Savary, qui sut toujours remplir avec scrupule et honneur sa noble mission de journaliste. Chaque fois en effet, que je dus m’adresser à la garde nationale, aux francstireurs et aux maires du département, son concours ne me fit jamais défaut. Cornillon-Savary était venu de Parispour continuer le journal de son beau-père, le digne Betoulle. Il nous apportait en même temps, le cœur et l’esprit de la société des typographes de Paris dont il avait été le président, société qui s’était fait remarquer sous tous les gouvernements par son amour pour le peuple, et ses tendances libé-
Mémoires dR léonard
raies.
Je me fais ici un devoir de publier les dernières lignes que Cornillon m'adressa, au moment où je quittai la préfecture. Il disait : « Nadaud n’a pas cru « devoir conserver ses fonctions, en présence de la « retraite de celui qui, pendant quatre mois, à force « de courage et d’indomptable énergie, a tenu haut et « ferme en province, le drapeau de la France. Cette «détermination honore notre préfet, et nous ne « pouvons qu’y applaudir, comme aux termes dignes « et fermes, par lesquels, il l’annonce à ses compa- « triotes trompés et peu reconnaissants. »
Je ne devais plus perdre de vue mon bon et sincère ami ; car, depuis cette date, chaque fois que j’eus à réclamer quelques services pour notre département et sa vaillante population, Cornillon n’a jamais manqué de me seconder. Il prit une bonne part à l’organisation du banquet qui eut lieu à Guéret en 1878, à l’occasion de l’anniversaire de la prise de la Bastille, avec l’aide et l’appui de deux bons et sincères Creusois, Adenis, agent-voyer, et Fillioux, membre de la société archéologique de notre département.
A cette occasion, je prononçai un assez long discours qui fut vivement applaudi.
Je disais que : « rien n’est plus de nature à tran- « quilliser la conscience d’un homme public, que « l’approbation qu’il reçoit de ses juges naturels. »
Ce banquet eut du retentissement dans le département où la population était si désireuse d’effacer les hontes que la réaction du 16 Mai nous avait infligées.
Cornillon s’intéressa beaucoup aussi à l’organisation de la conférence interdépartementale du canal
de jonction de la Garonne à la Loire, qui devait réellement desservir les véritables intérêts creusois.
C’est pour moi un devoir et une bien vive satisfaction, que d’avoir saisi cette occasion pour rendre hommage à cet honnête homme que j’aime et que j'estime bien sincèrement.
Voyage à Bordeaux
En quittant la préfecture, j’étais accablé de tristesse et d’un amer chagrin ; j’avais la conviction que l’assemblée réunie à Bordeaux, où j’avais été passer quelques semaines, allait disputer la République à la France ; j’étais à ce moment loin de croire que l’homme important de cette époque, M. Thiers, n’allait pas manœuvrer de manière à nous ramener les d’Orléans. C’est plein de cette crainte qui me déchirait lame, que je quittai Bordeaux pour me rendre dans mon village, où un incendie allumé par un homme criblé de dettes, avait détruit une de mes granges et les récoltes qu’elle contenait.
Ayant tourné et retourné autour de ces cendres fumantes, je me décidai à abattre les débris et à les relever. A peine étais-je à l’œuvre avec trois ouvriers de mon voisinage, que la nouvelle du succès de la population de Paris, sur les troupes qui restaient au gouvernement m’arriva.
Aucun doute ne pouvait s’élever dans mon esprit, mon devoir était tout tracé : voler au secours de la population de Paris. Subitement, je pris une voiture, j’ordonnai de me conduire avec mon secrétaire,
MÉMOIRES bE LÉONAÉb
Camille Barrère, à la gare de Vieilleville où j’avais l’intention de prendre le train. Un accident de voiture me retint alité pendant cinq jours àJanaillat, où tous les soins me lurent prodigués par une bonne et charmante femme, Madame Lunaud.
Arrivé à Paris, la première personne, chez laquelle je me rendis, ce fut chez mon ami Charles Delescluze. En me voyant, il me dit : « Vous arrivez trop tard, nos élections ont eu lieu ; tâchez néanmoins de nous rendre les services que vous pourrez. » On commença à s'occuper dans une réunion tenue avenue Victoria, de faire partir des émissaires dans les départements afin de créer une agitation destinée à influencer M. Thiers dans le sens de la République.
Je m’abouchai avec les rédacteurs du nouveau journal Le Réveil , puis, je publiai des articles dans lesquels je relatai, d’après des données historiques, les méfaits et les crimes qu’avaient eu à subir nos municipalités sous la monarchie et l’empire.
Cette publication, encourageante pour les défenseurs de la Commune, n’était pas de nature, je le sais bien, à désarmer nos implacables adversaires, mais je l'avoue, j’étais résolu à soutenir la Commune, si grande était ma crainte que l’assemblée de Versailles n’assassinât la République, ce qui aurait eu lieu immanquablement, si les départements n’eussent pas manifesté leur désir et leur opinion en envoyant un grand nombre de délégués auprès de M. Thiers pour le supplier de conserver la République à la France.
Enfin, ce bonheur, devait nous être réservé, et la noble population de Paris, qui avait eu à supporter les horreurs de deux sièges inoubliables qui l'avaient
cruellement affamée , reçut un jour la consolante nouvelle qu’elle allait être dotée d’un conseil municipal.
Nomination d’un conseil municipal
La satisfaction fut grande parmi la population parisienne.
Jamais aucune assemblée ne montra plus d’assiduité ni plus d’ardeur au travail, que le premier conseil municipal élu, qu’ait eu notre capitale. Le conseil avait à donner de l'essor aux affaires, remettre le travail en mouvement, relever des ruines nombreuses, et, en même temps, il était animé d’un grand désir de bien servir la République.
Un jour que je dînais chez Gambetta, avec Braleret, ce dernier nous apprit qu’il y avait un conseiller municipal à élire dans le XXe arrondissement. Alors Gambetta, en nous regardant nous dit : « Nadaud, voilà votre affaire. »
Après avoir été ainsi désigné, Cartigny, Gérard et Henri Passé, trois vieux républicains éprouvés, s’empressèrent de me présenter aux électeurs, dans une réunion du quartier du Père Lachaise ; puis, le 29 novembre 1871, je fus élu et j’allai prendre place sur les bancs du Luxembourg où siégeait le conseil.
Je devais tout naturellement me préoccuper de la crise du bâtiment, parce qu’alors, tout le monde se désolait et s’affligeait de la suspension presque générale de nos travaux de construction.
M’étant préoccupé de la question, je demandai dans
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la séance du 20 mai 1872, qu’on exonérât de tout impôt les maisons qui se commenceraient dans le cours de cette année. Ma proposition fut acceptée.
Depuis quelques mois, le conseil municipal était enclin à conserver les parties de l’Hôtel de Ville, les moins atteintes par l'incendie. J'allai examiner de très près ces ruines en compagnie de deux de mes collègues, Cantagrcl et Vauthier, deux architectes et quatre entrepreneurs de maçonnerie. A la suite de cette enquête, ces hommees compétents se rangèrent à mon opinion qui était de démolir de fond en comble l'ancien Hôtel de ville. Mon rapport reçut l’approbation du conseil. Les ruines de cet édifice disparurent pour être remplacées par le beau et grandios-e monument que Paris et les étrangers admirent tous les jours.
J’omets d’autres importants travaux auxquels je devais me livrer. Secondé par un conseil extrêmement laborieux, qui ne marchandait ni sa peine, ni son temps et mû moi-même par le grand désir que j’avais de vouloir atténuer cette immense crise, je fis un jour à mes collègues, la proposition d’élever une ville industrielle dans la plaine de Gennevilliers, pour que de ce point, on pût construire, en approfondissant la Seine, des docks et une gare qui rattacherait Paris à notre grand fleuve.
Le conseil prit en considération mon rapport ; malheureusement, on n’y a pas encore donné suite.
Mes occupations de conseiller municipal n’absorbaient pas tout mon temps ; au mois d’octobre 1872, j’ouvris une série de conférences à la salle d’Arras, sous la présidence d’un de mes collègues, Charles Floquet.
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Ma pensée fixe et bien arrêtée était, comme je l’ai déjà dit, d’attirerl’attention publique surl’industriedu bâtiment et sur la reprise du commerce de Paris. La démocratie n’était pas encore entrée dans cette période où il suffisait qu’un républicain déchire un autre républicain pour obtenir les sympathies du peuple. J’avais pris la peine de bien étudier les sujets que je me proposais de développer devant le public.
Autant il est puéril et ridicule à un homme de se vanter, autant il le serait de ne pas parler de ses succès, quand le public les reconnaît.
Dans la première conférence, les applaudissements unanimes d’une salle contenant environ deux mille personnes, couvrirent ma voix à différentes reprises et les Creusois, si nombreux dans ce quartier, qui ne m’avaient pas entendu depuis vingt ans ne furent pas des derniers à me féliciter et à me serrer la main.
Passant à grands traits sur différents sujets historiques, je commençai par leur montrer où la misère avait réduit les deux peuples anglais et français au commencement du siècle, et les moyens employés par nos deux aristocraties pour se débarrasser des meurt-de-faim.
Il y avait dans le code anglais cent vingt-trois cas de peine de mort. A celui qui dérobait un morceau de pain chez un boulanger, la mort.
A celui qui enlevait un agneau dans un champ ou coupait une aubépine, la mort.
On en vint à oublier les condamnés à mort dans les prisons, comme le prouva un membre du parlement, M. Benett, qui en trouva cent vingt-neuf, dans la seule prison de Newgate, en 1817.
Ü2 MÉMOIRES DE LÉOPUttb
La France, sous la vieille monarchie, n’était pas moins cruelle que l’Angleterre.
Pour sacrilège, brûlé vif ;
Pour régicide, écartelé ;
Pour vol de grand chemin, la roue ;
Pour les ouvriers en révolte, la roue ;
Pour les roturiers, la potence.
Dans la deuxième conférence, je fis connaître les principales luttes de la révolution du XVIe Siècle qui mirent fin à l’influence du papeen Angleterre et jeprésentai beaucoup d'autres considérations. Je m’écriai :
« Ce n’est pas la science qui manque aux gouvernements de nos jours, l’esprit court les rues ; il y en a autant dans le voisinage de la place Maubert que dans celui de la Chaussée d’Antin ; c’est plutôt l'amour de l’humanité. Le cœur s’est refroidi, nous n’aimons pas assez nos semblables : nous manquons de cette chaleur d’âme qui, comme l’a dit si éloquemment, La Boétie, inspire les grandes pensées. »
Je continuai pendant plusieurs mois, de quinzaine en quinzaine, à faire des conférences. A ce moment, Paris était en état de siège. Mais, M. Jules Simon qui était ministre ne me retira pas l’autorisation de continuer ces réunions.
Dans la troisième ou quatrième conférence, je traitai des questions de salaires.
Nos ouvriers creusois furent très étonnés d’apprendre que nos voisins leur fussent supérieurs et que le nombre d’heures qu’on exigeait d’eux, chaque jour, était plus grand, bien qu’ils gagnassent moins d’argent.
Puis, dans d’autres conférences, j’abordai des sujets d’un intérêt plus direct, plus immédiat, tels que
les importantes questions des caisses de retraites pour la vieillesse ; celles sur les sociétés de secours mutuels, la création des écoles d'apprentissage. Gomme les journaux avaient annoncé que Gambetta devait présider une de mes conférences au théâtre de Belleville, il y eut foule. Je l’avoue, je m’étais sérieusement préparé.
Plus de vingt députés, de nombreux journalistes et un certain nombre de conseillers municipaux vinrent m’entendre.
Dans ma péroraison, je disais : « Armons-nous de « courage, messieurs, et si ces grandes misères mo- « raies dont je viens de vous entretenir appellent de « notre part des sacrifices pécuniaires, ne nous lais- « sons pas arrêter par quelques millions ; tout ce qui « donne de la valeur à l’homme, en donne au pays ; « il y a donc nécessité et une nécessité absolue d'an- « nexer aux écoles primaires des ateliers d’appren- « tissage. »
Gambetta, comme président, prit ensuite la parole. Il fit l’éloge du langage de Martin Nadaud : « éloquence propre aux hommes qui se sont faits euxmêmes à travers les rudes épreuves de la vie. »... « Que faut-il conclure, dit le tribun, en présence d'un pareil esprit de solidarité ? C'est que la France se relèvera, c’est que la France sera sauvée par l’émancipation morale et intellectuelle de sa population. »
Mon élection en 1876
L’élection législative de 1876 remua le corps électoral dans toutes nos communes; ardente et passionnée lut cette lutte, prélude des funérailles de ces hommes qui s'appelaient de Broglie, Buffet et Fourtou qui avaient répété majestueusement qu’ils « voulaient mener la France, ou la faire passer par le trou d’une aiguille » , comme avait osé le dire avant eux lord Palmerston.
J’avais pour concurrents dans l’arrondissement de ■Bourganeuf, deux bonapartistes : l’un militant, M. Bonnin, et l’autre, bonapartiste honteux, M. Émile Coutisson.
Ce dernier, flatteur et cajoleur du peuple, aimait à dire aux électeurs : « Je voudrais bien voir la figure que fera notre maçon, quand il aura à se présenter à la tribune ou dans le cabinet d'un ministre. »
Alors, ses partisans, rien que de penser à mon ignorance, s'écriaient : « Vous avez bien raison ; on n’acquiert pas du jour au lendemain, les talents nécessaires pour faire un député. »
Enfin, il y a toujours eu des hommes qui ne dédaignent pas d’abaisser ceux qui les gênent pour se grandir eux-mêmes. Plus tard ce même Coutisson ne devait pourtant pas se montrer d’une éloquence bien entraînante lors de son passage à la Chambre.
Un homme bien connu dans notre arrondissement et d’une haute valeur, Léonce de Lavergnc, se jeta dans cette lutte, où les bonapartistes déployèrent tant d’acharnement. II disait aux électeurs : « Je ne partage pas toutes les opinionsde M. Nadaud, mais j’ho-
nore son caractère. »
La campagne se termina en ma faveur, mais à une assez faible majorité.
Élu député, dans la séance du 16 mai 1876, jedébutai à la tribune par un assez long discours, par lequel, d’accord avec M. Tirard, ministre du commerce, je demandai un crédit de 100.000 francs pour l’envoi de délégués ouvriers à Philadelphie afin qu’ils y étudient les produits et les richesses de l’exposition des États-Unis.
La Chambre vit partir avec satisfaction cette délégation d’ouvriers qui allait nous revenir avec des rapports et des études complètes sur les différentes industries de la grande république.
Dans une autre séance, celle du 21 mai, même année, la Chambre eut à discuter un emprunt considérable destiné à l'achèvement du boulevard Saint- Germain et à la construction de l’avenue de l'Opéra.
La lutte que j’entrepris à la tribune contre mon collègue Allai n-Targé, me valut les applaudissements d’un grand nombre de personnes. Je ne suivis pas mon adversaire sur le terrain où il avait placé la question : il trouvait que le budget de la ville, tel que venait de nous le laisser M. Haussmann, était déjà assez obéré et il concluait au refus de l’emprunt et par conséquent de toute entreprise de travaux publics.
Je traitai ce sujet à un autre point de vue, celui de l’assainissement des quartiers insalubres et de la démolition de plusieurs rues étroites et malsaines où la population s’étiolait de siècle en siècle.
J’avais à détruire un autre argument de mes adversaires; ils affirmaient que nos nouveaux travaux allaient attirer une nuée d’ouvriers de province
à Paris.
La réfutation de cette objection n'était pas difficile : « Savez-vous, leur disais-je, combien de maisons il y « a à construire dans l’avenue de l'Opéra ? Environ « soixante ou soixante-dix. Si vous admettez qu'une « vingtaine d'ouvriers y soient occupés à la fois, vous « aurez un chiffre de mille à quinze cents ouvriers, « ce qui n’est ni dangereux, ni menaçant pour la tran- « quillité de Paris. N’oubliez pas surtout, messieurs, « que les matériaux de construction : pierre, plâtre, « sable, brique, ardoise, nous viennent de province « et que vos ouvriers ont tant d’intérêt que ceux de « de Paris à la reprise générale des travaux du bâ- « timent. »
L’emprunt fut voté à une majorité considérable.
Jusque là les craintes de mes ennemis ne se justifiaient pas, puisque les ministres et la Chambre m’avaient parfaitement écouté.
Je combattis ensuite la proposition d'un de mes collègues qui demandait, pour le compte des manufacturiers du nord, l’abolition de l’article 9 de la loi de 1874, relative au travail des enfants dans les manufactures.
Mesure grave. Ces messieurs exigeaient que le système des relais qui accordait une demi-journée de repos aux enfants au-dessous de quinze ans pour leur permettre de fréquenter l’école primaire, fût rayé de cette importante loi.
Dans cette même séance du 25 juillet, un sujet bien différent devait venir en discussion devant la Chambre et contre lequel la population de Paris se montrait pleine d’une juste colère. Il fallait payer les places de chemin de fer pour se rendre à la campagne plus
cher, le dimanche que les autres jours de la semaine, et il en était de même pour les bateaux, sur tout le trajet de la Seine.
« Je ne veux rien dire de désagréable à la Chambre, « m’écriai-je, mais élever le prix de nos moyens de « circulation, les jours de fête, c'est blesser la conscien- « ce de tous les travailleurs. »
Lebruitayant couvert ma voix, j’ajoutai : «Je finirai, « messieurs, par croire qu’il n’entre pas dans vos in- « tentions de faire quelque chose d’utile et de prati- « que pour nos populations. »
Interrompu à nouveau, je répondis : « Vous vous « battez d’avoir des sentiments plus égalitaires que « les seigneurs anglais ; oui, je le reconnais, vous « avez ces qualités. Mais, quand on y fait appel, tout « change, et il n’y a plus rien. »
« Savez-vous ce que vous faites en n’encourageant « pas les promenades des ouvriers à la campagne, « pendant la journée du dimanche vous les poussez « au cabaret. »
— Une voix au centre : «Mais, c’est une interpcl- « lation que vous faites. »
— M. Nadaud : « J’explique ma pensée, on n’est « pas toujours court à volonté, je voudrais savoir « l’être.
