SUR LA VIE
Rayé du tableau des avocats, atteint par un acte arbitraire, éloigné de son pays, Linguel faisait remonter ses malheurs aux prerafers jours de sa naissance •
« Je suis né sans fortune, disail-il, et suis loin d'en rougir. Fils « d'un iiomme estimé, persécuté, que j'ai eu le malheur de j)erdre " dans le plus bas âge, il ne m'a guère laissé que son nom et sa «t destinée. II aurait pu, dans ses derniers naornents, me dire « comme Énée :
Dhce puer virtutcm ex me verumque lahorcm. Forlunam ex aliis
« Engagé, je ne sais comment, dans les folies du jansénisme, té- « moin, je ne sais pas plus comment, d'un miracle du bienheureux « diacre, il fut martyr du despotisme exileur, comme son fils l'a « été du despotisme rayciir. Il perdit en conséquence sa place à '< l'Université de Paris ; se fixa à Reims, s'y maria; ainsi je suis né « sous les hospices d'une lettre de cachet. »
Ce triste augure ne se démentit pas. Une partie de sa jeunesse s'écoula dans l'obscurité ; plus tard sa célébrité lui coûta le repos. Il eut des ennemis; il devint la victime d'un pouvoir injuste. Le
(0 L'étendue de plusieurs noies qui concernent Linguel n'a pas permis de les placer, dans celte Notice, au l)as des pages. Ces notes, qui renferment des anecdotes sur la vie de Linguel, et des passages de ses écrits ou de ses plaidoyers, sont par cela même intéressanles. On les trouvera placées, par ordre de numéro, à la suite de la Notice.
Palais a rclenli de ses clameurs; ses plaintes attristent presque toutes les pages de ses derniers écrits. L'impartialité cependant veut qu'on examine jusqu'à quel point il pouvait accuser le sort elles hommes. Celui qui se plaint de leur injustice, oublie quelquefois ses propres torts, et tel raaudit la fortune, qui souvent a fait seul ses destins.
Peu de carrières ont été plus agitées que la vie de Simon-Nicolas- Henri Linguet, qui naquit à Reims, le ii juillet 1736, cinquantetrois ans, jour pour jour, avant la prise de la Bastille. Ses études semblaient le destiner aux lettres; mais l'inconstance de ses goûts l'égara d'abord sur d'autres routes. Au sortir du collège, il fut secrétaire d'un grand seigneur; puis aide de camp d'un général. Quittant la plume pour l'épée, et vivant à la fois et du théâtre et de l'Église, il fit des parodies pour l'Opéra-Coraique et des pamphlets en faveur des jésuites. Tour à tour poète, historien , avocat, journaliste, il changea de pays comme de profession; tantôt pauvre, tantôt opulent, toujours mécontent de son sort, il parcourut la Pologne et la Hollande, il courut chercher la fortune en Espagne, des faveurs à Vienne, un asile en Angleterre. Ses talents et ses sucrés lui valurent des partisans et des envieux; mais plus susceptible de haine que d'affection, et plus avide de combats que de gloire, il inspira souvent la crainte, rarement l'estime et plus rarement l'amitié. Aussi parmi les hommes de son temps ne fut-il réservé qu'à lui de braver le pouvoir sans obtenir la considération, et d'être persécuté sans être plaint. Enfin, après avoir longtemps occupé la scène publique , peut-être aurait-il fini dans l'oubli si l'injustice de sa condamnation, à l'époque de nos troubles civils, n*eùt efface le souvenir de ses torts ou de ses erreurs, et répandu quelque intérêt sur sa mémoire.
Qui sait aujourd'hui que Linguet eut le malheur de donner, en société avec Dorât, une pièce en cinq actes qui fut sifflée, et de composer seul une tragédie de Socrate qui ne fut pas lue ? L'histoire lui fut depuis plus favorable que la scène. Le Siècle d'Alexandre renferme quelques idées neuves; Le Seizième Siècle offre le germe d'un talent que pouvait développer l'étude. Linguet, jeune et présomptueux, crut voir dans la publication de ces deux ouvrages des titres au fauteuil académique. D'Alemberl, qui l'avait accueilli quelque temps avec bienveillance, l'écarta sans le repous-