II
De la démolition de la Bastille {\).
Lps ministres ont manqué de prévoyance; ils ont oublia de manger les os.
Le comte de Mirabeau.
Au commencement de mai 1790, j'allais avec M. Souberbielle (2) pour voir oii en était la démolition de la Bastille. Ce château royal était rasé jusqu'aux cachots.
On nous indiqua une terre grise extraite de latrines sèches que l'on avait vidées, et l'on nous y fit remarquer une grande quantité d'ossements, en cherchant, nous y trouvâmes un tibia
« Trésor une imprimerie. Plusieurs personnes croyaient et avaient même « répandu qu'elle était destinée au service intérieur de la Bastille. Ce fait « est absolument faux; cette imprimerie avait été saisie, déposée au fi château, et jamais on n'en a fait le moindre usage. » ( Bastille dévoilée , 2^ liv., page 39. ) {ISote des nouv. édit.)
(1) Deux jours après la prise de la Bastille, l'assemblée des électeurs en ordonna la démolition. « Le comité, dit le procès -verbal, a arrêté que « la Bastille serait démolie par tous les districts ensemble, sous l'inspec- « tion cependant du district de Saint-Louis de la Culture. L'ordre de la « démolition a été sur-le-champ proclamé par les trompettes de la ville « dans la cour de l'hôtel, et dans tous les carrefours de Taris, au nom « de M. le marquis de la Fayette, commandant général, etc.
{ ISote des nouv. édit.)
(2) Chirurgien-major des volontaires de la Bastille *. D.
* M. SoubîTbielle est chirurgien de bienfaisance dans un des arrondissements (le l'aris. {Note des nouv cilU.)
assez bien conservé.... Des ossements humains dans des latrines!
De là, nous marchâmes vers le bastion dont la surface convexe ne présentait auparavant que des jasmins, des roses et des arbustes; c'était la promenade du gouverneur, qui l'avait volée aux prisonniers. Quand on songe que sous les fleurs et les bosquets étaient cachés les antres de la mort!
La démolition de ce bastion était déjà assez avancée pour que nous pussions distinguer, à travers les larges entailles que l'on y avait faites, de longs corridors, des escaliers dont les voûtes inclinées circulaient, montaient et descendaient dans cette horrible ruche de cachots, dont personne n'avait encore soupçonné l'existence.
Le district de Saint-Louis de la Culture vient de la constater d'une manière authentique, et c'est pourquoi nous en allons citer le procès-verbal (1).
« Nous sommes descendus à travers les démolitions, où nous avons trouvé un escalier doublé en pierre de liais, dont chaque branche était large d'environ quatre pieds ; mais ces branches étaient rompues en plusieurs endroits et répondaient à différents caveaux.
« Au bas de cet escalier, nous avons d'abord remarqué un cadavre autour duquel des ouvriers travaillaient à la fouille, qui s'opérait avec beaucoup de précaution. La tête de ce cadavre, plus élevée que lereste du corps, qui était un peu incliné, portait sur le massif de cet escalier, au bas de la dernière marche.
« Le tout était environné d'une légère bâtisse en pierres de différents morceaux, d'environ deux pouces d'épaisseur sur une largeur d'à peu près neuf pouces , et posées de champ.
" A en juger par les ossements , ce cadavre paraissait être celui d'un homme de cinq pieds huit pouces de hauteur. Nous aperçûmes des traces de chaux, et nous ne fûmes pas surpris
(I) Lu dans l'assemblée des représentants de la Commune de Paris, à la séance du 14 mai 1790. D.
MÉM. SLK l-\ BASTILLE. 16
que les chairs et les cartilages l'ussenl consommés. On voyait encore des cheveux au-dessus de la tempe gauche. Les dents très-saines, et solidement fixées dans leurs alvéoles, indiquaient un homme de trente à quarante ans, et pourraient faire croire que ce cadavre n'était pas fort ancien; mais nous ne donnons cette présomption que comme une simple conjecture.
