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Mémoires de Louis-Auguste Le Pelletier

Les Mémoires de Loiiis-Aiigusto Le Pelletier, chevalier, seig:neiir de Glatigny et de Liancourt, lieutenant général des armées du roi, ont un double caractère : c'est un récit détaillé de ses campagnes, un résumé de celles de son frère, de son père et de son aïeul, c'est en même temps un livre de raison oij il relate les événements de famille et adresse à ses fils, dont il veut faire de bons officiers comme lui, des conseils inspirés par son expérience et par sa sollicitude paternelle.

L'auteur et ses proches ont pris une part active à toutes les grandes guerres des xvn'' et xvni'' siècles. Son grandpère, Michel Le Pelletier, garde général de l'artillerie, sous Louis XIII et Louis XIV, s'est trouvé à soixante-quinze sièges et à dix batailles. Son père, Laurent-Michel Le Pelletier, lieutenant général d'artillerie sous Louis XIV, et l'un des premiers chevaliers de Saint-Louis, a commandé en chef en plusieurs occasions, il a laissé deux iils qui furent lieutenants généraux des armées du roi.

Le puîné, Michel-Laurent, seigneur d'Argers et de Woillemont, se distingua aux sièges de Kehl, Philipsbourg, Fribourg, à la prise de Prague et à la célèbre retraite qui a suivi, et reçut le Cordon rouge, après avoir commandé en chef l'artillerie pendant la guerre de Sept Ans et avoir contribué à la victoire de Bergen.*

L'aîné, Louis-Auguste, l'auteur des Mémoires, né en 1696 et officier dès l'âge de neuf ans, a commandé les écoles d'artillerie de Grenoble et de la Fère, il a pris part aux campagnes ^.'Itqjlie en 1733 et de Corse en 1739, à la guerre de la succession d'Autriche et à la guerre de Sept Ans.

Ses récits ' embrassent une période d'environ cent trente ans (1635-1769); ils mettent en lumière les mérites du Corps royal d'artillerie, dont la composition et l'esprit étaient excellents, dont l'importance allait croissant chaque jour, et qui avait acquis sur l'artillerie de toutes les puissances de l'Europe une supériorité qui fut pour beaucoup dans les victoires de la République et de l'Empire.

Pendant cette période de cent trente ans qui commence sous le règne de Louis XIII et s'étend presque jusqu'à

1. M. le baron Le Pelletier possède le manuscrit des Mémoires de son trisaïeul. 11 conserve en outre un nombre considérable de lettres, brevets, commissions, certificats et ordres de service signés de Turenne, Condé, Villars, Maillebois, Belle-lsle et d'autres généraux célèbres, des Grands Maîtres de l'artillerie et des ministres de la guerre, notamment de Louvois. Une série de portraits curieux au point de vue du costume militaire vient encore ajouter à Tintérèt que présentent ces riches archives.

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<-fliii (le Louis XVI, l'organisation de r.iilillcric! siihil de n( (milieux clianiicnuMils.

On les iM(Ii(Hi(Ma hriôvcment pour éviter au lecteur la peine de se reporter aux anciennes ordonnances et aux ouvrajies hisloriciues spéciaux.-

L'artillerie était à l'origine complètement indépendante de l'armée. C'est au xvi" siècle qu'elle avait commencé à être constituée régulièrement par des mesures d'ensemble; des déclarations etédits de François I"^ des 10 février 4o3G, 15 septembre 1538 et 19 février 1546 règlent les fonctions et définissent les privilèges des officiers d'artillerie. Le personnel du corps se composait du Grand Maître et de son lieutenant général, du contrôleur représentant l'administration, du garde général, chargé de la conservation et de l'entretien du matériel. Il avait sous ses ordres onze gardes ou commis, c'est-à-dire un pour chacune des provinces d'artillerie *. Yingt-quatre commissaires ordinaires remplissaient les fonctions dévolues actuellement aux officiers supérieurs ou aux capitaines, et les canonniers ordinaires étaient chefs de pièces et pointeurs. En temps de guerre, des commissaires et canonniers extraordinaires venaient augmenter les cadres.

