‹ Mémoires de Linguet et de Latude, suivis de documents divers sur la Bastille et de fragments concernant la captivité du baron de TrenckChapitre 3 sur 34 · SUR LA VIE DE LINGUET · texte numérisé non relu

SUR LA VIE DE LINGUET

ser : c élait sa manière. Quelles que fussent les causes de leur refroidissement, il est possible que la conduite et le caractère de Linguet y aient ou au moins autant de part que les tentatives prématurées de son amour-propre.

Linguet, reçu d'abord dans les rangs des philosophes , passa peut-être sous les drapeaux de leurs adversaires plus par dépit que par conviction.. Quoi qu'il en soit, il attaqua ses premiers protecteurs, quelquefois avec vigueur et le plus souvent avec emportement. La Harpe, que la philosophie comptait parmi ses champions avant de le ranger parmi ses transfuges , embrassa contre Linguet la cause des philosophes et la défense du goût. Il vint, un peu pesamment armé de sa critique et de sa raison, guerroyer contre un écrivain qui avait de l'incorrection, mais de la chaleur; contre un sophisle dont l'esprit souple et rusé s'échappait des liens de rarguraentalion. Linguet se joua de la dialectique, s'amusa du courroux de son adversaire et le perça de ses sarcasmes.

L'auîeur de la Théorie des lois civiles et des Révolutions de rempire romain, donnait cependant à celte époque un grand avantage à ses ennemis. Si l'amour de la nouveauté, si le désir de s'affranchir du joug des opinions reçues, étaient alors répandus dans les esprits, Linguet, au lieu de caresser ce penchant, sembla vouloir le rebuter par l'extravagante audace de ses paradoxes. Cicéron, par exemple, lui parut un orateur sans talent, un homme d'État sans caractère, dont la parole était vénale et l'âme commune. Peu s'en fallut que, contrariant tous les jugements de Thisloire, il no vantât la bonté de Néron, et n'accusât Titus de cruauté : il vanta du moins le bonheur des peuples courbés sous le bâton des janissaires ou le sabre des mameluks. L'état de l'esclave que dans l'antiquité ses mailres pouvaient charger de fers , conduire aux carrières comme le plus coupable des hommes, au marché comme le plus vil dos animaux, lui parut mille fois préférable à la pauvreté li!)re de nos journaliers. Le blé n'était, suivant lui, qu'un aliment nuisible, et l'usage du pain passait à ses yeux pour une invention du luxe. Il faut convenir que le poison était lent , et que le luxe était modeste. M. l'abbé Morellet, dans un ouvrage intitulé Théorie du paradoxe, lit ressortir, par une ironie piquante, la folle nouveauté de toutes ces assortions, et cet écrit spirituel, en livrant les opinions de Linguet au ridicule, semble avoir condamné la plupart

de ses ouvrages à l'oubli. En liltéralure comme en politique , rien n'est durable que ce qu'avoue la raison.

Linguet, renfermé dans la c^irrièredes lettres, n'eût laissé qu'un nom contesté. Mais la réputation de l'avocat survivra longtemps à la célébrité de l'écrivain. Il parut avec éclat dans l'affaire du duc d'Aiguillon, et montra beaucoup d'art oratoire clans la défense du comte de Morangics^ Sa diction était souvent inculte, mais son débit n'était point sans grâce: on redoutait également au barreau sa présence d'esprit, la vigueur de sa dialectique et l'amertume de ses railleries. Deux hommes opéraient alors un changement dans les usages du combat judiciaire. Beaumarchais, gai, spirituel, trèshabile à saisir le ridicule , déjtà connu par quelques productions dramatiques, entraîné malgré lui sur un autre théâtre, donnait aux contestations du barreau le ton, l'agrément, et presque les formes de la comédie; Linguet, caustique, ardent, emporté, semblait les animer des traits de la satire. Plus tard, l'un comme auteur dramatique, et l'autre comme avocat, tendirent à la corruption de leur art : et de même que le premier, sur la scène, offensa les mœurs par la fidélité ou la licence de ses portraits; le second, au barreau, compromit plus d'une fois, par le scandale de ses plaidoiries, ie^ nobles fonctions de son ministère et la dignité de la justice.

Ce scandale fut la cause ou le prétexte d'un des événements les plus importants de sa vie. Les succès du jeune avocat enflaient sa vanité; ses traits moqueurs ou dédaigneux avaient à la fois blessé le parquet et le barreau. Tous deux se liguèrent contre lui ; l'on demanda sa radiation du tableau. Linguet pouvait conjurer l'orage. La modération eût ramené des esprits prévenus , adouci des amours-propres irrités; mais la violence de ses mémoires, mais l'éclat de ses emportements, ne laissèrent plus d'accès à la conciliation. M. l'avocat général Séguier, qui d'abord l'avait protégé, l'abandonna; M. de Bnrentin, qui remplissait alors les mêmes fonctions, parla contre lui : sa radiation fut prononcée par l'ordre, et confirmée par un arrêt du parlement.

Les privilèges de l'ordre étaient utiles sans doute s'ils maintenaient sa discipline; ils sont regrettables s'ils assuraient son indépendance : malheureusement Us avocats, en s'établissatit les juges de leur confrère, semblèrent se déclarer ses ennemis ; on eut lieu de penser qu'ils venizeainnt moins leurs statuts que leur amour j)roprt ;

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