CONCLUSION
En terminant ce livre, qui est une simple esquisse de ma vie d’ouvrier, de professeur et de député, j’ai pour premier devoir d’adresser mes plus sincères remerciements aux électeurs de la Creuse.
Je ne puis pas avoir oublié qu’il y a près d'un demi-siècle, ils me sortirent de l’obscurité, et que pendant bien des années, ils m’honorèrent de leur confiance, comme député.
Je me rends cette justice, que lorsqu’ils me remplacèrent, en 1889, je n’avais pas dévié de la ligne de conduite que j’ai toujours suivie; je dirai plus, à aucune autre époque de ma carrière politique, je n’avais travaillé à la Chambre à des sujets plus conformes aux véritables intérêts de la patrie républicaine. C’est probablement pourquoi, je n’ai jamais ressenti, depuis, le moindre ennui de cet échec, pas plus que la moindre aigreur de caractère contre le corps électoral. Il est vrai aussi que je savais que lorsqu’un homme cherche à prendre part aux affaires de son pays, il doit s’attendre à subir la volonté éclairée ou rétrograde des électeurs.
Élevé à la bonne école des vieux républicains, j’avais dans l’esprit des principes fixes et bien arrêtés que mon échec n était pas de nature à troubler. J’avais passé d’ailleurs par d’autres épreuves sans m’émouvoir.
A peine le décret d’exil fut-il rendu contre moi, que j’eus à défendre à une très digne femme, Mme George Sand, de faire la moindre démarche en ma
faveur, auprès du triomphateur, comme elle en avait manifesté l’intention.
Quelques années plus tard, Berrier-Fontaine, ancien président de la société des Droits de l'homme, devenu le médecin de Louis-Napoléon, qu’il avait beaucoup connu étant comme lui en exil à Londres, sous Louis-Philippe, vint me parler de ma situation personnelle ; mais il ne tarda pas à s’apercevoir que nous avions à changer de conversation. Il comprit qu'à aucun prix, il n’avait à me parler de l’empire, et nous nous quittâmes.
Il m’est permis de rappeler ici, un autre acte de fidélité à nos principes.
Les électeurs de l’arrondissement de Bourganeuf, m’ayant offert la candidature à la mort de M. Sallandrouze, je refusai, pour ne pas avoir à prêter serment à Louis-Napoléon. Ace propos, je leur adressai par la voie des journaux, une assez longue lettre d’où j’extrais les lignes suivantes :
« Messieurs, beaucoup d’entre vous m’offrent la « candidature. Les circonstances sont telles pour la » démocratie que je dois à mes amis et aux électeurs « qui veulent bien m’accorder leur confiance, une « déclaration digne de vous et de notre cause à tous, « qui est celle du droit et de la liberté.
« Je n’estime pas qu’il soit de mon devoir de prêter « serment à l'empire. »
J’agissais dans cette circonstance, contrairement à la pensée de beaucoup de républicains d’alors qui eurent le tort, selon moi, d’accomplir cet acte.
Si aujourd’hui, je ne puis présenter à mes lecteurs, une œuvre de style, j’ai du moins la prétention d’offrir au peuple, aux ouvriers, mes camarades, un
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livre de bonne foi, qui ne les égarera pas dans des subtilités fausses et mensongères.
Quelle conclusion ai-je à présenter à mes lecteurs? Aucune ; car le progrès est si lent dans nos sociétés qu’on peut dire qu'il est en rapport avec la somme de courage et de volonté que chacun doit apporter aux affaires publiques. Donc, pour accélérer le progrès dans nos sociétés, pour arracher le pouvoir des mains de l’aristocratie d’argent, il faut d’abord une grande discipline dans les esprits et une énergie de caractère très grande, prête à se manifester à tout moment.
Les ouvriers qui cherchent à s’instruire, et qui me feront l’honneur de me lire, verront que je n’ai pas hésité à dénoncer les roueries et les méfaits de l’aristocratie royaliste, impérialiste et cléricale.
Une chose pourtant très consolante, m’a justementfrappé, c’est qu’au fur et à mesure que j’ai suivi lesdifferentesphasesde notre histoire contemporaine, j’ai vu grandir notre peuple en moralité, en connaissances historiques, en sciences économiques et sociales ; j’ai fait connaître dans ce livre les noms des premiers de nos ouvriers qui ont tenu la plume en même temps que l’outil.
Bénissons donc ces grandes secousses qui s’appellent des révolutions ; chacune d’elles a arraché des mains de certains conservateurs, ennemis de la République, une partie des moyens qui leur avaient servi à opprimer le peuple pendant la durée des siècles. Nos lois sur l’enseignement primaire ont reçu leur première application après la Révolution de 1830, elles se sont continuées en 1848 et elles se sont complétées sous notre dernière République ;
car, aujourd'hui, le prêtre est fort heureusement chassé de nos écoles laïques.
