PIN DB LA TABLE DES CHAPITRES
PRÉFACE
Selon un usage qui tend, chez nous, à devenir général, je réunis en volumes des opuscules publiés, depuis plus de vingt ans, dans différents recueils littéraires ; peut-être dois-je expliquer au lecteur l’esprit de cette nouvelle publication.
Parmi des mémoires, des résumés de leçons faites en public, et surtout parmi des articles de critique fort nombreux, j’ai voulu borner mon choix aux morceaux qui me semblaient soit démontrer quelque fait nouveau, soit exposer quelque thèse générale propre à éveiller la réflexion sur de grandes questions de littérature ou d’histoire. Sauf de rares exceptions, qui seront justifiées en leur lieu, tous les morceaux admis dans ce recueil ont été revus et corrigés avec soin. Le public attend avec raison cette sévérité d’un auteur qui lui demande pour la seconde fois, sur les mômes sujets, son attention bienveillante ; l’auteur lui-même, en se relisant à quelque distance d’une première rédaction, se sent pris de bien des scrupules et disposé à bien des corrections. Malgré cela, les fragments que je réunis aujour-
PRÉFACE
d’hui auront gardé plus ou moins l’empreinte de leur origine , et ils manqueront toujours un peu du caractère d'ensemble et d’unité que je ne pouvais leur donner sans les refondre en un nouveau livre. Ce ne sera pas leur seul défaut, sans doute. J’espère, néanmoins, que dans ces éludes, entreprises en des circonstances trèsdiverses et sous des impressions morales ou des aiguillons de curiosité non moins divers , on reconnaîtra partout un amour sincère de la vérité et le zèle des recherches qui aident à la saisir.
Les souvenirs de l’enseignement et des lectures académiques reparaîtront ici plus d’une fois; je me serais fait un scrupule de les effacer. Ma vie s’est de bonne heure partagée entre l'Université, qui m’accueillit bien jeune dans ses rangs, et l’Académie, qui m’attira bien jeune aussi vers ses concours, où elle m’encourageait en 1839 par une récompense précieuse. Plus que jamais attaché par le devoir et l’affection à ces deux savantes familles, comment fuirais-je l’occasion de leur témoigner une fois de plus ma reconnaissance?
Une notice nécrologique sur M. Boissonade, mon ancien maître et mon prédécesseur à la Faculté des lettres, ouvrait naturellement la première partie de ce recueil, qui sera remplie surtout de discussions littéraires. Quelques pages, résumant un hommage funèbre que je rendis, en 1848, à la mémoire de M. Letronne, convenaient mieux au second volume, où je rassemble des morceaux d histoire et d’épigraphie. Distribuer ainsi, et comme sous deux invocations distinctes, jles matières du
PRÉFACE
présent recueil, ce n’est pas marquer, entre les deux parties dont il se compose, une différence considérable d'intention ou de méthode. En effet, plusieurs morceaux, par leur caractère, appartenaient aussi bien à la première partie qu’à la seconde, et des deux côtés on reconnaîtra, je pense, le même esprit. En général, la pensée qui m’a dirigé dans mes recherches sur l’antiquité , c’est qu’en ces matières toutes les questions sont étroitement unies. La littérature ne doit pas vivre séparée de la philologie et de l’histoire, ou plutôt l’histoire des langues, des institutions et des mœurs, forme le vrai fond sur lequel repose le jugement des œuvres de l’esprit. Réussir dans celte alliance de la science et du goût n’appartient qu’à de rares talents-, mais tout critique sérieux a au moins le droit de la poursuivre.
Il y a là un autre intérêt que celui qui s’attache aux livres d'érudition ou de littérature, l’enseignement public y est intéressé, et, par conséquent, l’éducation même de l’esprit français. Je voudrais sur ce sujet m’expliquer sans détour.
