ET SUR LA DÉTENTION DE L'AUTEUR
lANS CE CHATEAU ROYAL, DEPUIS LE 27 SEPTEMIiUE 1780 jusqu'au 19 MAI 1782
Londres, ce 5 décembre 1682.
Le 27 septembre 1780, ayant été attiré à Paris par une suite de trahisans dont j'indiquerai ailleurs quelques-unes, je me suis vu arrêté en plein jour avec un opprobre réfléchi et combiné, plongé dans des cachots destinés uniquement en apparence aux ennemis du roi , de la religion et de l'État, et livré dans ma personne, dans mon honneur, dans ma fortune, à tout ce que des geôliers barbares, des calomniateurs sans frein, des suppôts avides et des agents infidèles peuvent se permettre d'indignités (1).
([) Quelquefois les arrestations se faisaient avec beaucoup d'éclat : celle de Lioguel fut de ce nombre. Le plus souvent on les enveloppait du plus profond mystère. Dans certaines circonstances on conservait, en s'assurant des prisonniers, toutes les formes des plus exactes bienséances. Un pauvre domestique y fut trompé d'une manière assez plaisante. Il servait un M. Le Fort, vivant en cliambre garnie avec une Anglaise fort jolie, et qu'il avait enlevée h sa famille. Un soir, un exempt de police se présente pour arrêter Le Fort et la fugitive. Le carrosse était à la porte, et comnie les prisonniers ne faisaient aucune résistance, la chose de part et d'autre .se passa avec autant de poliles.se (|ue s'il se fut agi d'une visite a l'aire ou. d'une partie de plaisir. Ils se placent dans la voilure ; trompe par l'apparence, le la(|uais monte derrière : elle roule et ne s'arrête que dans Us cours de la Bastille. On descend ; le domestique se présente comme à l'or-
Après vinp;t mois passtîs sans aiiciiiio sorlp (VadoucisscnuMit ni d'explication, ma captivité a paru finir lo 19 mai 1782, et elle n'a fait réellement que changer de forme. Le lieutenant général de police de I^aris, venu en grand appareil pour m'annonccr que je n'étais plus prisonnier, m'a notifié que j'étais exilé. Il m'a remis un ordre qui me reléguait dans un \)v\'\\ bourg à 40 lieues de Paris, avec défense d'eu désempar.'r a peine de désobéissance.
Quoiqu'on ne daignât pas plus s'expliquer sur le motif de Texil que sur celui de la prison ; quoique j'eusse les plus fortes raisons de croire que ce nouveau coup partait du ministère et non pas du roi, je n'ai pas refusé de me soumettre. J'ai demandé seulement deux grâces bien simples : l'une, la permission de rester à Paris au moins jusqu'à ce que j'eusse recouvré les forces nécessaires pour m'en éloigner, et tiré des mains plus que suspectes, qui se trouvaient par de bien étranges manœuvres nanties de presque tous mes fonds, ce qu'il fallait pour y vivre; l'autre d'aller à Bruxelles passer quelques jours, pour y mettre fin à la confusion qui depuis deux ans consumait le reste de ma fortune.
De plus, n'ayant recouvré l'existence qu'avec un nouveau présent à faire à ma patrie ; ayant à constater par l'expérience une invention très-précieuse; à réaliser pour l'utilité publique un nouvel usage de la lumière, imaginé dans un temps où je ne la voyais pas ( I) ; la confiance qui me faisait espérer la modification, et même la révocation de mon exil, était assurément fondée.
dinaire à la portière. Eh! qui cs-tu donc, ici? lui dit rexernpt de police qui ne l'avait point encore aperçu. — Je suis le laquais de Monsieur. — Oh ! oh.' puisque iu es entré ici, tu y resteras. II y resta, dit-on. plusieurs années en effel, et n'en sortit que pour entrer au service dans un régiment de dragons.
Voyez les Remarques historiques sur la Bastille; Londres, 1783.
( iS'ote des nom:, édii. }
(1) Le présent que Linguet voulait faire à la France était un syslèrac de télégraphie bien dépassé depuis par les frères Chappe.s et surtout par la Iclégraphie électrique. {Aote de ledit.}
SUR LA BASTILLE. 4o
la curiosité m'a obtenu un court délai sur le premier point , et je ne l'ai pas trompée. J'ai fait l'expérience : elle a réussi! Le jour même on m'a dit : Partez pour Beihel et n'en désemparez pas; quoique pour obtenir la permission d'aller à Bruxelles , je donnasse verbalement , et par écrit, rna parole de revenir sur-le-champ; quoique depuis un mois je n'eusse cessé de renouveler la promesse déjà offerte du fond de mon tombeau, non pas, comme quelques gazettes ont eu la bêtise ou la malignité de le dire, de ne plus écrire que d'après les vues du ministère de France^ mais de ne plus écrire du tont si on l'exigeait; de me renfermer dans un silence absolu, pourvu qu'en échange de ce sacrifice on me rendît an moins les droits ordinaires de citoyen ; pourvu qu'en me résignant, puisqu'on le voulait, à cesser d'être utile à la société, on cessât de me traiter plus rigoureusement que tant d'hommes qui lui sont à charge. Je mettais même dans ces instances et ces offres une douceur, une soumission qui scandalisaient presque les témoins impartiaux, et ont persuadé à quelques-uns qu'enfin mon cœur avait fléchi, ou ma tête cédé, sous l'excès de l'infortune.
Ils se trompaient : ma conduite en ce moment n'était pas différente de celle que j'ai tenue dans toutes les autres occasions de ma vie : je n'ai jamais pris un parti d'éclat sans avoir épuisé tous les moyens imaginables de l'éviter.
Je méditais un voyage de plusieurs années : après avoir porté mon hommage aux pieds d'un prince qui donne à tous le? princes de si nobles leçons par son exemple, et qui rend ai trône des Césars un éclat qu'aucun n'a eu depuis longtemps (1 ), mon dessein était de passer en Italie, et d'aller tâcher d'oublier dans l'étude des monuments des siècles passés ce que j'ai souffert dans celui-ci.
Ce moyen indirect de me conformer encore aux vues du ministère de France ne m'a pas été laissé. Des amis fidèles m'ont averti qu'il ne me pardonnait pas de ne m'être point piqué d'une obéissance parfaitement littérale ; et que , par les
(1) Joseph II.
embûches dressées sur la route, le chemin de Tllalie redeviendrnit infailliblement pour moi celui de la Bastille.
Comme cet avis me venait de la même main qui m'avait prévenu de la première lettre de cachet (car j'en avais été. prévenu, niais j'avais refusé d'y croire), je n'ai pas pensé qu'il lut sa^ed'en braver une seconde. J'ai mis entre ces largesses du ministère de France et moi une distance qu'elles ne franchissent point. IMes vrais protecteurs, ceux qui ont contribué à mon salut, ne seront pas fâchés sans doute que j'aie pris des précautions sûres pour conserver le fruit de leur amitié. Si les autres en marquaient du ressentiment, ils achèveraient de prouver combien elles étaient nécessaires.
Maintenant je le demande à tous les hommes honnêtes et impartiaux : Qu'ai-je pu faire que je n'aie pas fait? Qu'ai-je lait que je n'aie pas été obligé de faire?
Je ne touche point ici pour le présent à une question délicate.» dont la discussion serait plus pénible que la solution n'en pourrait être utile. Je ne cherche point si les prisons d'État sont nécessaires à un gouvernement ; s'il faut à toutes les administrations de ces dépôts soustraits à l'inspection des lois ; si ce ressort violent, et toujours dangereux, peut être regardé comme indispensable dans des machines qui , pour se conserver, ont quelquefois besoin d'essuyer des secousses extraordi^ îiaires; si enfin ce qu'on désigne en France par le nom bizarre de lettre de cachet , est une maladie particulière et propre à ce royaume, comme la peste à l'Egypte, la perite vérole à l'Arabie , les inondations de cendres brûlantes au voisinage des volcans : ce problème est à peu près résolu parles faits. Si cette solution n'est pas celle qu'admettrait une philosophie humaine, elle n'en est pas moins adoptée par une politique universelle.
On ne voit point de nation chez laquelle Tautorité n'ait usé de cette ressource ou de quelque équivalent. Rome, dans le temps de sa plus pure liberté, avait des dictateurs. Les ordres de ces magistrats suprêmes valaient bien des lettres de cachet, puisqu'il disposait sans appel et sans rendre de compte, non-seulement de la liberlé . mais de la vie des citovous.
ÇUB LA BASTILLE. 45
A Sparte, la raison d'État poussait le despotisme encore plus loin, pour ainsi dire : les rois mêmes, c'est-à-dire les chefs de la nation , y étaient soumises éphores ; pouvaient les envoyer en prison : c'était à la vérité le contraire d'une lettre de cachet; mais enfin c'en était une espèce.
Je vois que dans le lieu de l'univers où l'administration est le plus surveillée, le plus restreinte, dans celui où l'on a le mieux réussi à garantir les particuliers sans pouvoir des abus arbitraires du pouvoir, à Londres même, il existe une tour destinée à renfermer les criminels d'État. Le parlement , ce gardien des libertés privées autant que des franchises publiques, non-seulement ne marque pas d'effroi à l'aspect d'une citadelle qui semble menacer les unes et les autres , mais il en fait quelquefois usage. 1! ne croit par là ni violer ni compromettre les privilèges du peuple.
