‹ Mémoires de Linguet et de Latude, suivis de documents divers sur la Bastille et de fragments concernant la captivité du baron de TrenckChapitre 8 sur 34 · M ÉMOI «ES · texte numérisé non relu

M ÉMOI «ES

J'ai (lit qu'on ne laissait à un prisonnier ni ciseaux , ni couteaux , ni rasoirs (1). Ainsi , quand on lui sert les aliments (jue ses larmes arrosent, ou que ses soupirs repoussent, il faut que le porte-clefs lui coupe chaque fois ses morceaux ; et il se sert d'un couteau arrondi par le bout, qu'il a soin chaque fois de remettre dans sa poche , après la dissection.

On ne peut pas empêcher ses ongles de croître , ni ses cheveux de pousser; mais il ne lui est pas permis de se débarrasser de ces progrès incommodes , sans en acheter la faculté par une humiliation : il faut qu'il prie qu'on lui prête des ciseaux ; le porte-clefs doit rester présent tant qu'il en fait usage, et les remporter sur-le-champ.

Quant à la barbe, le chirurgien de la maison est chargé de la raser (2). C'est un office dont il s'acquitte deux fois par

(1) Mirabeau, prisonnier au Donjon de Vincennes, rapporte le dialostie suivant entre lui et M. de Rougeniont, gouverneur de cette prison d'Élal :

K Obligé de dépecer sa viande avec ses doigts et une sale fourclulte « d'étain, demande-t-il un couteau émoussé, faible, mince, court? — « Ah! monsieur, un couteau? vous n'y pensez pas: des couteaux à un '< prisonnier! voyez-vous des couteaux à la Bastille ? — Eh ! monsieur, « que m'importe la Bastille? Quel mal puis-je faire avec un couteau tel « que je le désire? pratiquer des trous, scier des barreaux ; cela est im- « possible. Me tuer? eh! ne le pourrai -je pas toujours? La liberté de s'oie- « la vie est la seule à laquelle le despotisme ne puisse attenter. Tuer « mon porte-clefs? si j'étais frénétique, ne pourrais-je pas rassomni'^r « avec une bûche ? — Monsieur, toutes ces raisons sont inutiles. Ce iCest « pas la règle... Mais qui l'a établie celte règle?... Lui, lui seul, qui croit '» qu'il ne fera jamais mieux sa cour qu'en chicanant aux prisonniers " jusqu'à l'air qu'ils respirent. Cœur tyran, il croit à des ministres, a « des princes tyrans. » Des Lettres de cachet, édition de 1820; pa^e 434.

( Pi Ole des nouv. edit. )

(2) On verra par la lettre suivante qu'un prisonnier ne pouvait écrire au lieutenant de police, ni se faire raser sans une permission de ce magistrat. Cette lettre est écrite au lieutenant de police, M. Beryer, par un des ofticiers de la, Bastille.

« y4 lu Bastille, le 31 mai 1756.

K Monsieur, « Le sieur Pizzoni demandée vous écrire; nous attendons vos oidres « en conséquence. << ('e prisonnier n'a rien pour clianger; nous lui prétons du magasip,

semaine. Lui elle porte-clefs, agent et surintendant général de tout ce qui se passe dans les tours, veillent soigneusement à ce que la main du captif n'approche par de l'étui où sont renfermés les formidables instruments, On ne les développe, comme la hache du bourreau qui décapite, qu'au moment de s'en servir. On se souvient encore, à la Bastille, du fracas qu'y occasionna la témérité de M. de Lally, quoique dans un temps où il ne prévoyait guère sa destinée. Il s'empara un jour d'un rasoir; il refusa en riant de le rendre. Cela n'annonçait pas des desseins bien furieux : le tocsin n'en sonna pas moins dans tout le château. La garde était déjà mandée : vingt baïonnettes mar chaient; on préparait peut-être les canons, quand heureusement la révolte finit par la réintégration du terrible outil dans son étui . C'est une dérision que de prétendre , comme on le fait , que cette vigilance a autant pour objet la sûreté des gardiens que celle du captif lui-même (1). Quel attentat redoute-t-on d'un homme chargé de chaînes appesanties avec tant d'art , pressé

« chemises, mouchoirs, cols, bonnets, coëffes de nuit et chaussons. » « Le sieur Pizzoni est ici depuis le 17 du courant; il n'a pas encore

« été rasé, il demande en grâce à l'êlre. « J'ai l'honneur, etc. « Signé Chevalier. >»

En marge de celte lettre se trouve, de la main du lieutenant de police, une note pour servir d'instruction à son secrétaire Duval qui devait faire la réponse. Voici, mot pour mot, le contenu de cette note : « Je veux bien qu'on le rase et qu'il m'' écrive ; ^ juin 1756. » Bastille dévoilée, 5e liv., p. 147. ( Note des nouv. édit. )

(I) Sans prétendre justilier la rigueur des précautions employées à l'égard des prisonniers de la Bastille, il est juste d'ajowler que le motif de ces précautions n'était point aussi dérisoire que Linguet le prétend. On trouve dans les écrits relatifs à la BasUlle plusieurs exemples de prisonniers qui se détruisent eux-mêmes, ou qui assassinent leurs geôliers. Les registres d'éerou de l'année 1770 portent la noie suivante :

« Le sieur Braconneau, — pour la religion. — Mort le 2 mars I69I, d'un « coup de couteau qu'il s'était donné le 18 février de la même année. » Jiastille dévoilée, i'^ livraison, page 48.

