‹ Mémoires de Linguet et de Latude, suivis de documents divers sur la Bastille et de fragments concernant la captivité du baron de TrenckChapitre 33 sur 34 · OBSERVATIONS · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS

Ne serail-ccpas là mon crime? ne serait-ce pas-là l'inslanl où je serais devcmi 7//i sccYéra/.''.... Jusqu'à ce moment M. de Sarlines m'avait promis ma liberté ; jusqu'à ce moment il avait loué, approuvé mes divers plans, relatifs à la ciiose publique : il" s'était offert à m'en procurer un jour la récompense ; Jusqu'à ce moment il m'avait accordé la faveur, très-rare à la Bastille, de la promenade sur les tours. Si avant (|ue je n'écrivisse cette lettre, j'eusse été un scélérat, un bomme fcrnce se serait-il conduit ainsi; ou si alors j'étais tel qu'il a osé me peindre, pourquoi depuis n'a-t-il pas continué de même.

D'm]M\NiTÉ !.... Il m'a fait mettre au cachot sur de la paille, au pain et a l'eau.

Tout ceci n'est qu'imposture ; c'est le lendemain du jour où il a reçu cette fatale lettre, qu'il m'a fait conduire au cachot; dès ce moment on ne m'a rien dit, et je n'ai rien écrit ni pu écrire.

Dans les fers, jeté sur de la paille, dans un cachot, je gênais le service (le la Bastille ! Mais il fallait appuyer ce qui suit dans le mémoire : je frissonne : achevons :

Et de l'y ouBLiEh!....

DE LA.TUDJ;. 317

Mémoire.

« Après cette lettre du 27 juillet , où il me dit des injures atroces et me fait les plus grandes menaces, j'ai usé d'humanité envers lui.

« J'ai méprisé ses fureurs, et je lui ai fait donner des espérances par le major, à qui j'en ai écrit, que la durée de sa prison serait abrégée; il a répondu pas des lettres insolentes; eu sorte que je l'ai fait mettre au cachot, dont il se moque.

« Cet homme, qui est entreprenant plus qu'on ne saurait dire, gêne beaucoup le service de la Bastille.

« 11 serait à proposde le transférer au Donjon de Vincennes, où il y a moins de prisonniers qu'à la Bastille, et de l'y oublier.

« Si M. le comte de Saint-Florentia approuve ce parti, il est supplié de faire expédier les ordres nécessaires à cet ellet.

Et de l'y oublier! Le code du despotisme renferma-t-il

jamais de pareilles atrocités? Et si le génie du mal, invoqué chez les paiens , eût dicté des arrêts, se serait-il jamais expliqué autrement? aurait-il pu imiter cette froide et tranquille cruauté? Ah ! sans doute, pour être capable d'un pareil forfait, il fallait avoir anéanti la nature dans son cœur! Le malheureux croyait donc aussi qu'il pourrait y étouffer les remords?

En conséquence de l'ordre signé Saint- Florentin, et si vivement sollicité, je fus mis au cachot dès l'instant de mon arrivée à Vincennes. J'y devins encore une fois très-malade : toutes mes facultés physiques et morales s'affaiblissaient de jour en jour davantage. Le gouverneur eut pitié de moi; c'était alors M. Guyonnet, homme délicat et honnête, qui conserva trop peu cette place, si peu faite pour lui, et dont l'indigne successeur a tant fait regretter à ses prisonniers le nom et les bienfaits.

; J'ai vu cet homme estimable et bon verser des larmes au récit de mes infortunes : il osa prendre sur lui de les adoucir, et de me tirer de mon cachot : il me fit donner une chambre commode dans laquelle il venait quelquefois s'indigner avec moi de la barbarie de mon ennemi : il lit plus, il me procura une promenade de deux heures par jour dans les jardins du château.

Ce que je trouvai le plus précieux dans cette faveur, fut l'espoir qu'elle me procurerait tôt ou tard les moyens de m'échapper encore. Pendant huit mois consécutifs j'eiijouis, sans trouver aucune facilité de le faire ; j'étais surveillé avec tant de soins qu'il m'était impossible d'exécuter aucun projet ; à peine pouvais-je, dans la solitude de mon cachot, en concevoir l'idée et m'y arrêter un moment : mes gardiens, prévenus de tout ce dont j'étais capable pour recouvrer ma liberté, semblaient lire dans mon âme et enchaîner mes pensées. Ce ne pouvait donc être qu'à un hasard imprévu, et dont j'aurais le courage et la présence d'esprit de profiter, qu'il fallait con-

fier le soin de me rendre ma liberté. Il s'en présenta un auquel j'étais loin de pouvoir m'attendre.

Le 23 novembre 1765 je me promenais, sur les quatre heures du soir; le temps était assez serein : tout-à-coup il s'élève un brouillard épais ; l'idée qu'il pouvait favoriser ma fuite se présente sur-le-champ à mon esprit, je m'y arrête, je l'embrasse avec transport, mais comment me délivrer de mes gardiens, sans parler de plusieurs sentinelles qui fermaient tous les passages; j'en avais deux à mes côtés avec un sergent : ils ne me quittaient pas une seconde. Je ne pouvais pas les combattre ; leurs armes, leur nombre et leurs forces physiques les rendaient supérieurs à moi : je ne pouvais me glisser furtivement et m'éloigner d'eux ; leurs fonctions étaient de m'accompagner, et de suivre tous mes mouvements : il fallait un trait de hardiesse qui me permît de m'élancer pendant qu'ils chercheraient et rassembleraient leurs idées. Je m'adresse iujpudemment au sergent; je lui fais remarquer ce brouillard épais qui venait de s'élever si subitement : a Comment, luidis-je, trouvezvous ce temps ? « Fort mauuais, Monsieur^ » me réponditil; « je reprends à l'instant avec le ton le plus calme et le plus simple : et moi, je le trouve cjcellent pour m'échapper. » En prononçant ces mots, j'écarte avec chacun de mes coudes les deux sentinelles qui étaient à mes côtés ; je pousse avec violence le sergent, et je vole; j'avais déjà passé près d'une troisième sentinelle , qui ne s'en était aperçue que lorsque je fus plus loin ; toutes se réunissent, on entend crier de tous côtés : Arrête! arrête! « à ce mot les gardes s'assemblent, on ouvre les fenêtres ; tout le monde court; chacun crie et répète » : Jrrêtel arrête! « Je ne pouvais échapper. A l'instant même je conçois l'idée de profiter de cette circonstance pour me frayer un passage à travers la foule de ceux qui s'apprêtaient à m'arrêter. Je crie moi-même plus fort que les autres : » Arrête! arrête! » Je fais avec la main le geste qui indique ce mouvement; tous trompés par cette ruse et par le brouillard qui la favorisait, m'imitent, courent et poursuivent avec moi le fuyard que je paraissais indiquer. Je devançais beaucoup

tous les autres, je n'avais plus qu'un pas à franchir; déjà j'étais à l'extrémité de la cour royale : il ne restait qu'une sentinelle, mais il était difficile de la tromper, parce que nécessairement le premier qui se présenterait devait lui paraître suspect, et son devoir était de l'arrêter. Mou calcul n'était que trop juste : aux premiers cris qu'elle avait entendu, elle s'était, mise au milieu du passage , qui était à cette place très-étroit : pour surcroît de malheur elle me connaissait, elle se nommait Chenu. J'arrive, elle me barre le chemin, en criant d'arrêter ou qu'elle me passait sa baïonnette à travers le corps. « Mo?i cher Chenu ^ vous rCen êtes pas capable^ votre consigne est de m' arrêter^ et non de me tuer. » J'avais ralenti ma course, je l'abordais lentement ; lorsque je fus près de lui, je m'élançai sur son fusil; je lui arrachai des mains avec tant de violence que ce mouvement, auquel il ne s'attendait pas, le fit tomber par terre ; je sautai par-dessus son corps en jetant son fusil à dix pas de lui, dans la crainte qu'il ne le tirât sur moi; et cette fois encore je fus libre.

Je me cachai facilement dans le parc ; je m'étais écarté du grand chemin, je sautai par-dessus le mur, et j'attendis la nuit pour entrer dans Paris. Je n'hésitai pas à me rendre chez les deux jeunes personnes avec lesquelles j'avais lié connaissance du haut des tours de la Bastille, et qui avaient paru me servir avec tant de zèle : elles me prouvèrent bientôt qu'elles avaient puisé dans leur âme celui qu'elles m'avaient montré et que je leur avais réellement inspiré l'intérêt le plus tendre et le plus pressant. Elles me reconnurent parfaitement bien, et me reçurent avec affection; elles me croyaient mort, parce qu'elles ne pouvaient penser que si j'eusse été libre , je n'aurais pas tardé à leur faire donner de mes nouvelles. J'appris qu'elles se nommaient Lebrun , que leur père était perruquier : l'une d'elles est morte depuis, et à ce moment, un de leurs frères est établi dans le même emplacement. Il y fait un commerce de parfumerie. Je leur demandai des détails sur l'usage qu'elles avaient fait du paquet de papiers que je leur avais jeté du haut des tours de la Bastille; elles médirent- qu'elles avaient suivi mes instruc-

lions; mais je vis bien que c'était avec plus de zèle et d'intérêt que d'intelligence. J'avais adressé mes réclamations à MM. de la Beaumelle, de la Condamine et le. chevalier de Méhégaii ; les deux premiers n'étaient pas en France, le troisième était marié depuis peu : sa femme, instruite que le paquet qu'on lui apportait venait de la Bastille, n'avait pas même voulu lui permettre de le recevoir : elle n'ignorait pas que plus le malheureux, dont il renfermait les plaintes, était innocent, phis il y avait de dangers à le défendre. Les demoiselles Lebrun ne pouvant me trouver de protecteurs, n'avaient eu recours qu'à elles seules; mais leur âme, qui pouvait bien être un guide fidèle, n'en était pas untrès-éclairé. Au surplus la marquise était morte, pendant qu'elles dirigeaient toutes leurs opérations, et depuis n'ayant plus eu de mes nouvelles, elles avaient cessé de s'occuper de moi Toutefois leur accueil me prouva qu'elles n'avaient pas cessé d'y penser, et de s'y intéresser. Elles s'étaient bien gardées de parler à leur père de moi, ni des soins qu'elles m'avaient donnés, dans la crainte que sa prudente expérience ne le portât à s'opposer à des efforts dont il eut pu redouter les suites pour sa famille ; elles me firent lier connaissance avec lui, me donnèrent de son linge, une chambre, et quinze livres qu'elles avaient en leur puissance; à tous les repas elles m'apportaient à manger; en un mot, elles me prodiguèrent leurs soins et leurs attentions, avec un empressement qui montrait combien leur âme était compatissante et bonne. Quel autre sentiment que le plaisir de faire du bien, pouvait les animer ?

Dès que je fus remis de mes premières émotions, que le calme et un peu de repos m'eurent rendu maître de mon esprit et de mes idées, je m'occupai des moyens de recouvrer ma liberté et d'échapper à cette captivité nouvelle, le vais étonner, aigrir peut-être mes lecteurs contre moi par le récit de la conduite que je tins alors : quand j'aurai dit que j'écrivis à M. de Sartines, il vont s'écrier à l'extravagance, et refuseront de compatir plus longtemps à des maux que j'allais solliciter moi-même. J'ai besoin de leur estime, de leur pitié, et je dois me justifier

à leursyeux : qu'ils daignent me suivre un moment dans le détail des réflexions qui me dirigèrent.

M. de Sartines m'avaitaccablé des plus odieuses persécutions ; en me jugeant d'après son âme, il était naturel qu'il me crut son ennemi. Il me faisait sans doute l'honneur de me craindre : pour moi, qui étais loin de lui ressembler, j'avais plus besoin de repos que de vengeance. Incapable de feindre, je ne pouvais lui parler de mon respect, mais je lui devais de la soumission, puisqu'il était ministre , et que dans un état despotique , j'étais alors son sujet. Il fallait que je cherchasse à désarmer sa haine, elle m'eût poursuivi partout : je n'avais que trop appris qu'il n'était aucun lieu où je pusse le braver et me mettre à l'abri de ses coups. En eût-il existé un seul, comment y arriver ? comment sortir du royaume et surtout de Paris .^ Chacun vantait l'infatigable activité de M. de Sartines; il savait tout, il voyait tout, il connaissait tout ; nul n'a porté plus loin cet art si fameux en France delà police, de maintenir l'ordre etde faire le bien à force de bassesses ; pouvais-je croire que sa vigilance serait moins éclairée quand il s'agirait de satisfaire sa passion, qu'elle ne l'était quand il s'occupait d'intérêts étrangers ? J'aurais été infailliblement découvert en fuyant ; je l'aurais été également dans ma retraite.

Je lui écrivis donc : je l'invitais d'oublier les injures que mon délire avait pu me dicter; je l'assurais d'un silence et d'une soumission absolue ; et pour le convaincre de la sincérité de mon repentir, je lui demandais de devenir mon protecteur, et d'acquérir des droits à une reconnaissance qui bientôt succéderait dans mon cœur à tout autre sentiment. « Vous avez approuvé, loué, lui disais-je, mon projet militaire , que le Souverain a adopté, et qui a renforcé nos armées de plus de vingtmille excellents fusiliers ; daignez vous rappeler que vousmême m'avez promis, en présence de tous les officiers de la Bastille, de m'en assurer la récompense. Je pourrais aujourd'hui m'adresser à M. le duc de Choiseul, et la lui demander comme une justice : je préfère l'attendre de vous comme un bienfait. »

S'il adoptait mes idées, je le priais de faire tracer sur une porte des Tuileries, et dans un autre endroit que j'indiquai, des croix noires : à la vue de ces signaux, je devais lui fournir les moyens de m'adresser un écrit dans lequel il m'assurerait que je pouvais jouir en paix de la liberté que je m'étais rendue, et qu'il s'intéresserait, comme il me l'avait promis, à me faire accorder la récompense qui m'était due à tant de titres, et que je voulais bien ne réclamer qu'à un seul. Je lui donnais. ma parole d'honneur qu'à l'instant même j'irais lui porter tous mes papiers, et l'assurer de mon obéissance.

Le lendemain dès le matin, j'envoyai des personnes sûres, examiner si les signaux étaient donnés ; elles ne virent rien ; j'ai su depuis, mais trop tard, que l'on était venu faire les croix que j'avais demandées, mais que les exempts chargés de celte commission, au lieu de les tracer sur les bois des portes, les avaient faites sur du papier qu'ils avaient attaché à ces mémos portes, el que des passants avaient arraché avant que mes émissaires n'arrivassent; miis, quoiqu'ils les eussent trouvées , je n'aurais pas été plus avancé. Qu'on se garde de soupçonner un moment que M. de Sartines avait consulté alors un sentiment d'honneur et de délicatesse; on sera bientôt convaincu que cette exactitude à répondre à ma demande n'était qu'un piège et une nouvelle bassesse.

Croyant n'avoir à attendre de lui que fureur et tyrannie, je cherchai d'autres moyens de lui échapper. M. le prince de Conti m'avait honoré autrefois de quelque intérêt et promis sa protection : je fus me jeter à ses pieds : il daigna m'accueillir, et me reçut avec cette aimable douceur qui lui est propre, et qui aurait dû toujours lui concilier l'amour de ses concitoyens, s'il n'eût jamais consulté que son cœur. Je lui fis l'histoire de mes infortunes ; tant d'horreurs le révoltèrent. Après m'avoir permis de l'entretenir pendant trois heures au mpins, il me fit donner des secours, et me promit de faire parler à \J. de Sartines par son secrétaire. Celui-ci m'assura qu'il passerait chez moi après son entrevue avec le lieutenant de police, qu'il devait voir le jour même. Elle eut lieu effectivement; mais ce ma-

gistnitcut l'art, par d'infâmes calomnies, de refroidir son zèle ; de lui persuader que j'en avais imposé au prince, et que j'étais indigue de ses bontés. Cet homme trop crédule, ne voyant dans M. de Sartines que l'homme public qui rapporte des faits, et non l'ennemi particulier qui se vengeait, crut aveuglément toutes ses imputations, et abusa facilement le prince. Tels sont trop souvent les grands; leur âme peut-être sensible et s'ouvrir à la pitié, mais elle a bien rarement l'énergie nécesaire pour chercher et reconnaître la timide innocence ; ils savent quelquefois la secourir, mais jamais la venger.

Le lieutenant de police, prévenu ainsi de la marche que j'allais suivre, courut au-devant de tous mes efforts ; il connaissait mes protecteurs, il les vit, les indisposa contre moi , et lorsque je me présentai ensuite, toutes les portes me furent fermées J'étais au désespoir; le chevalier de Méhégan, mon ami, dont j'ai déjà parlé, vint y ajouter encore : il m'apprit que M. de Sartines et le frère de la marquise de Pompadour intriguaient de tous côtés contre moi, qu'on me cherchait partout dans Paris; qu'on avait envoyé mon signalement à toutes les maréchaussées, et qu'on avait promis mille écus de récompense à celui qui m'arrêterait.

