‹ Mémoires de littérature ancienneChapitre 2 sur 153 · M. J.-F. BOISSONADE · texte numérisé non relu

M. J.-F. BOISSONADE

Le savant dont je voudrais ici esquisser la biographie littéraire avait pour devise le mot d'un ancien sage Cache ta vie, et pendant un demi-siècle il a si bien pratiqué cette maxime, qu’il est presque parvenu à cacher au monde les plus précieux dons de l’esprit et les richesses d’un savoir immense. Les philologues de profession, les élèves de M. Boissonade et ses confrères à l’Institut se sont trouvés, au moment de sa mort, les seuls témoins, j’ai failli dire les seuls confidents de son rare mérite. C’est d’autant plus un devoir pour eux d’en entretenir le public, qui, distrait et sollicité par tant d’autres ambitions moins patientes, ne sait pas, ne peut pas toujours aller chercher les talents trop modestes dans l’obscurité où ils s’enveloppent. On fait toujours violence à la mémoire de ces hommes en la livrant ainsi à une publicité qu’ils fuyaient avec autant de soin que d’autres la poursuivent. Mais la postérité, quelle que soit l’heure où elle commence pour nous, a des droits qu’il serait injuste de laisser prescrire. Si elle réduit quelquefois les réputations un peu surfaites par la complaisance des contemporains, il faut

* Journal des Débats du 8 octobre 1857. J'aurais pu, j’aurais dû peutêtre développer cet hommage à la mémoire de notre vénéré maître, si M. Naudel, secrétaire perpétuel de l'Académie des Inscriptions, n'avait lu et publié en 1858 sa belle Notice historique sur la vie et les travaux de M. Boissonade.

* NOTICE

qu'elle relève celles qui ont pu souffrir de leur inattention, même involontaire. D’ailleurs, en rassemblant ici, sous l'émotion du regret, les souvenirs d’une vie si laborieuse et si utile aux lettres, je ne lèverai pas tous les voiles dont elle a voulu s’entourer. Il convient d’être discret en appréciant un littérateur qui s’effrayait presque des éloges publiés à l'honneur de ses livres. Je le ferai donc connaître aussi simplement que je pourrai, par le récit de ses travaux, et en gardant toujours sous les yeux l’exemple qu’il nous a donné dans sa Notice, écrite en 1813, sur les travaux de M. Larcher, son prédécesseur à l’Académie.

M. Jean-François Boissonade de Fontarabie naquit à Paris le 12 août 1774. Issu d’une famille noble de Gascogne, qui déjà n’avait pas été sans illustration dans les sciences et dans les lettres, il üt de brillantes études au collège d’Harcourt, et il les achevait au moment où éclata la révolution française. Bien que les commencements de sa vie soient peu connus, il est probable que le jeune gentilhomme accueillit avec quelque empressement la révolution et les principes qu elle proclamait, car on le trouve en 1792, à peine au sortir du collège, employé dans les bureaux das Affaires étrangères, et, à ce titre, exempté de la réquisition; il y fut maintenu jusqu'en 1795, époque où des soupçons peu fondés le firent écarter comme trop favorable aux ennemis de la Convention. Six ans plus tard, en 1801, sous le ministère de Lucien Bonaparte, M. Boissonade rentra, mais ce fut pour six mois seulement, comme secrétaire du préfet de la Haute- Marne, dans cette carrière de l’administration où ses goûts ne l’appelaient pas. Destiné au mondé et par sa naissance et par les qualités aimables de son esprit, mais surtout passionné pour l’étude des lettres, M. Boissonade pouvait se prêter quelque temps à la vie des affaires, il ne pouvait s’y donner sans réserve, et il dut la quitter sans regret. Bientôt les let-

Sl'R M. J.-F. BOISSONADK.

très, sa vraie passion, l’absorbèrent presque tout entier; mais en fuyant de plus en plus le monde, il ne l'oublia pas, et il en retint l’élégante urbanité qu’il mêla toujours aux choses de l’érudition.