Le lecteur verra aussi quels furent les premiers efforts de ces républicains vaillants, généreux, humains, qui songèrent à doter le peuple de cette arme défensive qu'on appelle le suffrage universel. Il verra également la perversité des moyens employés par Louis-Napoléon, pour confisquer la République et nos libertés.
Je n’ai pas manqué non plus, de dévoiler dans la mesure de mes forces les partisans de la famille d’Orléans qui rêvent à nouveau de renverser la République.
Je n’ai pas tu les fautes commises par le parti républicain qui a eu la maladresse de se croire trop faible pour entrer en lutte ouverte contre le pape et ceux qu’on appelle les grands dignitaires de notre église ; c’est une faute colossale qu’on est en droit de reprocher à nos amis.
Cette question vidée, c’était la France en repos, vivant tranquille au milieu des bienfaits de la paix, sans être dans la nécessité d’attaquer ses voisins, et les attendant chez elle de pied ferme; mais ne perdons pas courage, de nombreux pronostics nous indiquent que les temps ne sont pas très éloignés , où cette question ne tardera pas être reprise.
On a vu déjà aux dernières luttes qui ont eu lieu dans notre assemblée actuelle que nous sommes à la veille de voir former dans le parlement deux grands partis : le parti conservateur qui vit sans s’occuper des misères du peuple, et le parti radical soucieux de voir prospérer la république. Qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas, du jour où le parti radical
aura la sagesse de se présenter devant la France sans autre épithète que celle de républicain anticlérical, il entraînera le pays à sa suite. La question sociale, qui est une question de discussion toujours pendante, toujours ouverte, aura fait un grand pas.
Nous sommes donc réellement arrivés à une époque où les ouvriers des différentes industries, comme ceux de l'agriculture, vont avoir à jouer un rôle plus élevé et plus caractéristique qu'ils l'ont eu jusqu’alors ; ils vont, dis-je, avoir à fournir au parlement un nombre plus considérable de députés pris dans leurs rangs.
La Révolution de 1848 a vu commencer ce mouvement; je n’ai pas oublié qu’à côté de moi, il y avait à la Législative, deux menuisiers, Agricole Perdriguier et Michaud Boutet, Giland, te serrurier, Pelletier, le cuisinier, Greppo et Benoît, deux ouvriers en soie, Foud, l’agriculteur, et Doutre, le typographe.
Je ne veux pas dire que la France sera mieux représentée par des travailleurs manuels que par des bourgeois affranchis de tout préjugé religieux, partisans sincères de toutes nos libertés collectives et surtout d’une meilleure répartition des produits du travail.
Mais, au point de vue de l’inffuence générale à exercer sur le pays, la question n’est plus la même. On ne saurait jamais trop rechercher les soutiens les plus sûrs de nos institutions et les meilleurs moyens d'en assurer la perpétuité.
L’idée que j’émets aujourd’hui, me paraît bonne à suivre dans nos intérêts d’avenir. II y a longtemps qu’elle m’a liante l’esprit pour la première fois.
Dans la séance du 3i janvier 1851, j’ai prononcé les
paroles suivantes que je tiens à répéter en terminant ce volume :
« Je dis, Messieurs, que le peuple, s’il veut s’affran- « cliir, est obligé de venir faire ses lois lui-même, « et au lieu de voter pour vous, de voter pour lui.
« Un membre a droite : C’est lui qui nous a nom- « niés.
« M. Martin Nadaud. Il s’est trompé. ( Rires à droite). « Il faut en un mot, que le peuple fasse, en 1852, ce « qu’a fait le tiers-état en 1789, quand il s’est intro- « duit dans le parlement. Vous êtes les fils dutiers- « état, vous êtes les enrichis de la révolution et vous « n’avez encore rien fait pour le peuple. ( Applaudis - « sements à l’extrême gauche).
« Oui, nous voulons, que les travailleurs se fassent « représentants et qu’ils vous débordent dans toutes « les administrations, comme vous avez débordé les « nobles d’autrefois. »
J’ajoute aujourd’hui, à quarante-cinq ans de date, que le plus impérieux des devoirs pour le peuple, est de moins s’occuper d’éplucher les défauts de ses adversaires que de chercher à se corriger des siens. »
Telles sont mes conclusions ; car, avec le suffrage universel, institution toute pacifique, l’avenir appartient certainement au peuple.
Martin NADAUD.