Les lâches ! voilà donc les armes avec lesquelles ils m'attaquaient ! Us craignaient que l'on n'entendit mes soupirs ; ils craignaient que je ne trouvasse un asile où je pusse les dénoncer à la vengeance des lois. Hélas ! et leur sanctuaire même alors m'eût été fermé (t). Mais il me restait un autre

( I ) Quelque temps après, et dans des circonstances moins critiques, un (le mes plus zélés protecteurs, M. de Comeyras, avocat, qui me défendait alors, avait préparé un mémoire qui devait être public, et duquel il attendait l'impression la plus vive en ma faveur. En faisant cette démarche, il n'avait consulté que son guide ordinaire, une àrae honnête et sensible qui enflamme en lui l'esprit le plus actif : on lui apprit que les avocats du parlement de Paris ne pouvaient faire de mémoires pour ceux qui étaient sous des lettres de cachet, et il fallut briser les planches. Que l'on réfléchisse sur ce fait, et que l'on observe surtout que l'ordre des avocals soumis à cette règle était peut-être le corps qui osât agir et parler avec le plus de liberté sous l'ancien régime !....

DE LAÏUDE. 325

tribunal auquel ils devaient trembler de se voir traduits ; comment braver Topinion publique, ce juge inflexible que ies despotes même redoutent, et qu'ils sont forcés de respecter. M. de Sartines osait prétendre au titre d'bonnête bomme et même d'homme de bien; sans doute il devait craindre la main iiardie qui pourrait arracher le masque imposteur dont il mettait tant d'art à se couvrir : et voilà quel fut le mobile de toute sa conduite envers moi.

Je ne trouvai plus qu'une ressource ; il me paraissait bien dangereux d'y avoir recours; mais c'était peut-être la dernière qui me restât, et je la tentai. Tout le monde vantait la noble et franche loyauté du duc de Choiseul, alors ministre. Trop élevé au-dessus des autres par ses talents et son génie pour n'être pas absolu, trop grand pour être despote, il savait respecter les hommes malheureux ; c'est ainsi du moins que l'admiration pu- 14ique le peignait à tous les yeux : je crus à ce portrait. Plein de cette confiance, je lui écrivis. Il était à Fontainebleau avec la cour; je lui demandai un moment d'audience pour le 18 décembre, jour où je prévoyais arriver à Fontainebleau ; je le priai d'être mon juge, et lui demandai pour toute faveur de ne prononcer sur mon sort qu'après m'avoir entendu.

Je me mis en marche le 15. Pourrai-je retracer les événenements de ce ■ oyage, et toute l'horreur de ma situation : j'étais prévenu que M. de Sartines , voulant s'assurer à quelque prix que ce fût de ma personne, me faisait chercher avec soin. Je concevais facilement qu'il lui importait surtout de me fermer les avenues de la Cour, et je ne doutais pas que ce ne fût spécialement sur la route de Fontainebleau que j'étais désigné et attendu: je ne pouvais donc pas faire un pas sans craindre d'être découvert ; on verra bientôt que tous ces calculs étaient exacts. Pour éviter tant de dangers, je m'éloignai toujours du grand chemin, et je ne marchai que la nuit : il faisait un froid excessif, la terre était couverte de neige et de glace : je tombais dans des fossés que je n'avais pas la force de franchir : je me déchirais en passant à travers les haies : je n'avais pas d'argent ; d'ailleurs je fuyais tous les regards, et je ne pouvais

m'adressera personne. J'avais pour toute provision un morceau de pain ; il fut ma seule nourriture ; je me cachai dans un champ pendant toute !a journée du IG, et j'arrivai, après avoir marché deux nuits, dans la matinée du 17 à Fontainebleau, exténué par la douleur, la faim, la fatigue et le désespoir. Je me présentai dans cet état à l'audience du duc de Choiseul. Prévenu que j'étais dans son antichambre, il me (it dire d'attendre un moment; quelques minutes après je le vis passer; lise mit dans sa chaise^ et se fit porter chez le duc de la Vrillière. Je ne savais pas alors tout ce que ce nom seul avait d'odieux, tout ce qu'il inspirait d'eifroi. Ces deux ministres tinrent-ils conseil pour me perdre, s'occupèrent— ils de moi.^ ou plutôt des satellites du lieutenant de police profitèrent-ils de ce moment d'absence du duc de Choiseul pour exécuter les ordros qui leur étaient si impérieusement donnés; je n'ai pu pénétrw' encore dans ce dédale affreux (i). Quoi qu'il en soit, peu de temps après, deux exempts nommés Fleury et Levasseur, dont le dernier, je crois, vit encore, vinrent m'annoucer que les duc de Choiseul et de la Vrillière voulaient me parler; et qu'ils avaient ordre de me conduire chez ce dernier , je les suivis : à la porte je trouvai une chaise dans laquelle ou me plaça; mes deux exempts m'accompagnaient, et au lieu de me mener comme ils me l'avaient annoncé, chez le ministre, il me firent conduire dans un lieu qui me parut être ITlôtel de ville, où l'on me garda à vue dans une chambre, jusqu'à ce

{!) Le siour de Latude a toujours cru que le duc de Choiseul s'etail rendu complice, dans cette occasion, de 1|L lâcheté du lieutenant de police et qu'il le lui avait livré; mais il l'a cru sans preuves : l'historien de ces mémoires eit loin il'adopter ces idées. Auteur d'un éloge du duc de Choiseul, adopté par une académie, il a étudié lonj^temps, et i! croit avoir saisi le caractère de ce ministre, en qui tout, jusqu'à ses défauts, avait l'empreinte de la grandeur de son àrae. Un homme tel que lui pouvait faire des fautes éclatantes, mais jamais rien de vil et de bas; la conduite que le sieur de Latude lui prête ne pouvait être digne que de M. de Sfirtines. L'interprétation que le rédacteur de cet ouvrage donne au lait dont il s'agit est plus naturelle, plus vraisemblable et probablement plus \raie.

qu'un fiutre émissaire fût venu annoncer que les ordres étaient de me ramener à Paris^ de me mettre à la Conciergerie sous la garde des tribunaux, qui me rendraient la justice qui m'était due*, et prononceraient sur mon sort.

J'étais fait à cette forme indigne adoptée par tous les suppôts de la police, et cette fois je ne fus pas dupe de leur mensonge. Je me fusse trouvé trop heureux d'être soumis à la surveillance des lois, et de pouvoir être admis au pied des tribunaux : là, j'aurais été entendu, j'aurais été jugé; je savais que mes ennemis le redoutaient autant que je pouvais le désirer. Je vis bien que j'étais perdu : j'avais exposé M. de Sartines à rougir, j'avais osé blesser son amour-propre et braver son autorité ; qiic ne devais-je pas en craindre ? J'étais habitué à n'avoir eu pour juges que mes bourreaux ; mais cette fois ils allaient être animés par la haine.

Je conçois difficilement comment je pus entendre alors et me rappeler la conversation que pendant la route les exempts qui me gardaient eurent avec moi. Comment mon âme oppressée entassez de forces pour recueillir tout ce qu'ils m'apprirent des principes et de la morale de mes persécuteurs? Ils m'exprimèreat l'étonnement le plus vif de me voir à Fontainebleau. Tous les chemins qui y conduisaient, me dirent-ils, les avenues du château, entrées de la ville, les coches d'eau étaient tellement gardés par des gens apostés pour m'arrcter, qu'il fallait que je me fusse rendu invisible pour avoir pu pénétrer jusque chez le duc de Choiseul. J'appris alors qu'il n'y avait pas de crime pareil à celui d'oser se plaindre d'un ministre, aucun qui fût aussi sévèrement puni. Ces exempts me citèrent des députés de province envoyés peu de temps auparavant pour dénoncer au roi les exactions de quelques Intendants, arrêtés et punis comme des hommes dangereux et incendiaires. Tout ce qui tenait à l'adnwnistration , tons les agents, tous les membres du corps redoutable que cette foule de despotes osaient appeler le gouvernement , exigeaient un culte et des autels ; mais, semblables aux divinités malfaisantes du paganisme, auxquelles on n'offrait de l'encens

MEMOIRES DE LALUDE.

que pour suspendre leur courroux ^ ces Arimanes modernes, peu jaloux de nos hommages et de notre vénération, n'inspiraient que la terreur et ne prétendaient qu'à notre obéissance.

Les heures trop courtes de ma triste liberté étaient écoulées, et le songe était détruit. A. mon réveil, je reconnus les tours et le donjon de Vincennes.

Ce D'est pas seulement en France qu'ont eu lieu les captivités les plus rigoureuses et les plus audacieuses évasions. Quand Lalude endurait à la Bastille tous les maux qu'on vient de lire, un jeune Allemand était, d'abord à Glatz, et plus tard à Magdebourg, la victime d'un pouvoir inflexible. II se nommait le baron de Trenck, et voici plus bas , d'après les biographies, ce qu'il suffit de savoir de sa jeunesse pour prendre un vif intérêt à ses galantes aventures, et surtout aux cruelles épreuves dont elles devaient être suivies.

Il était doué d'une belle figure, d'une taille très-élevée (5 pied 9 pouces), de la force d'un Hercule; ces dons heureux se développèrent chez lui avant l'âge , et il les conserva jusque dans la vieillesse. A treize ans, il possédait les langues et l'histoire anciennes , et se vit en état de passer aux hautes études dans l'uDiversité de Kônigsberg. Il ne s'y fit pas moins remarquer par son aptitude pour les sciences qUe par son adresse à tous les exercices. 11 eut deux duels à cette époque , l'un à quatorze ans, l'autre à seize, et il blessa ses adversaires, dont l'un était officier. A dix-sept-ans, il soutint publiquement ses thèses de philosophie, et fut présenté au roi Frédéric II, comme l'élève le plus remarquable de l'université. Le comte de Loltum , général-adjudant de ce monarque , frappé des dispositions précoces de Trenck, son jeune parent, le conduisit à Potsdam, où le roi l'engagea à quitter ses études pour embrasser la carrière des armes. Frédéric, dès la première au-

ECLAIBCISSEMEINTS

tliencc , le chargea de répondre eu trois langues à diverses «lépêches. Satisfait de cette épreuve, il admit Trenck comme cadet daus ses gardes du corps; au bout de trois semaines, il réleva au grade de cornette, puis au mois d'août 1743 il le choisit pour montrer la nouvelle manœuvre à la cavalerie silésienne.

Enfin toutes les distinctions réservées aux favoris échurent à Theureux Trenck. Le roi, qui le traitait moins en souverain qu'en père et en ami , le présenta à la savante société qu'il s'était plu à former à Berlin. Voltaire, Maupertuis, Jordan, La Mettrie, Pollnitz, devinrent les amis d'un jeune homme de dix-huit ans qui était à la fois courtisan, militaire et savant. Alors arriva l'aventure qui causa tous les malheurs de Trenck. Dans l'hiver de 1743 , la cour de Suède résolut de demander pour le prince royal héritier de la couronne, une des deux sœurs du roi Frédéric qui restaient encore à marier : on n'était pas bien fixé sur le choix. On redoutait le caractère vif et impérieux de la princesse Ulrique, qui était l'aînée, et l'on penchait pour la princesse Amélie , la plus jeune. Dans cet état de choses , l'ambassadeur suédois s'annonça d'abord à la cour de Berlin comme simple voyageur : il avait ordre de ne faire connaître sa mission que lorsqu'après avoir étudié le caractère des deux princesses, il aurait pu se déterminer en faveur de l'une d'elles.

La princesse Amélie n'ignora pas cependant qu'elle était l'objet principal de ce voyage. Zélée calviniste, elle s'effraya de ridée d'être contrainte de se faire luthérienne pour devenir reine de Suède ; elle fit part de ses scrupules à sa sœur Ulrique , qui lui conseilla, pour éviter le mariage qu'elle craignait, d'affecter en présence de l'ambassadeur suédois un air de hauteur et de dédain. Amélie, qui jusqu'alors avait été un modèle de politesse, de douceur et de bonté , suivit ce plan avec un succès qui surpassa sou attente. L'ambassadeur y fut complètement trompé, et, se persuadant qu'elle était haute, impérieuse, fantasque, il lui préféra la princesse Ulrique, qui de son côté avait assez bien joué son rôle pour paraître aussi réservée et

aussi nffable qu'elle Tétait peu réellement. Dupe ainsi des conseils artificieux de sa sœur, Amélie en la voyant devenir reine de Suède se trouva dans une disposition d'esprit telle que, selon l'expression des Souvenirs de Thiébault, elle avait soif de vengeance et de consolation. Dans les fêtes qui eurent lieu à l'occasion du mariage d'¥lrique, elle vit ou du moins elle remarqua pour la première fois Trenck, qui , comme officier de garde, faisait la police du bal. Tandis qu'il passait d'une salle à l'autre, on lui enleva les franges d'or de son écharpe; ce petit accident fit quelque sensation , et le jeune officier devint l'objet de tous les regards. « On ne put que re- « marquer en lui, dit un témoin oculaire, une taille forte et plus « qu'ordinaire, un air martial , vif et spirituel , et le tout sous « les plus belles couleurs de la jeunesse et de la santé. » Trenck , après avoir essuyé quelques douces railleries du monarque, en fut bientôt consolé, lorsqu'après le banquet, la princesse Amélie passa près de lui , et lui dit à l'oreille : « Venez chez « moi à telle heure, je vous rendrai votre écharpe. » Trenck fut exact au rendez-vous ; et cette première visite fut suivie d'une infinité d'autres. « Dans l'espace de peu de jours, dit-il dans

« ses mémoires, je fus le plus heureux mortel de Berlin

« J'étais estimé, mon roi me témoignait ses bontés dans toutes tt les occasions; mon amie me donnait beaucoup plus d'argent « que je n'en avais besoin, et bientôt mon équipage fut le plus « somptueux et le plus brillant de tout le corps. »

Une telle dépense fut remarquée; et comme Trenck avail à peine mille écus de rente, on fit bien des conjectures; néanmoins le secret de son intrigue avec la princesse demeura caché pour tout le monde. La guerre vint l'arracher à son amante. Durant la campagne de 1744, il fit l'office de lieutenant auprès du roi, qui l'employa à reconnaître les lieux, à établir les campements , et le chargea du soin de fournir de fourrage le quartier général. Son activité, sa bravoure, son intelligence, ne se démentirent jamais, et chaque jour il semblait devenir plus cher à Frédéric. A la suite d'une expédition dans laquelle Trenck avait fait vingt-deux prisonniers, le roi l'admit

à sa table, le présenta à l'ambassadeur d'Angleterre, lord Hinsr fort en disant : C'est le matador de ma jeunesse prussienne ; puis il lui attacha au cou l'ordre du mérite. La guerre finit trop tôt pour la durée d'une prospérité si grande. Trenck revenu à Berlin avec le roi fut reçu avec transport par la princesse Amélie. Il fut moins circonspect que l'année précédente, peut-être aussi plus observé. Frédéric fut instruit de ses assiduités auprès de sa sœur, et il ne put en méconnaître le motif , mais l'honneur du sang royal lui faisait une loi de ne pas paraître si bien informé. Il ne lui restait donc qu'un moyen convenable de faire comprendre à Trenck qu'il fallait changer de conduite : c'était de le maltraiter, jusqu'à ce que celui-ci devinât ce qu'on ne voulait pas lui dire. Mais avant de prendre ce parti, Frédéric montra envers l'audacieux qui lui manquait si essentiellement une bonté vraiment paternelle. Un dimanche , à la parade, il dit à Trenck en passant près de lui : « Monsieur, « le tonnerre et la tempête s'amassent ; prenez garde à vous. » L'imprudent fut sourd à cet avis , et une nouvelle visite à la princesse fut punie de trois semaines d'arrêts. Le prétexte qui fut allégué pour cette rigueur était une faute de discipline qui s'expiait ordinairement par trois ou quatre jours de détention. Trenck était encore aux arrêts , lorsqu'on lui apporta l'ordre d'aller à Dresde porter des dépêches. A sou retour , il se présenta au roi, qui ne lui dit que ces mots : « Où étiez-vous « avant d'aller à Dresde.? — Sire, aux arrêts. — Eh bien, re- « tournez-y. î> Trenck y resta environ quatre mois, jusqu'à l'ouverture de la campagne de 1745. 11 suivit le roi, et combattit à ses côtés à la journée de Strigau, oh il reçut une blessure et eut deux chevaux tués sous lui. Frédéric parut alors lui rendre son estime et sa confiance. A la journée de Sarr il servit d'adjudant au roi, et il ne fut pas étranger au succès de cette mémorable journée ; mais de graves imprudences vinrent encore effacer ces nombreux services. Dès la campagne précédente, il était entré en correspondance avec le fameux François Trenck, son cousin , qui commandait le corps des pandours au service de l'Autriche et qui l'avait institué son légataire universel , en

1743. Bien que dépareilles relations entre deux parents n'eussent rien que de fort naturel, les ennemis de Trenck surent en tirer parti pour achever de le perdre dans l'esprit du roi. Quelques jours après la bataille de Sarr, il avait reçu une lettre fort innocente de son cousin; Frédéric en fut instruit, et Trenck, dès le jour qui suivit la réception de cette fatale missive , fut enfermé dans la forteresse de Glatz. L'intention du monarque était de ne l'y retenir que pendant une année. Par malheur, le prisonnier ignorait les dispositions favorables de Frédéric. Croyant qu'il était condamné à rester en prison toute sa vie, il ne se fit pas scrupule de chercher à s'échapper. La princesse Amélie , avec laquelle il correspondait par le moyen d'un officier, ne le laissait pas manquer d'argent; et il mit dans ses intérêts une partie de ses gardiens.

Cependant trois tentatives qu'il fit pour s'évader ne réussirent point , ce ne fut qu'après onze mois de séjour à Glatz qu'il parvint à s'échapper, avec le secours d'un lieutenant de la garnison, nommé Schel.

7^e récit qui va suivre, est emprunté à ses mémoires, traduits en français par Le Tourneur et publiés à Paris en 1788.