A l'égard des meurtres commis ou tentés sur la personne des geôliers ou des ofliciers attachés à l'élat-major, voyez aux Éclaircissements page 407, deux articles curieux extraits des Mémoires sur la Bastille. (JSote des uouv. édit.)

par tant de murs, entouré de tant de gardes , isolé avec tant de scrupule? Mais quelque soit le motif qui fait craindre de laisser de si faibles ressources à sa portée , il est évident que c'est son désespoir que l'on redoute. Or, on sait que ce désespoir n'est le fruit que des tortures réfléchies dont on l'accable ; et ce n'est que parce qu'on veut déchirer impunément son cœur, qu'on veut aussi que sa main soit impuissante.

•J'ai beaucoup parlé jusqu'ici des porte-clefs, sans en indiquer l'emploi. Ce sont les subalternes chargés de ce qu'on appelle le service des tours, c'est-à-dire des prisonniers, et il est bref. Il se réduit à distribuer les aliments dans chacune des mues dont le district leur est confié. Ils y entrent trois fois par jour, à sept heures du matin , à onze et à six du soir. Ce sont là les heures du déjeuner, du dîner et du souper. On les veille pour s'assurer qu'ils ne restent que le temps à peu près de déposer leur fardeau. Ainsi, sur les vingt-quatre siècles qui composent une journée , ou plutôt une nuit à la Bastille , un prisonnier n'a que ces trois courtes distractions.

Les porte-ciels sont dispensés même de faire les lits , de balayer les chambres. On prend encore pour prétexte que quand ils y seraient occupés, on pourrait les maltraiter, les assassiner, etc. On appréciera la justesse du motif; mais la dispense est constante. Ainsi, le vieillard, l'infirmité, la femme délicate, l'homme de lettres étranger à ces manipulations du ménage, l'homme opulent qui ne les connaît pas mieux, sont tous soumis à la même étiquette.

A la vérité, les porte-clefs ne s'y assujettissent pas toujours : ils font des exceptions , et rendent quelquefois des services qu'on n'a pas droit d'exiger d'eux; mais il faut qu'ils s'en cachent , comme d'une correspondance illicite. La furie déguisée en gouverneur, qui prend l'alarme dès qu'en passant devant un de ses cachots il n'y entend pas gémir, les punirait bien vite des consolations qu'ils y auraient portées.

C'est dans ce silence absolu , dans ce dénûment général , il faut le répéter , dans ce néant plus cruel que celui de la mort , puisqu'il n'exclut point la douleur, ou plutôt qu'il engendre

SDR LA BASTILLE. 77

toutes les espèces de douleurs; c'est dans celte abstraction universelle, il faut ne point se lasser de le redire , que ce qu'on appelle un prisonnier d'État à Bastille, c'est-à-dire un homme qui a déplu à un ministre , à un commis , à un de leurs valets (1), est livré, sans ressource d'aucun genre, sans autre distraction que ses pensées et ses alarmes , au sentiment le

(I) Les registres, dont la Bastille dévoilée couix^ni un extrait, indiquent les causes de détentions suivantes :

« Le comte de Beaujean, pour menaces faites à M. d'Angevilliers, mi- « nisire de la guerre. »

« Mon cousin le duc de Filz- James, pour avoir menacé M. Alexandre, « chef du bureau de la guerre. »

« Le chevalier Des Fonds, gentilhomme de Vivarais, ci-devant lieute- « nant au régiment de Conli ; il déclamait contre le ministère et les géné- « faux, surtout contre M. de Lowendal, qu'il appelait fripon. 11 disait « qu'il lui avait donné la croix de Saint-Louis; mais qu'il s'en souciait « si peu, qu'il l'avait laissée dans sa valise. Il parait que ce prisonnier « avait été deux fois à la Bastille. »

'< Le sieur de llichemond, auteur satirique, qui, en faisant la continua- '( tion du Dictionnaire de Bayle, traçait des portraits ingénieux des mi- « nislres et des autres personnes constituées en dignité. »

" Le sieur George-Husquin Beaudoin, dit Bellecourt, homme de mau- « vaise conduite, ennemi de M. Orry de Fulry, commissaire du roi, de la « compagnie des Indes, venu de File Bourbon avec plusieurs habitants « qui accusaient le sieur de La Bourdonnaie. »

« François le Comte, soldat au régiment de Bourbonnais, pour avoir « écrit des lettres folles à madame de Pompadour ; transféré à Bicétre. »

« Roussel, dit Saint-Julien, et Duchamot, auteurs de Mémoires de li- « nances contre M. Orry, contrôleur général des finances, tendant à « prouver que ce ministre avait fait de gros prolits dans le rétablissement -< des charges sur les ports, quais, halles et marchés, ou nouveaux droits « établis. »

« Le sieur Chassan, pour mauvais propos contre le gouvernement, le « roi, madame de Pompadour et M. le duc de Richelieu; exilé, après trois « ans de détention, à cin(|uanle lieues de Paris. »

'« Le sieur Feydeau Duménil, pour donner des Mémoires contre le direc- « teur de la compagnie des Indes et contre M. de Fulry. »

« Le sieur Magny, premier commis des domaines de Flandre, auteur « d'une histoire contre madame de Pompadour. »

«Le chevalier Resegoier, oflicier aux gardes françaises , auteur d'une « brochure contre les ministres, intitulée : Foyoçje d\4matlionte. » Basun»; dévoilée, I" livrai: on. {ISole desnouv. édit.)

plus amer qui puisse affecter un cœur que le criiiH» n'a point dégradé, à celui de l'innocence accablée qui se voit périr sans pouvoir se manifester; c'est de là qu'il s'épuise à réclamer sans fruit le secours des lois, la communication de ce qu'on lui impute, et l'assistance de ses amis. Non-seulement ses prières, ses gémissements , son désespoir ne servent à rien , mais jl sait, on lui répète qu'ils sont inutiles; c'est- la seule connaissance qu'on lui donne. Abandonné à toute l'horreur du désœuvrement, de l'ennui, augmentée par l'incertitude de l'avenir, il sent journellement son existence s'éteindre , et il sent en même temps qu'on ne la lui conserve que pour prolonger son supplice. La dérision et l'insulte se joignent à la cruauté pourredoubler l'amertume des privations dont on le nourrit(l).

