JUV
Si quelqu'un était tenté de taxer d'exagération ce que j'en ai déjà dit, je le prie de lire la Bastille dévoilée., ouvrage composé d'après des pièces originales, et dont je ne présenterai que les principaux résultats.
Tels sont les motifs ou prétextes d'emprisonnement, trouvés sur les registres et dans les autres papiers, la date en marge : « Il a l'esprit dérangé. C'est un fou mélancolique. Il prétend être le prophète Enoch, etc. »
Mais voici qui devient plus sérieux : «■ Ont été renfermés (toujours avec la date) les nommés Richard, pour recherche de trésors; François Davant, pour fait de quiétisme; iMarie Jeanne Lelièvre , pour être tombée d'épilepsie au milieu de la rue; Roland parce qu'il voulait se donner au diable, etc. »
Quant à Jacques Mercier, il avait été mis aux fers pour un
(1) On n'a point mis de renvois aux pages, parce que les différents articles qui lerminent ci» volume peuvent être lus séparément. D.
fait très-grave : cet impie avait débité une estampe représentant le pape lardé d'une douzaine de jésuites (!).
Viibbé Dourdan éprouva le même sort, et il le méritait Itien, puisqu'il s'était permis de dire, et cela dans la chaire de xérité, que le roi était bon, mais que les ministres n'étaient que des f.... gueux.
Voici un incident très-simple, très-naturel, et qui cependant embarrassa fort le conseil de la Bastille ; conseil tyrannique et par conséquent d'une défiance pusillanime.
On avait trouvé, dans les papiers d'un pauvre prisonnier nommé Prot, une lettre de la veuve Boivin, qui finissait par ces mots : « Je vous prie de m'envoyer ce que vous savez bien; on attend après. »
Messieurs du conseil crurent avoir trouvé dans ces paroles mystérieuses, la clef d'un secret important. Ce que vous savez
(l) Voici d'après les registres d'écrous, le texte même de la note que Dusaulx indique trop sommairement.
« Jacques Mercier, fils d'un maiire peintre, accusé d'avoir débité une « estampe représentant le pape lardé d'une douzaine de jésuites, et une H autre représentant M. l'archevêque jetant à Paris, diacre, une pierre sur « laquelle était écrit Vintimille; et M. Hérault, armé de la crosse de cet • archevêque, qui commandait celte lapidation. »
A côté de la note qu'on vient de lire, se trouvait la suivante :
« Thomas Mutel, graveur, pour avoir gravé des estampes contre les « jésuites et la constitution: entre autres, une représentant une danse de « diables qui tiennent M. l'archevêque parla main, et le font danser au- K tour d'un feu dans lequel on brûle les JSouvelles ecclésiastiques. Piu- » sieurs diables soufflent dans les oreilles de cet archevêque. » {Raslille «. dévoilée; \^' liv., page 82.)
Les causes de détentions semblables abondent sur les registres de la Bastille. Nous avons déjà cité beaucoup de notes empruntées à ces registres; nous sommes loin d'avoir épuisé le nombre de celles qui peu\ent exciter la curiosité. Opinions religieuses, affaires politiques, intrif^ues amoureuses, outrages aux mœurs, crimes contre l'État, telles sont les causes qui conJuisaient une foule de prisonniers à la Bastille, sans compter les abus de pouvoir et les vengeances particulières. Ces caust's se trouvent consignées dans les notes. Nous avons rassemblé les plus remarquables dans les éclaircissements (p. 21 1) , nous pouvons ajouter que cet extrait ne sera pas la pièce la moins piquante offerte au lecteur des Mémoires. ( ISote des nouv. édil- )
ANECDOTES. JTÎ")
bien.... on attend après; que de choses là dedans pour des inquisiteurs !
Après bien des perquisitions, on sut enfin que ce n'était [qu'un petit po? r/e ^rame provenant de la cuisine du sieur Richcville, où le nommé Prot, son domestique, l'avait pris pour en gratifier la dame Boivin, sa voisine et son ancienne amie. Faute, hélas! bien pardonnable, si l'enfer savait pardon- |iier (1)!
On sait que la Bastille, et toutes les autres Bastilles subal- Iterues, étaient les sauvegardes des grands criminels, des vojleurs, des assassins, des empoisonneurs de qualité, et que les Idébiteurs accrédités avaient le privilège d'y faire renfermer peurs créanciers. D'ailleurs, nul respect pour le sexe, pour l'âge ou pour la parenté : on y a vu une fille de sept ans à côté [d'un vieillard de cent onze, et un gouverneur acharné contre îon beau- frère.
Il est avéré que l'on y a donné la question ordinaire et extraordinaire (2). Les cadavres découverts depuis peu témoignent
1(1) Ignoscenda quide-m, scireni si ignosccre mânes.
(Vnir..) D.
(2) Qu'on ait anciennaraent donné la question à la Bastille, c'est ce îont il est peu pernois de douter d'après le passage des Mémoires de la Porte. Mais œt odieux moyen d'arracher des aveux à la douleur plutôt ^u'à la conscience, avait depuis longtemps cessé d'y être mis en usage malgré les bruils populaires répandus à l'époque du 14 juillet. Les aueurs de la Bastille dévoilée ont eux-mêmes pris soin de réfuter des opinons faussement accréditées alors. « Plusieurs personnes ont pu être, disent-ils, induites en erreur, en voyant à la Bastille, dans la tour dite du Trésor, une ctiambre qui avait deux planchers, et qu'on disait être 1 la chambre de la question. Ce fait est de toute fausseté. Celte chambre, où Ton avait pratiqué deux très-grandes ouvertures donnant sur le fos>é, servait de dépôt pour des papiers intéressants. Il y avait de I même un autre dépôt dans les tours delà Chapelle, que l'on appelait le Pilon, et ou l'on mettait tous les ouvrages saisis jusqu'à ce qu'on les eût ou brûlés ou vendus après les avoir déchirés. Cette espèce devenir se faisait tous les cinq ou six ans. Cette chambre dite de la question servait aussi aux interrogatoires; le commissaire Chenon y a inlerro;5é plusieurs prisonniers. Il est encore une autre erreur dont nous devons informer le public. L'on a trouvé entre les tours de la Comté et du
.'isscz que l'on y exécutait secrètement ; mais attendons que I démolition en soit achevée; attendons que l'on y ait ramass assez d'ossements pour en faire un corps de preuves.
Pour traiter à fond ce sujet, attendons, je le répète, que lei représentants de la municipalité aient eu le temps de fair exploiter l'affreuse et virulente mine dont ils ont l'inspec tion.
Et nos pères ont enduré cette sourde tyrannie! Mais nou: et nos neveux ne l'oublions jamais.