CHUTE DE CLARENDON. RÉFLEXION SUR LES MINISTRES
qu'il arrive presque toujours qu'après les avoir élevées avec emportement, ils sont obligés de les * abandonner avec faiblesse, ou de les soutenir avec peine* : car^ pour l'ordinaire ce ne sont pas des princes fort autorisés ou fort habiles qui souffrent ces monstrueuses élévations.
Je * ne dis pas que nous ne puissions^ par le propre intérêt de notre grandeur, désirer qu'il en paraisse quelque épanchement sur ceux qui ont part en nos bonnes grâces. Mais il faut prendre soigneusement garde que cela n'aille pas jusqu'à l'excès, et le conseil que je vous puis donner pour vous en garantir consiste en trois observations principales.
La première est que vous sachiez vos affaires à fond, parce qu'un roi qui ne les sait pas , dépendant toujours de ceux qui le servent, ne peut bien souvent se défendre de consentir à ce qui leur plaît.
La seconde, que vous partagiez votre confiance entre plusieurs, d'autant que chacun de ceux auxquels vous en faites part étant par une émulation naturelle opposé à l'élévation de ses rivaux, la jalousie de l'un sert souvent de frein à l'ambition de l'autre.
Et la troisième, qu'encore que, dans le secret de vos af-
1. Au Journal : c de les soutenir avec trop d'effort, on de les abandonner avec trop de honte. »
2. B, fo 260. En marge, e^t essayée cette idée : « Je vous apprends cela, non par ce que je sens, mais par ce qui peut arriver. »
3. Cette dernière phrase est une addition, en marge, sur le texte B.
4. Les observalionii qui suivent suni comme annoncées dans le Journal (V.p. 194). L'alinéa précédent Tait ressortir, delà dl2>gràce du comte de Liarendon, l'opportunité d'une double rcQexion, partie pour les ministres, partie pour les princes. Ce qu'où va lire a Irait aux princes, c'est donc la dernière moitié de la réflexion. Le Journal signale cette « dernière moiUé de réflexion > par une note marginale. (Y. p. 194, note I .)
faires ou dans vos entretiens de plaisir ou de familiarité, vous ne puissiez admettre qu'un petit nombre de personnes, vous ne souffriez pas pourtant que Ton se puisse imaginer que ceux qui auront cet avantage soient en pouvoir de vous donner à leur gré bonne ou mauvaise impression des autres; mais qu'au contraire vous entreteniez exprès une espèce de commerce avec tous ceux qui tiendront quelque poste important dans TÉtat, que vous leur donniez à tous la même liberté de vous proposer ce qu'ils croiront être de votre service ; que pas un d'eux, en ses besoins, ne se croie obligé de s'adresser à d'autres qu'à vous ; qu'ils ne pensent avoir que vos bonnes grâces à ménager*, et qu'enfin les plus éloignés comme les plus familiers soient persuadés qu'ils ne dépendent en tout que de vous seul ^
1 . Otte obseiralion coDcorde avec des réflexions placées h la suite d'un long développement sur la question suivante : « S*il Tant qu'on prince parle à beaucoup ou à peu de gens. » Nous en retrouverons la première partie, la plus longue, dans les Mémoires de Tannée 1668. Nous n'en prenons Ici que ce qui est en rapport avec le sujet trailé. 11 est probable que l'idée de scinder ces réflexions, qui allaient comme toujours un peu à la dérive, et qui se lisent maintenant, subdivisées sous des titres diflférents, partie dans les Mémoires de 1667, partie dans ceux de 1668, n'est venue qu'au moment de la seconde ou de la troisième rédaction.' Car nous croyons que le cahier qui les donne d'nn seul morceau (Msc, 1. 1, r* 124-131) est d'origine antérieure. Nous le comptons comme le 10* cahier du texte A de 1667. En effet» une idée analogue est indiquée dans le Journal (du 28 et 29 décembre 1667, V. p. 187), après que le retour du Roi est annoncé, la campagne étant finie : « Réflexion sur la forme de vivre de Sa Majesté à l'armée, telle qu'un général d'armée doit faire, parlant à tous, recevant les avis de tous. » Ailleurs, sur une page isolée du Msc. (t. 1, r 100 r«), on lit : « Question. S'il Ikut que le prince parle à tout le monde. » Or cette question est suscitée au Roi dans une conversation au sujet de la retraite de Dendermonde. — Voici donc ce que donne le texte A, 10* cahier (t. 1, r 129) : « Quelque maligne incIinatioD qu'ait tou-
UN Rai DOIT GARDER SON INDÉPENDANCE 269
Car vous devez savoir que cette indépendance ' sur laquelle j'insiste si fort (étant bien établie entre les ser* viteurs) relève plus que toute autre chose Tautorité du maître, et que c'est elle seule qui fait voir qu'il les gouverne en effet, au lieu d'être gouverné par eux : comme, au contraire, d'abord' qu'elle cesse, on voit infailliblement les brigues, les liaisons et les engagements particuliers grossir la cour de ceux qui sont en crédit et affaiblir la réputation du prince.