L'organisation était restée la même sous Louis XIII et au commencement du règne de Louis XIV. Un équipage de siège et de campagne de trente bouches à feu, correspondant à une armée de trente mille hommes, était alors commandé par un lieutenant du Grand Maître et quatre

1 . C'étaient l'Ile-de-France, la Picardie, la Champagne, la Bourgogne, le Dauphiné, le Piémont, la Provence, le Languedoc, la Guyenne, la Bretagne et la Normandie.

vm MÉMOIRES DE L.-A. LE PELLETIER.

commissaires ordinaires, ayant sous leurs ordres environ cent canonniers. 11 n'y avait pas de troupes d'artillerie, mais quinze cents pionniers, recrutés en grande partie parmi les soldats de divers régiments, étaient employés moyennant salaire comme travailleurs ou servants.

Le capitaine de charroi dirigeait un nombreux personnel chargé du transport des pièces et des munitions.

La garde de l'artillerie en campagne était habituellement confiée aux bandes d'infanterie suisse.

Le Grand Maître avait d'importants privilèges et jouissait d'une autorité presque absolue sur le corps dont il était le chef. Il nommait à la plupart des charges et disposait de tous les emplois.

Charles de la Porte, duc de la Meilleraye, devint Grand Maître en 1634 et ce fut de lui que Michel Le Pelletier reçut son brevet de commissaire ordinaire.

A cette époque oiî les grades les plus élevés de l'armée semblaient presque exclusivement réservés à la noblesse de cour, les charges de l'Artillerie étaient recherchées par les gentilshommes de province, la haute bourgeoisie parisienne, et certains membres de familles parlementaires qui voulaient prendre le parti des armes.

Les officiers d'artillerie, souvent alliés entre eux, formaient un monde à part; probes, instruits pour l'époque, remarquables par la dignité de leur vie et l'austérité de leurs mœurs, ayant un sentiment élevé de leurs devoirs, mais très jaloux de leurs prérogatives, ils présentaient plus d'un point de ressemblance avec les familles de Parlement. Tout en payant bravement de leur personne dans les sièges et les batailles, ils affectaient des allures peu militaires; c'est

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ainsi (pic Miclicl Lr IN'IlcIicr, (|iii .1 |i(iil('' IT'ik'-c cl l;i <-ijirassc |»cii(Iaiil ciiKiiianlc-quali"*' ans, s'csl la il ihjikIi'o i(>vclii (11111 manteau do velours intir, (|iii lui donne ras|iecl d'un niaj^islrat plutcU (jue d'un liomnie de g^uerre \

Crhn qui s'était distingué dans l'artillerie avait de iii-andes facilités pour y avancer ses enfants; aussi voit-on souvent les membres d'une même famille y servir de père en fils. Mais ])ersonnc n'a montré ((M esprit de suite et ce respect des traditions à un ]dus haut degré (juc les Le Pelletier, et c'est ce qui donne aux Mémoires que nous publions un véritable intérêt. L'auteur a été élevé dans ce monde spécial ; il en a pris toutes les idées, il est en état d'en bien décrire les mœurs, d'expliquer les changements considérables qu'il a vu ap[)orter, vers la fin du règne de Louis XIV, à un corps dont il ne prononce le nom qu'avec importance et respect.

Sous Louis XIV, l'organisation de l'artillerie ne répondait plus aux besoins, car la guerre de siège venait d'être transformée par Vauban, et sur les champs de bataille, depuis les essais tentés par Gustave-Adolphe, les mouvements de troupes commençaient à être appuyés par des pièces légères.

Dans ces circonstances, on jugea nécessaire d'incorporer l'artillerie à l'armée royale et de donner au service une forme plus militaire.

Le roi chercha d'abord à assurer son autorité par le choix du Grand Maître. Armand-Charles de la Meilleraye, duc de Mazarin, qui avait succédé à son père en 1648, dut se démettre en 1671, en faveur du duc du Lude, premier gen-

1. Portrait placé au MusC'c historiquede Versailles, salle IGo, n'iSlS.

tilhomme de la chambre. Celui-ci eut pour successeur, en 1685, un maréchal de France, le duc d'Humières, et enfin le 10 septembre 1694, la charge fut conférée au duc du Maine, le fils de prédilection de Louis XIV, c'est-à-dire que le roi était désormais le véritable Grand Maître.