Par exemple , au bout de huit mois, l'idée me vint d'éluder un peu ma nullité en me rappelant mon ancienne géométrie. .Te demandai un étui de mathématiques : j'avais eu soin d'en fixer la grandeur à trois pouces, afin de prévenir même le prétexte d'un refus. 11 fallut solliciter cette grâce pendant deux mois; il fallut peut-être tenir un conseil d'État. Enfin elle est accordée : l'étui arrive...... sans compas. Je me récrie; on me

répond froidement que les armes sont défendues à la Bastille.

Il fallut solliciter de nouveau , supplier, envoyer de longs mémoires ; discuter sérieusement s'il y a quelque différence entre un étui de mathématiques et un canon. Après un autre mois, grâce à la charité, à l'imagination du commissaire du château , les compas sont venus. Mais comment? garnis en os. On avait fait faire, à mes dépens, de cette matière, tout ce qui , dans un étui de mathématiques, doit être d'acier.

Je conserve précieusement cette garniture géométrique d'un genre nouveau. Après en avoir pendant ma vie orné mon

(I) Les Éclaircissements page 108 etsuiv., renferment, l° un passage des Mémoires de La Porte, passage qui prouve que les prisonniers avaient, de son temps, la liberté de communiquer entre eux ; 2° un morceau plfin de chaleur et d'éloquence extrait des Lettres de cachet, et que, soit sous le rapport historique, soit sous le rapport littéraire, il est intéressant de comparer à celui qu'on vient de lire. ( I\ote des noiiv. édit. )

cabinet, j'aurai soin en mourant qu'elle soit consignée dans un dépôt où elle puisse trouver des spectateurs : elle y figurera avec honneur au milieu des monuments de l'industrie des peuples barbares , dont nos voyageurs nous rapportent quelquefois des échantillons. Nulle part on ne trouvera d'invention de sauvage qui mérite autant la curiosité publique.

Par une suite de ce principe qu'un homme ainsi mis sous la main du roi, ou plutôt du ministère, doit devenir invisible, sans exception ; pour ne pas déroger à cet escamotage atroce, on a voulu que Texistence des prisonniers dépendît exclusivement des mains qui sont employées à la cacher. Le gouverneur en entreprend la nourriture à forfait , et cette gargote royale est lucrative.

Le ministère a fondé à la Bastille quinze places qui sont pctyées, occupées ou non, sur le pied de dix livres de France, ou à peu près cinq florins de Brabant, ou huit shillings d'Angleterre , par jour, ce qui fait au gouverneur un revenu de près de 2,500 louis d'or par an.

Ce n'est pas t^ut : en fabriquant une lettre de cachet qui lui donne un commensal , on ajoute à la fondation primitive une somme par tête , proportionnée à sa qualité. Ainsi un colporteur, un homme du bas étage, apporte à la marmite commune, outre la pi stole fondée, un écu d'extraordinaire par jour; un bourgeois , un légiste de la classe inférieure , cent sous ; un prêtre, un financier, un juge ordinaire , dix livres T. ; un conseiller au parlement , quinze livres T. ; un lieutenant général des armées, vingt-quatre livres T. ; un maréchal de France, trente-six livres T. J'ignore quel est,dans ce cadastre ministériel, le taux d'un prince du sang (1).

(I) La somme accordée, pour un prince du sang, était de cinquante li- \res tournois. Il parait, au reste, que l'établissement de ce tarif était postérieur à rannée.1692, puisque Linguet dit ici qu'on accordait un écu à un colporteur {") , et qu'on trouve dans les Mémoires sur la Bastille des

(*) Les registres de la Bastille contiennent les noms d'une foule d'individus qui n'exerçaient point dautre industrie. On y trouve :

En l664.«Charies Mauconduit, écrivain, colporteur de livres prohibés, et Janséniste.»

En 1681. « Prosper Contât, garçon lltralre , accusé de faire commerce de livres

Enfin , de plus , on a accordé au gouverneur le privilège de faire entrer dans ses caves près de cent pièces de vin, franches de tous droits , ce qui fait encore un objet considérable, qui devrait sans doute faciliter et assurer le service de ses tables.

Que fait-il? Il vend sou droit d'entrée à un cabaretier de Paris, nommé Joli , qui lui en rend deux mille écus ; il lui prend en échange du vin au plus bas prix pour l'usage des prisonniers • et ce vin, comme on s'en doute bieu, n'est que du vinaigre. Il regarde la fondation annuelle des dix francs par jour comme un revenu fixe de sa place , duquel il ne doit aucun compte , et qui n'a rien de commun avec ses écots; il n'y emploie que cet excédant, cet extraordinaire que la libéralité du prince n'a destiné qu'à les augmenter; et cet excédant même il se garde bien de le consommer en entier. Les détails à ce sujet ne sont pas nobles, mais ils n'en méritent pas moins d'être connus. Il y a des prisonniers à la Bastille à qui l'on ne sert que quatre onces de viande par repas. Les portions ont été pesées plus d'une fois; c'est un fait connu de tous les subalternes qui en gémissent

détails sur un homme de cette profession arrêté en 1792, et qui se plaint de n'avoir, pour sa nourriture et son entretien, que 4 sous par jour. Voyez aux Éclaircissements, page 112, et plus bas la description de la Bastille.

