DE L'AUTEUR
Le jour où nous eûmes l'honneur, mes collègues et moi, de présenter à l'Assemblée nationale (1) les braves citoyens qui ont le plus contribué à la prise de la Bastille, nous demandâmes à cette auguste Assemblée la permission de mettre incessamment sous ses yeux les principales scènes des grands jours de notre insurrection. Ainsi nous ne faisons, aujourd'hui, qu'acquitter une dette solennellement contractée.
Pour être mieux compris, et jeter , pour ainsi dire, mes lecteurs au milieu des événements, j'ai cru qu'il convenait d'abord de donner une espèce de nomenclature de quelques faits essentiels, et dont ne sauraient être parfaitement instruits les soldats nationaux qui, sous peu de jours, vont entourer avec nous l'autel de la patrie.
Elle pourra servir, cette nomenclature, à l'intelligence du Discours historique, et lui tenir lieu de supplément, comme une table chronologique sert à ceux qui étudient l'histoire.
Je linirai par des considérations et des anecdotes relatives, tant aux principaux agents de la révolution parisienne qu'à des circonstances particulières, et que j'ai soigneusement observées, dont j'ai pris des notes sur le lieu même ou peu de temps après les événements.
(l)Le 6 février 1790, à la séance du soir.
136 AVEBTISSEMEINT DE L AUTEUR.
On me saura gré , peut-être , d'avoir supprimé toutes sortes de conjectures, de n'avoir parlé affirmativement que de ce que j'ai vu , de ce que j'ai entendu de la bouche de ceux même qui ordonnaient ou agissaient; car tout est de conscience dans cet écrit, quel qu'il soit. D'ailleurs , je n'y ai jugé des hommes et des choses que d'après les faits, dont la plupart sont authentiques ; et cela sans faveur , sans passion : mon caractère et mes principes y répugnent également (1).
Au reste, je prie d'observer que, respectant les diverses fonctions qui m'avaient été confiées, je ne me suis furtivement livré à cet ouvrage , composé à la hâte et publié de môme, que pendant quelques-unes de ces nuits plus tranquilles que les autres , et que nos ennemis nous ont si rarement accordées.
(1) Sine ira et studio^ quorum causas procul habeo.
(Tacit.) D.
L'œUVKE
OU
TIKÉE DE MON JOURNAL, DE PLUSIEURS AUTRES JOURNAUX, ET SURTOUT DES PROCÈS- VERBAUX DE MM. LES ÉLECTEURS DE LA VILLE DE PARIS, DEPUIS LE 12 JUILLET 1789 JUSQU'AU 18 DU MÊME MOIS INCLUSIVE- MENT (1).
Avant de passer aux grands jours de notre insurrection, il convient de jeter un coup d'œil sur ceux qui les ont préparés.
(I) Les électeurs réunis à Paris pour nommer les députés du tiers aux états généraux, avaient arrêté, dans leurs séances, que, pendant la durée des états, ils s'assembleraient pour donner à leurs députés des instructions nouvelles. Cette résolution des électeurs a eu la plus puissante influence sur les événements de la Révolution. Dès que la lutte fut engagée entre le pouvoir royal et l'Assemblée constituante, les électeurs se réunirent en effet. Ils établirent bientôt après le lieu de leurs séances à l'hôtel de ville. Dès ce moment, toute autorité céda dans Paris, comme on va le voir dans les Mémoires de Dusaulx, à l'autorité soudaine, mais toute-puissante, de l'Assemblée des électeurs. Tout fut de son ressort, tout obéit à ses ordres. L'hôtel de ville devint le théâtre des plus importants événements ; l'assemblée des électeurs, qui servit souvent à son insu d'instrument aux factions, fut le centre plutôt que l'âme des mouvements qui s'exécutaient. Le peuple, qui la rendait si puissante, la faisait frémir à son tour : elle courut de grands dangers; elle ne put empêcher de bien déplorables excès, mais elle prévint aussi d'incalculables désastres.
Ce régne d'une Assemblée que les circonstances avaient armée d'un pouvoir arbitraire et sans bornes, dura depuis le 12 juillet jusqu'au 30 du même mois. Les électeurs avaient conlié à des secrétaires la rédaction du procès-verbal de leurs séances, et ce procès-verbal étant peut-être le monument historique le plus intéressant de cette époque, nous y aurons souvent recours pour éclaircir des faits rapportés par Dusaulx.
( rsote des noitv. édil. ) 137 12.
138 l'œuvre
Les électeurs de la ville de Paris, rassemblés à rarchevêché dès le 2G avril 1789, eurent la prudence, le 10 mai de la même année, d'arrêter avant de se séparer que leurs séances continueraient à volonté, pendant la tenue de ce qu'on appelait alors les éfats généraux, et que l'on appelle maintenant VJssemhlée nationale. C'est à cet arrêté que la France entière doit peutêtre son salut.
Nous ne perdîmes point de vue les députés que nous venions de nommer : ceux-ci, de leur côté, nous instruisirent des différents conflits des trois ordres discordants, et des vicissitudes de celte Assemblée, qui se perfectionnait en se simplifiant, et devenait insensiblement nationale.
Après un mois de discussions, de prétentions, d'oppositions, tant de la part du clergé et de la noblesse, qui faisaient cause commune, que de la part du ministère, qui ne cherchait qu'a profiter des dissensions, nous apprenons ce qui s'était passé à Versailles, du 17 au 23 juin. Sous prétexte d'une séance royale, la salle des états généraux, occupée par des gens armés, y avait été scandaleusement fermée aux représentants de la nation : les députés, cherchant un asile, n'eu avaient pas trouvé d'autre que dans un jeu de paume. Enfin, nous ap{)rîmes que le pouvoir arbitraire était prêt à dissoudre cette auguste Assemblée. Nous sentîmes dès lors que tout était perdu, si nous n'avions pas le courage de nous dévouer et do voler au secours de la chose publique.
Ou pn tendit que nos pouvoirs étaient finis : nous n'en crûmes rien, et nous agîmes en conséquence, bien persuadés que de vrais citoyens ont toujours le droit de sauver la patrie. ÎNJais où nous rassembler? car, depuis le dé|)art de nos députés, les salles de l'archevêché et celles de Thôtel de ville nous étaient également interdites.
Craignant de perdre le fruit de nos premiers travaux, nous osâmes, le 25 juin de cette même année, sous l'œil vigilant des fauteurs du despotisme, plus inquiets que de coutume; nous osiunes, au nombre de deux ou trois cents, nous réunir eu plein jour dans la salle du Musée de la rue Dauphine, espèce
de cabaret (1), qui, tel quele jeu de paume de Versailles, servit de berceau à notre naissaute liberté.
Un éle(?teur, M. Thuriot de la Pvosière, y prouva que nous avions le droit de nous faire ouvrir sur-le-champ les portes de l'hôtel de ville, et d'y tenir nos séances. « Levez-vous, dit-il, marchez, et suivez-moi. »
On le suivait, lorsqu'un autre électeur s'écria : « Citoyens ! où courez-vous? Le peuple, qui vous aime et vous respecte, le peuple qui attend avec impatience autour de cette enceinte, le résultat de vos délibérations, vous précédera. Indignés des refus qui ont été faits à leurs représentants, quarante mille hommes enfonceront les portes de votre ancien asile, et détruiront peut-être le palais de la commune. D'ailleurs, ne voyezvous pas que la moindre violence, dans de pareilles conjonctures, exposerait la ville, compromettrait l'Assemblée nationale? La nuit s'approche, ajouta-t-il : restez donc, restez ici, pour y mûrir vos généreux projets, et je vous réponds, sur ma tcte, que ce que l'on vous refusait hier, vous l'obtiendrez demain. »
Cet avis l'emporta ; et tout depuis nous a prospéré, quoique nous ayons eu bien des obstacles à surmonter. Dès lors notre correspondance fut établie sans interruption avec l'auguste Assemblée, aux décrets de laquelle nous nous empressâmes d'adhérer, et surtout à la fameuse délibération du 17 juin.
Le reste de la séance fut employé à se prémunir contre les manœuvres des ennemis du bien public. Ln jeune homme, M. de Bonneville, qui s'était à cet égard exprimé avec beaucoup de sagesse et de maturité, s'enflammant tout à coup, et prévoyant ce qui devait bientôt nous arriver, s'écria : /iux armes! aux armes! Les uns en frémirent
(1) Celle salle qui , précédemment, avait servi à des s^ns de lellres pour y tenir leurs séances, élait alors louée par un traiteur. Nous la trouvâmes remplie par une noce de quatre-vingts convives, lis ne surent pas plutôt ce qui nous y amenait, que les hommes, les femmes, et jusqu'aux enfants, disparurent , après nous avoir embrassés et félicités. U.
1 10 l'œuvre
d'horreur, les autres lui sourirent, et l'un de nous lui répondit • « Jeune homme, il n'est pas encore temps; remettons cette motion à la quinzaine. »
C'est à partir de ce jour que nous commençâmes à nous connaître, et à désigner ceux à qui nous pouvions confier avec sécurité l'honneur de gouverner notre vaisseau dans la tourmente : aux de La Vigne, auxMoreau de Saint-Méry, Blondel, Oudard, Bertholio, Pitra ; à cinquante autres de même trempe, et qui avaient tous l'accent de la liberté.
Une fois installés à l'hôtel de ville, où nous fûmes assez tranquilles pendant près de quinze jours, nous eûmes d'intimes rapports avec tous nos concitoyens, avec toutes les provinces du royaume ; et déjà se formait cette coalition, en présence de laquelle les troupes ministérielles et ceux qui les faisaient mouvoir, comme pétrifiés par la tête de Méduse, ont laissé tomber la Bastille, et, avec elle, tous les pouvoirs tyranniques.
Cependant, quelques-uns de nous pressentirent les tempêtes prochaines. L'actif et vigilant de Leutres nous avait, le samedi 1 1 juillet, avertis de nous tenir sur nos gardes. — Le lundi 13, nous disait-il, pourrait bien amener de plus grands malheurs encore que ceux de la désastreuse journée du 13 juillet de l'année précédente, jour fatal, où l'on sait qu'une partie de la France fut ravagée par la grêle.
Le dimanche 12 juillet 1789.
Le matin, on trouve au coin des rues une affiche : De parle roi, etc. On voulait nous endormir par cette affiche insidieuse, et nous persuader, comme à de bons Gaulois, que le rassemblement des troupes dans les environs de Paris et de Versailles, n'était qu'une simple précaution contre les brigands. Nous en connaissions, en effet, et de fort redoutables; mais ce n'était pas de ceux-là qu'il s'agissait ; aussi personne ne fut la dupe de cette précaution.
A midi, le bruit se répand que ]\L Necker est renvoyé,
cfu'ii est parti (1). La consternation fut générale, et l'on ferma les spectacles. Les premiers qui débitèrent la nouvelle de son départ furent maltraités comme menteurs et gens malintentionnés.
Le Palais-Royal se remplit de monde entre quatre et cinq heures après midi : on y accourait de toutes parts. Deux bustes en cire, que Ton venait de prendre chez Curtius (2), y furent promenés; et le peuple, à la vue de ces espèces de fantômes, se livrait à des conjectures extravagantes.