Louis XIV voulait créer un corps modèle se suffisant à lui-même et assurant à la fois le service et la garde des batteries; il n'y arriva, tant était grande la force de la routine, que progressivement et par des moyens détournés.

Une ordonnance du 4 février 1671 avait créé, sous le nom de Fusiliers du Roi, un régiment d'infanterie qui eut d'abord pour destination unique la garde de l'artillerie. Deux ordonnances des 15 avril 1693 et 25 novembre 1695 en opérèrent la fusion avec douze compagnies de canonniers de nouvelle création, pour faire comme elles le service des pièces et des batteries. Telle fut l'origine du régiment de Royal-Artillerie. Une autre ordonnance de 1684 avait créé le régiment de Royal-Bombardiers, affecté au service des mortiers et grosses pièces de siège.

L'ancien Corps d'artillerie subsistait et constituait l'Etatmajor, mais pour mettre fin aux contestations qui s'élevaient souvent entre ses officiers et ceux des régiments auxiliaires de nouvelle formation, une ordonnance du 13 décembre 1686 régla le rang qu'ils devaient avoir entre eux. Les officiers de troupes devaient obéir au commandant de l'artillerie à l'armée, quelle que fût sa charge; les commissaires provinciaux avaient rang de lieutenantscolonels; les commissaires ordinaires, de capitaines; les commissaires extraordinaires, de lieutenants.

Une des conséquences de cette assimilation fut que les

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li(>ul(Mi;iiils (In Grand Ma îfrc i|iii r()iniiiaiiil;iiiMil rarlillcric aux .irmi'cs dcx iiirciil souvciil oflic.ici'S f^/Mi/sraiix. Avaiil, Kiad, on ii'cMi complail (juo ciiKi (|ni eussent obtenu des brevets de maréchaux de camp; c'était' ^fontmartin, le marquis do la Harre, Du liounlel, le comte d'Oradour et le comie de Cossé-Brissac. Mais depuis cette date la liste en est plus lonpi-ue, et jusqu'en 1789 on compte vinj^t et un artilleurs parmi les lieutenants généraux des armées et soixante au nombre des maréchaux de camp.

Ijes mesures qui viennent d'être analysées avaient uniquement pour objet le bien du service, mais après la mort de Louvois, fut rendu, au mois d'août 1702, un édit qui contient des dispositions d'un caractère très différent.

Il supprime tous les anciens offices créés depuis le commencement du xvi'' siècle et en institue de nouveaux. Ce qu'on a appelé depuis l'État-major particulier de l'artillerie se compose du Grand Maître, d'un premier lieutenant général ayant pour département l'Alsace, de sept lieutenants généraux placés à la tête d'autant de départements *. Il y a vingt -cinq charges de lieutenants provinciaux (colonels), trente commissaires provinciaux (lieutenants-colonels) et cent cinquante commissaires ordinaires (capitaines).

Ce qui était sujet à critique dans l'édit, c'est que toutes

1. De Montmavtin (Isaïe de Mur), lieutenant d'artillerie en Touraine en 1590, maréchal de camp le 1" octobre lb91; M'^ de la Barre (Henri de Chivré), lieutenant d'artillerie sous Henri IV, maréchal de camp le 15 avril 1638, tué devant Saint-Omer; Du Bourdet (Pierre), maréchal de camp le 27 mars 1649; Comte d'Oradow (Georges de Bermondet), maréchal de camp le 29 avril 1649; Comte de Cossé-Brissac (Timoléon), maréchal de camp le 6 septembre 1650.

2. C'étaient les départements de l'Ile-de-France, de Meuse et Moselle et de la Sarre, des Flandres, des côtes septentrionales, des côtes occidentales, de Roussillon et Languedoc, et de Dauphiné , Lyonnais et Provence.

les charges étaient constituées en offices héréditaires et qu'elles étaient vénales. L'auteur des Mémoires fait ressortir les inconvénients de ces mesures, dont son père eut cruellement à souffrir. Celui-ci était alors lieutenant d'artillerie au département de la Meuse et de la Moselle ; il avait servi pendant trente-quatre ans et avait commandé en chef l'artillerie, au siège de Rhinfeld, à la bataille de Spire et à la bataille de Friedlingen, à la suite de laquelle il avait enlevé en vingt-quatre heures le fort de l'Etoile. En exécution de l'édit de 1703, il fut mis en demeure de financer de la somme de 60 000 livres, afin de conserver le département de Meuse et Moselle qu'il avait conquis par ses services, et comme il avait hésité assez longtemps avant de se soumettre à cette dure nécessité, on donna à un autre ce département, qui était le premier après celui d'Alsace, pour assurer un commandement aux armées.