Eu citant la Tour de Londres .à l'occasion de la Bastille, je commettrais une réticence injuste , et même criminelle, si je n'observais que ces deux séjours ont entre eux plus de différences réelles que de ressemblances apparentes. Les commandants de la Tour, la garnison qui exécute leurs ordres , sont soumis à l'inspection du parlement, comme les autres sujets de l'État. Un prisonnier maltraité par eux a mille moyens de faire parvenir ses plaintes aux supérieurs qui peuvent y faire droit, et aux amis, aux parents intéressés à les faire valoir. Ce prisonnier est sûr qu'on lui fera son procès, et publiquement. 11 a des conseils, des avocats; tout ce qu'il doit éclaircir ou détruire lui est communiqué dans le plus grand détail. L'accusation de crime d'Etat n'influe que sur le dépôt auquel est confié l'accusé; elle ne change absolument rien à la forme de la procédure qui doit décider de son sort; enfin, dans les délais même et la sévérité que cette procédure comporte, il n'y a jamais l'ombre d'incertitude, non-seulement sur son existence, mais même sur l'état de sa santé, ni sur le lieu où il est détenu : est-ce là la Bastille (1)?
(l) Ce passade sur la Tour de Londres amena la digression suivante, dont nous enî^ageons le lecteur à prendre connaissance. ( Noie de V éditeur.)
Pcut-ôtre quelques censeurs pointilleux, ou quelques membres (le r.'idministration m'accuseraient-iis ici d'user d'hyperbole; peut-être prétendraient-ils qu'il y a peu du pays où l'on ne trouvât, quant au fond, l'équivalent de la Bastille, et, quant à la forme, des usages ou des abus encore plus horribles : ils essayeraient, par ce parallèle, de justifier au moins indirectement l'abominable régime que je dénonce ici à toutes les âmes honnêtes, et que les plus déterminés partisans du despotisme n'oseraient songer à excuser que par de semblables subterfuges.
Otons-leur encore cette ressource. Je suis convenu que dans presque tous les pays, le bien public paraissait quelquefois un motif capable de légitimer des rigueurs extraordinaires; mais il n'est pas vrai que nulle part les lois, ou môme un usage constant, aient rien consacré d'approchant du régime de la Boislille. Quelque répugnance que m'inspire ce triste et honteux sujet, quelque dégoût que j'éprouve à la seule idée de prolonger la nécessité de m'en occuper, dépouillons les annales de la tyrannie, parcourons le globe, et cherchons dans l'histoire des crimes du pouvoir arbitraire s'il y en a aucun que l'on puisse comparer à l'institution du château qui écrase la rue Saint-Antoine à Paris.
Ce court résumé des misères passées ou étrangères, fera peutêtre plus d'impression que la peinture la plus énergique des nôtres.. En voyant quels ont été dans tous les temps les fruits des lettres de cachet, en les comparant à ceux qu'elles produisent encore de nos jours, les Titus modernes décideront plus aisément si c'est à eux qu'il convient de continuer de se servir d'une semblable ressource, et de se piquer d'une semblable rivalité avec les Plialaris et les INérons.
Je le répète donc, et je vais le prouver par les faits : dans l'univers entier il n'y a jamais eu, il n'y a rien qui ressemble au régime de la Bastille. On ne connaît point de nation flétrie par l'opprobre et l'atrocité d'une Bastille toujours existante ; d'un gouffre sans cesse ouvert pour recevoir des hommes, non pas à punir^ qu'on y prenne bien garde, mais à tournienlcr; d'un purgatoire politique , où les fautes les plus lé-
gères, souvent rinnocence, soient arbitrairement soumises aux supplices de l'enfer.
Dans toute l'antiquité, vous ne trouvez de prison d'État que chez les plus abominables tyrans, et même pendant leur règne. C'étaient, comme le ter et le poison, des fléaux passagers dont ces oppresseurs exécrés faisaient usage tant que durait leur usurpation, et qui disparaissaient avec eux; elles n'étaient pas liées à la constitution du pays ; ce n'était pas un des ressorts favoris du gouvernement, ni la ressource habituelle de l'autorité. Ce qu'on connaît de leur police ne permet, en aucun sens, de les comparer à la Bastille.
Ou lit par exemple que le premier Denys en avait une dans son palais à Syracuse; il y avait même, dit l'histoire, pratiqué un ralïiuemeut dont il est peut-être étonnant qu'aucun des Denys subalternes, qui ont marché sur ses traces avec tant de succès pour la perfection du régime de la Bastille, ne se soit avisé. Les voûtes des cachots y étaient ondulées avec un tel art, que tout ce qui s'y disait retentissait et s'entendait distinctement dans un cabinet qui servait de réceptacle à ces sons ramassés. C'était là l'observatoire, ou si l'on veut le confessionnal où le tyran se plaçait pour intercepter les conversations et les secrets des prisonniers; on appelait ce cabinet ingénieux VOreille.
Cependant il fallait que rOreille ne rendît pas tout : car on ajoute qu'un philosophe y ayant été enfermé par lettre de cachet, et en étant sorti, le tyran fut curieux de savoir de lui à quoi on s'y occupait : A souhaiter ta mort^ répondit le captif sincère. L'Oreille n'avait donc pas révélé ce secret-là , dont le fruit fut, s'il faut toujours en croire l'histoire , une autre lettre de cachet portant ordre d'égorger tous les prisonniers.
Quoi qu'il eu soit de ce dernier trait, puis(|ue l'Oreille avait été construite pour épier les conversations des prisonniers, ils conversaient donc entre eux, ils se voyaient donc, ils n'étaient donc pas abandonnés à une solitude absolue; ce n'était donc pas la Bastille.
Chez K'S Romains, il n'y avait ni Oreille ni Bastille. Du
temps de la république, les citoyens, même coupables, ne pouvant (Hre arrêtés qu'après la condanmalion, la prévenaient ordinairement par un exil volontaire ; à plus forte raison Tiunocence n'avait-elle pas à redouter des cachots arbitraires.
Sous les empereurs , elle ne fut pas à l'abri des assassinats ordonnés au nom du prince; mais alors c'était dans la maison même des victimes que se consommaient les sacrifices. La lettre de cachet, contre-signéeSéjan , Narcisse, Tigellinus, etc., ' qui ordonnait de mourir, était notifiée par un tribun, un centurion, à la tête d'une escouade de soldats.
A la vue de l'ordre ministériel, les uns prenaient du poison, les autres se perçaient d'un poignard; d'autres se faisaient ouvrir les veines; la troupe environnait la maison jusqu'à ce que l'affaire fût faite, et puis elle s'en retournait froidement aux casernes, comme si elle venait de monter la garde.
On ne manquera pas de se récrier que cela est encore plus dur que la Bastille ; je n'en sais rien : il n'y a guère que ceux qui y sont qui pourraient décider cet étrange problème. Si je m'en rapportais à moi-même, à ce que j'ai éprouvé dans le temps , la méthode expéditive du despotisme romain me paraîtrait infiniment préférable. J'ai demandé mille fois verbalement et par écrit une procédure ou la mort ; et alors le bain de Sénèque ou le poignard de Thraséas m'aurait paru une faveur.
JMais, sans prononcer sur cette question, au moins est- il sûr que les Narcisses n'enviaient pas, à ceux dont la vie les importunait, la consolation de faire leur testament avant de la quitter. Au contraire, ils récompensaient par cette tolérance leur promptitude à obéir ; la faculté de rédiger ses dernières dispositions, et la certitude qu'elles seraient exécutées, étaient, suivant Tacite, pretliim festinandi. Or, on a vu qu'à la Bastille la même résignation, la proximité d'une mort que je hâtais par mes vœux, ne m'a pas valu la même indemnité. 11 y a donc quelque chose de plus d'un côté que de l'autre; à Rome , dans ces sortes de cas, la mort était plus infaillible; eu France, ou ait en rendre les approches plus douloureuses.
Ce n'est pas tout ; cette précipitation meurtrière n'était ù craindre que pour les grands. Les monstres qui l'avaient exigée échappaient rarement à la vengeance publique : Séjan fut déchiré par le peuple ; Néron, proscrit par des arrêts, aurait péri d'un supplice ignominieux s'il ne se fût lui-même arraché la vie ; d'ailleurs lesTrajans, les Antonins, venaient de temps .en temps délivrer Rome de cet opprobre et empêcher la prescription qui en aurait fait, avec le temps, une des prérogatives de la couronne.