« Tenez pour certain que les ouvriers qui aiment les « promenades à la campagne, n’aiment pas le cabaret. »
— « C’est très vrai, très bien ! très bien ! »
« Chaque fois que vous verrez un homme prendre « plaisir à ramasser des fleurs, àexaminer les créations « de la nature, soyez convaincus qu’il y a chez cet « homme un commencement de moralité. Cette mora- « lité, il l’apporte dans sa famille et c’est par ledéve-
« loppement de ces sentiments que vous ferez réellc- « ment un peuple tel qu’il doit être. »
— Très bien , ! très bien ! et applaudissements sur divers bancs.
A la fin de cette première session, je revins à Bourganeuf pour rendre compte à mes électeurs de mon mandat. J'eus la joie d’entendre dire à beaucoup de mes amis que je leur avais tenu beaucoup plus que je ne leur avais promis.
Pourquoi ne le dirais-je pas ? J’avais été humilié par mes adversaires politiques que leurs mauvaises passions, leur haine contre un simple ouvrier avaient aveuglés.
La lutte des 363 pour le triomphe de la République
Réélu à une grande majorité à la suite du succès décisif des 303 qui devait écraser pour toujours les Buffet, les Fourtou, les de Broglie et la coalition des ennemis de la République dans les rangs desquels s’était enrôlé M. Coutisson, me sentant raffermi par le corps électoral, je m’aperçus que la Chambre m’accordait une certaine confiance ; aussi je visais à éviter le plus possible les personnalités. Étudier, me fortifier, suivre le travail des commissions avec assiduité furent mes principales préoccupations.
Je me liai d’amitié avec le sous-bibliothécaire de la Chambre des députés, Pecqueur, un homme d’un très grand mérite, avec qui, je devais travailler avec assiduité.
Ancien secrétaire de Louis Blanc à la commission du Luxembourg, Pecqueur avait publié un livre d’éco' nomie politique qui avait été couronné par l'Académie; il me donna un vigoureux coup de main pour m'aider à préparer le premier discours que je devais prononcer sur les travaux publics. Ce premier discours était complet.
Je m’efforçai d’appeler l'attention de la Chambre sur des sujets très dignes d’elle.
Dans la séance du 1er décembre 1876, je suppliai le ministre de concéder des lots de travaux à des associations ouvrières. Je cherchai à démontrer à la Chambre que nous ne pourrions pas nous défendre de la concurrence que les nations étrangères faisaient à notre commerce avant d’avoir relevé notre marine marchande et fait de Paris un port de mer et avant aussi d’avoir achevé notre système de canalisation commencé, je crois, par Sully, et dont, à chaque génération, le développement s’est arrêté.
Je secondai également de mon mieux le grand projet de M. de Freycinet relatif à notre réseau de chemins de fer.
« Mais, messieurs, dis-je, je veux rendre immédiatement justice à la commission du budget et à sou honorable rapporteur, M. Sadi Carnot qui n’a pas hésité à accepter les crédits demandés et à accorder des allocations prévues au chapitre du budget.
« Ces crédits s’élèvent à plus d’un milliard ; ce chiffre est beau à constater, car si nous voulons détruire à tout jamais les espérances des ennemis de de la république, nous ne pouvons le faire qu’en imprimantau travail national, un grand et prodigieux élan.
« Je dis et je soutiens que la Chambre ne doit pas oublier que le budget des travaux publics est le budget des pauvres.
« Je demandai une augmention de salaires au profit de nos ingénieurs et de nos conducteurs des ponts et chaussées de 4e et 5° classe, et de nos cantonniers. »
Les journaux applaudirent à mon langage, quelques-uns exagérèrent même mes qualités d'ouvrier et d’orateur ; tout bas je n’en étais pas fâché.
Dans cette même séance du 2 décembre 1876, je remontai une seconde fois à la tribune. Il s’agissait d’organiser tout un système de sociétés coopératives, comme l’avait demandé M. Laroche-Joubert, par une proposition. Ce ne fut pas le principe que je devais combattre, mais le moyen indiqué par mon collègue, ci A mon avis, dis-je à la Chambre, la réglementation de notre collègue est inutile, la liberté nous suffit, comme elle suffit aux Anglais qui voient prospérer ces sociétés depuis vingt-cinq ans qu’ils ont songé à y avoir recours. »
Discours divers
Mon intervention dans les discussions
Prenant goût de plus en plus à mes occupations parlementaires et me sentant encouragé par des collègues bienveillants, je demandai à la Chambre que l’on reprît l'enquête sur le régime des prisons, à laquelle s’était livrée l’Assemblée constituante qui nous avait précédés. C'était le digne Pecqueur, homme de tant de cœur et d’une conscience si pure, qui
m'avait conseillé d’étudier cette question. Il ajoutait : « Vous vous devez, vous, enfant du peuple, à ceux qui sont tombés et qui n’ont plus ni les moyens, ni la volonté de sortir de l’abîme de misères où ils se trouvent plongés. »
C'était une question qu’il me paraissait bien difficile de faire aboutir. Cependant, en y réfléchissant, il me semblait que mes sentiments et mon cœur devaient me faciliter cette tâche.
Un jour, je lisais attentivement un discours de M. Bardoux, ancien ministre, aujourd’hui sénateur. L’énumération qu’il nous avait faite de l'augmentation de la criminalité en France me fit frémir de honte; car, selon lui, la proportion avait plus que doublé et triplé, dans ces derniers temps. D’un autre côté, M. l’avocat général de la cour de Paris m’avait appris que le nombre des prisonniers qui avait été de 4.300, en 1830, s’était élevé , à cette époque, à 58.400 ; c’est à dire qu’il était devenu 13 ou 14 fois plus élevé.
Ému par un si lamentable tableau, je devinai bientôt que je ne pouvais plus me baser sur l’enquête précédente ; l'idée me vint de demander à M. le Ministre, l’autorisation de visiter nos prisons, ce qui me fut aussitôt accordé. Je me rendis d’abord à la Petite Roquette ; un employé complaisant, qui avait reçu du directeur, l’ordre de m’accompagner, m’ouvrit l’une après l’autre les cellules où étaient enfermés de jeunes enfants qui étaient occupés à des tours et façonnaient divers petits objets. J’avoue qu’en les questionnant sur les différentes causes qui avaient amené leur arrestation, je ne tardai pas à m’apercevoir que ces malheureux enfants étaient presque tous
MÉMOIRES DK LÉONARD
de fieffés petits menteurs. Je sortis de là pour me rendre à la grande Roquette; puis, je visitai les prisons de la Santé, de Poissy, de Melun, sans avoir appris grand’chose ; mais, je me sentis gagner par la commisération et je résolus de me rendre utile à ces malheureux en réparant les torts que la société avait pu avoir contre eux.
Enfin, je portai à la tribune, le fruit de mes études et de mes recherches, dans la séance du 10 février 1878.
« Quel est le ressort, demandai-je, que nous devons « faire mouvoir pour arrêter cet effrayant accrois- « sement du nombre des délits et des crimes ?
« Il faut, à mon avis, que cette Chambre s'adresse « au public, qu’elle s’inspire de cettepensée, quenous « sommes presque le dernier des peuples civilisés au « point de vue du régime pénitentiaire.
« 11 est réellement honteux pour nous de savoir que « les sociétés de patronage n’existent que de nom, « bien que futilité en ait été reconnue sous tous les « gouvernements depuis la Restauration.
. « Il faut pourtant faire revivre ces sociétés tuté- « laires, car si nous abandonnons les prisonniers « libérés à leur sortie de prison, tout le bien que nous « aurons pu leur faire sous clé sortira rapidement « de leur cœur et ils songeront à recommencer leurs « méfaits. »
Après avoir fait l’énumération de toutes les sociétés philanthropiques fondées en Angleterre et avoir signalé tous les bienfaits moraux résultant de ces sociétés, je m’élevai avec vigueur contre l’organisation du travail dans nos prisons, qui était dans les mains de quelques exploiteurs, qui rongeaient l’État aussi bien que les malheureux condamnés.
« G’estsurtoutpourrenfanceque nousdevons fonder « de bonnes et utiles institutions. Si nous manquions « à cette noble mission, nous ne mériterions pas « qu'on nous désignât pour être les législateurs de ce « grand pays qui s’appelle la France. » Applaudissements.
Dans ce même intervalle, je harcelai le président de la Chambre pour qu’il mît à l’ordre du jour ma proposition sur les écoles manuelles d’apprentissage.
A ce propos, une discussion s’engagea entre M. Tirard, ministre du commerce, et moi. Puis, dans la séance du 9 septembre 1878, pour stimuler le zèle et l’ardeur de la Chambre, je prouvai à mes collègues qu’ils auraient tort de fermer les yeux sur cet enseignement suivi avec tant de soin, en Angleterre et en Allemagne. « Jugez-en, messieurs, tandisquc nous « commençons par conduire nos petits enfants dans « des salles d’asile au milieu d’un air presque fétide, « mais toujours malsain, les Allemands ont créé de « vastes cours, des jardins où il y a des Heurs d’un « côté et de l’autre des outils. On apprend à ces en- « fants les noms de ces outils ; ils connaissent non « seulement leurs noms mais ils savent s’en servir.
«Est-ce que nous resterons stationnaires ? Est-ce « que dans l’Europe entière nous serons à peu près « les seuls à faire exception ? — Ce serait pour nous « une honte. J’ai la conviction profonde, et je voudrais « la faire partager par la Chambre, que cette question «est la plus importante que les jeunes gens de la « fin de ce siècle auront à résoudre. »
La Chambre envoya à sa commission, cette proposition qui devait être réalisée plus tard par un ministre qui a été bien injustement calomnié, Jules
MÉMOIRES DE djjOtiAttD
Ferry.
MM. René Brice et Dugué de la Fauconnerie voulurent ensuite supprimer le droit des pauvres sur les recettes des théâtres ; cette mesure allait surtout diminuer assez considérablement le budget de l’assistance publique. La Chambre comprit, et elle rejeta la proposition de nos deux collègues.
Un autre député, M. Frébaut s’opposait à ce qu’on démolit les bâtiments de l’exposition au Chain p-de- Mars et à l’Élysée. Je m’y opposai et j’eus aussi gain de cause.
Il y avait à abroger un décret de 1850 qui avait retiré aux conseils de prud’hommes la nomination de leurs présidents. Une première fois, le Sénat avait repoussé cette proposition.
La question revint devant la Chambre et passa de nouveau dans les commissions ; nommé rapporteur, je me livrai à une assez longue étude. Ayant demandé l'urgence, elle fut acceptée et la Chambre vota l’abrogation de cette vieille relique de l’empire ; dès lors, les conseils de prud’hommes furent régis par le droit commun.
Puis, à propos des travaux du nouvel Hôtel des Postes, le bonapartiste Haentjens, attaqua ce projet comme entraînant des dépenses trop considérables, je ne manquai pas de me lancer à la tribune, mû par deux considérations : en premier lieu, assainir ce quartier déjà assez encombré par l’église S t-Eustache, et, en second lieu, donner du travail aux ouvriers.
Mais une question épineuse et dure à enlever ce fut celle qui avait pour but de diminuer les heures de travail de la journée des ouvriers. Je procédai avec beaucoup de ménagement, vu l’opposition que
mÉmôires de l^onarü
je pressentais.
Je fus bien inspiré; car, un de nos collègues, M. Marcel Barthe, vieux républicain de 1848, fit une charge à fond pour faire repousser par la Chambre, ma proposition. Il réveilla toutes les rancunes qui pouvaient exister dans l’esprit de la Chambre par le souvenir des discours injustement critiqués que Louis Blanc avait prononcés au Luxembourg sur cette question. Il n’oublia pas de faire revivre les intempérances du langage tenu par les ouvriers pendant la période des ateliers nationaux et dans beaucoup d’autres circonstances.
Je lui répondis par un très long discours qui se trouva tout naturellement inséré à l 'Officiel de la séance du 10 février 1878 :
« Ne portez pas, mon collègue, lui dis-je, ladiscus- « sion sur ce terrain, en réveillant de vieilles rancunes, « dontdoitpeuse souvenir cette chambre ; car, comme « vous, je suis un homme de 1848. Je vais vous dire « de suite ce qui me préoccupe : c’est d’alléger les « peines, la souffrance imposées à notre population « par une journée démoralisante et écrasante d’heures « de travail ; il semblerait, cher collègue, que nos « usiniers, nos manufacturiers ne peuvent lutter qu’à « la condition de tenir nos ouvriers à l’attache comme « des esclaves, du soleil levant au soleil couchant.
« Votre erreur est grande, cher collègue, ce sont « précisément les deux nations où la journée de travail « est la plus courte, l’Angleterre et les États-Unis, qui « nous font la plus sérieuse et la plus dangereuse « concurrence. »
Nous devions revenir plus tard sur cette question, carelle devait faire la navette, du Sénat à la Chambre,
pendant bien des années, pour se terminer d’une façon qui fait plutôt honte à nos sénateurs et à nos députés quelle ne leur fait honneur. En effet, la loi qui fixe lajournée à onze heures de travail me paraît souverainement injuste.
Je ne me lassai pas. Je m’étais promis si souvent, pendant mes années d’exil, de ne jamais oublier la triste condition du peuple, que jamais je ne passais le moindre instant sans songer à l’accomplissement de mes devoirs ; autrement j’avais du remords et il me semblait que je ne gagnais pas l’argent qu'on me donnait. Aussi, je me hâtai de déposer un projet de loi pour la création d’une caisse nationale de retraites pour la vieillesse.
D’accord avec Charles Floquet, AmédéeLefaure, Clémenceau et d’autres de mes collègues, je fis cette proposition dans la séance du li Décembre 1879. Dans le libellé, je disais: «La question ouvrière envisagée sous toutes ses formes, intéresse non seulement les travailleurs manuels de l’industrie et de l’agriculture ; mais encore la nation entière. » J’ajoutais qu’un regard, tant soit peu attentif, sur le sort des classes ouvières, démontre que, s’il est vrai qu’un certain nombre de travailleurs habiles et robustes réussissent, à force de privations de tous genres, à se mettre à l’abri des malheurs et des infirmités de la vieillesse, il n’en est pas moins exact d’affirmer que la très grande majorité de nos concitoyens en est réduite à avoir recours à l’assistance publique et à demander le pain de l'aumône, sur leurs vieux jours.
Ainsi, dès que la Chambre eût envoyé ce projet de loi, devant une commission composée de MM. Bertolon, Paul Casimir-Périer, Guyot, du Rhône,
Maze, plusieurs autres de nos collègues et moi nous nous empressâmes d'adresser un projet d'enquête à la presse, aux industriels et aux sociétés ouvrières. Cette enquête ne fit que nous confirmer l’utilité et l’importance de notre projet de loi ; mes collègues me firent l’honneur de me désigner pour être leur rapporteur ; j’avoue que je m’efforçai de me rendre digne d’un travail qui me tenait beaucoup à cœur.
Sachant que les luttes du passé devaient servir d'exemple à l’avenir, je crus devoir remonter à l’origine des sociétés de secours mutuels, qui existaient autrefois chez les juifs, chez des Grecs et chez les Romains, ainsi qu’à celle des corporations qui subsistèrent en France jusqu'en 1789.
Dans ce long rapport, après avoir parlé des louables efforts de la Convention nationale, il me fut facile de prouver que l’idée d’une caisse nationale de retraites naquit sous l’influence des évènements de notre Révolution de 1848. 11 y eut à cette époque de sérieuses tentatives qui ne réussirent pas ; ce ne fut ni le désir ni la volonté qui manquaient aux représentants de notre seconde République ; mais, tiraillés en toussens par la conduite infâme d’un gouvernement astucieux et fourbe, la Chambre n’eut bientôt plus aucune orientation durable et suivie.
Voilà pourquoi ce fut à nous qu’incomba cette grande mission de doter la France de cette bonne loi qui régit aujourd’hui les sociétés de secours mutuels et qui tend de plus en plus à sortir la population, de la misère et de la dégradation morale où la royauté et les prêtres l'avaient plongée.
A la suite de tousces discourset deceslongs rapports pleins de faits historiques que je livrai la Chambre,
MÉMOIRES DE LÉONARÜ
mes collègues comprirent bien que j’avais utilisé mes années d’exil pour augmenter mon petit bagage littéraire. Je pris en même temps parmi eux un peu d’ascendant.
Je sentais en effet aux conversations auxquelles je me mêlais avec mes collègues, que mes relations devenaient plus faciles et plus agréables.
Un jour, j'entendis murmurer dans les couloirs de la Chambre un certain bruit : il était question de me nommer questeur de la Chambre, mais comme je n’avais fait la moindre démarche auprès de mes collègues pas plus que je n’en fis jamais pendant les huit années que je devais occuper cette honorifique fonction, je restais incrédule.
Enfin, parle plus surprenant hasard, mes protecteurs devaient être les employés de la Chambre, les huissiers et les collets rouges, ainsi qu’on désigne tout le personnel.
Les rapports des députés avec les employés sont constants ; chacun d’eux a son garçon de vestiaire ; ils se voient soit en arrivant à la Chambre, soit en partant.
Alors l’employé disait en riant et d’une manière respectueuse : « Vous avez un questeur à nommer ; nous voudrions bien voir arriver à ce poste, Martin Nadaud, nous l’aimons tous beaucoup. »
Qu’avais-je fait à ces braves et dignes serviteurs ? — Rien, absolument rien, sinon que je ne passais pas à côté d’eux sans les saluer ou tenir avec certains des conversations familières. Mais, ils n’ignoraient pas que je sortais de leur classe et qu’ils n’avaient jamais découvert en moi le moindre degré d’orgueil ou de vanité.
Il est vrai qu'une fois mon nom mis en avant, mes collègues me prouvèrent que j’avais parmi eux de bonnes et sérieuses sympathies.