Un préjugé fort commun chez nous et qui contribue, je le crains, au discrédit des études classiques, réduit ces études aux humanités. Les humanités , raotexcellenld’ailleurs,en ce qu’il exprime à merveille cette politesse du cœur et de l’esprit que doit enseignor, que doilentretenir un commerce assidu- avec le plus pur génie de l’antiquité; mais on abuse du motet de la chose quand on y veut réduire toute l’ambition comme tous les devoirs de renseignement qui prépare aux carrières libérales.
PRÉFACE
C’est se former de cet enseignement une idée à la fois trop étroite et trop haute que de lui recommander uniquement l’analyse des auteurs d’élite et de leurs œuvres éminentes. Selon un axiome célèbre, dont notre préjugé s’autorise, le beau n’étant que la splendeur du vrai, les chefs-d'œuvre littéraires contiendraient, à eux seuls, la substance de toute vérité. Ils suffiraient ainsi à l’éducation de l’honnête homme, pourvu qu’une intelligente analyse en fît sortir le suc divin qu’ils recèlent : optimisme ingénieux et séduisant, que dément l’expérience journalière. En effet, sur une classe, fût-elle très-nombreuse, combien peu d’élèves se montrent capables des nobles et délicates jouissances que leur offrent de telles études ! Exceptez un petit nombre de jeunes gens destinés, par leur condition sociale et par une heureuse vocation, à vivre de la vie des belles-lettres, les autres n’atteignent jamais à ces hauteurs où nous voulons les élever. Conçues dans cet esprit, nos leçons les dépassent ; les dépassant, elles les découragent et les exposent à sortir de nos mains mal préparés pour les épreuves qui les attendent dans le monde. Que l'interprétation des chefs-d’œuvre littéraires soit notre principale méthode d’instruction, je le veux toujours; mais qu’elle ne règne pas à l’exclusion d’autres études, c’est ce que l’on peut désirer pour le bien de tous, sans faire tort à la force des uns par trop d’indulgence pour la faiblesse des autres. Il va sans dire que je ne conseille pas de mettre par préférence entre les mains de nos écoliers les auteurs ou les ouvrages que leur médiocrité
PRÉFACE
T ni
rapproche du plus grand nombre des esprits. Mais n’y a-t-il pas, même à propos des grands hommes et des modèles excellents, d’autres leçons à donner que celles d’une littérature dogmatique résumant, en chaque genre, les lois suprêmes du beau? D’abord, la critique trop amie des axiomes court risque d’aboutir souvent à des abstractions stériles. A vouloir dominer de trop haut les accidents de la pratique et les caprices du talent personnel, elle s’expose à quitter le sol même de la réalité. Par exemple, pour songer trop à la tragédie, elle oubliera . un peu l’auteur tragique, ses acteurs, ses spectateurs et son théâtre, le temps et les mœurs dont toutes ces choses dépendent; elle finira par confondre un peu Sophocle et Racine en un vague idéal de perfection. Chercher l’essence des choses est bon, pourvu qu’on le cherche toujours par l’histoire autant que par la théorie. D’ailleurs, ce genre de critique, fût-il même le meilleur du monde, peut laisser place en son voisinage à d’autres idées plus modestes, mais non moins utiles. A côté des hautes vérités du goût, on conçoit un enseignement plus varié, plus vivant encore, si je puis dire, et plus également profitable à tous les esprits. J’entends par là certaines leçons de bou sens et de sagesse que peut tirer des auteurs classiques une étude curieuse sans minutie. S’il y a peu d’hommes à qui il importe d’apprendre le dernier mot de la raison savante en matière de tragédie ou d’épopée , au contraire, il n’y en a pas un, parmi ceux qui prétendent à des carrières libérales, qui ne profite à bien connaître le propre caractère et la constitution des sociétés