« Il ost certain, et je prends encore aujourd'hui à témoin et Dieu et tous les hommes qui m'ont connu dans la prospérité et dans la disgrâce , que je n'ai pas conçu une seule pensée d'infidélité contre mon pays. J'étais aussi dévoué de cœur et d'esprit à mon roi, que mon parent, le chef des pandours , l'était à sa souveraine ; et tous deux néanmoins nous avons été chargés d'ignominie, et les plus déplorables victimes de l'envie et de la calomnie.

« Comment était-il possible de me suspecter? A l'âge de dix-huit ans j'étais déjà cornette des gardes du corps ; je faisais le service d'aide de camp auprès du Roi, et je possédais son estime, ses bonnes grâces et sa conQance, au plus haut degré.

« Dans une seule année il m'avait fait don de plus de

î,500 rixdales. A Berlin, j'avais une amie que j'honorais et que je chérissais , que je n'aurais pas abandonnée pour une couronne , à plus forte raison pour les promesses d'un chef de pandours; et elle me donnait plus, elle pouvait plus me donner que tous les pandours de la terre, que, dans le fond du cœur, je détestais.

« Pouvait-il me venir en pensée de sacrifier la plus brillante perspective, celle de devenir auprès du roi et dans ses écoles, un maître en science et eu honneur, à un paudour qui m'aurait envoyé quelques mauvais chevaux hongrois?

« J'avais neuf chevaux anglais dans mon écurie à Berlin, et six valets portant livrée : j'étais aimé, estimé et distingué dans le ministère comme dans l'armée ; mes parents possédaient les rangs les plus honorables; tout mon cœur était dévoué jusqu'au fanatisme à ma patrie, à l'am-our de mon roi; et il ne me manquait rien de ce que les jeunes gens peuvent désirersur la terre oudemander au Ciel. Comment donc était-il possible que je pusse être suspect? je n'étais ni un sot, ni un homme en démence.

« Et cependant cela est arrivé! et mou exemple montre que tout est possible à la calomnie.

« C'est assez de réflexions. Je fus conduit, comme un malfaiteur, à la cidadelle de Glatz. Là, je n'étais point dans une prison, mais dans un appartement de roflicier de garde. Je pouvais me promener tout autour des fortifications, et j'avais gardé mes domestiques pour me servir.

« Comme ma bourse était toujours bien garnie, et que dans cette citadelle, un seul commandant d'un régiment de garnison iaisait le service, et que tous les officiers étaient des chevaliers , pauvres diables, j'eus bientôt des amis et de la liberté assez, et tous les jours il se tenait table ouverte chez le riche prisonnier.

« Mais ce que mon cœur éprouvait, celui-là seul peut le

savoir, qui m'avait connu dans le feu de la jeunesse , marchant dans le chemin de l'honneur, qui m'avait vu à Berlin dans ma situation fortunée , et qui a éprouvé par lui-même ce qui devait révolter un cœur passionné d'honneur dans ma situation actuelle !

« J'écrivis au roi , et je lui demandai avec fierté , examen et les lois militaires, sans demander ni répit ni grâce, si j'étais reconnu coupable. Le ton hardi d'un jeune homme bouillant et outragé ne plut pas au monarque; aussi ne reçus-je aucune réponse , et c'en fut assez pour me pousser à toutes les résolutions les plus désespérées.

« Par le moyen d'un officier, une correspondance avec l'objet cher à mon cœur fut bientôt rétablie et mise à couvert. On me répondit qu'on était bien convaincu que je n'avais jamais formé une pensée traîtresse à mon pays, quej'eusse besoin de cacher; on blâmait la précipitation et le faux soupçon du roi ; on me promettait un secours assuré ; et l'on m'envoyait mille ducats , qui firent que je fus toujours pourvu d'argent pendant mes arrêts.

« Si j'avais , dans ces circonstances critiques , trouvé un ami de bon sens et d'un cœur droit , qui eût pu ralentir mon feu toujours inflammable, rien n'eût été plus facile que de convaincre le monarque de mon innocence , par des représentations motivées, et de tromper les complots de mon ennemi; mais les officiers qui étaient alors de la garnison de Glatz ne faisaient qu'attiser mes ressentiments. Ils étaient tous persuadés que mon argent, que je partageais si libéralement avec eux , venait tout entier de Hongrie , et était puisé dans la caisse des pandours ; et chacun m'exhortait à ne pas languir encore longtemps dans les arrêts, et reprendre, en dépit da roi, et par mes propres moyens , ma liberté.

« On conçoit qu'il n'était pas difficile de faire adopter de pareils avis à un jeune honune qui n'avait jamais encore été malheureux ^ et qui par conséquent regardait sa première infortune comme un mal insupportable. Cependant je n'étais pas encore tout à fait décidé, parce que je ne pouvais me résoudre à abandonner mon pays, et surtout Berlin.

« Enfin , au bout d'environ cinq mois que j'étais en prison , la paix se lit : le roi était de retour à Berlin , et ma place dans les gardes était occupée. Un certain Piaschty, lieutenant du régnnent de Fouquet, et le porte-drapeau Reitz, qui avaient souvent fait la garde à mes côtés, me proposèrent de disposer les choses de sorte que je pusse m'évader de Glatz , et partir avec eux. Tout fut concerté et arrêté.

« J'étais logé dans une tour qui donnait du côté de la ville, et ma fenêtre, qui dominait le rempart, était élevée de quinze brasses : je ne pouvais donc pas sortir de la citadelle sans passer au travers de la ville, et il fallait d'abord que j'y eusse un refuge. Par l'entremise d'un officier, un honnête blanchisseur promit de me le donner dans sa maison. Je me mis donc à travailler avec un fort canif, que j'avais dentelé, et je coupai trois énormes barres de fer. Riais cette opération était trop lente ; il me fallait couper de même huit barreaux , avant que je pusse descendre par ma fenêtre. Un autre officier me prêta une lime, avec laquelle j'étais obligé de travailler avec beaucoup de prudence, pour n'être pas entendu de la sentinelle.

« Aussitôt que j'en fus venu à bout, je coupai en lanières mon porte-manteau de cuir; je les rassemblai et cousis au bout l'une de l'autre, et j'en fis une longue corde tresssce. J'y joignis encore les draps de mon lit, et je me laissai glisser de cette énorme hauteur; je parvins heureusement au bas. Il pleuvait; la nuit était obscure, et tout me favorisait; mais il me fallait passer à gué au travers d'un fossé qui était rempli de boue, avant que je pusse atteindre la ville, et c'est ce que je n'avais pas prévu. J'enfonçai dedans jusqu'aux genoux ; mais alors il me fut impossible de m'en dégager. J'étais si fort empêtré dans cette ordure , qu'à la fin je perdis les forces , et fus obligé de demander du secours à la sentinelle du rempart : aussitôt elle avertit le commandant, que Trenck était là

dans l'égout. Pour combler mon malheur, le commandant de Glatz était alors le général Fouq.... homme d'un caractère dur, et ennemi de tous les honnêtes gens qui avaient du monde et de l'éducation : il avait eu d'ailleurs une affaire avec mon père, qui l'avait blessé, et l'autrichien Trenck lui avait enlevé son bagage en 1744, et avait mis à contribution le comté de Glatz. Il était donc ennemi juré du nom de Trenck, et il sut bien me le faire éprouver dans toutes les occasions. Par son ordre, je restai plongé dans le bourbier jusqu'à midi, en spectacle et la risée de toute la garnison. Lorsque j'en fus sorti, il me fit rentrer dans ma prison, et de tout le jour on ne me donna point d'eau pour me laver. On ne peut se peindre le hideux objet que présejitait alors ma personne. Mes longs cheveux étaient, par le travail et les efforts que j'avais faits, tout couverts de fange , et mon état était vraiment digne de compassion. A la fin, on m'envoya deux prisonniers , qui m'aidèrent à me nettoyer.

« De ce moment, je fus veillé et resserré de toutes les manières possibles ; mais j'avais encore avec moi quatre-vingts louis d'or, qui ne me furent point ôtés à mon entrée dans ma nouvelle prison , et ils me rendirent dans la suite de bons services.

« Alors je fus assailli de toutes les passions à la fois, et le sang du jeune âge se révolta et ferma toutes les avenuos à la raison : je voyais toute espérance naufragée ; je me regardai comme la plus abandonnée , la plus misérable créature qui fut sur la terre, et mon souverain comme un maître implacable, irrité encore par mes entreprises d'évasion, et encore plus fortement endurci dans ses soupçons. I\les nuits étaient sans sommeil, et mes jours insupportables. La passion de la gloire tourmentait mon âme, et la conscience de mon innocence était dans la solitude de ma prison, un aiguillon qui me désespérait.

(c Plein et agité de ces pensées, il ne s'était pas encore écoulé huit jours depuis ma dernière tentative si malheureuse, qu'il arriva un autre incident qui serait de toute invraisemblance dans un livre, si je n'écrivais pas publiquement et dans un temps où moi, principal acteur de ce rôle, je suis encore vivant, et où je peux produire tout Glatz, toute l'armée prussienne, comme témoin oculaire et auriculaire.

« Le major de place Doo vint me voir dans ma prison, a^îcompagné de l'adjudant et de l'ofticier de garde; il visita tous les coins, et lia conversation avec moi : il me dit que mon entreprise pour fuir avait doublé mon crime , et devait avoir animé contre moi le ressentiment du monarque. Le mot de crime fit bouillonner mon sang. Il parla de douceur et de modération. — Je lui demandai à combien de temps de prison le roi m'avait condamné. Il répondit qu'un traître à son pays, qui avait entretenu une correspondance avec l'ennemi, n'avait de terme à sa punition que la griice du roi. — Dans l'instant je lui arrachai Tépée de son coté, sur laquelle il y avait déjà du temps que je dirigeais mon œil. Je m'élançai hors de la porte; je renversai la sentinelle > tout étourdie de iiwn apparition, du haut en bas des degrés; je trouvai ensuite, devant le corps de garde, les sentinelles sous les armes pour m'arrêter : je courus à eux, mon épée au poing, frappant à droite et à gauche : — tout était dans l'effroi , tous se rompirent, tout me faisait place, et je blessai quatre hommes : je courus au milieu , tout au travers; je sautai du parapet de la plus haute muraille, et me précipitai droit de cette énorme hauteur, dans le fossé, sans me faire aucun mal, et toujours l'épée à la main : parvenu a la seconde muraille , plus basse, je la franchis encore, et me trouvai aussi heureusement au pied : personne n'avait d'armes chargées, personne n'avait voulu franchir après moi le même chemin pour me poursuivre : il fallait faire d'abord un long détour; et avant qu'on pût ar-

river à la porte de la ville, j'avais une demi-heure d'avance. Cependant, à un passage étroit d'un ouvrage intérieur, accourut contre moi une sentinelle, qui s'opposa à ma fuite : quoiqu'elle eût la baïonnette au bout du fusil, j'écartai sou arme, et lui lis cadeau d'un coup d'épée dans le visage : l'autre sentinelle de cet ouvrage intérieur venait à moi par derrière: j'cscal.idai la palissade, mais alors je restai pris par un pied, accroché entre deu\ des barreaux : il me blessa de sa baïonnette à la lèvre supérieure, et toujours fortement retenu par le pied, je restai là, jusqu'à ce qu'un autre soldat vînt au secours du premier. Comme je me défendais en désespéré, celui-ci me frappa d'un coup de crosse : ainsi maltraité, ils me rentraînèrent dans ma prison.

« Cependant il est certain que si j'avais pu franchir les palissades , et que j'eusse envoyé aussi à l'autre monde la sentinelle qui courait sur moi , il me restait assez de temps pour gagner les montagnes , avant que personne pût m'atteindre : ainsi je serais arrivé en Bohême après m'étre évadé , en plein midi, à travers les remparts de Glatz, à travers tous les ouvrages et la garde rangée pour s'opposer à mon passage : avec mon épée, je n'aurais pas craint séparément chacun de ceux qui m'auraient poursuivi; et j'aurais, dans ce temps-là, défié à la course les plus fameux coureurs.

« Tout le bonheur que j'avais eu , et qui était vraiment merveilleux, jusqu'au moment où je voulus franchir les palissades, ne me fut pas d'une grande utilité dans la poursuite de mon entreprise désespérée. Après ce mauvais succès, je voyais toute espérance détruite; ma détention fut plus rigoureuse, et Ton me donna daus ma chambre un bas officier avec deux hommes qui s'y enfermaient avec moi , et qui étaient encore veillés en dehors par des sentinelles. J'avais été misérablement maltraité de coups de bourrade; mon pied droit était foulé; je crachais le sang, et ma blessure fut plus d'un mois à se guérir (1 ).

(I) J'ai appris, dans la suite, gae le roi m'avait envoyé pour un a»

« .l'étais doue replongé dans ma prison , et déjà mon imagination ne cherchait qu'une nouvelle occasion pour une autre tentative. J'avais appris à connaître le caractère des soldats qui me veillaient; l'argent ne me manquait pas, et avec l'argent et le secours de la pitié, on peut tout exécuter avec les soldats prussiens, toujours mécontents et dégoûtés. J'eus bientôt formé une ligue de trente-deux hommes en ma faveur : ils étaient déjà prêts à mon signal de tout entreprendre : aucun des conspirateurs ne connaissait l'autre, excepté deux ou trois; conséquemment ils ne pouvaient jamais être trahis tous à la fois ; et j'avais choisi pour commander, le bas officier Nicolaï.

« La garnison de la citadelle était alors composée de 1 20 hommes détachés d'un régiment de garnison , dont le reste était éparpillé dans le comté de Glatz ; et des quatre officiers qui composaient la grande garde, trois étaient d'intelligence avec nous. Tout était préparé, et mes vigilants soldats étaient déjà, le pistolet et l'épée à la main, cachés dans le four au-dessus de ma prison : nous voulions mettre en liberté tous les prisonniers , et marcher tambour battant vers la Bohème.

« Un déserteur autrichien, auquel Nicolaï s'était confié, fit tout échouer en déclarant le complot. Aussitôt le gouverneur envoya son adjudant à la citadelle , avec ordre à l'offî-

seulement dans cette forteresse, afin de m'éprouver et de s'assurer si son soupçon était fondé. Ma mère lui avait écrit, pour Jui demander ma liberté, et elle en avait reçu celte réponse : « Votre lils doit faire son année de prison, pour punition de sa correspondance imprudente. » Mais j'ignorais tout cela ; et le bruit courait à Glatz que j'étais condamné à y rester toute ma vie. Je n'avais alors que trois semaines à passer, pour obtenir ma liberté avec honneur, lorsque je tentai cette entreprise désespérée. Que dut alors penser de moi le monarque? Ke fut-il pas comme forcé d'employer la rigueur avec moi? Et quel est l'homme raisonnable qui pourra présumer, que pour trois semaines de délenlion de plus, et un peu de patience à avoir encore, j'eusse voulu autant hasarder et abandonner toute ma fortune à la confiscation, et lorsque j'étais assuré de ma liberté prochaine, et conséquemment de ma justification? Mais mon mauvais sort tourna tout à ma perte; et les vraisemblances s'euchainérent tellement l'une à l'autre, qu'à la fin, avec l'âme la plus droite, je dus paraître visiblement un vrai criminel.

cier de garde d'arrêter-sur-le-chanip Nicolaï et de garder les casemates avec ses camarades ; mais Nicolaï lui-même était de garde, et le lieutenant, qui était mon ami, et qui était aussi dans le secret, lui fit donner avis que tout était découvert. Nicolaï connaissait seul tous les conjurés, dont plusieurs étaient, ce jour-là, de garde avec lui : dans un moment ce brave homme prit son parti; il sauta dans les casemates en criant : Camarades, au\ armes! nous sommes trahis! Tous le suivirent au corps de garde, où ils s'emparèrent des fusils. Il ne restait à l'officier que huit hommes , qui n'avaient aucune arme chargée. Mon adhérent fait charger à balles , menaçant de tirer, et court à ma prison pour me délivrer ; mais la porte, qui était de fer, se trouva trop forte, et le temps trop court, pour pouvoir être brisée. — Il me cria qu'il fallait m'aider moi-même à sortir. — Cela lut impossible. Voyant qu'il ne pouvait rien faire pour moi , cet homme de cœur marche avec dix-neuf camarades qui le suivaient, leurs armes sur l'épaule, vers la porte qui donnait sur la campagne. Le bas officier et ses six hommes de garde sont forcés de se joindre à lui. Avant que le bruit s'en fût répandu dans la ville, et qu'on pût rassembler un fort détachement pour le poursuivre, il avait déjà fait la moitié du chemin; et avec ce bonheur presque incroyable, il arriva jusqu'auprès de Braunau en Bohême.

«. Je retrouvai, deux ans après, avec une joie inexprimable , cet homme rare , à Offenbourg , où il faisait le métier d'écrivain : je le pris aussitôt avec moi et le traitai comme mon ami; mais, quelques mois après, il mourut chez moi en Hongrie , d'une maladie inflammatoire. Je l'ai pleuré , et sa mémoire m'est aussi chère que sensible.

« Alors tous les orages tombèrent à la fois sur ma tête : on voulait me faire mon procès comme à un conspirateur, et un suborneur de soldats et officiers du roi. On voulut que je révélasse les complices qui étaient encore restés dans la citadeile. Je ne répondis que par une fermeté déclarée : j'étais , leur dis-je, un prisonnier innocent, condamné sans être en-

v?42 ÉCLA.IRCISSEME.NTS

tendu, ni jugé d'après les lois militaires; un officier cassé, (le qui l'ou ne pouvait plus exiger aucunes obligations ni devoirs envers la patrie. La loi naturelle me donnait le droit de défendre mon honneur outragé, et de chercher à recouvrer ma liberté par tous les moyens possibles. C'était là le seul but de toutes mes tentatives désespérées, et je voulais, ou parvenir à ce but honorable, ou périr en travaillant à y arriver.