{I\ote des nonv. édit.)

défendus; banni pour cinq ans; enjoint de garder son ban sous peine de vie. »

i:n 1716. « François Barrois, libraire, pour avoir imprimé et débité des livres défendus et séditieux. »

Rn 1T28. <' Le nommé Valder, soupçonné d'imprimer des ouvrages sur les affaires du temps; déchargé d'accusation, et élargi dés le lendemain. »

En 1749 « Jean La Casse, garçon de vaisselle du grand commun , qui avait mis en entrepôt dans la chapelle du roi, à Versailles, une édiUon entière du..... ( livre très-obscène). »

Dans la même année. « Hcbesme, pour avoir fait imprimer en faveur du parlement au sujet des affaires de l'Église. »

A une époque où il n'existait aucune liberté de la presse, le soin de débit/>r en eachette des livres hardis et licencieux était ainsi devenu une espèce de profession qui avait son nom, ses profits et se» dangers; c'était ce qu'on appelait rendre $ous te manteau. En 1776, on arrêta deux hommes signalés à la police à cause de l'adresse et de l'audace qu'ils mettaient à répandre, l'un de mauvais livres, l'autre des ouvrages défendus. Voyez aux Éclaircissements, page 109, les détails extraits des pièces de procédures qui les concernent. {Note des noue, rdil)

Rien de plus facile à vérifier, dès qu'on voudra garantir du ressentiment du chef les inférieurs qui peuvent démasquer sa sordide avarice (1).

II y a des tables moins dénuées, je l'avoue : la mienne était du nombre. Est-ce un mal , est-ce un bien, que cette abondance pour ceux à qui on l'accorde? Je n'ose le décider; si elle a quelque chose de moins humiliant, elle peut aussi cacher des pièges bien redoutables. J'ai connu des gens qui dans tout leur séjour à la Bastille n'ont vécu que de lait; d'autres, tels que M. de La Bourdonnaie, ont sollicité et obtenu la permission de se faire apporter des aliments de chez eux (2). Elle m'a été constamment refusée, et même pendant 8 mois celle de me faire acheter quoi que ce soit, sans exception, comme je l'ai dit, quoique j'eusse de l'argent déposé dans les mains des officiers du château.

J'y suppléais par une attention scrupuleuse à ne manger ja-

(1) Linguet trouve, sur la nourriture de la Bastille, deux conlradicleurs dont les témoignages sont dignes de confiance : l'un est le général Dumouriez, l'autre est Marmontel. Voici ce que dit le premier : « Dumou- « riez avait pris l'habitude de se faire apporter à la fois son dîner et son « souper, tous les jours, entre trois et quatre heures. Son valet de chara- « f)re, qui était bon cuisinier, faisait des ragoûts. On était fort bien nourri « à la Bastille; il y avait toujours cinq plats pour le diner, trois pour le « souper, sans le dessert; ce qui, servi en ambigu, paraissait magnilique. >»

Quant à Marmontel, la manière dont on lui servit son diner occasionna une méprise plaisante, et qui fait honneur au régime de la Bastille. Nous rapportons aux J^cf«i>c/sst'772e»/.9, page II2, ce passage de ses Mémoires; il sullira de dire ici que le diner qui lui était destiné se composait ainsi : « Un excellent potage, une tranche de bœuf succulent, une cuisse de cha- « pon bouilli ruisselant de graisse et fondant, un petit plat d'artichauts « frits en marinade, un d'épinards, une très-belle poire de cresanne, du « raisin frais, une bouteille de vin vieux de Bourgogne, et du meilleur ■ café de Moka. »

Marmontel ferait regretter le re.ç<«?/rrt»me la Bastille. Ce qu'on peut conclure de ceci, pour ne point trop soupçonner en cet endroit la véracité de Linguet, c'est que le régime variait selon les temps et les causes de détention, selon la qualité des prisonniers, les ordres des ministres ou du gouverneur. l A'o/e des nouv. édit. )

(2) La note relative à M. de La Bourhonnaie fait connaître à quelle occasion la permission dont il jouissait lui fut retirée. Éclaircissements. page in. ( ^ote des nouv. édit. )

mais que très-peu de chaque plat; à laver dans plusieurs eaux ce qui me paraissait suspect; et je n'ai pas pu, malgré ces précautions, éviter ce que je redoutais avec trop de raison. Le huitième jour depuis mon entrée j'ai eu des coliques et des vomistements de sang qui ne m'ont presque plus quitté , et dont les accès redoublés de temps en temps décelaient un renouvellement de causes.

Je ne me suis ni mépris ni tu sur ces causes. J'ai écrit cent fois au lieutenant général de police que l'on m'empoisonnait; je l'ai dit verbalement à son substitut; je l'ai dit au médecin, au chirurgien, aux ofllciers de la maison eux-mêmes : un rire insultant est la seule réponse que j'aie jamais reçue.

Est-on absolument privé d'air et d'exercice à la Bastille, diront ceux qui en ont lu d'anciennes relations et ceux mêmes qui s'y sont promenés par curiosité, car on y admet les curieux : le gouverneur, quoique logé au dehors, s'y rend souvent pour recevoir ses visites; tous ses collègues, depuis le lieutenant du roi jusqu'au dernier marmiton, y reçoivent les leurs ; dans les jours de réjouissance, de feux d'artifices, d'illuminations, on reçoit sur les tours, et même en foule, le public qui s'y rend pour jouir du coup d'œil.

Dans ces occasions elles n'offrent que l'image du calme et de la paix; tous ces spéculateurs étrangers ignorent ce qui se passe, ce qui est renfermé sous ces voûtes impénétrables dont ils admirent les dehors; tel d'entre eux foule aux pieds le. sépulcre de son ami , de son parent , de son père qu'il croit à deux cents lieues de lui, bien tranquille, occupé de ses affaires, ou livré à ses plaisirs.