Sous les plus mauvais princes même, on voit que les criminels d'État, ou plutôt les accusés d'État ordinaires , n'étaient assujettis qu'à une gêne incommode et non aune captivité horrible. On leur attachait une main à celle d'un soldat, qui ne pouvait ainsi les quitter. C'était un désagrément sans doute que cette société ; mais elle n'empêchait ni Agrippa de dormir paisiblement chez lui sous Tibère, ni saint Paul de prêcher publiquement sous Néron. Était-ce là la Bastille.^
La seule espèce de prison d'État rigoureuse que l'on trouve constamment maintenue dans l'ancienne Rome, c'était ce que l'on appelait la trausportation. On avait de petites îles inhabitées oii l'on déposait les personnages devenus suspects à la cour. On les y abandonnait, avec défense de désemparer, sous peine de mort. J'avoue qu'on ne voit pas qu'aucune procédure justifiât ordinairement ces lettres de cachet; mais les infortunés ainsi dégradés conservaient cependant la vue du jour et la faculté de respirer l'air ; ils jouissaient d'une partie de leurs revenus, ils pouvaient se faire accompagner de quelquesuns de leurs domestiques; ils recevaient, ils écrivaient des lettres; enfin, si l'ennui devenait trop fort, s'ils préféraient l'expatriation à cette honteuse résignation, ils pouvaient s'échapper, et ils s'échappaient. On voit bien que ce n'était pas encore là la Bastille.
i L'histoire du Bas-Empire n'était rien moins qu'exacte ; il est impossible d'y suivre bien en détail la jurisprudence des lettres de cachet : les prétendus empereurs étant souvent faits et défaits avec aussi peu de cérémonie que les deys d'Alger, leurs
ministres irnuraient guère eu le temps de faire servir les prisons d'État à leurs vengeances ; au lieu de mettre les sujets en mue ils leur coupaient la gorge sur-le-cliamp, et cette politique l'ut souvent adoptée par ceux mêmes qui jouissaient quelquefois d'un règne brillant et heureux,
Constantin avait une méthode à lui : il faisait étouffer dans des bains chauds les personnes dont il voulait se défaire sans bruit et sans scandale, telles que sa femme, son fils, etc. Pour son beau-père, il le faisait étrangler, et décapiter son frère; il ne ménageait guère que les évêques, il se contentait de les exiler; mais il paraît qu'il n'enfermait personne.
On pourrait soupçonner que, sous son fils Constantius , on commençait à jeter les fondements d'une Bastille; car, y ayant eu quelques troubles dans un concile tenu par ses ordres, les pères s'y étant divisés, et les choses ayant été jusqu'à la violence, des commandants de province, porteurs de lettres de cachet, en firent enfermer quelques-uns. Un d'entre eux, nommé Lucifer, écrivit à l'empereur lui-même en ces termes : «... Parce que nous nous sommes séparés de votre concile « d'iniquité, nous languissons eu prison, privés de la vue du « soleil, gardés avec soin dans les ténèbres, et on ne laisse « entrer personne pour nous voir... » Voilà bien la peinture d'une Bastille.
Cependant, d'un côté, on voit que le prélat avait la permission de s'adresser directement au prince et de se plaindre à lui des rigueurs de sa détention, ce qui est précisément un des points le plus formellement interdits par le code des Bastilles; de l'autre, il est probable que si une invention aussi admirable s'était une fois introduite dans l'empire, elle s'y serait perpétuée ; il n'aurait pas fallu attendre jusqu'à Louis XI pour la ressusciter ; or on n'en revoit plus de traces à Constantinople. Quand on voulut se défaire de saint Jean Chrysostome, on l'envoya à Cucuse ; au lieu de le tuer par l'immobilité d'un cachot, on le lit périr par des courses violentes ; mais on n'eut pas même l'idée de l'ensevelir dans une citadelle où il fût censé mort de son vivant.
SUR LA liASTlLLR. 51
Dans l'empire grec, les secrétaires d'État et leurs commis sentirent de bonne heure combien il leur était important de priver de la lumière les hommes qu'ils jugeaient dignes de leur attention et de leur ressentiment ; mais ils n'imaginèrent pas des caveaux pratiqués dans des murailles de vingt, de trente pieds d'épaisseur; ils attaquèrenties yeux mêmes, au lieu d'en enlever l'usage : on les arrachait, on les rôtissait avec des lames d'argent ou de cuivre ardentes; on les étuvait quelquefois avec du vinaigre bouillant : le tout en vertu d'une lettre de cachet.
Ces criminels d'État devenaient aveugles, je l'avoue ; mais enfin le despotisme qui les martyrisait ainsi n'était pas une loi de l'Ktat; il n'y avait pas à la cour de ministre qui eût le district particulier des aveuglements. Le lieutenant de police de Constantinople n'était pas créé, par un brevet exprès, commissaire impérial à l'application du vinaigre enflammé ou des estampilles brûlantes.
Dans la Constantinople moderne, ce scandale de notre prétendue philosophie, et en apparence de l'humanité, il y a une forteresse qui semble avoir quelque affinité avec la Bastille, ce sont les Sept-ïours. ]Nos voyageurs l'appellent une prison d'État; mais, d'après leurs relations mêmes, on voit que c'est un dépôt plutôt qu'une prison. On n'y consigne guère que les ambassadeurs chrétiens des puissances qui rompent avec la Porte, et ils continuent non-seulement de voir qui ils veulent, mois d'être servis par leurs propres domestiques.
Les esclaves dont la rançon est stipulée, mais non payée, sont quelquefois obligés d'aller y attendre l'exécution de ce nuirché ; alors c'est un asile pour eux autant qu'une sûreté pour leurs maîtres. Oisifs, bien nourris, souvent visités, c'est une anticipation de la liberté qu'ils goûtent, et non pas des iers qu'ils supportent.
i\lais jamais on ne s'est avisé d'enfermer aux Sept-Toui\s uniquement pour y languir, pour y être séquestrés plus rigoureusement que les plus abominables scélérats, des hommes à qui l'on n'impute point de crimes. Jamais ni sultan, ni vizir, ni cadi, ni janissaire, n'a pensé à donner, ou à solliciter, ou à
52 MÉAIOIIU'S
exécuter une lettre de cachet contre un bourgeois de Constanlinople, d'Erzerum ou de Salonique, pour avoir trouvé l'aigrette du grand vizir moins brillante qu'à l'ordinaire , ou la babouche du sélictar mal brodée.
Si un blasphémateur a outragé le prophète, on le circoncit ou on Tempale; la loi était précise, et au moins il a le choix. Si un vizir a abusé de son pouvoir, on l'exile, on le dépouille, quelquefois on l'étrangle; pourquoi se faisait-il vizir? pourquoi était-il avide? Si un boulanger vend à faux poids, et vole ainsi le public, il est puni comme un voleur; la punition est prompte et quelquefois terrible, mais le délit et la conviction l'ont toujours précédée. Tous les habitants de ce vaste empire, Grecs, Arméniens, Francs, Asiatiques, Européens, ïartares, Catholiques, Schismatiques, Cophtes, Juifs, Musulmans, etc., passent leurs jours dans la plus paisible, la plus heureuse sécurité, s'ils observent les lois, s'ils ont surtout le bonheur d'être inconnus au sérail ; ils n'ont pas même d'idée d'une Bastille et d'une lettre de cachet.
En Perse, dans ses temps de gloire et de calme, c'est-à-dire jusqu'aux guerres civiles qui la dévastent depuis un demi-siècle, non-seulement ces ressources de la vengeance ministérielle étaient également inconnues, mais la justice ordinaire même avait trouvé moyen d'épargner aux accusés vraiment suspects l'humiliation et l'iiorreur des cachots. Les prisons y étaient mobiles. L"homme dont l'ordre public exigeait que l'on s'assurât, ne perdait de sa liberté que ce qu'il fallait lui en ôter pour qu'il ne pût ni se soustraire au châtiment , ni se rendre plus criminel. Une industrie, plus compatissante que sévère, y avait imaginé la cangue, espèce de triangle de bois portatif, qui, étant lixé au cou et prenant une des mains de l'accusé, ne pouvait ni se cacher ni se détacher, sans cependant lui ôter aucune de ses facultés. Portant ainsi avec lui une garde peu dispendieuse, il conservait la jouissance du jour, celle de la vie, l'administration de ses affaires, toutes les facilités nécessaires pour éclaicir son innocence, sans cesser d'être soumis à la puissance civile chargée de la vérifier.
On nous parle des exécutions sanglantes ordonnées par des monarques ivres ; mais ces horreurs étaient renfermées dans les harems, et l'institulion seule de la cangue prouve que Tesprit général de la nation, sans excepter le gouvernement, avait autant de douceur que d'équité.
C'est la même chose au Mogol, dans toutes les Indes, à la Chine, au Japon. Dans ce dernier pays, d'oii notre inquiétude nous a justement fait bannir, les relations qui nous en viennent assurent que les mœurs sont cruelles, et les supplices aussi prompts qu'affreux. Cela se peut, mais au moins d'un côté la rapidité compense la barbarie; on ne connaît point ces longues détentions qui éternisent le plus horrible des supplices, le désespoir produit par l'incertitude de la fin des maux.
L'homme que l'on éventre , qu'on précipite sur des crocs, qu'on hache en di\ mille morceaux, qu'on pile vivant dans un mortier, s'il est vrai que ces peines raffinées soient communes, cet homme a été jugé, il a pu se défendre, se justifier; c'est le magistrat, c'est la loi , et non pas le caprice qui l'ont condamné .
INos missionnaires ont quelquefois habité des prisons dans l'Inde. Étrangers, inconnus, préchant des nouveautés qui devaient paraître bizarres, même aux appréciateurs les plus indifférents, et dangereuses, criminelles aux magistrats, et surtout aux prêtres dont ils se déclaraient les ennemis, il n'y avait point d'hommes contre qui la sévérité fût plus légitime et les lettres de cachet plus excusables ; cependant ils sont obligés de rendre justice à l'humanité des juges qui les détenaient, des geôliers qui les gardaient, des naturels du pays qui les visitaieut, les consolaient, les nourrissaient.
Nous ne voyons d'exemple approchant de nos châteaux royaux et des ordres qui les peuplent, que dans l'aventure des princes du sang baptisés par les jésuites, exilés d'abord, et ensuite renfermés sous l'empereur lontching. Les missionnaires qui nous ont instruits de cette catastropbe ne nous en ont point révélé la cause; mais quelle qu'elle soit, leur récit constate bien quil n'y a point de Bastille à la Chine, puisqu'on fut obligé d'eu
construire une exprès pour chacun des princes destinés à en subir le séjour.
