‹ Mémoires de Linguet et de Latude, suivis de documents divers sur la Bastille et de fragments concernant la captivité du baron de TrenckChapitre 32 sur 34 · U4 MÉMOIRES · texte numérisé non relu

U4 MÉMOIRES

Rentré dans ma chambre, je m'occcupai des moyens de rendre leur bonne velouté efficace : je n'avais pas encore exactement déterminé quel usage je ferais de la faculté de me faire entendre hors de l'enceinte de ma prison • après y avoir réfléchi un moment, je m'arrêtai à une idée que je crus me tracer la seule route que j'eusse à suivre.

11 était inutile sans doute de m'adresser davantage à des intermédiaires ; je l'avais tenté trop souvent et toujours en vain ; ma persécutrice semblait s'irriter au contraire des efforts que je faisais pour l'apaiser ; et les larmes de mes amis, les instances de mes protecteurs, n'avaient abouti qu'à échauffer son cœur et à rendre sa haine plus active. Je ne pouvais pas l'attendrir ; je résolus de la faire trembler. Je pouvais , du fond de mon cachot, la dévoiler aux yeux de la France indignée, et la montrer nue à ceux de son amant , que j'effrayerais peut-être par sa laideur : elle était sur le trône, et moi dans les fers; elle pouvait disposer de mes jours , mais je pouvais disposer de son honneur, ou plutôt, pour ne pas profaner ce nom respectable, je pouvais arracher le masque qui lui en tenait lieu. Il me suffisait de placer en des mains sûres l'histoire qui m'était connue de sa naissance et de son opprobre : en m'arrachant la vie, elle devait craindre mon dernier soupir ; il eût été terrible, c'était surtout dans mon tombeau que je devenais redoutable pour elle. Rien alors n'eût arrêté les coups sous lesquels je pouvais l'accabler. Les amis dans le sein desquels je déposais ma vengeance l'eussent avertie de ces dangers, et ne lui eussent laissé que le temps de les prévenir et de me rendre justice. Déjà je la voyais implorer ma clémence, et arrêter mon bras prêt à la frapper. Je voyais cette femme orgueilleuse se précipiter à mes pieds, détacher elle-même mes liens, acheter mon silence et son pardon à force de bassesses : déjà je jouissais du bonheur de lui apprendre que je la méprisais trop pour daigner la punir.

J'avais des amis dont le zèle m'était connu, et en qui j'étais sûr de trouver le courage de me servir. Je me proposais d'adresser surtout ce mémoire à la Beaumelle, connu avantageusement dans la république des lettres par des ouvrages esti-

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mes, et parla haine de i\I. de Voltaire. Plein de ces idées, je m'occupai à rédiger ce travail ; j'avoue que je le fis avec mon ame , et que trempai ma plume dans le fiel dont elle était abreuvée.

Quand j'en vins à l'exécution, je me rappelai que je n'avais encore aucune des choses nécessaires pour écrire. J'opposai à cet obstacle les secours qui, dans tous les temps , m'ont servi efficacement pour les surmonter, la patience et une méditation toujours tendue vers le même objet : et cette fois encore, je réussis et je parvins à mou but.

.le ne pouvais pas employer de tablettes , il m'en eût fallu une trop grande quantité; j'aurais éprouvé plus de difficultés à les cacher jusqu'à ce qu'elles fussent remplies, et d'ailleurs elles eussent été infailliblement brisées par la chute du haut des tours sur le pavé. J'avais des livres, M. de Sartines m'avait permis d'en acheter quelques-uns; j'en détachai des feuillets , et j'écrivis sur les marges et entre les lignes. J'aurais pu prendre au lieu de plume des arêtes de carpe , comme la première fois ; mais j'avais observé qu'elles ne pouvaient servir à des caractères fins, comme l'étaient ceux qu'il fallait placer dans les interlignes d'un ouvrage imprimé : j'usai d'un autre expédient. Je pris une pièce de deux liardsque je frappai au point de l'aplatir comme une feuille de papier, et de l'étendre comme un écu de six francs ; ensuite je l'arrondis , et je parvins à en faire une excellente plume, comme nous en voyons tous les jours dans des crayons. Il ne me manquait plus que de l'encre; je tremblais de recourir au cruel moyen que j'avais employé. Indépendamment de la douleur que je m'étais causée en me perçant les doigts à coups redoublés d'ardillon, j'avais craint longtemps que la gangrène ne s'y mît , et je devais redouter bien plus, une seconde fois, cet accident ; il fallut donc encore avoir recours, pour cet objet, à une invention nouvelle. Je pouvais faire de l'encre avec du noir de fumée ; mais comment m'en procurer? Depuis huit ans je n'avais vu ni feu ni lumière : mes ennemis, dont l'idée la plus ordinaire était que je trouverais les moyens de sortir de l'enfer, avaient défendu, sous