L’Exposition de 1878
Pendant les années qui suivirent les désastres de la guerre de 1870 et les luttes néfastes des hommes du 16 mai qui menaçaient toujours de livrer la République aux partisans des anciennes dynasties, ces querelles réitérées avaient par leur bruit et leur animation, étourdi et comme paralysé la France. Du travail, du grand mouvement d’affaires nécessaire à l’existence d'un peuple, il en était à peine question. Cependant, un jour, le président de la République, l'homme des réactionnaires, de Mac-Mahon, qui ne fut heureusement pas de leur acabit, se rendit au tribunal de commerce, rue de Lutèce. Là, bien que soldat, il parla le langage des affaires. L’effet de sa parole fut grand et comme prodigieux. Trois ou quatre journalistes, Émile de Girardin en tète, osèrent parler de l’ouverture d'une exposition pour 1878. On ne tarda pas à discuter l'emplacement du terrain où elle pourrait avoir lieu, et finalement, on choisit le Champs de Mars et le Trocadéro.
La Chambre des députés se décida alors à nommer une commission dont j’eus l’honneur de faire partie ; mais il n’y eut pas d'entendement possible. A la deuxième réunion, on fit valoir que les travaux étaient trop importants pour que nous puissions être en mesure d'ouvrir l'exposition au 1er mai 1878,
Ingénieurs et architectes furent consultés, mais n'osèrent pas prendre un engagement précis, tant les travaux en sous-sol leur paraissaient d'une importance plus considérables que ceux en élévation.
Un seul homme était bien décidé à aller de l'avant et à se mettre de suite au travail : c’était le ministre du commerce, M. Teysserenc de Bord ; je me ralliai à son opinion avec tant d'ardeur et d’animation que plusieurs membres de la commission, revinrent sur leur premier vote.
J’avais prouvé par un langage pratique, appuyé par de nombreux exemples que la chose était possible. J’ajoutai : « Que vos architectes, Monsieur le ministre, fassent des lots, puis, mettez-les en adjudication, avec condition expresse que les entrepreneurs s’engageront cà vous livrer leurs travaux au jour que vous leur fixerez. »
La commission décida de soumettre cette question aux Chambres. L'opposition que nous firent les bonapartistes et les orléanistes fut vive et môme tumultueuse.
Dans la séance du Ie'' avril 1878, je prononçai un discours plus hardi que correct parce que, à propos des dépenses que les travaux devaient nécessiter, un bonapartiste, au nom de ses amis, demandait que les ministres fussent mis dans l’obligation de montrer leurs livres de dépenses à la Chambre.
« Je ne crois pas, messieurs, dis-je, que cela soit « bien digne du parlement ; je ne veux pas apporter « à cette tribune un esprit de défiance, car chacun « sait que la moralité et l’honnêteté de nos ministres « est hors de toute atteinte. »
Je ne sais plus à quel propos le ministre Teysse-
penc de Bord eut à m’écrire, toujours est-il que dans cette lettre, il me remercia du vigoureux coup de main que je lui avais donné. Il alla plus loin ; chaque fois qu’il me rencontrait, il me disait qu’assurément notre exposition aurait été retardée de plus d’une année sans mon vigilant concours.
Inauguration du chemin de fer de Bourganeuf à Visilleville
Cette fatale assemblée nationale, qui a voté la constitution qui nous régit encore, d’une manière assez déplorable, comprit pourtant la nécessité de doter tous nos chefs-lieux d'arrondissement d’un chemin de fer.
Naturellement, Bourganeuf devait avoir le sien. A ce propos, il s'éleva au sujet de remplacement de notre gare, entre un petit clan de propriétaires, à la tète duquel se trouvait M. Delage, propriétaire de Rigour, et le reste de la population, un différend assez difficile à trancher. On en était venu à se demander si les intérêts de notre population allaient être sacrifiés à une poignée d’intrigants sans loyauté et sans pudeur.
Dès que le maire de la ville et le conseil municipal virent que, grâce aux manœuvres adroites et aux démarches persistantes des principaux inléressés, lagare allait être érigée dans le trou de Rigour, à plus de deux mille mètres du centre de la ville, les habitants et la municipalité commencèrent à se lamenter et à agir ; on n’entendit plus qu’un cri d’indignation qui fut
bientôt partagé par les habitants des principales communes de l’arrondissement.
A qui ces messieurs devaient-ils adresser leurs protestations si ce n’est àleur député ? Naturellement, j'ouvris les yeux à mon tour. J’avais alors pour ami intime, le maire de Bosmoreau, Durand. Il m’écrivit à Paris, une lettre qui ne me permettait pas de rester spectateur indifférent dans cette lutte où les intérêts de Bourganeuf étaient en jeu.
Durand disait : « Le tracé Delage sacrifie les mines de Bosmoreau, tout aussi bien que les intérêts réels de notre ville. »
Au lieu de répondre à mon ami, je m’empressai de quitter Paris pour venir sur les lieux. Dès que j’eus parcouru attentivement la ligne, je m’en retournai à Paris et je me présentai avec un double plan chez le directeur des chemins de l’État. Notre conversation ne me satisfit pas ; les lettres que je recevais de Bourganeuf m’annonçaient d’autre part, que le travail des sondes se continuait vers Rigour.
Que faire ? je demandai aussitôt une audience au ministre des travaux publics qui était alors M. Varroi. Il me convoqua dans son cabinet, en présence du directeur des chemins de fer de l’État et de deux autres ingénieurs. Aux questions posées par le ministre, ces messieurs ne soutinrent que mollement leur projet, mais ils ne l’abandonnèrent pas. Je sortis du cabinet du ministre pourpre de colère et plein d’une vive indignation ; mais, ayant demandé une deuxième audience, le ministre m’apprit qu’il avait nommé un nouvel ingénieur, M. Daigremont, et qu’il attendait de lui une seconde étude. Le ministre pe tarda pas à la recevoir et dans cette étude l’ingé-
nieur lui annonçait qu’il avait modifié le premier tracé et qu'il plaçait la gare de Bourganeuf au centre de notre ville.
Je fis aussitôt connaître cette heureuse nouvelle à nos amis et à la population.
Nos commerçants surtout venaient d’échapper à une combinaison qui aurait été désastreuse pour eux, attendu que la gare se trouvant très éloignée, cela leur aurait occasionné des Irais de transport plus grands et une perte réelle dans leurs affaires.
De plus, comme nous sommesen un pays d'agriculture et d’élevage, nos campagnards et les marchands n’auraient pas eu la gare à proximité pour embarquer leurs produits, ce qui aurait encore été préjudiciable au commerce local.
L'inauguration du chemin de fer fut une fête magnifique dont on se souvient encore dans notre ville; il y eut un banquet à la fin duquel furent prononcés plusieurs discours. En somme, pendant cette journée, j’eus ma bonne part des compliments et des ovations du public.
J’ai également été assez heureux de faire voter par la Chambre des députés, lalignede Bourganeuf à Fclletin, mais je suis sorti trop tôt de la vie politique pour m’attacher à son exécution avec toute l’énergie et laténacité qu’il aurait fallu lui donner, mais j’espère toujours que tôt ou tard nous verrons réaliser ce projet; car il n’est pas possible qu'on abandonne ainsi une ligne dont l’ancien ministre des travaux publics, M. de Freycinet, est venu dire dans notre commission : « Qu’il la considérait comme très importante dans son système général de chemins de fer. »
A ce propos, je me souviens qu’étant allé présenter
mes civilités ;'i M. de Freycinet, après mon échec électoral, il me dit qu’il n'oublierait jamais que j’avais été parmi les premiers députés qui avaient accepté et défendu son grand projet de travaux publics. Il me rappela de nouveau l'importance de la ligne de Bourganeuf à Felletin ainsi que de tout l’ensemble de son projet.
En effet, dans la séance du 23 février 1881, je disais :
« Si ma mémoire m’est fidèle, il y a longtemps « déjà que l’on dit que les projets de M. de Freycinet « ne seront pas exécutés.
« Nous avons pour devoir de montrer au pays que « nous sommes décidés à exécuter les chemins de fer « que nous avons votés et, puisqu’il y a aujourd’hui « un projet à l’ordre du jour, votons-le, et nous en « voterons d’autres demain. Il faut que les projets de « M. de Freycinet s’accomplissent, il faut que l’on « puisse dire partout : la République a tenu parole « au peuple, elle a fait de grands travaux et achevé « en 7 ou 8 ans ce que l’empire n’a pu faire en 20 « années. » Très bien ! Très bien! à gauche. Exclamations à droite.
Le ministre avait donc, je crois, raison de me dire que j’avais déployé de l'énergie et de l'activité pour soutenir le réseau qu’il proposait.
Il me semble que depuis on aurait dû s’occuper davantage de la ligne si importante qui doit relier Bourganeuf à Felletin, et dont on n'a pas reparlé depuis si longtemps.
La suppression du mur d’enceinte de Paris
Dans le cours des années que j’ai passées dans nos différentes assemblées, ma pensée dominante comme ma plus importante préoccupation a été de viser aux moyens d’encourager et de développer le plus possible l'industrie du bâtiment ; mais de toutes les tentatives que j’ai pu faire dans ce sens, je place au premier rang deux de mes propositions dont l’initiative m’appartient entièrement. La première est ancienne, elle date de 1849, époque à laquelle je demandai des modifications à la loi du 3 mai 1841 sur l’expropriation publique.
Cette proposition reprise par les bonapartistes suggéra à Louis-Napoléon son décret du 20 février 1852, décret qui lui permit, en l’appliquant à sa façon, de bouleverser la capitale au gré de M. Haussmann, sans trop faire crier les Parisiens. On sait ce qui eut lieu ensuite : démolitions et reconstructions incessantes pendantprès de vingt ans. Pourquoi n'avait-on pas gardé ma proposition de loi ? — parce que j'appartenais à l’extrême-gauche. Mais, malgré mes opinions, des journaux bien éclairés soutinrent en 1854; et un peu plus tard, en 1862, que ma proposition avait déterminé un grand mouvement d’affaires.
J'eus lieu, malgré cela, de me montrer satisfait; le travail auquel j’avais songé a été exécuté.
Ensuite, je demandai par un second projet de loi du 24 juillet 1882, que la Chambre voulut bien abroger *o décret de 1840 qui avait établi la zone militaire qui enfermait Paris dans un cercle de plus d'un million de mètres carrés de terrain improductif et inoccupé.
Dos entrepreneurs et des propriétaires vinrent, un matin, chez moi, pour me demander de présenter à la Chambre un projet de loi qui devait rendre toute l'étendue de cette zone, libre de toute entrave, et prête à recevoir des constructions. Nous ne nous fîmes pas d’illusions, nous savions que nous allions avoir pour adversaire acharné, l’état major militaire; néanmoins, on finit par se dire que ces messieurs produiraient leur défense et que les députés ne manqueraient pas de soutenir la leur.
En déposant ma proposition, je disais: « Nous n’ignorons pas, messieurs, que le projet de loi que nous soumettons à vos délibérations ne soulève des critiques de plus d’un genre. On ne manquera pas de faire valoir que cette muraille est nécessaire en cas de guerre pour la défense de Paris.
« Je me contenterai de vous soumettre l’opinion du grand Carnot, qui, au moment où il organisait la victoire, se souciait peu de la défense des capitales ; voici la réponse qu’il fit à l’empereur Napoléon qui l’avait consulté, en 1815, sur les moyens de fortifier Paris :
« Il vous faut, dit-il, deux cents millions, trois ans « de travaux; puis, soixante mille hommes prendront « Paris en vingt-quatre heures. » Telle avait été aussi sur cette défense, l’avis du maréchal de Saxe et de Napoléon lui-même: «Toute armée qui s'enferme, « disait-il, est perdue pour la victoire ; elle est forcée, « un jour donné, par la famine. »
« Ne perdons pas de vue, messieurs, disais-je, que l’enceinte seule couvre une bande de cent quarantedeux mètres de largeur, sur une circonférence de 33.165 mètres de long ; ce qui fait une superficie
MEMOlKfeS DE LÉON A il b 4.37
de 4.709.430 mètres carrés ; en outre, l'espace occupé par la servitude militaire a 250 mètres de large sur une circonférence de même longueur. Elle comprend donc une étendue de terre de 8.291.250 mètres carrés. »
II y avait là de quoi faire réfléchir les députés sur l’inutilité de cette zone. Il n’y eut pourtant pas de vote ni à la commission, ni à la Chambre ; mais peu à peu l'opinion publique s’occupa avec ardeur de la question, enfin des propriétaires plus hardis que les autres construisirent de nombreuses maisons à leurs risques et périls, sans craindre qu’un jour on se trouvât dans la nécessité d’abattre ces maisons; et, depuis, Paris s’étend toujours de plus en plus.
C’est donc avec raison que je me flatte d’avoir été le premier à prendre l’initiative de ce grand mouvement de construction qui a créé peu à peu de petites villes autour delà grande.
Des logements insalubres
Dès la première année de mon élection, en 1849, je m’étais occupé de cette question morale et humanitaire des logements insalubres, comme on peut le voir à V Officiel du 7 octobre de la même année et du 8 août 1850. Je fus très heureux de reprendre cette idée, à la date du 31 janvier 1882, toujours affecté de la négligence des pouvoirs publics.
A cette époque, j’avais vu de près les taudis de Londres aussi bien que ceux de Paris ; en outre, je venais de passer six ans au conseil municipal de Paris, et, comme chacun de mes collègues, j’étais
allé de quartier en quartier pour étudier les rapports que la loi de 1850, sur ce même sujet, nous avait obligés de l'aire. Malheureusement cette loi ne nous autorisait pas à pénétrer dans l'intérieur des maisons, pas plus que dans les manufactures ni les usines, ce à quoi visait ma nouvelle proposition.
Le rapport que je fus chargé de faire à la Chambre au nom de la commission, dénonçait des abus qui avaient fini par engendrer des maladies scrofuleuses dans ces tristes et lugubres habitations. Comme l’avait déjà très justement déclaré le rapporteur de la loi de 1850, M. deRiancey qui s’était exprimé ainsi : « L'air « vicié et corrompu qui séjourne dans ces misérables « logis finit toujours par créer des maladies spéciales, « causant souvent une mortalité effrayante. » J’ajoutai : « N’est-il pas de toute nécessité, Mes- « sieurs, que les pouvoirs républicains interviennent « pour améliorer un état de choses aussi lamentable « et aussi révoltant ? » Je continuai : « Agissons avec « vigueur, messieurs, l’humanité nous le commande « et l'intérêt bien compris de notre pays nous en « fait un sérieux et important devoir. »
Je me rappelle qu’à ce moment, des collègues de la droite me disaient en riant : « Il est heureux qu’il n’y ait pas dans votre parti, beaucoup de députés comme vous, vous feriez aimer la république. »
Ce compliment je ne l’acceptai pas ; je ne le méritais pas seul ; car, sur ce point, ma mémoire est fidèle, j’ai toujours vu le parti républicain, dans toutes ses nuances, brûlant du plus vif désir d’améliorer la condition morale et physique du peuple.
Comme l’adoption de mon rapport se traînait devant la Chambre, de session en session, pris d’une
MÉM01RËS DË LÉONARD
juste indignation, le3 août 1884, je prononçai quelques paroles qui firent taire ceux qui m'interrompaient. Je commençai par dire à la Chambre qu’il me venait à l'esprit une bien triste pensée. — « Parlez, parlez. » — « Je crois que l’apparition du choléra dans notre vieille Europe, au lieu d’avoir été un malheur a été au contraire, un grand bienfait; sans le choléra, en France, comme à Londres, je doute que les pouvoirs publics eussent jamais songé à porter la pioche dans les quartiers pauvres.
« C’est la peur que les quartiers riches fussent atteints à leur tour par le choléra, qui nous a valu un commencement d’intervention du législateur. »
Proposition sur les portes et fenêtres
Continuant sur ce même sujet, je déposai, d’accord avec mon collègue, M. Vacher, une proposition tendant à supprimer l’impôt des portes et fenêtres, et, pour émouvoir la Chambre, je lui apprenais que nous avions en France 21.270 maisons sans la moindre ouverture, où l’air et la lumière n'arrivaient dans ces misérables habitations que par les portes ou par un trou pratiqué dans ces portes, et que nous avions encore 186.436 autres cabanes avec deux petites croisées, ce qui permettait à peine aux habitants de respirer et de vivre. O dérision ! Pour échapper à l’impôt, on diminuait le plus possible le nombre d’ouvertures qui étaient nécessaires à une bonne aération et aux soins hygiéniques des familles.
Ceux qui prendront la peine de consulter les jour-
mÉmoirës bÈ léoMard
naux et de lire les écrits du temps verront que nous ne négligions aucune des réformeséconomiques et sociales qui étaient de nature à élever le moral de nos populations et à leur apprendre à aimer la république. Aussi, lorsque j’ai vu un député de la Creuse, M. Émile Cornudet, s'acharner à faire disparaître l’impôt des portes et fenêtres, je lui ai toujours donné mon approbation la plus sincère.
Les ouvriers des ports et des ateliers d'Indret
Les ouvriers des ports et des ateliers de l’État à Indret, apprenant par la voie des journaux qu’ils avaient à la Chambre des défenseurs résolus et convaincus, m’écrivirent pour me demander si je voulais défendre, à la Chambre, leurs droits méconnus par leur administration. Il y avait une si grande sincérité dans leurs réclamations que je n'hésitai pas à les défendre à la tribune, ce qui eut lieu dans la séance du Ie1' décembre 1882.
Les logements manquaient à Indret et ailleurs, ce qui mettait les ouvriers dans la nécessité de faire, soir et matin, un trajet de quatre ou cinq kilomètres, et, par conséquent, il fallait qu’ils se lèvent à trois ou quatre heures du matin pour ne rentrer qu’à neuf heures du soir. Aussi réclamaient-ils avec ardeur de ne commencer leurs journées qu’à six heures du matin et de la terminer à six heures du soir.
Comme je savais que les ouvriers de l’arsenal de Woolwich, comme ceux des États-Unis, n’entraient dans leurs chantiers qu’à sept heures du matin pour
MEMOIRkS DÉ LÉONARD
le quittera cinq heures et demie, j’embarrassai beaucoup le ministre de la marine qui put difficilement me donner de bonnes raisons. J’ajoutai : « Nos travailleurs sont plutôt victimes de nos règlements intérieurs que de nos lois. Agissez sur ce point, M. le ministre, vous êtes en droit de le faire. Et pourquoi hésiteriez-vous? la république ne saurait tenir les ouvriers à l’attache comme la monarchie qui n’avait aucun souci de leur sort.
