CCXL OB LA COMPOSITION DES MÉMOIRES
annuels , tous ceux qui se sentaient quelque facilité ou quelque audace pour écrire : la plume acquittait le salaire. Gonobien , comme le pauvre Yarillas , que l'abbé Nicolas Golbert recommandait à son frère le surintendant , aurait voulu trouver, à tout prix , l'emploi de leur talent ! Chez les plus distingués , Tbistoire prenait un accent oratoire ou poétique : la vérité alors changeait de famille; au lieu d'être la sœur et la compagne de la justice , elle devenait la suivante boiteuse de l'imagination. Aussi qu'est-il arrivé? Les ouvrages d'histoire ayant peu de crédit, ce qu'on demande ordinairement à ces sortes de livres, le portrait des personnages, l'appréciation des caractères, le récit détaillé des événements contemporains a pu être cherché dans d'autres ouvrages qui ont quelque parenté avec l'histoire. Voulez-vous connaître le grand Condé, Roeroy, Lens , la bataille de Charenton, à en croire un des amants passionnés, un des juges les plus compétents de la littérature du dix-huitième siècle, il faut vous adresser au roman héroïque de mademoiselle de Scudéry, en attendant les pages vraiment historiques de Bossuet et de Voltaire. Les Mémoires de Louis XIV n'auraient pas grande autorité comme composition historique, s'il n'était pas prouvé désormais qu'ils ont puisé à une source unique, la plus certaine, la plus étendue de toutes, au Journal écrit sous la dictée du Roi. Pour les événements militaires seulement , un autre journal , qui recevait peut-être ses relations toutes faites du cabinet des secrétaires du Roi, la Gazette^ parait avoir fourni quelques détails qui n'ajoutent pas beaucoup à leur valeur. Même quand Pellisson prend la plume pour remanier l'introduction , ou première partie, la seule à laquelle il
TON ORATOIRE ET t>QÉTlQ|]B DE PLUS D*l]N HISTORIEN. CCXU
ait touché y les allures du récit ne changent pas, les appréciations ont le même ton d'éloge hyperbolique, et les réflexions générales dégénèrent de même en dissertations creuses et vagues. J'admets pour lui une excuse : il traTaille sur un fonds qui ne lui appartient pas; c'est une trame déjà tissée par d'autres , à laquelle il se croit obligé d'ajouter quelques fils d'or et de soie; l'ornementation trop riche dont il surcharge la toile a fait ressortir la stérilité du premier dessin. Je crois bien cependant que si Pellisson a été choisi pour cette révision tardive , c'est que ses écrits précédents montraient sa vocation. L'historien de la campagne royale de Franche-Comté, qui émerveilla l'Europe en février 1668, n'avait pas besoin de modifier sa manière. La grandeur du sujet lui parut demander toute la pompe et toute la recherche du discours. Il renchérit sur les rédacteurs qui l'avaient précédé; leur style, comparé au sien, était simple et modeste, n ajouta aussi, ce qui semble, quelques réflexions sur la connaissance de la religion, ou sur la conduite politique nécessaire à un prince , qui sentent le zèle d'un nouveau converti. et la reconnaissance pour des faveurs récentes. On aimerait à pouvoir confronter plus longtemps le texte de Pellisson avec les textes antérieurs. Après les transformations et additions qu'il a fait subir aux Mémoires de 4661 et de 1662, il eût été curieux de le voir aux prises avec les pages si pleines et si complètes des années 1666 et 1667. Ces pages mêmes les a-t-il connues? Lorsque plus tard il écrivit l'histoire du règne de Louis XIV jusqu'à la paix de Nimègue , il fit des emprunts, cela est visible , au texte de l'introduction tel qu'il l'avait modifié; rien ne prouve qu'il ait fait usage des