Mais enfin tous ceux à qui Ton permet cette inspection extérieure, voyant un jardin assez vaste, des paltes-formes trèséievées, où par conséquent l'air est pur et la vue pittoresque, et entendant assurer que tout cela est, dans les jours ordinaires, à l'usage des prisonniers, sortent persuadés que si la vie u'esl pas douce, à la Bastille, ces adoucissements peuvent cependant la rendre supportable. Cela pouvait être autrefois ; voici ce qui est arrivé depuis peu:

Le gouverneur actuel, nommé de Launny, est un homme ingénieux, qui tire parti de tout ; il a rédéchi que le jardin pouvait être pour lui un objet d'économie intéressant ; il l'a loué à un jardinier qui en vend les légumes, les fruits et lui en paye une somme fixe par an. Mais, pour n'être pas gêné dans son marché, il a cru qu'il fallait en exclure les prisonniers; en conséquence il est venu une lettre signée Amelot, qui défend le jardin aux prisonniers.

Quant aux plates-formes des tours, quoiqu'à l'élévation où elles sont il soit à peu près impossible d'y être reconnu, ou de reconnaître (1), cependant comme elles donnent sur la rue Saint- Antoine, dont on n'a pas encore chassé le public , on ne permettait ci-devant aux prisonniers de s'y promener que sous l'escorte d'un des geôliers de la maison, soit porte-clefs , soit officier. Ils ont trouvé dans ces derniers temps, c'est-à-dire depuis environ trois ans, que ces corvées les gênaient; d'ailleurs il en résultait des conversations avec le factionnaire ; la vigilance de M. de Lauuay en a pris l'alarme. En partie par condescendance pour la paresse de ses collègues, en partie par égard pour ses soupçons, il est venu une lettre signée Amelot, qui interdit les plates-formes, comme le jardin (2).

(I) Il était très-possible, au contraire, d'y êlre reconnu : l'anecdote suivante, racontée par La Porte, le prouve suflisamment. On sait qu'il était à la Bastille pour avoir servi très-lidèlcmcnt la reine Anne d'Autriche, femme (le Louis XIII, dans des intrigues dont il importait au cardinalde Richelieu de percer le mystère. « Un jour ou deux après, dit-il, la reine vint à « Paris et passa par la porte Saint-Antoine pour aller trouver le roi à n Saint-Maur; de quoi ayant été averti, je montai sur les tours pour la « voir passer; aussitôt qu'elle nVaperçtit elle descendit du devant de son 't carrosse et se mit à la portière pour me faire sipne de la main et iiui <( témoisner, autant qu'elle pouvait, par des signes de tète, qu'elle était « contente de moi et de ma conduite. II n'y eut pas un prisonnier à qui je « ne fisse autant d'envie que je lui avais fait de pitié, et qui n'eut voulu « souffrir plus que je n'avais souffert, pour mériter ce témoignage, quoique '( léger, de la reconaissance d'une grande reine : tant il est vrai que les « Français se satisfont aisément d'un peu de fumée. »> Mémoires de La Porte, page 188. ( l^ote des noiiv. édii.)

(2j Voyez, aux Éclaircissements, page 117, un passage dans lequel ma-

Reste donc pour promenade la cour du château ; c'est un carré long de seize toises sur dix. Les murailles qui la ferment ont plus de cent pieds de haut sans aucune fenêtre ; de sorte que dans la réalité c'est un large puits, où le froid est insupportable l'hiver, parce que la bise s'y engoulTre; l'été le chaud ne Test pas moins, parce que, l'air n'y circulant pas, le soleil en fait un vrai four. C'est là le lycée unique où ceux des prisonniers à qui l'on en accorde la faculté (car tous ne l'ont pas) peuvent, chacun à leur tour, se dégorger, pendant quelques moments de la journée, de Tair infect de leurs habitations.

Mais il ne faut pas croire que l'art de martyriser, qui les rend si douloureuses, se relâche même pendant ces courtes absences. D'abord on conçoit quelle promenade ce peut être qu'un semblable espace sans abri quand il pleut; où l'on n'éprouve des éléments extérieurs que ce qu'ils ont de fâcheux ; où, dans l'apparence d'une ombre de liberté, les sentinelles dont on est entouré, le silence universel, et l'aspect de l'horloge à laquelle seule il est permis de le rompre , ne rappellent que trop la servitude.

C'est une remarque curieuse. L'horloge du château donne sur cette cour. On y a pratiqué un beau cadran : mais devinera-t-on quel en est l'ornement, quelle décoration l'on y a jointe? Des fers parfaitement sculptés. H a pour support deux figures enchaînées par le cou, par les mains, par les pieds, par le milieu du corps; les deux bouts de ces ingénieuses guirlandes, après avoir couru tout autour du cartel, reviennent sur le devant former un nœud énorme, et pour prouver qu'elles menacent également les deux sexes, l'artiste, guidé par le génie du lieu, ou par des ordres précis, a eu grand soin de modeler un homme et une femme (1). Voila le spectacle dont les yeux d'un prisonnier qui se promène sont récréés : une grande inscription, gravée en lettres d'or sur marbre noir, lui ap-

dame de Staal raconte de quelle manière et par quel motif on la priva de la promenade du bastion, transformé depuis en iarâw.iNolfdcs nouv. édit.) (I) Voyez plus bas, sur ce sujet, la description de la Bastille et les Mé» moires de Dusaulx.

prend qu'il en est redevable à M. Raymond Gualbert de Sartines.

En 1781 , dans les chaleurs qui ont rendu mémorable l'été de cette année , accablé de la saison et d'un vomissement de sang, d'une faiblesse d'estomac qu'elle n'avait pas causée, mais qu'elle entretenait , j'ai passé les mois de juillet et août entiers sans sortir de ma chambre; le prétexte était un travail qui se faisait sur les plates-formes : les ouvriers auraient pu y monter par dehors, et ils y montaient. On n'avait besoin de faire traverser la cour qu'aux pierres qu'il fallait leur fournir ; cette opération aurait pu se faire, comme autrefois, tous les jours , le matin avant neuf heures. M. de Launay avait trouvé que cela serait gênant; il lui paraissait plus court de dire : Point de promenade! et il n'y a pas eu de promenade.