Un jeune homme, monté sur une table, y cria :Aiix armes! tira l'épée, montra un pistolet et une cocarde verte (3). La foule qui récoutait, le regardait, passait^ à son exemple, d'un silence profond à d'horribles clameurs. On s'anime, on s'excite; et les feuilles des arbres, arrachées en un instant, servirent de cocardes à plusieurs milliers d'hommes ; ce fut une véritable explosion, et dont le bruit dura pendant trois jours.
Ces signaux de guerre civile, dont pâlissaient les paisibles citoyens, furent bientôt répétés dans tous les quartiers de la ville ; et l'on marcha vers la place de Louis XV, qui, malgré l'affiche du matin, se remplissait de troupes menaçantes.
Après l'irruption faite dans les Tuileries par le prince de Lambesc, colonel du régiment royal-allemand cavalerie, un grand nombre de citoyens se portèrent à l'hôtel de ville, où il n'y avait guère que quinze ou seize de nos membres au bureau.
Nous apprîmes que, dans celte conjoncture, un soldat des gardes françaises avait été tué d'un coup de pistolet par un dragon; que le nommé Ghauvot, maître de pension, âgé de
(1) On put lai appliquer ce que Tacite dit de Burrhus après la mort de cet illustre Romain : Civitati grande dcsiderium ejus rnansit.
( ktiy., lib. 14, § 51. ) D.
(2) Sculpteur qui montre au public diverses efligies, et surtout celles de nos contemporains, illustres ou fameux. D.
(3) Ce jeune homme était Camille Desmoulins; il a raconté lui-même cette scène dont il avait été le principal acteur.
( Motc des tiouv. édii. )
142 l'œuvbe
soixante-quatre ans, avait été blessé par le prince (1), et qu'ensuite toutes les boutiques des armuriers avaient été pillées. On ne prit point d'or ni d'argent, on ne voulait que du fer.
Nous arrêtâmes unanimement que les districts seraient convoqués, seraient armés ; et ce fut alors que nous nous rappelâmes la motion faite au Musée par le jeune de Bonneville (2).
Il n'y avait plus à reculer après cet acte vigoureux ; nous le savions tous, et nous étions résignés.
Comme les choses et les hommes changèrent subitement d'aspect! comme de paisibles citoyens, sans projets, sans intrigue, et soumis à l'ancien joug, furent emportés, à leur insu, dans le tourbillon des discordes civiles !
On redoutait la nuit; mais elle fut assez calme.
Le lundi I3.
M. de La Vigne, l'un de nos présidents, qui, avec M. Agier, électeur, avait été à l'Assemblée nationale pour y rendre compte de la situation de Paris, et prendre à cet égard des ordres relatifs à la conduite que nous avions à tenir, ayant reçu d'un membre de cette auguste assemblée la note suivante, nous en fit part à son retour. Je la consigne ici, cette note, pour honorer le patriotisme prompt et soutenu de l'illustre député dont il s'agit.
« M. Dupont, conseiller d'État, chevalier de l'ordre de Vasa, et son ûls, âgé de dix-huit ans, demeurant rue du Petit-Musc, n** 17, demandent à être compris au rôle de la milice bourgeoise, si elle est établie. » Cet exemple n'a point manqué d'i-
(1) Le Journal de Paris publia en 1790 une pièce iniportanle intitulée : Précis historique et justiticatif de Charles-Eugène, prince de Lamljesc.
( ISoic des nouv. edit. )
(2) M. Carra, non moins décidé que ce jeune liomme, nous avait dcja, en mai 1789, ouvert le même avis à l'archevêché; et Ton peut aflirmer que personne n'a mieux que lui pressenti, dè3 l'origine, les suites de cette révolution, doiil il peut dire : Et quorum pars magna fui. D.
mitateurs, même parmi la noblesse, dont plusieurs membres nous ont si bien secondés (1).
Le peuple prétendait que la Ville avait uu arsenal secret ; ce préjugé manqua de nous perdre tous, et nous compromit à plusieurs reprises. On nous demandait ce qu'étaient devenus d'anciens canons et d'autres armes; nous avions beau répondre que vraisemblablement les uns avaient été fondus, les autres réformés^ le peuple ne se payait point de ces présomptions.
A neuf heures du matin, la multitude, qui s'exaltait de plus en plus, s'empara du dépôt des armes des gardes de la Ville^ et se distribua trois cent soixante fusils. Elle enlève ensuite le drapeau de la Ville, malgré M. Le Grand deSaint-Réné, qui tenait le bureau. Cet intrépide électeur, quoique infirme, poursuivit lui seul le drapeau jusqu'au milieu de la place, et s'y prit si bien, que les ravisseurs le rapportèrent volontairement où ils l'avaient saisi (2).
A dix heures on sonne le tocsin, tant à l'hôtel de ville que dans toutes les églises. Des tambours, dans les différents quartiers, appelaient les citoyens. On se rassemble sur les places,
(I) Le procès-verbal des séances contient la mention suivante, tome I*"", page 200 :
'< Il était quatre heures du soir ou environ, lorsque MM. les électeurs « se sont rassemblés dans la grande salle.
« MM. le duc d'Aumont , Huguet de Semonville et Talon, citoyens « nobles et élecleurs, sont venus se joindre à celte assemblée, pré- « sidée par M. Moreau de Saint-Méry.
« M. de Basquier, électeur noble, a été présenté à la même assemblée « par M. le marquis de La Salle.
.( M. Bou(:lier-(l'\rgis, clecleur noble qui avait assisté déjà à plusieurs u assemblées, a désiré que sa réunion lût constatée dans le procès-verbal « 'de ce jour. » ( JSole de Cédii. )
(2} « Les drapeaux de la ville qu'on avait rapportés, ont été placés « en trophée à côté du bureau : appuyés sur la cheminée, ils flottaient « au-dessus du buste de M. de La Fayette. Ce spectacle a llatlé pres- « que tous ceux qui environnaient le bureau ; et plusieurs, emportés « comité par une inspiration soudaine, se sont écriés qu'il fallait dé- « férer le commandement général à M. de La Fayette. » Procès-verbal des séances, tome P% page 186. {Note des noiiv. édit. )
Ui l'oeuvre
dans les jardins; on s'y forme en troupes qui bientôt prirent des noms : les unes furent appelées Volontaires du Palais- Royal, les autres Volontaires des Tuileries, de la Basoche, de l'Arquebuse, etc.
La présence du prévôt des marchands nous était nécessaire : on va donc chercher M. de Flesselles. Il arrive, il est applaudi par une foule immense : « Mes amis, leur dit-il, je suis votre père, et vous serez contents. » Il ne put jamais les contenter.
Ne pouvant pas suffire dans notre salle à toutes les demandes, à toutes les plaintes, M. Éthis de Corny, procureur du roi à la Ville, opine à ce qu'il soit formé un comité permanent, c'està-dire un comité qui, jour et nuit, rassemblé à l'hôtel de ville, travaille, et sur-le-champ, à rétablir la tranquillité publique. Ou ne nomma d'abord que quatorze membres, qui le soir même furent augmentés.
Le nombre des citoyens, dans cette assemblée, l'emportait de beaucoup sur celui des électeurs; et c'est pourquoi quelqu'un, qui n'était pas des nôtres, se plaignit de ce qu'on ne nommait que ces derniers. « Qui voulez-vous donc que l'on nomme? lui dit M. de Leutres. — Moi, >> répondit le brave Grélet; et il fut nommé par acclamation.
Quand le comité fut forme : « A qui prêter serment ? demanda M. de Flesselles. — A l'assemblée des citoyens, répondit M. de Leutres, car aujourd'hui nous concourons tous également à notre salut commun. »
On sonne de nouveau le tocsin (J).Le drapeau est enlevé et apporté pour la seconde Ibis.
Sur ces entrefaites, nous apprenons que plusieurs barrières ont été brûlées la veille et ce jour même; que les commis à la perception des droits d'entrée sont dispersés ; que la maison de Saint-Lazare est dévastée : mais nous apprenons aussi que ce
(I) Pour nous faire oublier ce terrible tocsin, quelqu'un proposait dernièrement que tous les carillori* de Paris, le H juillet prochain, se lissent entendre d'heure en heure. D-
même peuple qui l'avait attaquée en avait en grande partie sauvé les grains, et, tandis qu'il en manquait lui-même , les avait portés à la Halle. Nous prions les détracteurs de la Révolution d'en bien considérer les moindre agents, et de nous déclarer franchement ce qu'ils en pensent. Un pauvre citoyen avait rapporté du garde-meuble, que l'on avait aussi forcé, une des épéesde Henri IV". Quelqu'un lui offrit en échange un louis d'or et une autre épée : « Elle est plus riche, répondit-il, mais je n'en veux point; ce n'est pas celle de notre bon Henri. »
On amenait de toutes parts à Thôtel de ville un nombre infini de voitures, de chariots, de charrettes, arrêtés aux portes de la ville et chargés de toute sortes de provisions, de vaisselle, de meubles, de subsistances, etc.; de sorte que la place de Grève fut, pendant plusieurs jours, l'un des plus riches entre- ])ôts de l'Europe, mais aussi le plus turbulent et le moins accessible.
Le peuple, qui ne soupirait qu'après des armes et des munitions, car c'étaient là, depuis deux jours, ses premiers ou l)Iutôt ses seuls besoins; le peuple nous arrivait en foule et devenait plus pressant de minute en minute; ses instances et ses menaces redoublèrent sur le midi.
A une heure et demie ou environ, le prévôt des marchands annonce que M. Pressoles, directeur des armes delà manufacture de Charleville, lui a promis douze mille fusils, qui seront bientôt suivis de trente mille autres. On l'en croit sur sa parole. Le comité se rassure, et il arrête que le fonds de la milice parisienne sera porté, jusqu'à nouvel ordre, à quarante-huit mille citoyens.
Projetant d'avoir des troupes, il nous fallait des chefs. On offrit le commandement général au duc d'Aumont; il demanda vingt-quatre heures pour y songer. Le marquis de la Salle fut nommé commandant en second, et nous jura sans hésiter, que sa fortune et sa vie seraient toujours au service de la commune. Il y a déjà perdu l'une, et cent fois risqué l'autre.
Ensuite on substitua les cocardes rouges et bleues aux cocardes vertes, et l'on motiva ce changement.
14e l'œuvre
Le soir, tout était dans la plus grande fermentation ; on ne parlait que des troupes qui devaient nous assaillir de dilTércnts cotés. Nous avions déjà reçu les soixante districts, nous les avions entendus. Leur langage ne le cédait en énergie ni aux Grecs ni aux Romains des plus beaux siècles. En général, mettez les hommes dans les mêmes circonstances, surtout quand il s'agit de la liberté, dont le sentiment et le regret remuent jusqu'aux esclaves, ils parleront, ils agiront de même.
Quoique ces districts eussent pris d'eux-mêmes les plus sages mesures pour empêcher l'ennemi de s'approcher, ils nous regardaient comme leurs pères et leurs sauveurs : grand exemple pour les sections futures !
Nous cherchions de la poudre, nous en demandions de tous côtés, tandis qu'il en sortait secrètement cinq milliers de Paris. Ils sont arrêtés et saisis, car le peuple ne Taisait point de grâce sur cet article ; et c'est à cette surveillance que nous devons nos buccès.
On la dépose cette poudre qui devait enfin servir aux opprimés pour s'affranchir des oppresseurs, on la dépose dans une salle basse de l'hôtel de ville , et un abbé , notre collègue fut chargé d'en faire la distribution.