« Les choses en restèrent là : on prit toutes les précautions imaginables : on redoubla la garde autour de moi ; on ne me mit pourtant pas aux fers, parce qu'en Prusse, un cavalier ou un officier ne peut pas être enchaîné ni au cachot, qu'il n'ait été livré , pour quelque crime infâme , entre les mains du bourreau.

« On retira de ma chambre les gardiens ; mais le plus grand mal était que mon argent, à force de distributions, était dépensé; et mon amie de Berlin, avec laquelle on n'avait jamais pu empêcher ma secrète correspondance, m'écrivit la lettre suivante, en français:

« Je pleure avec vous : votre mal est sans remède. Voici « ma dernière ; je n'ose plus risquer. — Sauvez-vous si vous « pouvez; je serai pour vous la même en tout événement, « lorsqu'il est possible de vous être utile. Adieu , malheureux « ami ; vous méritez un autre sort. »

« Ce fut pour moi le coup le plus cruel qui m'eût encore été porté. Cependant, ce qui me consolait encore, c'est qu'on n'avait aucun soupçon sur les officiers; et comme, suivant leurs instructions, ils devaient tous les jours venir plusieurs fois me visiter, et s'assurer si j'étais tranquille , je ne perdis pas l'espoir de me sauver. Lorsque tout expédient paraissait actuellement impossible, il me survint un incident qui doit aussi être compté parmi les aventures antiques et fabuleuses.

« Un certain lieutenant, nonimé Bach, Danois de nation, qui, tous les quatre jours, faisait la garde auprès de moi, était un architapageur qui, sans cesse, cherchait querelle à ses camarades, les balafrait tous de ses marques; c'était la terreur de la garnison. Pour ces grandes qualités il avait déjà

été chassa de deux régiments et à la fin incorporé, par punition, dcuis le bataillon de garnison de Glatz. Un jour que ce terrible' Danois était assis à côté de moi sur mon lit , et qu'il racontait que le jour précédent il avait fait une estafilade au bras à un certain lieutenant de Schell, je lui répondis en badinant : — Si j'étais en liberté, vous auriez de la peine à me blesser : le sais aussi manier l'épée. — Aussitôt le sang lui monta à la tête ; nous fîmes à la hâte une paire de fleurets avec les éclati d'une vieille porte qui me servait de table , et que nous fendîmes. Du premier coup je le touchai au sein; alors il devint furieux ; il sortit brusquement. Mais quel fut mon étonnement, lorsque je le vis rentrer dans ma prison avec deux sabres de soldat sous son habit! Il m'en présenta un eu me disant : « A présent , mon fanfaron, montre ce que tu sais faire. » Je lui représentai le danger auquel il s'exposait; il ne voulut rien entendre. Il fondit sur moi comme un furieux, et je lui fis une blessure au bras droit. Aussitôt il jette son sabre, me saute au cou , m'embrasse, et y reste suspendu en pleurant. A la fin , après un vrai transport convulsif de joie : » Mon ami, dit-il, tu es mon maître, et tu auras , oui , il le faut, tu auras par moi ta liberté, comme il est vrai que je me nomme Bach. » Nous bandâmes sa blessure, qui ne laissait pas d'être profonde; il sortit sans bruit, envoya chercher secrètement un chirurgien, qui lui mit un appareil en règle, et le soir il était de retour auprès de moi.

« Il me fit alors une proposition : il me dit qu'il était impossible de me sauver, à moins que l'officier de garde ne fût résolu à s'enfuir avec moi. Il était, me dit-il, tout prêt à sacrifier sa vie pour moi; mais il ne pouvait pas faire pour moi une bassesse, ni déserter étant de garde. Mais, en revanche, il me donna sa parole d'honneur de me procurer, dans peu de jours, l'homme dont j'avais besoin, et de tout faire pour me rendre service.

« Le même soir il revint me trouver, et il amena avec lui le lieutenant Schell. Le premier mot qu'il m'adressa , fu't , ^ Voilà votre homme ! »

344 ÉCLAIBCISSEMENTS

« Schell m'embrassa, et me donna sa parole d'honneur : l'affaire fut ainsi arrêtée.

« Ensuite nous délibérâmes sur les moyens que nous devions employer.

« Schell était arrivant de la garnison d'Halbelfchwert «t Glatz; il devait, pour la première fois, faire la garde à la citadelle auprès de moi dans une couple de jours ; tout fut remis à ce terme.

« Mais, comme je ne recevais plus d'argent de mon amie, et que toute ma bourse secrète ne consistait qu'en quelque six pistoles , il fut arrêté que Bach irait à Schweichnitz , et qu'il me rapporterait quelque^ argent d'un ami sûr que j'y avais.

a Je dois ici informer le lecteur que, même alors, j'étais en bonne intelligence avec tous les officiers de la garnison. Le seul capitaine Roeder était sévère et revêche , et faisait toutes les cliicanes qu'il pouvait faire.

« On espérait faire fortune par moi : j'avais toujours de l'argent; il m'était donc facile de trouver des amis dans un endroit où chacun, mécontent de son sort, ne cherchait que l'occasion de s'affranchir de cet esclavage.

« Schell avait des talents extraordinaires; il écrivait et parlait six langues, et il possédait l'essence des plus belles connaissances. Il avait servi dans le régiment de Fouq... son supérieur actuel, qui lui avait cherché des chicanes; Fouq..., ne pouvait souffrir aucun officier instruit, et il l'avait incorporé dans la garnison. Deux fois Schell avait demandé son congé, et le roi l'avait menacé de le mettre aux arrêts dans la citadelle. Tous ces motifs l'avaient décidé à déserter et à se venger, lorsqu'en dépit de Fouq... il m'aurait délivré de ma prison.

ET ^OTES. 345

« Schell monta la garde le 24 décembre; il vint aussitôt

me trouver, resta longtemps avec moi, et tout fut arrangé et

- fixé ce jour-là même pour notre fuite, à sa garde prochaine.

« Le lieutenant Schroeder était ce jour-là même invité à dîner chez le commandant, et il apprit, par hasard, de Tadjudant lui-même, que l'ordre était donné d'arrêter sur-le-champ le lieutenant Schell.

« Schroeder qui était dans la confidence de notre secret , ne douta pas que nous ne fussions trahis ( et cependant ce n'était rien de plus, comme je Tai su depuis, que le rapport de l'espion Damnitz, qui avait averti que Schell était toujours avec moi dans ma chambre). Schroeder courut, plein d'effroi, trouver Schell à la citadelle, et lui dit : Ami , sauve-toi, tout est découvert , tu dois être arrêté dans le moment !

« Schell aurait pu seul se mettre en sûreté et à l'abri de tout danger; car Schroeder lui proposa de prendre, sans délai , des chevaux, et qu'il l'accompagnerait lui-même jusqu'en Bohême.

« IMais que fit dans cette conjoncture ce brave homme pour son ami.?

« Il vint encore une fois n^e trouver dans ma prison, portant sous son habit le sabre d'un bas officier, et me dit : Ami, nous sommes trahis : suis-moi, et que je ne tombe pas vivant dans les mains de mes ennemis.

« Je voulus lui parler; il me prit aussitôt la main, et me dit : Suis-moi ! il n'y a pas une minute à perdre : Aussitôt je passai mon manteau sur mes épaules; je mis mes bottes, eî je n'eus pas même le temps de prendre avec moi le peu d'argent que j'avais caché.

<i Nous sortîmes, et il dit à la sentinelle : Je conduis votre prisonnier au poêle des officiers; et restez-là.

« Psous y entrâmes en effet : mais aussitôt nous en ressortîmos par une porte opposée. Le projet de mon ami était d'avancer sous l'arsenal jusqu'à l'ouvrage extérieur; là, de franchir les palissades , et de nous sauver ensuite comme nous pourrions. IMais à peine avions-nous fait cent pas, que le major Quaadt et l'adjudant nous rencontrèrent.

« Schell fut effrayé. Il monta sur le parapet; et comme le mur eu cet endroit n'était pas très-haut, se jeta en bas : je sautai après lui, et tombai heureusement à terre , sans autre accident que de m'être écorché l'épaule, contre les parties saillantes du mur; mais mon ami eut le malheur de se démettre le pied de sa jointure. Aussitôt il lira son épée, et me somma de l'en percer, et de me sauver comme je pourrais. Schell était petit et d'une faible constitution : je le pris par le corps et je le soulevai par-dessus les palissades, et ensuite , le chargeant sur mon dos, je courais droit devant moi, avec mon fardeau, sans savoir oii j'allais.

« Le soleil venait de ce coucher, l'air était chargé de brouillards épais , et il tombait du givre. L'alarme derrière nous était forte, chacun nous connaissait; mais avant qu'aucun de la citadelle pût arriver à la ville , et enfin ouvrît les portes, pour nous poursuivre , nous avions une bonne demi-heure d'avance.

« Avant que nous fussions éloignés de cent pas, nous entendîmes tirer les canons d'alarme. Ce canon effraya d'autant plus mon ami, qu'il savait que communément personne ne pouvait traverser heureusement Glatz , qu'il n'eût au moins deux heures devant lui, avant que le canon eût tiré, parce que les paysans et les hussards étaient trop exercés et trop vigilants à .fermer tous les passages.

« Nous n'étions pas encore à trois cents pas loin des murailles, que déjà tout était en mouvement et derrière et devant nous : nous nous sauvions à la faveur de l'obscurité, et nous sortîmes heureusement et merveilleusement de la ville ; bonheur dont je suis redevable, d'un côté à ma présence d'esprit, et au renom que j'avais déjà acquis, qui empêcha deux ou trois sentinelles de se mettre à noire poursuite , lorsqu'il leur était si facile de nous retarder. D'ailleurs chacun présumait que sûrement nous n'aurions pas hasardé une entreprise aussi importante sans être munis de toutes sortes d'armes : personne ne savait que nous nous étions trop hâtés, et que nous n'avions d'autre défense que l'épée de Schell, et un mau-

vais sabre de caporal. Parmi ceux des officiers qui furent commandés pour marcher à notre poursuite, se trouvait le lieutenant Bart, mon ami, et le capitaine Zerbst, du régiment de Fouq... Il m'avait toujours montré de l'affeclion : nous nous rencontrâmes non loin des frontières de Bohême, et aussitôt il me cria : « Frère, fais en sorte de gagner, plus sur la gauche , cette maison isolée qui est là-bas ; c'est là la frontière : les hussards sont sur la droite. » Ensuite il suivit une ligne oblique, comme s'il ne nous avait pas vus.

« Nous n'avions aucune inquiétude à avoir de la part des officiers; car alors, dans le service prussien, on vivait si fraternellement et en bons camarades , et l'on s'engageait si fortement sa parole d'honneur, que , dans ma prison de Glatz, je m'absentais , j'allais à la chasse à Neurode chez le baron de Stilfried, et y passais des tienle-six heures. Le lieutenant de Lunit prenait alors ma place dans mon lit, et le major le savait, tant on se reposait alors sur la parole d'honneur l'un de l'autre; et on counaisait si bien Trenck à Glatz , qu'on savait sans inquiétude qu'il était sorti de sa prison , pour aller chasser sur les frontières de la Bohême. Le commandant eut du dépit de voir ainsi tous ses ordres trompés : un homme d'honneur, qui a de la tête, de l'argent, et un cœur franc et droit , trouve de bons et sûrs amis, qui sont capables de grandes actions pour le servir.

« Cette petite histoire, pleine d'exactitude, fait voir quel était alors le caractère national. Avec de pareils officiers, liés si fraternellement ensemble, le grand Frédéric pouvait aisément battre ses ennemis. Aujourd'hui la servitude introduit déjà l'égoïsme, et une subordination mécanique à la noblesse, épouvante et met en fuite les sentiments de l'honneur, de la droiture et de la concorde : la défiance mutuelle et la crainte servile s'étendent de plus en plus : conséquemment , l'esprit, plein d'àme, des soldats de Brandebourg, s'affaiblit tous les jours; et presque tous les autres Ktats de l'Europe tombent par degrés dans cette dégénération.

« J'avais à peine porté mon ami trois cents pas, que je le

348 ÉCLAIBCISSEMENTS

posai à terre. Je regardai autour de moi , mais je ne pus voir lu ville ui la citadelle ; l'air était trop épais : en revanche nous ne pouvions pas non plus être vus.

« Ma présence d'esprit ne m'abandonna pas un seul instant. La mort ou la liberté était une résolution décidée. Je demandai à mon ami Schell : Où sommes-nous? de quel côté est la Bohême? de quel côté coule la Neisse?Le pauvre homme ne pouvait se rien rappeler; il ne pouvait pas se remettre les sens , il désespérait de tout salut; il me priait seulement de ne pas le laisser vivant derrière moi; car pour fuir, il n'y a pas de possibilité. Alors je lui promis et lui jurai que je le délivrerais d'une mort infâme aux galères, en cas qu'il ne restât plus de ressources , et je le ranimai par mon courage. Il jeta les yeux autour de lui, et reconnut à quelques arbres que nous n'étions pas éloignés de la porte des champs. — Alors je lui demandai : Par où passe la Neisse? — 11 se rappela de quel côté elle coulait. — Ami, lui dis-je, tout le monde nous a vus courir vers les frontières de la Bohême : il est impossible de traverser par là. Il y a un cordon formé de ce côté , et tout y est rempli de hussards et d'ennemis qui nous poursuivent. Je le rechargeai sur mon dos, et je le portai droit à la Keisse : là nous entendîmes déjà le bruit du mouvement dans tous les villages, et les paysans qui couraient, de tous côtds, former le cordon de désertion, et donnaient l'alarme.

«« Comme peu de personnes savent la manière dont on procède en Prusse dans ces occasions, je veux en donner en peu de mots une légère idée.

« Dès qu'on s'aperçoit qu'un prisonnier ou un autre soldat manque, le canonnier court de la grand'garde, et met le feu, des trois côtés de la citadelle, à des canons qu'on tient toujours chargés.

« Il y a dans la ville des officiers , qui tous les jours reçoivent des ordres verbaux, et qui doivent être toujours prêts à poursuivre , dès qu'ils entendent ces coups de canon. Il y a aussi dans chaque village des paysans nommés , qui doivent occuper toutes les avenues de la ville.

<i Aussitôt les officiers se mettent en campagne , et vont visiter si tous les postes sont gardés , et si les paysans font leur devoir. D'après cette méthode, il est presque impossible qu'un soldat puisse déserter heureusement, à moins qu'il n'ait au moins une demi-heure de chemin avant qu'on ait tiré les trois coups de canon.

« Revenons à mon récit.

« J'arrivai donc au bord de la Neisse. Elle était un peu gelée ; je pris mon ami : je le portai au travers , aussi loin que je pus marcher à gué; mais au milieu, lorsque le fond me manqua, ce qui ne dura guère que l'espace de trois brasses, il fallut qu'il s'attachât à moi, en me tenant par ma queue ; et de cette manière, nous gagnâmes heureusement l'autre rive.

« Mon père avait fait apprendre à nager à tous ses enfants ; et je lui ai obligation de cet art, que l'homme apprend si facilement dans son enfance, qui m'a plusieurs fois sauvé la vie, ou m'a rendu , en plusieurs occasions , plus déterminé dans les grands périls. Chaque souverain qui entretient des soldats devrait avoir la même précaution , et faire en sorte que ceux qui ne craignent ni le feu ni la poudre ne fussent pas non plus effrayés de l'eau. Combien l'art de nager n'est-il pas quelquefois utîle, lorsqu'il faut traverser un fleuve avec des bataillons, ou du moins avec cinquante volontaires , ou attaquer par surprise , ou pour n'avoir pas besoin de chercher un pont dans la fuite?

" On conçoit combien il était doux de passer une rivière à la nage, le 24 décembre, et de rester ensuite dix-huit heures à l'air. Le brouillard et le givre avaient cessé vers les sept heures du soir : alors le clair de lune suivit, et la gelée. Je m'étais , à la vérité , échauffé à porter mon ami ; mais j'étais trempé. Lui , de son côté, souffrait tout ce qu'un homme peut souffrir : le froid , les douleurs de son pied déboîté, et que y.i travaillai plusieurs fois inutilemeut à remettre dans sa jointure , et il avait à diaque pas le danger et la mort devant les yeux.

u Aussitôt que nous eûmes atteint l'autre rive de la Neisse,

nous fûmes en effet plus Iranquilles, parce (|ue personne ne se serait avisé de nous chercher sur le chemin de la Silésie : j'avançai une bonne demi-heure, en côtoyant la rivière; mais lorsque j'eus laissé derrière nous le premier village, où commençait le cordon de défection, et que 8chell connaissait, pour y avoir été plusieurs fois, nous trouvâmes par hasard un bateau de pêcheurs prussiens sur le bord de la rivière ; nous détachâmes la corde , nous nous y embarquâmes, et nous gagnâmes en peu de temps les montagnes.

