II
Il en serait autrement d'un roi qui, pourvu naturellement de lumières et de vigueur, manquerait seulement d'expérience : car, en ce cas, il ferait sans doute et plus honnêtement et plus sûrement de partager sa créance entre un certain nombre de gens habiles. Mais il faudrait que ce nombre fût petit. Car n'étant pas encore accoutumé aux malicieux artifices des hommes, il ne pourrait pas, entre un grand nombre de rapports différents, distinguer toujours le vrai du vraisemblable: d'où il naîtrait continuellement de la perplexité dans ses pensées, de l'inconstance dans ses résolutions et de Finquiétude dans l'esprit de ceux même qui le serviraient avec plus de fidélité, lesquels craindraient toujours que la malignité de la cour ne ruinât le mérite de leurs services ^
pourra manquer K la suffisance du prince, et le seul point sur lequel on de? rait se précautionner serait de choisir cet homme en telle sorte qu'il fût capable, par son habileté, de s'acquitter d'une si grande Tonctioo, et incapable par sou rang d* aspirer à rien davantage. »
I. A, t. m, f 12& v« et 1* 126 dont le r* seul écrit, et r» 1Î7 : « Je De donnerais pas ce eonseil à celui qui se sentant de lui-même assex de ▼!goeur pour prendre connaissance de ses affaires manquerait seulement ou d'âge, ou d'expérience pour pouvoir seul porter tout le faix du sceptre dont il serait chargé. Car je tiens qu'un prince, dans cette disposition, fera bien plus sûrement et bien plus honnêtement de se composer un conseil fidèle d'un certain nombre de gens de bien choisis que de se servir d*un ministre seul, parce qu'en cette manière U établira beaucoup mieux sa réputation et son autorité, s'instruira plus facilement des affaires en les faisant discuter en sa présence par plusieurs, et se pourra bien plus têt mettre en état de gouverner par ses propres lumières, liais Je croirais qu'il y aurait aussi quelque inconvénient pour lui à recevoir immédiatement les avis de tout le monde et à souffrir que d'autres personnes que ses conseillers lui parlassent souvent en particulier. Car enfliii si dans Tétat où Je vous l'ai représenté il écoutait librement tous ceux qui ui voudraient parier, il arriverait inrailiibicment que, n'ayant pas toa-
LE PRINCE DOIT-IL NB SE COMMUNIQEIBR QD'a PEU DE GENS. 339
Mais enfin, quand il se pourra trouver un prince qui, par la beauté naturelle de son esprit, par la solide fermeté de son àme et par l'habitude prise aux grandes affaires, saura se défendre de la surprise aussi bien que ses plus habiles conseillers, qui entendra aussi bien ou mieux qu'eux ses plus délicats intérêts, et qui, prenant leurs avis parce qu'il lui plaît, pourra néanmoins, quand il sera besoin, se déterminer sagement par lui-même; qui aurait assez de retenue pour ne résoudre rien sur-lechamp de ce qui mériterait réflexion; qui serait assez maître de son visage et de ses paroles, pour apprendre les sentiments de tous sans découvrir les siens qu'à ceux qu'il voudrait, ou peut-être même à personne entièrement, je lui donnerais un conseil différent des autres. Car je désirerais qu'il n'évitât pas, hors du temps de son travail accoutumé, les occasions qui se pourraient naturellement offrir d'entendre parler diverses personnes sur toutes sortes de sujets , sous prétexte de jeu, de chasse, de conversation ou même d'audience particulière '•
joara aatex de discernement pour connaître les bonnes maximes d'avec les mauTaises, il choisirait souvent le mauvais parti ou se tiendrait mal anuré dans le bon. Mais ee qui doit être encore compté pour quelque chose est que ceux qui le serviraient le mieux (n'étant pas encore assurés de la trempe de son esprit), seraient incessamment travaillés d'une défiance qui les détournerait infailliblement de l'application qu'ils doivent avoir à leur emploi: au lieu que le sage prince doit, par son propre intérêt, donner une entière tranquillité d'esprit à tous ceux qui le servent fidèlement dans les fonctions de quelque importance. »
1. L'éditeur de 1806 attribue ce portrait allégorique à la touche de Pellisson, qui en est innocent comme du reste. Sur le Msc. de 1668, la première phrase commençait d'abord ainsi : « Mais enfin s'il s'agissait de conseiller on prince qui par la beauté... » La phrase actuelle est une
L'un des plus grands hommes de Tantiquité, Cicéron *, prévenu de cette pensée, disait que celui qui gouverne un État doit se résoudre même fort souvent à
addition en interligne. Dans la dernière phrase, Téditenr de 1806 a fait. Je ne sais pourquoi, une petite addition : « ... sous prétexte de jeu, de chasse, de promenade, de conversation... • — A, 1. 111, (^ 128-129. « Mate enfin, voulant déterminer quelle pouvait être la conduite d*un souverain qui, par une longue application ou par les forces particulières de son génie, se sentirait en état de gouverner absolument par lui-même, qui se connaîtrait capable de ménager ses propres intérêts, qui saurait profiter de tout ce qui lui serait dit, sans Jamais rien dire de ce qui pourrait lui préjudicier, qui saurait accommoder ses discours k la portée de ceux auxquels il parlerait, et ne se prévenir Jamais de telle sorte par les premières raisons qui lui seraient dites qu'il ne (Ût tout prêt d'en écouter de contraires quand elles auraient plus de solidité, mon sentiment serait qu'il lui serait avantageux d'entretenir un certain nombre de personnes, parce que n'ayant k craindre aucun des inconvénients dont Je vous ai parlé, il peut sans péril profiler de tous les avantages que la communication de plusieurs est capable de lui donner. > Il indique alors sommairement ces avantages. On verra que les deux idées signalées dans le texte primitif de 1667 (f* 228 v* et f 229 r«) ne sont pas celles que développe, à la suite, le texte de 1G68. Lisons donc ce que donne encore le texte le^ plus ancien : « Entre lesquels (avantages) il j en a deux principaux, don le premier est qu'il sait plus exactement tout ce qui se fait : car, quoiqu'il ne donne pas à tous ceux qui lui parlent la liberté de lui parler de toutes choses, il est pourtant certain que chacun d'eux, ne sachant pas précisément Jusqu'où peut aller la confiance que le Prince prend dans les autres, est de sa part plus exact et plus retenu dans le récit des choses qui le regardent, craignant que s*il s'écartait de la vérité l'on ne le reconnût bientôt à son préjudice. Mais le second avantage qu'en peut tirer le souverain, c'est qu'en cette sorte de conduite il ne saurait presque plus être soupçonné d'agir par les mouvements d'autrui. » Par ces dernières lignes, la réflexion abandonne son point de départ : « S'il faut que le prince parle à beaucoup de monde ou se communique à peu de gens, » et elle entre dans un autre ordre d'idées sur la dépendance nécessaire des ministres à l'égard des princes. C'est cette partie de la réflexion qui a été réservée pour les Mémoires de 1667, à l'occasion de la disgrâce du comte de Clarcndon, que le rédacteur accuse d'avoir abusé de la laveur de son maître.
1. Sur le Msc. de 1668 (t. 111, f* 388 \*), ce nom est ajouté en marge.