‹ Mémoires de Louis-Auguste Le PelletierChapitre 3 sur 49 · Mémoires, chap. iv · texte numérisé non relu

Mémoires, chap. iv

de son instruction ni de son origine, au service de l'artillerie, de l'infanterie ou du génie.

Enfin l'ordonnance du 13 août 1765, inspirée par Gribeauval, réorganisa l'artillerie et la divisa en sept régiments de vingt compagnies. Ils formaient un efTectif total de 8 300 hommes et portaient les noms des villes où ils étaient en garnison en 1763 : la Fère, Metz, Strasbourg, Grenoble, Besançon, Auxonne et Tout.

Par l'efTet des ordonnances de 1720, 1733 et 1763, l'incorporation de l'artillerie à l'armée était devenue complète, mais il n'en subsista pas moins, entre les officiers de cette arme et ceux d'infanterie et de cavalerie, des difTérences que les Mémoires mettent bien en lumière.

L'officier d'artillerie n'est pas astreint à faire ses preuves de noblesse comme celui d'infanterie, cavalerie de ligne, ou dragons, mais il a dû, sauf de rares exceptions, entrer comme surnuméraire dans l'une des écoles et satisfaire aux examens de sortie. Il en résulte que le corps royal est ce qu'il y a de plus instruit dans l'armée, et qu'à côté de gentilshommes de vieille noblesse, on y trouve un certain nombre de représentants d'honorables familles bourgeoises, et même l'homme sorti du peuple a plus de chance que dans toute autre arme d'y faire son chemin; tel M. Guille, qui fut soldat dans une compagnie d'ouvriers et devint brigadier des armées.

Un autre avantage était le privilège exclusif de l'artillerie, l'avancement y était à l'ancienneté \ sauf certains tours de

1. Tout au moins pour les officiers sortis des écoles, c'est-à-dire pour

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cliuix juslili(''s |»;ii' des aclioiis (r<''(l;il cl des services exeeplionnols. El aiiii (jne les cliaiices lussent (''g'alos pour tous, (liiaiid {(Mil le |»ers()miel ii'élail [las eniplovV', <'liaciiii l'aisail campai; ne à sctii lotir, cl à la i;uci'r«>, les ofliciers étaient coiinnaiulcs siiivaiil \oiiv laiia à marcher. On peut ju^'^er de la puissance d<» ces usai^cs, à l'énei'^ie des [)roleslalions qui s'élèvent quand par hasard ils sont violés, et donl on trouve dans les Mémoires un fidèle écho.

Il en résulfe que tandis que dans l'infanterie et la cavalerie il fallait être, comme on disait alors, un des Grands tle la Cour, pour devenir oflicier g^énéral, tout officier pointeur pouvait se hercer de l'espoir d'être un jour, à condition de montrer un réel mérite, maréchal de camp ou lieutenant général.

Certes les promotions n'étaient pas fréquentes, et des périodes de quinze années se passent sans la nomination d'un seul lieutenant général; mais les compensations venaient quand une guerre ramenait l'attention sur l'artillerie; en 1144 et 1748 notamment, les éclatants services qu'elle venait de rendre furent largement récompensés.

Toutes ces causes contribuaient à former un corps d'officiers d'une valeur exceptionnelle, possédant, dès le xvu^et le xvni" siècle, les hautes qualités morales qui depuis se sont perpétuées sans interruption dans la même arme : l'intégrité, le savoir joint à la modestie, le culte du devoir et de la discipline aussi bien que de l'honneur. Les officiers de l'ancien corps d'artillerie ont eu pour successeurs immédiats les Sénarmont, les Eblé, les Lariboissière, les

la grande majorité. D'après l'organisation de m6, les officiers sortis des rangs restaient lieutenants en second.

Drouot, qui, formés par leurs leçons ou leurs exemples, ont à leur tour transmis aux artilleurs d'aujourd'hui ces nobles traditions.

Ici le présent se relie donc bien réellement au passé, par une chaîne dont aucun anneau n'est rompu.

Les Mémoires de Le Pelletier ne contiennent pas seulement des détails sur l'organisation du corps d'artillerie, son esprit et ses usages, on y trouve aussi de nombreux récits de sièges et de batailles. L'auteur raconte \Tien les faits dont il a été témoin ; dans une action militaire, il sait relever le détail pittoresque, l'anecdote qui en fixe la physionomie; son style un peu lourd et solennel est intéressant jusque dans ses incorrections.

