‹ Mémoires de Louis XIV pour l'instruction du Dauphin. D'après les textes originaux avec une étude sur leur composition, des notes et des éclaircissements (volume 2)Chapitre 4 sur 302 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Les hommes d'action n'ont pas beaucoup de temps à donner aux lettres : pour un prince qui sait son métier, la parole ou la plume fait l'ofBce de l'épée, il s'en sert pour commander à ses sujets ou aux étrangers : mémoires d'affaires, lettres diplomatiques, instructions à ses ministres, proclamations à ses soldats, discours solennels, voilà les œuvres d'un souverain. S'il est né homme d'esprit ou qu'une certaine éducation lui ait rendu facile le travail de cabinet, il compose et écrit par lui-même. La main du maître se reconnaît alors à côté de celle de ses secrétaires : ce n'est pas seulement le ton d'un roi, c'est le style d'un écrivain original ; si grand qu'il soit comme monarque , qu'il s'appelle Henri IV, Frédéric II ou Napoléon ) il a sa place marquée dans l'histoire littéraire aussi bien que dans l'histoire politique. Même un prince qui ne règne pas, soit qu'il aspire à un trône, soit que la toute-puissance lui ait été arrachée, sait l'usage qu'il peut faire des lettres; il ne leur demande pas seulement de le distraire d'une solitude qui lui pèse : elles lui sont ou la préparation à des destinées nouvelles qu'il entrevoit, ou le moyen de justifier un passé dont il doit compte à son I. a

Il DE LA COMPOSITION DES MÉMOIRES.

peuple. Le goût des études spéculatives, des travaux pureiûent littéraires n'est pas à souhaiter chez celui qui tient le sceptre : Charles IX est-il plus estimé parce qu'il a laissé quelques beaux vers sur les devoirs des rois, et un traité sur la chasse ? Jacques P*" Sluart, Ce capitaine es arts dont se moquait Henri IV, a composé pour son fils des conseils de gouvernement qu'il ne savait pas lui-môme pratiquer.

Louis XIV, dont on a si souvent reconnu et le peu de culture littéraire, et le bon sens pratique, a beaucoup écrit, mais k la façon des grands rois , sans préoccupation de la fofme, dont il laisse le soin à ses secrétaires et à ses ministres, tout entier aux idées essentielles qu'il lui auffit de noter en quelques mots, la pensée royale étant un germe que d'autres sont chargés de féconder. Il est difficile de distinguer la part personnelle du souverain , au milieu des innombrables pièces que les guerres, les négociations, et les détails multiples de l'administration ont produites : souvent il dicte» ou il inspire ce qui n'est pas écrit sous sa dictée. Quelquefois sur un long mémoire, un ou deux mots corrigés, ajoutés de sa main , prouvent que le maître est là, et on est en droit de faire remonter jusqu'à lui toutes les idées qui entourent celle à laquelle il a touché. Il y a dans l'ensemble de son gouvernement une telle unité de vues et de principes, et son personnage est si constamment le môme» qu'il y aurait iiyustice à ne pas lui reconnaître une originalité véritable , Lndépen^ dante des instruments dont il s'est servi tour à tour. Colbért , Louvois , Lionne , et bien d'autres , sont sans doute associés à la gloire de ses (ouvres; mais n'est-ce pas une médisance qu'on a prêtée au duc de LaRochefoucauld,

nmioDucrrioif. u(

lorsqu'on lui a fait dire que depuis la mort de M. Lé Roy, premier commis de Le Tellier secrétaire d'État , un des plus habiles hommes du royaume pour cet emploi, Louis XIV n'avait pas parlé français ni d'un ton de roi ' ? n n'y a pas jusqu'aux lettres qu'avec un peu de mauvais vouloir on pourrait lui contester, puisqu'il y avait toujours un secrétaire de la main dont le mérite principal était d'imiter parfaitement l'écriture royale. Le président Rose, qui a rempli ces fonctions pendant prés de dix-huit ans, de mars 1661 à décembre 1678> savait, avec une docilité parfaite, suivant l'ordre du roi , ou reproduire les caractères de l'écriture royale, ou écrire, comme simple secrétaire, de son écriture propre, des lettres qui n'en étaient pas moins du Roi '• Or, l'écriture, la tnain de Rose

1. Bibl. imp. Mac Fonds Boabier, 34. M&, de Philib. de Um«re, eooim. CD 1682, art. 1163.

2. Voici de curieusefl obserrations de Rose, en marge de deux leUrca do Roi, adressée* , Tane au roi d'Espagne, le 2$ mars 16S1 1 Tautre à D. Loais de Haro, le 17 juin Wl. Dans les deux est annoncée la conclusion du mariage de Monsieur. Le 26 mars, le Roi disait : « Mon frère se promet rentier agrément de Votre Majesté on cette occasion. » Roh) lait eette réflexion : « La lettre fut apportée au Roi toute minutée par M. de Lionne. Mais Sa Majesté, ayant commencé de la copier de 9a main, m'appela, et me recommanda de l'acheTer de la mienne : et qa\ se fit ; en sorte qu'il semblait que ce fût une même écriture. Je trouvai qu'on se serait bien passé du mot d'agrément, comme trop cbatouilleux d'un fils de France à un roi d'Espagne* Mais, du Roi qui écrit. Je n'osai fas par respoet y tooeher, et fis ce qui m'était commandé. 9 Pour l'autre lettre. Rose ajoute : « Elle n'est pas de la main du Roi, ni véritable, ni imitée, mais de la mienne propre et à découvert. Le Roi me commanda à'tm user aiesi* tar ee que le roi d'Espagne ayant écrit de sa propre MâiB à Monseigneur firère du Roi, le comte de Fuensaldagne fit valoir cola à Son Altesse Royale eomme on grand passo-ilroit, disant qu'il n'écriYaii do la sorte qa'aux rois et prinoes souverains. » (Bibl. de l'AraonaJ, Msc. Hist., n* 19», |n^*. Ribl. imp. Mse. s. Fr. b(^, liM*.)

Page 1