‹ Mémoires de littérature ancienneChapitre 55 sur 153 · VI. ARISTARQl'E · texte numérisé non relu

VI. ARISTARQl'E

Le plus important problème de cette philologie homérique est malheureusement celui sur lequel nous possédons aujourd’hui le moins de renseignements. Quelques grammairiens attribuaient V Iliade et l’Odyssée à deux auteurs différents. Xénon est un des défenseurs de ce système, qu’attaquait sans doute Aristarque dans son livre Contre le paradoxe de Xénon ; mais ce qui reste de cette polémique se borne à un petit nombre de futilités. Le lecteur y trouverait aussi peu d’intérêt que de profit; il souscrirait volontiers à certain jugement de Sénèque * sur cette discussion familière aux écoles grecques, et renouvelée de nos jours avec supériorité par Benjamin Constant. D’ailleurs, le seul fragment qui nous reste des objections d’Aristarque contre Xénon n’a pas même aujourd’hui un rapport direct et saisissable avec la question soulevée par ce grammairien et par Hellanicus.

Enfin on attribue * à l’école d’Aristarque la division de chacun des poèmes homériques en vingt-quatre chants, dont chacun est désigné par une des vingt-quatre lettres de l’alphabet, innovation peu coupable en elle-même assurément, mais qui pourtant a jeté quelque désordre dans l’économie de V Iliade et de Y Odyssée. On sait qu’aux époques les plus anciennes les deux épopées d’Homère ne se chantaient que par morceaux détachés. Les premiers exemplaires qui en furent rédigés n’offraient sans doute pas d’autre division que celle de ces anciennes rhapsodies. Platon et Aristote n’en connaissaient pas d’autres3. Pour égaler à peu près entre eux

lu, 411, et vn, 93 ; el noire Essai sur la critique chez les Grecs, p. 123 et 139.

1 De Brevitate vitæ, c. xm : « Græcorum ille morbus fuit quærere quem numerum remigum Ulysses habuisseï ; prior scripta esset /lias an Odyssea ; præterea an cjusdem esset aucloris. »

* Fseudo-PInlarque, De la Poésie d’Homère, c. il.

9 Les anciens n'ont meme jamais cité les poèmes d'Homère d'après la divisiou alexandrine, comme le remarque bien M"“ Dacier dans sa préface de V Iliade, p. UT de l'édit, de 1741.

AR1STARQIE.

ces vingt-quatre livres, les Alexandrins ont été forcés de couper en deux ou de réunir, selon le cas, certains épisodes qui s’accommodaient mal à l’uniformité de la nouvelle division. Cela n’est pas sans quelque inconvénient pour la lecture, mais cola surtout a étrangement influé sur les théories des modernes concernant le poème épique. On s’est d’ordinaire autorisé de la division alexandrine comme d’un exemple donné par Homère lui-même ; c’est une tyrannie de plus qui a posé sur l’épopée moderne. Comme tant de règles prétendues aristotéliques, la règle des douze ou des vingt-quatre chants doit son origine au caprice d’un grammairien qui voulut que l’œuvre d’Homère, dépôt sacré de toute science et de toute poésie, rappelât par ses divisions mêmes l’alphabet de la langue immortelle'.

En général, l'autorité des idées reçues, la puissance de la tradition, voilà ce qui ressort le plus clairement pour nous de cette étude sur les débats de la critique naissante. Une pensée domine tous les travaux des philosophes, des sophistes et des grammairiens sur Homère, c’est celle de la foi la plus paisible au personnage de ce poète. Pisistrate évidemment avait cru recueillir les vers d’un seul auteur, Xénophane et Platon, quand ils déclamaient contre la morale de Y Iliade, croyaient s’attaquer à quelque grand inventeur de fables dangereuses. Homère était pour Aristote, pour Chrysippo et les stoïciens, pour toute l’école d’Alexandrie, le type idéal de l’imagination et de la raison poétiques. C’est Homère, ainsi conçu, qui semble présider à toutes les discussions du Musée, y inspirer toutes les décisions. Homère n’a pu écrire ce mot ou ce vers, insérer cet épisode dans son poème ; l’allégorie est une heureuse invention d’Homère, un art profond d’en-

1 Par une subtilité plus puérile encore, ou avait remarqué que les deux premières lettres du premier mot de l'Iliade (ur, J , prises numériquement, formaient le chiffre (R, nombre total des cbanls de Vlliade et de VOdyisife ainsi divisées.