Commission dangereuse et qui a mis plusieurs fois ce brave et respectable abbé Le Fèvre à deux doigts de la mort ! Premièrement, et ce fut en ce jour même, lorsqu'on tira un coup de fusil sur les tonneaux dont il était le gardien, et un coup de pistolet sur sa propre personne ; lorsque, la nuit suivante, la porte du magasin où il était avec ces poudres fut brisée à coups de haches, qui faisaient feu sur les clous dont elle était garnie; enfin, lorsqu'un homme ivre entra peu de temps après dans ce magasin, ou plutôt cette mine située sous notre salle, toujours remplie de citoyens, y entra la pipe à la bouche et fumant sur les barils ouverts ; l'abbé n'en put venir à bout qu'en achetant cette pipe allumée, qu'il lança dans la cour (I).
(l) Ajoutez que, dans la terrible journée du 5 octobre 1789, M. l'abbé
Je suis entré dans ces détails pour offrir, en passant, à mes concitoyens un sujet digne de toute leur reconnaissance. IMais aciievons la journée du lundi.
Les événements se succédaient avec tant de rapidité qu'ils se confondaient, et que j'ai bien de la peine à les remettre en ordre. Les heures m'échappent. La voiture du prince de Lambesc, amenée sur la place, y est brûlée : on sauve sa malle, dont les effets furent rapportés sur le bureau de l'assemblée.
Un peuple nombreux et les patrouilles qui commençaient à se former continuaient à nous demander des armes; tous attendaient avec impatience l'effet des promesses, trop positives, du prévôt des marchands.
Ils apprennent que des caisses viennent d'arriver : sur l'étiquette Jrtillerie, on les croit pleines de fusils; elles ne l'étaient que de vieux linge, de bouts de chandelle et de morceaux de bois. Comment et par qui ces caisses sont-elles parvenues à l'hôtel de ville? Nous l'ignorons encore.
Tin cri général s'élève contre nous et contre le prévôt des
Le Fèvre fut, à onze heures du matin, entraîné, la corde au cou, par de& bacchantes ou plutôt des furies, jusqu'au iiaut du clocher de l'holel de ville, et que , sans deux femmes courageuses, il y aurait perdu la vie.
En dernier lieu, le mardi 5 avril I790, journée des plus critiques, escortant, dans la rue Saint-Honoré, des chariots pleins de fusils, on le prit pour un autre, et c'en était fait de lui, sans la garde nationale qui venait d'arracher des mains du peuple MM. l'abbé Maury et le vicomte de Mirabeau *. D.
* Tous ces faits sont exacts : M. l'abbé Le Fùvrc d'Ormesson, cet tiomnie rempli de courage et de présence d'esprit, ex.istc encore, et nous les a ccrtifi<^s. Il nous a montré dans riiOtel de ville la salle où rtiomme ivre dont parle Uusnulx vint fumer assis sur des barils de poudre. Toutes les circonstances du péril qu'il a couru le 5 octobre sont encore présentes à sa mémoire. Les bac cAfi/i^fs qui l'entraînèrent portaient bien des habits de femme, wats elles avaient, je vous jure, nous-a tildit, ef des bras et des poignets d'hommes. H fut pendu au clocluT même de l'hùtcl de ville, il allait périr : un officier de la garde nationale coupa fa corde; l'abbé Le Fèvre tomba de vingt 'pieds de haut dans une des salles qui sont au-dessous du clocher. Celte terrible chute lui a laissé un tremblement convulsif dans tous les membres. M. l'abbé Le l'èvre , dont la Révolution avait détruit la fortune, doit aujourd'hui un asile à la bienfaisance de M. le comte de Chabrol, préfet de la Seine. {Note des tiouv. édit. )
148 l'œuvre
marchands : « Le comité, disaient-ils, complice du bureau de la ville, trahit la cause commune ; et, si nous les laissons faire nous allons bientôt être traités comme des conjurés. » Ces soupçons furent tels, qu'ils duraient encore même après la chute de la Bastille, et que plusieurs des vainqueurs de cette forteresse refusèrent de nous apporter les munitions qu'ils y avaient saisies.
Quelque temps après (1), ces mêmes soupçons furent cause d'une méprise qui fit que quatre-vingt mille hommes demandèrent la tête de notre commandant, de ce généreux marquis de la Salle qui nous sert maintenant en qualité de soldat (2).
Nous ne négligeâmes rien de ce qui pouvait apaiser nos concitoyens, dont, malgré leurs préventions et leurs emportements, nous admirions l'ardeur patriotique. Mais le prévôt des marchands gâta tout en donnant, à notre insu, des ordres qui ne servirent qu'à les aigrir encore plus. Il les envoya aux Chartreux et dans d'autres maisons oii il n'y avait point d'armes, pour y chercher des armes. L'imprudent ne songeait pas qu'ils en reviendraient plus furieux, et qu'ils auraient le droit de lui demander compte d'un pareil procédé.
Quant à nous, qu'on se mette à notre place : tout était imprévu, et il fallait à chaque instant répondre à tout.
Ce que nous fîmes de mieux et de plus décisif, ce fut d'autoriser les districts à faire sur-le-champ fabriquer, aux dépens de la ville, des piques, des hallebardes et toutes sortes d'autres armes subalternes, mais que la valeur et le désespoir savent employer dans les grandes occasions.
Cinquante mille piques furent fabriquées en moins de trentesix heures; et l'on peut les regarder comme les principaux instruments de notre naissante liberté. Je vote donc pour que ces piques soient déposées en faisceaux dans l'intérieur et autour du palais national que l'on se propose d'élever incessam-
(1) Le 6 août 1789.
(2) Nulle circonstance ne prouve mieux avec quelle légèrelé le peuple passe (le l'affecUon à la haine, combien il est prompt a soupçonner, ardent à demander vengeance. ( Note des nouv. cdil. )
mont. Ces mâles et rustiques ornements apprendraient b nos derniers neveux que Ton ne doit pas plus compter sur des flatteurs à gages que sur les fausses ressources d'un luxe corrupteur.
On nous a remerciés des piques ; mais on a cruellement reproché au prévôt des marchands d'avoir, sous quelque prétexte que ce lût, donné le change à de braves gens, qui n'ont pas pu le lui pardonner.
En conséquence du nouveau régime qui s'établissait, il fallait admettre dans notre salle, il y fallait entendre tout le monde sans égard et sans distinction. Ou nous annonce, et ce trait peint à merveille l'esprit du peuple, qui, dans le trouble dont il s'agit, n'avait pas perdu l'idée de la justice; que dis-je? il réprimait alors ce qu'Use permettait deux jours auparavant (1) : on nous annonce un mercadin, vendant des cocardes et forçant les passants à les acheter, à les payer un petit écu, tandis, nous disait-on d'un air furieux, qu'elles ne valaient pas vingt-quatre sous. Les dénonciateurs du délinquant exigent qu'il soit traité comme criminel de lèse-réuulution. Pour les satisfaire ou promit de le punir.
Le trait suivant expliquera l'autre; car les petits faits, dans les grandes circonstances, ne sont pas toujours à dédaigner. L'un de nous, traversant la place de Grève, offrit un écu à un pauvre citoyen mal armé qui l'avait soutenu dans la foule : « Y songez-vous ? lui dit-il; l'argent aujourd'huine sert à rien , et vous allez le voir. Qui veut cet écu? ajouta-t-il, c'est monsieur qui le donne. — Point d'argent ! point d'argent! » s'écrièrent ses camarades.
Le jour baissait : on redouta les ténèbres de la nuit, et c'est pourquoi nous ordonnâmes des illuminations. Ces signes ordinaires de l'allégresse publique, dénaturés par le contraste du silence, de la terreur; ces clartés solitaires, car les pelotons de gens armés que l'on voyait passer de temps en temps ne res-
(1) ..Mclus hosiUis in bonis arlibiis clvilaU'.m rctinehanl.
(lii:i.L. Ju{;ur. , ,^ -il.)
150 l'oeuvre
semblaient qu'à des fantômes; ces mornes clartés ne donnaient, à ceux qui entraient dans Paris, que des idées sombres, funèbres, et ne leur indiquaient qu'un deuil universel.
Déjà l'enceinte de cette ville était si bien gardée qu'on n'y pouvait entrer sans décliner son nom. A dix heures du soir, INI M. Bochard de Saron, premier président du parlement, et Le Fèvre d'Amécôurt, conseiller de grand'chambre, nous furent annoncés. Tout ce qui tenait au gouvernement que l'assemblée nationale avait entrepris de réformer était suspect au peuple.
On avait arrêté ces deux magistrats à leur retour de Versailles, et l'on nous dit que M. d'Amécôurt y avait été désigné à la place de M. Necker; ce qui, dans cette conjoncture, n'était pas une trop bonne recommandation. IN'ous leur fîmes sentir qu'ils seraient plus en sûreté partout ailleurs qu'à l'hôtel de ville, où nous ne pouvions répondre que de notre courage et de notre patriotisme.
Plusieurs d'entre nous , quoiqu'ils eussent supporté tout le poids de cette journée laborieuse et de la précédente, continuèrent leurs fonctions, parce qu'ils étaient décidés et que le zèle les soutenait. Mais M. de Flesselles, encore plus malade d'esprit que de corps, succombait à des soucis dévorants, à de cruelles incertitudes. Voyant qu'il avait absolument besoin de repos, nous l'engageâmes à se retirer. Que ne Ta-t-il fait, ou que ne s'est-il montré plus citoyen (1) ! Cependant il ne voulut point sortir de l'hôtel de ville et y coucha. Le lendemain nous le retrouvâmes plus fatigué que la veille (2).
(1) Je parle comme on parlait alors; car je n'ai pas la simplicité de croire que la plupart des hommes dévoués à l'ancien régime aient jamais été et puissent devenir citoyens. D.
(2) Le procès-verbal des séances , dont nous avons cité déjà plusieurs passages relatifs à l'infortuné M. de Flesselles, offre encore ici desdétails intéressants pour sa mémoire. On y voit d'abord qu'il n'avait ni réclamé ni brigué l'honneur funeste de présider l'assemblée des électeurs.
« Après quelques débats relatifs au droit de présider l'Assemblée, dit « le procès-verbal de la séance du 13 juillet, et sur l'observation faite « par les électeurs eux-mêmes, qu'ils n'étaient point en ce moment
DES SKPT JOl r.s. 151
iMlM. Le Grand de Saint-RcMié, Bi:frault, Vergue et Uyon restèrent tous quatre dans la salle pour y tenir le comité pendant la nuit
On faisait alors dans le Palais-Royal devioleutes motions, tant contre notre comité que contre le prévôt des marchands, dont on jurait la perte; et cette espèce de conspiration, qui dexait bientôt éclater, était fomentée dans plusieurs autres endroits.
« rc-s'ilièreinenl convoqués, il a été réconnu que la présidence ne pou- « vaU appartenir qu'à M. le prévôt des marchands, comme chef de la « municipalilé.
« El déjà M. lé prévôt des marchands s'était expliqué sur son désir de « n'exercer que rautorité qui lui serait déférée par les hal)ilants de la « capitale.
« Alors un de MM. les électeurs est monté sur le bureau, et il a ex- « posé à la multitude, que M. de Fiesseiles ne désirait conserver et coii- « linuer les fonctions qui lui avaient été conliées par S. M. , que dans « le cas où ses concitoyens le trouNcraienl agréable, et daigneraient le « confirmer dans ses fonctions.