« Votre prédécesseur était entré dans cette voie ; faites un pas de plus, le devoir comme l'équité vous le prescrivent. »
Alors, comme ces dignes ouvriers m’avaient appris qu'il y avait quantité de terrain convenable pour la construction de petites maisonnettes, j’ajoutai :
« Pourquoi ne ferait-on pas à Indret ce qu'ont fait à Mulhouse de bons et dévoués citoyens. TIélas ! cette grande ville manufacturière ne nous appartient plus; mais ce n’est pas une raison pour ne pas y jeter un regard. »
M. le ministre de la marine me répondit que son administration ne demanderait pas mieux que de construire des cités ouvrières, qu’elle y gagnerait deux choses : une augmentation de bien-être pour les ouvriers et une augmentation aussi de travail productif ; mais qu’elle était arrêtée par la dépense.
— « Que vous faut-il ? une augmentation dans le budget, de 100.000 francs, au chapitre concernant les salaires des ouvriers ? »
Des applaudissements couvrirent ma voix ; mais le ministre des finances invoqua aussitôt la pénurie de son budget, et ce fut tout.
Je fus récompensé de mon intervention par les
MÉMOlRkS DR LÉONARD
remerciements des dignes travailleurs qui s 'étaient adressés à moi.
Conférences
Mon nom devenait populaire dans d’autres villes industrielles. Invité à aller a Rouen, Elbeuf, Lillebonne et Troyes, je ne manquai pas de m’y rendre. Beaucoup de journaux me consacrèrent des éloges plus ou moins mérités. Comme à ce moment, les fameuses lois, appelées, depuis, les lois scélérates, n’avaient pas encore été votées par les Chambres, les conférenciers avaient des sujets toujours bien préparés que nous assaisonnions de quelques amères critiques à l’adresse de ceux qui ne voulaient pas consentir à rendre le service militaire obligatoire, de ceux qui étaient opposés à la séparation de l’Église et de l’État, comme de ceux surtout qui ne voulaient pas chasser les prêtres de nos écoles en votant le principe intégral de la laïcité.
Nous étions si bien accueillis par toutes les populations qu’en les quittant nous emportions la satisfaction d’avoir fait de bonne besogne ; en effet, on n’enflamme pas le cœur et l’âme d’un peuple sans qu’il lui en reste de souvenirs durables et sans les rattacher de plus en plus à la république.
MÉMOIRES DE LÉONÀRb
Discours sur le libre échange
Plusieurs de nos collègues avaient demandé la révision du traité général des douanes ; ils portèrent donc cette question devant la Chambre ; je résolus, non sans hésitation, de prendre part à cette discussion, pensant y apporter quelques vérités.
Les discours de Bastiat sur le libre échange, sa longue polémique avec Proudhon, avaient laissé de bons souvenirs dans ma mémoire, puis j’avais lu pendant bien des années Le Star , journal de M. Brigth, qui avait également contribué à me donner du goût pour ces études. Je savais ensuite que le traité conclu par Cobdcn avec Boulier et Napoléon avait été onéreux pour la France sur bien des points et, dans ma pensée, je n’avais jamais perdu de vue ce sujet. Je me mêlai donc dans la séance du 20 février 1885, à la série des orateurs qui avaient traité cette question. Je m'exprimai ainsi :
« Lorsque de vieux républicains, comme il y en a beaucoup dans cette Chambre, ont été témoins depuis plus d’un demi-siècle des efforts louables tentés par les philanthropes, par les hommes de progrès, pour résoudre le problème de la vie à bon marché et pour abolir autant que possible la misère, et que ces hommes se trouvent en présence d’un projet de loi tel que celui qui nous occupe, je vous assure, messieurs, que leur douleur dépasse toute mesure.
« Qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas, grâce à ce projet de loi, nous tournons le dos au progrès. [Très bien ! très bien ! sur divers bancs à gauche). — Nous méconnaissons tous les principes proclamés
VU MÉMOIRES DE LÉONAhb
par Mirabeau père, l'ami des hommes, ( Mouvements divers) parTurgot, par tous les hommes de nos révolutions, par tous ceux enfin qui par leurs écrits et leurs paroles ont honoré la France et lui ont donné aux yeux du monde sa légitime réputation de nation généreuse et bienfaitrice du peuple.
« Oui, messieurs, tout ce que nous avons espéré, tout ce que nous avions demandé pour faire aimer la République, pour la faire pénétrer dans l’esprit de tous les Français sans distinction de classe, le projet de loi en discussion nous le refuse. »
Je continuai sur ce ton vigoureux et énergique pendant un bon moment, passant en revue tous les faits qui dans mon esprit devaient faire augmenter le blé et autres objets de première consommation ; je terminai en disant :
« Noubliez pas messieurs que nos 13.500 bureaux de charité regorgent de nos malheureuxconcitoyens. »
Loi sur les accidents du travail (13 Mars 1883)
Quelques jours après, je repris comme rapporteur, la loi sur les accidents du travail. «Nous sommes, dis-je, en présence de deux principes représentés par deux écoles d’économie politique. Il y a les économistes du laisser passer et du laisser faire.
« Il y a aussi les économistes qui puisent leurs arguments dans le droit humain.
« Vous n'avez pour vous convaincre de cette vérité qu’à lire le livre des sentiments moraux d’Adam Smith, les ouvrages de Turgot et de tant d’autres
hommes de bien et de dévouement.
« Messieurs, depuis longtemps j'habite Paris ; en travaillant dans les chantiers, j’ai suivi le mouvement des idées modernes, je n’ai pas compris que nos gouvernements en France n’aient pas songé à doter notre pays d'une bonne loi sur l’assistance légale. Mais non, nous nous sommes contentés de dire à nos vieillards :
« Ah qu'on est lier d’être Français,
« Quand on regarde la colonne. »
On rit.
« Je suis loin d'être lier, messieurs, je suis au contraire profondément affligé comme Français de voir que nos malheureux vieillards sont complètement abandonnée.
(Très bien ! très bien ! à gauche.')
« Voyez nos règlements, un homme se présente à l’assistance publique, on lui demande son âge. — « Soixante ans, répond-il. » — « Vous passerez plus tard, quand vous aurez soixante-dix ans ; alors on vous inscrira.
« Vous le savez comme moi, et vous vous plaignez qu'il y ait trop de récidivistes, quand la faim pousse la plupart de ces invalides du travail à avoir recours aux moyens les plus extrêmes.
(. Mouvements divers).
« Ecoutez^ mes chers collègues, sachons nous dire des vérités ; vous savez bien que je ne cherche pas à diviser la société en riches et en pauvres, mais je vous conjure d’adopter des mesures, de prendre des décisions régulières, honnêtes et sociales, pour les plus infortunés de nos concitoyens,
( Très bien ! Très bien ! )
« Ce matin encore, j'ai ouvert un livre de M. dô Girardin et j'en ai lu cinq ou six pages. M. de Girardin qui n'était certes pas pour vous un homme de désordre, écrivait, et Stuart Mill l'a dit également : «En dehors de l'assurance universelle, vous ne parviendrez pas à alléger la misère. »
«Laissez-moi ajouter queM. Prévost-Paradol avant de mourir nous a laissé un livre. Ouvrez-le, messieurs, vous y trouverez ceci : « qu’il n’y a en France que onze ou douze personnes assurées sur cent pour prévenir les malheurs de la vieillesse tandis qu'en Angleterre il y en a soixante-seize. »
M. Frédéric Passy attaqua vivement notre projet de loi. « Il faut dire aux ouvriers, répondit-il, que s’ils ont la plénitude de leurs droits, il ne faut pas leur enseigner l’oubli de leurs devoirs, ni surtout exagérer leurs droits. ».
Je continuai dans un discours très écouté par la Chambre, à présenter des arguments pour soutenir le principe obligatoire de l’assurance que j’avais introduit dans ma proposition, pour le cas où les ouvriers seraient blessés.
Elle n'eut pas de chance, cette loi sur les accidents, elle alla d’une Chambre à l’autre pendant plusieurs années, et finit par être définitivement rejetée; elle était pourtant d'une haute importance pour le peuple, puisqu’elle devait forcer les patrons à assurer leurs ouvriers contre les accidents du travail.
Ce rapport m'avait valu les compliments du président de la commission, Gambetta, et ceux de Clémenceau, esprit droit et énergique, homme d'une rare indépendance de volonté et de caractère, qui a rendu à la république d’éminents services en tour-
mentant les tièdes et les indécis.
Les syndicats du bâtiment
J'eus à m'occuper d'un projet de loi d’une grande importance pour certaines opérations que nécessitent les travaux des villes. J’étais en rapport avec plusieurs membres du comité local du XIe arrondissement; ces messieurs, parmi lesquels il y avait deux architectes, un entrepreneur et des propriétaires engagés dans les constructions se mirent à préparer un projet de loi appelé selon eux, et avec raison, à faciliter diverses expropriations dans certains quartiers de Paris. La question était si pressante et d'une si grande utilité que nous allâmes de suite prendre l’avis de leur député, qui était M. Ploquet. Ce dernier, comme légiste, eut à mettre la main à ce projet ; nous le signâmes tous les deux et on le déposa sur le bureau de la Chambre, puis il suivit la filière ordinaire de tous les projets de lois.
Le jour de la discussion, le 24 juin 1882, je commençai par dire à la Chambre que la commission n'était pas dans l'erreur en affirmant que la proposition de loi qui nous était soumise aurait pour conséquence de facililer considérablement les entreprises de travaux publics et qu'elle aurait aussi pour effet d'alléger le budget des grandes villes de France.
« En ce moment, repris-je, il s’agit si bien d'une loi d’affaires que les hommes les plus compétents, après avoir étudié , recherché les causes qui ont amené la grande crise du bâtiment, sont d'avis que
cette crise aurait pu être évitée si, sur ce point, notre législation n’avait pas été empirique. »
Plus tard, M. Yves Guyot qui appartenait à notre commission, fut chargé du rapport, et il fut assez heureux pour le faire adopter par la Chambre.
Cette proposition qui est aujourd'hui une loi d’État, autorise la formation de syndicats légaux et leur permet de commencer une opération quelconque sans crainte d’être entravés, comme on l’était auparavant par la mauvaise volonté d’un propriétaire.
Le syndicat fait des offres à la municipalité et quand ils se sont mis d’accord, l’opération peut commencer, sans qu’il soit nécessaire d'avoir recours à l’expropriation ; car, il arrivait souvent que l'obstination d’un seul propriétaire pouvait indéfiniment retarder une entreprise, comme le cas s’était présenté pour l’achèvement du boulevard Haussmann.
La Chambre comprit que cette addition à la loi sur les syndicats ruraux enlèverait beaucoup d’entraves et favoriserait dans une large mesure, l’initiative des municipalités.
Aujourd’hui, quand on le voudra, disparaîtra notre système de centralisation, qui, grâce aune mauvaise loi, étouffait, dans notre pays, la liberté des citoyens.
J’espère que peu à peu, notre nouvelle loi mieux appréciée, rendra de réels services au pays.
Réunion des appareilleurs et des maîtres compagnons
Les années de 1882 à 1885 virent consacrer le principe tutélaire de l’instruction obligatoire et laïque. Elles resteront donc comme les plus mémorables et les plus fructueuses dans l'histoire des classes ouvrières.
A un autre point de vue, elles virent aussi le scrutin départemental remplacer le scrutin d’arrondissement, ce vote qui a semé la corruption à pleines mains et a abaissé le niveau moral des électeurs au moyen des distributions d’argent ou des promesses menteuses faites trop souvent par des candidats.
Je me rappelle qu’étant venu passer mes vacances dans la Creuse, le président de la société des maîtres compagnons et des appareilleurs m’écrivit : « qu’on comptait bien sur le doyen des maîtres compagnons pour assister à leur fête. »
Je m’y rendis, et comme j’avais connu les pères de cette vaillante jeunesse qui avait dirigé autrefois nos travaux de construction, je fus fort heureux de me trouver dans ce milieu de jeunes gens qui fréquentaient nos écoles d’architecture, et que l’on pouvait considérer comme étant l’élite des ouvriers du bâtiment.
La réunion eut lieu le dimanche 16 septembre 1883 au milieu d’une très grande assistance de Creusois.
M. Maréchal, le président, m’ayant donné la parole, je m’exprimai ainsi :
« Mesdames,
« Mes chers amis.
« Dans le cours de ma vie, j'ai assisté à. un grand « nombre d’agapes, mais jamais je n’ai vu de banquet « où l'esprit général des hommes qui le compose « m’ait donné une aussi vive satisfaction que celle « que j’éprouve en ce moment.
« En entrant parmi vous, il me semble avoir secoué « le nombre des années qui pèsent sur mes épaules ; « je me retrouve au milieu des enfants de mes an- « ciens camarades, de mes compagnons de travail avec « lesquels j’ai passé plus des trois quarts de ma «jeunesse. Je suis toujours ému, lorsque je me « retrouve au sein de la grande famille des ouvriers « du bâtiment. Elle a fait pour moi plus que je n’ai « fait pour elle ; cependant je me rends cette justice, « que j’ai voulu beaucoup pour elle.
« Je ne veux pas faire ici de politique, ni rappeler « les évènements quim’ontéloigné démon pays pcn- « dant vingt ans, mais je tiens à constater un fait « qui établit le rôle actif que j’ai rempli, dès 1849, « dans la préparation des lois d’expropriation pour « cause d’utilité publique. Le décret de 1852 en « vertu duquel Louis-Napoléon a bouleversé Paris, « a été conçu par moi. L’Empire me l'a emprunté, « mais il est mon œuvre ; je n’ai jamais revendiqué « cet honneur, mais je suis ici au milieu de mes « affectueux amis, et avec eux, je ne veux pas être « modeste jusqu’à la simplicité.
« Eli ! bien, c’est grâce à ma proposition, reprise « et appliquée par les hommes qui m'ont exilé de « France que l’Empire a pu exécuter tant de travaux « d’utilité publique, et montrer ainsi que la dictature « d’un maître sait rendre quelquefois des services au « travail. »
Mais, j’abrège. On entendit ensuite M. Stanislas Ferrand, le président, démontrer d’une façon claire et nette que nos crises presque périodiques dans le bâtiment provenaient de notre mauvaise organisation du crédit public.
La séance fut alors levée au milieu des applaudissements de cette belle et importante réunion des travailleurs du bâtiment.
Le banquet Grisel
L’importante réunion des appareilleurs et des maîtres-compagnons de la grande industrie du bâtiment fut comme un rayon lumineux qui pénétra dans l’esprit de tous les autres corps de métiers, et l’exemple qu'ils venaient de donner fut bientôt suivi.
Comme j’avais eu des rapports avec le directeur du journal Les Employés des chemins de fer , je fus au nombre des invités à cette fête, qui eut un grand retentissement. Ainsi, plus de trois cents députés ou sénateurs et des conseillers municipaux promirent leur concours et se firent inscrire pour assister à ce banquet. Il en résulta que plus de 1.500 citoyens vinrent prendre place à cette cérémonie qui avait pour but d’honorer la conduite d’un de ces ouvriers d’élite qui allait voir briller sur sa poitrine la croix de la Légion d'honneur.
Qui avait eu la généreuse pensée d'organiser cette grande manifestation ?
— Le président du conseil des ministres, Gambetta, qui avait déjà décoré Maiïrand, un ouvrier
maçon.
Sur l'estrade d’honneur se trouvait Victor Hugo, président de cette imposante réunion ; à droite de notre grand citoyen, était Grisel, dans une tenue modeste et digne, et à gauche, le ministre des travaux publics, Raynal, qui décora le courageux mécanicien, en présence de cette grande assemblée de républicains.
Victor Hugo se leva. Il ne prononça que ces simples mots :
« Il y a, messieurs, deux sortes de réunions publi- « ques : les réunions politiques et les réunions soft ciales. La réunion politique vit de la lutte si utile « au progrès. La réunion sociale a pour base, la paix « si nécessaire aux sociétés.
« La paix, c’est ici le mot de tous ; cette réunion « est une réunion sociale ; c’est une fête.
« Le héros de cette fête se nomme Grisel ; c'est un « ouvrier, c’est un mécanicien. Grisel a donné toute « sa vie, — cette vie qui unit le bras laborieux au cer- « veau intelligent, — il l’adonnée au grand travail des « chemins de fer. »
Après ce discours qui produisit une profonde impression, Grisel remercia ses amis et ses collègues, puis Gambetta se leva à son tour.
Gomme dans toutes les grandes occasions de sa vie, il prononça un long discours. Les applaudissements qu’il reçut de tous les convives lui dirent assez combien était grande l’estime qu’on avait pour lui.
Il dit alors : «Je veux célébrer à mon tour l’alliance « du prolétariat et de la bourgeoisie ; et qui donc « pourrait s’y refuser dans ce pays, quand existe « l’alliance du travail manuel et du génie ? (11 fait
allusion à Victor Hugo). Y aurait-il quelqu'un pour « protester? (Applaudissements prolongés).
« Ah ! Messieurs, dans ce monde d’ouvriers, ou « plutôt dans ce monde du travail ; car ce mot « ou- « vrier » me déplait et je voudrais, comme Michel de « L’Hôpital le disait au milieu des guerres de reli- « gion, supprimer toutes ces dénominations, toutes « ces distinctions qui divisent, quand il faudrait rap- « procher, dans ce monde du travail, qui comprend « dans son immensité tous ceux qui font œuvre d’in- « telligence, de labeur et de probité. »
« Grisel nous disait tout à l’heure en parlant de la « classe ouvrière : « Protégez-nous. » Non, ce n’est « pas de la protection qu’il faut ; c’est de la collaboration. ( Très bien ! adhésions et vifs applaudissements).
« Je ne dirai rien de plus, je ne vous parlerai pas « de Nadaud, vous le connaissez, il vous appartient « tout entier, corps et âme, vous l’avez entendu tout « à l’heure dans cette langue franche et simple qui « coule de ses lèvres, de son âme tout entière. Vous « direz, avec quelle véhémence, que tout ce qu’il a « d’intelligence, d’activité et d’honneur, il l’a consa- « cré à votre cause. » (Vifs applaudissements et cris de vive Nadaud !)
J’avais parlé avant l’honorable ministre qui venait de décorer Grisel.
