‹ Mémoires de littérature ancienneChapitre 52 sur 153 · VI. AR1STARQUE · texte numérisé non relu

VI. AR1STARQUE

Par malheur, le même historien ajoute que , six ans après, Rome expulsait brutalement les philosophes et les rhéteurs *. Il fallait du temps encore pour que ces rudes mœurs pussent livrer passage à la contagion d’une science élégante et d’un goût délicat. Cent ans plus tard, Varron résumait le premier, pour ses concitoyens, quelques controverses des écoles grecques, et commençait, à vrai dire , en Occident, la renommée des Cratès et des Aristarquesi

C’est surtout comme interprète d’Homère qu'Aristarque l’emporte sur Cratès , et c’est surtout comme tel que nous voudrions aujourd’hui le connaître et l’apprécier. Dès la renaissance des lettres, on s’est beaucoup moqué, particulièrement en France, de l’érudition et de la manie des commentaires, et, depuis Érasme jusqu’à Voltaire , nous avons làdessus de charmantes satires ; mais on s’est trop habitué à croire que ce pédantisme naquit précisément au seizième siècle, d’une admiration naïve pour l’antiquité mal comprise. Lucien connaissait déjà de pédants admirateurs d’Homère et s’en moquait avec grâce. Nous n’avons plus maintenant une idée de cette prodigieuse activité qui, pendant dix siècles, entre la fondation d’Alexandrie et le triomphe du christianisme, inonda la Grèce d’éditions, de commentaires, de discussions savantes sur les bons comme sur les méchants écrivains, sur Homère avant tous les autres. C’est dans le gros volume de Villoison qu'il faut chercher les titres et les débris de tant de livres longtemps oubliés : en quatre cents ans, avec l’imprimerie, notre érudition a-t-elle été plus féconde?

Aussi, il faut le dire, jamais nom de poète n’a eu chez aucun peuple, en aucun pays, une autorité comparable à celle d’Homère chez les Grecs. L 'Iliade et Y Odyssée étaient les livres saints de l’ancienne Grèce : elle y trouvait et la suprême beauté de son génie et la plus pure vérité de son

1 Suétone, De illustribus grammattcis, c. i ; De Claris rhetoriàus, c. I.

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histoire comine de sa théologie primitive. Longtemps ces poèmes furent chantés avec enthousiasme par des rhapsodes, sorte de prêtres des Muses, qu’entourait un respect religieux. Puis, quand l’écriture se répandit, on les lut , on les apprit partout dans les écoles avec autant d’ardeur qu'on les avait jadis entendus de la bouche des rhapsodes. Pisistrate avait doté Athènes du premier exemplaire complet de l’ Iliade et de V Odyssée. Chaque ville voulut avoir le sien, dont elle confia la préparation à quelque savant critique. Il y eut ainsi l’édition de Chio, celle d’Argos, celle de Sinope. Notre Marseille, aujourd’hui si oublieuse de la Grèce, qui la civilisa aux temps les plus obscurs de la barbarie gauloise, Marseille ne se souvient guère qu’elle aussi elle a donné son nom à une édition d’Homère *. A l’autre bout du monde, sous le règne de Domitien, le rhéteur Dion Chrysostome retrouvait Homère honoré , chanté par des aveugles , au milieu des Scythes et des Sarmates, sur les bords du Borysthène *. A Alexandrie, la ville des grammairiens et des critiques, les éditions abondèrent. Zénodote, Aristophane, avaient signé de leur nom des ‘textes d’Homère corrigés par. leurs soins. Aristarque, venu après tant de maîtres, instruit par leurs exemples et souvent par leurs erreurs, doué d’ailleurs d’un sens critique aussi juste que délicat, et muni d’une grande érudition, publia è son tour un Homère qui surpassa tous les autres, sans les faire complètement oublier, et qui mérita de parvenir jusqu'à nous, comme le dernier effort de la science et du goût dans une étude où, depuis Pisistrate, la Grèce avait déployé avec amour tant de savoir et de subtilité. Ce travail, Aristarque le revit plusieurs fois, car il est question, chez le com-

1 WoK, Proleg. ad Hamerum,y. ci.xxv. Il reste une vingluiuo île leçons (le l'édition marseillaise. M"‘ Dacier, dans sa préface sur l'Iliade, conjecture, sans raison, que cette édition était originaire de celle d' Aristarque.