Grâce à son précoce dévouement pour l’étude et malgré toutes les difficultés du temps, M. Boissonade fut des premiers prêts à coopérer pour sa part è l’espèce de renaissance littéraire qui signala l’époque du Directoire et du Consulat. Dès 1798 il écrivait de solides articles dans le Magasin encyclopédique ; en 1802 il commence ce qu'il nommait son métier d’éditeur, en publiant des lettres inédites de Voltaire à Frédéric le Grand. Ces lettres, naguère parties de France pour l’Allemagne, lui revenaient d’Allemagne par les mains d’un jeune diplomate, J. -B. Bast, qui partageait alors, à Paris, son temps entre les affaires et la philologie grecque. C'était là, pour M. Boissonade, une heureuse fortune, où le savant et l’homme de bonne société trouvaient également leur part. Ce petit volume de 1802, bien que les lettres qu'il renferme aient passé depuis dans les éditions générales des œuvres de Voltaire, mérite encore d’être recherché des amateurs. A l’admiration que l’auteur professe pour Voltaire et à la délicatesse ingénieuse de ses remarques, on reconnaît l’élève du dix-huitième siècle ; à sa façon d’établir l'authenticité des textes, on devine un philologue déjà familier avec des devoirs plus difficiles que celui de publier un manuscrit français et moderne. Déjà, en effet, M. Boissonade était avec Bast un véritable helléniste de l’école des Brunck, des Schweighaeuser, des Chardon la Rochette, des Paul-Louis Courier, fouillant les dépôts publics, copiant ou collationnant les manuscrits des vieux auteurs. Dès lors aussi il commençait à rassembler pour lui-même une bibliothèque de bons livres, cette bibliothèque que bien peu de personnes ont vue de son rivant, mais qui dut être aussi riche que variée, si l’on en juge par tout ce qu’en savait extraire son activité curieuse.

NOTICE

Il y parut bien, lorsque, en 1806, soutenupar la généreuse amitié de M. Bertin de Vaux, M. Boissonade put enfin donner au public un gros volume de grec, les Héroïques de Philostrate. L’ouvrage original avait en lui-même peu de valeur : c’était une de ces laborieuses bagatelles ou les sophistes out jadis dépensé tant d’esprit et de patience ; mais ces sortes de bagatelles gagnent toujours quelque prix à. vieillir. Ecrites d’un style élégant jusqu’à l’excès, elles nous aident à pénétrer les finesses de la langue grecque, surtout si elles sont commentées par un connaisseur en ces matières. C’est ce que M. Boissonade exposait avec le charme d’une modestie piquante, en un latin plein de grâce et dont il a gardé le secret; mieux que cela, il le prouvait par un commentaire où l’aridité du détail technique est sans cesse relevée par l’imprévu des rapprochements et par l’agréable variété des observations littéraires ou grammaticales.

Bien peu de savants ont eu cet art d’animer un commentaire, la chose du monde en soi la moins aimable, et de l’animer sans affectation. L’abondance des souvenirs n’est pas chose rare chez les philologues, qui ont volontiers l’habitude do ne lire que la plume à la main ; mais dans de vastes lectures, tout n’est pas bon à retenir, et n’a pas qui veut la mémoire spirituelle comme l’avait M. Boissonade.

Ce même homme, qu’on aurait pu croire absorbé par ses travaux d’helléniste paléographe, savait plusieurs langues modernes aussi bien que sa propre langue, aussi bien que le grec et le latin. Tout en préparant des livres, il prêtait une collaboration assidue à divers recueils savants, d’abord au Mercure, où il écrivit avec Fontanes et Chateaubriand, puis et surtout au Journal des Débats, devenu plus tard Journal de C Empire. J’ai sous les yeux une collection des articles où il a pendant quinze ans déployé tant d’érudition et fait parler à la critique un langage si digne d'elle. Je viens de passer des heures charmantes à relire ou à lire pour la première fois

Page 1