Et alors nriéme ce ne fut pas une soustraction clandestine, opérée sourdement par des exempts de police, qui laissât une cgale incertitude sur la vie des prisonniers, et leur crime ou leur innocence. Ces prisons momentanées furent construites avec appareil; on eut soin de les rendre visibles, comme l'exemple d'un grand châtiment, et sans doute dans le pays personne n'en ignorait le sujet.
INIais au milieu de cette rigueur effrayante, les patients recevaient encore des adoucissements : ils voyaient quelquefois leurs domestiques, ils faisaient dem'ander les secours spnituels des guides auteurs de leur infortune -, on leur portait de chez eux des habillements, de la nourriture, des nouvelles, enfin tout ce qui est scrupuleusement exclus de la Bastille.
Dans l'Asie entière il est impossible de découvrir une prison d'État constante, admise au nombre des principes du gouvernement, ailleurs qu'à Ceylan. « Le roi y a, dit un voyageur, « quantité de prisonniers qui sont enchaînés, les uns dans les « prisons ordinaires, les autres sous la garde des grands. On « n'oserait s'informer pourquoi ni depuis quel temps ils y « sont ; on les tient ainsi durant cinq ou six années ; quand ou « les emprisonne, c'est par l'ordre du roi... »
Voilà bien quelque chose de la Bastille -, les mystères d'État de Ceylan se rapprochent un peu de ceux de la rue Saint-Antoine; mais observez cependant qu'il n'y est pas question de ces cachots spécialement destinés à ensevelir les infortunés sur le crime ou la catastrophe desquels le silence est si impérieusement prescrit. Ils sont déposés dans les prisons ordinaires ou confiés à la garde des grands.
Dans le premier cas ils n'essuient donc qu'un malheur commun à tous les accusés; dans le second, ils doivent trouver dans ces Chartres privées, quoique royales, des soulagements de toute espèce. On ne peut pas supposer que toute la noblesse de Columbo ou de Candi prenne le cœur d'un gouverneur de la Bastille, parce qu'un despostc eu exige d'elle passagèremcnl;
SUIl LA RASTILLE. 55
les fonctions. Il est évident cVailleurs qu'ancim do ces gentilshommes basanés ne peut avoir chez lui ni ces fenêtres et ces cheminées à dentellc.de fer, ni ces murs de trente pieds d'épaisseur, ni ces cabinets qui sont une prison dans une prison, et qui varient à chaque instant les douleurs comme l'ignominie.
L'Asie entière est donc évidemment exempte de cette peste, qui consume chez nous tant de citoyens.
En Amérique, il y a bien d'autres sortes d'oppressions, et en Afrique aussi; mais on n'y connaît pas celle-là. Les Indiens, dans le nouveau inonde, sont écrasés par des maîtres impitoyables, qui sont eux-mêmes avilis par la superstition ; une partie des côtes de l'Afrique est soumise à un gouvernement arbitraire, qui n'a que les abus et les dangers de celui qui règne en Asie. Le reste n'est guère dévasté que par notre commerce; ■ce sont des marchands d'Europe qui portent des chaînes aux habitants de Congo ou de.Tuida, et non leurs princes qui les en accablent; on les vend, on les dévoue à une vie active; mois aucun ministre n'a le droit de les condamner pour son bon plaisir aune inaction meurtrière; certainement ils sont trèsmalheureux dans les cases des Antilles, mais c'est d'un autre malheur, et d'un malheur qui admet des adoucissements, des consolations. Ils ont leurs femmes, leurs enfants; l'exactitude i\ remplir leurs devoirs peut les sauver du fouet des commandeurs; mais elle ne sauve personne d'une lettre de-cachet el (du régime qui s'ensuit.
C'est donc dans l'Europe seule qu'on peut redouter ces terribles fléaux ; et encore dans quelles parties de l'Europe sont-ils à craindre? Ce n'est pas, comme on le sait, dans toute ja Grande-Bretagne. Une détention arbitraire,y serait un crime de lèserpeuple, presque aussi rigoureusement poursuivi qu'un de lèse-majesté; et j'ai rendu ci-dessus hommage, à la vérité non moins connue, que, dans les détentions même que des intérêts supérieurs et des ordres relatifs au service public autorisaient, l'accusé, le prisonnier, même coupable, ne perdait aucun des droits de l'innocence, ni aucune de ses resïiources.
Eu Allemagne les princes sont en général assez despotiques, dans le sens que l'usage ordinaire altaciie à ce mot, c'est-à-dire qu'aucune barrière effective ne gêne ni l'emploi ni l'abus de leur pouvoir. Cependant ils n'ont ni Bastille ni équivalent. Rien ne les empêcberait de se donner cet amusement ; mais soit que l'idée n'en vienne qu'aux ministres des grands États, soit que le recours à l'empereur ou aux tribunaux existants, et la crainte de donner trop d'influence à ces épouvantails, qui ne manqueraient pas l'occasion de se signaler s'ils la trouvaient, contiennent les propriétaires de ces grands fiefs; soit que le peuple encore docile , patient , et en général peu instruit, comme peu passionné, obéisse assez sans qu'on l'assujettisse à ce joug, il me semble qu'il n'existe de Bastille, depuis le Rbin jusqu'à l'Oder, que Spandaw.
Mais, 1° Spandaw existe dans une monnrcbie toute militaire:, ce colosse, né de nos jours, et parvenu par la force à un développement aussi étonnant que rapide, doit conserver dans sa constitution quelque chose de son origine; 2° c'est même aux militaires que la Bastille brandebourgeoise est spécialement destinée. Il est très-rare que les citadins en partagent le funeste honneur; et des soldats,, qui ne reconnaissent d'autres truchements que la baïonnette et le canon, pourraient-ils se plaindre qu'on leur parlât quelquefois avec des lettres de cachet?
En Danemark , depuis l'abominable Christiern , je ne vois pas que les rois ni leurs ministres aient eu la tentation d'en décocher, ni que le Jutland ou la Fionie gémissent sous des masses aussi peu utiles, aussi n)eurtrières que la Bastille. En Suède, aucun roi n'a souillé son règne par l'ordre d'en construire ou d'en faire usage.
Enfin en Russie, celui de tous les pays du monde où les anciennes mœurs auraient été le plus compatibles avec la bastillerie et ses dépendances, elles ont consacre précisément des usages contraires. Les lettres de cachet y sont ddus toutes leur vigueur ; mais les suites en sont toutes différentes : c'est une province entière qui est devenue une prison d'État. Eu
France, un des tourments des captifs, c'est la petitesse de leur cachot ; en Sibérie, ils ne gémissent que de son immensité. Les uns sont ensevelis dans de vrais tombeaux, les autres sont perdus dans de vastes déserts. Quelque infortunés que soient ceux-ci, il est évident qu'ils sont cependant moins à plaindre : ils ont des distractions et des dédommagements; leurs familles les suivent, les accompagnent ; si leurs cœurs sont déchirés souvent, en se rappelant les uns aux autres ce qu'ils ont perdu , ils peuvent se consoler en s'occupent de ce qui leur reste. Au moins ils pleurent ensemble, et les seules larmes vraiment amères sont celles qui se versent dans la solitude.
D'ailleurs l'activité de la vie qu'ils sont forcés de mener les préserve de l'ennui, du tourment de se reporter sans cesse sur le passé, de trembler d'avance de ce que prépare l'avenir. Ils sont bien malheureux sans donte ; mais ils ne croiraient pas l'être, s'ils connaissaient la Sibérie française.
En Espagne, il y a, je crois, deux ou trois tours mises aussi par le ministère au nombre des ressorts du gouvernement et des besoins de l'État; mais elles sont peu remplies, parce qu'elles ont eu jusqu'ici pour rivales les prisons de l'inquisilion. Un peuple qui porte ce dernier joug, et le porte paisiblement, ne peut entrer comme terme de comparaison dans aucun calcul de politique, relativement au premier.
En Italie, comme en Allemagne, ce dernier est très-peu connu. A Rome et à Venise il existe cependant des indices d'un pouvoir redoutable et d'un bastillage très -caractérisé. Il existe dans Tune un château et dans l'autre un tribunal, qui sont également des outrages à la justice, et des armes toujours prêtes pour le despotisme. Cependant la multitude d'étrangers qui ne cessent de traverser ces contrées célèbres, prouve que l'usage en est moins fréquent que l'apareil n'en est terrible. Quand un Anglais, un Hambourgeois s'embarquent pour aller à Rome , entendre des oratorio et admirer Saint-Pierre , ou danser en masque à Venise, leur famille ne les conjure pas en tremblant de se garder de l'ancien château d'Adrien ou de
rinquisition d'État; et il n'y a point d'étranger annonçant qu'il va eu France, à qui l'on ne dise de se défier do la Bastille.