« Là nous nous reposâmes sur la neige ; le courage nous revint ; sous tînmes conseil sur le parti que nous avions à prendre. Nous coupâmes un bâton sur lequel Schell pût quelquefois s'appuyer; il se portait en avant sur un pied; mais la profondeur de la neige sur la montagne, avec les croûtes dures qui se brisaient sous ses pas, augmentaient sa difficulté de marcher. Ainsi s'écoula la nuit, où nous enfoncions dans la neige jusqu'au ventre sans pouvoir presque avancer. Cette impraticable montagne était infranchissable pour nous , tant en avant qu'en arrière. Le jour vint à paraître , nous nous croyions bientôt près des frontières qui sont à quatre milles de Glatz ; mais quel fut notre effroi , lorsque nous entendîmes encore sonner l'heure à l'horloge de la ville! Le froid et l'humidité étaient pour moi et pour mon camarade des tourments insupportables. 11 n'y avait pourtant pas moyen d'attendre le jour, la faim aussi me rongeait cruellement. Après une courageuse réflexion, et après avoir redoublé d'efforts pendant une demi-heure, nous arrivâmes enfln à un village qui était situé au pied de la montagne. Mais, à quelques trois cents pas en deçà du village, nous aperçûmes deu\ maisons isolées. Nous prîmes notre résolution en conséquence , et nous y arrivâmes heureusement. Nous avions tous les deux perdu nos chapeaux, en franchissant les murailles de Glatz ; mais Schell avait son hausse-col , comme un officier de garde; et cela pouvait lui donner une apparence imposante aux yeux des paysans.

« Moi je me coupai le doigt ; je me frottai de sang le visage ,

la chemise, et l'habit , pour me donner l'air d'un homme blessé, et je me bandai la tête.

«^ Dans cet équipage je portai Schell jusqu'au bout du bois , pas loin des maisons; ici il me lia les mains derrière le dos, de façon pourtant que je pusse les dégager aisément au besoin.

« 11 me suivait eu sautillant derrière moi sur son bâton, et criant au secours. Deux vieux paysans accoururent à nous; aussitôt Schell leur cria : Courez au village ; dites au juge- maire de faire atteler les chevaux à un chariot, dans la plus grande diligence. — J'ai arrêté ce coquin. — Il m'a tué mon cheval, et est cause que je me suis démis le pied : je l'ai pourtant balafré et garrotté. — Amenez-nous un chariot, afin qu'il puisse encore être pendu avant qu'il crève. •»

<-. Je me laisssai ainsi traîner comme demi-mort dans une chambre. Un paysan courut au village. Une vieille femme et une jeune et jolie lille semblaient avoir grande pitié de moi; elles me donnèrent du pain et du lait. Mais nous fûmes bien surpris , lorsque le vieux paysan nomma Schell par son nom , et lui dit qu'il savait très-bien que nous étions des déserteurs, parce que dès le soir précédent, un officier de garde était venu dans la maison du fermier, lui avait donné nos noms, désigné nos habits, et raconté toute l'histoire de notre évasion. Ce paysan connaissait Schell, parce que son fils servait dans sa compagnie, et qu'il avait plusieurs fois causé avec lui à Habelshwert, où il était en quartier.

« 11 ne restait pas d'autre ressource qu'une prompte résolulion, et une grande présence d'esprit: je sortis aussitôt; je courus à récurie, tandis que Scliell retenait le vieux paysan dans la cliambre; mais c'était un homme d'honneur, et il lui indiqua même le chemin que nous devions prendre pour gagner la Bohême : nous n'étions encore qu'à un mille et demi de Glaîz . et nous avions peut-être erré six milles de chemin eu avançant et reculant sur la malheureuse montagne. — La jeune fille me suivit : je trouvai trois chevaux dans l'écurie ; mais point de bride. Je la priai, de la manière la plus touchante, de me se<"ourLr : elle fut touchée de compassion, et elle m'aurait

peut-être volontiers accompagné ; elle me donna aussitôt deux brides; je sortis les chevaux de l'écurie; je montai Schell sur un; il figurait assez bien avec son pied estropié. Le vieux paysan cria, supplia et demanda grâce pour ses chevaux; mais, par bonheur, il manquait de courage, et peut-être u avaitil pas non plus la volonté de nous arrêter, ou de nous mettre des obstacles; car, avec une simple fourche, désarmés et harassés comme nous Tétions , il aurait pu nous retenir, du moins jusqu'à ce que le village fût venu à son secours. Ainsi nous partîmes à cheval sans selle ni chapeau sur la tête, Schell en uniforme avec son écharpe et son hausse-col, et moi, dans mon manteau écarlate de garde du corps.

« Autre malheur : quand je fus monté , mon malheureux cheval ne voulait pas bouger de sa place; mais , en bon écuyer, je trouvai moyen de le faire avancer. Schell marchait devant; et à peine étions-nous déjà éloignés de quelques centaines de pas, que nous vîmes les paysans du village.

« Notre bonheur voulut que ce fût un jour de fête ; il était environ neuf heures du matin, et tout le monde était à l'église ; nous le passâmes sans accident.

« Notre chemin était droit par Wunschelbourg ; il n'était guère probable que nous pussions traverser la ville sans être arrêtés : Schell, quatre semaines auparavant, y avait été; tout le monde le connaissait : notre équipage , sans selle et sans chapeau, n'offrait que trop des déserteurs; mais les chevaux marchèrent assez joliment, et nous traversâmes heureusement, quoiqu'il y eût dans la ville 80 hommes d'infanterie, et 12 hussards de garnison , destinés à la poursuite des déserteurs; mais Schell se trouva là en pays de connaissance; il savait le chemin de Bummern; nous y arrivâmes vers les onze heures du matin, après avoir rencontré le capitaine Zerbst, comme je l'ai dit plus haut.

« Quels transports de joie notre âme éprouva ce jour-là! c'est ce qu'on peut se figurer, mais non pas écrire , même celui qui en a éprouvé de pareils. Un homme d'honneur qui , las de souffrir dans une prison imméritée, a secoué ses entraves

ET NOTE?. Si 3

par ses propres moyens, et a su se rendre la liberté, en dépit de tous les monarques et de la puissance des hommes, sent une si grande horreur, en pareille circonstance, pour l'autorité despotique, que moi-même je ne peux pas concevoir comm.ejit j'ai pu jamais me résoudre de nouveau à vivre sous un de ces gouvernements, où la liberté, l'honneur, la fortune, la satisfaction, et tous les biens dépendent du caprice arbitraire d'un maître , qui ne peut jamais , avec la meilleure volonté , inspecter et embrasser tout l'espace d'un empire étendu.

« Dans toutes les entreprises que j'avais pu faire dans le monde, jamais je ne fus si glorieux, jamais je ne sentis une plus grande joie dans le cœur, que d'avoir porté au moins douze heures sur mes épaules et sauvé avec moi l'ami qui s'était exposé pour moi à une mort infâme. — Certes, nul homme ne nous eût ramenés vivants à Glalz. Cependant , si j'avais su alors la suite de ma triste destinée; si l'enchaînement de tant d'années du plus fâcheux avenir avait été offert à mes yeux, je n'aurais pas regardé comme un si grand bonheur ma fuite de Glatz. Une année de patience aurait adouci le roi ; et si j'avais tout considéré avec une tête rassise et de sang-froid , il valait mieux pour moi , et pour l'aimable Schell , que nous ne nous fussions jamais connus; car lui, il tomba, comme je le dirai dans la suite , dans un labyrinthe d'obstacles et de traverses qui ne finirent qu'à sa mort; et moi, ce qui m'est arrivé depuis de maux et de revers , on le verra dans cette histoire avec surprise et compassion. »

Après des jours de souffrances et de dangers Trenck et son ami arrivent à Vienne. Trenck y reçoit des fonds. 11 reprend le cours de sa vie galante et dissipée. L'impératrice de Russie l'accueille on ne peut plus favorablement à sa cour. L'imprudent veut se rendre à Dantzick , il y est enlevé par trente hussards prussiens et renfermé dans Magdebourg.

« Le major de place vint aussitôt, et me conduisit à la prisou

qu'on avait exprès préparée pour moi. Ou m'enleva encore ma montre et le portrait de mon amie de Pétersbourg, enrichi de (iLamants, que je portais sur mon sein, et l'on ferma la porte sur moi.

.« Ce cachot était dans une casemate, dont la partie antérieure avait six pieds de large et dix de long, et était divisée par un mur; le mur intérieur avait doubles portes, celle qui servait d'entrée à la casemate faisait la troisième. La muraille avait sept pieds d'épaisseur, et on y avait pratiqué, à la naissance de la voûte, une fenêtre coustruite de façon que j'avais bien assez de jour, mais je ne pouvais voir ni le ciel ni la terre. Je ne découvrais que le toit du magasin qui était en face. En dedans et en dehors de cette fenêtre étaient des barres de ter, et entre-deux , dans l'épaisseur du mur, était placé un grillage en (il de fer, qui, à cause du châssis, était d'un pied plus petit que la fenêtre même, et dont les mailles étaient si serrées, qu'il était impossible de rien distiriguer en dehors ou en dedans. A six pieds du mur était une palissade qui empêchait que les sentinelles ne pussent approcher de la fenêtre pour me donner quelque secours. Mon ameublement consistait en un matelas et un bois de lit, attaché à demeure sur le plancher, avec des barres de fer, aOn que je ne pusse pas l'avancer contre la fenêtre et monter dessus. A côté de la porte était un petit poêle de fer, et auprès du poêle un fauteuil également attaclié. On ne me mit pas de fers, mais ma nourriture consistait en une livre et demie de pain de munition , avec uiîe cruche d'eau.

« J'avais toujours été dans ma jeunesse un grand mangeur, mais mon pain était si moisi, pour la plupart du temps, que j'en pouvais à peine manger la moitié ; ce traitement était l'effet de l'avarice de lUeding, alors major de placée, qui chercliait encore à gagner sur le grand nombre des malheureux prisonniers. Il m'est impossible de peindre à mes lecteurs tout ce que me fit souffrir une faim horrible , de onze mois sans interruption. J'aurais mangé tous les jours six livres de pain. Quand je recevais ma petite portion toutes les vingt-quatre heures, je la dévorais avidement ; après quoi j'étais encore aussi

affamé qu'auparavant, et il me fallait de nouveau attendre vingtquatre heures. Avec quelle joie n'aurais- je pas alors donné une lettre de change de lOOO ducats^ sur les hiens que j'avais à Vienne , pour me rassassier une seule fois de pain sec ! La faim me permettait-elle quelquefois de m'assoupir, je rêvais aussitôt que j'étais à une grande table , où je voyais servir en abondance tous les mets que j'aimais le plus. Je les dévorais en songe avec une avidité inexprimable; toute la compagnie s'étonnait de mon appétit. Mais plus je mangeais en rêve, moins mon estomac se sentait soulagé. Je m'éveillais, ou |)hitôt la faim m'éveillait, les plats disparaissaient à mes yeux, et il ne me restait que des désirs insatiables. La faim devenait chaque jour plus insupportable , la nature plus exigeante. Ce tourment continuel m'empêchait souvent de fermer Tceil , et l'incertitude du terme de mes souffrances les rendait encore plus terribles.

« Que Dieu préserve tout honnête homme d'une pareille situation! à coup sûr elle serait insoutenable pour le scélérat. On peut être huit jours dans le besoin, supporter la faim trois jours, mais certainement personne n'a jeûné onze mois, au point de ne s'être jamais rassasié à demi. On croirait qu'il est possible de s'accoutumer à manger peu, mais j'ai éprouvé le contraire. Ma faim s'augmentait chaque jour, et ces onze mois furent le temps de ma vie où ma constance fut mise à une plus rude épreuve.

« Représentations , prières , tout était inutile. On répondait , C'est l'ordre exprès du roi; il est défendu de vous en donner davantage. Le commandant général Bork, misanthrope atrabilaire, me dit même, un jour que je le priais de me faire donner plus de pain : « Vous avez assez longtemps mangé « des pâtés dans le service d'argent du roi, que Trenck lui a « volé à la bataille de Sorau, pour trouver bon actuellement « notre pain de munition, sur votre sale chaise percée. Votre « impératrice ne vous a pas envoyé d'argent ; et vous ne valez « pas le pain de munition ni les dépenses qu'on fait ici pour « vous, etc. »

« Qu'on juge de ce que mon ûme éprouvait à cet indigne traitement !

« Les trois portes étaient fermées : je restais sans consolation, livré à mes idées lugubres, et toutes les vingt-quatre heures on m'apportait mon pain et mon eau vers midi. Les clefs de toutes les portes étaient chez le commandant. Celle qui donnait dans le cachot avait seule, au milieu, un guichet fermé par une serrure particulière, et par lequel on me passait ma nourriture; mais on n'ouvrait les portes que tous les mercredis; et le commandant avec le major de place entraient alors pour faire la visite , après que ma garde-robe avait été nettoyée par un prisonnier.

« Ayant observé cette conduite une couple de mois , et me voyant parfaitement sûr que dans toute la semaine personne ne viendrait dans ma prison, je commençai un travail auquel j'avais mûrement réfléchi, et qui me parut praticable. La place où étaient le poêle et la garde-robe était pavée en briques, et je n'étais séparé que pur le mur de la casemate voisine que personne n'habitait. J'avais devant la fenêtre une sentinelle, et j'eus bientôt trouvé quelques honnêtes garçons qui, malgré la défense, me parlèrent et.me décrivirent tout le local de ma prison.

« J'appris, par leur moyen, qu'il me serait facile de me sauver, si je pouvais pénétrer dans la casemate voisine, dont la porte n'était pas fermée. Alors il s'agirait d'avoir un ami qui me tînt une barque toute prête sur l'Elbe, ou de la traverser à la nage , la frontière de Saxe n'en étant éloignée que de deux lieues.

« Là -dessus je dressai mon plan, dont la description détaillée remplirait un yolume ; je m'étendrai pourtant un peu sur cet article ; l'entreprise était réellement gigantesque et extrêmement compliquée.

a Je commençai par détacher, à force de travail , les fers par lesquels ma garde-robe était attachée au plancher, et qui avaient dix-huit pouces de long. Je cassai les trois clous qui les assujettissaient à la caisse ; et comme on ne visitait qu'au

dehors, je remis exactement les têtes de clous à leur place.

« Par ce moyen , j'eus des barres de fer qui me servirent à lever les briques, au-dessous desquelles je trouvai la terre.

« Je commençai alors à percer un trou derrière cette caisse , à travers la voûte , épaisse de sept pieds. La première couche du mur était formée de briques, mais aussitôt après je rencontrai de grosses pierres de taille. Je numérotai alors les briques du plancher, ainsi que celles de la muraille , pour pouvoir les replacer exactement sans qu'il y parût. Cet essai m'ayant réussi , je continuai ma besogne.

« J'avais déjà percé environ à un pied de profondeur dans le mur ; mais la veille de la visite tout fut rétabli avec le plus grand soin. Afin de tromper plus sûrement les yeux, j'avais rempli les interstices avec de la poussière de chaux. Pour me la procurer je grattai le mur, qui, ayant été blanchi peut-être cent fois , me fournit assez de matière. Je fis un pinceau de cheveux, puis je détrempai la chaux dans ma main, je peignis, et restai, le corps nu, assis contre la muraille jusqu'à ce que tout fût sec et d'une teinte uniforme. Puis je rattachai les fers de la garde-robe , en sorte qu'il était impossible de s'apercevoir du moindre dérangement.

« Durant mes travaux, les décombres étaient sous mon lit; et si, pendant tout ce temps, l'on se fût une seule fois avisé de me visiter un autre jour que le mercredi , tout était découvert; mais comme cela n'arriva pas dans l'espace de six mois , cette incroyable entreprise devint praticable.

« Cependant il fallait trouver un moyen de me débaiTasser* d'une partie de ces décombres , qu'il n'était pas possible de reî)lacer dans l'espace d'où je les avais tirés. .Te m'y pris de la manière suivante. Comme il n'y avait pas de possibilité de me défaire de la chaux et des pierres , je prenais les décombres, je les semais dans ma chambre , et je marchais dessus toute la journée , jusqu'à ce qu'ils fussent réduits en une poussière très-fine.

« J'étendais cette poussière sur le devant de ma fenêtre , à

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laquelle je parvenais à l'aide de ma garde-robe. J'avais fait un petit bâton formé d'éclats de mon bois de lit, reunis avec du fil d'un vieux bas, et j'avais attaché au bout une touffe de mes cheveux.

« J'avais aussi agrandi un trou dans le grillage qui était devant ma fenêtre , mais de façon qu'on ne pouvait s'en apercevoir. Par ce moyen je jetais ma poussière sur le mur do la fenêtre, et, passant mon bâton à travers le grillage, je la poussais jusqu'au bord extérieur; ensuite j'attendais qu'il fît du vent; et quand il s'élevait pendant la nuit, je la poussais encore avec mon pinceau, en sorte que, dissipée par le vent, elle ne laissait en dehors aucune trace. Je suis sûr que, de cette manière, j'ai fait sortir plus de trois cents livres de poussière, ce qui me donna beaucoup d'aisance pour achever mon ouvrage,

« Mais comme cela ne suffisait pas, j'eus recours à un nouvel expédient. Je formais, avec de la terre pétrie, des boudins qui ressemblaient à des excréments, je les faisais sécher, et, le mercredi, quand on ouvrait la serrure de la dernière porte , je les jetais vite dans la garde-robe. Le prisonnier l'enlevait aussitôt, la vidait, et de cette manière je me débarrassais encore de quelques livres de terre toutes les semaines.

« J'en formais aussi de petites boules, et pendant que la sentinelle se promenait, je les soufflais l'une après l'autre par la fenêtre, à l'aide d'un tuyau de papier. Par ce moyen je me procurai de la place, ayant soin de remplir l'espace vide de chaux et de pierres , et j'avançai heureusement mon ouvrage.