Est-il besoin de dire qu'il parle savamment des choses de l'artillerie? Il sait de son métier tout ce qu'on pouvait en apprendre alors, et connaissant les ressources de son arme, il ne cesse de demander qu'on s'en serve, non seulement dans les sièges oij on est habile à l'employer, mais dans les batailles, où les généraux en chef négligent souvent l'aide puissante qu'ils pourraient en tirer.

Sauf en ce qui a trait à l'artillerie. Le Pelletier ne se mêle guère de discourir sur la stratégie; cependant les manœuvres dont il est témoin lui inspirent parfois des réflexions dont il est impossible, même à ceux qui ne sont pas du métier, de ne point sentir la justesse : celles par exemple qu'il fait au sujet de la belle charge de cavalerie qui assura la victoire de Guastella, où nos escadrons gris

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OU il(^ caviiUîric l(''f;(!r(', Mcii ('.s|);ic(''s de; faron à (''v<j|iin' libromont et chîir^MNiiit ;"i l'iinno hlanchc, ciillnilôrcnl los cuirassiers de rH]in[)(>r(nii', deux lois |)Ius iioinltrcux, mais lr(t|» |tr('ss(''s cl faisant usage des arnu's à Jru. Sans doute, cuininc dans i)ion d'autres Mémoires, tout ici n'est pas éf^alcment inléressant, mais il est impossible de ne pas reconnaître (|ue les récits des sièges de Pizzighettone, la Quenocquc, Fribourg, de la surprise de la Sesia, de la mobilisation de l'artillerie au commencement de la campagne de 1744, présentent des tableaux pleins de vie et de couleur. Le siège de Furnes offre un bel exemple d'abnégation et d'attacbelnent au devoir.

Dans un décor tout militaire, au milieu de la fumée du canon, dans l'animation du parc encombré de chevaux et d'affûts, au fond des tranchées où pleuvent les boulets, on voit passer tous les officiers d'artillerie qui sous Louis XIV et Louis XV ont eu quelque notoriété.

C'est parmi les lieutenants généraux : Du Metz, Saintllilaire, le marquis de la Frezelière, le marquis de Saint- Perier, Vallière père et fils, qui eurent une si grande action sur leur arme. C'est encore MM. de Malézieu, de la Roche- Aymon, d'Aboville, Bailly, le marquis de Sabrevois, le chevalier de Fontenay, le marquis de Rostaing, d'Invilliers, deMouy etde Saint-Auban. Gribeauval, qui servit longtemps à l'étranger et qui n'est devenu célèbre que lorsque la carrière de l'auteur des Mémoires était entièrement finie, n'est cité qu'une fois en passant.

Parmi les maréchaux de camp on trouve Du Bourdet, d'Oradour, Gossé-Brissac, Du Brocard, tué à Fontenoy, le comte de Borstel, le marquis de ïhiboutot.

Au nombre des brigadiers et autres officiers d'artillerie, Jaucourt, Gaudechart, Guille, Clugny, Montlaur, et dans d'autres armes, Contades, Cormontaigne, le marquis de Chabannes, d'Avaray, Fénelon, Rochambeau, Seroux, Fourcroy et bien d'autres encore.

Parfois, le portrait d'un bomme de guerre célèbre est esquissé d'un trait rapide.

On voit le maréchal de Yillars encore jeune et plein d'ardeur à Friedlingen en 1702, on le retrouve dans la campagne d'Italie de 1133, toujours fanfaron et hautain, mais vieilli et incapable de supporter les fatigues de la guerre. Le maréchal de Maillebois est peint avec sa brusquerie de soldat, le maréchal de IVoailles enclin à la prévention, mais d'une conscience scrupuleuse et réparant noblement ses erreurs. Le comte de Clermont est présenté sous un jour plus favorable qu'on ne pourrait s'y attendre et vaut peut-être mieux que la réputation que les chansons lui ont faite; il semble tout au moins s'être montré meilleur général dans la guerre de siège, que lorsqu'il eut à commander des armées en rase campagne.

Deux maréchaux de Broglie font l'objet d'une mention spéciale : le premier, François-Marie, est surpris, en 1734, pendant la nuit à la Sesia, et il se met à la tête des troupes dans une tenue semblable à celle du maréchal Bugeaud qu'a célébrée une de ces chansons qui sont la consécration populaire de la gloire. Il s'échappa, disent les Mémoires, « sans perruque, ayant un petit Ijonnet blanc et un vieux chapeau par dessus, en pantoufles et sans collet, et cependant je ne l'ai jamais vu si grand que celte nuit-là pour

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fjiii'c iiiaiclii'i' les (r(»ii|ics, [tour rire .'iclif cl se |)orl('r do tous côtés ».