PRÉFACE
anciennes dont la nôtre a hérité. Or, cette connaissance, on n’y arrive qu’en lisant et en étudiant une assez grande variété de tex tes originaux ; travail qui est, avant tout, le devoir des maîtres et dont ensuite leur science judicieuse et discrète peut l'aire profiter sans distinction toute la jeunesse réunie dans nos écoles. Mais pour cela il faut d’abord écarter du milieu de nous ces distinctions injustes et mesquines entre l’érudition et les humanités, distinctions qui perpétuent mainte méprise sur le fond des choses, mainte discorde, plus ou moins avouée, entre les professeurs. Dans une éducation bien organisée, tous les enseignements sont solidaires l’un de l’autre, pour la culture de l’esprit et du cœur ; car nul ne sent bien les beautés d’une langue s’il u’en connatt un peu l’histoire, et uon pas seulement la théorie grammaticale ; et nul ne suffit au devoir du grammairien s’il ne voit dans les langues qu’un recueil de mots, de pratiques eide règles abstraites. Par exemple, malgré le génie de Tite-Live, l’éloquence de Caton le Censeur dans les discours artificiels du Conciones, n’aura jamais pour nous toute la vérité qui nous semble si intéressante dans les fragments de ses discours authentiques. Rapprocher ainsi, dans un cours de rhétorique, l’original et le portrait, et, d’autre part, montrer ce que l'annaliste prête de son- propre talent aux orateurs qu’il met en scène, ce qu’il leur enlève de leur gravité native, cela n’est pas faire acte d’érudition curieuse, mais seulement de justice et de bon goût1.
1 II y a bien longtemps déjà ( Journal de l’Instruction publique du 1T
PRÉFACE
Quelquefois même il faut aller plus loin pour comprendre certaines pages des chefs-d’œuvre les mieux autorisés, et pour en tirer la leçon de morale et de goût qu’ils renferment. Le savoir d’un Boeckh ou d’un Letronne en épigraphie grecque est plus utile qu’ou ne croit pour interpréter clairement le discours de Démosthène sur la Couronne , œuvre classique par excellence, qui est ou doit être familière à tous nos rhétoriciens. Les PAilippiques, sans le commentaire, encore trop mutilé, de Plutarque et de Diodore, ne sont guère qu’un lieu commun, éloquent, mais souvent obscur. Le magnifique épisode de la mort de Virginie, dans Tite-Live, est plein d’énigmes pour le lecteur qui ne s’éclaire pas de quelque science du droit romain *. L’histoire des institutions et des mœurs n’est pas ici un luxe seulement honorable, mais un secours nécessaire. Sans être obscure par ellemême, que de commentaires utiles provoque la lettre quarante-septième de Sénèque sur les esclaves ! L’esclavage avec 6es variétés et ses vicissitudes, à travers les siècles de l’antiquité, l’esclavage marquant une des plus notables différences entre les sociétés antiques et les sociétés chrétiennes, est un des faits sur lesquels il importe
janvier I83G) que nous présentions en ce sens quelques observations sur le Conciones classique. L’édition du Conciones donnée par M. Julien Girard, en 1817, a réalisé la plupart des vues que nous proposions puur l'amélioration de ce recueil.
i Voir une étude juridique sur ce morceau, publiée par M. de Caqueray dans le Journa général de l'Instruction publique du 30 avril dernier. Déjà quelques observations sur ce sujet avaient été proposées dans le numéro du 23 avril 18S«.