« Celte conlirmation décidée et manifestée par une acclamation géné- « raie, le même électeur a invité MM. du bureau de la ville de prendre <( à l'instant même, conjointement avec MM. les électeurs, les mesures « les plus sages et les plus promptes pour la sûreté de la ville. »
On voit ensuite dans le procès-verbal, que Dusaulx lui-même, avec un courage, avec des sentiments d'humanité qui l'honorent, défendit M. de Fiesseiles contre les soupçons de ceux qui l'accusaient.
u M. Dusaulx, électeur, respectable par son âge et par son patriotisme 0 décidé, était parvenu à contenir plusieurs pelotons qui cofnpiotaient « de faire main basse sur tous les ofliciers du bureau de la ville, et « ne paraissaient disposés à quelques égards et quelque douceur qu'en « faveur de ceux qui seraient honorés du titre d'électeur.
« Le discours de M. Dusaulx lui avait donné un ascendant visible « sur les citoyens et soldats dont il se trouvait environné.
«< Il a été invité à prendre place au bureau pour en partager les Ibnc- « lions périlleuses.
« En déclarant qu'il n'avait pas droit de délibérer, pnis(|u'il n'était « pas membre du roimté permanent, M. Dusaulx cependant a pris la « parole, et il s'est exprimé avec beaucoup d'onction sur l'injuslicede « soupçonner M. de Fiesseiles, les membres du comité permanent, tous « les électeurs qui s'étaient employés avec tant de zèle, et qui travail- « laient ensemble avec tant de constance depuis deux jours et deux • nuits à la défense commune. >» Procès-verbal ,séi\ncii du H juillet.
( IS'ote des nouv. cdit. )
152 l'œuvre
A deux heures du matin, on vint donner raierte à nos quatre collègues : « Quinze mille hommes, leur dit-on, descendent de la rue Saint- Antoine, vers la place de Grève, et rhôtel de ville ne saurait manquer d'être forcé. — Il ne le sera i)as, répondit INI. Le Grand de Saint-René, car je le ferai sauter à temps; » et il était homme à le l'aire. Aussitôt il ordonne au\ gardes de la ville de lui apporter six Larils de poudre, do les déposer dans le cabinet voisin , communément appelé la petite audience. Les malintentionnés en pâlirent, et se retirèrent au premier baril qui fut apporté.
Le mardi 14.
Les deux jours précédents et ceiui-ci n'en forment qu'un par la contiguïté des événements qui se croisaient, se confondaient et naissaient l'un de l'autre; c'est ce qui nous a quelquefois empêché de fixer les heures avec précision. D'ailleurs, je prie d'observer que, dans les agitations où nous étions sans cesse, il ne nous a guère été possible de prendre des notes; et que si l'un de nous, à la fin de cette journée, ne s'en était pas rappelé les principales circonstances, ne les avait pas écrites surle-champ, une partie de ce que je publie aujoud'hui n'aurait jamais été connue; MM, Moreau de Saint-Méry, le marquis de la Salle, llulin, Klie, et tant d'autres, n'auraient pas été déjà célébrés dans l'assemblée nationale.
Pendant la nuit du 13, et ce fut à peu près le seul incident, l'hôtel de la police avait été forcé par une troupe de citoyens armés et munis de flambeaux , ce qui jeta l'alarme partout où ils passèrent. Chacun, barricadant ses portes, les regarda t par les fenêtres, et nul n'osait sortir. Ces hommes inquiets et mécontents ne jugeaient de ]>L de Crosne que comme on jug.îait alors de la plupart de ses prédécesseurs et des autres ministres du pouvoir arbitraire, qui tirait à sa fin. Mais la commune de Paris mit bientôt cet honnête, ce digne magistrat sous sa proleclion spéciale, et continua de l'associer à ses travaux.
Dès la |)ointe du jour, la place de Grève, qui était deveiuie le dépôt général de toutes sortes d'effets, et même de trou^
peaux, se remplit de plus en plus : mais le peuple et les canons qui survinrent dans le cours de la journée firent déliier le plus grand nombre des voitures.
On vint de très-bonne heure nous redemander des armes et des cartouches, en nous reprochant les refus involontaires et les défaites de la veille. Nous en avions fait chercher : point d'armes ni de cartouches, pas même à l'Arsenal. Plus ardent que jamais, ce peuple impatient (1), et qui ne savait pas encore tout ce qu'il allait exécuter (2) , prit le parti de marcher aux Invalides, sans égard au camp du Champ-de-Mars.
La fière contenance des Parisiens, leur intelligence et leur activité, produisirent de prompts effets. Parmi tous ces ennemis qui nous entouraient, nous menaçaient, plusieurs, et leur exemple fut bientôt imité, plusieurs, devenus citoyens et quitt.jnt leurs drapeaux , vinrent nous offrir leurs services : c'est ce que l'on appelait désertion, et nous patriotisme (3).
Des hussards, nous dit-on, paraissent au faubourg Saint-A.ntoine; on a vu diargeret pointer les canons de la Bastille; le sang va couler. Un officier invalide vint nous déclarer, de la part du gouverneur de cette forteresse, que celui-ci promet de ne point faire tirer, de rester neutre, pourvu que l'on reste tranquille : ce n'était pas là notre compte, ni celui des vrais citoyens.
(I) Âdeo difficiUs est hominibiis ulcunqve conceptœ spei mora.
(Vell., lib. II , cap. 58. ) D.
(2^ Le gros d a peuple ne s'en doutait pas; mais il est certain que la prise de la Bastille avait été projetée : M. le marquis de la Salle m'a certilié que la veille il avait, à cet égard, reçu un plan d'attaque. D.
{s) Cts désertions ou ces preuves de patrioiisinc étaient fort nombreuses. « Ce qui rassurait sur les dispositions des troupes, dit le pro- « cès-verbal des séances, était le nombre considérable de soldais, dra- « gons et fantassins des divers régiments campés aux environs de Paris, « qui se présentaient avec armes et bagages, qui déclaraient leur in- « tention décidée de servir la nation, et qui étaient arrêtés par les dif- * férenls districts, et conduits à riiôtel de ville, d'où le comité les dis- « tribuait dans les troupes nationales, avec des précautions suffisantes « p(^ur s'assurer de leurs dispositions. » Procès-vcrbal, séance du 14 juillet. ( I\ote des nouv. édit. )
154 l'œi;vre
Des avis et des renforts nous arrivaient de toutes parts; la fermentation augmentait : mais nous attendions avec impatience la réponse du duc d'Aumont, qui avait demandé vingtquatre heures pour délibérer sur sa nonnuation. Il s'excusa, il remercia.
Le marquis de la Salle fut, en sa place, nommé commandant général. Il accepte avec transport. Ce dévouement Tlionore d'autant plus qu'à Theure où il consentit à la place éminente (ju'il a si bien remplie, peu d'autres auraient été tentés d'en briguer le dangereux honneur. Le nom du marquis de la Salle, nécessairement attaché à cette grande époque, ne saurait plus mourir.
Quoique distraits par tant de soins, nous étions inquiets de l'expédition des Invalides, lorsqueM.ÉthisdeCornynous apprit que, sans vouloir attendre le retour d'un courrier envoyé par le gouverneur rà Versailles, les citoyens s'étaient emparés de ce vaste hôtel, l'avaient forcé sans effusion de sang, en avaient enlevé vingt-huit mille fusils , cachés dans des caves situées sous le dôme, et couchés entre des lits de paille; ce qui Ht croire, car on se défiait de tout, que ces précautions n'avaient été prises que pour les incendier à volonté. M, de Corny nous ajouta que l'exécution de cette entreprise, faite à la vue d'un camp voisin, avait été aussi prompte que le projet; et ce fut le sort de toutes les entreprises de cette heureuse journée.
On s'était porté à la Bastille, mais seulement pour y avoir des armes et des munitions. Insensiblement on osa davantage. Le peuple, dont l'audace allait toujours en croissant, vint bientôt nous demander la prise de cette forteresse, comme si cela , dit M. du Veyrier, n'eût dépendu que d'un arrêté (1).
M. Thuriot de la Rosière, électeur, s'y était déjà transporté de la part de son district, pour sommer le gouverneur de se rendre. Il vint ensuite nous faire le rapport de cette démanhc inouïe, et dont il sera question dans un autre endroit.
(I) Procès-verbal des séances, page 325. M. Du Veyrier en ('lait le rédacteur. ilSote des nouv. cdit. )
DFS SF.PT JOIîRS. 155
Peu de temps après, l'action s'étant engagée au bord du premier pont, ou nous apporta un soldat des gardes françaises, blessé et expirant; vingt autres, très-maltraités, tant soldats ^ue citoyens, furent reçus dans des maisons de la rue de la Cerisaie ; et dès lors, quoiqu'on ait reproché aux vainqueurs de la Bastille de n'avoir enfoncé qu'une porte ouverte; dès lors le sang ne cessa pas de couler pendant plus de quatre heures (1).
Tandis qu'une partie combattait , l'autre allait chercher du renfort et du canon ; de sorte qu'à chaque instant nous étions instruits des progrès de l'attaque. L'action fut douteuse jusqu'à la fin. Heureusement nous n'eûmes pas le temps de réfléchir ni d'avoir peur : si la peur nous avait gagnés, que devenait Paris ?
Quelques-uns commençaient à se dire, dans notre comité , que cette affaire était plus sérieuse qu'on ne l'avait cru d'abord ; mais il n'était plus temps de revenir sur ses pas.
Pour épargner le sang, il fut résolu d'envoyer au gouverneur une députation solennelle. M. Bélon et quelques autres électeurs furent chargés de la première, qui n'eut aucun succès.
La seconde eut le même sort : elle était composée de M. de la Vigne, l'un de nos présidents, et de nos collègues MM. Chignard^ l'abbé Fauchet, etc. , auxquels se joignit, en qualité de volontaire, M. Bottetidoux, député suppléant des communes de Bretagne à l'assemblée nationale (2).
(1) Voyez, dans les pièces, le tableau des vainqueurs de la Bastille, avec l'indication des morts et des blessés (p. 199) ; voyez aussi la Déclaration (les assiégés (p. 220), pièce fort importante à consulter pour établir l'exactitude des faits. {Noie des noiiv. édil. )
(•2) L'arrêté, dont l'original est entre les mains de M. de la Vigne , est conçu eu ces termes :
« Le comité de la milice parisienne , considérant qu'il ne doit y avoir « à Paris aucune force militaire qui ne soit sous la main de la ville, « cliarjie les députés qu'il adresse à M. le marquis de Launay, com- «mandant de la Bastille, de lui demander s'il est disposé à recevoir « dans cette place les troupes de la milice parisienne, qui la garderont • tle concert avec les troupes qui s'y trouvent actuellement, et qui seront « aux ordres de la ville. ■» Signé De Flessflles, etc., etc. D.
\:a\ lœlvre
Après bien des efforts pour parvenir au pied de la forteresse et s'y faire entendre ou du moins remarquer, après s'en être éloigné et rapproché à trois reprises différentes, M. de !a Vigne, toujours accompagné de ses collègues, fit lecture de notre arrêté, mais ses paroles furent étouffées par le bruit de la mousqueterie, et trois citoyens tombèrent à ses côtés.