* Voir son discours intitulé le Bortjslhéniliqw.

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meutateur de Venise, de la première et de la deuxième h^o» d’Arjstarque ; il le justifia dans des Mémoires qui, comme sqi> édition même, firent naître bien d’autres travaux. Ainsi Aïîstonicus avait écrit un livre pour expliquer et discuter les signes apposés par Aristarque aux vers homériques qui lui Semblaient interpolés ou incorrects , ou notables à quelque autre titre. Amraonius et Pidyme disputaient pour savoir s'il y avait eu, à proprement dire, deux éditions d’Aristarque. Ptolémée d’Ascalpn examinait, dans un livre spécial, la recension aristarchéenne de V Odyssée. Sur le sujet d'Homère comme sur tant d’autres, Cratès et las grammairiens de Pergame avaient pris parti contre l’école d’Aristarqup. Engagée par les deux maîtres, la guerre, après leur mort, se continua par leurs disciples , à coups de pamphlets et d’épigrammes. Athénée nous a conservé une de ces épigrammes, dont il serait impossible de faire passer en français la bile âcre et pédante Du milieu da cette bruyante mêlée, le nom d’Aristarque s’élève glorieusement avec le surnom $ Homérique, Home surnommait l’Africain ou l’Asiatique ses. généraux vainqueurs d’Annibal ou d’Antiochus. ha Grèce consacrait par un semblable usage les triomphes pacifiques de l’érudit tion.

Maintenant, si nous voulons venir aux faits et apprécier le chef-d’œuvre de la critique alexandrins, que trouvons-nous enfin dans les commentateurs et particulièrement dans ce fameux recueil que nous a rendu la bibliothèque de Venise? Des centaines de minuties grammaticales sur le genre des adjectifs, sur l'augment syllabique, sur les mots composés, sur la déclinaison et la conjugaison, sur l’accent, l’orthographe et la quantité, sur le vrai sens de quelques mots obscurs, toutes choses bien précieuses pour un éditeur du texte homérique, mais peu saisissables pour ceux qui ne demandent

' Athénée, liv. V, p. 222; Anthologie grecque. Appe»dix, g» 35.

4H)St*r^e.

à l’aptiquité que l’esprit et comme le suc 4e ses meilleurs ouvrages. Aussi Wolf, qui avait embrassé avec tant de puissance le beau problème de l’épopée grecque, semble-t-il désespérer que le mérite d’Aristarque nous soit jamais bien connu hors du cercle étroit de la philologie grammaticale1. Essayons cepeqdant d'aller un peu plus loin qu’il n’osait faire, et de saisir à travers cette poussière d’érudition les traits principaux de la critique littéraire dont Aristarque a paru offrir le parfait modèle.

La doctrine d’Aristarque se rattache tout entière à un grand principe : il a compris qu’Ilomère représente seul tout un âge de la civilisation et de la langue grecques. On- ne pouvait lire alors aucun poème authentique antérieur à Homère ou même contemporain d’Homère. Ce poète no devait donc être expliqué que par lui-même, et il fallait se garder d’attribuer à ses héros des idées , des mœurs dont le témoignage ne fût pas expressément contenu dans ses poèmes. Une première conséquence de ce principe , c’est que tout devait être pris à la lettre dans les fables d'Homère.

D’anciens philosophes, admirateurs sincères de cette poésie, mais tremblant pour la morale , si les dieux donnaient l’exemple de la violence et des vices, imaginaient d’expliquer les fables homériques par des allégories souvent bien subtiles. Ainsi la grande bataille entre les dieux était ramenée à la lutte des éléments. Apollon combattant Neptune, c’était le feu partiel luttant contre l’humide tout entier ; Junon et Diane, c’étaiept l’air et la lune ; Hermès et Latone, la raison et l’oubli ; Vulcain et le Xanthe, le feu tout entier et l’humide partiel, etc. Quand Jupiter jette Vulcain du haut du ciel dans l’ile de Lemnos , on trouvait le procédé un peu brutal pour un dieu à l’égard de son fils. Vulcain avait couru un grave danger. Il en fut quitte, il est vrai , pour rester boi-

1 Prolegomma, p. clxxiii et ccxxxi Cf. Lehrs, p. 365 et suiv.

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