PRÉFACE
le plus que la conscience de la jeunesse soit largement éclairée. Je voudrais donc que le professeur saisît, et au besoin, cherchât l’occasion de digressions semblables. S’il m’était permis de citer ici mon expérience personnelle, je rappellerais une des pratiques de la Conférence de grammaire à l’Ecole normale : les élèves y reçoivent chaque année, dès le début du cours, l’indication d’un certain nombre de morceaux d’élite dans les auteurs grecs et latins, morceaux dont chacun renferme soit l’expression d'une pensée morale, soit le récit sommaire d’un grand événement, soit le résumé d’une grande institution. Tels sont : le chapitre de Velléius Paterculus sur les colonies romaines; celui de Tite-Live sur les commencements du théâtre à Rome ; ceux de Tacite sur les origines de l’écriture alphabétique, et sur les anciens» monuments du droit romain ; ceux de Cicéron sur les jurisconsultes, sur la situation de Rome ; parmi les Grecs, celui de Thucydide sur les honneurs funèbres rendus aux guerriers morts pour la patrie ; celui d’Isocrate sur les Panégyries ou assemblées générales des Hellènes; celui de Polybe sur la politique des Romains dans les choses de la religion ; la préface du vingtième livre de Diodore sur l’usage des harangues dans les récits historiques, etc. En dehors des beautés ou des«difficultés du texte original, on sent quel intérêt varié, quelle utilité toute pratique peut offrir, dans une classe, l’explication de ces sortes de morceaux. Tous les élèves sont capables de profiter à de telles études, tous sont capables de s’y prêter avec zèle. Si ce n’est pas là l’éducation du talent,
PRÉFACE
xvn
c’est celle du bon sens*, qu’il importe de perfectionner à l’égal des facultés les plus brillantes.
A cet égard, l’opinion assez commune qui trouve que nos études classiques donnent trop, d’importance aux exercices purement littéraires, ne me paraît pas sans quelque fondement. Soyons justes envers la société contemporaine. Souvent en proie à de redoutables agitations, elle a le souvenir des maux passés et l’instinct des périls qu’il faudrait prévenir. Croyant voir que les honnêtes législateurs de 89 devaient une partie de leurs illusions politiques au culte de l'antiquité mal comprise, notre société craint les méprises d’une admiration peu intelligente pour certains héros d’autrefois. Elle sent que les hommes qui la dirigent ne peuvent se donner tout entiers aux pures jouissances de l’art; elle réclame, dans l’instruction libérale, une part plus large pour les notions qui forment les esprits au maniement de ses affaires et à l’intelligence de ses intérêts. En cela je ne puis la trouver exigeante, et je m’associe plutôt à sa juste sollicitude. Mais pour satisfaire à cette sollicitude, je ne crois pas qu’il soit besoin de briser nos cadres et de réformer officiellement nos programmes. Il suffit de propager sans cesse , par l’exemple et le conseil , dans l’esprit des maîtres une euriosité que je dirais plus généreuse, un sentiment plus juste de nos devoirs envers les jeunes générations. Les moyens ne manquent pas pour mieux associer aux lettres et à la grammaire la connaissance
1 Voir, dans la Logique de Port-Royal, les premières pages du Premier discours.
PBÈPACS.
de l’antiquité; mais pour trouver ces moyens, il faut d’abord ne pas désespérer de l’alliance entre des choses moins diverses qu’elles ne semblent; il faut surtout ne pas considérer eette alliance comme l’étroit privilège de la science académique et comme une chimère d'innovation dangereuse pour la discipline de nos écoles. L’esprit académique et l’esprit universitaire sont choses différentes, mais non opposées. Au fond, et sauf l’opportunité de certaines applications, la science qui s’élargit et se démontre par le patient travail de quelques-uns n’est pas autre que celle qui s’enseigne pour le profit de tous. Où en seraient, je le demande, les académies si elles ne travaillaient que pour elles-mêmes et si elles ne voyaient pas se répandre autour d’elles les fruits de leur activité savante? J’ajoute, où en seraient-elles sans les auxiliaires que leur amènent du dehors l’émulation et les concours1?
En vérité, l’esprit d’innovation me semble trop suspect parmi nous, et nous croyons trop volontiers à une tradition universitaire qui, depuis des siècles, résumerait en elle toutes les sages méthodes de l’enseignement. A regarder de près, rien de moins vrai que celte prétendue tradition. Ouvres seulement le livre de Roi lin et vous mesurerez toute la distance qui nous sépare de cette Université du vieux temps, dont nous nous croyons les fidèles continuateurs. Rollin trouve l’étude du grec presque abandonnée dans les collèges ; il innove en faisant effort
* Le public remarque depuis longtemps combien l’Université compte, chaque année, de lauréats dans les concours académiques.