Pendant l'intervalle entre cette seconde députation et la troisième, on amena au bureau de police trois invalides que l'on v'oulait pendre sur-le-champ, en forme de représailles, parce qu'ils avaient été saisis les armes à la main auprès de la Bastille, et tirant sur les citoyens (1). IM. du Veyrier, puissamment secondé par M. de Leutre, eut le bonheur de soustraire ces trois hommes à la fureur du peuple. « Nous faisons grâce aux prisonniers, s'écria ce peuple généreux, si le gouverneur rend la Bastille, ou si nous la prenons. » Ce n'étaient pas des meurtres gratuits qu'ils voulaient, mais la prise de cette place, mais l'abolition du despotisme.
Des bruits douteux, des bruits contraires se répandent, et Ton ne croit que ce que l'on désire. On nous annonce que le gouverneur de la Bastille est pris, qu'on nous l'amène. Ce n'était pas lui; c'était M. Cloiiet, régisseur des poudres et salpêtres, lequel doit incontestablement la vie au brave Cholat, qui, le premier, l'a garanti de la fureur du peuple.
On iit dans le cours de cette journée bien d'autres méprises, et dont plusieurs furent sanglantes. Tandis que les uns croient avoir pris le gouverneur, d'autres, dans l'une des cours de la Bastille, s'emparent d'une jeune personne intéressante
(I) Le procès-verbal contient les détails suivants : « L'un de ces trois «i invalides, dont Tàge et les cheveux blancs inspiraient au moins l;i « compassion, tranquille au milieu des menaces de mort qui reientif^- «< saient à ses oreilles, disait : Comment ptiis-je être covpuhle et avoir « tiré sur les citoyens^ puisque j'étais saus armes et que je sortais d'un '( cabaret où j'avais étélcherclier une bouteille de via pour moi et mes « camarades?
« Les membres du bureau ne voyaient dans ces invalides que trois « victimes malheureuses qu'il fallait sauver d'un premier mouvement « de fureur et de prévention. » { Note des nonv. édil. )
Piir sa grâce et sa candeur. L'ayant amenée auprès du premier pont: « C'est la fille de de Launay, s'écrient-ils; qu'il rende la place, sinon qu'il voie expirer sa fille dans les flammes. » Et l'on allume une paillasse sur laquelle elle était évanouie.
Le père de mademoiselle de IMousigny, c'est le nom de la jeune personne, la voit du haut des tours, près d'être brûlée vivante. Il allait se précipiter, lorsqu'il fut atteint et renversé par deux coups de feu. Le brave et généreux Aubin Bonnemcr, qui avait déjà une première fois sauvé la fille de cet officier, écarte la fouie homicide, enlève mademoiselle de IMonsigny, la remet en mains sûres , et revole au combat. Un sabre lui fut apporté dans notre salle, !e 3 février 1790 , par celle qu'il avait délivrée, et nous y joignîmes la couronne civique. C'est ainsi que des atrocités finissaient le plus souvent par des traits d'héroïsme (1).
Tant de menaces, tant d'incertitudes, et les malheurs que nous redoutions, nous déterminèrent à envoyer une troisième députation , non moins importante que lus deux autres. Ces députations, demandées par le peuple, et toujours accordées par les électeurs, embarrassaient beaucoup le prévôt des marchands, et il le témoigna d'une manière un peu dure à M. Francotay, qui lui fit baisser les yeux; mais il n'avait, dans notre comité, que sa voix connue un autre.
(1) Li' couronnoment du citoyen qui avait sauvé mademoiselle de Moiisigny n'eut iieu que le ô février, a la séance du soir. Ce lut, de part et d'autre, le Irioniplie de la reconnaissance et de la modestie. La couronne fut olferle par M. le maire à mademoiselle de Monsigny, pour lui procurer le plaisir de la poser elle-même sur la tète de son libérr.feur. « Quant au .sabre. Je crois, dit M. Bailly à M. Bonnemer, ajouter a votre triomphe en priant M. le commandant général de vous le remellre »
Iai scène allait linir, lors(|u'un citoyen, M. Binot, car il mérite bien qu'on le nomme, qui, le 14 juillet, avait été témoin de la bravoure et de l'humanité de M. Bonnemer, vint nous demander la permission de lui offrir une petite rente viagère, réversible sur la tête de son épouse, etc.
On cf)mple, jusq:i'à présent, moins de violences pendant la Révolution (|ue de traits pareils à celui-ci. D.
16S l'œuvre
ÎNI. Étliys de Coriiy, procureur du roi à la ville, M. Francotay, électeur, sont nommés, et se lélicitent de cette préférence, la plus honorable, disaient-ils, que l'on puisse envier. Ils marchent précédés du drai?eau de la ville et d'un tambour. Plusieurs citoyens briguent Thonneur de les accompagner; et ils méritent d'autant plus d'être cités, qu'arrivés sous le feu de la phice, ils s'y conduisirent avec une bravoure singulière. Voici les noms de ces dignes volontaires : JMM. Poupart de Beauborg, Piquot de Sainte-Honorine, Boucheron, Coutans et Joannon.
Le lecteur français, avant la Révolution, craignait de trouver trop de noms dans l'histoire; et il avait raison, car le plus souvent, ce n'étaient que des noms d'esclaves. Aujourd'hui tout est changé : nous nommerons désormais les bons citoyens, à l'exemple des peuples libres. Ouvrez Homère et Hérodote, ces pères de la poésie et de l'histoire, vous verrez qu'ils nommaient par nom et par surnom des phalanges entières.
A leur retour, nos députés apprirent, et quelques-uns de ces faits sont contestés, que le gouverneur avait attiré les citoyens dans la première cour; qu'il avait fait tirer sur eux; que le drapeau blanc avait été arboré sur les tours ; que les crosses des fusils y avaient été mises en haut ; et que, maigre ces signes de paix, la députation n'en avait pas été moins exposée au fou de la place (1).
(1) « La vérilé exacie, >' dit une petite brochure qui a paru dans le temps, et qui est intitulée : Ce qu'on n^a pas su et ce qu''il faut savoir, ou Annales parisiennes ; « la vérité exacte est que le sieur de Launay « s'étant présenté lui-même sur le petit ponl-levjs, demanda au peuple « ce qu'il désirait de lui : on lui répondit qu'on voulait des armes et des « miiniiions ; eliine refusa d'en donner sur-le-champ qu'en articulant « qu'il en donnerait dès qu'il se présenterait quelqu'un de la part de « l'Iiôlel (le ville; mais l'impatience était extrême nn lui répondit par « des coups de fusil, et l'on ne voulut rien entendre. C'est alors que « M. de Launay lit faire deux décharges; et le moment après il oITrit « de capituler, en menaçant de faire sauter tout le monde, si l'on n'accep- « tait pas la capitulation ; mais le canon arriva, et rien ne fut écouté. »
LES SEPT JOUKS. 159
Pour avoir le droit, à tous ces égards, d'accuser le gouverneur et sa garûison de |)erlidie, il faudrait être bien sûr qu'ils ont vu et reconuu les signaux des députés; et s'ils les ont en effet aperçus, ii faut convenir qu'il leur était impossible de suspendre l'action, tandis qu'on les pressait de toutes parts, tandis nue le feu des assiégeants continuait, et que l'on tirait sur eux, non-seulement du pied de la forteresse, mais encore du haut des maisons voisines.
Pendant qu'on attaquait la Bastille, le plus beau monument de la France risquait d'être détruit. JNous apprenons, entre deux et trois heures après midi, qu'un nouveau torrent de citoyens s'était porté aux Invalides, oii l'on croyait qu'il restait encore des armes. Nous y députons M. de Leutres, dont l'accent provençal, l'enjouement naturel et la popularité calmèrent tous les esprits.
De notre côté , nous soutenions à l'hôtel de ville un siège non moins dangereux que celui delà Bastille, et la catastrophe n'en fut pas moins funeste.
J)éjà IM. de Flesselles était accusé d'entretenir des correspondances suspectes; mais ayant déclaré qu'il n'avait jamais eu avec le prince dont il s'agissait aucun rapport particulier, l'accusateur se désista, et même l'avertit défaire sur-le-champ garder son hôtel, parce qu'il était question d'y mettre le feu.
Absorbée par tant de soins, et ne sachant pas encore quelle serait l'issue du siège, qui croirait que nous nous soyions avisés de faire une nouvelle députation à l'assemblée nationale, mieux instruite que nous de ce qui se tramait contre Paris ? IM M. Bancal des Issarts et Ganilh, électeurs, partent presque au moment où l'on venait d'apprendre ce que l'on croyait à peine, la prise de la Bastille (l). Passant entre les canons qui bordaient le pont de Sèvres, et à travers les troupes qui nous
Annales parisiennes, page 27. — Consul lez la Déclaration des assiégés (F) ; elle ne se trouve d'accord sijr ce point ni avec Dusaulx ni avec les Annales. ( i^ote des nouv. édit. )
(I) Ils en reçurent la nouvelle sur le Pont-Royal. D.
160 l'œuvre
investissaient, ils portent cette grande nouvelle à l'assemblée des représentants d^ la nation.
Je supprime ici plusieurs faits intéressants, et vingt tableaux que l'on retrouvera dans le Discours : quels qu'en soient la couleur et le trait, je garantis du moins qu'ils sont peints d'après nature.
N'oublions pas que plusieurs courriers, chargés de paquets importants, lurent arrêtés dans le cours de cette journée, où Ton songeait à défendre ceque nous avions résolu d'attaquer et de prendre. Nous étions convenus que les lettres contenues dans ces paquets ne seraient point ouvertes, et qu'on les enverrait à l'assemblée nationale ; mais nous fûmes contraints de satisfaire, de temps en temps, la curiosité des citoyens.
Les vainqueurs de la Bastille, qui nous amenaient le gouverneur, ne purent pas le garantir du sort affreux qui l'attendait. Son mauvais destin l'empêcha de monter à l'hôtel de ville , auprès duquel il fut massacré, non loin des marches du péristyle. L'abbé Le Fèvre fut spectateur involontaire de ses derniers moments : « Je l'ai vu tomber, m'a-t-il dit, sans pouvoir le secourir -. il se défendit comme un lion; et si dix hommes seulement s'étaient conduits de même à la Bastille, elle n'aurait pas été prise. »
Nous apprîmes ensuite la mort de M. de Losme Solbay, déplorée par tous les gens de biens. C'était le major de la place, et il fut tué dans la Grève, vis-à-vis l'arcade de Saint-Jean. Le marquis de Pelleport, dont il avait été le consolateur pendant une captivité de cinq années, n'écoutant que sa reconnaissance, se Jeta dans ses bras et voulut le dégager. « Jeune homme, lui dit-il, vous allez vous perdre et je n'en mourrai pas moins. » Il n'en tint compce : il fit des prodiges de force et de courage; il se battit autour de son bienfaiteur jusqu'à ce qu'épuisé de fatigue et de sang, il fut, à son tour, secouru par quelquysunsde ceux que son exemple avait enflammés.
Nous apprîmes encore et la mort de M. de Miray, aidemajor, et celle de M. Pierson, capitaine de la compagnie des invalides : le premier, tué dans la rue des Tournelles ; le se-
cond,sur le port au Blé. Plusieurs autres éprouvèrent le même &irt. Je parlerai ailleurs de l'infortuné Bécard et de son dévouement.