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les peines les plus fortes, qu'on me laissât entre les mains une tête d'épingle : et j'en fus réduit à créer pour justifier leur prévoyance.

Je cherchai d'ahord à me procurer de l'amadou : pour cela, je prétextai une violente douleur de dents, et je priai le sergent qui fumait, en m'accompagnant sur la tour, de me prêter sa pipe pour me soulager, je lui demandai ce qui m'était nécessaire pour la charger et l'allumer : il y consentit. Je ne pus lui prendre son briquet ni sa pierre, mais j'escamotai un morceau de l'amadou. Possesseur de ce petit trésor, je ne fus plus occupé qu'à me procurer du feu. De retour dans ma chambre, j'affectai une colique affreuse ; je fis venir le chirurgien , il me donna de l'huile, c'est ce que je cherchais ; j'avais plusieurs pots de faïence dans lesquels il y avait eu de la pommade; j'y mis une mèche. Je fis de la ficelle avec des fils que je tirai de mes draps, je pris un bâton de ma chaise , et je me procurai une espèce d'archet ; j'y attachai ma ficelle , que je laissai assez lâche pour pouvoir serrer une cheville que j'avais faite pointue d'un bout, et arrondie à l'autre. Je m'étais muiii dans une promenade de deux morceaux de bois très-secs , que j'avais pris après l'affût d'un canon. Je les avais arrangés de façon que la pointe de la cheville pût y entrer. Le tout ainsi préparé, je mis mes deux morceaux de bois entre mes genoux, je plaçai à l'extrémité arrondie de la cheville, un gobelet que je serrais avec ma main gauche : ensuite je tirai, je poussai mon archet, qui, de cette manière, faisait tourner la cheville; je l'agitai avec tant de vitesse, qu'en peu de temps elle échauffa et embrasa les deux morceaux de bois .• j'allumai mon amadou au moyen d'une bonne provision de charpie que j'avais préparée ; je soufflai fort, et je parvins à me procurer du feu, et à allumer mon lampion.

A la vue de cette lumière, je ne fus pas maître de mon premier mouvement; je sautai, je dansai autour, et il me fallut quelques instants pour calmer mes sens, et dissiper l'heureux délire qui m'agitait.

Je mis ensuite au-dessus du lampion une assiette de terre

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vernissée, que j'avais eu soin de conserver à mon dernier repas : je m'en servis comme d'un chapiteau pour recevoir la fumée que ma lampe me donnait ; je ramassais la suie ou le noir dans un morceau de papier, à mesure qu'il s'en formait une certaine quantité : dans l'espace de six heures , j'en eus un volume assez considérahle ; je voulus broyer ce noir dans l'eau, mais cela me fut impossible, il surnageait toujours, et je ne pouvais le dissoudre : je n'y parvins qu'au moyen d'un peu de sirop que je me fis donner le lendemain^ sous le prétexte d'un rhume violent : avec ces secours , je me procurai une encre excellente en délayant mon noir de fumée dans un peu de sirop et d'eau.

Muni de tout ce qui m'était nécessaire, je fis le mémoire dont je viens d'annoncer le but : je n'en donnerai ici aucuns détails, ils ne peuvent plus intéresser : le public dès longtemps a jugé cette femme , et il ne pourrait rien en apprendre qui l'étonnat, ou dont il daignât encore s'indigner.