« Mais il m'est impossible d'exprimer toutes les peines que j'éprouvai quand j'eus creusé une fois à une couple de pieds dans les moellons. Les ferrements que j'avais tirés de ma garderobe, ainsi que ceux de mon lit, étaient mes meilleurs instruments. Une honnête sentinelle me passa un jour une vieille baguette de fer, qui, avec un vieux couteau à manche de bois , me fut d'un grand secours.

n On verra dans la suite combien ce dernier instrument surtout nie fut utile. Il me servit à couper des morceaux des planches de mon lit, et avec ces copeaux je faisais sortir peu à peu la chaux qui était entre les pierres.

« Les murs de ma prison étaient fort anciens, et, dans quelques endroits, la chaux était entièrement pétriliée, au point qu'il me fallait réduire des pierres entières en poudre. Ce travail dura six mois, sans interruption, avant que je parvinsse à la dernière couche, et que je pusse arriver aux briques de l'autre casemate.

« Dans cet intervalle , j'avais eu occasion de parler à quelques sentinelles, parmi lesquelles était un vieux grenadier, appelé Gefhardt. Je le nomme ici, parce qu'il figurera dans mon histoire comme un modèle de générosité. Il me détailla la situation de ma prison, ainsi que toutes les circonstances qui pouvaient faciliter mon évasion.

« Il ne me manquait plus que de l'argent pour acheter un petit bateau , dans lequel je pusse traverser TElbe , et me sauver avec lui en Saxe. Ce brave homme me procura la connaissance d'une fille nommée Esther lleymaan , native de Dessau , dont le père était en prison depuis dix ans. Je ne pus jamais la voir; mais cette honnête créature gagna deux autres grenadiers, qui lui procurèrent le moyen de me parler, toutes les fois qu'ils étaient de garde auprès de moi. Je fis de mes copeaux, liés ensemble, un bâton assez long pour aller jus({u'a l'enceinte des palissades, qui était devant ma fenêtre; et par là j'obtios du papier, un second couteau et une lime.

« J'écrivis à ma sœur, qui était mariée au fils unique du général de Waldow, la même dont j'ai parlé a la première partie de cette histoire, et qui demeurait à vingt-iuiit lieues de Berlin. Je lui peignis ma situation; je lui indiquai les moyens propres à faciliter mou évasion, et la priai de donner à cette lille juive 300 rixdalers, espérant avec ce secours pouvoir me sauver de ma prison.

« Je lui domiai aussi une lettre touchante pour le ministre impérial à Berlin , le comte Pucbla ; j'y joignis une lettre de

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change, sur Vienne, de 1000 florins, dont le montant devait être remis à cette fille Heymann. Je lui avais promis ces 1000 florins pour récompense de sa fidélité. IMais elle devait me rapporter les 300 rixdalers de ma sœur, et puis travailler avec les deux grenadiers à faire réussir mes projets, qui pouvaient s'exécuter de deux manières : soit que j'eusse passé par le trou que j'avais pratiqué dans le mur, et qui était presque fini ; soit en découpant, avec l'aide de la juive et des grenadiers, les serrures de mes portes.

« Ces lettres étaient ouvertes, parce que je ne pouvais les lui passer qu'en les roulant autour du bâton. L'honnête juive va donc droit à Berlin, et arrive heureusement chez le comte Puebla. Il l'accueille favorablement, prend ma lettre et celle de change , et lui ordonne de parler à son secrétaire d'ambassade, M. de Weingarten, et de faire tout oe qu'il lui prescrirait.

« Elle va chez M. de Weingarten, qui la reçut avec encore plus de politesse , et lui fit une foule de questions. Elle lui confie tout le plan de ma fuite, le secours promis par les deux grenadiers, et ne lui cache point qu'elle est aussi chargée d'une lettre pour ma sœur, à Hammer auprès de Rustrin.

« Il demande cette lettre, la lit, s'informe de tout, lui dit d'aller aussitôt chez ma sœur, et lui donne deux ducats pour le voyage , avec ordre de venir le trouver à sou retour, lui promettant de s'occuper pendant ce temps du payement de la lettre de change, et de lui donner alors d'autres instructions.

« La jeune fille partit avec joie pour Hammer. Ma sœur alors veuve, et qui n'avait plus à craindre, comme en 174G, d'être contrariée par son mari, ravie d'apprendre que je vivais encore, lui donna 300 rixdalers, et l'encouragea à contribuer en tout ce qu'elle pourrait à ma délivrance avec cet argent, et une lettre pour moi ; elle revint vite à Berlin apporter cette nouvelle à M. de Weingarten. Celui-ci lut la lettre de ma sœur, questionna encore la juive , même sur les noms des deux grenadiers, lui dit que les 1000 florins n'étaient pas encore arrivés de Vieime ; mais il lui donna douze ducats , en

Eï NOTES. oCl

lui ordonnant de repartir promptement pour Mogdebourg , afin de m'apporter cette heureuse nouvelle, et de revenir tout de suite à Berlin, recevoir chez lui les IGOvO florins. La bonne fille vole à Magdebourg, monte à la citadelle, mais à la porte elle rencontre, heureusement pour elle, la femme d'un des grenadiers, qui lui raconte en pleurant que, la veille , son mari et son camarade ont été arrêtés , chargés de fers , et mis en prison avec bonne garde.

« La juive avait beaucoup de jugement^ elle se douta de ce qui étiit arrivé, et retourna sur-le-champ à Dessau.

« Je vais interrompre un instant ma narration pour donner à mes lecteui-s le mot de cette importante et terrible énigme, mot que j'ai appris moi-même de cette fille juive, après ma délivrance. Le secrétaire d'ambassade, de Weingarten, était, comme on le sut bientôt après, un traître, à qui le comte Pnebla avait accordé trop de confiance, et qui était secrètement à Ja solde de la cour de Prusse, comme espion; ce fut lui qui découvrit au ministère de Berlin tous les secrets de l'ambassade impériale, et le plan de la guerre formé à Vienne. Aussi , quand bientôt après la guerre éclata, il leva le masque, et resta au service de Prusse. 11 m'avait trahi, pour mettre dans sa poche la lettre de change de lOoO florins. Car il est certain et démontré que le comte Puebla a envoyé ma lettre de change à Vienne , et qu'elle lui a été payée de mes deniers le 24 mai 1755, et m'a été passée en compte après ma délivrance. Mais je ne saurais croire que le ministre lui-même ait gardé les 1000 florins, quoique la quittance envoyée à Vienne soit de lui, comme on peut le voir dans le compte qui m'a été présenté, et que j'ai encore entre les mains.

« Quand AVeingarten eut reçu de la juive tous les renseignements nécessaires, le scélérat, pour 1000 florins, causa ma perte, le malheur et la mort prématurée de ma sœur; pour sa trahison un grenadier fut pendu , et l'autre passa trois jours de suite par les verges; la juive fut la seule qui se tira heureusement d'affaire. Après ma délivrance, elle m'a donné l'éclaircissement de cette funeste aventure. Le bruit

MI^M. SUn l.X CVSllLI.E. 31

302 ÉCLAIIICISSEMENTS

SU répandit à IMagdebourg, qu'une juive avail été chercher de l'argent chez ma sœur, et avait corrompu deux grenadiers pour m'aidera m'évader; que Tuu deu.v l'avait coniié à son camai;ide, et qu'il en avait été trahi. Sans doute on ne pouvait |)as parler autrement à IMagdebourg, et ])ersoDue ne pouvait savoir que le secrétaire d'ambassade de l'empereur m'eût trahi à Berlin. Mais la fidèle relation de cet événement montre la vérité dans tout son jour. Mon livre de compte de l'administratipn de Vienne prouve que le ministre Puebla a en efiet encaissé les 1000 florins, la juive de Dessau qui vit encore, en a les preuves évidentes.

« Son pauvre père, qui était en prison, reçut plus de cent coups de bâton. On voulait qu'il déclarât ce que sa fille lui avait confié du complot, et où elle s'était sauvée; il mourut enfin misérablement dans les fers.

« A cette époque le roi vint à Magdebourg pour une revue. Il se transporta lui-même au (ort l'Étoile, ordonna d'y construire à la hâte une nouvelle prison pour moi, et donna aussi la forme des chaînes dont je devais être chargé.

" Mon fidèle Ghefhardt avait entendu dire à ses officiers (jue cette nouvelle prison était destinée pour moi. Il me l'apprit, mais il m'assura qu'elle ne pouvait pas être finie avant la lin du mois.

« Alors je pris la résolution d'avancer promptement mon trou dans le mur, et de me sauver sans secours extérieurs.

« La chose était possible ; car j'avais fait, du crin de mon lit, une corde que je comptais attacher à un canon pour descendre (lu haut rempart. J'aurais traversé l'Elbe à la nage^ et comme l<i frontière de Saxe n'en est qu'à deux lieues, je me serais infailliblement sauvé.

<( Le 20 mai je voulus achever de percer, et entrer dans la casemate voisine; mais quand j'en vins aux briques, je les trouvai si bien jointes que je fus obligé de remettre ma fuite

Eï NOTKS. 30?.

au lendemain. Le jour commençait elTcctivement à poindre, lorsque la fatigue et la faiblesse m'obligèrent de cesser; et si par hasard quelqu'un étaitentré le jour suivaut, on aurait trouvé le trou presque achevé.

« Terrible destinée, qui m'a poursuivi toute ma vie, et m'a toujours précipité dans l'abîme du malheur à Tinstaut où je croyais tous les obstacles surmontés î

« Le 27 mai fut un nouveau jour de malheur pour moi. Ma prison au fort de l'Étoile avait été achevée plus tôt qu'on ne croyait. Lorsque la nuit approcha, et que j'allais me disposer à la fuite, une voiture s'arrêta devant ma prison. Grand Dieu! toi seul sais ce que j'éprouvai alors. On ouvrit serrures et portes. Pour dernière ressource je cachai à la hâte mon couteau sur moi , et dans Tiustantje vis entrer dans ma prison le major de place, le major du jour, et un capitaine avec deux lanternes.

« On ne me dit rien autre chose que Ilabillez-vous. Cela fut bientôt fait. J'avais encore mon uniforme du régiment impérial de Cordoue. Alors on me présenta des fers que je fus obligé d'attacher moi-même à mes mains et à mes pieds. Le major de place me banda les yeux avec une toile; on me prit sous les bras, et on me mena dans la voiture. De la citadelle il faut traverser toute la ville pour entrer dans le fort de l'Étoile. Je n'entendis d'abord que le bruit de l'escorte qui entourait la voiture; mais dans la ville je disting^uai que nous étions suivis par un grand concours de peuple, que la curiosité attirait , parce qu'on avait fait courir le bruit que je serais décapité dans le fort de l'Étoile.

« Il est certain que plusieurs personnes qui me virent traverser ainsi la ville les yeux bandés, racontèrent partout, et écrivirent que, le 27 mai,Trenck avait été conduit au fort de l'Étoile, et y avait été décapité. Les officiers de la garnison eurent aussi ordre de confirmer ce bruit, parce que personne ne devait savoir ce que j'étais devenu.

« .Te savais ce dont il était question, mais je n'en lis rien paraître , et je feignis de croire qu'on allait me faire mourir.

Comme on ne m'avait pas mis de bâillon, je parlais à mes conducteurs d'un ton qui leur imposa, et je déclamai fortement contre leur monarque, qui était capable de condamner un sujet fidèle sans l'avoir entendu , et par sa seule autorité.

« On admira ma constance dans un moment oij je paraissais attendre la mort de la main du bourreau , et personne ne me répondait. Leurs soupirs seuls me firept connaître qu'ils plaignaient mon sort ; il est certain que peu de Prussiens eussent aimé à exécuter de pareils ordres.

« La voiture s'arrêta enfin. Ou m'en fit sortir pour me mener dans la nouvelle prison. On me débanda les yeux à la lumière de quelques flambeaux; mais , Dieu! quels furent mes sentiments, lorsque j'aperçus deux forgerons, aussi noirs que des démous, armés d'un récbaud et d'un marteau, et tout le plancher couvert de chaînes.

« On mit aussitôt la main à l'œuvre, et mes deux pieds furent attachés avec de lourdes chaînes à un anneau scellé dans le mur. Cet anneau était à trois pieds de terre, par conséquent je pouvais faire environ deux ou trois pas à droite et à gauche. Puis on me souda , à nu, autour du corps, un anneau large comme la main , auquel était attachée une chaîne fixée à une barre de fer, de la grosseur du bras , qui avait deux pieds de long, et aux deux bouts de laquelle mes mains étaient tenues par deux menottes ; je crois qu'on n'a jamais inventé une torture semblable pour un criminel. Ce ne fut qu'en 1756 qu'on y ajouta un énorme carcan.

« Personne ne me dit bonsoir; tout le monde se retira dans un silence effrayant , et j'entendis fermer quatre portes les unes après les autres, avec un bruit horrible.

« Et c'est ainsi qu'agissent des hommes envers d'autres hommes, quoique innocents, quand d'autres hommes, qui s'appellent princes, leur ordonnent de maltraiter leur semblable! le Ciel sait pourtant que dans cette cruelle situation mon cœur était pur, et ma conscience tranquille.

« Je restai sans consolation et sans secours , abandonné a moi-même, assis sur un plancher humide, dans d'épaisses

ET NOTÉS. 36r*

ténèbres. Mes fers me parurent insupportables, jusqu'à ce que j'y fusse habitué, et je remerciai Dieu de ce qu'on n'avait pas trouvé mou couteau , à l'aide duquel je voulais terminer à l'instant mes souffrances. C'est encore une véritable consolation pour l'honnête homme malheureux, d'être au-dessus des préjugés du peuple , et de sentir le courage avec lequel on peut braver le destin et les monarques.

« Je ne saurais rendre à mes lecteurs le combat que j'eus à soutenir cette première nuit avec mon cœur. Je voyais bien que ma détention devait durer longtemps, parce que je savais que la guerre était sur le point d'éclater entre l'Autriche et la Prusse , et je ne me sentais pas la force d'en attendre la lin. D'ailleurs, j'avais tout lieu de douter qu'à cette époque même on s'intéressât encore pour moi à Vienne , connaissant Vienne par expérience , et sachant que ceux qui avaient partagé mon bien feraient à coup sûr tout leur possible pour empêcher mon retour. La nuit s'écoula dans ces irrésolutions. Le jour parut , mais sans éclat pour moi. Cependant je pus examiner ma prison à la lueur de cet éternel crépuscule.

« Sa largeur était de huit pieds , et sa longueur de dix. A côté de moi était une garde-robe , et dans l'angle du mur un siège formé de quatre briques les unes sur les autres, sur lequel je pouvais m'asseoir en appuyant ma tête contre le mur. Vis-àvis de l'anneau auquel j'étais enchaîné, était une fenêtre pratiquée dans un mur épais de six pieds, ayant la forme d'un demi-cercle, et un pied de haut sur deux de diamètre. En dedans, l'ouverture allait en montant jusqu'au milieu, où était attaché un grillage de fil de fer très-serré ; de là elle redescendait en dehors vers la terre. Des deux côtés cette ouverture était fermée par de gros barreaux de fer.

« Comme ma prison était construite dans le fossé du rempart principal, contre lequel elle était adossée, qu'en dedans elle avait huit pieds de largeur, et le mur six pieds d'épaisseur, la fenêtre touchait presque au mur du second rempart; par conséquent le jour ne pouvait nullement y pénétrer d'en haut ; il n'y arrivait que d'en bas par réflexion : on conçoit qu'il devait

être très-faible , étant obligé de passer par un trou aussi étroit, gîirni trois fois de barreaux et de grillages. Mais avec le temps mon œil s'accoutuma tellement à cette obscurité, que j'y voyais courir une souris. L'hiver, quand le soleil ne donnait pas du tout dans le fossé ^ j'étais dans une nuit profonde. A côté de moi était une garde-robe de bois qu'on vidait tous les jours, et une cruche à l'eau.

« Sur la muraille on lisait le nom de Trenck formé en briques rouges, et sous mes pieds était la tombe dans laquelle je devais être enterré ; on y avait également gravé mon nom et une tête de mort. Ma prison avait des doubles portes de bois de chc-ne épaisses de deux pouces. Devant ces portes était une espèce de vestibule, avec une fenêtre, fermé également de deux portes.

« Comme le roi avait expressément ordonné qu'on me mît dans l'impossibilité d'avoir aucune communication avec les sentinelles, le fossé principal dans lequel était élevé mon palais était fermé des deux côtés par deux palissades de douze pieds de haut, et l'officier de garde avait seul la clef de cette cinquième porte. Je ne pouvais faire d'autre mouvement que de sauter sur la place même où j'étais attaché, ou bien de secouer la partie supérieure du corps, jusqu'à ce que j'eusse chaud; lorsque, avec le temps, je me fus accoutumé au poids de mes chaînes, qui me blessaient douloureusement les os delà jambe, je pus me mouvoir dans l'espace de quatre pieds.

« Ma prison avait été bâtie de plâtre et de chaux dans l'espace d'onze jours, et j'y avais été conduit tout de suite. Tous le monde croyait que je ne supporterais pas quinze jours l'humidité d'un mur neuf, dans un trou fermé presque hermétiquement.

« Je fus en effet environ six mois assis continuellement dans l'eau, qui dégouttait de la voûte précisément à l'endroit où j'étais obligé de m'asseoir. Je puis assurer à mes lecteurs que, pendant les trois premiers mois je ne pus jamais parvenir à me sécher ; cependant ma santé n'en fut point altérée.