Quant au prévôt des marchands, il est sûr qu'il fut tué par un inconnu d'un coup de pistolet, au coin du quai Pelletier; mais est-on sur qu'avant de l'immoler on lui ait présenté une lettre écrite de sa propre main, et qui contenait la preuve évidente de la plus noire perQdie? On nous l'a dit, on le répèle encore, ce qui ne suffit pas pour l'affirmer. Doutons donc, doutons, jusqu'à cequecette importante lettre, que l'on cherche vainement depuis plus de six mois, nous ait été produite (1),
(I) L'existence de celte lettre est un point d'iiistoire important. Elle a servi de prétexte à l'un des premiers et des plus déplorables excès (jui ont souillé la Révolution. Beaucoup d'écrivains du temps parlent de celte prétendue letlre, quelques-uns la rapportent ; mais aucun de ceux (lu moins ([ui sont dignes de conliance, ne déclare l'avoir vue, et jamais Toriginal n'en a été retrouvé.
Suivant plusieurs écrits du temps fortement empreints de l'esprit de parti, le billet écrit par M. de Flesselles, et trouvé dans les poches de M. de Launaj^ après son assassinat, était ainsi conçu : J'amuse les Parisiens avec des cocardes et des promesses ; tenez bon jusqu'au soir, et vous aurez du renfort.
Ce billet aurait donc été reçu dans la matinée du 14 juillet. Mais il est peu probable que M. de Flesselles, déjà suspect à l'hôtel de ville, ait trouvé les moyens de l'écrire, et que M. de Launay, dont la forteresse était investie par la multitude , ait eu la possibilité de le recevoir.
La Déclaralion des assiégés, pièce d'un grand poids aux yeux de l'histoire (F), parle des lettres écrites à M. de Launay par M. de Bezenval, et ne dit mot de celle qu'on reproche à M. de Flesselles. Les auteurs de la Bastille dévoilée ont seulement joint à cette pièce la note suivante : « Des gens dignes de foi nous ont assuré que M. de Monsigny, « capitaine commandant la compagnie des invalides en garnison à la « Bastille, avait rapporté que M. de Launay \\i\ avait fait lire une « « lettre de M. de Flesselles, ou ce prévôt des marchands lui promettait « des secours. JSous n'avons pas eu le temps de nous faire confirmer ce «fait par M. de Monsigny lui-même. On ne sait pas ce qu'est devenu « l'original de cette lettre. Qu'est-ce qui l'a remise à M. de Launay? «Nous pourrions donner à ce sujet quekiues renseignements que nous « ne voulons rendre publics que quand ils nous paraîtront à nous- « mêmes d'une vérité démontrée. »
On publia depuis plusieurs livraisons de la Bastille dévoilée ; on doit
1(12 LOEUVliE
Jccounaissais M. de Launay -J'avais défeudu M. deFIcsselIes dans le comité permanent. Lorsque le bruit do toutes ces morts violentes vint frapper nosoreillesje chancelai, mes yeux s'éblouirent, et je lus en un instant couvert de taches livides. .le ne sais ce que Je serais devenu sans M. de Castillon ; ce digne électeur me tira de l'hôtel de ville, oii, n'ayant plus ni force ni ressorts, je risquais au déclin du jour d'être écrasé par la foule qui continuait à s'y porter.
Avant d'en sortir, j'avais été frappé de la prodigieuse activité de M. de Lapoise, notre collègue. Quoique ce brave et bon patriote ait tout fait pour sauver les prisonniers amenés dans notre salle, deux canonniers en furent arrachés et pendus sur-le-champ à la branche de fer qui soutient le réverbère en face de l'hôtel de ville ; et c'est ce que l'on a depuis appelé ia lanterne, où des bourreaux, payés par de vrais assassius, ont exercé plusieurs atrocités dignes des cannibales.
Résumons la marche de ces trois jours : le dimanche, insurrection; le lundi, milice bourgeoise; le mardi, la Bastille emportée; et déjà ce jour sert d'époque. O siècles! ô mémoire (1)!
A neuf heures du soir, un silence momentané succède au bruit dans notre salle presque déserte. Les uns se rendent dans leurs districts; les autres parcourent la ville, jaloux de raconter ce qu'ils avaient vu, ce qu'ils avaient fait, et d'apprendre ce qui s'était passé dans les différents quartiers ; ce que l'on y espérait, ce que l'on y craignait.
supposer que les renseignements dont parlent les auteurs de ce recueU ne leur parurent pas d'une vérité démontrée, puisqu'ils n'ont rien faii connaître. Le procès-verbal des séances, ce registre fidèle et minutieux des moindres actes de l'assemblée qui siégeait à l'hôtel de ville, des, scènes dont elle a été le théâtre, des paroles proférées ou des dépo-sillons reçues dans son sein, ne contient pas un mot au sujet de la, prétendue lettre de M. de Flesselles; enlin l'on vient de lire ce qu'eu dit Dusaulx, et, d'après son témoignage et les doutes que nous venons d'exposer, tout lecteur impartial peut former son jugement sur l'existence ou la supposition de celte lettre fameuse, (Ao/c des nonv. édil.) (I) On retrouvera sur la médaille projetée par MM. les électeurs, ces deux mots empruntés de Corneille. P-
Le marquis de la Salle, notre commandant, sortant de dessous les baïonnettes appuyées sur sa poitrine, descendit au bureau militiiireoù l'attendaient une partie des vainqueurs de la Bastille. Il les embrasse, les l'élicile, leur distribue provisoirement quelques marques d'honneur, dont ils étaient bien plus avides que de récompenses pécuniaires, et demande leurs noms. Quelques-uns qui avaient eu d'abord plus de bravoure que de caractère, toujours préoccupés de l'ancien despotisme, et redoutimt les suites de leur conquête, n'osent pas se nommer ; effrayés de leurs propres exploits, ils se taisent, ils se sauvent comme s'ils avaient fait un mauvais coup (1).
Quant à M. More^u de Saint-Méry, l'un de nos présidents, dont la prudence et le sang-froid redoublaient dans les alarmes, et qui était en quelque sorte l'arbitre de nos destins, immobile comme un roc battu de la tempête, il vit partir tout le monde et ne sortit pas de son fauteuil.
Ce Français américain, en quelque sorte étranger à la France et devenu si célèbre en peu de jours, a déclaré depuis à M. du Veyrier, qui l'a consigné dans nos procès-verbaux, désirés si longtemps, et qui vont enfui paraître; il lui a déclaré : « Qu'il ne lui Siérait pas possible de se rappeler en détail tous les événements de la nuit mémorable qui a suivi la prise de la Bastille, tous les ordres qu'il a donnés dans ce court intervalle, oii les autorités différentes s'étaient échappées de toutes les mains pourse réunir dans les siennes, où seul, au milieu de Paris, il avait fortuitement le droit de commander et de se faire obéir;
« Qu'il a peut-être donné trois mille ordres sans quitter son piège, soit pour la saisie des canons et de toutes les armes qu'on lui annonçait, soit enfin pour autoriser des précautions de défense partout oii la nécessité le requérait ;
« Que les alarmes se succédaient sans interruption ; que l'on annonçait à chaque instant les troupes du roi, tantôt vers le
(I) Leurs camarades, qui les aimaient cl les plaignaient, nous en ayant ramené plusieurs (bns noire ajinilé, nous prièicnt de les inscrire sur U liste des vuintjueurs. D.
1(34 l'œuvre
faubourg Siant-Uenis, tantôt vers le faubourg Saint-Marceau, cl celui de Saiut-IMartin ;
« Enliu que, sur la réquisition du peuple, il a toujours autorisé les moyens de mettre obstacle au passage des troupes. »
Cette déclaration, fidèle à tous égards, peint suffisamment les agitations de la nuit du 14, et je ne crois pas qu'il soit possible d'y rien ajouter.
.l'observerai cependant que M. Moreau de Saint-Méry montra, dans celte circonstance et dans bien d'autres, une présence d'esprit très-remarquable.
On lui amène un personnage distingué que l'on venait d'arrêter; c'était, disait-on, un aristocrate^ cri de guerre, mot dont parmi le peuple peu de gens alors connaissaient la valeur, et qui n'en était que plus dangereux. Le mesurant des yeux, il feint de partager l'animosité des négociateurs: mais il s'y prend de manière qu'il envoie sous bonne garde V aristocrate coucher dans sa maison.
Un instant après, des soldats citoyens, au nombre de sept, lui demandent des gargousses, ils en voulaient à quelque prix que ce fût. « Patience, mes enfants, vous allez en avoir. » 1! fait monter l'abbé Le Fèvre. « Combien avez-vous de gargousses? — Il ne m'en reste plus que quatre. — Fort bien, répliqua-t-il d'un air satisfait; allons, que tout le monde soit content. » Us le furent au point que tous les sept, en s'en allant, le remercièrent. .Te le conçois, il ne pouvait pas donner ce qu'il n'avait pas, mais il voulait le donner ; bien différent de Flesselles, qui les refusait ou les trompait.
Quoique les jours suivants appartiennent moins à mon sujet, j'en donnerai cependant une courte notice, pour faciliter l'inlelligence de quelques résultats et de plusieurs choses que j'ai seulement indiquées dans le Discours.
Le mercredi 15.
Malgré nos succès, nous aurions été bien à plaindre si les sentiments douloureux de la veille n'avaient pas été, le jour suivant, tempérés par quelques-unes de ces actions qui , dans
les temps de troubles, rassurent les gens de bien, leur promet- , tent le retour de la paix, de la justice et de Thumanité.
Rassemblés de grand matin, on nous dit tout ce qui s'était passé dans l'intérieur et autour de la Bastille; on nous retraça les cruautés dont j'ai parlé. Quelques-uns prétendaient que la Révolution était souillée dans sou principe. Pour toute réponse : « Paraissez, dit l'un de nous, paraissez Peillon et Geudin : en l'honneur des bons exemples, déclarez-nous ici ce que la sainte humanité, ce que la piété filiale vous ont inspiré.
« — Comme tant d'autres amis de la liberté , dit M. Peillon (l), je m'étais porté au siège de la Bastille. .T'arrive, un honnête citoyen sortait des cours : on le prend pour le gouverneur, on le saisit; il allait périr. Je ne sais pas ce que j'ai fait, mais je sais bien ce que j'ai senti.
« Cent témoins, IMessieurs, vous dirontque j'ai prodigué ma vie pour sauver celle de M. Gaillard. Il vous le dira lui-même ; et voici ses propres paroles quand je l'eus délivré : « .Teune homme, Dieu nous regarde lorsque nous faisons une bonne action, lorsque nous nous jetons entre la victime et le fer de l'assassin. Va, tu trouveras dans ton cœur la plus douce des récompenses; et si l'amitié d'un citoyen honnête est de quelque prix à tes yeux, reçois celle que je te voue en ce moment et jusqu'à mon dernier soupir (2). »
Nous priâmes le jeune Geudin, âgé de dix-sept ans, et maintenant soldat volontaire de la Bastille, de parler à son tour. « Ah! INlessieurs, vous ligurez-vous combien je fus malheureux quand je vis toute la ville courir à la Bastille : on y voulait tout tuer, tout renverser; et mon père et mon oncle étaient dans la forteresse.
« Dieu m'a conduit, il m'a dit : Prends un fusil, et va te
(I) De Crasse en Provence. D.
{•2) M. Peillon nous a déclaré, depuis que cet article est écrit, que M. (ialllard, sur le lieu mêtnc ou il l'avait délivré, lui avait dit les choses les plus tendres; mais (|ue les paroles précédentes lui avaient été adressées par un brave lionuiie (|(ii l'avait puissamment secondé, par M. Cliauinerville, uc^ociant. D.
lOG l'okuvbe
mêler aux combattants. Hors de moi-même, j'ai pris uu fusil ; j'ai fait.... comme les autres. Le premier pont est forcé, on allait bientôt forcer l'autre. 0 mon père ! 6 mon oncle ! C'est bien ici, INIessieurs, que la voi\ de Dieu s'est lait entendre! Je lui obéis pour la seconde fois : je cours chercher une redingote , un tablier et un grand chapeau.