« Sous le flanc droit, à la chute des reins, s'est trouvé un boulet de canon du poids de cinquante-six livres, enveloppé d'une croûte fort épaisse, formée sans doute par l'humidité des corps ambiants. Il est à croire que ce boulet ne s'est point trouvé là fortuitement, et qu'il y a été mis pour indiquer la personne qui a fini ses jours, de quelque manière que ce soit, dans ces affreux cachots. Peut-être que la suite des travaux ou d'autres indices nous révéleront ce mystère.
« Tous ces ossements ont été transportés sur une planche dans un caveau, où il y avait déjà un autre cadavre découvert le vendredi-saint, et qui paraît être de même date à peu près que celui dont il s'agit. Il reposait sur les marches du même escalier, la tête en bas.
« Ce second cadavre était tourné en sens contraire à l'au tre. Il était éloigné du premier environ d'un pied et demi, mais un peu plus élevé. Des pierres en forme de cercueil ne Tentouraient pas comme le premier ; mais il était adossé au mur du couchant, et placé sur le flanc droit.
« Les ossements n'en étaient pas bien consenés , à cause des éboulements et de la pluie qui a suspendu le travail. Les dents étaient encore entières et fermes dans leurs alvéoles. On pourrait croire que ce cadavre est antérieur au premier; et, à en juger par les ossements, il n'annonce guère qu'une taille d'environ cinq pieds trois pouces, etc., etc. »
La lecture de ce procès-verbal fit une vive impression sur toute l'assemblée, et M. l'abbé Fauchet, notre président, y répondit en ces termes : « Le procès-verbal , Messieurs , que vous remettez dans les archives de la Commune constate que les cadavres appartiennent au despotisme, et que c'est lui qui les avait scellés dans les murs de ces cachots, qu'il croyait éter-
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nellemeni impénétrables à In lumière. I^e jour de la révélation est arrivé; les os se sont levés à la voix de la liberté française, ils déposent contre les siècles de l'oppression et delà mort prophétisent la régénération de la nature humaine et la vie des nations, etc., etc. »
Ces cadavres furent inhumés peu de temps après ; et voici ce qu'en dit la CJironique de Paris (1) : « Les corps trouvés dans de la Bastille ont été, le premier juin 1790, déposés dans le cimetière Saint-Paul. La cérémonie funèbre a été accompagnée de toute la pompe possible : le cercueil était porté par douze ouvriers employés à la démolition de cette forteresse ; ceux qui avaient déterré les cadavres tenaient le poêle, armés de leurs outils, d'où pendaient des écriteaux portant ces mots : Tremblez^ ennemis du bien public! Sur le cercueil étaient la chaîne et le boulet trouvés près de Tune de ces victimes. Le président, le corps des citoyens du district de la Culture et le. bataillon du même district ont assisté à ses funérailles. »
Qnidquid sub terra est in opricum profcrct estas; Defodict condetque nitcntia.
(HORAT. epist. L. I, epist. Ci, v. 24.)
Récit de la conduite de M . Thuriot de la Rosière pendant sa députation à la Bastille,
On jugera si cet important récit méritait d'être conservé. Il fut publié peu de temps après la prise de la Bastille, et jotrc, si je ne me trompe, un grand jour sur cet événement. Pour moi, je suis persuadé que l'apparition de M, Thuriot de la Rosière dans l'intérieur de cette forteresse, que ses harangues aux soldats, que sa fermeté auprès du gouverneur, y disposèrent les esprits à la prompte capitulation que nous avons obtenue. Si la résistance n'y a pas été telle qu'elle pouvait l'être,
(I) .\nnée 1790, n" if)'».
il est vraisemblable que nous eu avons l'obligation à ce brave électeur, et que, par conséquent, un grand nombre de ses concitoyens lui doivent aujourd'hui et la vie et les palmes qui les attendent.