Si dans les relations de ces voyages qu'une effervescence passagère a tant multipliés ces dernières années, nous lisions qu'aux terres australes , dans quelques-unes des îles que la nature semblaity avoir cachées au reste du monde, il existe une nation légère, douce, frivole même par essence , dont le gouvernement n'est point sanguinaire ; où les affaires les plus sérieuses prennent toujours une tournure plaisante; et dans la capitale de laquelle cependant on conserve avec soin un abîme où tous les citoyens sans exception peuvent être à chaque instant précipités; où en effet on en précipite journellement quelques-uns, sur des ordres dont il n'est possible ni d'éviter le coup, ni d'espérer l'examen, ni souvent de pénétrer le motif ou le prétexte (1) :
(I) Les registres trouvés à la Bastille, et dont nous avons parlé dans l'Introduction, n'indiquent souvent en effet, pour causes d'emprisonnement, que des prétextes vagues ou de simples soupçons : on en peut juger par les notes suivantes :
« La nommée Besnoit, dite d'Arnouville, femme méchante qui avait « tenu des propos. »
;( Philippe Molard, fou mélancolique. »
« Jean Blondeau-Hermite , tenu pour suspect. »
« L'abbé Dubois, homme très-méchant et chicaneur. »
« Le chevalier de Witteronge , Anglais, faussement accusé de crime « contre l'État par le marquis de Rosen, à qui il avait prêté de l'ar- « gent. »
« Mon cousin le duc de l'Espare et son gentilhomme, par correction « pour traits de jeunesse. »
« François Brindojong, chapelain de Mauregard, pour mauvais discours « contre l'Ktat. »
« Dom Jean Tiron ou Tirou, religieux bénédictin et prieur de Meulan, « tenu pour suspect ; grand écrivain contre le roi, l'État, la religion et les <■■ jésuites; remis lors de sa sortie au père de Sainte-Marthe, religieux bé- « nédictin du faubourg Saint-Germain a Paris. >;
« Le sieur Courtin, de îN'anteuil, par correction pour dissipation de ses « biens. »
« Le nommé Jean Laby et le nommé Dotin, accusés de mauvais propos ;
Que l'infortuné ainsi évanoui se trouve alors séparé du monde entier; plus éloigné de ses parents, de ses amis, et surtout delà justice, que s'il était transféré dans une autre planète; que ses réclamations sont étouffées sans ressources, ou du moins n'ont qu'un seul canal pour se produire au dehors, et c'est précisément celui qui est toujours intéressé à les supprimer, en raison de ce que leur motif, c'est-à-dire l'oppression qui les nécessite, est plus grave et plus palpable;
Qu'il est abandonné , au moins très-longtemps, sans livres, sans papier, sans communication avec qui que ce soit, au tourment d'ignorer ce qui se passe au dehors, ce que deviennent sa famille, sa fortune, son honneur^ et de quoi on l'a
« on n'en a pas eu la preuve : ils sont restés environ six mois à la Basil tille. »
« Le sieur Heudes, prélre du diocèse de Rouen, soupçonné d'avoir « commerce avec les femmes, exilé, lors de sa sortie, aux Sables-d'Olonne, « dans un couvent de cordeliers. »
« Rutland. Il voulait se donner au diable. »
« François Davaut, accusé d'être quiétiste. »
« Jean Galemberl, gendarme de la f^îarde, grand voyageur, suspect, « d'intelligence avec les ennemis de l'État : relégué en Languedoc, son « pays. M
« Le sieur Antoine Terrasson, scmpronné de vouloir porter chez l'é- « tranger les dessins de la manufacture de Lyon ; mort à la Baslille après « douze ans de détention. Il mangeait tous les jours à la table du gou- « verneur. »
« Le sieur Pinaull, avocat, intendant de madame la comtesse de Mor- « nay ; Marguerite Pinault, Louise Pinault, ses sœurs : tous enfants du « sieur Pinault, avocat au conseil. On les avait trouvées chargées de li- « vres prohibés, qu'elles avaient cachés sous leurs jupes, lesquels ils « entraient dans Paris. Ils furent arrêtés à la barrière. La vraie cause « de leur détention, c'est qu'ils étaient soupçonnés de jansénisme. »
« Le sieur Vincent, très-suspect, intrigant à la cour et à la ville. »
« Maurice-Jeanne Le Lièvre. Cette femme était sujette à l'épilepsie. « Ayant malheureusement été prise de son accès dans la rue, on la crut « convulsionnaire et on l'arrêta. »
'< François Forcassy, Italien, qui dupait les seigneurs de la cour on « leur donnant des remèdes pour rajeunir. Il a été conduit au Fort-IÉ- « vèque, après douze ans de séjour à la Bastille. » Bastille dévoilée, r* livraison. {ISole des nouv. édit.)
accusé, et de quoi on raccusera, et quel sort on lui réserve, tourment dont une solitude sans aucune espèce de distraction rend à chaque minute les aiguillons plus vifs et la sensation plus profonde ;
Qu'il n'a d'autre caution de la sûreté de sa vie que la délicatesse de ses gardiens, gardiens qui, malgré le sigrie d'honneur attaché à leur vêtement, étant capables, pour de l'argent, de s'avilir jusqu'à se rendre, sur un ordre arbitraire, de lâches satellites, ne répugneraient pas sans doute à se charger d'un ministère plus lâche encore et plus barbare, si on l'exigeait d'eux au même titre; qu'ainsi il peut très-raisonnablement voir la mort dans chaque aliment qu'on lui sert ; qu'à chaque fois qu'on ouvre sa porte , le cri lugubre des verroux qui la chargent peut lui paraître le précurseur d'un arrêt de mort, et le signal de l'arrivée des muets destinés à l'exécuter; sans que le sentiment de son innocence ou l'équité du prince soient pour lui un motif de tranquillité, puisque la première surprise faite à celle-ci peut être suivie d'une seconde ; puisqu'on a sur sa vie le même droit que sur sa liberté ; puisque les mêmes mains qui se prêtent à l'assassiner moralement raille fois par jour en vertu d'une lettre de cachet., ne se refuseraient pas sans doute à le tuer physiquement une fois, d'après la même autorisation ; et que dans un lieu où tout est douleur et mystère, il n'y a pas d'attentats qui ne puissent être commis et cachés avec la même facilité ;
Que s'il conserve sa santé elle n'est qu'un supplice de plus, parce que sa sensibilité est plus vive, et ses privations plus douloureuses. Si elle succombe, comme il arrive presque toujours, le régime de la maison, qui ne change point, le livre sans secours, sans consolation, à l'idée horrible qu'il ne peut échapper ; que sa cendre sera privée des derniers tributs payés par la tendresse aux objets qu'elle a perdus; que sa fin sera peut-être ignorée ; que sa femme , ses enfants abusés , feront encore des vœux et des efforts pour sa délivrance, longtemps après que le tombeau où il a été enseveli vivant ne conservera plus (fiie ses ossements décharnés;
Si un pareil tnhleau se trouvait dans les Voyages de Cook ou de l'amiral Anson, quelle impression produirait-il? JNe prendrions-nous pas le peintre pour un imposteur ; ou bien, en nous applaudissant de vivre dans des contrées eAem.pî(s d'une pareille servitude, ne concevrions-nous pas un mépris mêlé d'horreur pour un gouvernement si barbare et une nation si avilie?
Hélas ! c'est celui de la Bastille, et qu'il est encore au-dessous de la vérité ! Qu'il est loin de rendre ces tortures de l'âme, ces convulsions prolongées, cette agonie perpétuelle qui éternise les douleurs de la mort sans jamais en amemer le repos ; enfin tout ce que les geôliers de la Bastille peuvent faire souffrir, et ce que personne ne peut peindre!
I.e premier article de leur code , c'est le mystère impénétrable qui enveloppe toutes leurs opérations, mystère qui s'étend jusqu'à laisser du doute non-seulement sur la résidence^ mais sur la vie de l'homme disparu entre leurs mains ; mystère qui ne se borne pas à interdire sans exception tout accès auprès de lui aux nouvelles qui pourraient ou le consoler ou le distraire, mais qui empêche également qu'on ne puisse vérifier où il est, ni même s'il est encore.
L'homme qu'un officier de la Bastille voit et augarie tous les jours, il soutient sans rougir, quand on lui en parle dans le monde , qu'il ne l'a jamais ni vu ni connu. Quand mes vrais amis sollicitaient, auprès du ministre chargé du département de ces oubliettes , la permission de me voir, il répondait comme un homme étonné même qu'on pût me croire à la Bastille. Le gouverneur a souvent juré à plusieurs d'entre eux, sur son honneur etfoi de gentilhomme, que je n'y étais plus, que je n'y avais pas été huit jours; car le scandale de ma détention, ie soin que l'on avait eu de l'opérer en plein jour et' en pleine rue, ne lui permettait pas de soutenir, comme il l'aurait fait sans cela, que je n'y étais jamais entré.
Un laquais ment de même à la porte de son maître quand il en a reçu l'ordre ; mais ce n'est que pour écarter des visites
C2 jMÉMOIKES
importunes : ses laussetés ont un but utile ou unelTet ogivable; ii ne les appuie point par un air pénétré ni par des serments ; et cependant cet emploi l'avilit. Appréciez donc celui d'un ministre et d'un gouverneur de la Bastille, qui ne trompent que pour tourmenter, et dont les mensonges ne produisent que des douleurs.
J'ose le demander, quel est l'objet de cette incertitude affectée oiion laisse un public entier, des amis, une famille, sur l'existence physique de l'homme qu'on leur a ravi ? Ce ne peut pas être de faciliter les moyens de le convaincre, et d'assurer son châtiment; car, 1" cette clandestinité n'ajoute rien à ceux que Ton a d'ailleurs, soit pour mstruire son procès, soit pour consommer sa punition, s'il y en a une de prononcée; 2^ mon exemple prouve que la Bastille recèle souvent des hommes à qui non-seulement on ne veut pas faire de procès, mais à qui l'on n'en peut pas faire ; et ce sont précisément ceux-là sur le sort de qui l'on affecte d'épaissir le plus le nuage. Dans quel dessein, je le répète?