Je joignis à l'histoire de ma persécutrice des renseignements pour La Beaumelle; en cas d'absence de celui-ci , j'adressais le tout à un autre ami, nommé le chevalier de JMéhégan ; les notes, les observations, les lettres, tout était dans le meilleur état : enfin j'ajoutai des instructions particulières pour mes deux aimables protectrices : je les priais de s'unir aux personnes que j'indiquais, ou de les remplacer si elles ne les trouvaient pas, et de s'intéresser à m'obtenir ma liberté. Je fis du tout un paquet que j'enfermai dans deux sacs de peau pour lesquels je pris la doublure d'une de mes culottes. Il pie tardait de voir arriver l'instant où je me débarrasserais de ce lourd fardeau : j'avais à craindre à chaque instant d'être fouillé : si on m'eût trouvé ces écrits , j'étais perdu à jamais : je fus obligé d'user de soins et de ruses; enfin j'échappai ^ ce danger. Depuis quelques jours je faisais signe à mes deux voisines de venir dans la rue recevoir un paquet ; elles ne paraissaient pas m'entendre ; enfin le 21 septembre 1763, j'en aperçus une qui se rendait au signal : je profitai d'un moment où mes gardiens avaient le dos tourné ; je lui jetai mon paquet çle toutes mes forces, et je fus assez adroit pour le faire tomber

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à ses pieds : je la vis se jeter dessus, le ramasser, le prendre et remonter vite dans sa chambre oii l'attendait sa sœur. Après moins d'un quart d'heure, je les vis sortir toutes deux ; elles m'indiquèrent, avec le geste le plus touchant, qu'elles partaient pour porter le paquet aux adresses que je leur avais données. J'ajoutais, dans la lettre que je leur adressais à elles personnellement, que mou premier devoir et mon premier plaisir, à l'instant de ma délivrance, seraient de leur témoigner la sensibilité que m'inspirait leur procédé généreux. Ah ! depuis près de trente années, cette dette si sacrée pèse encore sur mon cœur. Une des deux est morte; mais l'autre existe, elle vit dans un état peu aisé ; et elle n'a pu lire que dans mon ame l'expression de ma vive reconnaissance. Mes odieux persécuteurs , par une suite de leurs cruautés, m'ont isolé en quelque sorte sur la terre; ils m'ont livré au tourment de ne plus manger que le pain de raumône, et au regret plus amer de ne pouvoir consoler la destinée, ou embellir les jours de ceux qui m'ont prodigué tant de soins; ils nagent dans l'opulence , et moi je... Ah ! du moins qu'ils me mettent en état d'acquitter dignement tant de bienfaits : l'arrêt qui va les flétrir et lés condamner à l'ignominie n'est pas encore prononcé ; je puis l'arrêter : je le sens, je puis leur pardonner à ce prix.

Avec quelle impatience j'attendis l'instant de revoir mes protectrices. Quand elles reparurent le jour suivant, elles me firent beaucoup de gestes que je cherchai vainement à expliquer ; ce que j'y vis de mieux, c'est qu'elles affectaient un air de satisfaction qu'elles me montraient assez ne concerner que moi. Tous les jours elle paraissait plus vive, mais je ne pouvais m'en contenter. Il y avait trois mois et demi que ce manège durait , et il ne m'avait rien appris de nouveau. Enfin le 18 avril 17G-I, à neuf heures un quart du matin , je les vis se mettre à leur fenêtre, et déployer un rouleau de papier, sur lequel je lus distinctement ces mots, en très-gros caractère :

La marquise de Pompadoiir est morte hier^ 17 avril 17G-4.

Je crus voir les cieiix s'entr'ouvrir. 11 ne me vint pas même dans l'idée que Ton pût tarder un jour à briser mes fers : jamais je ne m'étais rendu coupable d'aucune faute qui dût m'attircr la vengeance des lois, tout mon crime était d'avoir excité la colère de cette femme impérieuse ; elle n'était plus. Était-il possible que ce sentiment lui survécût? IM. Berryer m'avait dit dans tous les temps, tous ceux qui cherchaient a me consoler me répétaient sans cesse que sa disgrâce ou sa mort seraient le terme de mon infortune. Je croyais en être si certain, que je préparai ma malle, parce que j'attendais à chaque minute l'arrivée de celui qui viendrait m'annoncer l'ordre de ma délivrance. Quel fut mon étonnement , lorsque je vis plusieurs jours écoulés, sans que j'eusse entendu parler de rien. J'écrivis sur-le-champ à M. de Sartines; je lui rappelai que n'étant pas coupable , n'ayant jamais connu d'accusateur ni de juge, je n'avais pu être retenu à la Bastille que par des ordres de la marquise de Pompadour, que sa mort devait être la fin de ma captivité, comme elle l'était de sa vengeance.