1/aiilr»^ lîroiilio, Victor-Franrois, ost relui (|ui, pciidiiiil la trislo j;uorre do Sopt Ans, jota un peu do ^loiro sur nos armes, c'est le vainqueur de Ber^jcn. Micliel-Laurent Le Pelletier commandait on cliof i'aiiilioiic et la colorier de Souhise intriguait pour le faire remplacer par M. d'Invilliers. Mais le maréchal do Hroglie, qui appréciait ses services, déclara « qu'il aimait l)ion ses dents, mais qu'il aimerait mieux qu'on lui en arrachât deux que de lui arracher le chevalier Le Pelletier ».

11 le conserva en efîet jusqu'au moment où il fut luimôme disgracié (1762).

Les récits militaires occupent la plus large place dans les Mémoires du général Le Pelletier, mais on y trouve aussi des anecdotes, des réflexions, des traits de mœurs, renseignements précieux sur la vie aux xvn° et xvui^ siècles, dans un milieu assez peu connu.

Souvent des tableaux, qui ne manquent ni d'originalité ni de couleur, montrent combien étaient forts les liens qui unissaient alors les membres d'une même famille, quels soins les parents donnaient à l'éducation de leurs enfants et avec quelle simplicité ces derniers suivaient une voie toute tracée, sans que l'idée leur vînt d'en chercher une autre.

Bien que Le Pelletier se soit arrêté avec moins de complaisance aux peintures de mœurs qu'aux récits de guerre, et qu'il les ait seulement esquissées d'un trait rapide, elles

xxu MEMOIRES DE L.-A. LE PELLETIER.

n'en présentent pas moins un vif intérêt, et contribuent mieux que tout lo reste à faire Ijien comprendre le caractère de l'auteur.

On lui trouve des points de ressemblance avec les bons militaires d'autres époques; mais son éducation, les événements de la vie journalière, l'opinion ayant cours dans le milieu où il a vécu, ont influé sur son esprit et modifié quelque peu les lignes de sa physionomie.

Tout d'al)ord on peut le donner pour le type de l'artilleur modèle; il est probe, il est instruit, ayant appris dans les écoles oii il a passé de longues années comme élève, puis en qualité de commandant, tout ce qu'on pouvait apprendre alors. Il n'est pas seulement militaire, mais ingénieur et administrateur, construisant des routes, des ouvrages de fortification, assurant l'approvisionnement et la mobilisation. Il est brave, de la bravoure spéciale au canonnier, bien définie par ce général d'artillerie à qui on demandait s'il n'entendait pas siffler les boulets : « Je ne prends pas garde à ceux qui viennent, je ne fais attention qu'à ceux qui s'en vont ».

L'ancienjie armée était pleine de ces bons serviteurs et la nôtre en est encore pleine aujourd'hui; ces qualités ne suffiraient donc pas à distinguer Le Pelletier d'une foule d'autres militaires, si des circonstances de milieu et d'éducation n'avaient ajouté à son caractère quelques traits particuliers.

Il est gentilhomme et il le sait, mais sans en tirer autrement vanité. Si, dans une note annexée à ses Mémoires, il rappelle que son père a été reçu chevalier de Saint-Lazare de Jérusalem et de Notre-Dame du Mont-Carmel le 3 jan"

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vi(M' l(t(S2 ' cl codliiiiK' (laiis s.i ikiMcssc lors des U< •clic relies |»;ir Icllrcs d'ocldltrc l~():{-, cl, (|iic liii-mcmc ;i cl/' m.iiiilciiii pur ai'i'cts (lu (loiiscil des l*^"^ aoùl 1711) cl '21 mars \l'.iH'\ il le l'ail sans insislor et siin[)lcmciil jiour (jne ses cnfaiils sachent qu'ils possèdent d'iino faeon incontestai)lc le privi- Icizc de la naissance, qui assurait alors de si grands avantages.

Mais il est évident que le contact journalier avec les ofliciers du corps d'artillerie, dont un certain nomlire n'claient pas nobles, entre lesquels régnait cependant une égalité vraiment militaire, comme entre gens qui partagent les mêmes dangers et sont tous pleins de courage et de sentiments d'honneur, faisait que Le Pelletier, devançant quelque peu son temps, attachait moins de prix à ses parchemins qu'à ses services.