Le régime de ce château étant expressément institué pour déchirer les âmes, pour rendie la vie dure, comme me l'a dit naïvement une fois un des questionnaires à croix de Saint- Louis^ qui ne frémissent pas de ces fonctions, je conçois que Tisolement absolu, l'ignorance sans exception oii l'on tient un prisonnier de ce que l'on a fait, de ce que l'on fait, de ce que l'on fera pour ou contre lui, est un moyen parfaitement convenable au but que l'on se propose; rien n'est mieux imaginé pour faire passer un homme par toutes les gradations du désespoir, surtout s'il a le malheur d'avoir une de ces âmes fières et actives, que le sentiment de l'injustice révolte, pour qui l'occupation est un besoin et l'attente un supplice. Mais pourquoi faut-il associer à ses tourments ses parents , ses. amis, que l'on feint de ne pas vouloir associer à se.'i infortunes?
Au moins quand il y a un procès établi, on connaît la nature de l'accusation; on sait jusqu'oii elle doit s'étendre; on smt les progrès de la procédure ; on ne perd point la victime de vue
jusqu'au sacrifice, ou jusqu'au triomphe : l'inquiétude a des bornes, et la douleur des consolations- Mais ici, tandis que l'infortuné, soustrait à tous les yeux, accuse ses amis, sa famille de l'oublier, ils tremblent qu'on ne leur fasse un crime de se souvenir de lui : sa captivité dépendant d'un caprice, ses fers pouvant ou tomber à chaque moment ou se perpétuer sans fin, chaque jour est pour ceux qui espèrent de le recevoir, comme pour lui, une période complète où ils épuisent.toutes les angoisses de l'attente et toutes les horreurs de la privation. Le matin on pleure du souvenir de ce que l'on a déj<à souffert , et le soir par la certitude d'avoir encore à souffrir, sans qu'il soit possible même d'entrevoir une fin à ces supplices ; ou si l'imagination essaye de s'en fixer une, ce n'est que pour se préparer de nouveaux déchirements. Dans les vues de l'instituteur primitif du régime de la Bastille, celte effroyable politique avait un objet : c'était de se défaire, sans bruit et sans éclat, des hommes pour l'assassinat de qui le bourreau lui aurait refusé son ministère. Quand il avait proscrit un innocent , car on ne proscrit que ceux-là , les coupables on les juge ; quand il avait proscrit un innocent, il voulait qu'on ignorât l'époque de sa mort, afin de ne la lixer qu'au moment précis qui convenait à ses intérêts ou a sa vengeance.
Mais Louis XYI n'est pas Louis XI : l'un est aussi humain que l'autre était barbare ; l'un respecte autant la justice et les lois , il en recommande aussi soigneusement l'observation que l'autre se plaisait à les faire violer et à donner l'exemple de l'infraction. Comment donc conserve-t-on , sous l'humanité de Louis XVI , le régime inventé par la tyrannie de Louis XI ? Comment, sons le prince à qui l'équité est chère et le sang des hommes précieux , les sujets sont-ils exposés aux mêmes catastrophes que sous celui pour qui les exécutions étaient un spectacle délicieux , qui appelait le bourreau son compère, et ne marchait jamais que sous l'escorte d'un satellite , son compère aussi , mais p'us féroce , plus sanguinaire que tous les bourreaux ensemble?
Encore, si c'était la gravité des délits ou l'espèce des personnes qui déterminassent cet étrange et périlleux incognito ; si l'on ne couvrait de'ce voile funèbre que des hommes dévoués par l'énormité de leurs forfaits à un supplice prochain , ou des intrigants que leur naissance , ou leurs richesses , ou leurs relations rendissent redoutables, on aurait au moins une excuse ou un prétexte (1).
Mais la Bastille , comme la mort, égalise tous ceux qu'elle engloutit : le sacrilège qui a médité la ruine de sa patrie , et l'homme courageux qui n'est coupable que d'en avoir défendu les droits avec trop d'ardeur; et le lâche qui a trafiqué des secrets de l'État, et celui qui a dit aux ministres des vérités utiles , mais contraires à leurs intérêts ; et celui qu'on enchaîne de peur qu'il ne déshonore sa famille par des crimes, et celui dont on ne redoute que les talents , sont tous plongés dans les mêmes ténèbres (2).
(Il \.!\ Bastille a renfermé des fripons fort adroits, d'habiles intrigants, d'audacieux aventuriers, et de grands scélérats. Les traits de leur caractère ou de leur conduite, les ruses qu'ils ont employées, les crimes qu'ils ont commis, les circonstances de leur captivité et quelquefois de leur lin traaiqne, offrent cette espèce d'intérêt qu'on cherche dans les séances ((es tribunaux, ou dans la lecture des causes célèbres. Nous avons rassemblé dans les Eclaircissements, p. 99, sur quelques-uns des prisonniers (|uj ont habité la Bastille, des détails qui satisferont ce genre de curiosité.
{ISole des nouv. édit.)
(-2) Cela n'est pas tout à fait exact. On verra plus bas en laveur de qui, et dans quels cas ces ténèbres s'éclaircissent. Ainsi, je ne prétends pas qu'il n'y ait jamais d'exception ; je parle du régime général, Aq en (lue-j'ai éprouvé personnellement, de ce que l'on m'a dit sans cesse être le costume habituel et l'ordre commun de la maison. On sent bien que c"est surtout à l'innocence qu'il doit être funeste. Dans des rigueurs dont le caprice dispose, il n'y a que la protection qui puisse procurer des d/spenses [*) ; or, dès qu'un homme innocent est à la Bastille, il est bien clair
(*) En 1761 le comte de H , chambel!;ip de rimpéralrlce-reine de Hongrie, fut
conduit à la Bastille. U était accusé tic tentatives d'empoisonnement sur un banquier français dont il aimait la femme. Par des considérations particulières, cette femme ne fut point arrêtée. Parmi les pièces conservées à la Bastille, et relatives a cette affaire, se trouvait un bilicl dans lequel M. de Saint-Florentin s'exprimait ainsi en écrivant à M. de Sartines : Si vous pouvez éviter de faire arrêter la
Et qu'on y songe bien : elles sont doubles; elles em|5êdient de voir comme d'être vu ; non-seulement elles ôtent au prisonnier la connaissance de ce qui peut l'intéresser personnellement, la faculté de régler ses propres affaires; de prévenir, par des arrangements définitifs ou provisoires, sa ruine et celle quelquefois de ses correspondants, celle surtout d'éclairer ses protecteurs, de désarmer ses ennemis; enfin, tout ce qui pourrait l'occuper utilement : mais elles lui dérobent jusqu'à l'aspect des affaires publiques qui pourraient le distraire. Devenu étranger à l'univers entier, on ne lui permet pas même de s'informer de ce qui s'y passe- (1). Il y a peut-être
ou qu'il n'a pas de protecteur, ou que ses protecteurs sont moins puissants que ses ennemis. C'est donc surtout pour lui qu'est préparé l'aborainabla régime dont il est ici question. L.
(I) Ce que dit ici Linguet est trop général. Tout accès n'était pas interdit auprès des prisonniers renfermés à la Bastille. On peut voir, par un passage des Mémoires de La Porte que de son temps on y recevait des visites. Elles devinrent beaucoup plus rares, il est vrai, sous le régne île Louis XV. Deux lettres extraites delà lîastUle dévoilée, et placées dans les Éclaircissements, p. 105, font connaître à quelles conditions on obtenait alors la permission de voir des prisonniers, et quelle surveillance on exerçait sur ce point. Nous citerons, quant à nous, une lettre originale que nous avons en ce moment sous les yeux. Elle prouve à la fols et la liberté dont jouissaient quelques personnes de visiter les prisonniers à la Bastille, et les peines sévères dont aurait été staiviela moindre indiscrétion sur les affaires publiques. Cette lettre fut écrite au gouverneur de la Bastille, parle lieutenant de police, à l'époque du crime tenté contre la personne de Louis XV.
« Pour ne point rappeler, monsieur, dans toutes les lettres de permis- « sion de parier aux prisonniers, le souvenir de l'attentat affreux commis « sur le roi, celle-ci est écrite une fois pour toutes, pour vous prier de « recommander à M.M. les officiers de la Bastille d'enjoindre à tous ceux « et celles qui auront permission de voir les prisonniers, de ne leur parler, « en façon quelconcjue, de cet horrible événement, sous peine de rester « sur-le-champ prisonnier au château. Je suis, etc. Signé Beuvkh. ><
[Note des nouv. édit.)
femme du banquier, vovs ferez bien, roiis savez qu'il y a ici des gens qui s'u intéressent. » iVew. hist. sur la Bastille, tome If, pnge 29*..
( Note des nouv. eilit |
G6 M li MOIRES
dans des cachots toi homme qui fatigue journellement doses prières Louis XV et le duc de La VriJh'ère : ii se croit, encore encliaîné par eux ; il est sans cesse à genoux devant ces deux fantômes dont il n'existe plus que la mémoire ; et les oificiers du lieu, témoins de son erreur, ont la stupide délicatesse ou le scrupule barbare de ne pas l'en tirer (1).