A mon tour je ne citerai que quelques paroles du discours que je prononçai :
« Ce qui m’a frappé dans les paroles que vient de « prononcer le mécanicien Grisel, c’est le vœu qu’il a « adressé aux sénateurs et députés en disant : « Pro- « tégez-nous ! »
«Vous protéger, mon cher Grisel , protéger la « classe des travailleurs manuels, notre devoir est « plus grand et plus élevé ; nous vous devons des « lois, une législation complète, à l’abri de laquelle « tous les Français, sans distinction déclassé, trouve- « ront la protection que les citoyens sont en droit « d’attendre d’un pays civilisé comme le nôtre.
« Oui, mon cher camarade de labeur et de travail, « vous avez le droit de vous plaindre ; jusqu’ici on a « fait peu de chose pour vous. Cependant je prie ceux « d’entre vous qui connaissent l’histoire, de réfléchir « avant de condamner notre époque.
« Examinons, si vous le voulez bien, ce qui s’est fait « depuis legrand réveil de 1789. ( Applaudissements .)
« Sans doute, vous avez raison de dire qu’on a « fait jusqu’ici peu de chose pour la classe ouvrière ; «mais, remarquez-le bien, c’est nous-mêmes qui « devons nous efforcer de faire un pas en avant. Le « législateur ne nous doit que la liberté, la paix et la « sécurité. ( Vifs applaudissements .)
« Ne cherchons pas la désunion des classes, nous « devons au contraire nous rapprocher les uns des « autres; depuis quelque temps, nous semblons nous « conduire comme de grands enfants. On ne devrait « poursuivreque les malhonnêtes gens, et la jalousie « règne partout contre les hommes de talent, les « aristocraties de la nature. Cessons de nous déchi- « rer ; l’homme de cœur au pouvoir est assez mal- « heureux de se voir contraint d’ajourner souvent « les projets qu'il s’efforce de faire aboutir.
« En ce qui me concerne, je suis partisan de voir « travailler les ouvriers français à l’organisation « d’une grande fédération, qui, bien organisée, leur
« profitera beaucoup sans risquer d'amener aucun « trouble dans les affaires politiques ou sociales de « notre pays. ...»
Rarement une réunion composée de tant de républicains éprouvés et de tant d'hommes de talent ne s’était séparée au milieu d’une joie plus grande et d’applaudissements plus enthousiastes.
Le brave mécanicien, Grisel, en était troublé et ému; chacun courait vers lui pour serrer sa main caleuse, signe certain que désormais le travail était tenu en honneur dans notre vieille société qui l’avait dédaigné et méprisé pendant la durée des siècles.
Lutte pour le scrutin de liste et le scrutin d’arrondissement
Gomme pour hâter les progrès de cette alliance tant désirée dont nous venons de parler, entre la bourgeoisie et le travailleur journalier, Victor Hugo, Gambetta et les vieux républicains de la veille, songèrent à introduire dans notre loi électorale, le scrutin de liste.
Jcme rappelleque Gambettaqui avaitété en quelque sorte forcé par ses amis d’accepter le ministère dans des circonstances indépendantes de sa volonté, vint nous dire qu’il ne pourrait pas gouverner avec une majorité issue du scrutin d’arrondissement ; et il ajouta que, quel que fut le ministère qui viendrait après lui, il craignait bien qu’il lui fut impossible de bien servir la République.
Dans le discours qu’il prononça à cette occasion,
MÊMOIRÊS DÉ LÉONAÉD
il fit passer à pleines mains des vérités qui impressionnèrent vivement la Chambre. Il triompha donc momentanément ; les élections qui eurent lieu en 1885 se firent au scrutin de liste.
Je vins alors dans la Creuse. Nous organisâmes un comité central à Guéret, comme on l’avait fait dans beaucoup d’autres départements. Afin d’agir avec ensemble, on convint qu’on se rallierait sur les quatre candidats qui obtiendraient la majorité d’un congrès, formé par les républicains les plus notables du département.
Chacun prit l’engagement d’honneur de se désister en faveur des candidats que le congrès aurait placé à la tête de sa liste ; mais les exclus ne tardèrent pas à rompre leur parole, il en résulta que deux listes de candidats se présentèrent devant le corps électoral. La lutte fut courtoise, néanmoins comme nous avions décidé que nous nous présenterions dans nos vingtcinq cantons, il arriva que, dans nos réunions électorales, on échangea plus d’une fois, des paroles aigres-douces.
Au point de vue de nos principes, nous étions tous d’accord ; nous voulions l’application du programme de la rue Cadet, élaboré par une réunion composée des membres de l’union républicaine et des membres de l’extrême gauche où dominait l’influence de Clémenceau.
Il n’y avait donc aucune différence entre les candidats qui composaient l’une ou l’autre des deux listes, les électeurs écoutaient notre raisonnement, sans trop le comprendre ; la plupart pensaient que chacun prêchait pour son saint.
Mes trois collègues, Cornudet, Mazeron, Yillard,
et moi, nous nous mîmes à parcourir notre département. J'avais déjà fait une partie de cette besogne en 1849; mais le candidat et les électeurs étaient heureux de se revoir et de s’entretenir des réformes du jour, et surtout de l'avenir que la République réservait à la France.
Mon passé de 1848 et mes années d’exil me valurent dans chacun de nos cantons quelques bonnes et chaleureuses ovations.
Je n’entrerai pas dans les discussions que nous eûmes avec nos concitoyens. Les réunions électorales dans la Creuse sont en quelque sorte des réunions de Paris ou de Lyon, car il est bien rare qu’on ne rencontre pas dans chacun de nos villages des ouvriers qui soient imbus des idées démocratiques de nos deux grandes villes.
Les électeurs tinrent la balance égale entre les deux listes républicaines, puisqu’ils prirent autant d'élus dans l’une que dans l’autre ; mais le département n'en fut pas moins représenté par de sincères républicains.
L’Assemblée de 1885, qui était sortie de ce mouvement du scrutin de liste, se montra toujours sérieuse et animée des plus louables intentions ; elle n’eut guère pour accomplir sérieusement son mandat qu'à voter les différentes propositions laissées en suspens par les assemblées précédentes.
Cependant, comme les conservateurs avaient eu des succès dans des élections partielles, les députés qui n’avaient pas pris la peine de travailler et de se faire connaître, eurent peur pour affronter à nouveau le scrutin de liste. Ils songèrent à faire revivre le scrutin d’arrondissement, et nous retombâmes
MÉMOIRES DE LÉONARb
alors entre les mains de l’aristocratie d’argent, et le corps électoral fut de nouveau livré aux intrigues de tous genres.
Mon rapport sur l’assistance publique
Je suis fier en terminant ce livre, de montrer au peuple que le zèle que j’ai déployé dans l’accomplissement de mes devoirs, n’a pas toujours été vain.
J’envisageais souvent cette importante question de l’assistance publique, ayant toujours considéré les règlements de notre administration comme une moquerie de nos gouvernements à l’égard du peuple.
Après avoir eu le bonheur de faire adopter mon projet sur les sociétés de secours mutuels et celui sur les caisses de retraites pour la vieillesse, il me tenait beaucoup à cœur de soumettre cette question à la Chambre. Que nous faut-il, me disais-je, sinon un directeur général ayant pour mission de centraliser tous nos efforts, toutes nos études ? Dès que Charles Floquet vint au ministère, il appela aussitôt à cette fonction, M. Monod, ancien préfet, homme humain et très juste.
Ce dernier nomma à son tour une commission dont je fis partie et qui devait tenter d’organiser une institution nationale de l’assistance publique.
Le rapport que j’avais présenté, signé de vingt de mes collègues, parmi lesquels était un député de la Creuse, M. Cornudet, se trouve en entier, dans les annales de la Chambre des députés, séance du 12 mars 1886.
Je commençais ainsi :
« Des hommes de cœur de tous les partis, que la lamentable condition des vieillards et des invalides du travail affectent d’une manière si douloureuse, savent que l’assemblée législative de 1849 a laissé inachevée la loi si éminemment sociale de l’assistance publique.
« Disons à la louange de cette assemblée, qu’elle déclara son intention bien arrêtée d’étendre cette loi bienfaisante et humaine à la population tout entière, car la première partie de son œuvre n’était applicable qu’à la ville de Paris. Gommentcette promesse faiteau peuple, a-t-elle été tenue par les gouvernements qui se sont succédé depuis 1850 ? La main tremble, le cœur se resserre en songeant que depuis cette trompeuse promesse, elle a été constamment éludée ; pourtant il s'agit de millions d’êtres humains que la misère harcèle et que la faim continue de torturer.
« En effet, messieurs, sans remonter à l’antiquité où les secours publics étaient savamment organisés, l’histoire nous apprend que dans plusieurs ordonnances rendues sous le règne de François Ier, il avait été question de l’organisation des secours à domicile et même de l’assistance obligatoire ; mais l’étonnement cesse, quand on sait, qu'au XVIe siècle, tous les protestants en lutte contre la papauté, avaient été désireux de garantir à tout homme son existence, par le travail ; mais, vaincus en France par les catholiques à la suite d’abominables et atroces guerres civiles, une fois qu’ils furent écrasés et chassés de France, il ne sera plus question pendant trois siècles ni du droit au travail, ni de l’assistance obligatoire.
« L’éternel honneur de la Constituante de 1789 sera
MÉMOÎRËS DÈ LÉONARÜ
d'avoir fait revivre ce grand principe du droit au travail et de l’assistance obligatoire ; puis on lira un peu plus tard dans la déclaration des droits de l’homme, les lignes suivantes : « Les secours publics sont « une dette sacrée, la société doit la subsistance aux * citoyens malheureux, soit en leur procurant du « travail, soit en assurant les moyens d’existence à « ceux qui sont en état de travailler. »
« Malheureusement, ces mesures n’eurent aucune suite. Elles sont bien tristes, on le voit les péripéties qu'a eu à subir depuis des siècles, cette loi sur l’assistance publique. L’histoire nous montre qu’elle a toujours été promise et aussi toujours ajournée.
« Sous la Législative, un seul de sesmembres, Bernard Dairy s’occupa avec beaucoup de courage de cette question ; mais le rapport qu’il lut en séance ne fut pas même discuté.
« Sous la Convention, la grande assemblée était à peine réunie, qu’elle ordonna à son comité de secours publics de lui soumettre dans un rapport les moyens les plus efficaces pour éteindre la mendicité, et le 6 mars 1794, Barrère s’acquitta de cette glorieuse mission. Jamais d’aussi puissantes raisons n’avaient été données pour faire tourner la révolution au profit du peuple. Plus d’aumône, plus d’hôpitaux ; tel est le but vers lequel, il conseillait à la Convention de marcher ; puis il ajoutait : « Laissons à l’insolent « despotisme les fastueuses constructions des hôpi- « taux pour engloutir les malheureux qu’il a faits. »
Occupons-nous de demander à tous les agents nationaux près des communes, le tableau des citoyens sans propriété, et l’état des biens nationaux encore invendus, dont la division peut attacher tous les ci-
MÉMOIRES DE LÉONARD 46i
toyens à la propriété et à la patrie.
« La Convention décréta aussitôt le grand livre de bienfaisance nationale et des indigents devaient recevoir des pensions variant de 00 à 80 livres et dans certains cas allant jusqu’à 180. Nous n’entrerons ici dans aucun détail ; nous laisserons ce soin à la commission qui devra étudier notre proposition.
« Selon nous, les représentants du suffrage universel n’ont pas à étudier de questions plus graves que celles qui se multiplient chaque jour devant l’ouvrier accablé de labeur, à mesure qu’il descend de degré en degré les échelons de la pauvreté et de la misère.
« Que firent les thermidoriens après la mort de l’illustre Robespierre, ces réactionnaires éhontés et corrompus ? Us reléguèrent de nouveau les grands projets humanitaires de la Convention au nombre des chimères qui, disaient-ils, avaient traversé le cerveau des représentants de cette incomparable assemblée.
«Disons-le avec un amer regret et presque avecdcs pensées de désespoir : ce fut au moment où les ouvriers sans travail et les vieillards sans ressource étaient le plus nombreux que le premier consul eut l’impitoyable pensée de faire retour àla législation du passé qui n’avait jamais su que punir et torturer les mendiants récidivistes. Alors Napoléon la fit revivre par le décret du 24 vendémiaire an III, qui autorisa la transportation des mendiants, puis, pour achever son œuvre, il décréta l’établissement des dépôts de mendicité où, depuis, les vieux travailleurs terminèrent leur douloureuse existence.
Voilà où tant d'efforts viennent aboutir, sous la Restauration, comme sous le règne de Louis-Philippe ;
toutes les institutions charitables porteront l’estampille du inonde clérical : mais on le sait, ce fut au cri du droit au travail, que le peuple se souleva en 1848. Oui, sur toutes les bannières des corps de métiers, qui allèrent saluer à l’Hôtel-de-Ville le gouvernement provisoire, on lisait ces mots : « Droit au travail, organisation du travail. » Et nous, qui ne pouvons avoir oublié les séances tenues au Luxembourg, .sous la la présidence de Louis Blanc, nous sommes encore, et nous resterons toute notre vie, sous l'impression de cette belle époque de 1848.
« Rappelons que l’Assemblée constituante, à peine réunie, nomma un comité du travail avec mission d'étudier et de préparer les lois importantes. On vit en effet un conservateur têtu, Dufaure, puis Billaut et Ledru-Rollin, se trouvant d’accord pour inscrire dans le premier projet de la constitution, le principe du droit au travail, qui avait été adopté par la Convention. C’était un bel hommage rendu à la mémoire de nos illustres conventionnels, — même pensée, même esprit, même amour des pauvres et de la justice.
« Malheureusement après les désastreuses journées de Juin 1848, l’assemblée rejeta l’article de la première constitution, qu’elle avait voté, et on le remplaça par l’article 13 de la constitution, qui ne manquait pas d’importance pour ceux des représentants du peuple qui voulaient se livrer à ces questions de travail et d’assistanee publique.
« L’étudé à laquelle se livra cette commission, présidée par le général Duvivier, qui désirait être utile au peuple, donna naissance à de très bons rapports.
« Le ministre de l’intérieur Dufaure, se souvenant
qu'il avait été partisan du droit au travail, disait : « Arrêtons-nous à la première application que la loi va faire du travail, considéré comme un moyen de venir en aide aux populations en cas de chômage de l'industrie. » Et le ministre demandait la création d’ateliers temporaires dans tous nos cantons; et il ne voulait pas pour cela qu’on invoquât la nécessité du budget.
«Plus tard, M. Thiers tiendra le même langage dans son grand rapport sur l’assistance publique.
« M. Thiers n’était certainement pas partisan du droit au travail ; il reconnut pourtant comme M. Dufaure, la nécessité d’organiser pour les temps de crise et de chômage, des ateliers industriels. Frappé de la périodicité des crises à époques presque fixes, il voulait voir dans un ministère une division qu'on qualifierait de division des travaux réservés. »
Je rappelai dans ce rapport qui m’avait donné beaucoup de peine à préparer, l'opinion de M. de Lamartine, dont l’éloquence impressionna vivement la Chambre. 11 avait dit : « Nous pensons que quand « les prolétaires, — cette classe survenue dans la so- « ciété par suite des phénomènes industriels qui les « a non pas produits, mais multipliés, malhcureuse- « ment, — quand cette classe de prolétaires, dans des «circonstances fatales, exceptionnelles, par des « chômages, par des misères unanimes, par des besoins « de travail qui ne seront pas satisfaits, parles condi- « fions ordinaires des industries, par les infirmités,
« par un nombre d’enfants excédant les forces de la « famille, quand par toutes ces conditions de force « majeure, d’accidents supérieurs à la prévision hu- « maine, des hommes sur la surface de la République
« manquent de pain, nous reconnaissons pour eux le « droit au travail, j’entends parla, messieurs, le droit « à l'existence, le droit de vivre, c'est-à-dire le droit « au travail en cas de nécessité démontrée et à des « conditions de salaires inférieuresau taux des salaires « privés, en sorte que nul individu ne puisse offrir « ses bras sans trouver du pain ou souffrir sans être « soulagé de la misère, sur le sol de la République. »
Voilà quels étaient les sentiments et la pensée qui m’animaient en présentant ma proposition à la Chambre. J’eus, ce jour là, une bonne inspiration, car, comme je l’ai dit en commençant, un ministre, Charles Floquet, fit faire un grand pas dans le sens indiqué par moi, à cette importante question de l’assistance publique.
Enfin, dans la séance du 4 mai 1887, j’exprimai les mêmes sentiments dans un discours que la Chambre écouta avec une bienveillance extrême ; mes conclusions furent adoptées par 450 voix contre 243.
Grande discussion sur les travaux publics
Après ma nomination à la questure, ayant mon logement dans les bâtiments du Palais-Bourbon, j'avais pris l'habitude de faire, chaque matin, à la première heure, une tournée à la Chambre ; je causais avec les uns ou les autres de nos employés qui appropriaient les salles de service. Cette tournée faite, je venais m’asseoir dans la grande salle des lectures de la Chambre des députés, où je trouvais non seulement les journaux de Paris, mais aussi ceux de
province et les journaux anglais que je lisais couramment.
J’avais donc toutes les facilités de me tenirau courant des faits, des mouvements politiques et internationaux et de prendre des informations sur les questions que j avais a traiter dans les commissions ou à la tribune. En sortant de là, je me trouvais avantageusement renseigné, puis je ne manquais pas de noter les idées personnelles que ces lectures m’avaient suggérées. Curieux par nature, je me sentais heureux de m’entretenir avec nos deux bibliothécaires, Laurent et Pecqueur, deux érudits, deux bons et véritables amis. Dès que je m’étais décidé à étudier une question, je ne manquais pas d’aller assommer mes deux amis de mes observations.
Un jour, ayant voulu traiter, dans la séance du 3 février 1887, de la question des travaux publics, je l'étudiai à différents points de vue. Après avoir critiqué les économies faites sur ce budget, je démontrai à la Chambre que nous allions augmenter la crise ouvrière en retardant d’année en année, l’amélio" ration de nos ports, la continuation de nos canaux, la rectification de nos rivières ; je remontai au traité de commerce entre l’Angleterre et la France signé eu 1800 et je m’efforçai de prouver que, dans cette circonstance, le représentant de l’Angleterre, Cobden, avait joué le complice de Bonaparte, le présomptueux Routier.