« De retour, je parvins à reprendre ma place. Le dernier pont baissé, j'entre, je me précipite. J'aperçois mon oncle, qui me montre mon père : on tirait encore, et je tremblai pour ses jours. Je l'aborde ; il pâlit, lui qui n'eut jamais peur : « O mon fils! retire-toi , obéis à ton père. » 11 me prend, il me serre la main et la repousse.
« Je lui dis deux mots , et il me conduisit dans un cachot. Ce fut là qu'après m'étre déshabillé, j'ôtai l'uniforme de ce bon père, que je le revêtis de la redingote et le couvris du chapeau que j'avais apportés. Je lui attachai ensuite le tablier, et nous sortîmes sans être reconnus. Lequel de mon père ou de
moi est le plus heureux? Je vous le demande, Messieurs
n'est-ce pas moi ? »
Il manque à ce récit, écrit sous la dictée du jeune Geudin, l'accent de sa voix, et cette ingénuité qui siérait si bien aux enfants des favoris de la fortune.
Tous les faits de cette journée dérivent de ceux des trois jours précédents, et ne sont que le produit des premières impulsions.
Les troupes ennemies s'ébranlaient, quelques-unes décampaient; mais on craignait qu'elles ne fussent contenues et ramenées. Il n'était plus temps, l'esprit des troupes était changé. D'ailleurs tous les citoyens en état de porter les armes, et jusqu'à des vieillards, s'étaient réunis pendant la nuit. Un homme ,de quatre-vingt-quatre ans, en sentinelle, dit à M. Garan de Coulon : « On parle de nous tuer, je les attends : avec quel plaisir j'offre à ma patrie le peu de jours qui me restent. »
Ceux qui avaient plusieurs armes en donnaient à leurs voisins.
De graiid matin, les rues et les places se remplirent de
DES SEPT JOURS. 1 f)7
groupes belliqueux. Tour à tour ils envoyèrent les députés à rhôtcl de ville.
Ou vit reparaître les chevaliers de l'Arquebuse et !MM. les clercs de la Bazoche (1). M. de la Barthe vint nous offrir quinze mille hommes prêts à marcher, et il fut proclamé commandant des volontaires du Palais- Royal. Ce l'ut ainsi que le brave Soulès, après la prise de la Bastille, que Ton allait détruire, en avait aussi été nommé commandant.
Ces promotions soudaines, on le savait, ne devaient être que passagères; elles enflammaient néanmoins tous les esprits. Ou n'était pas plutôt nommé qu'on demandait des ordres, qu'on voulait sans délai marchera l'ennemi; et cette impatience avait aussi ses risques.
Quant à M. de la Barthe, ^]. Moreau de Saint-Méry, notre président, lui offrit une épée, en lui disant : « C'est la patrie qui vous la donne. » 11 la baise cette épée, il la mouille de ses larmes, et jure, au nom de ses compagnons, de vaincre ou de mourir. Ils en disaient tous autant, et l'on sentait que leurs serments venaient du cœur.
Cependant une jeunesse bouillante, effrénée, faisait, au PalaisRoyal, des motions dont la plupart sont restées sans effet : elle proscrivait des ministres, des gens en place, et voulait mettre jusqu'à des bustes au carcan. « Que tardons-nous? dirent quel-ques-uus ; allons délivrer les (juatre nations, insolemment enchaînées aux pieds d'un monarque aussi vain que superbe; brisons leurs fers, que le bronze même deviennne libre, et que le sort des statues de l'homme immortel, du grand geôlier de la Bastille, apprenne à ses pareils que les monuments de l'orgueil sont sujets à la mort.
«« — Insensés! leur répond le jeune Estienne, digne descendant de ces savants illustres dont il porte le nom; quoi donc! voulez -vous, à lexemple des Visigoths et des Vandales, nous
(I) Messieurs de L'Arquehuse et de la Bazoche ont servi d'une manière si distinguée pendant la Révolution, que l'assemblée Kénérale de la commune leur en a plusieurs fois donné d'éclatants témoignages. D.
1G8 L()i:iiVUK
replonger dans notre l)arl)arie? Respectons les arts, et surtout la mémoire des ancêtres de ce roi citoyen qu'enfin le ciel a bien voulu nous accorder. Que n'allons-nous plutôt, mes amis, nous rallier auprès du bon Henri ! »
Ils marchent, et les plus frénétiques, à l'aspect de la statue de ce prince populaire, se prosternent, la bénissent; puis, transportés d'amour, ils la couronnent, l'entourent de festons, et lui mettent, ainsi qu'au cheval, la cocarde nationale.
Une autre motion, plus réfléchie et de grande importance, fut encore faite et ratifiée dans ce fameux jardin. A onze heures du matin, M. Villain d'Aubigné, du district des Feuillants, partit du Palais-Royal avec une escorte, se rendit à l'hôtel général des Postes, oij il prit, avec le fils de M. le baron d'Ogny, les mesures nécessaires pour que les lettres lussent désormais inviolables.
C'est ainsi que l'on secondait les électeurs, et que l'on allait de toutes parts au secours de la chose publique. Bientôt nous en étions instruits, nous en profitions ; et nous ne pouvions pas nous empêcher de dire que Paris se réformait tout seul, qu'un même esprit en faisait mouvoir tous les citoyens. En effet, tandis que M. d'Aubigné s'assurait de l'hôtel des Postes, d'autres attendaient les courriers aux barrières et nous apportaient leurs paquets à mesure qu'ils arrivaient.
Bientôt notre bureau fut couvert de lettres timbrées de toutes les postes du royaume , et datées des quatre points du globe ; de sorte que nous avions pour ainsi dire entre nos mains les secrets de l'univers : ils étaient enfin entre des mains lidèles, et l'on ne saurait nous reprocher d'en avoir volontairement abusé.
Des bruits se répandent que l'on a , pendant la nuit, entendu autour de la Bastille des voix plaintives, de sourds gémissements ; que l'on parle de cachots secrets, de mines pratiquées pour faire sauter la forteresse à volonté. On ajoute que de longs souterrains, par oh l'on pouvait introduire des troupes, ont diverses issues qui répondent à la campagne.
Déjà le peuple et les patrouilles commençaient à se porter
en foule à la Bastille. Nous y envoyons deux hommes déterminés, et qui n'avaient pas craint le feu de cette place : MM. Ricart et fMe. Guidés par un invalide parfaitement instruit de toutes les sinuosités de cet affreux repaire, ils visitèrent jusqu'aux moindres recoins, en sondèrent les profondeurs. Ils ne trouvèrent pas ce qu'ils cherchaient; nwis ils découvTirent bien plus qu'on n'en avait supposé ; car ce n'est pas un conte que ce cachot fangeux, et si fétide que l'on s'y trouvait mal.
Tout Paris a pu le voir, et j'y suis descendu le lendemain. Du centre d'une énorme pierre placée au milieu de ce cachot, partait une grosse chaîne propre à retenir, non pas seulement un homme, mais tel monstre que l'on puisse imaginer. Également indignés , nos deux députés font arracher cette chaîne , font démonter, briser les doubles, les triples portes, scier les bascules des ponts-levis ; en un mot, ils font to-ut ce qu'il était possible de faire en peu de temps. Digne et sainte expédition !
Grande nouvelle! on nous apprit que le roi, de son propre mouvement, s'était rendu à l'assemblée nationale pour y annoncer qu'il avait congédié ses troupes ; que cette auguste assemblée, par un élan vraiment patriotique et voulant se confondre avec nous, allait nous envoyer cent députés.
Ils arrivent, nous les recevons avec transport, et ils nous prodiguent les noms les plus tendres, les doux noms de frères. Voilà les vrais honneurs ! désormais nous n'en voulons pas d'autres.
Vingt orateurs, que la chute de la Bastille nous avait amenés, firent entendre leurs éloquentes voix. L'archevêque de l\Tris, saisi du même enthousiasme, se lève et vote un 'fe Deum, qui fut, après la séance, chanté à Notre-Dame, où tant d'autres fêtes non moins touchantes devaient bientôt se renouveler.
Immédiatement après cette belle motion du Te Deum, une couronne de laurier fut mise sur la tête de l'archevêque, qui la déposa sur celle de M. Bailly, lequel l'offrit à la vertu même, à M. le duc de la Rochefoucauld.
Ce fut alors que cette auguste assemblée, se rappelant et
ITO l'oeuvbk
l'arrêté du 17 juin, et le fameux serment si fortement articulé dans le Jeu de Paume le 20 du même mois par notre Aristide, se rappelant les palmes moissonnées dans le nouveau monde par notre Scipion l'Américain, proclama M. Bailly maire de la ville, et M. de la Fayette commandant général de la i:arde nationale (1).
(I) Dans un de ces moments d'inquiétude et d'alarmes qui suivirent la prise de la Bastille et précédèrent le renvoi des troupes rassemblées autour de Paris, l'holel de ville s'était occupé déjà du soin de donner un commandant à la garde nationale. « Plusieurs électeurs réunis autour du « bureau, dit le procès- verbal des séances , réfléchissant sur la place de « commandant général offerte inutilement à M. le duc d'Aumont, ont « parlé de la nécessité de nommer à cette place un homme qui put effica- « cernent seconder le zèle, l'intelligence et le courage des ofliciers supé- « rieurs déjà nommés, et déjà recommandables par des soins signalés.
« Ak)rs M. Moreau de Saint-Méry s'est contenté de montrer le buste «< de M. le marquis de la Fayette. Ce gesle a été vivement senti et tous les « vœux se sont réunis, pour que la défense de la liberté française put éire « confiée à l'illustre défenseur de la liberté du nouveau monde ». {Pro- « ces-verbal, tome l*"", page 422.)
Ce buste rappelait des souvenirs glorieux pour nos armes. On sait q^ie dans la guerre des États-Unis contre l'Angleterre, le marquis de la Fayette avait été chargé, comme général américain, de proléger l'État de Virginie contre lord Cornwallis, supérieur en forces. Après cinq mois de campagne, par une suite d'opérations concertées avec le général en chef "Washington et le comte de Grasse, qui commandait les forces navales de la France , lord Cornwallis fut forcé de se réfugier avec son armée dans les murs d'York-Town. Le 12 octobre I78I, les redoutes qui l'y protégeaient furent emportées a la baïonnette ; le marquis de la Fayette , ayant sous ses ordres Laurence et le célèbre colonel Hamillon, commandait un corps américain, auquel s'étaient réunis trois mille Français. Un autre corps français avait pour chef le baron de Vioraénil, le dernier défenseur de l'indépendance polonaise. Le vicomte de Noailles et le comte de Rochambeau, tils du général dont nous publierons les Mémoires, le comte Charles de Damas, le comte Charles de Lamelh qui fut blessé dans l'action, le général Mathieu Dumas, officier, administrateur, écrivain distingué; enfin, Alexandre Berthier, parvenu depuis au faite des honneurs militaires, partagèrent les périls et l'honneur de ce combat. Le 17 octobre, l'armée anglaise mit bas les armes devant l'armée victorieuse. L'État de Virginie, après la capitulation ù'York-Town, avait fait remettre à la ville de Paris un buste du général la Fayette ; et c'était ce buste qui se trouvait alors dans la salle où se réunissaient les électeurs.