Tous les officiers de la Bastille, les porte-clefs, et généralement tous ceux qui y étaient attachés, avaient reçu les ordres les plus exprès de taire aux prisonniers la mort de la marquise ; quel fut l'étonnement du lieutenant de police, en lisant ma lettre : il accourut à l'instant même, et me lit comparaître devant lui : il me demanda avec l'expression la plus vive d'oii je tenais cette nouvelle? Cette question, le ton dont elle était faite surtout me firent concevoir que j'exposais peut-être celles qui me l'avaient apprise, si j'avais la faiblesse de les nommer. Je répondis à M. de Sartines qu'il paraissait attacher une trop grande importance à une semblable misère pour que je ne démêlasse pas le motif qui l'animait ; et que trop clairvoyant pour ne pas entrevoir quelles seraient les suites de l'aveu qu'il exigeait, il m'arracherait les entrailles avant de l'obtenir. Il insista et poussa la bassesse jusqu'à me dire : «• Parlez, votre liberté est à ce prix. »

Je ne fus pas maître de l'Indignation qui me transporta ; je lui répondis : que je croyais voir Mahomet II faire éventrer douze pages pour savoir lequel lui avait mangé cinq figues. 11 balbutia , il rougit, et sortit en me promettant de s'occuper de moi.

Je laissai passer quelques jours ; n'en entendant plus parler, je lui écrivis , je l'accablai de placets, de remontrances : je voulus, ne pouvant pas l'attendrir, le fatiguer au moins par mes importunités : il me fit répondre, qu'il ne m'oubliait pa s ^ qu'il travaillait pour moi efficacement. L'officier qui m'apporta cette nouvelle insista beaucoup sur le mot efficacement; il avait été témoin plusieurs fois des promesses que m'avait faites M. de Sartines, de m'obtenir la juste récompense à laquelle je pouvais prétendre pour les services que j'avais rendus. Je pris aussitôt la plume; je mandai à M. de Sartines que s'il fallait acheter par quelques jours encore de captivité la certitude d'une récompense, fy renonçais formellement ; et que dussé-je avoir cent mille écus au bout de six mois, je les payerais trop clier en passant encore ce temps à la Bastille \ que l'unique faveur que je sollicitais , était la justice qui m'était due à tant de titres; que je renonçais à tout, que je pardonnais tout, pourvu que l'on me rendit à V instant même ma liberté.

.Te n'entendis plus parler de rien. C'est dans de semblables circonstances que les journées s'écoulent avec lenteur : quel état plus affreux que celui où l'âme oppressée tour à tour par l'impatience, la cruauté, l'espérance et le désespoir, s'abîme dans ce dédale et se replie sans cesse sur elle-même ! Les officiers de la Bastille parurent indignés, et pour la première fois peut-être éprouvèrent quelque pitié : un d'eux me laissa soup çouner que les héritiers de la marquise, craignant les trop justes réclamations des nombreuses victimes de la haine de celle-ci, avaient acheté sans doute le silence des ministres, desquels il pouvait dépendre encore d'étouffer leurs derniers soupirs. Cette réflexion me rappela les défenses expresses faites à tous ceux qui pouvaient approcher des prisonniers de la Bastille, de leur

apprendre la mort de cette femme ; elle me rappela la fureur de M. de Sartines, en apprenant que j'en étais instruit, ses menaces pour m'arracher mon secret, et toute la conduite au moins singulière qu'il avait tenue à cet égard. Ces observations, ces calculs achevèrent de m'égarer .- je me crus perdu sans ressources , je crus voir une nouvelle conspiration plus terrible que la première : j'avais été victime de la tyrannie d'une femme irritée ; j'allais le devenir de la bassesse d'un ministre, bien plus cruelle parce qu'elle est plus vile : la première pouvait s'émousser ou s'éteindre ; la seconde, plus réfléchie, devait être éternelle.

L'esprit occupé, aigri par ces idées, je ne pris conseil que de la fureur qui m'agitait : j'épanchai mon âme et ma rage sur le papier, et, dans cet accès de délire, j'envoyai à M. de Sartines l'écrit qu'il venait de me dicter : puisqu'il m'était impossible de faire rougir cet homme, je voulais au moins le forcer à venir m'étouffer, et à terminer par là mon supplice ; mais ce nouveau forfait eût exigé une sorte d'énergie, et son âme en était incapable.

