‹ Mémoires de Linguet et de Latude, suivis de documents divers sur la Bastille et de fragments concernant la captivité du baron de TrenckChapitre 18 sur 34 · RÉCIT · texte numérisé non relu

RÉCIT

« Le mardi, 14 juillet 1789;, sur le midi, on vient annoncer au district de Saint-Louis de la Culture que la direction des canons placés sur les tours de la Bastille jette l'alarme dans toute la capitale.

« On assure en même temps que le siège en est décidé, et qu'il ne tardera pas à être commencé.

« M.Thuriotde la Rosière, l'un des membres du comité de ce district, et qui en était le premier électeur, député depuis à l'assemblée des représentants de la Commune, se lève et observe qu'un grand nombre de citoyens peuvent être les victimes d'une pareille entreprise. Il demande qu'il soit fait surle-champ une députation au gouverneur pour le sommer de fiiire changer la direction des canons et de se rendre sans délai.

« Son avis parut sage et prudent.

« On l'invite à se charger lui-même de cette commission. Il l'accepte, et part accompagné de deux soldats citoyens.

« I^ peuple commençait à se rassembler autour de la Bastille ; mais le passage était encore libre. Parvenu avec ses deux fusiliers jusqu'au pont-levis, il les engage à ne pas quitter ce ' poste ; il frappe, il entre.

« Un invalide l'ayant conduit auprès du gouverneur, il y trouva M. Belon, officier de l'Arquebuse, lequel, après avoir rempli sa mission, se retira.

« Ce fut alors qu'il somma M. de Launay de faire changer la direction des canons et de se rendre.

(I) Rapprochez des détails que contient ce récit, les faits rapportés dans la Déclaration des assiégés (page 200), pièce dont nous recommandons de nouveau la lecture comme une de celles qui peuvent contribuer le plus à la connaissance de la vérité, et prouver le mieux l'impartialité dont nous nous sommes imposé la loi. (Note des noiiv- édit. )

« La réponse fut équivoque; mais elle ne le rebuta pas, et il voulut passer dans la seconde cour ; ce qu'il n'obtint qu'avec beaucoup de peine.

« Cependant le grand pont-levis qui communiquait à cette cour était levé; mais le petit pont ne l'était pas. Il le traverse avec le gouverneur, et la grille de fer s'ouvre devant eux.

« Trois canons, dirigés contre les assiégeants, étaient prêts à balayer la cour. Environ trente-six petits Suisses sous les armes attendaient l'attaque : joignez-y douze ou treize invalides commandés par quatre officiers , deux canonniers et les officiers de l'état-major.

« Quoique seul dans cette dernière et formidable enceinte, M. de la Rosière les somme tous de changer la direction des canons et de se rendre : cette sommation, il la fait au nom de l'honneur, au nom d'un peuple souverain.

« Le gouverneur engage tous les officiers , tous les soldats, à jurer qu'ils ne tireraient pas les premiers, et il le jure luimême.

« Cela ne suffisait pas à M. de la Rosière ; il veut monter sur les tours, y visiter les canons, se promettant bien qu'après en être descendu il trouvera la garnison prête à remplir ses devoirs de citoyen.

« Le gouverneur résiste ; les officiers le pressent ; il se rend et suit M. de la Rosièi*c.

« Parvenus au sommet de la tour qui domine l'Arsenal , ils découvrent un peuple immense accourantde toutes parts et le, faubourg Saint-Antoine qui s'avançait en masse.

« Le gouverneur en pâlit. Saisissant M. de la Rosière par le bras : Que faites-vc»us. Monsieur ? Vous abusez d'un titre sacré pour me trahir! — Et vous, IMonsieur, si vous continuez sur le même ton, je vous déclare que l'un de nous va bientôt tomber dans ce fossé. » De Lauuay se tut.

Alors la sentinelle qui était avec eux sur cette même tour vint leur dire que l'on se préparait à attaquer le gouvernement; qu'il n'y avait point de temps à perdre; et il conjura M. de la Rosière de se montrer. Ce député s'avance sur le rebord, et de

nombreux applaudissements partent du jardin de l'Arsenal.

« Ensuite il jette un coup d'œil sur les canons : on !es avait retirés des embrasures, et ils en étaient environ à quatre pieds ; mais on les avait laissés en direction, et il remarqua qu'on les avait masqués.

« Descendu de la tour avec le gouverneur, il le presse de nouveau, lui et ses soldats, d'obéir à la nécessité. « Mieux encore, leur dit-il, obéissez aux ordres de la patrie, dont je suis l'organe. »

« Les soldats cédaient; mais leur chef, éperdu de ce qu'il venait de voir et d'entendre, tantôt les retenait et tantôt hésitait. M. de la Rosière, pour ne pas perdre un temps si précieux , prit le parti de se retirer, d'abord vers son district, ensuite à l'hôtel de ville.

« Quelques soldats citoyens, ignorant sa mission ou le prenant pour un traître, le suivirent la hache haute et toujours prêts à le frapper ; il aurait été massacré par les nôtres sans MM. Aubin Bonnemer (l), les deux frères Fossard et vingt autres soldats citoyens. »

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