VJ. ABJ^TApyi'E.

seignor la morale sous’ des formes attrayantes; ou bien, la sagesse d’Homère est plus simple, elle consiste à sentir, à reproduire vivement les grandes passions, les grandes scènes de la pâture- En pn mot, Homère a tort ou a raison, il est ridicule 1 ou sublime ; mais pour Zoile qui le déchire, comme pour Arjstarque qui l’admire, Homère est un personnage réel, historique. Nous savons à quelle date Aristarque, Cratès, d’autres encore 2, plaçaient sa naissance : tous tenaient pour pn fait démontré que les deux épopées homériques étaient sorties tlu cerveau d’un mémo poète, que seulement elles s’étaient altérées çà ot là sous la main des arrangeurs et des copistes. Tout au plus, avec la secte de Xénon, eût-jl fallu reconnaître deux Homères, égaux d’ailleurs dans la diversité de leur génie ; mais on n’apercevait pi dans 1 Iliade, ni dans V Odyssée, ni dans l'histoire de leur transpjissjpp, aucune raison de croire que çes doux chefs- d’œpvre pussent Être attribués au travail successif d’une école cje poètes ipspirés. Aujourdhui la critique a renversé les conditions du problème. Elle ne va plus de l’auteur à l’œuvre, mais de l’œuvre à l'auteur. Comment s’est produit ce changement ? Çc serait l’objet d’upe autre étude. Aristarque avait, sur toutes ces questions, dit le dernier mot de la critique ancienne. En lui se personnifie au plus haut degré ce hop goût, cette poétique d'application, sans ambitieuse théorie, qui est peut-être la vraie critique, du mpins la plus utile aux poètes. On apprend plps de choses sur l’esprit et l’ordonnance du poème épique dans les ébris du commentaire d’Aristarque que dans les traités d’Arisiofe et du père Le llossu. On ne voit d’ailleurs, par aucun témoignage, qu’Aristarque ait jamais songé à réunir en un

’ Nous n’exagérons pas; c’est une des épithètes que se permettent couvent les grammairiens ennemis d'Homère dans les sclioües de Venise.

* Tatieu, Iljo; ËAAw*;, § 4S. Clément d’Alexandrie, Slromqles, i, îj,

§ 117, et le faux Plutarque, sur la Poésie d'Homère, c. t.

corps Je doctrines Les principes que nous flvpps déduits dp ses jugements épars chez les interprètes d'Homère, et j’aime à prendre cette vraisemblance pour une vérité. Un esprit sincère et juste, qui a beaucoup relevé les défauts d’autruj, tjpjt se soucier peu d’ écrire. J£p critiquait qp apprend è rejouter le critique. Nous avons là-dessus un précieux ayeu d'Aristarque : ne pouvait pan écrire comme il coiffait, il ne ipulqit pqs écrire comme il pvqvoH Reylo a rapproché de ce mot une réponse toute semblable do Thépcrite, et que autre tort apglogue d'Isocrate ; mais cette modestie pe convient à personne mieux qu'au critique émiuent qui, après avoir passé sa vio dans l’étude des plus parfaits auteurs de 4 littérature grecque, devait sentir çombieu il était difficile Je se taire lire après eux.

On sait bien peu de chose îles dernières «nuées d'Anstarque, et personne jusqu'ici n’a pris spin de réunir et d'accorder les rares documents qui nous sont parvenus spr çp sujet. Retiré, dit Suidas, dans l’île de Chypre, étant devenu hyjropique, il se laissa mourir de faim à l'Âge de soixante-douze ans. Ses deux fils, qui lui survécurent, étaient fort pauvres d'esprjt. L’un d'eux môme fut vendu comme esclave ; mais, ayant par bonheur été ramené à Athènes, les Athéniens payèrent à son maître le prix de sa liberté. Cette retraite 1 * * * 5, ce suicide, cette étrange destinée des fils d'un père illustre, tout cela fait naître bien des réflexions. Arislarque mourut-il donc dans la disgrâce, et comment l’eût-il encourue ? La mort volontaire, pour échapper aux douleurs ou à l’eunui d’uue maladie inr

1 Porpliyriou, ad IJoratii il, I, v. 257 ; u flop vêtus esse dictum

Arislarchi l'urunt, qui, cum îmilia reprebenderet in Homero, aiebat ;

« Neque sc po-si) scribere quemadmoduin vellet, ncque vellequemad-

a inodum posset. >

1 Suidas semble aussi indiquer uu voyage d'Arislarque à Pergame, où auraient eu lieu ses débats avec Cratès ; mais nous croyons voir 11 quelque confusion ou quelque erreur de copiste.

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