Je disais : « Que la Chambre me permette de lui rappeler des faits qui sont déjà éloignés de nous ; beaucoup d’entre vous, messieurs, n’ont pas oublié la protestation et les réclamations des chambres de commerce en France, à l'époque où fut signé ce traité.
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On s’écriait de partout que nous n’étions pas prêts à entrer en lutte avec la grande nation anglaise. »
M. Lecour : « Et c’était vrai. »
— « Avant de signer le traité de 1860, l’Angleterre avait travaillé, elle s’était préparée depuis quarante ans pour soutenir la lutte au point de vue de la fabrication à bon marché, avec toutes les nations continentales.
« Il est un ministre anglais, Huskinson, dont le nom est peu connu, parmi nous — celui de Robert Peel l’a fait oublier, — et qui a rendu les plus éminents services à son pays. A cette époque le canal de Leeds qui traverse l’Angleterre jusqu’au sud était terminé, la Glyde était canalisée, le port de Greenock ôtait terminé, on travaillait activement au port de Liverpool, à celui deNewcastle, à celui de Cardiff, à-celui de Hull.
« La France, en 1860, n’était pas préparée pour entrer en lutte avec l’Angleterre si bien outillée ; savez-vous quelle idée se répandit dans l’esprit de nos concitoyens, et j’entends encore les mêmes - récriminations de temps en temps ; on déclara que les produits sortant du sol anglais ou de son sous-sol, c’est-à-dire des entrailles de la terre, coûtaient moins à extraire ou à fabriquer que les produits similaires dans notre pays.
« Messieurs, je tiens à protester avec la dernière énergie contre ces assertions. Non, ce n’est pas vrai ! telle n’est pas notre situation ; ce qui est vrai, c’est que nous sommes mal outillés. J’affirme donc de la façon la plus absolue, que le spl français est aussi avantageux pour les producteurs, que le sol anglais ; mais il est bien moins travaillé. Je vais dire quelque chose qui blessera peut-être quelques-uns de mes collègues ; mais lorsqu’on aura répandujce bruit, cette
opinion que les produits de l’Angleterre coûtent moins à obtenir que les nôtres ; que verrons-nous se produire en France? Nous verrons que le parti conservateur français cherchera, comme il a toujours cherché à le faire, pour lutter et se défendre contre la concurrencede nos voisins, à mettre des impôts sur la nourriture du peuple, sur le pain, sur le vin, sur une infinité d’autres objets [bruits) ; et qu’on ne dise pas à nos conservateurs français, que l’aristocratie anglaise s’est grevée depuis quarante ans, de plus de 35 o/o pour dégrever d’autant les objets utiles à la nourriture du peuple ! Oui, Messieurs, croyez-le bien, les salaires sont plus élevés en Angleterre, les heures de travail moins nombreuses et la vie à meilleur marché qu’en France.
« Messieurs, pour améliorer notre situation, il suffirait de le vouloir ; nous disposons d’un personnel d’ingénieurs et de conducteurs des ponts et chaussées d’une grande valeur. J’affirme que ce sont do bons Français, des hommes instruits et laborieux. (Très bien ! Très bien !) Or, nous avons le grand tort de les laisser sans direction ; il nous serait, pourtant si facilededéeiderlacréation, au ministère des travaux publics, d’une division qu'on appellerait la division des travaux réservés ; cette division aurait sous scs ordres, tous les ingénieurs et les conducteurs des ponts et chaussées des départements et au besoin les préfets ; elle ferait procéder à des études cadastrales. Le cadastre en mains, on déterminerait ainsi, les endroits où il existerait des sources utilisables, les portions de terrain qu’il conviendrait de reboiser et les routes à exécuter. Les études à faire à ces divers points de vue, ont été tout, à fait négligées dans noire pays,
malgré leur nécessité que tout le monde reconnaît. De là, messieurs, les crises commerciales qui vont être plus fréquentes encore à l’avenir, et qui ne peuvent être atténuées qu’à la condition de prendre à l'avance des mesures pour les combattre. Ne pas organiser cette division du travail, ce serait n’avoir aucune prévoyance, ce serait gouverner les affaires du pays, comme un homme sans conduite gouverne sa bourse et ses affaires.
« Tels seraient le but, la direction des travaux réservés de cette vaste organisation du travail.
( Très bien ! Très bien !)
« Les projets seraient préparés, achevés, prêts à être mis à exécution, de telle façon que l’on puisse, du jour au lendemain, mettre des portions de travail en adjudication. Nous ne dépenserions plus au hasard, l'argentdes contribuables commenous le faisons dans presque tous les départements, surtoutpendant l'hiver. On ne sait comment employer les ouvriers des manufactures en chômage, et on les envoie la plupart du temps, casser les cailloux sur les grandes routes.
« Si nous étions une nation réfléchie, prévoyante, nous devrions connaître tous les endroits où il y a un coup de pioche adonner dans notre pays. Messieurs, savez-vous quels sont les deux premiers de nos concitoyens français qui ont demandé la création d’une division du travail au ministère des travaux publics? Ces deux hommes ont illustré longtemps la tribune française : ce sont MM. Dufaure et Thiers. Si quelques-uns de mes collègues veulent prendre la peine de lire et d’étudier les rapports que ces deux anciens ministres ont fait au moment, où nous discutions sur
l’assistancepublique,cn 1850, ilsy trouveront les idées que je viens d’émettre.
« Messieurs, je suis un peu embarrassé pour aller plus loin. ( Parlez , parlez ).
« Portez vos regards sur tous les grands travaux que vous avez voulu exécuter, et vous constaterez qu'entre le vote du projet et son exécution, il s’est toujours écoulé un laps de temps trop considérable, grâce au manque d’entente entre la Chambre des députés et le Sénat qui se paralysent, comme des voisins jaloux de leurs prérogatives mutuelles, et qui, dans leurs luttes, sacrifient les intérêts du peuple. »
MÉMOIRES DE LÊONAÏlb
Le Métropolitain
J'ai à peine le courage d’énoncer ce titre dans mes souvenirs. J’ai pourtant bien désiré la construction du métropolitain et je l’ai demandée au conseil municipal de Paris et à la tribune de la Chambre, dans la séance du 21 juillet 1887.
Puisque cet important projet a été momentanément abandonné par les élus de la ville de Paris, je me contenterai de mentionner ici le commencement de mon discours prononcé à cette occasion :
« J’avais espéré prouver d’une façon évidente que le métropolitain n’est pas une œuvre purement parisienne, que c’est une œuvre nationale. Le métropoli tain fait partie de l’outillage du pays, comme nos neuves, nos rivières, nos canaux, nos ports font partie de cet outillage.
« Le conseil municipal décida, en 1872, qu’une commission serait envoyée à Londres pour étudier le métropolitain.
«J’avais vu commencer et terminer la première ligne de nos voisins. M. Alphand qui était un homme distingué et très curieux, aimait assez à marcher à côté de moi pendant cette traversée, parce que je parlais un peu anglais. (On rit).
« Ne riez pas, mes chers collègues, je vous dirai que peu d’années après mon arrivée à Londres, j’ai fait en public des conférences qui ne faisaient pas rire les Anglais.
« Nous suivions la plus grande ligne du métropolitain, chacun des membres de la commission avait un journal à la main et pouvait le lire, l’air était suf-
4tî
Osant et la fumée n'incommodait personne. Alors, M. Alphand me dit: « Vous aviez raison de nous parler de l'utilité du métropolitain ; voilà une œuvre bien conçue et il serait facile d’en faire autant à Paris. »
Puisque les conseillers municipaux ont décidé d’envoyer aux calendes grecques, cette vaste opération, je passerai sous silence la fin de mon discours, prononcé à la Chambre, le 27 juillet 1887.
Quand nous arrivâmes à Londres, des membres du parlement anglais étaient venus nous attendre à la station de Cherring Cross et, le soir, nous fûmes invités à dîner chez le lord maire de la cité, qui, d’accord avec son conseil nous fit une réception des plus amicales. De nombreux discours furent prononcés, on choqua le verre à l’union, à la paix, à la prospérité des deux pays. Je croyais bien que plus rien ne devait entraver l’exécution de notre métropolitain ; j’avais compté sans la routine parisienne.
Travaux Publics (2 Mars 1888)
Comme un homme enfermé dans un champ clos, après ma nomination à la questure, je ne sortais plus de l’enceinte du Palais-Bourbon. Je vivais là et j’y travaillais d’une manière assidue et régulière. Cependant les distractions ne pouvaient manquer à un homme aimant lctude et le travail et prenant du goût à ses devoirs de la Chambre. Comme les années précédentes, le budget des travaux publics devait attirer mon attention. Mes études ne se bornaient pas aux questions seules de la bâtisse. Je n'oubliais jamais les
grands intérêts de la France, et les moyens nécessaires au développement de la richesse nationale. A ce point de vue, j'étais assez rude pour la Chambre ; je lui reprochais d'avoir contracté d’assez mauvaises habitudes de travail ; car, elle abordait un jour des projets de lois de la plus haute importance et les laissait pendant plusieurs années sans s'en occuper.
« Pour bien prouver, messieurs, dis-je à mes collègues, dans la séance du 2 mars 1888, que l’esprit de suite n’est pas au nombre de nos plus belles qualités, savez-vous qu’il a été question de créer Paris port de mer dès le commencement du XVIIIe siècle ? Oui, à cette époque on se livra à différents projets ; mais les longues guerres, sous Louis XIV et sous Louis XV, suspendirent cette vaste entreprise nationale ; néanmoins, tout fut préparé en 1780 pour donner la concession à un marquis que vous connaissez historiquement mieux que moi, le marquis de Crécy.
« Malheureusement, la mort surprit cet énergique et vaillant citoyen, sa famille voulut continuer, elle ne le put pas, parce que la France se trouva engagée dans la guerre de Sept ans, puis dans celles de la Révolution française et de l’empire. Mais ce que, peutêtre, nous ne savons pas assez, et cela stimulera probablement notre zèle, c'est que le projet de Paris port de mer, fut repris sous la Restauration, car on trouve une ordonnance du 15 février 1825, qui accordait à une compagnie la concession de cet important travail. Eh ! bien, messieurs, ce quela vieille monarchie et la Restauration ont voulu entreprendre, pourquoi la République ne le ferait-elle pas ?
<< Oh ! messieurs, si nous ne prenons pas au sérieux ce projet de loi, nous pouvons arriver plus tôt que
nous le croyons à la décadence du commerce français.
« Un mot de plus nous prouvera d'autant mieux que nous avons la facilité de continuer ce projet, que nous avons dans le syndicat des entrepreneurs publics de France, des preneurs solides et sérieux. Ne perdez pas cela de vue, M. le ministre. Encore une fois, n'oubliez pas que nos valeureux ancêtres, ceux qui nous donnèrent le Canada, l'Acadie, la Louisiane, Sl-Domingue, Madagascar et les Indes, sont les mêmes hommes qui, non contents d'avoir planté le drapeau de la France dans tous les pays connus [Très bien, très bien , à droite) voulurent que Paris devint un port de mer.
«Vous seriez sans excuse, M. le Ministre, si vous ajourniez plus longtemps cette entreprise.
« Dans cette question des travaux publics, avant d’aller plus loin, permettez-moi de donner un conseil à la Chambre, mais je voudrais qu’il fût donné par des personnes ayant plus d'autorité que moi : que si nous n’arrivons pas à nommer une commission du travail et si cette commission ne reçoit pas de nous des pouvoirs aussi étendus que ceux que nous recevons du suffrage universel, les lois que nous voterons resteront dans l’oubli et n’aboutiront à rien. »
A la fin de la même année, nous eûmes de nouveau à nous préoccuper du budget des travaux publics ; des députés demandèrent une réduction de vingt-cinq millions, ce qui devait arrêter certaines opérations.
Dans ces conditions, mon devoir était tout tracé, ce fut de soumettre à nouveau les questions que j’avais déjà présentées à la Chambre, au commencement de cette même année.
Dans la séance du 25 novembre 1888, je m'exprimai
ainsi :
« L’année dernière, j’ai traité la question des ports et la concurrence que l’Angleterre peut faire à notre commerce; je voudrais donc que le gouvernement, autant que possible, fit achever complètement quatre ou cinq de nos principaux ports. »
M. Guillain [commissaire du gouvernement) : « C’est ce que nous allons faire. »
M. Martin Nadaud : « Nous avons à nous défier de l’outillage des nations européennes qui vont nous faire une concurrence redoutable. Je ne dis pas que nous n’avons rien fait ; je sais au contraire que nous avons beaucoup travaillé ; mais le malheur, c’est que nous n’avons pas assez de fixité dans nos idées. [Très bien, très bien , à gauche ). Et ceux qui n’ont pas voulu l’achèvement immédiat du plan de M. de Freycinet, ont fait un tort énorme à notre pays ; c’est ainsi que nous avons laissé prendre l’avance, à l’Allemagne, et déjà Anvers est achevé.
« De tous côtés nous nous payons de mots, mais nous n’agissons pas comme des gens vigoureux, qui veulent faire triompher tous les droits de leur pays. [Très bien , très bien , à gauche).
« Je n’ose pas vous donner un conseil, Monsieur le ministre. »
M. le Ministre des Travaux Publics: « Donnez ! » M. Martin Nadaud : « Vous avez une grande expérience, mais j’en ai une aussi, et je suis d’autant plus désintéressé dans la question qu’on ne dira pas que je parle dans l'intérêt de mon département. La mer ne baigne pas le département de la Creuse, (on rit), mais laissons cette question, l’idée de Paris port de mer, semble passéemaintenantdans nos habitudes,
ivdîMOmËS DË LÉONARD
Cm le désire, on en parle, c’est beaucoup.
« Eh ! bien, monsieur le ministre, n’oubliez pas ce travail, et le jour où Paris pourra communiquer avec les mers, soyez sans inquiétude, l’activité de nos négociants, l’intelligence de nos ouvriers nous garantiront contre la concurrence étrangère.
Chaque fois que nous sommes battus sur un point quelconque, ce n’est pas la valeur individuelle des Français qui est vaincue, ce sont les gouvernements qui ne nous ont pas outillés et qui nous ont abandonnés.
Les heures de travail des femmes et des enfants dans les manufactures
J’aurais voulu ne pas scinder cette question, mais elle s’est présentée si souvent devant les deux chambres, qu’il m’a bien fallu la surveiller, l’attendre pour ainsi dire à l’affût, pour l’arrêter au passage.
Enfin le 2 février 1888, il fallut bien me décider, je montai à la tribune et voici l’amendement que je déposai, d’accord avec mon collègue, M. Achard, vieux et robuste républicain qui était resté en exil, pendant toute la durée de l’Empire, sans broncher, car il avait fait le sacrifice de ses intérêts et des amitiés de sa famille :
« 11 est interdit d’employer à aucun travail de nuit, « les filles et les femmes de tout âge. Tout travail entre « 6 heures du soir, et 6 heures du matin est considéré « comme travail de nuit.
« Dans les manufactures, fabriques, usines, clian-
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« tiers et ateliers, quels qu’ils soient, ou en général, « hors de la famille, sous les ordres d’un patron, les « femmes de tout âge ne pourront être occupées que ■ « de six. heures du matin à six heures du soir pendant « cinq jours de la semaine. La journée du samedi ne « comprendra que sept heures de travail. »
«Je vais tout de suite vous dire, messieurs, que les arguments que je vais développer devant vous, l’ont été je crois par d’autres orateurs.
Un Membre a droite. : « Alors ne recommencez pas. »
M. Martin Nadaud : «Non, mon cher collègue, je ne veux pas recommencer, je n’aime pas à parler, pour ne rien dire, ( Onrit ) et je suis au nombre de ces députés qui voudraient ne plus voir faire à cette tribune des discours d’une heure ou d'une heure et demie, parce que j’estime qu’on peut développer tout ce qu’on a à dire quand on connaît bien son sujet, en peu de mots.
« Ce qui m’attriste, messieurs, c’est de voir que des hommes éclairés comme vous, ne tiennent aucun compte de l’expérience qui a été faite sur notre vieux continent ; car, dix ans avant la Révolution de 1789, la limitation des heures de travail pour les ouvriers des deux sexes avait été demandée par les esprits les plus élevés et les cœurs les plus nobles.
« Laissez-moi, messieurs, à ce propos vous rappeler un fait :
« Robert Owen qui occupait huit cents ouvriers, réduisit leur journée à dix heures, cet homme devint tellement populaire, tant le besoin était grand de voir introduire dans notre vieille Europe, cette diminution de la journée de travail, que les rois, à la
suite de la bataille de Waterloo ( Exclamations ), — n'ayez pas peur, messieurs, je veux aller vite, — les rois s’étant réunis en congrès, à Aix-la-Chapelle, voulurent voir Robert Owen, il se rendit auprès d'eux et le mémoire qu’il leur présenta fut traduit dans toutes les langues. Après l’entrevue, Robert Owen prononça ces paroles : «J'ai rencontré beaucoup de bienveillance de la part des rois ; ils savent écouter, ils ne savent pas agir. » Eh ! bien, messieurs, je vois avec un grand plaisir que vous m'écoutez ; vous ne ferez pas comme les rois, vous agirez.
« La question en resta là devant la Chambre, mais elle fut reprise, la semaine suivante, le 12 juin.
Je disais : « La première question qui fut posée par les ouvriers à leurs représentants, en 1789, fut la question des heures de travail. Je dis qu’à cette époque, les ouvriers qui vivaient sous la vieille monarchie, travaillaient un nombre d’heures égal à celui pendant lequel ils travaillent aujourd’hui encore dans certains endroits; on faisait douze heures. C’est ce qui m'engage à supplier mes collègues de prendre notre proposition en réelle considération. On a prononcé de magnifiques discours ; on vous a dit tout ce qu’on a pu pour vous prouver par des chiffres que les salaires étaient insuffisants.
