‹ Mémoires de Linguet et de Latude, suivis de documents divers sur la Bastille et de fragments concernant la captivité du baron de TrenckChapitre 12 sur 34 · DE DUSAULX · texte numérisé non relu

DE DUSAULX

Jean Dusaulx , né à Chartres, le 28 décembre 1728 , avait atteint neuf ans et ne s'était encore fait remarquer que par l'étourderie naturelle à son âge, lorsque son père, homme estimable, maj^istrat intègre, lai dit dans un moment d'humeur : Le fils de Cicèron étaitil étourdi comme toi? — Aussi ne suis-je pas le fils de Cicèron^ répondit l'enfant en souriant. Le vieillard sourit à son tour : l'indulgence paternelle ne fut point offensée d'une saillie qui, pour la première fois , révélait un esprit vif à côté d'un caractère pétulant.

Le père de Dusaulx ne vécut pomt assez pour suivre, dans leur développement, les heureuses dispositions de son fils. Conduit d'abord au collège de La Flèche, Dusaulx acheva plus tard au collège Dii lessis des études marquées par de brillants succès. II dut à l'éducation qu'il avait reçue dans ces écoles ouvertes à la jeunesse , tout ce qui répandit depuis de la douceur ou de l'éclat sur ses jours : des amis et le goût des lettres.

Le penchant qui l'entraînait vers la littérature fut contrarié quelque temps par le vœu de sa famille. On le destinait à la magistrature; il suivit les écoles de droit et se fit recevoir avocat. Mais la légèreté de son humeur s'accommodait peu de la gravité qui sied au barreau : sa réception fut signalée par un trait de jeunesse que sa veuve nous a conservé dans ses Mémoires. «Plusieurs jeunes « disciples de Barthole prenaient la robe en même temps que « lui. Ces jeunes gens se présentèrent tous au palais sans la coif- « fure qui distinguait alors leur état. M. l'avocat général les ren- « voya, eu leur disant qu'ils ne se présentaient point décemment. « Que font ces jeunes fous ? ils descendent dans la cour du palais ; « ils entrent dans une boutique de perruquier, où pendaient à la

« muraille de grandes perruques du temps de Louis XIV. Du- « saiilx qui élail blond en prend une noire; un de ses amis, qui » élail brun , en prend une rousse. Ils remontent gravement les es- « caliers du [)alais , suivis des marchandes qui riaient aux éclats. « Messieurs, leur dit l'avocat général en les voyant entrer, je vais « vous recevoir bien vile, de peur de ne vous point recevoir du « tout. » Ainsi du moins s'écoulaient , au milieu des accès d'une gaieté franche et légère , les premières époques d'une vie dont les derniers jours devaient s'éteindre au milieu de nos plus sombres orages.

Las de la robe , i)lus que jamais épris des lettres, goûtant les douceurs d'une union qui (it pendant cinquante ans le bonheur de sa vie , mais forcé de prendre un état pour avoir un rang dans le monde, Dusaulx acheta la charge de commissaire des guerres au- |)rès de la gendarmerie royale. Il remplit avec honneur ses devoirs , dans la guerre et dans la paix ; mais il connut pour la première fois, dans le désœuvrement des garnisons, des dangers que sa prudence n'avait point prévus. Ce que la France comptait de plus considérable par la naissance, ou la fortune, composait alors le corps des officiers de la gendarmerie. Dans les loisirs de la paix, cette jeunesse opulente essayait de tromper l'ennui par les chances d'un jeu effréné : Dusaulx suivit l'exemple qu'il avait sous les yeux, et l'habitude devint en lui passion. Temps, repos , fortune, tout était sacrifié à l'aveugle fureur qui le possédait. Encore quelque temps, et sa ruine était complète : ce fut l'amilié qui l'en préserva.

Sa funeste passion n'était plus un secret ; ses pertes étaient considérables. Le lendemain du jour où la fortune l'avait le plus maltraité, un ami lui lit remettre un portefeuille qui contenait tout son bien ; Dusaulx, lui écrivait cet ami généreux, ruinez-moi maintenant, si vous l'osez ; allez, je seraismoins à plaindre que vous! Ce dévouement d'une amitié si rare , cette confiance dans la probité d'un joueur, rappela tout à coup sa raison. Revenu de son erreur, il voulut rendre son repentir utile; il composa sur le jeu un ouvrage où l'érudit se montre en quelques endroits , mais où l'homme de bien se retrouve partout (1). Un pareil écrit vaut une

i (I) Cet ouvraj;(>, qui fut réimprime plusieurs fois, cl sous des litres

SUR LA VIE DE DUSAULX. t27

bonne action : il n'est donné qu'à bien peu d'hommes d'effacer des torts d'un moment par des ouvrages d'un effet salutaire et durable.