A d'autres points de vue, au contraire, il semble un personnage du xvn'' siècle attardé au xvui° ; il n'a rien d'un homme léger et ne raconte pas une seule aventure galante, il admet la hiérarchie et la discipline dans la société comme dans l'armée, enfin il est resté religieux et désire que ses fils le soient aussi, car il leur rappelle souvent les exemples de piété donnés par leurs parents, et il a inscrit comme épigraphe en tête de ses Mémoires cette maxime : Timenlibus Deum nihil deest.

La raison en est sans doute que le monde oii il a vécu est ditîérent de celui des courtisans, des financiers et des philosophes qui, suivant l'opinion commune, personnifie exclusivement la France du xvui" siècle, mais en dehors duquel

1. Les preuves étaient de quatre degrés et furent portées à huit. 2 et 3. Trois pièces dans les archives du baron Le Pelletier.

existait une élite trop peu connue, pleine dç réel mérite et de solide vertu.

Rien n'a altéré dans notre auteur la forte empreinte de l'éducation du siècle de Louis XIV, aussi est-il curieux d'observer ses impressions pendant la campagne de 1739, en Corse, oii la nature et les hommes sont si difîérenls de l'idéal qu'il s'est formé. Il ne dit pas un mot des admirables paysages de l'île, qui sans doute ne ressemblent pas assez à son gré aux jardins de Versailles et aux allées de la forêt de Compiègne; il ne fait qu'une description, celle d'une tempête, parce qu'elle est classique et se trouve dans tous les auteurs. Les noms du pays, il les estropie comme à plaisir selon la coutume du grand siècle. Avec quel mépris ne parle-t-il pas des mœurs des habitants !

S'il n'a pas le sens du pittoresque, il sait, du moins, bien observer ce qui importé à un homme de guerre vigilant et avisé, pour se garder contre un adversaire plein de ruse et tirer parti, dans un pays de montagnes, d'un matériel insuffisant et défectueux.

Mais il est évident que pour lui ce n'est pas la vraie guerre, cette suite d'escarmouches avec un ennemi qui se cache, n'a aucun respect de la foi jurée, assassine en traître, de telle sorte qu'il faut souvent pendre les prisonniers pour l'exemple.

Parmi ses campagnes, toutes ses préférences sont acquises à celle de 1744 oii furent enlevées les villes de Menin, Furnes, Ypres etFribourg. Rien ne lui paraît plus beau que ces sièges conçus comme des actions théâtrales, à la façon des tragédies de Corneille et de Racine, où tout était ordonné pour le développement des cinq actes de

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riiiiinii' : irc(»im,iiss;iii<T cl inciiiirrcs ;i|i|ir(»(li('s, oiiNcrliiic solcimcllr (Ir l;i Iraiiclit'c, les Ifois |i;iiall(''l('S, la Idvclic cl l'assaul.

Le service y est pénible, on y court de g-rands dangers, mais la g^uerre s'y fait selon les règles, on peut s'y montrer héroï(pie fout en restant honiirtc liotnme; enfin le pcril est adronté sous l'œil des généraux en chef et des maréchaux, et, suprême encouragement, le roi vient parfois à la Iranchée. — ('e jour-là, en son honneur, les canons font rage, et il arrive que le roi daigne adresser au commandant de l'artillerie un de ces mots qui semblaient alors d'un prix inestimable.

Le Pelletier a recueilli avec soin les paroles qu'il a entendues tomber de la bouche royale, de celle de Louis XIV vieilli et presque agonisant, qu'il vit dans son enfance, de celle de Louis XV, à qui il fut présenté à Versailles et qui visita sa tranchée aux sièges d'Ypres et de Fribourg.

Elles ne diffèrent pas de bien d'autres prononcées en pareille occasion, mais nous relevons la réponse faite à l'une d'elles, car elle n'est point banale : « Le roi me dit (c'est à Compiègne, en 1765) qu'il avoit fait une perte en feu mon frère. — Je lui répliquai que mes enfans, mes neveux et moi, étions encore, du même nom, cinq actuellement dans son artillerie et trois prêts d'y entrer dès qu'ils auroient l'âge. »

Cette réponse contenait un engagement qui fut largement tenu, la famille n'a cessé à chaque génération de fournir des militaires, parmi lesquels nombre d'artilleurs et

douze chevaliers de Saint-Louis, et elle est encore honorablement représentée dans l'armée '.

1. 3\L Le Pelletier de Woillemont, capitaine au 77° régiment d'infanterie, a pour trisaïeul le frère de l'auteur des Mémoires, le lieutenant général Michel-Laurent Le Pelletier, seigneur de Woillemont, qui a commandé l'artillerie en second à Prague et en chef à Bergen.

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