« Mais, comme l’a fait remarquer notre honorable rapporteur, il y a là une question de sentiments, dont il faut bien tenir compte. Il existe, en effet, dans le cœur humain, une infinité de sentiments qui ne peuvent pas être traduits dans un texte législatif ou par des chiffres. Il y a un, je ne sais quoi, qui ne tombe pas sous la plume des économistes du luisscrfaireet du laisser-passer. Je ne condamne pas ceséco-
nomistes, ils ont une belle page dans notre histoire, ils ont fait avancer le progrès matériel ; il n’en n’est pas moins vrai qu’ils ont été beaucoup trop loin, en soutenant à outrance, cette abominable loi de l’offre et de la demande, [Très bien ! très bien ! a gauche ,) loi qui aboutit à l’abandon des faibles et qui les met à la merci de ceux qui ont des capitaux, de ceux qui ont de l’instruction, de ceux dont la volonté n’a pas été brisée par la misère. Qu’est-ce en effet que la volonté ? Le plus énergique, le plus courageux des hommes, quand il souffre, quand il n’a pas de travail, quand il voit pleurer sa femme et ses enfants, se laisse abattre, sa volonté se brise ; et lorsque l’homme n’a plus de volonté, on peut faire de lui tout ce qu’on veut. Il baisse la tête et subit la loi du plus fort.
«Messieurs, revenons à ces grands sentiments d’humanité de nos pères qui ont fait dire à l’Europe entière que la France était le pays de la justice, le pays de l’humanité. ( Très bien !)
« On était tellement convaincu que nous étions les amis du progrès, qu’en 1789, les peuples venaient à nous volontairement ; nous n’avons pas même pu recevoir tous ceux qui venaient, parce qu’il y avait des considérations politiques qui nous en empêchaient. »
Malgré mes supplications , notre amendement échoua.
Séance du 28 Mai 1888
Les vieilles corporations
Dans une séance animée et houleuse, M. Albert de Mun, avec le talent qu’on lui connaît, et l’ascendant qu’il exerçait sur son parti, se mit à faire l’éloge des vieilles corporations chrétiennes, et du coup il ajouta: « Je ne crains pas d'appeler tout le monde à la vie corporative et d’essayer par une impulsion décisive d’y entraîner tous les éléments du corps social. » Puis avec son éloquence entraînante, il chercha à prouver qu’en Autriche, en Allemagne et en France, les peuples s’acheminent vers ce but.
Pour M. de Mun, la France était livrée à un individualisme où les intérêts particuliers sont en conflit perpétuel avec la société, et engendrent des haines mortelles.
Ce fut de ma part, je l’avoue, un peu hardi que de venir à la tribune après ce puissant orateur, néanmoins je m’y hasardai ; car juste au moment où j’hésitais le plus, une idée résultant de mes lectures me vint, qui ne me permit plus de douter de moi. J’avais trouvé la réponse- que j’avais h faire.
M. Martin Nadaud. — « La Chambre comprend bien qu’après le discours qu’elle vient d’entendre, j’aurais dû suivre l’avis de ceux de mes amis qui m’ont fait signe de ne pas monter à cette tribune (On rit). — « Parlez ! parlez ! »
« Il y a dans les arguments qui ont été développés ici, par M. le comte de Mun, certaines affirmations que nous ne pouvons pas laisser passer sous silence. Je serai bref, je ne remonterai pas à nos régimes des
corporations. Ces institutions ont été contraires au développement de nos industries, depuis le jour surtout où furent publiés les règlements d’Étienne Boileau. »
« Il y a deux périodes dans l’existence des corporations, avant Etienne Boileau, elles étaient animées d’un esprit libéral; à cette époque elles avaient une organisation que nous voudrions leur voir adopter aujourd’hui. Des prud’hommes, élus par tous les membres participants les dirigeaient. On trouve dans les règlements d’Etienne Boileau, un aperçu qui fait connaître la transformation malheureuse que subirent les corporations, depuis Louis IX, jusqu’à la Révolution française.
« Boileau avait dit : « Nous voulons englober tous les métiers, nous voulons les rendre tous solidaires. »
Voilà donc les métiers privés de leurs libertés et placés sous la direction d’un agent royal, appelé prévost ou le grand chambrier, et, en effet, messieurs, on les rendit tellement solidaires qu'il n’est pas besoin de grandes connaissances historiques pour savoir que les rois d'accord avec les évêques publièrent des édits qui sont aussi despotiques les uns que les autres depuis le XIVe siècle jusqu’au XVIÏP. On tyrannisait constamment le peuple, et la misère, vous le savez bien, était devenue si grande que plus de quarante édits (ou lois) furent rendus, portant que les mendiants devront être transportés à Madagascar. Dans certains cas, il était même ordonné de prendre des ouvriers à la sortie des ateliers, quand ils se mettaient en grève ; c'est ce qui s’est fait sous le règne de François 1er.
Mais, la question, messieurs, n’est plus là ; on
pourrait beaucoup s’étendre sur cette institution des corporations. Je veux dire cependant à la Chambre, que les ouvriers de mon temps, attendaient tous de la liberté. C’est ce qui a fait dire à Louis Blanc que les ouvriers français n’avaient pas eu de liberté complète jusqu’cà l'avènement de la République.
« Ni la monarchie, ni l'empire ne leur ont donné la liberté ; ce sont les républicains de nos jours qui ont demandé et obtenu l’abrogation de la loi du 14 juin 1791, par laquelle il ôtait défendu aux ouvriers de se réunir, de choisir des syndics. En vertu de cette môme loi, ces malheureux étaient livrés à la merci des maîtres ; cette loi a duré pendant la Restauration et le gouvernement de Louis-Philippe ; c'est la République actuelle qui a eu l’honneur d'en délivrer le peuple. »
Et je continuai: «Aujourd’hui, nos syndicats commencent à être prospères ; ne venez donc pas nous parler des vieilles corporations. N’ayez point de doute sur l'efficacité des chambres syndicales ouvrières ; avant de les condamner, attendez encore quelques années, et soyez certains que nous verrons organiser un régime de liberté dans notre pays, et que de ce mouvement, sortiront la paix et la tranquillité.
« On parle toujours de l’accord qui doit exister entre les ouvriers elles patrons, mais avant que cette paix se fasse, il y a une autre question à résoudre, c'est celle delà répartition des bénéfices du travail ; c’est celle que l’on discute tous les jours dans les ateliers. Est-ce que vous croyez que le prolétariat est éternel ? Est-ce que l'homme n’est pas appelé à jouir des fruits de son travail intégral ?
C’est là la véritable question à l'ordre du jour, et
tant que les produits ou bénéfices du travail ne seront pas équitablement répartis, attendez-vous à ce que la lutte continue ; malheureusement, elle durera, j’en ai peur, longtemps encore, mais, en définitive, vous n’arriverez pas à une solution avant que la question sociale, la question des producteurs soit décidée, selon les règles de l’équité et de la justice. » ( Très bien ! très bien ! à çjciuche).
Voilà quelle fut ma réponse au discours si bien étudié de M. le comte de Mun, et mes amis ne me surent pas mauvais gré de m’être jeté à l’improviste dans cette discussion.
Le manque d’eau à Paris (25 Janvier 1888)
Le manque d’eau dans la plupart des maisons et surtout dans les quartiers pauvres avait attiré depuis bien des années l’attention des municipalités, tout aussi bien que celle des hygiénistes et du corps médical de Paris tout entier.
En parcourant un rapport d'un de nos collègues, M. Bourneville, député de Paris et homme d’une grande intégrité de caractère, je me rappelai que j’avais été occupé comme ouvrier, dès 1833, à poser les premières bornes fontaines dans les rues du XXe arrondissement.
Comment ? me disais-je, à Londres, il y a de l’eau dans toutes les maisons, tandisqu’à Paris, sur tous les points il en manque !
Je ne pouvais donc moins faire que de soutenir le rapporteur, M. le docteur Bourneville, dans une
question d'une importance aussi grande pour les intérêts, la santé et l’hygiène de la population parisienne. Cependant, je craignais qu’avec les habitudes contractées par nos administrations, nous n’aboutissions arien si nous n'exigions pas une loi prescrivant que tous les propriétaires soient tenus obligatoirement d’avoir de l’eau dans leurs maisons, à tous les étages.
Je ne veux publier ici que quelques fragments du discours que je prononçai.
Dès le début, la droite, toujours assez sceptique quand on ne parle pas de l’un ou de l’autre de ses princes, ne m’écoulait pas avec trop d’attention.
« Messieurs, je vous en prie, lorsque nous parlons d’affaires sérieuses, écoutez les orateurs qui cherchent, à vous apporter de bonnes raisons.
« Je me place ici, pour juger de l’utilité du projet, au point de vue de la population de Paris.
« Ah ! ah ! » (. A droite.)
« Je vous en prie, ne m'interrompez pas. »
' « On ne pourra pas assainir Paris sans achever
les égouts. Il faut que vous les terminiez; et nous n’aurons rien fait pour l’hygiène publique, tant que tous les propriétaires de Paris n'auront pas été obligés de par la loi, entendez-vous bien, d'avoir de l’eau dans leurs maisons, à tous les étages.
« Vous me permettrez bien de comparer la ville de Londres à la ville de Paris; vous n’entrez pas dans la plus pauvre maison à Londres, sans voir de huit heures du matin à dix heures, l’eau couler en abondance. ( Très bien ! très bien !)
« Tout s’en va à l'égout, et les rues, les maisons sont propres. »
« Mais, messieurs, mon but à moi est plus simple; je n’ai pas à prendre part à la lutte qui s'engage entre les députés de Seine-et-Oise qui ne veulent pas que leur département reçoive les détritus, des eaux d’égout de la capitale, et ceux qui, comme M. Bellegrand, ne redoutent pas cette infection, parce qu’ils croient que ces eaux sont de nature à fertiliser le sol oü elles seront déversées ; mon but à moi est plus simple, le voici résumé en deux mots :
« Sur ce point, nous sommes tous d’accord, car vous ne voulez pas qu’un pareil étatde choses se perpétue dans notre capitale. Messieurs, l’hygiène est moralisatrice, j’ai toujours remarqué que les hommes qui se tiennent propres, comme ceux qui s’adonnent au travail, sont presque tous de bons citoyens et de bons pères de famille. ( Très bien ! très bien ! )
« Au nom de la morale publique, de l’hygiène générale, de nos mœurs et de notre civilisation, je vous en supplie, messieurs, ne rejetez pas ce projet de loi. Écoutez les gens qui l’ont étudié à fond. Il en est un que j’aperçois devant moi, qui est fort compétent en cette matière ; vous l’entendrez, vous retiendrez de ses bons arguments, ce qui vous paraîtra utile ; mais enfin, vous ne pouvez pas rejeter un projet de loi si bien mûri. »
J'insistai donc pour que le gouvernement nous présentât un projet de loi obligeant tous les propriétaires à avoir de l’eau en abondance dans leurs
maisons.
Le centenaire de la Révolution de 1789 à Bourganeuf
En 1889, au début de notre grande et magnifique exposition, le gouvernement eut l’idée de célébrer le centenaire de la grande révolution française.
A Bourganeuf, le 5 mai 1889, je prononçai le discours suivant :
« Mes chers concitoyens,
« Le jour tant désiré et si impatiemment attendu venait de luire sur la France, chaque département, chaque ville et chaque village se préparaient pour assister à cette fête de réjouissance et d’allégresse et de patriotisme universel. Ils eurent mille fois raison, ceux qui, deux ans après cette date, eurent la lumineuse pensée d’effacer notre calendrier grégorien, catholique et monarchiste pour y substituer cette simple date, l’an premier de la république française.
«La commune de Bourganeuf bien connue pour ses idées républicaines ne pouvait moins faire aujourd’hui que de mêler ses cris de joie et de patriotisme à ceux de la nation entière ; c’est ce qu’a bien compris votre conseil municipal, et, pour mon compte, je l’en félicite hautement.
«Je ne voudrais pas, mes chers concitoyens, louer démesurément les qualités de notre race, elle est sujette comme toutes les nations du monde à des faiblesses et à des défaillances ; il n’en est pas moins vrai qu'on ne lui ravira jamais l’honneur d’avoir été la première dans le monde à proclamer les droits de l'homme et les principes de fraternité nés dans nos loges maçonniques.
MÉMOIRES DE LÉONARÜ
« Que se passa-t-il donc à Versailles, le 5 Mai 1789 ? Il s'agissait de l'ouverture des États-généraux. Et pourquoi cet évènement eut-il la puissance de troubler les esprits, de soulever comme par enchantement,, toutes les passions bonnes ou mauvaises du cœur humain ? C-’est que depuis des siècles et des siècles, la monarchie absolue avait façonné les Français à la servitude.
« Il ne restait aucune institution libre pour éclairer notre marche vers cet idéal de justice et d'égalité, entrevu par les rédacteurs de la déclaration des droits de l'homme. La chaire de l’église avait bien eu le privilège de garder ses coudées franches, mais elle s'était servi de son influence pour aider à écraser toutes nos libertés.
« A cette époque, messieurs, il y avait cent cinquante ans que nos dominateurs, les rois et les prêtres, n’avaient pas daigné convoquer les Étatsgénéraux.
« Demandons-nous donc, ce que la France avait gagné pour s’être livrée à ses oppresseurs. D’abord, par la révocation de l’édit de Nantes, la portion industrielle et laborieuse de nos concitoyens, ceux qui avaient conquis pour nous, le Canada, les Indes et plusieurs autres colonies très prospères, fut chassée de France par les conseils du confesseur de Louis XIV, ou plus tard, par les conseils d’une Pompadour quelconque qui avait voulu avoir sa guerre de sept ans, comme Madame Bonaparte voudra avoir celle de 1870.
« A l’intérieur, nos finances furent livrées au pillage des favorites de la cour ou des intendants généraux. Il vous est arrivé, comme à moi, mes chers
concitoyens de lire Labruyère, de lire notre illustre Vauban, et vous vous êtes sentis assurément émus jusqu’au fond du cœur.
« Ces deux grands hommes ne vous montrent-ils pas qu’un nombre considérable de nos concitoyens parmi les plus pauvres étaient réduits à vivre de fruits sauvages et même de glands.
« Tel était donc, mes chers concitoyens, l’état de la France, lorsque les États généraux se réunirent à Versailles, pour travailler au bonheur de la patrie et du genre humain. C’est quand on voulut sonder l’étendue et la profondeur des ravages que mille ans de soumission à nos maîtres nous avaient faits, que tous ces maux attirèrent l’attention des députés de la nation.
« Messieurs, l’Église a mis au nombre des péchés capitaux, l’orgueil, et dans ce cas elle a eu raison. C’est l’orgueil des classes, qui fut cause des évènements les plus tragiques de cette grande et mémorable époque.
« Les nobles et le clergé ne voulurent point délibérer avec les députés du tiers-état ou de la bourgeoisie. Que dis-je? Messieurs; même pourentrer dans la salle des délibérations, ils ne voulurent pas passer par la même porte que leurs collègues députés du tiers-état ; ils poussèrent l’audace et l’infamie jusqu’à requérir des ouvriers pour enlever les bancs sur lesquels devaient s’asseoir les bourgeois du tiersétat.
« Oui, ces fameux dominateurs, tentés par une sorte de folie furieuse revinrent une seconde fois à la charge, ët c’est alors que Mirabeau adressa les fameuses paroles que vous connaissez au marquis de
iss
MÉMOIRES DE LÉONARt)
Dreux-Brézé : « Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple et que nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes ». C'est alors que la population de paisible qu'elle était devint grondeuse et menaçante.
« Les bruits d’émeute et de révolution produisirent une suspension de travail qui ne tarda pas malheureusement à devenir générale ; en effet, on vit bientôt, s’attrouper dans tous les quartiers de Paris, la population qui rendait le roi et la reine responsables de scs souffrances.
« Un jour, on le sait, on partit pour Versailles où habitait la cour, en chantant le fameux couplet ;
« De gré ou de force, nous ramènerons « Le boulanger, la boulangère et le petit mitron. »
« Je ne suivrai pas plus longtemps, messieurs, la marche des évènements ; ce que je viens de vous dire, suffit pour vous prouver que si la révolution devint par la suite violente et impitoyable pour le clergé et la noblesse, c’est grâce à leur orgueil et à leur dédain pour la grande masse de la population laborieuse dont les souffrances avaient dépassé toutes mesures.
« La grande tâche des conventionnels allait commencer, la France n’étant en possession d’aucune de ses libertés, il fallut se mettre à l’œuvre. Avec quelle ardeur et quel courage ne le fit-on pas ? Une fois que l’organisation des comités fut complète, les grandes mesures se suivirent sans relâche. Le décret qui ordonna la vente des biens possédés par la noblesse et le clergé, porte la date du 28 mars 1793. Aujourd’hui, que voyons-nous en France, messieurs ? Nous voyons ce que l’on ne voit chez aucune autre nation
du continent, treize ou quatorze millions de petits propriétaires, dont la liberté et la vie sont assurées.
« Dans le même intervalle, la Convention décréta que chaque commune aura sa maison d’école. Si cette mesure ne fut pas exécutée, c’est que la France devait retomber sous la domination des Napoléons et des Bourbons. Mais, messieurs, la République d'aujourd'hui va exécuter le programme de nos devanciers.
« Je sens que je parle d’histoire à des citoyens qui, sur ce point en savent probablement autant et plus que moi. Travaillons donc avec ardeur au développement de nos institutions républicaines et l'histoire dira que nous nous sommes montrés dignes de nos illustres ancêtres. »
« Vive la République ! »
Inauguration du monument de Louis Blanc
Avant dequitter Paris probablement pour toujours, j’avais été désigné par les amis de Louis Blanc, et par ceux de la famille Raspail pour prendre part aux travaux des comités chargés d’élever un monument, à Paris, à chacun de ces deux illustres républicains.
Aussi, est-ce avec orgueil et un plaisir bien grand, que j’insère dans les souvenirs de ma vie politique les deux discours que je prononçai à l'inauguration des monuments destinés à perpétuer la mémoire de ces deux fidèles serviteurs du peuple.
En arrivant à Paris, en 1830, je ne devais pas tarder à entendre prononcer les noms de ces deux grands
MÉMOIRES DE LÉONARÛ
citoyens. C’est sous leur inspiration que j’appris à épeler les mots de république, de patrie et de liberté.