J'entends, à ce récit , tous nos hommes prétendus sensés me blâmer avec amertume , et trouver peut-être dans cette conduite la justification des cruautés atroces dont j'ai si longtemps gémi, ou se regarder comme généreux si, en rassemblant tout ce qu'ils appellent leur sensibilité, ils m'excusent par compassion. Ah ! qu'ils apprennent plutôt, ces froids raisonneurs, à plaindre le malheureux que dévore une sensibilité brûlante; qu'ils apprennent à connaître ce que peut produire l'explosion des soupirs accumulés par le désespoir ; qu'ils apprennent surtout que celui qui baise avec respect la main du tyran qui l'opprime n'est qu'un lâche indigne de pitié; et que Socrate peutêtre ne nous paraît aussi grand que parce qu'il osa braver Anitus.

Ce fyt le 27 juillet 1764 que j'envoyai cette lettre : un tyran généreux, quelquefois un tyran peut l'être, eût été frappé en la lisant; il eût rougi, et il aurait pardonné : M. de Sartines me fit jeter au cachot : ce fut so réponse, elle était digne de lui.

J'y restai au pain et à l'eau jusqu'au 14 août suivant. Sans doute il réfléchit que les officiers de la Bastille , témoins des promesses antérieures qu'il m'avait faites et de la conduite qu'il tenait alors, en devinaient facilement les motifs; et semblable à tous les autres despotes , qui, au moment même oij il nous accablent de leurs vices , osent' s'exercer à feindre des vertus , il lit répandre, dans tout le château, le bruit qu'il était disposé à me rendre ma liberté; mais que, pour m'habituer peu à peu à respirer un nouvel air, il allait me mettre pendant quelques mois dans un couvent de moines. En conséquence on me tira de mon cachot pendant la nuit du 14 au 15 août 1764 : on me chargea de fers de toute espèce ; et, sous la garde d'un exempt nommé Rouillé, assisté de deux recors, on me porta dans un fiacre. Là , se préparait une scène plus atroce peut-être quR tout ce dont on a frémi jusqu'à ce moment, parce qu'elle était d'une cruauté plus froide, et par cela même plus révoltante.

Mes gardiens m'attachèrent au cou une chaîne de fer, dont ils firent passer le bout sous le pli de mes genoux ; un d'entre eux me mit une main sur la bouche et l'autre derrière la tête pendant que son camarade tirait fortement la chaîne dont je viens de parler; par ce moyen, ils me plièrent exactement en deux. La douleur que j'éprouvai fut si vive, que je crus avoir les reins brisés : je ne doute pas qu'elle n'égalât au moins celle que ressentent les malheureux qui expirent sur la roue. C'est dans cet état qu'on me conduisit de la Bastille à Vincenues. M. de Sartines dut être bien satisfait en apprenant que ses bourreaux avaient si fidèlement exécuté ses ordres. Pour en jouir mieux, il se fit rendre compte de tous ces détails : j'ai entre les mains le procès-verbal de l'exempt Rouillé, qui les rapporte. Mais nous ne sommes pas au bout : nous marchons d'horreurs en horreurs , et je préviens que je vais en révéler qui effrayeraient l'imagination d'un tyran.

Le lieutenant de police , depuis la lettre que je lui avais écrite le 27 juillet, avait juré de me perdre ; ma mort n'eût pas suffi à sa vengeance; il fallait, pour le satisfaire, qu'il me torturât , qu'il se rassasiât de mes douleurs : mais

pour cela, il fallait m'isoler encore plus que je ne l'étais à la Bastille , et il n'avait pas le droit de me faire transférer ailleurs; c'était M. de Saint-Florentin , alors ministre de Paris, qui pouvait seul en donner l'ordre. Voici le mémoire que M. de Sartines lui adressa pour l'obtenir; il a été trouvé à la Bastille le 16 juillet dernier par le sieur Boileau et le sieur Rousselin, commis aux fermes, qui me l'ont remis. Un Dieu sans doute, le Dieu vengeur des crimes , avait conservé cette pièce pour servir un jour à confondre cet odieux ministre et apprendre à le connaître.