PRÉFACE
pour la rétablir : mais il songe à peine à l’enseignement des lettres françaises. Il essaye de mêler l’histoire ancienne à l’explication des chefs-d’œuvre littéraires de l’antiquité. Dans la rhétorique, il propose, ce qui plairait assez aux esprits positifs du dix-neuvième siècle, d’exercer les écoliers à écrire des rapports comme plusieurs d’entre eux auront à en écrire s’ils devicnneut officiers, ingénieurs ou gens de robe1. Voilà bien des idées dont tour à tour nous nous rapprochons ou nous nous éloignons depuis cinquante ans. On trouvera maint exemple pareil dans le petit livre de Ci. Fleury sur le Choix et la mÊhode des études1 \ et que d’autres contrastes nous frapperaient, si nous remontions plus haut dans l'histoire de nos écoles ! La continuation des Annales de f Université de Du Boulay, que rédige, en ce moment, mon ami C. Jourdain, ne s’ouvre-t-elle pas par un règlement où je vois que, sous Henri IV, c’est-à-dire au temps même de Malherbe, et quand Pascal faisait ses études, il était défendu de parler frauçais dans les collèges, sous peine de châtiment? On verra dans le même ouvrage l’Université luttant contre la concurrence des Petites écoles, demandant au roi la confirmation de son privilège, mais engagée par la voix même de Louis XIV à mettre son enseignement mieux en rapport avec les besoins de la société française. Rien ne ressemble moins
i De la maniéré d'étudier les belles-lettres, v, I, § 6. Rousseau se rencontre avec Rollin, sans le savoir, dans l'Emile, t. IV, p. 408, édit. Musset-Pathay. .
9 Voir plus bas, p. 393 du présent volume.
PRÉFACE
à l’immobilité que ces alternatives et ces progrès. Après tout, le mouvement est la vie même d'un corps comme le nôtre, qui marche toujours au même but, mais qui varie ses moyens de l'atteindre, selon que le but se dé- ■ place ou s’élève avec le changement des sociétés. L’éducation se propose de former l’homme; pour former l’homme, il faut lui apprendre ce qu’il est et ce qu'il a été. Or, si la science de l’homme s’élargit par les progrès de l’observation, il faut bien que l’éducation participe à ces conquêtes de chaque siècle. En ce qui concerne les Grecs et les Romains, une partie de la vérité historique nous est restée longtemps presque inconnue, je veuxvdire celle que ces anciens peuples gravaient sur la pierre ou le bronze, ce qui forme aujourd’hui l’objet d’une science toute neuve, pour ainsi dire, l’épigraphie. En publiant, en interprétant chaque jour avec plus de succès les inscriptions, la science épigraphique nous a dévoilé d’importants aspects de l’antiquité; il y a des cités entières et des institutions qu’elle fait presque revivre; et sur le détail des usages anciens les renseignements utiles qu’elle nous apporte sont innombrables1. Fermerons-nous les yeux à ces vérités parce qu’elles dérangent nos habitudes? Nous faudra-t-il toujours parler de l’Egypte et des pyramides comme Bossuet en parlait un siècle et demi avant l’immortelle découverte de Cbampollion,qui a rendu un sens à l’écriture si longtemps mystérieuse des monuments hiéroglyphiques? Pour prendre un exemple plus
1 {/excellent commentaire de M. Orelli sur Tacite en est un exemple remarquable.
