‹ Mémoires de Linguet et de Latude, suivis de documents divers sur la Bastille et de fragments concernant la captivité du baron de TrenckChapitre 13 sur 34 · SUR LA VIE DE DUSAULX · texte numérisé non relu

SUR LA VIE DE DUSAULX

Aussi verra- t-on qu'à chaque événement remarquable dont les Mémoires de Dusaulx offrent le récit, ses souvenirs lui fournissent des rapprochements ou des citations empruntés à Juvénal , aux anciens, à leurs mœurs, à leur histoire , et qui ont souvent plus d'à propos que de justesse. Par la disposition de son esprit, Dusaulx agrandit involontairement, dans quelques circonstances, ce qui s'est passé sous ses yeux. Il cherche dans l'histoire de Rome et de la Grèce des points de comparaison avec les événements qu'il raconte et les personnages qui l'entourent, et quelquefois son exagération naïve, à laquelle se mêle alors quelque chose de pédantesque , provoque un léger sourire. On trouvera dans ses Mémoires deux ou trois exemples de ces rapprochements forcés : ces exemples étaient bons à conserver, ils peignent le temps, ils peignent l'homme. S'il a de l'enthousiasme pour les belles actions , son humanité lui fournit aussi des larmes pour tous les malheurs. Électeur au 14 juillet, il prit la défense de M. deFlesselles, il déplora le sort de l'infortuné de Launay ; membre de l'Assemblée législative à l'époque des exécrables journées de septembre, il courut se placer entre les assassins et les victimes (1). Dans le sein de la Convention , il ne prononça point un seul vote qui ne fût dicté par les sentiments qu'on doit au malheur. La liberté qu'il désirait établir en France lui apparaissait , au milieu de ses nombreux ennemis, sous les habits guerriers qu'elle portait jadis à Morat, s'appuyant d'une main sur un faisceau, de l'autre sur la table des lois : c'est dire assez qu'il inclinait vers le parti des girondins. Aux jours du 31 mai et du 2 juin , il éleva la voix en leur faveur. C'était un crime. Billaudde Varennes demanda sa mort; Marat prit sa défense. Marat , dans son langage injurieux et grossier, traita Dusaulx de vieux fou. L'humanité, pour Marat , c'était folie!

Proscrit pendant la Terreur, témoin de ses progrès, Dusaulx les observa d'un œil calme et les peignitdes plus vives couleurs. « Ou « savait mourir, dit-il dans les notes qui accompagnent un de ses

(I) Dusaulx a tracé le tableau qui s'offrit à ses yeux devant les guichets de l'Abbaye : ces seules pages sufliraicot pour laisser le plus effrayant souvenir des sanguinaires Journées de septembre. Ce morceau, par son étendue, ne pouvait trouver place dans les notes que nous joignons ici; nous l'avons reporté dans les Éclaircissements historiques (B}.

« ouvrages; mais on ne savait plus vivre. Les plus sages ne « cherchaient qu'à s'étourdir, et se disaient, comme Lociie peu de « temps avant sa fin : Vivons tandis que nous vivons encore ! »

Après le 9 thermidor, rappelé dans le sein de la Convention avec soixante-douze de ses collègues, comme lui dévoués à la mort , il ne se ressouvint d'avoir été persécuté que pour éviter d'être persécuteur à son tour. Son cœur était fermé à tout sentiment de haine et de vengeance. Les premières paroles qu'il prononça dans l'Assemblée en y rentrant , furent des exhortations à la paix; ses derniers vœux furent un hommage rendu à l'amitié (1). Son nom , ses ouvrages , sa conduite et sa captivité le recommandaient aux suffrages de ses concitoyens; trente-sept départements le portèrent, en 1795, à la nouvelle législature. Il présida le conseil des Anciens ; mais le travail et de longues épreuves avaient doublé pour lui le poids des années. Il demanda sa retraite en 1798 , et mourut, des suites d'une maladie douloureuse, le 10 mars 1799.

Dusaulx eut , comme homme privé, tous les dons qui font naître l'attachement et qui méritent l'estime; comme écrivain, l'on peut dire qu'il eut beaucoup des qualités et des défauts du poëte ancien qu'il avait choisi pour modèle : ainsi que lui quelquefois déclamateur, à son exemple aussi quelquefois éloquent ; tombant souvent dans la même exagération , mais atteignant , dans quelques endroits , à la même énergie. La nature , qui l'avait doué des talents nécessaires pour acquérir la paisible gloire des lettres, no le destinait point à la carrière agitée des emplois publics dans des temps de révolution; mais il eut toute la sensibilité qui peut adoucir les maux qu'entraînent à leur suite les discordes civiles. A peine échappé à leurs fureurs, il voulait que la France consacrât deux autels , l'un à la Concorde et l'autre à la Pitié : digne interprète du poëte qui dans ses vers a célébré le Pouvoir des larmes (2), il demanda des regrets à tous les cœurs compatissants. Dusaulx mérita qu'on lui fît à lui-même l'application de ce passage

(1) Il honora la mémoire de l'abbé Barthélémy par un discours public, et proposa, dans une autre circonstance, de déposer au Panlhcun les cendres de Mably.

(2) Juvénal, sat. 15, vers 134.

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