De cette ignorance active et passive, il résulte des effets infiniment funestes pour l'infortuné ainsi abusé. S'il n'a été sacrifié, par exemple, qu'à la vengeance personnelle d'un homme en place, il n'est point soulagé par la chute même' de ce colosse dont la prospérité l'a écrasé. Il ne peut pas s'en prévaloir par lui-même, puisqu'il n'en est pas instruit. S'il n'a pas des amis ardents, si sa famille est timide, ou obscure, ou indifférente, ou éloignée, l'oppression reste la même, quoique l'oppresseur soit évanoui. Le successeur songe bien plutôt à user de la même ressource qu'à redresser les torts qu'elle a produits. Le prisonnier reste à la Bastille , non pas parce qu'on désire qu'il y soit, mais parce qu'il y est , parce qu'on l'oublie, parce que les bureaux ne sont pas sollicités; et que rien n'égale la difficulté de sortir de ce puits meurtrier, si ce n'est la facilité d'y tomber.
Le prélude , quand on leur amène une proie nouvelle , c'est
(1) La prise de la Bastille . six ans après la publication de ces !\Iém()ires, offril dmix exemples reraarquaiMes de cette ignorance profonde dans laquelle on reîcnaif les détenus,
« Un pri-onnier. dit P.effroy de Resny ( Flisloire de France pendant trois '< mois; Paris, I7S0, paiie 83), au moment où l'on vint le déS'igpr de ses « fers, demanda si Louia Xr vivait encore ^ et comment il se portait. — « Non, lui répondit-on; non, Louis XV ne \it plus, il est mort depuis « (piinze ans; mais Henri IV est ressuscité, et c'est lui qui règne au- « jourd'hui sous le nom de Louis XVI. »
Un autre prisonnier, Tavernier, dont nous aurons plus lard occasion de parler, et qui avait été renfermé trente ans à la Bastille, élait loin de prévoir, au 14 juillet, la cause des décharges de mou.squelerieet de canon qu'il entendait. « Lorsque se.s libérateurs couverts de sueur, de pous- « siere et de gloire, dit la Bastille dévoilée, 1" liv., page I2[, entrèrent « dans son caeijot pour Je délivrer, il les prit pour des assassins et se « ibU en devoir de leur résisler. » ( ISotc des noiiv. cdit. )
la fouille. Leur prise de possession de la personne d'un prisonnier, leur manière de constater la propriété infernale dans lr> quelle il va être compris, c'est de le dépouiller de toutes les siennes. Il est aussi surpris qu'effrayé de se trouver livré aux recherches, aux tâtonnements de quatre hommes dont l'apparence semble démentir les fonctions et ne les rend que plus honteuses ; de quatre hommes décorés d'un uniforme qui autorise à en attendre des égards, et d'un signe d'honneur qui suppose, il faut répéter, un service sans tache (1).
Ils lui enlèvent son argent , de peur qu'il ne s'en serve pour corrompre quelqu'un d'entre eux ; ses bijoux , par la même considération; ses papiers , de peur qu'il n'y trouve une ressource contre l'ennui auquel on veut le dévouer ; ses ciseaux , couteaux , etc., de peur, lui dit-on , qu'il ne se coupe la gorge, ou qu'il n'assassine ses geôliers : car on lui explique froidement le motif de toutes ces soustractions. Après cette cérémonie qui est longue, souvent coupée par des plaisanteries et des gloses sur chaque pièce comprise dans l'inventaire , on vous entraîne
(I) On doit croire que Linguet, dans ces dernières lignes, se laisse enfrainer, par le rossenliment des maux qu'il a souflerls, plus loin que la vérité. Il n'est pas probable qu'on ait fait à son égard exception aux rè- Slemenls ; or le règlement dont l'original a élé trouvé à la Bastille, est ansi conçu à rarlicle iîUiluIé : Réception d'un prisonnier : « Quand il ar- '< rive un prisonnier, et (ju'il est dans la chambre du château, on lui '< fait mettre sur la table tout ce qu'il a dans ses poches; on les lui fait « retourner jusqu'aux goussets de sa culotte : si c'est un vaioien dont << cnaméliancc ajuste titre, le /;o?V6'-6'/<'/s- cherche autour de lui s'il n'a « rien décoché; après quoi Ton fait l'entrée du prisonnier où l'on fait « état des papiers qui se trouvent sur lui, etc., etc. » La Bustille dévoilée^ 2'^ livraison, page ?,\, en citant celte disposition du règlement, en remar- (|uanl qu'on ne fouillait que les vauriens, ajoute : « Qu'ainsi l'on peut i« douter tie ce (|ui est dans /<'.s- Mémoires imprimés, que quatieoflicicrs, .« ayant la cr»)ix :lr> Sainî-Louis, font ces recherches et tâtonnements, v
Voyez d'ailleurs la noie suivante; voyez encore dans les Éclaircissements un j;)assage de Mirabeau sur la réception des prisonniers e!tvoyés au château de Vincennes.il y accuse aussi M. de Rougemonf, gouverneur du Donjon et chevalier de Saint-Louis, d'aider les porte-clefs dans \ii fotiif-le des détenus. ( IVote flrs nouv. «-dit. )
vers la loge qui vous est destinée dans cette ménagerie (1).
Elles sont toutes pratiquées dans des tours dont les murs ont au moins, comme je l'ai dit, douze pieds d'épaisseur, et dans le bas trente et quarante. Chacune a un seul soupirail pratiqué dans le mur, mais traversé par trois grilles de fer, l'une en dedans, l'autre au milieu de la m.uraille, la troisième en dehors. Les barreaux sont croisés ; ils ont un pouce carré d'épaisseur; et, par un raffinement qui prouve la supériorité du génie des inventeurs , la partie solide de chacune de ces étranges mailles répond juste au vide d'une autre, ce qui laisse à peine à la vue un passage de deux pouces, quoique les mailles en aient à peu près quatre de large.
Autrefois , chacun de ses caveaux avait trois ou quatre ouvertures, toutes petites il est vrai, toutes décorées des mêmes réseaux ; mais enfin cette multiplicité de lucarnes ai-
(I) Le général Dumouriez fat conduit à la Bastille en 1773, pour avoir ol)éi à Louis XV a l'insu du duc d'Aiguillon son ministre. Avec ce ton vif et cavalier qui rend la lecture de ses Mémoires fort piquante, il décrit en ces termes l'instant de sa réception. Le général, comme on le verra dans ses Mémoires, ne parle jamais de lui qu'à la troisième personne. « Dumouriez, dil-i!, arriva à la Bastille à neuf heures du soir. Il fut reçu « par le major, vieillard pédant et janséniste , qui fe fit Jouitler exacte- « ment, et lui lit prendre son argent, son couteau, et jusqu'à ses boute des de souliers. A ce dernier article, il eut la curiosité d'en demander « la raison. Le major lui dit finement qu'un prisonnier avait eu la malice « de s'étrangler en avalant un ardillon. Après cette belle remarque, ce « major eut l'horrible imprudence de lui laisser ses boucles de jarretiè- « res. Il ne i'en avertit pas, et comme il avait grand faim, il demanda à « souper. On lui dit qu'il était bien tard. Effectivement la visite et l'en- « registrement des effets avaient pris une heure et demie. Il pria le major « de lui envoyer chercher un poulet chez le traiteur voisin. — Un poulet, " lui dit le major; savez-voiis que c''est aujourd'hui vendredi? — Fous « êtes chargé de ma garde, et non pas de ma conscience. Je suis malade, <( car la Bastille est une maladie; ne me refusez pas un poulet. D'Hé- « in^ry (*), qui était présent, convainquit le major, qui envoya chercher « k poulet. » Fie du général Dumouriez^ tome 1®% page 301 , édit. de Hambourg, 1795. ( ISote des nouv. édit. )
(*) Inspecteur de police qui avait amené le général de Hambourg à Paris. Voyez ses Mémoires.
dait à la circulation, etc. Un gouverneur plein d'humanité les a fait boucher; il n'en reste qu'une : dans les plus belles journées, le peu de lumière qu'elle laisse transpirer dans la chambre ne peut servir qu'à en faire niieu.v distinguer l'obscurité.
Ainsi eu hiver ces caves funestes sont des glacières, parce qu'elles sont assez élevées pour que le froid y pénètre; en été ce sont des poêles humides, où l'on étouffe, parce que les murs en sont trop épais pour que la chaleur puisse les sécher.
Il y en aune partie, et la mienne était de ce nombre, qui donnent directement sur le fossé où se dégorge le grand égout de la rue Saiut-Antoine ; de sorte que quand on le nettoie, ou en été dans les jours de chaleur un peu continue, ou après chaque inondation, accident assez commun au printemps et en automne dans ces fossés creusés au-dessous du niveau de la rivière,»! s'en exhale une infection pestilentielle. Une fois engouffrée dans ces boulins que l'on appelle des chambres, eWv ne se dissipe que très-lentement.
C'est dans cette atmosphère qu'un prisonnier respire ; c'est là que , pour ne pas étouffer entièrement , il est obligé de. passer les jours et souvent les nuits, collé contre la grille intérieure, qui récarte, comme je viens de le dire , même du trou taillé enforme de fenêtre par lequel coule jusqu'à lui une ombre de jour et d'air. Ses efforts pour en pomper un peu de nouveau par cette sarbacane étroite, ne servent souvent qu'à épaissir autour de lui la fétidité qui le suffoque.