« Toutes les fois qu'on venait faire la visite, et cela arrivait

lous les jours à midi , après que la garde était descendue , on était obligé de laisser quelques minutes les portes ouvertes; sans cela, la vapeur du mur éteignait les lumières dans les lanternes.

« Dès le jour suivant, lorsqu'on ouvrit mes quatre portes , j'aperçus qu'elles n'étaient que de bois, et il me vint dans l'idée de détacher les serrures, en coupant le bois tout à Tentour, avec le couteau que j'avais heureusement apporté de la citadelle. Si ce projet ne réussissait pas, et qu'il ne me restât pas d'autres ressources, il serait encore temps de choisir la mort.

« J'essayai aussitôt s'il était possible de me délivrer de mes fers. Je sortis heureusement la main droite de sa menotte , quoique le sang se coagulât sous les ongles ; mais je ne pus pas en retirer la gauche. Je cassai alors de mon siège quelques morceaux de brique, et je limai si heureusement le clou de la seconde menotte , que je parvins à le faire sortir, et à délivrer aussi cette main.

^<- Quant au cercle que j'avais autour du corps , il n'était attaché à la chaîne que par un simple crochet, que je lorçai en appuyant les pieds contre le mur. Il me restait encore la chaîne principale qui était aux pieds. Comme j'étais fort et robuste, je vins à bout de la tordre, et, à force de tirer, j'en cassai deux anneaux.

« Délivré de mes fers, je sentis renaître l'espérance ; je courus à la porte , je cherchai dans l'obscurité les pointes des clous qui attachaient la serrure en dehors , et je trouvai que je n'avais pas beaucoup de bois à couper ; je pris aussitôt mon couteau, et je perçai un petit trou au bas de la porte; je vis qu'elle n'avait qu'un pouce d'épaisseur, et qu'en conséquence il me serait possible d'ouvrir les quatre portes dans un jour.

«' Plein d'espérance , je courus à mes chaînes pour les reprendre, mais ce ne fut pas un médiocre embarras.

« Après avoir tâtonné longtemps , je retrouvai l'anneau de la chaîne qui s'était cassé, et je le jetai dans ma garde-robe. Mon bonheur vouhit qu'on n'eût pas encore visité mes fers jusqu'à ce jour, et qu'on ne les visitât pas même jusqu'au jour de l'entreprise, parce qu'on ne présumait pas que je pusse jamais les rompre. Je rattachai donc la chaîne avec un morceau du cordon de mes cheveux.

« Mais lorsque je voulus repasser la main droite dans la menotte, elle se trouva enflée par l'effort que j'avais été obligé de faire pour l'en tirer, et je ne pus jamais y réussir. Toute la nuit je limai le clou; mais il était si bien rivé, que je perdis toutes mes peines.

« IMidi approchait^ c'était l'heure de la visite; le danger était pressant. Je renouvelai mes tentatives, et après avoir souffert des douleurs inouïes je parvins enfin à faire entrer ma main dans la menotte; en conséquence on retrouva tout dans le même état.

« J'attendis donc jusqu'au 4 juillet. Ce jour-là, les portes furent à peines fermées, que ma main était déjà retirée de l'anneau , et toutes mes chaînes mises bas. Aussitôt je pris mon couteau, et commençai à travailler sur les portes.

« La première s'ouvrait en dedans , et la traverse avec la serrure restait en dehors. Elle fut forcée en moins d'une heure ; mais la seconde me donna des peines incroyables. J'eus bientôt coupé le bois autour de la serrure ; mais, comme la traverse y était attachée, et qu'il fallait ouvrir la porte en dehors, il ne me resta d'autre ressource que de couper au-dessus de la traverse.

« J'en vins à bout, après un travail très-long, et d'autant plus pénible , que j'étais obligé de tout faire dans l'obscurité et à tâtons. J'avais tous les doigts écorchés, la sueur de mon corps dégouttait à terre.

« Dès qu'elle fut ouverte , j'aperçus le jour par la fenêtre du vestibule; j'y grimpai, et je vis que ma prison était bâtie dans le fossé principal du premier rempart. Je vis devant moi le chemin par lequel on y montait , la sentinelle à environ cinquante pas de moi, et les hautes palissades que j'avais

ET INOTES. 309

encore à escalader avant de pouvoir sortir de ma prison et parvenir au rempart.

« Cependant mon espoir s'accrut, et je redoublai de travail pour attaquer la troisième porte ^ qui, comme la première, s'ouvrait en dedans, et pour laquelle il suffisait par conséquent de couper le bois autour de la serrure. J'eus fini au soleil couchant. Il fallait couper la quatrième porte comme la seconde; mais j'étais extrêmement affaibli , et mes mains étaient si malades, que je n'avais presque plus d'espoir.

« Je l'attaquai enfin, après m'être un peu reposé. J'en avais déjà coupé à peu près la longueur d'un pied , lorsque la lame de mon couteau se cassa , et tomba en dehors.

« Grand Dieu ! que devins-je dans ce cruel moment? s'est-il jamais trouvé une de tes créatures dans une position aussi désespérante? Il faisait clair de lune; je regardais le ciel par la fenêtre d'un œil fixe et stupide, je tombai à genoux, je cherchai du courage et de la consolation dans la religion , dans la philosophie , et je n'en trouvai point.

« Sans me sentir effrayé par l'idée de ma destruction , ni par celle d'un autre monde, sans blasphémer contre la Providence qui ne m'avait donné que des forces humaines pour soutenir des tourments plus qu'humains , je me recommandai à l'arbitre suprême de la mort. Puis, saisissant le morceau qui me restait de mon couteau , je m'ouvris les veines au bras et au pied gauches ; je m'assis tranquillement dans un coin de ma prison , et laissai couler mon sang. Bientôt je tombai de défaillance , et je ne sais combien de temps j'ai sommeillé dans cet état doux et paisible.

« Tout à coup je m'entendis appeler par mon nom ; je m'éveillai, et on appela encore une fois en dehors. Baron de Trenck !

« Je répondis. Qui appelle? ..... Quel autre que mon honnête grenadier Gefhardt, qui à la citadelle m'avait promis tous ses secours?

« Ce brave homme s'était glissé sur le rempart qui dominait ma prison, pour me consoler.

370 FXLA.IRCISS1•ME^TS

« Il me demanda : Comment cela va-t-il? le lui répondis,

après qu'il se fut lait connaître : « Je nage dans mon sang , dc- « main vous me trouverez mort... » Comment, mort 1 repli- «< qua-t-il. Il vous est plus aisé de vous sauver d'ici que de la « citadelle. Vous n'avez pas de sentinelle, et je trouverai biL'ii « moyen de vous passer des instruments. Pourvu que vous « puissiez forcer la prison, je me charge du reste. Toutes les « fois que je serai de garde ici, je chercherai l'occasion de « vous parler. Dans tout le fort de l'Étoile il n'y a que deux « sentinelles , l'une devant le corps de garde, et l'autre devant « le pont-levis : ne désespérez pas, Dieu vous secourra encore , « reposez-vous sur moi. » Après ce court entretien , je sentis renaître mon courage. .Te voyais encore la possibilité de me sauver. Une joie secrète s'empara de mon âme; aussitôt je déchirai ma chemise, je pansai mes plaies, et j'attendis le jour qui parut bientôt.

« ,Te laisse ici à décider à mes lecteurs , si c'était par un effet du hasard ou par un décret delà Providence, que je reçus encore de la consolation et de l'espérance à l'instant où j'allais rendre l'ame. Qui conduisit précisément en cet instant l'honnête Gefhardt à ma prison ? car sans lui , en revenant de mon assoupissement, je me serais infailliblement ouvert toutes les veines pour poursuivre mon dessein.

« .T'avais encore du temps pour réfléchir jusqu'à midi sur ce qui me restait à faire. A quoi devais-je m'attendre, si ce n'est à être plus maltraité et plus chargé de fers qu'auparavant, dès qu'on trouverait mes portes coupées et mes fers cassés.^

« Après de mûres réflexions, je pris donc la résolution suivante, qui, heureusement, eut un effet tout à fait contraire à mes vues ; mais avant que d'en rendre compte , je veux dire un mot de la situation où je me trouvais.

«. Ma faiblesse était extrême. Le sang inondait ma prison , et, à coup sûr, il m'en restait peu dans les veines. Mes plaies me faisaient beaucoup souffrir; mes mains étaient encore roides et enflées du travail excessif que j'avais fait, et je me trouvais sans chemise , ayant été obligé de déchirer la mienne pour

panser mes blessures. Le sommeil me gagnait , et j'avais à peine la force de me tenir debout. Cependant il fallait veiller [;oiir exécuter mon plan.

u Je démolis facilement, avec le barreau de fer qui tenait à mes chaînes, le banc de briques sur lequel je m'asseyais , parce qu'il était encore neuf, et je mis toutes les briques en un tas au milieu de ma prison.

" La porte intérieure était ouverte toute grande , et la partie supérieure de la seconde était si bien barricadée avec mes chaînes, que personne ne pouvait monter par-dessus.

« A midi, lorsqu'on ouvrit la porte extérieure, tout le monde fut très-effrayé de voir l'autre ouverte. On entra avec inquiétude dans le vestibule. J'étais sur la porte intérieure avec la figure la plus effrayante , couvert de sang et avec l'air d'un désespéré , tenant une pierre d'une main et de l'autre le couteau cassé. Alors je m'écriai : « Retirez-vous, retirez-vous, M. le major! dites au commandant que je ne veux pas vivre p!as longtemps dans les fers. Qu'il me fasse casser la tête jc!. Personne n'entrera. Je tuerai cinquante hommes avant d'en laisser passer un seul. Quant à moi, il me reste mon couteau. Je veux mourir ici^ et vous ne sauriez m'en empêcher. «

« Le major fut effrayé. Ne sachant à quoi se décider, il fit avertir le commandant de ce qui se passait. En attendant, je m'assis sur mon tas de pierres , et j'attendis que l'on eût décidé de mon sort. Mon dessein secret n'était plus alors de faire un coup de désespoir, mais d'obtenir une capitulation.

« Bientôt après parut le commandant général Borck avec le major de place, et quelques officiers. Il entra dans le vestibule ; m.vs il recula bientôt, me voyant prêt à lui lancer une pierre, .le lui répétai ce que j'avais dit au major, et il ordonna aussitôt aux grenadiers de forcer la porte. T^e vestibule avait à jieine six pieds de large, et il ne pouvait entrer à la fois qu'un homme ou deux. Mais dès que je levai le bras pour commencer mon bombardement, les grenadiers sautèrent en arrière. 11 se fit un instant de silence, après lequel le major de place approcha de la porte avec l'aumônier du régiment, afin de me cal-

mer. Le pourparlcr dura longtemps. Je laisse aux lecteurs à deviner qui de nous deux donna les meilleures raisons.

« Le commandant s'impatienta, et commanda l'attaque. J'étendis à mes pieds le premier grenadier, et les autres ressortirent aussitôt pour éviter le même sort.

« Le major de place entra encore une fois en disant : « Au « nom de Dieu, cher Trenck , que vous ai- je fait pour vouloir « me rendre malheureux? Je suis seul responsable de ce que, « par mon imprudence, vous avez apporté ici un couteau de « la citadelle : calmez-vous, je vous en conjure, vous n'êtes « pas encore sans espérance et sans amis. »

« Ma réponse fut : Ne me chargera-t-on pas de chaînes plus pesantes que celles que j'avais auparavant? Il sortit; parla au commandant, et me donna sa parole d'honneur que cet incident n'aurait aucune suite , et que tout resterait comme auparavant.

« La capitulation fut conclue, et l'on entra dans mon retranchement. Mon état excita la compassion ; on visita mes plaies , on fit venir un chirurgien qui me pansa , on me donna une autre chemise , et l'on enleva les pierres ensanglantées ; cependant j'étais couché sur mon lit et à demi mort ; je souffrais une soif cruelle. Sur l'avis du chirurgien , on me donna du vin; on mit deux sentinelles dans mon vestibule, et on me laissa passer ainsi tranquillement quatre jours sans fers. On me donna aussi tous les jours une soupe grasse pour me fortifier; je ne puis dire tout le bien qu'elle me fit.

« Je fus pendant deux jours dans un assoupissement continuel ; et dès que je m'éveillais, il me fallait boire, sans pouvoir jamais étancher ma soif. J'avais les pieds et les mains enflés , et je souffrais dans le dos et dans tous les membres des douleurs excessives.

« Le cinquième jour on vint placer mes nouvelles portes, celle de l'intérieur était toute garnie de fer. Alors on me remit mes chaînes, comme auparavant, sans doute parce qu'on ne crut pas nécessaire de m'en mettre de plus pesantes. Seulement la chaîne attachée au mur fut remplacée par une plus forte. Au

reste, on observa exactemeut ce qu'on avait promis dans la capitulation; on me plaignit de ce que les ordres du roi ne permettaient pas d'adoucir ma situation ; on me souhaita beaucoup de constance et de fermeté , après quoi Ton ferma les portes.

« Mon honnête Gefliardt m'avait rendu l'espérance. Je m'occupai alors de nouveaux plans pour me sauver encore. On avait placé une sentinelle devant ma porte pour m'observer de plus près, et on choisissait toujours pour ce poste des gens mariés et du pays, sur lesquels on croyait pouvoir compter davantage; mais il me fut plus facile de les séduire que des étrangers, comme on le verra dans la suite; car le Poméranien est naturellement bon , par conséquent sensible et facile à gagner.

« D'abord il fallait me délivrer de mes chaînes. Pour cela , Gefhardtme passa une couple de limes. L'anneau de fer que j'avais au pied était si large , que j'avais un bon quart de pouce de jeu. Plus je limais, plus j'avais de jeu , et je parvins enfin à le couper tout à fait. Alors le dégageant de la chaîne , je me trouvai libre , et l'anneau pouvait s'ouvrir sans qu'il y parût au dehors. De celte manière mes pieds furent aussi dégagés , et il était impossible de trouver l'entaille , même en faisant la visite la plus exacte, parce qu'on ne pouvait examiner que le dehors. Tous les jours mes mains s'assouplissaient, et je les retirais toutes deux des anneaux. Ensuite je limai la charnière, et, à l'aide d'un clou d'un pied de long, que j'avais tiré du plancher, je me fis une clef, avec laquelle j'ouvrais et je fermais les vis à volonté, de manière qu'on ne pouvait rien découvrir. Ce cercle qui me ceignait le corps ne me gênait point. Mais je coupai , à la chaîne qui l'attachait à la barre de fer, le milieu d'un chaînon , et je limai le suivant, de ma-

iiière qu'il piit passer par l'ouverture ; ainsi je parvins à me délivrer de mes fers.

« A midi, lorsqu'on faisait la visite, je mouillais un peu de pain de munition, et je le frottais sur le fer rouillé pour lui en donner la couleur. Cette pâte me servait à fermer le chaînon ouvert. Je la faisais sécher la nuit à la chaleur de mon corpset je frottais ensuite l'endroit avec de la salive pour lui donner le poli du fer. Par ce moyen, il était impossihie de connaître l'endroit coupé, et je parierais que personne n'eût pu deviner quel était le chaînon limé, à moins de frapper sur tous avec un marteau. Après cela , je fus le maître d'ôter mes chaînes quand je le voulais.

« On ne visitait jamais la fenêtre. Je défis les deux crochets (jui l'attachaient au mur; mais je les remettais tous les matins après les avoir barbouillés de chaux. Je me fis passer du fil de fer par mon ami, et j'essayai de faire un nouveau grillage. J'y réussis; en conséquence je coupai celui qui était à la fenêtre, où l'on ne regardait jamais, et je mis le mien à la place. Je m'établis par ce moyen une libre communication avec la sentinelle, et je pus renouveler Tair de ma prison. Je me procurai tous les instruments dont je pouvais avoir besoin, jusqu'à de la chandelle et un briquet. Seulement je suspendais ma couverture devant la fenêtre , pour qu'on ne vît pas de lumière, et je pouvais ainsi travailler tout à mon aise, sans que personne pût m'apercevoir du dehors. Enfin, quand tout fut disposé , je mis la main à l'œuvre.

« Le plancher de ma prison. n'était pas de pierres , mais de grosses planches de chêne , épaisses de trois pouces ; on en avait mis trois couches l'une sur l'autre en sens contraire. Par conséquent le plancher avait neuf pouces d'épaisseur, et il était uni avec des broches d'un pouce de diamètre et d'environ un pied de long.

« En les dégageant un peu autour de la tête , je parvins , avec la barre de mes menottes, à en arracher une; je l'aiguisai sur les pierres de mon tombeau , et j'en fis un excellent ciseau pour couper les planches.

ET KOTES. 375

« Je hasardai alors la première eatailie, qu'il fallait faire de plus d'ua pouce à la surface extérieure, pour creuser librement : je tinii ensuite le morceau de planche qui entrait dans le mur d'environ deux pouces; ensuite je la rognai, jusqu'à ce qu'elle joignît exactement. Je bouchai les fentes avec du pain, je répandis de la poussière par-dessus , et je vis qu'il était impossible de rien apercevoir.

« Cet ouvrage fini, je travaillai en dessous avec moins de précaution, et j'eus bientôt percé le triple plancher. Alors je trouvai un sable blanc et très-fin, sur lequel est construit tout le fort de TÉtoile. Quant aux éclats du bois, je les rassemblais soigneusement, et je les faisais entrer sous le plancher.

« Je ne pouvais pas aller plus loin sans secours extérieur; car, quand on remue une terre qui ne l'a pas été depuis plusieurs années, il est impossible de replacer dans le trou tout ce qu'on en a tiré.