Mais principalement s'il en est quelqu'un ^ qui, par notre inclination ou par son industrie, vienne à se distinguer de ses pareils, on ne manque jamais de penser qu'il est mattre absolu de notre esprit^ on le regarde incontinent comme un favori déclaré, on lui attribue quelquefois des choses dont il n'a pas eu la moindre par^
Jours le public à croire que les princes sont gouvernés, quand il voit un roi se communiquer Immédiatement non-seulement à ses ministres et à ceux des princes étrangers, mais à tous ceux qui font quelque fonction • importante dans son État, et qu'il tes sait tous maintenir attachés à lui seul et indépendants les uns des autres, il est malaisé que les plus incrédules ne confessent pas qu*il gouverne absolument par lui-même. »
1. Dans le texte A, 10* cahier (t. 1, f 129), à la suite de la phrase déjà citée, on lit : « Mais surtout prenez garde, m. f., à ce dernier point de l'indépendance : sachez que la pratique en est infiniment nécessaire, et que vous ne serez Jamais véritablement souverain si vous ne faites en sorte que tous ceux qui auront quelque relation nécessaire avec vous ne dépendent point du tout les uns des autres. »
2. Le texte A, 10* cahier, r* 130 v^, fournit ainsi les éléments de ce long alinéa : « Et en effet, s'il se trouve quelqu'un entre eux et vous sous quelque prétexte que ce puisse être, s'ils s'aperçoivent qu'étant bien avec lui ils en sont mieux avec vous, ou que n'étant pas de ses amis leurs services vous sont moins agréables, sachez que dès lors ils ne vous parleront plus dans leurs véritables sentiments, mais que se croyant obligés pour conserver leur fortune d'entrer dans la dépendance de celui qu'ils verront en faveur, ils ne vous diront plus que les choses qu'il leur permettra de vous dire. »
ticipaiion, et^ le bruit de sa faveur est infiniment plus grand dans le monde qu'elle ne Test en effet dans notre cœur. Et cependant ce n^est pas en cela, mon fils, qu'on peut mépriser les bruits populaires : au contraire, il faut y remédier sagement et promptqment, parce que cette opinion, quoique de soi vaine, peut, en durant trop, nuire à votre réputation et augmenter effectivement le crédit de celui même qui Ta fait naître. Car comme chacun s'empresse à devenir de ses amis, il trouve souvent moyen de faire par les autres ce qu'il n'eût jamais entrepris de son chef, et parce qu'on s'imagine qu'il peut tout, on veut lui plaire par toutes voies; ceux même à qui nous donnons le plus de familiarité auprès de nous cherchent à se fortifier par son appui. On prend avec lui des engagements secrets qu'on couvre en certaines occasions d'une indiff^^rence affectée , pendant que dans les choses qu'il affectionne on Tinforme de tout ce qu'on voit, on nous parle toujours dans ses sentiments, on approuve ou blâme ce qu'il veut, on éloigne ce qui lui déplaît, on facilite ce qu'il désire : en sorte que , sans qu'il paraisse y contribuer, nous nous trouvons, comme par merveille, mais ^ merveille presque infaillible, portés dans tous ses sentiments. Et cela, mon fils, est d'autant plus à remarquer, que c'est par où naît et s'établit d'ordinaire la puissance des favoris, et par où
1. Au texte B;i. in» f* 261 v« et r» 262 r*), ce dernier membre de phrase et la phrase suivante sont le résultat de corrections et d'amplifications; on lit d'abord :« Et ce qu'il yade plus étrange est qiiesi nou:^ n'y remédions de bonne heure, l'opinion qu'on a conçue do son crédit contribue à le rendre en effet plus grand, parce que, comme chacun s'empresse... »
2. Ces quatre mots sont ajoutés en marge du texte B (t. lll« r>261 r*).