Pour apprécier cette privation, il faut songer qu'elle vient à la suite de toutes celles par lesquelles il est possible de bourreler des hommes sans exception ; il faut songer que par là, non-seulement on expose un prisonnier à des périls physiques, on nécessite Tallération de sa sauté; mais que le mouvement du corps étant sa seule ressource pour endormir un peu les convulsions de son âme, en la lui ôtant on rend celles-ci plus poignantes; que, quand il n'a pas une minute dans la journée pour changer au moins d'angoisse, son cœur toujours grossi par les soupirs semble heurter plus douloureusement les murs qui le pressent de toutes parts.

Aussi, dans les prisons de la justice ordinaire, cette rigueur est regardée comme la plus fâcheuse de toutes celles qu'il lui soit permis d'employer contre les coupables qu'elle doit convaincre. Le secret, c'est-à-dire une réclusion absolue, n'a lieu que dans les courts intervalles où elle craint que des relations extérieures ne portent jusqu'à l'accusé des lumières favorables au crime. Il est motivé par la situation des lieux, et plus encore par les égards pour l'humanité , qui , laissant à tous les prisonniers libre communication entre eux, ne permet de la suspendre envers un seul, qu'en l'isolant pour le moment, eu le tenant hors de la portée des autres, tant que dure le motif de

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la suspension. Il faut bien interdire la promenade à celui-là seul, si Ton ne veut pas l'enlever à tous.

Qu'on juge d'abord de l'assertion sous le rapport du vêtement.

•l'ai été arrêté le 27 septembre, allant dîner à la campagne, et par conséquent avec la garde-robe que l'on a pour un pareil voyage dans cette saison. Il ne m'a pas été possible de me procurer quoi que ce soit de plus, ni en linge, ni en habits, jusqu'à la fin de novembre suivant ; dans ce mois, qui a été rigoureux. en 1780, il fallait ou me condamner moi-même à ne pas sortir de ma chambre , ou aller nu, littéralement nu , braver dans la promenade la violence du froid ; et j'avais de l'argent, comme je l'ai dit, déposé dans les mains des officiers, et je ne demandais que la permission d'acheter ces culottes que l'on donnait, me disait-on, aux autres.

Il y a plus, dans les derniers jours de novembre, on m'envoya enfin, de chez le sieur Le Quesne, un convoi d'hiver : il contenait des bas qu'un enfant de six ans n'aurait pas pu mettre, et le surplus de l'habillement taillé sur les mêmes proportions. Sans doute on avait calculé que je devais être prodigieusement maigri. Cela ne paraîtra puéril qu'à ceux qui ne réfléchiront pas aux circonstances; mais voici qui ne. le paraîtra à personne :

J'élevai douloureusement la voix sur une expédition aussi dérisoire; je priai le gouverneur de renvoyer cette layette et de s'intéresser pour m'obtenir un supplément, ou de me le laisser acheter; il me répondit nettement, en présence de ses collègues

et d'un porte-clefs : Que je pouvais iiCaller faire , qu'il se

f. bien de mes culottes; qu' il fallait ne pas se mettre dans

le cas d'être à la Bastille , ou savoir souffrir quand on ij était.

J'avoue que ses camarades baissèrent les yeux, et que huit jours après j'eus une robe de chambre et des culottes.

Si ces inconcevables atrocités n'étaient pas ordonnées, il faut les publier, afin de les épargner à mes successeurs; si elles étaient autorisées, si elles entrent dans le traitement particulier qui m'était préparé, il faut les publier encore, afin d'as-

suror au scrupuleux gouverneur les récompenses que mérite son exactitude.

Passons maintenant aux intentions charitables que d'Argenson supposait aux commandants de la Bastille.

Depuis le 27 septembre 1780 jusqu'en octobre 1781, c'est-àdire pendant douze mois, j'étais resté non-seulement dans une privation absolue de toute espèce de correspondance au dehors, ou avec une correspondance pire encore que la privation, comme on le verra plus bas; mais dans une ignorance non moins absolue de ce qui s'y passait en général ou relativement à moi : on ne m'avait laissé parvenir que les nouvelles propres à augmenter mon désespoir, à m'enlever l'attente d'un avenir moins affreux. Plusieurs même, par un raffinement auquel on tremble de donner une épithète, étaient fausses, fabriquées uniquement pour m'induire eu erreur, et pour rendre cette erreur plus anière ou plus funeste.

Ainsi on me disait à moi-même journellement et en riant, que je ne devais plus m'inquiéter de ce qui se passait dans le monde, parce qu'on m y croyait mort ; on poussait le badinage jusqu'à me détailler les circonstances qu'une rage forcenée ou une horrible légèreté ajoutait à ma prétendue fin. On m'assurait que je n'avais rien à attendre de l'empressement et de la fidélité de mes amis, moins encore parce qu'ils étaient trompés comme les autres sur mon existence , que parce qu'ils m'avaient trahi : cette double imposture avait pour objet non-seulement de me donner une confiance sans réserve pour le seul traître que j'eusse en effet à redouter, et qu'on me présentait sans cesse comme le seul fidèle; et de pénétrer, par la manière dont je recevrais ces insinuations , si j'avais en effet quelques secrets qui m'exposassent à des trahisons.