{ISote des noiiv. édit.)
Dans fe trajet de l'hôtel de ville à Notre-Dame, on remarqua l'abbé Le Fèvre qui, sortant de son magasin à poudre aussi noir que Vulcain sortant de sa fournaise, donnait militairement le bras à notre premier pontife.
Pendant cette marche solennelle, on ne fut pas moins frappé de voir notre maire désigné, soutenu dans la foule par le brave Hulin, Tun des premiers vainqueurs de la Bastille.
Nous approchions de Notre-Dame, cent mille voix réunies criaient : f'ive Bailly' Five la Fayette et Baillyl Ces acclamations soudaines le troublent, le saisissent; marchant au hasard, il ne voit plus, n'entend plus.
jM. Hulin l'arrête, le conjure de regarder, d'écouter. Grand Dieu ! quel touchant spectacle ! une multitude de pt'tits enfants à genoux et les mains jointes, répétant son nom, l'appelaient : « Notre père ! ô notre père ! » C'étaient les enfants de la Providence, ceux de l'État, les enfants trouvés (1).
Oubliant et ses nouvelles fonctions et la cérémonie, notre digne chef s'élance vers ces êtres délaissés en naissant, les presse contre son cœur (2), les arrose de ses larmes, qui coulaient en abondance; il leur promet, au nom de TÊtre-Su- I)réme, tendresse, secours et protection; il verse dans leur sein, non l'or de la patrie, mais le peu d'or qu'il devait à son génie, à ses talents.
Tout, dans le cours de cette journée, fut extraordinaire, touchant, et quelquefois sublime ; on n'a jamais rien vu et je doute que l'on voie jamais rien de semblable. .
Lej'udj k;.
.Tour et nuit nous marchions à pas de géant dans la carrière de la liberté. Les plus timides levaient enfin la tête, et fixaient d'un œil intrépide tous les simulacres du despotisme, dont on allait bientôt effacer jusqu'aux moindres traces.
(1) Voyez les Mémoires de Bailly.
(2) Hos fovet iilnis
Involvitque sinu.
(Juv. Sat., VI, V. Guo.' D
172 l'œuvre
li'assombléo des électeurs arrête, d'une voix unanime, que la Bastille sera démolie jusque dans ses l'ondcments (1): c'était le vœu de tous les districts, et, depuis longtemps, celui de la France entière. Déjà les créneaux tombent de toutes parts : le JiraveÉlie nous l'avait prédit la surveille, lorsqu'il vint nous • offrir les trophées de sa victoire.
L'un de nous, s'élançant vers le bureau, s'écrie : <■- Ali ! Messieurs, sauvons les papiers. On dit, ajouta-t-il, que les papiers de la Bastille sont au pillage; hatons-nous de recueillir les restes de ces vieux titres d'un despotisme intolérable, afin d'en inspirer l'horreur à nos derniers neveux. »
La sensation fut vive. On nomma quatre commissaires à cet effet : MM. Dusaulx, de Champseru, Gorneau et Cailleau. Arrivés auprès de la Bastille, à travers les applaudissements du peuple instruit de leur mission, dix gens de lettres distingués, les Brizard, les Cubières (2), etc. , etc. , se jetèrent dans leurs
(1) Le mardi 23 février 1790, le district de Saint-Lonis de la Culture et les ouvriers qui travaillaient à la démolition de la Bastille nous présentèrent le modèle de cette forteresse, fait avec l'une des pierres tirées des fondements. D.
(2) M. le chevalier de Cubières, avantageusement connu par son heureux caraclère et ses talents aimables, publia, peu de temps après son f'oyaye à la Bastille (*). D.
* Ce Foi,a(ie d la Bastille, adressé par Michel de Cubières, citoyen et soldat, à madame D. G , sa tante, est écrit dans le genre mais non pas précisément dans le style dnVoyage de Chapelle et de Bachauinont. Quelques vers y paraissent d abord assez facilement tournes. L'auteur rappelle à sa tante tout ce qu'elle avait vu jadis à Paris,
Mais les yeux éblouis de l'éclat dos beaux-arts, Qui vont accumulant merveille sur merveille, Vous n'aviez en ces lieux admiré les Césars Que sur la scène de Corneille,
Aujourd'hui, continue-t-il,
l.e front paré d'une cocarde.
Chargés d'une giberne et d'un grand havresac,
Les procureurs montent la garde.
Et leurs clercs rouclient au bivouac.
Messieurs les avocats dont le rare génie, Par leurs clients esta bon droit vanté.
DES SlîlT JOLllS. 173
bras, les conjurant de les introduire au sein de cette fameuse forteresse, qu'ils détestaient de longue main, et dont ils voulaient, disaient-ils, avant sa prochaine destruction, prendre le sigualement.
Le vendredi I7.
Nous avions, pendant la nuit, délibéré sur quarante milliers de poudre rassemblés dans le magasin de l'hôtel de ville , situé sous la grande salle. Jamais délibération ne fut plus importante : il s'agissait, non pas de notre salut commun, mais de la conservation d'une tête aussi chère que sacrée.
Où mettre ces poudres? le temps pressait. Nous consultons celui qui en avait la direction, l'abbé Le Fèvre, que rien n'étonne et n'embarrasse. « Je m'en charge, » répond-il; et elles furent bientôt transportées sous les arcades do l'hôtel de Soubise.
Le roi arrive, seulement accompagné de quatre personnes de sa cour, escorté par la garde bourgeoise de Versailles, qui remet Sa Majesté à notre garde parisienne. Il arrive à l'hôtel de ville, et ce fait éclipse tous les autres, à travers trois cent mille hommes armés comme la veille et les jours précédents. Le reste des citoyens, offrant pendant trois quarts de lieue des milliers de groupes en amphithéâtre, étaient le long des maisons, au débouché des rues, aux fenêtres et jusque sur les toits. En allant, ils crièrent : f^ive la natlonl en revenant : Vive le roi !
. Ce bon prince les regardait d'un œil paternel ; il accueillit à plusieurs reprises l'un de nos braves grenadiers, M. de Tréfontaines, et même il fit remarquer à ceux qui avaient l'honneur
Défendent à leur tour d'une voix aguenie l.e grand procès de la patrie Et celui lia la liberté.
fauteur se lasse bien vite d'avoir ociit quelques vers passables; tout le reste du Voyage est rempli de contes populaires, rimes dans le style prétentieux et galaut des elc^vcs de Oorat ; M. de Cubicres y abuse un peu trop de la permission que les pctits-raaîtres avaient autrefois de se montrer ridicules, et les podtes dé-tre menteurs. { JVote des noiiv. édit.)
174 L'Œi;UVRE
(le racconipagner, sa figure lieureuse et son air martial (1).
Les piques , les dards, les fourches et les lambeaux du drapeau de la Bastille flottant sur son passage, loin d'altérer sa sérénité, répandirent sur son auguste front un caractère civique absolument étranger à la plupart de nos monarques. Sa caudeur et sa sécurité, signes certains de sa droiture, nous devinrent garants de la liberté que nous venions de conquérir.
Descendant de voiture et prêt à monter ùThôtel de ville, Sa ]Majesté reçut avec sensibilité la cocarde nationale. Il entre, escorté par de nouveaux gardes dont il n'avait plus besoin ; et les représentants de la nation, mêlés aux électeurs, le proclament tout d'une voix monarque légitime, régénérateur de la nation française.
11 se livrait à nous, s'abandonnait à tout io monde. Ou lui baisait les mains, ou baisait jusqu'à la trace de ses pas : de temps en temps se redoublaient les transports d'amour et de reconnaissance. Le peuple, en dehors, répondait à nos acclamations : il voulut voir le roi, et le roi se montra.
(( Je requiers, dit M. de Corny, que ce jour mémorable soit consacré par le vœu d'une statue érigée à Louis XVI, régénérateur de la liberté nationale, restaurateur de la prospérité publique et père du peuple français. »
L'érection de la statue du roi, sur l'emplacement de la Bas* tille, fut votée tout d'une voix.
(I) Le roi, Irappé <1« la beaulé du cheval que montait M. de Tréfontaines, lui demanda d'où venait ce cheval : « De vos écuries, Sire , et j'aurai soin de l'y rcmetlre. — Gardez le, je vous le donne. »
L'un de nous, peu de temps après, eut les plus grandes oblisatiotis a ce digne homme. L'élecleur dont il s'agit {*), chargé par M. le maire de faire tirer l'une de nos loteries, s'avisa de pérorer contre cet abus, qu'il avait déjà combattu dans un livre intitulé: De la passion du jeu depuis les temps anciens jusqi("à nos Joins. L'oraleur lit assez de sensation pour que plusieurs des assistants allassent retirer leur mise; ce qui donna de l'humeur à quelques buralistes. Insensiblement un grand nombre accoururent. M. de Tréfontaines. qui était de garde, protégea rélecteur et le tira d'un pas fort dangereux. D.
(♦) DusauU lui-même. i Note des noui: éâU\
Sa Majesté demaiula que les détails de cette séance auguste, et bien différente des toutes ces séances royales, de tous ces MTS de justice, dont on avait si longtemps abusé, fussent incessamment livres à l'impression.
Le samedi 18.
11 est remarquable que, parmi les partisans mêmes de la Révolution , on n'ait pas plus insisté sur ce qui paraît en avoir confirmé le succès. Quand les circonstances où nos deux premiers chefs actuels furent désignés et confirmés seront mieux éclaircies, on jugera peut-être que la prudence et la sagesse concoururent également à ce double choix; car ce n'est point par hasard qu'ils ont été nommés : le public les connaissait, les desirait. Certes nous avions besoin, dans de pareilles conjonctures, de ces deux hommes purs et expérimentés, aussi imposants par les mœurs que par les ressources de leur esprit et 1^ dignité de leur caractère.
MM. Bailly et la Fayette, désignés trois jours auparavant aux redoutables fonctions qu'ils ont exercées avec tant de courage, d'intelligence et de succès, furent agréés par le roi; l'un en qualité de maire, l'autre de commandant général. Mais ils nous témoignèrent qu'ils désiraient d'être légalement élus par les districts. Ces égards et ce respect pour les nouvelles lois, obtinrent les applaudissements qu'ils méritaient; et ils furent bientôt nommés à l'unanimité.
Quant aux électeurs, qui avaient été enchaînés jour et nuit à des fonctions périlleuses, qui avaient été volontairement esclaves de leurs devoirs pour que les autres devinssent libres ; satisfaits d'avoir provoqué dans Paris la Révolution, d'en avoir couru les risques, soutenu le fardeau ; d'avoir, de leur propre mouvement et au milieu de la dissolution de tous les pouvoirs empêché les grands excès de l'anarchie, et retenu l'État au bord du précipice ; satisfaits d'avoir, dans ces temps orageux, établi des formes provisoires dont l'heureuse influence se fait sentir encore, et suffisamment récompensés de leur patriotisme par
17(') L ŒUVRE DKS SEPT JOLKS.
le témoignage de leur conscience, les électeurs déclarèrent que leurs fonctions précaires n'ayant été prolongées que pour le salut de la patrie, il était temps de leur donner des successeurs plus authentiques.
La patrie en gémit; mais elle les regarda et les regarde encore comme ses sauveurs et ses libérateurs.
xiNECDOTES,