« Il fallut donc que mon grenadier me passât quelques aunes de toile. J'en fis des boudins de six pieds de long, qui pouvaient passer entre les barreaux. Je les remplis de sable; et toutes les fois que Gefhardt était de faction la nuit , je les poussais dehors , et il les vidait avec précaution.

« Dès que j'eus de la place , je me fis passer tous les instruments nécessaires, jusqu'à de la poudre, du plomb, une paire de pistolets de poche, des couteaux, et une baïonnette. Tout cela fut mis en sûreté sous le plancher.

« Je trouvai alors que les fondements de ma prison avaient quatre pieds , et non pas deux de profondeur. Or, pour descendre si bas et creuser par-dessous, il fallait beaucoup de temps, de peines et de précautions, car je pouvais facilement être entendu; mais je surmontai toutes ces difficultés.

« Le trou dans lequel je descendais avait donc quatre pieds de profondeur, et il fallait qu'il fût assez large pour pouvoir m'y mettre à genoux , travailler et me baisser : on ne saurait croire combien j'eus à soulfrir, tant que je fus obligé d'être ';ouché en haut sur le plancher, et de pencher la tête et le corps

37G ÉCLÂIBCISSEMENTS

à quatre pieds de profondeur, pour en tirer le sable avec mes mains; il faut avoir passé par là pour s'en former une idée. Cependant j'étais obligé de le faire toutes les fois que je travaillais, jusqu'à ce que je fusse arrivé aux fondements. Au moment de la visite, tout était rejeté dans le trou, et il me fallait bien quelques heures pour remettre tout au dehors dans l'état ordinaire.

« Ce qui me servit le plus ce fut la chandelle et la bougie; mais comme Gefhardt n'était de garde auprès de moi que tous les quinze jours , mon travail allait fort lentement ; et comme il était défendu aux sentinelles de me parler sous peine de la corde, je ne voulus pas m'exposer à faire un nouvel ami, de peur d'être trahi.

« Cet hiver, je n'eus point de poêle ; je souffris beaucoup du froid ; mais , soutenu par l'espoir de me sauver , je conservai ma gaieté, au grand étonnement de tout le monde.

« Gefhardt me passait aussi des provisions de bouche , qui consistaient en boudins et en viande fumée, et quand je ne travaillais pas à mon mur, j'avais du papier et de la chandelle , j'écrivais et je composais des satires , et mon temps se passait ainsi, non sans quelque plaisir.

« Il m'arriva à cette époque un accident qui pensa faire évanouir toutes mes espérances.

« Gefliardt avait travaillé avec moi pendant la nuit. A l'heure même oii il fut relevé, et que je voulus replacer ma fenêtre, elle m'échappa des mains, et il se cassa trois carreaux.

« Il ne devait revenir au poste que quand il serait de garde. Je restai bien une heure dans le désespoir, et sans savoir quel parti prendre , car on n'eût pas manqué de voir en entrant que la fenêtre était cassée; et comme je n'y pouvais atteindre avec mes fers , on aurait visité plus exactement , et on aurait trouvé que le grillage n'était plus attaché.

« Voici le parti auquel enfin je me déterminai. Comme la sentinelle s'amusait à siffler au bas de ma fenêtre, je lui criai : « Camarade, ayez pitié, non pas de moi, mais d'un de vos « camarades , qui sera infailliblement pendu si vous ne m'as-

«' sistezpas. Pour un léger service, je vais vous jeter tout de « suite 30 pistoles. »

« Il fut un instant sans me répondre, puis il me dit tout bas : Avez- vous donc de l'argent?

« Je comptai aussitôt 30 pistoles et les lui jetai. Il me demanda ce qu'il y avait à Taire.

« Je lui racontai le malheur qui m'était arrivé au sujet de la fenêtre, et je lui passai la mesure en papier des trois carreaux. Par bonheur c'était un homme adroit et décidé. La porte des palissades n'étant pas fermée dans le jour par la négligence de l'officier, il se fit relever pour une demi-heure, par un de ses camarades, courut à la ville , et avant que le temps de sa faction fut expiré , il me passa heureusement les carreaux. J'en fus si content, que je lui jetai encore 10 pistoles.

« Tout fut remis pour la visite de midi ; un maître vitrier n'eût pas été plus adroit que moi, et mon pauvre Gefhardt fut sauvé.

« C'est ainsi qu'il n'est rien dans le monde que ne puisse faire l'argent ; et cet accident est à coup sûr un des plus remarquables de mon histoire. Je n'ai jamais reparlé à l'homme qui m'a rendu un aussi grand service.

« Mais on devine facilement quelle fut l'inquiétude de Gefhardt. Il revint au poste au bout de quelques jours , et fut d'autant plus étonné de l'heureux succès de cette démarche, qu'il connaissait l'homme qui l'avait relevé pour avoir cinq enfants, et être le plus vieux et le plus incorruptible delà compagnie.

« Actuellement mon ouvrage avançait. J'avais aisément démoli les fondements par-dessous; mais cet accident avait rendu Gefhardt si timide, qu'il trouvait mille difficultés à m'objecter à mesure que mon trou s'avançait, et que je voulais prendre avec lui les dernières mesures pour assurer ma fuite. Il soutint qu'il me fallait du secours du dehors pour me sauver sûrement, et ne pas l'entraîner dans mon malheur.

«t A cette époque je commençai à travailler à ma mine. Parmi les trois offlciers démon parti , il n'y en avait malheureusement aucun qui eût fait pour moi ce que Scliell a fait à Glatz. La Saxe, dont la frontière était très-proche, était au pouvoir de la Prusse, ce qui rendait la fuite bien plus dangereuse : et tous les raisonnements du monde ne faisaient rien sur des gens qui ne voulaient rien risquer; la bonne volonté ne manquait pas à Glottinetà Sonntag; mais le premier était poltron , et le second scrupuleux ; il craignait d'ailleurs de faire le malheur d'un frère qu'il avait à Berlin.

« Comme j'avais doubles sentinelles, il était impossible de percer à leurs pieds , et de continuer le trou que j'avais fait sous les fondations depuis deux ans , encore moins de franchir aux yeux des gardes des palissades de douze pieds de haut.

« Je formai donc le projet suivant, qui exigeait à la vérité le travail d'un Hercule , mais qui néanmoins était possible.

« Le lieutenant S avait mesuré que depuis mon trou jusqu'à l'entrée de la galerie souterraine du rempart principal , il y avait trente-sept pieds à percer. Comme ma prison y touchait, je pouvais travailler sous les fondements du rempart, et comme le fond était un sable blanc très-Gn , la chose devenait bien plus praticable.

« Dès l'instant où je pourrais entrer dans cette galerie , ma liberté était certaine. On me dit au juste combien de pas j'avais à faire à droite et à gauche pour trouver dans ce souterrain la porte qui conduisait au second rempart. Alors l'ofOcier m'aurait ouvert secrètement les autres portes le jour marqué pour ma fuite. A tout événement j'aurais eu avec moi de la chanr délie , un pied-de-chèvre , et des percoirs pour lever tous les obstacles, et j'attendais le reste de la Providence et de mon argent.

« Je changeai donc la direction de mon trou , ou plutôt j'en fis un autre. L'ouvrage dura plus de six mois. J'ai déjà dit combien il était difficile de miner avec les mains le trou dans lequel je descendais-, et cependant je ne pouvais me servir d'aucun instrument, parce que mes sentinelles en auraient

entendu le bruit. A peine eus-je démoli les fondements de ce côté , que j'aperçus que ceux du rempart principal n'avaient qu'un pied de profondeur tout au plus , ce qu' fist une faute capitale dans un fort de cette importance. Mon travail devint donc plus facile, n'étant pas obligé de creuser si avant.

«^ Au commencement mou ouvrage allait à merveille, et dans une nuit j'avançai la besogne de trois pieds, remettant le sable dans mon premier trou à mesure que je le tirais.

« Mais à peine eus-je creusé dix pieds en avant, que je commençai à sentir de nouvelles difficultés. Avant de rien entreprendre, il fallait vider avec la main le trou dans lequel je me glissais, ce qui exigeait déjà un travail de plusieurs heures. Puis il fallait tirer le sable du canal à poignée, pour me débarrasser et miner plus avant.

« J^ai calculé que, par ce moyen, lorsque je fus une fois au delà de vingt pieds, il fallait que, dans l'espace de vingtquatre heures, je fisse 1500 et 2000 toises en rampant sur le ventre, pour retirer et replacer le sable.

«< Quand cela était fait, il fallait nettoyer toutes les fentes de mon plancher, pour qu'on ne pût pas apercevoir, à la visite, le sable qui était blanc comme la neige. Puis je remettais la partie du plancher qui avait été défaite , et enfin je reprenais mes fers. Quand j'avait passé une journée à ce travail , j'étais si fatigué, qu'il me fallait toujours trois jours de repos.

« Pour avoir besoin de moins d'espace , je fis mon canal si étroit, que je ne pouvais y ramper qu'en me rétrécissant, et qu'il m'était impossible de porter la main à la tête. Il fallait de plus travailler tout nu , parce que ma chemise salie m'aurait infailliblement trahi. Le sable était mouillé, vu qu'à quatre pieds de profondeur on trouvait déjà l'eau, et le gravier commençait.

« Il me vint enfin dans l'idée de me faire des sacs à sable, que j'aurais pu facilement sortir et entrer. Les officiers m'auraient bien passé de la toile, mais cela ne suffisait pas; et en cas de découverte , elle aurait causé trop d'éclat et de recherches pour savoir comment elle était entrée dans ma prison.

ECLAIECISSEMENTS

« A la fin j'attaquai mon lit; et quand Bruekhausen venait faire la visite J'avais soin de m'y coucher et de faire le malade. Je coupai ma paillasse et mes draps, et j'en fis des sacs à sable.

« Mais quand j'approchai de la sortie , je me vis presque dans l'impossibilité d'achever un ouvrage aussi considérable. Souvent je m'asseyais sur mon tas de sable , si fatigué , que je croyais ne pas pouvoir replacer le tout , et que j'étais parfois décidé à attendre la visite sans fermer les trous de mon plancher : oui , je puis assurer que dans l'espace de vingt-quatre heures, je n'avais pas le temps de manger tranquillement un morceau de pain, si je voulais remettre tout dans son état ordinaire.

« Mais après quelques minutes de repos, je reprenais courage, et le succès de mes premiers travaux m'engageait à faire un dernier effort. Je recommençais donc à creuser, et souvent je finissais tout au plus cinq minutes avant la visite.

« Je n'étais plus qu'à six ou sept pieds de la sortie lorsqu'il arriva une aventure singulière , qui rendit encore inutile tout ce que j'avais fait jusqu'alors.

« Pour travailler, comme je l'ai dit, sous les fondements du rempart à côté du fossé oii étaient les sentinelles, je me débarrassais de tous mes fers, excepté du carcan ainsi que du crochet qui y tenait. Une sentinelle avait entendu le tintement sous terre, à quinze pieds environ de mon cachot ; il avait appelé l'officier , et tous deux mettant l'oreille contre terre , avaient entendu traîner les sacs. Le lendemain on en fit le rapport , et le major, qui était précisément mon meilleur ami, entra avec le major de place, un maréchal et un maçon.

« Je fus effrayé ; et le lieutenant me fit signe que j'étais trahi. On commença donc la visite, mais les officiers ne voulurent pas voir ; le maçon , ainsi que le maréchal, trouvèrent que tout était en bon ordre. Ils ne se donnèrent pas même la peine d'examiner mon lit, auquel il manquait une moitié de paillasse et les draps.

« Le major de place qui était un sot, regarda le rapport de la sentinelle comme une absurdité. En sortant, il lui dit : « Im-

ET ÎNOTES. 381

bécile que tu es , c'est une taupe , et non pas Trenck que tu as entendu sous terre. Comment serait-il possible qu'il pût aller si loin de la prison ?» Et tout le monde s'en alla.

« D'après cela , il n'y avait plus de temps à perdre. Si l'on m'eût visité le soir une seule fois, on m'aurait alors trouvé travaillant; mais dans l'espace de dix ans, personne n'eut cette idée. Car le commandant , le major de place et Bruckhausen , étaient de pauvres personnages qui ne voyaient pas bien loin ; pour les autres, ils me souhaitaient du succès, et ne voulaient pas voir.

« Trois jours après cet accident, j'aurais pu sortir par mon souterrain ; mais comme je voulais m'évader le jour de l'inspection de Bruckausen, mon unique ennemi, afin de lui jouer un tour, ce misérable eut plus de bonheur que d'esprit. Il fut quelques jours malade, et il fallut que K.... r fit son service.

« Enfin , il parut à la visite. A peine les portes furent-elles fermées , que je mis la dernière main à l'ouvrage , parce que, aux trois derniers pieds je n'avais plus besoin de sortir le sable, que Je pouvais me contenter de jeter derrière moi

« Qu'on se figure avec quelle ardeur je creusais; mais mon malheur voulut que la même sentinelle qui m'avait entendu sous terre quelques jours auparavant , revînt au même poste.

« Son amour-propre était piqué de ce qu'on l'avait appelé imbécile ; et étant bien sûr de m'avoir entendu , il se couche sur le ventre , et nî'eutend encore une fois ramper sous terre. Il appelle ses camarades, ils en font leur rapport. Le major est averti ; il vient, va au delà des palissades, et m'entend aussi fouiller près de la porte, par laquelle j'étais sur le point de percer dans la galerie. Cette porte est aussitôt entourée de soldats avec des lanternes, et on attend le renard.

(t En débarrassant le sable sous la porte, et en dégageant la première ouverture, je vis de la lumière , et ensuite bien distinctement ceux qui m'attendaient.

« Quel coup de foudre pour moi ! Je retournai vite en perçant avec beaucoup de peine le sable que j'avais jeté derrière moi ,

et j'attendis mon sort avec effroi; mais j'eus cependant la présence d'esprit de cacher, du mieux qu"il nie fût possible, mes pistolets, mon argent, mes instruments, mon papier et ma chandelle , dans diverses fentes et dans les jambages de la porte.

« A peine eus-je fini, que j'entendis le bruit des portes. On trouva la prison remplie de sable et de sacs : mais j'avais remis à la hâte mes menottes , pour leur faire croire que je ne les av is pas quittées pour travailler sous terre. Ils furent assez sots pour le croire , et je tirai parti à l'avenir de leur stupidité.

« Il y avait six mois que la paix avait été faite, et je n'en ressentais encore aucun effet ; mais lors même que je me croyais réellement perdu et sans aucun espoir, le 24 décembre fut enfin le jour tant désiré de ma délivrance.

« C'était justement à l'heure de la parade de garde, qu'un lieutenant des gardes du roi , le comte Schlieben , vint, dépêché par le roi à Magdebourg , apportant l'ordre que je fusse sur-îe-champ élargi de ma prison.

« La joie fut générale, et sur la place de la parade et dans toute la ville : chacun m'estimait , m'admirait et me plaignait.

« Le commandant me croyait plus faible que je n'étais, et il ne voulut pas m'annoncer cette joyeuse nouvelle tout à la fois, de crainte qu'une joie soudaine ne causât quelque révolution fatale dans mes sens. Mais qu'il connaissait peu mon caractère et cette égalité d'âme que j'avais apprise à l'école do l'infortune et par l'habitude des vicissitudes de ma destinée ! Je puis dire qu'elle s'était accrue au plus haut degré de fermeté philosophique, même jusqu'au mépris de tout ce qui pourrait m'arriver sur la terre. Non, il n'était point de coup du sort si affreux, si soudain qu'il pût être , qui fût capable de m'ébranler. La louange de soi dégoûte. J'affirme hardiment qu'on ne m*a ja-

mais vu insolemment orgueilleux dans la prospérité, ni abattu clans l'adversité, ni irrésolu dans les grands périls ; et je peux citer pour témoins tous ceux qui m'ont vu dans toutes mes conjonctures , ou qui m'ont connu , soit personnellement, soit sur le rapport de la renommée universelle.

« En ce moment s'ouvrirent tout d'un coup les portes de ma prison : j'aperçois le commandant; et aussitôt avec lui s'introduit une troupe d'autres qui me regardaient d'un air joyeux. Je fus surpris. — Le commandant parla :

« Mon cher Trenck, j'ai aujourd'hui pour la première fois la joie de vous apporter une bonne nouvelle : le duc Ferdinand a enfin obtenu du roi qu'on vous ôtat vos fers. > Et aussitôt le serrurier commença son travail sur ma chaîne.

« Vous aurez aussi une chambre plus agréable, continua-t-il. »

« Oh ! sûrement, lui dis-je, j'ai aussi ma liberté! mais vous ne voulez pas me causer tant de joie tout à la fois : dites-moi la vérité nue, je sais me modérer. >>

« Oui, répondit-il, vous êtes bien libre. » — Aussitôt il m'embrassa le premier, et tous les autres suivirent. Alors on me demanda quel habit je voulais. « Mon uniforme, » répondis-je. Le tailleur était là, et il me prit ma mesure. — « Demain au matin, JMonsieur, dit le commandant l\eichmann, il faut que cet uniforme soit fait. » Le tailleur s'excusa sur rimpossibiiité, à cause d'une tête, et de la lête de Noël. — Eh bien ! dit Reichmanu, INI. le tailleur viendra ici demain avec sa compagnie dans le cachot, si l'habit n'est pas fait. — Aussitôt tout devint possible au cher tailleur, il le promit solennellement et tint parole. »

Ici se terminent les récits empruntés aux IMémoires du Baron de Trenck, et qui nous ont paru de nature à provoquer l'intérêt des lecteurs.

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