A ce moment, nous, les ouvriers républicains de la première heure, nous ne raisonnions pas, nous étions des croyants résolus et sincères prêts à donner notre vie au premier appel de nos chefs aimés et vénérés.
Enfin, ma jeunesse de simple soldat de la démocratie devait s’écouler parallèlement à celle de Raspail et de Louis Blanc.
Après avoir contribué à propager et à recueillir les listes de souscription, un de nos amis, le citoyen Lagrange, député du Rhône, homme très estimé, fixa le jour de l'ouverture de cette patriotique cérémonie qui eut lieu le 26 février 1887, en présence d’une foule de plus de vingt mille personnes entassées sur la place Monge ou dans les rues adjacentes.
Je prononçai le discours suivant :
« Mesdames , Messieurs ,
« Nous ne croyons pas qu’il y ait eu jamais en France un homme ayant cherché avec plus de courage, de constance et d’opiniâtreté à se rendre utile au peuple que Louis Blanc.
« Pendant plus d’un demi-siècle, son rêve fut de voir le peuple passer de la condition simple de salarié à la condition d’associé.
« Nous qui l’avons connu avant la Révolution de 1848, et qui, pendant dix-neuf ans, avons vécu à Londres, à côté de lui, dans une intimité étroite, nous affirmons que cette pensée fut la pensée dominante de toute sa vie.
« Au collège, chaque fois qu’il avait un moment de loisir, il lisait et relisait le Contrat social et VEmile de celui qu’il devait toujours considérer comme son
iriaitre, Jean-Jacques Rousseau.
« A peine sorti du collège, le premier article qu'il i adressa à un journal visait la question des rapports } entre ouvriers et maîtres. C'en était fait ! Cet homme ( si fortement trempé pour les luttes héroïques s'était j: creusé un sillon d'où il ne s'écartera plus.
« Le premier adversaire qu’il rencontra, fut Armand Carrel auquel il était allé, en compagnie de Dupont de Bussac, présenter son article.
« A peine la lecture commencée, Carrel se leva, et furieux, ahuri, il jeta le manuscrit sur la table. Louis Blanc empocha son article et sortit, profondément attristé.
« Mais Carrel était un homme de cœur, il lui envoya le môme jour un de ses amis, avec mission de lui faire des excuses et de le prier de venir le voir.
« On le voit, au début de sa vie, le grand homme \ eut à défendre ses opinions socialistes contre l’homme le plus marquant de cette époque déjà lointaine.
« Disons-le à l’honneur de la génération qui suivit la Révolution de 1830, le peuple que les monarchies [ et l’Église avaient tenu dans une ignorance presque ‘ absolue, trouva dans les rangs de la bourgeoisie des j homme de la valeur de Saint-Simon, de Fourier, de - Raspail, de Pierre Leroux, de Cabet et d'Eugène Stic, des hommes qui sondèrent à fond, les plaies du paupérisme.
« En même temps, de simples ouvriers se hasardèrent à fonder des journaux qui se lisaient dans les ateliers.
■< C’est dans cet intervalle, que vous fîtes paraître,
■ ô vous dont nous contemplons, en ce moment, le mâle visage, le livre de Y Organisation du travail.
MÉMOIRES DE LÉONARb
« Évènement prodigieux qui eut pour première conséquence de détacher le peuple du gouvernement de juillet, en même temps que du parti libéral qui l’abusait par des phrases pompeuses en jouant pour ainsi dire à cache-cache avec les abus dont vivent les monarchies et toutes les religions.
« Louis Blanc fut bien alors l’homme en qui mirent leur confiance les victimes de notre imparfaite organisation sociale.
« Enfin, la monarchie de Juillet est renversée, la République proclamée et le gouvernement provisoire vient siéger à l’Hôtel-de-Ville.
« Aussitôt Louis Blanc tient à remplir ses promesses et il crée la commission du travail, qui siégea au Luxembourg et dans laquelle, patrons et ouvriers, discutèrent ensemble leurs intérêts.
« Il fut exilé par des républicains en août 1848. Il se réfugia à Londres où je l’ai connu, et où nos rapports ont été continuels pendant dix-neuf ans. »
Je passai ici sous silence la belle conduite de mon ami pendant notre proscription pour laisser la parole à d’autres orateurs.
Inauguration du monument Raspail
M’étant trouvé à Paris, au moment où la population de notre héroïque capitale jointe à celle de nos départements songea à élever un monument à Raspail, sur une de nos places publiques, ses fils, en souvenir d’un passé de plus de 40 ans qui m’avait rattaché à leur illustre père, me firent l’honneur de me nommer
président du comité de l'érection du monument qui consacre l’immortalité de ce nom si populaire.
C'est pourquoi j’insère ici dans mes mémoires, le discours que je prononçai le 7 juillet 1889, jour de l’inauguration de ce monument, en présence d’une loule considérable :
« Mesdames, chers compatriotes,
« Le monument de François-Vincent Raspail que nous inaugurons aujourd’hui, manquait dans notre ville de Paris.
«Désormais, la population pourra venir contempler les traits et le male visage d’un des hommes les plus grands par le caractère, par l’intelligence et par la profondeur de son esprit, aussi fécond qu’humanitaire, que la France ait produits.
« Sa réputation de savant n’est pas seulement française, elle est européenne, et c’est une réputation bien méritée. (Très bien ! très bien !)
« S’il fallait, Mesdames et Messieurs, vous faire l’énumération de tous les martyrs qu’a produits le parti républicain, depuis le jour où Charlotte Corday assassina Marat, jusqu’au jour où le grand Victor Hugo arracha des mains du bourreau la tête de Barbés, vous frémiriez d’indignation et de colère.
« Mais le plus grand de nos martyrs, celui qui a gémi le plus souvent dans les cachots et dans les forteresses de la monarchie, celui qui a été le plus abominablement calomnié, c’est François-Vincent Raspail. 11 a été persécuté pour ses opinions politiques depuis sa jeunesse jusqu’à sa mort.
« Mon collègue, M. Achard, vient de vous le dire. Plusieurs orateurs vous ferontconnaîtrc encore la vie de cet homme illustre,
MÉMOIRES DE LÉONARÙ
« Je veux seulement vous dire, qu’étant tout jeune encore, sa grande âme s’indigna à la vue des massacres qui curent lieu dans le midi à la restauration des Bourbons, en 1815.
« Le bruit courait partout que Raspail allait être condamné à mort parce qu’il avait publié une lettre dans laquelle il flétrissait les crimes commis par les assassins à la solde de la monarchie. Sa mère informée que l’on se proposait d’arrêter son fils, le déroba à la haine de ses persécuteurs et il vint se fixer à Paris.
« Nous ne pouvons qu’esquisser à grands traits l'existence de cet homme incomparable au point de vue du caractère.
« A peine arrivé à Paris, il vit se dresser, sur la place de l’Hôtel-de-Ville l’échafaud où devaient tomber les têtes des quatre sergents de la Rochelle.
« A partir de ce jour, Raspail voue une haine éternelle, non seulement à la royauté, mais à tous les oppresseurs du peuple. Et aussitôt il cherche à se mettre en contact avec tous ceux qui voulaient renverser cette dynastie maudite des Bourbons de la branche aînée, qui nous était venue à la suite des armées étrangères. Il entra dans la société des Ç'orbonari ; il y connut Lafayette, il y connut Benjamin Constant, il y connut Voyer-d’Argenson, et avec tous ces hommes illustres, il protesta avec une extrême vigueur contre le gouvernement des jésuites.
« Puis, il se lia avec Godefroy Cavaignac, avec Armand Carrel, avec les Bastide et les Thomas, hommes résolus, que la population de Paris devait trouver sur les barricades de Juillet 1830.
« M. Achard vous l’a dit, Raspail fut grièvement blessé à la prise de la caserne de Babylone.
« Permettezàun contemporain decetteépoquelointaine, quoiqu'il n'était qu'un très simple soldat de la démocratie, d’évoquer ces souvenirs de sa jeunesse.
« Oui, Raspail a été l'un des fondateurs du parti républicain moderne. Vous le savez tous, au moment où, avec les hommes que je viens de nommer, il est entré dans la vie politique militante, il y avait plus d’un demi-siècle que l'on n’osait plus prononcer le mot de « République. » Quand on voulait parler d’un brigand, on disait : « C’est un républicain »
« Ces jeunes hommes firent respecter le parti républicain naissant, et pendant les quatre ou cinq premières années du règne de Louis-Philippe, on entendit parler de République dans la classe populaire, et il y eut émeutes sur émeutes.
« Les tribunaux et les prisons ne se désemplissaient pas de ces martyrs inconnus qui ne laissent aucun nom dans l'histoire, et qui ne sont autres que ces vaillants et courageux ouvriers traités en bêtes de somme jusqu’au jour où la révolution de 1848 leur mit dans la main l'arme de délivrance, le suffrage universel. [Bravo ! Très bien !)
« Raspail et ses amis fondèrentla Société des Droits de l'Homme et celle de la Libre-Pensée. Vous avez parlé, mon cher collègue, M. Achard, de la Société de la Libre-Pensée. Quand on vint proposer à Raspail d’en faire parlie, voici quelle fut sa réponse, elle est bonne à. faire connaître à nos jeunes générations :
« Oui, je veux bien entrer dans la Société de la « Libre-Pensée, mais à une condition, c’est que tous « ceux qui s’y feront inscrire prendront l’engagement « de ne pas se servir de prêtre, ni à la naissance de « leurs enfants, ni à leur mariage, ni à la mort, »
(. Applaudissements ).
« Et, Mesdames et Messieurs, cet homme dont le mensonge n’a jamais effleuré les lèvres prêcha d'exemple toute sa vie. Nous qui connaissons sa famille depuis longtemps, nous qui avons l’honneur de siéger à la Chambre des députés avec deux de ses fils, nous pouvons vous affirmer que jamais ces derniers n’ont oublié les leçons que leur donna leur illustre père; car, il faut bien le dire à l’honneur de cette famille, jamais père ne fut plus respecté par ses enfants que le grand citoyen dont nous inaugurons en ce moment le monument.
« La première fois qu’il fut condamné, ce fut en 1831. On avait voulu fixer la liste civile du roi Louis- Philippe à 14 millions, et Raspail dans une lettre disait :
« Il faudrait enterrer vivant sous les ruines des « Tuileries, le Français qui oserait demander à la « France quatorze millions par an, pour vivre. »
« Raspail fut condamné à quinze mois de prison. On le mena, les menottes aux mains, d’une prison à l’autre, de Paris à Versailles et de Versailles à Paris.
« A sa sortie de prison, il songea immédiatement à fonder le journal le Réformateur , avec un ami que les républicains ne doivent jamais oublier, avecKersausie.
« Kersausie était neveu du premier grenadier de France, Lat-our-d 'Auvergne.
« Il avait de la fortune. A ce moment, le cautionnement des journaux était de 100.000 francs ; Raspail, l'illustre Raspail était arrivé à Paris aussi pauvre que la plupart des ouvriers de mon département qui viennent travailler à Paris pour gagner leur pain.
« Le cautionnement fut fait. Mais on avait juré dans l'entourage de Louis-Philippe de perdre cet homme qu’on connaissait si grand par la volonté, le caractère et le dévouement. En peu d'années, Raspail eut à payer pour son journal 115.000 francs d’amendes. Naturellement le journal cessa de paraître, et le gouvernement qui avait si souvent violé la loi pour abattre ce Samson jusqu’alors invincible, croyait bien en avoir fini avec un adversaire si redoutable.
« Lors de l’attentat de Fieschi qu’il ne connaissait pas, Raspail avait été appelé à Nantes pour des affaires personnelles. A son grand étonnement, lors de son arrivée dans cette ville, les gendarmes l’arrêtèrent.
« Il fut reconduit à Paris d’étape en étape. On le mena devant le juge d'instruction, et là il apprit qu’il avait pris part au complot de Fieschi. Mais quelle ne fut pas la surprise du magistrat Zangiacommi ? Raspail s’obstina à ne pas lui répondre ; il avait beau parler, multiplier les accusations, l’accusé restait silencieux. A la lin, le juge lui dit : « Mais, Monsieur Raspail, si vous étiez à ma place que feriezvous ? » A ces mots, Raspail sort de son mutisme et lui dit : « Si j 'étais à votre place, j’irais prendre des douches. » (On rit et (/ronds applaudissements).
« Le Procureur delà République intenta une action contre lui pour ce fait, et Raspail fut condamné à deux ans de prison et cinq ans de surveillance, et chose montrueuse, on l’enferma à la Force au milieu de douze cents voleurs et de plusieurs assassins parmi lesquels se trouvait Lacenaire.
« M ais ce n’était pas tout ; il fallait se débarrasser d'un tel adversaire. On n’y put pas réussir, car
jamais il n'avait connu les organisateurs de la machine infernale.
« Ah ! je voudrais bien, Mesdames, Messieurs, que tout le monde ait connaissance des idées émises dans le journal le Réformateur , qui date de 1834.
« Raspail, dans une série d’articles, se fit l’apôtre du suffrage universel.
« En outre, vous n’êtes pas sans vous rappeler qu’en 1848, le peuple de Paris s’enthousiasma avec raison pour ces grandes questions sociales qui avaient préoccupé tous les hommes de bien depuis un demisiècle ; dans le Réformateur , vous trouverez énumérées et examinées toutes les questions difficiles que nous n’avons pu encore résoudre d’une façon définitive à la satisfaction de nos malheureux prolétaires.
« Mais je veux être bref. J’ai si bien connu Raspail dans ma jeunesse que je pourrais vous parler de lui longtemps.
« Le 24 février, je me trouvais avec toute la population parisienne à l’Hôtel-de-Ville . Le gouvernement provisoire était réuni et, il faut bien l’avouer, les membres de ce gouvernement qui voulaient la République n’y étaient pas en majorité. Certains voulaient proclamer la régence de madame la duchesse d’Orléans qui était allée à la Chambre des députés tenant son fils par la main. Dès que le peuple entendit dire que Raspail se dirigeait du côté de l’Hôtel-de-Ville, plus de dix mille hommes vêtus de blouses ou de bourgerons vinrent lui faire cortège et raccompagnèrent jusqu’à l’entrée de la salle où délibéraient les membres du gouvernement provisoire.
« Oui, messieurs, ce grand homme fit proclamer
immédiatement et devant lui la République, et il ne se serait pas retiré, si, à ce jour et à cette heure, la République n’avait pas été proclamée.
« Vous avez dit, mon cher Achard, que Raspail s’était mêlé à regret à la manifestation du 15 mai en faveur de la Pologne.
« C’est la vérité ; Raspail n’a jamais eu confiance en ceux qui parlent trop, ni en ceux qui parlent sans réflexion. Il soupçonnait dans l’entourage de ceux qui poussaient la population à l’émeute, des intrigues politiques, et il avait raison, puisque, le soir même, lui et Barbes allèrent coucher au donjon de Vincennes.
« Mais là où se manifeste de la façon la plus éclatante le grand caractère de Raspail, c’est à son procès de la cour de Rourges.
« Oh ! jeunes gens, lisez ci^s pages ; elles vous arracheront des larmes. Aujourd’hui, on cherche des textes de loi pour condamner certains grands coupables qui conspirent contre la République, mais alors, on condamna Raspail à six ans de prison sans la moindre preuve de culpabilité ; mais je me hâte, car je veux terminer.
« Le cœur me saigne encore quand je pense qu’il s'est trouvé des juges en France, des juges de notre génération pour condamner ce grand homme à deux ans de prison, à l’âge de quatre-vingt-un ans, rien que pour avoir fait l’éloge de Charles Delescluze.
« Mes chers concitoyens, un dernier mot : Au nom du Comité qui m’a fait l’honneur de me choisir pour son président, je remercie le Conseil municipal de Paris, le Conseil général de la Seine, un certain nombre de Conseils municipaux de France et tous
les citoyens qui ont pris part à cette souscription nationale, et nos plus sincères félicitations aux auteurs de cette magnifique statue due au talent des deux frères Morice, auxquels la ville de Paris est déjà redevable de l’imposant monument qui orne si admirablement la place de la République.
« A vous, Monsieur le Préfet de la Seine, à vous, Messieurs les membres du Conseil municipal et du Conseil général, à vous tous, patriotes de Paris, nous confions ce monument, vous l'entourerez de votre respect, et tous ceuxqui, de génération en génération, passeront devant ce bronze, s’inclineront en disant: « Voilà un des plus grands hommes que la France ait produits. »
Vive la République ! ( Applaudissements répétés et cris de : vive la République !)
Séance du 9 Décembre 1889
Opinion de M. Éliez-Evrard, rapporteur des élections de Bourganeuf, sur Martin Nadaud.
« M. Coutisson a obtenu 4.120 voix « M. Martin Nadaud — 3.908 —
« M. Coutisson a été proclamé député, comme ayant réuni le plus grand nombre de voix ; les opérations se sont faites régulièrement ; aucune réclamation ne figure dans les procès-verbaux dressés dans chaque commune, le jour des élections.
« Les membres du comité républicain de Bourganeuf ont déposé contre l’élection de M. Coutisson une protestation portant sur plusieurs chefs différents.
« Après un examen minutieux des griefs formulés dans cette protestation ; elle n’a pas paru de nature à yicier l’élection.
« Une affiche de la dernière heure a retenu l’attention de votre 3' bureau.
« Dans cette affiche on reproche à M. Nadaud de toucher 1.050 fr. par an, comme victime du 2 Décembre, pour augmenter sa grosse fortune ; on l’accuse d’avoir endetté la France de huit milliards, augmenté les impôts, voté la guerre du Tonkin et de vouloir la continuer dans le but d’enrichir les voleurs.
« Le 3e bureau regrette vivement que des électeurs, dans la chaleur de la lutte en soient arrivés à de pareilles accusations qui ne reposent sur aucun fondement, et contre lesquelles proteste la vie entière de M. Nadaud, une vie de travail, d’honneur et de loyauté.
« L’accusation de toucher les 1.050 fr. est absolument ridicule, tout le monde sachant que jusqu’ici, M. Nadaud a partagé tous les ans, cette somme entre vingt vieillards de son pays. »
Telle est l’opinion émise par le 3e bureau qui a statué sur ces élections. Les termes en sont trop honorables pour que nous les passions sous silence.