Avant de rapporter ce mémoire, je dois rappeler que j'étais à la Bastille sous le nom deDaury : il était d'usage dans ce lieu de baptiser ainsi à leur entrée ceux des prisonniers qui pouvaient avoir des protecteurs puissants, pour qu'on pût répondre, à ceux qui sollicitaient leur liberté, qu'on ne connaissait à la Bastille, parmi les prisonniers, personne qui portât le nom que l'on citait. Ce n'est pas ici le moment de faire des réflexions sur cet objet ; mon indignation me presse : écoutons I\l. de Sartines.

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OBSERVATIONS Sur quelques passages de ces mémoires.

En férocité! Mes amis; mes nombreux et respectables protecteurs,

répondez ici pour moi : dites si jamais vous m'avez vu méchant et féroce; combien de fois, en me plaignant de tous les maux que j'ai soufferts , n'avez-vous pas applaudi à la douceur de mon caractère? Sans doute mon esprit n'a pas celte vivacité, celle délicatesse aimable que l'usage seul du monde peut donner, et qu'on acquerrait bien diflicilcmeiit dans les prisons; mais mon lâche persécuteur accuse mon ànie, et toujours vous l'avez trouvée aimante et sensible ; eùl-elle changé, si elle avait puéîreun moment /eroce?

Je rapporterai à leur place deux lettres du gouverneur de Vincennes, qui attestent ma douceur naturelle et ma résignation absolue, et qui l'attestent à M. de Sartines

On peut en juger d'après la manière dont je me suis comporté toutes les fois que je me suis rendu la liberté. On verra dans un moment surtout quel usage j'en ai fait vis-vis M. de Sartines, lorsque j'eus le bonheur de me soustraire quelques instants à sa rage.

Et que m'importait qu'il me l'eut fait dire alors? il y avait dix-sept ans que j'étais prisonnier. Pendant ce temps on m'a répété mille fois peutêtre cette fausse nouvelle ; devais-jey avoir à ce moment plus de conliance parce que c'était M de Sartines qui me la faisait annoncer... Le temps de via liberté n'' était pas encore' décidé. Et pourquoi ne l'élailil pas, qui empêchait qu'il ne le fut? quel était mon crime, où étaient mes accusateurs, le jugement qui me condamnait a souffrir depuis dix-sept années un supplice continuel et sans cesse renaissant?

Je suis devenu scélérat dans la prison ! Je ne Tétais donc pas en y entrant? Tyran maladroit, lu n'as pas senti que tu te trahissais toi-même ; lu n'a pas conçu ques'il était vrai que Je fusse devenu scélérat en prison , c'était toi qui m'y retenais injustement, et dont la barbarie irritait mon désespoir, qr.i fusses devenu coupable de mes crimes et qu'ils auraient retombé sur ta tète! Tu foulais aux pieds toutes les lois, mais tu ne pouvais braver la justice divine, et c'est loi qu'elle en aurait puni.

MÉMOIRE (1) présenté par M. de Sartines à M. de Saint-Florentin.

« Plus Daury continue d'être prisonnier, et plus il augmente en méchanceté et en férocité.

« Il donne à connaître qu'il est capable de se porter aux plus grands crimes, et à faire un mauvais coup si on le rendait libre.

(( Depuis le i^"* juillet et le 13 août dernier que je lui fis dire qu il prît encore patience et que le temps de sa liberté, qui approchait, n'était pas décidé, il n'y a sorte d'excès, de grossièretés, d'injures et de menaces qu'il n'ait employés pour se rendre redoutable.

La mémoire de madame la marquise est pour lui une horreur et un fléau ; il lui prodigue les épithètes les plus scélérates, parce que lui-même est devenu un scélérat dans sa prison. Si elle eût vécu, il lui aurait, dit-il, joué une catastrophe, pag. 7 de sa lettre du 27 juillet. Le Roi même n'est pas à l'abri de ses fureurs et de ses railleries insolentes.

(l) Ce mémoire écrit de la main du sieur Duval, premier commis à CPtte époque ('1764), est apostille de celle de M. de Sartines, par qui sont écfils ces mots en marges — bon pour les ordres. En prévenir M. Guyonnct pour qu'il soit viis au cachot. J'ai entre les mains d'autres lettrés de ces deux personnages ; on peut venir chez moi comparer les écritures.

3! fi MEMOIRES

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