VI. AKISTAKQtE
Cependant le grand critique était homme, et nous ne l’avons pas encore vu aux prises avec le plus délicat de ses devoirs. La mythologie et les usages des héros forment un ensemble, nous dirions presque un système, où l’interpolation se trahit par des disparates toujours saisissables à l’œil d’un lecteur attentif, et on peut trouver des règles assez précises pour décider, sur des questions de ce genre, entre le poète et le faussaire interpola teur. Certaines questions de goût et de convenance (on dirait aujourd'hui questions esthétiques), ne sauraient se résoudre avec la même précision. Jusqu’à quel point Homère pourra-t-il être ‘verbeux et rude sans devenir indigne de lui-même? Les Zénodote et les Zoïle en décidaient, selon leur caprice, d’une façon souvent ridicule. Aristarque lui-même, en les corrigeant, ne nous satisfait pas toujours, et ses scrupules nous font quelquefois sourire. Ainsi, quand une même tirade se trouvait plusieurs fois répétée dans le récit épique, Zénodote s’en indignait et tâchait, par des suppressions, de remédier au mjl. Au second chant de Y Iliade, Jupiter donne un ordre au dieu Sommeil, celui-ci le porte mot pour mot à Agamemnon. qui, à son tour, le reproduit dans les mêmes termes devant les Grecs assemblés. A la troisième fois, Zénodote avait perdu patience et proposait de réduire les dix vers à deux. Aristarque, avec grande raison, trouvait chez Homère la chose toute naturelle. Maint exemple, qu’on pourrait prendre au hasard dans les récits épiques des anciens peuples ou du moyen âge, cont*me aujourd’hui cette décision.
Jais voici quelques critiques où se trouve un sentiment moiiü juste de la vérité des vieux âges. Dans l 'Odyssée, Nausicaa at en abordant Ulysse : « Ah ! si un époux tel que toi pouvait Ure appelé ici, s’il pouvait lui plaire d’y rester et d’y faire son :éjour 1 » Notre savant' trouvait le vœu trop peu virginal, et i supprimait les deux vers. Plus bas, le père de Nausicaa dit à Ulysse aussi naïvement que tout à l’heure la
ARISTARQUK.
jeune fille : « Par Jupiter, Minervo et Apollon, si tel que
je te vois, ô étranger, et pensant comme je pense, tu pouvais avoir ma fille et t’appeler mon gendre, restant ici près de moi, je te donnerais volontiers, moi aussi, une maison, des richesses ; mais, si lu ne le veux pas, aucun Phéacien ne t’v contraindra ; le grand Jupiter en serait irrité. » Les affaires de mariage n’allaient pas si vite dans la bonne société d Athènes et d’Alexandrie ; aussi Aristarque avait noté ces vers de son signe de doute, non sans regret, car il leur trouvait une couleur très-homérique. C’était se montrer plus sévère que le moraliste Plutarque et qu’un orateur chrétien, saint Basile, qui cite comme un modèle de pureté morale tout cet épisode d’Ulysse cher, les Phéaciens *. On peut noter encore comme exemple de ces scrupules excessifs la correction proposée par Aristarque sur le vers 222 du neuvième chant de l’ Iliade, où il s’offensait de voir les ambassadeurs d Agamemnon dîner deux fois en une heure. Cas misères-là^ ne nous choquent plus aujourd’hui.
Ordinairement, lorsque nos alexandrins condamnent, à tort ou à raison, des vers homériques, ils ne vont pas jusqu à les supprimer. Ce qui est plus fâcheux, c’est que le jugement d’ Aristarque ait quelquefois fait disparaître des manuscrits les vers qu’il avait condamnés. Wolf en comptait plus de quarante absents pour cette cause dans le manuscrit de Venise, et Plutarque nous en a conservé quatre qui, sans lui, nous seraient inconnus. Dans un des plus magnifiques chants de l’Iliade, le vieux Phénix raconte son histoire a Achille ; il se dépeint frappé par l’imprécation d’un père... « Le roi des enfers et Proserpine, divinités terribles, exaucèrent ses vœux. Hélas! je pensai l’immoler de mon fer aigu; mais un Dieu suspendit ma colère, offrant à mon esprit quelle serait ma renommée parmi lo peuple, quel serait mon opprobre
* Plutarque, Delà manière de lire les poêles. Saint Basile, Conseils d des jeunes gens sur la manière de lire avec fruit les livres paie ns.
lbt VI. ArtlâtAftlJl’E.