Le théâtre, qui est l'image et l'école du monde, n'a pas négligé le personnage du joueur, et Valére dans la comédie de Regnard n'est jamais plus épris des charmes de ['adorable Angélique qu'après avoir perdu tout son argent. Dusaulx revint avec la même vivacité , mais avec plus de constance, de la passion du jeu à l'amour de l'élude. Sa retraite, qu'il sollicita quelque temps après , lui permit de se consacrer entièrement aux lettres. Dès l'âge de vingt et un ans, Dusaulx avait été reçu à l'Académie de Nancy, par la protection du roi Slanislas : ce que l'on connaissait de sa traduction de Juvénal et de son Discours sur les satiriques avait commencé sa réputation littéraire; la publication de ces deux ouvrages lui ouvrit, en 177G, les portes de l'Académie des inscriptions. Il trouvait dans ses succès de nouveaux motifs d'aimer ses travaux ; l'amitié de Collé , la société de Piron , de Mably , de Condillac, de l'abbé Barthélémy, lui procuraient les plus doux dédifférents avec des changements et des arlditions, est intitulé, dans la dernière édition, celle de 1779 : De lu passion du jeu depuis les lemps «nicieiis juscjiiW nos jours. I,a première publication de ce livre donna lieu à l'anecdote suivante, que madame Dusaulx a rapportée dans ses MO- ^noires. « Dusaulx dinalt ctiez l'intendant des Invalides; les convives « étaient combreux. Après le diner on se mit au jeu. Une personne qui f« était de sa corinaissance intime lui dit : Dusaulx, prétez-moi cinq << louis. Il répondu : Comme je ne joue point, je n'ai sûrement pas « celle somme. Eh. bien ! repartit cet emprunteur, il y a ici des person- « nés qui sont plus de votre connaissance que de la mienne; elles ne « vous refuseront pas... Il lui prêta celle somme. Quelques heures u après, cette même personne lui présente un rouleau de cinquante « louis, en lui disant qu'elle avait eu l'inlenlion de jouer de moitié avec « lui, et qu'ayant s^'gné cent louis, il lui en revenait cinquante. Dusaulx <ç lui dit : Vous avez eu tort; je n'ai pas joué ; je ne suis pas de moitié (< avec vous : si vous eussiez perdu, je n'aurais point partagé la perte, (t Après bien des instances et des refus, tout le monde partit d'un éclat «de rire, eu disant : Monsieur le moraliste, nous vous attendions la. « Si vous nous aviez fait le plaisir d'accepter, demain on aurait mis « dans les papiers publics : L'auteur de l'ouvrage coulrc lu passion du \< jeu a gagné hier cinquante louis chez M. de Chaumont, intendant f des Invalides, u

lassemenls. Collé, mourant, sollicila et obtint pour son ami la survivance de la place qu'il occupait alors comme secrétaire des commandemeiits de M. le duc d'Orléans. Mais Dusaulx n'en recueillit aucun avantage : la simplicité de ses mœurs , la franchise de son caractère, le rendaient peu capable de réussir auprès des grands.

Le roi Stanislas, qui lui voulait du bien, lui fit dire un jour de se rendre à Versailles. Il va trouver le père Menou , jésuite , qui avait la confiance du prince. Mon cher Dusaulx, lui dit le père Menou, le roi désire vous attacher à Véducation de ses petits- fils. Mais quels principes donnerez-vous à vos augustes élèves? — Je tacherai d'inspirer aux jeunes princes Vamour de la justice qui doit les faire aimer, et la haine des flatteurs qui pourraient les corrompre. — M. Dusaulx , reprit le jésuite en lui lançant un regard expressif, oit demeurez-vous à Paris ? — Kue du Dauphin , mon père. — Eh bien! mon cher ami, regagnez, croijez-moi , votre rue du Dauphin : l'air de ce jiciys-ci n'est pas bon pour vous{l). Dusaulx suivit le conseil du bon père avec plus d'erapressemeat qu'il ne s'était rendu à son invitation.

Ce penchant; qui le portait naturellement à fuir de brillantes entraves , se trouvait encore fortifié par les opinions de la société qu'il fréquentait , et par le sujet habitue) de ses travaux. Juvénal , ce réformateur cynique, qui fit rougir la pudeur en vengeant la morale, Juvénal ne pouvait sans doute communiquer à l'âme douce et bienveillante de son traducteur, les sentiments d'indignation et les mouvements de colère dont il parait sans cesse animé. Mais Juvénal ne conuait d'autre noblesse que la vertu (2) : Marins sorti des rangs des soldats , Gicéron fils d'un paysan d'Arpinum , obtiennent , dans ses vers , la préférence sur les descendants avilis des Emile et des Fabius; il s'indigne de la servitude autant que de la corruption des Romains ; il leur montre leurs fers, et, sous la tyrannie des empereurs, il ose opposer encore Jes lois d'un peuple aux caprices d'un homme : qu'y avait-il, en 1789, de plus conforme à l'esprit, aux idées du temps.'

(1) Mémoires de madame Dusaulx.

(2) IS'obilitas soUi eslatque unica virtus.

( ji.V., 5a^, VIU, Y. 20.)

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