En hiver, malheur à l'infortuné qui ne peut pas se procurer l'argent nécessaire pour suppléer à ce que l'on distribue de bois au nom du roi. Autrefois il se délivrait sans compte et sans mesure, en raison de la consommation de chacun. On ne chicanait pas des hommes, d'ailleurs privés de tout et réduits à une immobilité si cruelle, sur la quantité de feu qu'ils croyaient nécessaire pour décoaguler leur sang engourdi par l'inaction, ou volatiliser les vapeurs condensées sur leurs murailles. Le prince voulait qu'ils jouissent de ce soulage-
ment ou de cette distraction, sans en restreindre la dépense.
L'intention est sans doute encore la même : les procédés sont changés. Le gouverneur actuel a fixé la consommation de chaque reclus à six bûches, grosses ou petites. On sait qu'à Paris les bûches d'appartement ne sont que la moitié de celles du commerce, parce qu'elles sont sciées par lo milieu : elles n'ont qu'environ dix-huit pouces de longueur. L'économe distributeur a soin de faire choisir dans les chantiers ce qu'il est possible de trouver de plus mince, et, ce qui est aussi incroyable que vrai, de plus mauvais. Il fait prendre, par préférence, les fonds de pikis, les restes de magasins , dépouillés par le temps et l'humidité de tous leurs sels, et abandonnés par celte raisouà bas prix aux ouvriers, tels que les brasseurs, les boulangers, à qui il faut un l'eu plus clair que substantiel. Six de ces allumettes composent la provision de vingt-quatre heures pour un habitant de la Bastille.
On demandera ce qu'ils font quand elle estdisparue : ils font ce que leur conseille en propres termes l'honnête gouverueur : ils souffrent.
Les meubles sont digues du jour qui les éclaire et de l'habitation qu'ils doivent décorer. Il est bon d'avertir d'abord que par son forfait avec le ministère, le gouverneur doit les fournir et les entretenir a ses dépens •. c'est une des très-petites charges attachées à son immense revenu, dont je parlerai bientôt. Il peut s'excuser des incommodités du séjour, parce qu'il ne peut pas changer la situation des lieux; il peut pallier l'odieuse l'ésinerie dont je viens de parler, qu'il exerce sur la consommation du bois, sous le prétexte qu'elle tend à épargner de la dépense au roi ; mais sur l'article des meubles qui ne regardent que lui, et qui lui sont payés, il n'a ni excuses ni palliatifs. Ses épargnes en ce genre sont nécessairement tout à la fois un vol et une cruauté.
Or, deux matelas rongés des vers, un fauteuil de canne dont le siège ne tenait qu'avec des ficelles, une table pliante, une cruche pour l'eau, deux pots de faïence, dont un pour boire.
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ot doux pavés pour soutenir le feu : voilà l'inventaire , du moins des miens. Je n'ai dû qu'à la commisération du porteclefs, après plusieurs mois, une pincette et une pelle de fer. Il ne m'a pas été possible d'obtenir des chenets; et, soit politique, soit inhumanité, ce que le gouverneur ne veut pas fournir, il ne veut pas non plus qu'un prisonnier se le procure à ses propres frais. Ce n'est qu'au bout de huit mois que j'ai pu me faire acheter une théière : pour avoir, avec mon argent, un fauteuil ordinaire et solide , il en a fallu douze, et quinze pour remplacer par de la faïence commune la crasseuse et dégoûtante vaisselle d'étain qui circule seule dans la maison.
L'unique meuble qu'il m'ait été permis de me faire acheter dans les premiers jours, c'est une couverture de laine; en voici l'occasion :
Le mois de septembre est, comme on sait, le temps où les œufs des teignes qui rongent les étoffes de laine se changent en papillons. A l'ouverture de l'antre qui m'était assigné, il s'éleva du lit , non pas nombre, non pas un nuage de ces insectes, mais uiie large et épaisse colonne dont le développement inonda la chambre en un instant, le reculai d'horreur. //o«,6o«, me diten souriant un des introducteurs, vous n'tj aurez pas couché deux nuits qiCii itij en awa plus un seul.
Le soir, le lieutenant de police vint, suivant l'usage, me souhaiter la bien venue. Je montrai une répugnance si violente pour un grabat ainsi peuplé, qu'on voulut bien me laisser parvenir une couverture neuve et me permettre de faire battre les matelas, ie tout à mes dépens. Comme les lits de plume sont interdits à la Bastille, sans doute parce que ces délicatesses ne conviennent pas à des hommes à qui le ministère veut surtout donner des leçons de mortification, j^aurais voulu, au moins tous les trois mois , faire donner à mes misérables matelas celte espèce de rajeunissement. Le gouverneur propriétaire s'y opposait tant qu'il pouvait, quoiqu'il ne dût lui eu rien coûter, mais parce que cette façon, disait-il, les use.
Madame de Staal raconte qu'elle lit tendre dans sa chambre
une tapisserie (1). Dut-elle cette condescendance à sa quolité de favorite d'une grande princesse , ou bien à ce que les mœurs du temps laissaient encore d'humain même de la Bastille, comme le prouvent les autres détails de sa captivité, je ne le sais pas. Ce qui est sûr, c'est que les tolérances do ce genre sont un des abus que la régialarité moderne a retranchés. Mes instances pour obtenir, à mes dépens, ou une toile qui eût aidé à absorber l'humidité des murs en cachant leur teinte lugubre , ou du papier qui eût produit le même effet, eu me procurant de plus la diversion de le coller moi-même , ont été inutiles.
Dans ma chambre , le spectacle de ces murs avait quelque chose d'affreux. Un de mes prédécesseurs, peintre apparemment, ou amateur, et moins exclusivement sevré de tout ce qui pouvait ou nourrir son ame ou occuper ses mains , a obtenu la permission de barbouiller ce séjour à sa manière. C'est un octogone qui a quatre grands côtés et quatre petits. Cha» cun est incrusté d'un tableau très-convenable au lieu : ce sont les détails de la Passion.
Alais soit par goût, soit qu'on n'ait voulu lui passer qu'une couleur assortie au sujet et à l'appartement , il n'a employé que de l'ocre et n'a fait que des camaïeux dont on peut imaginer la nuance. Après l'évaporation des papillons, quand mes yeux se portèrent sur ces panneaux , dont l'obscurité durcissait encore la teinte , où je ne voyais eu gros que des attitudes de douleur, que des appareils de supplices , sans en distinguer le sujet; ce que l'on raconte des oubliettes, ce que l'on sait des san-benitos me revint à l'imagination. Je crus fermement que ces cadres étaient autant d'emblèmes du sort qui m'attendait , et qu'on ne m'avait donné cette chambre que
(1) La citation est exacte. Qui ne sait que madame de Slaaî, née de Launay, est sans contredit l'une des femmes qui ont écrit le plus agréablement dans notre lanj^ue? qui ne sait quelle fut mise à !a Bastille, sous le ré;ienî, à l'occasion de la conspiration dans laquelle madame la duchesse du Maine se trouva compromise? ( ISolc des nouv. cdit.)
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pour m'y préparer. Je fis à Dieu le sacrifice de ma vie. Ames sensibles, appréciez ce moment (I).
Ainsi logés, ainsi meublés, si du moins les captifs conservaient la faculté qu'ils avaient autrefois, celle dont les coupables même ne sont point privés dans les prisons ordinaires que la justice seule dirige , c'est-à-dire celle de converser entre eux, de se voir, de former de ces liaisons que la nécessité excuse dans les autres dépôts, même entre l'homme honnête et celui qui ne l'est pas; mais qui pourraient souvent, à la Bastille, être fondées sur une estime réciproque ; sans oublier leur détresse , ils en auraient plus de force pour la supporter. On voit de certaines liqueurs qui, chacune à part, blessent le goût; eu les mêlant elles acquièrent une saveur moins rebutante : il en est de même de l'infortune. Mais c'est précisément cet amalgame de soupirs que les bastilleurs ont grand soin de prévenir; ce qu'un prisonnier diminuerait de ses amertumes serait autant de retranché sur leurs jouissances. Leur devise est le mot qu'adressait à ses bourreaux Caligula , quand il leur commandait un assassinat : Frappe de façon qu'il se sente mourir,
(n Le général Dumouriez rend aussi compte, dans ses Mémoires, de l'inopression que lui lit éprouver l'aspect de son logeraent. On verra, par ce passage, à quel point des hommes, d'esprits, de caractères et d'états différents, peuvent être différemment affectés par les mêmes objets et la même situation.
« Alors, dit-il, on mena le général Dumouriez dans son appartement. « C'était une grande chambre octogone , d'à peu près quinze pieds en "■ tous sens, et d'au moins vingt-cinq de hauteur, dont l'unique fenêtre « de vingt-deux pieds de haut, s'ouvrant en trois parties, était un cre- •t neau étroit, d'au moins quinze pieds d'épaisseur, avec deux rangs de " forts barreaux de fer. Un vieux lit de serge fort sale et fort mauvais, « une chaise percée, une table de bois, une chaise de paille et une cruche, « en faisaient tout l'ameublement. Un porte-clefs très-grossier et trés- « robuste lui alluma du feu , lui laissa une chandelle et alla lui chercher « a sou,)ir. 11 alla lire, en attendant, toutes les inscriptions qui étaient u sur les murailles. 11 y trouva beaucoup de noms, de sentences, des « prières, et quelques grossièretés qui lui tirent juger que ce triste sc^our « n'avait pas toujours été habité par des gens de bontie compagnie. II « soupa, se coucha et dormit. « ( Tome I*', page .302. )
( I^oic d>:s nortv. édit. )
MÉM. st'n L\ Bastille. 7
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