atli yeux de léüS les llOmfüëS, ii, le seul dê tous lès GreéS; j’étàiS appelé pàrflcldë. H AriStârqUe supprimé ces vers pat c'rài'iite, dit trop brièvement Plut&rque; il votit dite, sàflé doilte, tjue cët éftipbrtèment d'iin filé. qui va presque jusqu'att pàrricide, lui semblait d’iltl etrémplé dangereux. Plütarqüé ait moins rigide { il trouve dans Cët exemple iin avertissement utile Contre les fâtaleS conSéqÜëtices de là Mil ère. Est-ce dodé comme précepteur d’ut) roi qtl’AriStéfque devancé ët dépassé lâ Sévérité d’uri philosophe St celle d’tirt saint? Je Comprends rflléüx IfeS Scrupules qui faisaient süspectefj dans V Odyssée, le récit des atnbüts de Mars et de Yénus surpris par Yuleain. Encore est-11 dangereux d’appliquer à des temps si éloignés dè fibtis les Convenances d’upe sbciété plus polie : la poésie des peuples primitifs Se joüe quelquefois de l’idée divine avec line liberté qui, grâce aüx êtéffiêlleS contradictions de l’esprit humain, n’èücltît ni lâ foi,- rii lé respect.
Arlstarqùe tenait ehfcoré pour apocryphe, et cela sur des preuves dont le détail ne nous ést pas parvenu, un chaut et demi de V Odyssée *. ITancieht éritigue*; parmi lesquels il faut sâns doute lé comprendra, considéraient le dixième chant de Y Iliade Comblé. uh petit pbëme à part, inséré par Pisistrate dans le Corps de la grande épopée. Dans le reste dé l’ Iliade, plusieurs cenfàiités de Vers étaient marqués de son ôbète réprobateur, ticéf&n M plaisantait doue pas autant qtt'bn pourrait Cbbirè, qitand il écrivait à un ami : Artsttiï* fhui HnititH vèrsutn Mgat, fjuem non probat *. Heureusement les copistes h’ ont pàs toujours obéi à ces décisions ; noué àiH rtohs à regretter aujourd’hui Uhe notable partie dés poèmes homériques.
1 ces argtimeriH, dont il reste atteignes triées dans dés scbolies aujourd'hui anonymes, ont été reproduits el développés avec beaucoup de force par A. Spohn, dans son livre De exlrema parte Odyssées , Leipzig, lSlS, lfi-8.
* Ad mPrSas «p. lit, 1t. Cf. «, in
trtlCTAfKH'K.
Uh ancien auteur a dit : « Trois choses sont impossibles : arracher à Jupiter sa foudre, à Hercule sa massue, à Homère uti sèul vers. 1 » Pour la dernière au moins, on voit que nos alexandrins avaient plus de confiance, et que leur audace a quelquefois réussi ; mais ces exclusions arbitraires ne sont pas le plus étrange procédé dont ils se permissent l’emploi. Aristarque s’avisa Un jour d’enlever deux vers à Y Iliade, dans la description du bouclier d’Achille, otl ils figuraient trèsbien, pour les reporter, avec trois autres, qu’il avait sans doute trouvés ailleurs, dans le quatrième chant de YQdyttét, où ils figurent à contre-sens au milieu d'une description de la cour de Ménélâs. Athénée à déjà relevé cette idée tnalhéüreüse et si contraire aux sages principes que s’était posés Aristarque* : c’ést que les plus grands esprits n’échappent pas à l’inconséquence, et qu’il eSt plus facile de se donner des règles que de les bien appliquer en toute occasion. Voyez de quelle main Aristote a, dans sa Poétique, tracé la théorie de l’épopée, et comparez ensuite avec les traits hardis de cette ébauche philosophique les minuties que nous ont conservées soüs le nom du même Aristote les commentateurs d’Homère. Que d’esprit dépensé en pure perte Siir des pèôblèmes ou puérils, oü imaginaires, pour décider par exemple comment Neptune a pu produire un fils aussi laid que le Cyclope, ou comment la tête de Gorgone peut se trouver à la fois aux enfers et sur le bouclier d’un diéu * 1
1 Macrobe, Saturn., v, 3.
Hugues Sale!, Ephlre au Roy. en l>MC île sa tfafl (le V Iliade .
Les anciens disaient impossible Tirer des mains d’Itercule invincible La grande massue. Encore plus d’osier L'horrible foudre au grand Dieu Jupiter.
Et pour le tiers à Homère raser (In vers entier, pour après s’en servir.
* Athénée, Kv. V, p. 18t.
* Scholics sur l 'Odyssée, ix, 106; Xi, d33. Voit CnCorè, ïùf l 'Wddé
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