Le Grand Maître sentit si bien l'injustice de ce procédé qu'il fît créer, spécialement pour Le Pelletier, par ledit de mai 1704, un huitième département général, celui de Bretagne; mais cet incident n'en fait pas moins ressortir les dangers, au point de vue du service, d'une mesure inspirée par des considérations fiscales, et dont l'adoption fut assurée par les manœuvres des traitants, qui y trouvaient leur compte.

Si l'édit de 1703 souleva de vives critiques, il dut avoir aussi de chauds partisans dans le corps de l'Artillerie, parce qu'il consacrait l'hérédité des charges et tendait à faire des officiers de cette arme une caste privilégiée, comme ces familles de Parlement, dont ils se rapprochaient déjà par les traditions et le caractère. Mais la suite

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Laiirciil-Miclu"! Le Pcllrlicr iiiciirl, et son (ils aînr lirrilc (lo la cliarjio do lioiiloiianl général au départeiiiciil de Bn;laiinr, mais il nen "pciil avoir roxorcico, parce «jii'il n'es! àiiv ([lie de dix-sept ans; il est suppléé par un l)ngadier des années, le clievalicr de Jaueourf, avec qui il partage les dix mille livres qu'elle rap[)()r(e. En même temps, il est oflicier pointeur (sous-lieutenani), puis commissaire extraordinaire (lieutenant), et il doit avancer dans l'artillerie, jus(|u'au moment oîi il aura atteint le grade de sa charge, qu'il aura, à cause de la possession de celle-ci, beaucoup plus tôt que tout autre officier.

Cette situation bizarre est brusquement simplifiée : le 1"' avril 1716, les charges d'artillerie sont supprimées et remboursées en billets, qui par l'effet du système de Law sont totalement dépréciés. Louis-Auguste Le Pelletier perd donc à la fois son argent et ses chances d'avancement rapide. Après un moment de mauvaise humeur bien excusable, il prend bravement son parti, il gagne lentement et régulièrement tous ses grades, et on verra que pour y arriver il ne s'est point ménagé.

La suppression des charges fut suivie de grandes réformes. Malgré les ordonnances, la fusion n'était pas accomplie entre les différents éléments dont se composait l'artillerie, entre les officiers de troupes et ceux de l'Étatmajor.

« Les officiers d'artillerie proprement dits, renfermés dans l'étude scientifique de la construction et de l'emploi

du matériel, et encouragés dans cette voie par la prépondérance qu'avait prise la guerre de siège, avaient peu de tendance à s'initier au service des troupes. Les officiers de Royal-Artillerie, de leur côté, mécontents de la position secondaire qui leur était faite, intimidés peut-être par un sentiment exagéré de leur infériorité, étaient peu disposés à faire part à leurs camarades du fruit de leur expérience militaire \ »

Une ordonnance du S février 1720 eut pour but d'opérer la fusion de ces deux éléments.

Cinq écoles d'artillerie furent organisées la même année ^ à la Fère, Metz, Strasbourg, Grenoble et Perpignan. Des volontaires y étaient admis et pouvaient, après examen, en sortir officiers pointeurs.

L'édit du 22 mai 1722 confirma une fois de plus l'assimilation des grades de l'ancien corps d'artillerie avec ceux des bataillons de Royal- Artillerie.

En même temps le même uniforme fut imposé à tous : habit bleu, parements, veste et culotte rouges, couleurs qui sont restées depuis celles de l'artillerie française. Le régiment de Royal-Artillerie avait auparavant l'habit blanc à revers bleus. Quant à l'ancien corps, depuis longtemps il ne portait plus son uniforme écarlate avec parements de velours noir et brandebourgs se terminant en trèfles, « car il coûtoit trop ', et étoit mal conçu pour un métier où on est toujours dans la fumée de la poudre ».

Las réformes de 1720 produisirent dans l'Artillerie une

i. Général Susane, Histoire de l'artillerie.

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