En octobre 1781, l'accouchement de la reine m'avait domié quelques lueurs d'espérance. On n'avait pas pu me cacher cette nouvelle : j'avais sur ma tête le canon chargé de la publier, et sous 1<'S yeux les réjouissances qu'elle produisait (1). Ces événements

(I) Dans toutes les occasions solennelles on tirait alors le canon sur les

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étant toujours en France l'époque de la rémission même des crimes, l'idée me vint que celui-là pourrait être favorable à l'innocence. J'écrivis une courte lettre à INI. le comte de Maurepas : connaissant sou caractère , j'eus la force de la faire gaie et presque plaisante. Il en avait paru touché; il s'était montré disposé à seconder la voix publique déterminée enfin en ma faveur. Ce changement dans ses dispositions ne me fut pas caché; mais de peur qu'il n'en résultat des illusions trop consolantes, on eut soin de m'apprendre en même temps qu'il était mort, et mort sans avoir rien fait pour moi.

Enfin, en décembre 178 1, ma constitution cédant à tant de maux et d'épreuves, les manipulations physiques et chimiques qui depuis quinze mois se joignaient aux morales pour la détruire, ayant produit leur effet; me trouvant attaqué de manière à ne pouvoir plus me flatter même de disputer ma vie davantage; sentant à chaque minute approcher celle oij j'allais perdre, non pas la lumière que je ne voyais point, mais la sensibilité qui faisait de mon existence le plus cruel des supplices,

tours de la Bastille, comme on l'a tiré dans les commencements de la Révolution sur le terre-plein du Pont-Neuf, et depuis aux Invalides. Le registre des ordres du roi, enlevé à la Bastille et déposé dans les archives de la ville, contient, en original, les deux lettres suivantes,écrites à l'occasion de la naissance de S. A. R. Monsieur.

« A Fersailles, le 9 octobre 1757.

« Je vous envoie, Monsieur, la lettre que le roi vous écrit au sujet du Te Dcum que S. M. désire que l'on chante pour célébrer la naissance de monseigneur le comte d'Artois.

<« Je suis très-parfaitement, Monsieur, votre très-humhle et très-obéissant serviteur. R. DE Fadlmv. m

« M. Baisle, voulant accompagner de réjouissances publiques les prières que je fais pour remercier Dieu de la naissance d'un lils dont ma très-chere lille la Dauphine vient d'être heureusement délivrée, je vous fais cette lettre pour vous dire que mon intention est que vous donniez les ordres nécessiiires pour faire tirer le canon de mon château de la Bastille, le jour que le Te Deuni sera chanté; sur ce, je prie Dieu quïl vous ait, monsieur Baisle, en sa sainte garde.

« Ecrit à Versailles, le 9 octobre 1757.

« Louis. »

[ISote des noiiv. édit.)

j'ai désiré do faire un testament. 11 fallait pour cela une permission expresse ; je l'ai demandée : j'ai supplié les ministres de me permettre de voir TofOcier public qui seul pouvait constater mes dernières volontés, et le dépositaire de qui seul je pouvais tenir les connaissances indispensables pour ne pas faire des dispositions illusoires.

J'ai réitéré journellement, pendant deux mois qu'a duré mon danger, les instances les plus vives, les plus attendrissantes, j'ose le dire, à ce sujet. Le médecin de la Bastille a eu la complaisance de porter lui-même au lieutenant de police, organe immédiat du ministère en ce genre, une attestation de mon état, et du péril imminent que je courais : un refus impitoyable a été Tunique réponse ; de sorte que , traité comme mort depuis quinze mois, privé de toutes les facultés des vivants sans exception, hors celle de souffrir, je perdais jusqu'à l'espoir de jouir, quand j'aurais en effet cessé de vivre, des derniers droits qu'en aucun pays on ne refuse aux morts, du moins à ceux que des arrêts solennds n'ont point dégradés.

Depuis un petit nombre d'années la Bastille semble être le préliminaire des affaires civiles les plus communes, les moins susceptibles, par leur objet et leur issue, de cet étrange et terrible début. Elle est devenue , en quelque sorte , l'antichambre de la Conciergerie (1).

(I) On ne voit pas pourquoi Linpuet accuse ici de préférence l'époque ou il vivait. Nous citerons encore plusieurs notes extraites des rejiistres trouvés à la Bastille. Ces notes, prises à des époques différentes, n'indiquent ni des motifs de délenlion bien graves, ni une justice distributive bien exacte :

lGi7. « Le marquis d'O, pour avoir un esprit turbulent. « 1751. « Le sieur Serre de Montridon, pour des lettres impertinentes; « transféré à Charenton Tannée suivante. »

1633. « Le sieur Jean-François Boulard, chirurgien, entré le 9 février,

« sorti le 13 septembre; accusé de propos lestes contre M. le cardinal

« de Richelieu; en outre, mauvais sujet et faiseur de vers contre le mi-

« nistere. »

173."). <i L'abbé de Sardine. Il était janséniste ou passait pour l'être. »

!76U. « Le comte de Donzi, pour avoir eu des intrigues secrètes avec la

Une femme de qualité est soupçonnée d'avoir fabriqué et commercé de fau\ billets, ou la met à la Bastille.

« Chambonneau , actrice, et pour avoir été soupçonné de vouloir l'é- « pouser. »

1738. « Nicolas Baize, pour nouvelles à la main (*). »

I75I. « Le sieur Tesson, capitaine au régiment de Champagne; peu « assidu a son corps. »

ifiyi. « Pierre-Jean More, professant la médecine à Paris ; pour mau- « vais remèdes qu'il distribue. Transféré à Cliarenlon après trente années « de séjour à la Bastille. »

1744. « Le sieur de Monchenu, éeuyer du roi, pour avoir donné un « coup d'épée à son laquais ; sa détention n'a été que de quinze jours. »

1750. « Le sieur de Monchenu, meslre de camp de cavalerie et éeuyer « du roi, pour avoir lue son laquais d'un coup d'épée dont i! est mort; « entré à la Bastille le 6 mars, sorti le 20 du même mois. Il y avait déjà « été en 1744, pour pareille affaire. »

lG8i. « Pierre His, bourgeois de Passy, pour avoir fait passer plusieurs « personnes dans les iles de l'Amérique. »

