‹ Mémoires de Linguet et de Latude, suivis de documents divers sur la Bastille et de fragments concernant la captivité du baron de TrenckChapitre 20 sur 34 · HORAT.) O · texte numérisé non relu

HORAT.) O

en effet les cris de la Grève et nous ne pouvions pas nous dissimuler que l'on s'y préparait à de nouvelles exécutions.

Je m'aperçus enfin que, de moments en moments, notre général donnait des ordres secrets, et dont personne, excepté ses voisins, ne pouvait se douter.

Pendantce tumulte et ces incertitudes, j'entendis un jeune homme effrayé dire tout haut : « Faut-il donc compromettre tant de monde pour un seul homme? « L'un de nous lui saisissant le bras : « Malheureux! vous voulez qu'on livre un citoyen généreux et notre défenseur, un citoyen innocent ! c'est vous qui ne méritez plus de vivre, et je vais vous livrer en sa place. »

Quelqu'un, en peu de mots, termina ce différend : « Ne voyez-vous pas, Monsieur, que vous parlez à un sot; et ce sot est mon fils ».

Nous avancions dans la nuit, et les esprits n'en étaient pas moins agités dans notre salle, où l'on commençait à s'ébranler. On y voulait du sang ; mais ceux qui en demandaient nous parurent avoir été payés pour souffler la discorde.

Le sergent qui avait été vainement à la recherche du marquis de La Salle , et qui voulait y retourner, revint avec son monde. Les lumières s'étaient éteintes, il en redemandait d'autres, a C'en est assez, dit notre général. Mes amis, ajoutat-il, vous êtes fatigués, et je n'en puis plus; croyez-moi, allons nous coucher tranquillement : au reste, sachez que la Grève est libre maintenant , et que les rues adjacentes sont absolument dégagées. Je vous jure que Paris ne fut jamais plus tranquille; allons, que l'on se retire en bonnes gens. »

A ces mots plusieurs s'élancent vers les fenêtres; ils regardent , et sont consternés de ce qu'ils voient l'ordre rétabli à leur insu. Au lieu de ceux qui les appuyaient, qui les excitaient, ils ne voient plus que de nombreux détachements arrivés de différents districts , des casernes des gardes- françaises et de celles des gardes suisses. Tout à l'heure ils nous investissaient, et ce sont eux qui se trouvent investis. « Comment cela s'est-il donc fait? » se disaient-ils; et ils en furent confondus.

f90 ANECDOTES.

AI. di: la Fayette reprend la parole. Après leur avoir parlé coiiiine à de bons amis, ils défilèrent tous en l'applaudissant et en le comblant de bénédictions. On prévit dès lors ce qu'il a lait depuis pour le salut de la France, et Ton trouva que cette habile manœuvre valait au moins le gain d'une bataille.

Quant au marquis de La Salle, on sait le reste. Il se constitua prisonnier. Son innocence fut enfin constatée par plusieurs arrêtés de la Commune et par un décret infiniment honurablu de l'Assemblée nationale (I).

De la présence de M. Necker dans rassemblée des électeurs, le jeudi ZO juillet 1789.

La retraite et le départ de M. Necker avaient mis pour la troisième fois la France en deuil ; son rappel et son retour furent le signal d'une joie universelle.

De Versailles il se rend à Paris, la tête pleine de grands projets etle cœur gros d'humanité. Il vient visiter ces électeurs et ces représentants qui avaient eu tant de part à la révolution (2). Il parle, et nous croyons entendre Socrate , ce génie plein de douceur, plein de bonté.

(il Du 5 septembre 1789. D.

(2) L'assemblée des électeurs, si soudainement investie de pouvoirs sans limites à l'époque du H juillet, allait faire place à une administration municipale dont la formation serait plus régulière et l'autorité plus restreinte. Celle assemblée nouvelle se composa de cent vingt membres envoyés par les districts de Paris, sous les noms de députés ou représentants de la Commune. Le jour clioisi par M. Necker pour venir à l'Hodd de ville, était précisément celui ou l'assemblée des électeurs cessait ses fonctions, ou l'assemblée des représentants commençait les siennes. M. Necker les visita l'une et l'autre, et ce fut dans la salle des électeurs qu'il prononça le discours où l'on trouve une éloquente exbortaUon à la concorde, à la justice et à l'bumanité. Nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer le lecteur, pour toutes les scènes de cette époque, aux Mémoires de Bailly, Mémoires donl la sincérité de l'écrivain rend la lecture intinimenl aUaclianle. {I\'ole des nouv. éclii.)

ANECDOTES. li)I

Ses parents, ses amis, et une foule de citoyens mêlés avec nous, l'écoutaient dans un silence religieux, lorsqu'il s'écria : « Au nom de Dieu, Messieurs, plus de proscription, plus de

scènes sanglantes Ne consultez que votre cœur, et croyez

que la bonté est la première des vertus, etc. »

Ce digne et grand ministre voulait faire remettre en liberté le baron de Besenval, arrêté par nos ordres en vertu des suites du 14 juillet; il voulait plus, il implorait l'amnistie de toiis ceux qui étaient en fuite, et qui l'avaient lui-même persécuté. JMais il sentit qu'il fallait de sa part un dernier effort pour triompher des ressentiments publics, et d'autant plus difficiles à vaincre que la cause en était récente. « Je me prosterne, ajouta- t-il, non pas devant vous, Messieurs, qui, distingués par une éducation généreuse, n'avez besoin que de suivre les lumières de votre esprit et l'instinct de votre cœur; mais je me jette aux genoux du plus inconnu, du plus obscur des citoyens de Paris, pour demander, etc. »

Que ne peut l'éloquence jointe à la vertu ! Grâce! grâce ! s'écrient unanimement douze ou quinze cents hommes en sanglotant.

Un citoyen se lève ; et quel citoyen ! M. de Clermont-Tonnerre : il suffit de le nommer. Malgré le ravissement général, il parvint à s'attirer l'attention par les regards enflammés qu'il lança sur l'assemblée : nous l'avions entendu avant qu'il t'ùt parlé.

« Pardonnons, dit-il, aux vaincus, comme nous avons combattu les superbes. 'Voici entre le trône et nous, ajouta-t-il en montrant M. Necker, voici un homme sur lequel nous pouvons compter. Tout nous relève, tout nous soutient, la puissance des choses et l'énergie de notre courage. Daigneronsnous encore haïr des ennemis quand nous n'avons plus à les craindre? Que peut-on nous opposer? Des armées? nous les battrons. Des injures ? nous nous tairons. Montrons à l'Europe le Français daui» toute sa gloire, dans tout le charme de son caractère. Je le vois, je le sens; ce vœu de mon cœur est celui de tous les vôtres. »

Dès lors on ircntcnd plus que ces mots : Pardonl grâce! amnistie ! Kt des ordres sont prompteiiieut expédiés pour remettre M. de Beseuval eu liberté.

Les districts, dont nous n'étions que les fidèles représentants, ne jugèrent pas à propos, daus leur toute-puissance, de ratifier notre arrêté (1), Les ordres que nous avions donnés furent révoqués le même jour, à dix heures du soir.

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