PRÉFACE
voisin de nous, plus élémentaire, si je puis dire, on n’a jusqu’ici connu que par des copies imparfaites le monument d’Ancyre, qui contient le testament politique d’Auguste. Aujourd’hui qu’une exploration complète et décisive nous en a rendu tout ce que le temps n’a pas détruit sans retour; aujourd’hui que l’on peut restituer presque sans lacune et dans son ensemble ce majestueux témoignage d’un règne de quarante ans, n’est-il pas temps que de telles pages soient régulièrement lues par les élèves de nos lycées, et commentées devant eux par les maîtres avec une sage et libre critique? Les cours de physique et de chimie ne sont pas seuls tenus de suivre la science dans ses progrès journaliers; l'histoire aussi a ses grandes découvertes à enregistrer. Déjà quelques livres à l’usage de nos classes secondaires témoignent que ce devoir est compris’. L’institution d’une Ecolp française à Athènes a aussi contribué et contribuera plus encore dans l’avenir à élargir et à varier chez nous les horizons de la science et de l’enseignement. Les jeunes humanistes de notre Université, brusquement trans-
1 M. Phil. Le Bas, dès 1846, a donné l'exemple de joindre à un abrégé de l'bistoire romaine quelques documenls originaux, et parmi ces documents il a justement placé le texte d’Ancyre, traduit en français comme il pouvait l’être avant le beau travail de MM. G. Perrot et Guillaume. — La collection de livres historiques que dirige M. Duruy, témoigne, en plusieurs parties, d'un effort non moins honorable pour le progrès de ces éludes. C’estaussi une heureuse idée que celle d’éclairer , comme l’a faitM. Daubait, la traduction des Vies de Plutarque, par un choix intelligent de dessins représentant des médailles qui expliquent les récits de l’historien.
PRÉFACE
portés au milieu des ruines du monde antique, dont peut-être ils avaient à peine observé quelques échantillons dans les musées de Paris, comprennent et nous font mieux voir chaque jour ce que la connaissance de l’antiquité, sous toutes ses formes, peut ajouter de force au sentiment moral, de précision et de finesse au sentiment littéraire pour l’appréciation des œuvres que nous ont léguées le génie grec et le génie romain.
Ce que je dis de l’histoire, on peut le dire aussi de la grammaire : partout dans nos programmes classiques, depuis les classes élémentaires jusqu’à la philosophie, elle est appelée à se perfectionner en s'élargissant; et l’on ne sait pas assez parmi nous ce qu'elle gagnerait en justesse didactique si elle s’éclairait plus souvent des lumières nouvelles que lui offre l’étude comparative des langues. La théorie du langage ne relève plus maintenant d’une psychologie toute spéculative; les découvertes de la philologie en ont renouvelé le fonds et changé la méthode. MM. de Port-Royal étaient d’excellents esprits, et leurs vues sur cette matière sontfortsages pourletempsoùilslesontpubliées; mais enfin ils n’ont pu devancer le dix-neuvième siècle, et la théorie des langues ne peut plus aujourd’hui se contenter des formules de la Grammaire générale et raisonnée. Tôt ou tard, il faudra que nos grammairiens s’habituent à reconnaître d’autres méthodes d’observation que celles d’Arnauld et de Lancelot. L’esprit de routine résistera aux réformes, la prudence en ajournera l’heure, de justes objections forceront les novateurs les mieux autorisés à
PRÉFACE
remanier leur œuvre, pour qu’elle atteigne une sim licité digne de l’enseignement classique. Mais, un jour ou l’autre, cette science renouvelée aura sa juste part dans les exercices qui forment la jeunesse de nos établissements publics. L’enseignement supérieur a pris les devants, comme il était de droit. Déjà une chaire de grammaire comparée à la Faculté des lettres et une chaire de langue et de littérature romanes au Collège de France familiarisent chaque jour nos auditoires avec les méthodes de la philologie historique. Quelques essais en ont fait pénétrer dans nos écoles secondaires les principes les plus généraux et les applications les plus utiles. Le progrès est lent mais efficace, et il ne peut désormais que s’accélérer.
Les Essais de critique que j’offre ici au public aideront peut-être le lecteur bienveillant à mieux coin-* prendre l’intention et la portée des observations qui précèdent. Je m’estimerais heureux s’ils contribuaient à raffermir ou à diriger quelques bons esprits dans la même voie d’études sur l’antiquité ; avec le suffrage de mes maîtres, ce succès serait assurément ma plus douce récompense.
Juillet 1861.
NOTICE