1738. « Le sieur Dupéré, ou de Chambord, pour insulte faite à la de- « mo-iselle Julie, de l'Opéra. »

1745. « Le sieur Pajol d'Ardivilliers, mort, après quatorze ans de dé-' « tention, à la Bastille. Entré, à la réquisition de sa famille, pour mau- « vaise conduite et dissipation. On le retenait parce qu'il a eu le secret « de l'État lorsqu'il était dans les postes. »

I77G. « Le chevalier de Saint-Sauveur, capitaine au régiment de Sois- « sons, conduit à la Bastille pour résistance contre la garde, à la suite « d'une dispute. Les soldats insultés et même maltraités usèrent de vio- « lence ; de son côté, le chevalier appela du secours en criant : A moi,, la « noblesse elles officiers. Des personnes de la connaissance du chevalier « voulurent prendre sa défense, il y eut de part et d'autre des coups « portés, quelques fusils, quelques baïonnettes cassés. Le chevalier de « Saint-Sauveur fut arrêté, conduit du corps de garde chez un commis-

(*) Les nouvelles à la main se composaient de prétendus secrets surpris soit iy la diplomatie, soit à l'administration , d'anecdotes de la cour, de bruits de ville, quelquefois même de rumeurs populaires, que, dans l'absence de la liberté de \i\ presse, on f.iisait circuler sur des feuilles manuscrites. Comme les archives de la Bastille renfermaient des papiers de tous genres, pièces historiques, procédures , rapports de police, etc., on y a retrouve un nombre considérable de ces nouvelles a la main. Nous en avons choisi quelques-unes ( Kclaircissements, page 118) pour en donner une idée aux lecteurs de l'époque actuelle. On y verra ([ut si ces gazettes manuscrites manquaient souvent de vérité et même de vraisemblance, elles n'étaient dépourvues ni d'esprit ni de malice, quoique assaisonnées souvenf; d'un gros sel. [Note des nouv. cdit. )

Un fou^ revêtu d'une robe de magistrat, à Paris, accuse une marchande de faïence de Lyon d'avoir été la confidente pécuniaire d'une société disparue depuis longtemps ; on la met à la Bastille. Relâchée après Tévanoiiissement de cette ombre absurde, elle se brouille, pour des discussions domestiques, avec un premier commis, qui a intérêt personnellement de la perdre; on la remet à la Bastille.

Un subalterne est accusé d'avoir commis des faux dans le maniement des affaires d'une grande maison, mais des faux d'une espèce qui assurément n'intéressait pas la monarchie : on le met à la Bastille

Voilà le sort qu'ont eu madame de Saint-Vincent, la demoiselle Roger, le sieur Le Bel. Étaient-ce là des prisonniers d'État.^ Quel était donc l'objet du régime funéraire auquel on les soumettait ?

Tous ont été renvoyés devant les juges ordinaires ; mais à l'instant du renvoi on n'avait pa-s la preuve de leur innocence : bien loin de là, on doit croire qu'elle paraissait plus problématique, puisqu'on les livrait aux lenteurs dispendieuses de la Justice régulière, et à une accusation réfléchie, intentée, approfondie dans les formes. Il fallait donc que les éclaircissements antérieurs à leur renvoi leur fussent plus contraires que favorables : ils étaient donc, en sortant de ce gouffre funeste, plus suspects qu'en y entrant ; et cependant c'est à leur entrée qu'on les accable du régime de la maison ! ce n'est que quand on n'a plus le droit de les présumer coupables qu'on les en affranchit! On leur rend une demi-liberté quand on les abandonne à une instruction qui semble former un indice contre eu\ ; on la leur avait ôtée entière en joignant à cette perte tous les accessoires de la Bastille, avant de procéder même aux préliminaires de l'instruction.

« saire, où il fut intorropé. On en réfr-ra à M. le lieutenant criminel qui, « après l'avoir entendu, lui donna sa liberté. >•

Lcciic'd des pièces sur la Ilaslillc ; Baslillc dévoilée^ etc.

v !Sotc des noiiv. édit. )

Le régime de la Bastille est institué uniquement pour tourmenter; et qui? des innocents reconnus, puisque des soupçons fondés motivent des égards ou un renvoi. Au nom de qui? au nom du roi, du magistrat suprême, du protecteur né de Tianocence, du gardien de la faiblesse. C'est son intervention plus directe qui produit des effets plus cruels ; c'est par ses ordres immédiats qu'on se prétend autorisé à soumettre un infortuné qui n'a offensé, ni lui, ni les lois, ni rien de ce qu'elles obligent de respecter, à des supplices inconnus dans les prisons ordinaires, peuplées d'hommes coupables, ou du moins accusés de quelques-uns de ces attentats : c'est de par le roi qu'on lui presse la gorge de manière à ne pas intercepter tout à fait sa respiration, mais à ne lui en laisser précisément que ce qu'il faut pour perpiétuer son angoisse ; qu'on rit de ses convulsions, qu'on s'applaudit de ses gémissements, qu'on compte comme autant de victoires les soupirs prolongés que la douleur lui arrache : c'est le roi qu'on ne frémit pas de donner pour auteur de ces prévarications barbares qu'il ignore, de ces vengeances ministérielles que son cœur désavoue.

Oui, vous les ignorez, ô vous que la nature m'avait donné pour maître, et que vos vertus m'auraient donné pour protecteur, si l'innocence avait autant d'accès auprès du trône que la calomnie; vous dont l'estime était la plus flatteuse récompense et le plus puissant encouragement de mon travail ; vous dont l'ame honnête et franche n'avait été ni effrayée de ma promesse de dire toujours la vérité , ni rebutée de mon exactitude à la remplir!

ÉCLAIRCISSEMENTS HISTOrxIQUES

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