Ibid., p
432 SUPPLÉMENT AUX MÉMOlReS DE 1661.
occupations ci notre dignité même ne nous permettent pas de descendre ordinairement, je me résolus, quand j'aurais fait le choix de mes ministres, d'y entrer quelquefois avec chacun d'eux, et quand il s*y attendrait le moins, afin qu'il comprit que j'en pourrais faire autant sur d'autres sujets et à toutes les heures. Outre que la connaissance de ce petit détail, prise seulement quelquefois et plutôt par divertissement que par règle, instruit peu à peu, sans fatiguer, de mille choses qui ne sont pas inutiles aux résolutions générales, et que nous devrions savoir et faire nous-mêmes, s'il était possible qu'un seul homme sût tout et fit tout.
Il ne m'est pas aussi aisé de vous dire, mon fils, ce qu'il faut faire pour le choix des divers ministres. La fortune y a toujours, malgré nous, autant ou plus de part que la sagesse, et dans cette part que la sagesse y peut prendre le génie y peut beaucoup plus que le conseil. Ni vous, ni moi, mon fils, n'irons pas chercher pour c-es sortes d'emplois ceux que l'éloignement ou leur obscurité dérobent à notre vue , quelque capacité qu'ils puissent avoir. Il faut se déterminer nécessairement sur un petit nombre que le hasard nous présente, c'est-à-dire qui sont déjà dans les charges, ou que la naissance, TincUnation ont attachés de plus près à nous.
Et pour cet art de connaître les hommes, qui vous sera si important non-seulement en ceci mais encore en toutes les occasions de votre vie, je vous dirai , mon fils, qu'il se peut apprendre, mais qu'il ne se peut enseigner.
En effet, il est juste sans doute de donner beaucoup à la réputation générale et établie, parce que le public n'y a point d'intérêt, et qu'on lui impose difficilement
LE r.noiX DES MINISTRES EST DIFFICILE. 433
pour longtemps; c'est sagement fait que d'écouter tout le monde, et de ne croire entièrement ceux qui nous approchent, ni sur leurs ennemis hors le bien qu'ils sont contraints d'y reconnaître, ni sur leurs amis hors le mal qu'ils tâchent d'y excuser*, plus sagement encore,' d'éprouver soi-même aux petites choses ceux qu'on veut employer aux grandes. Mais l'abrégé des préceptes, pour bien distinguer les talents, les inclinations et la portée de chacun, c*est de s'y étudier et de s'y plaire. Car en général ', depuis les plus petites choses jusqu'aux plus grandes, vous ne vous connaîtrez jamais en pas une, si vous n'en faites votre plaisir et si vous ne l'aimez.
n* t. <-> T. page 397, note f •
Vtllllé de prendre ee—ell, huiIs mmmtA de déeMer par mI* ■iéBM.— lies ailBlstrefi HiéBies Alatent à ammiitt «m nuillre.
Louis XIV vient de dire, au moment de la mort de Mazarfn (Texte B, p. 896) :
Avant que d'entrer dans l'exécution de mes principaux desseins , je me fis rendre un compte exact de chaque matière séparément par ceux qui en étaient les plus instruits.
1. Avant cette phrase» Pellfason en aralt d*abord éerit nne antre (Mse., p. 115) : « Car, en général, vons ne yov» connaîtrez Jamais ni en tableaux, ni en architecture, ni en pierreries, ni en armes, ni en cHa- \anx, ni en chose du monde, si voos n*en faites votre amosemeni, et si vons ne l*aimez. •
434 ICPVLÉMENT ACX MàXOlRES DE 1661.
PdHssoQ ajoute aa t^xte B loot ce qui suit. Les idées pour D6U8 Be soDt pas nouvelles; elles ont déjà été exprimées une fois ou deux daus les Mémoires de 1666, avant que Pellissoo fut admis à revoir les pages de 1661.
Il'm'a semblé nécessaire de vous le marquer, mon fils, de peur que par un excès de bonne intention dans voire première jeunesse, et par Fardeur même que ces Mé^ moires exciteront peut-être en vous, vous ne confondiez ensemble deux choses fort différentes : j'enlends gouverner soi-même, et n'écouter aucun conseil, qui serait une autre extrémité aussi dangereuse que celle d'être gouverné.
Les particuliers les plus habiles prennent avis d'autres personnes habiles dans teurs petits intérêts. Que sera-ce des rois qui ont entre les mains l'intérêt public, et dont les résolutions font le ma) eu le bien de toute la terre? Il faudrait n'en former jamais d'aussi importantes, sans avoir appelé, s'il était possible, tout ce qu'il y a de plus éclairé, et de plus sage, et de plus raison- -oabie parmi nos sujets. La nécessité nous réduit à un petit nombre de personnes choisies parmi les autres, qt qu'il ne faut pas du moins négliger. Vous éprouverez de plus, mon fils, ce que je reconnus bientôt, qu'en parlant de nos affaires, nous n'apprenons pas seulement beaucoup d*autrui, mais aussi de nous-mêmes. L'esprit achève ses propres pensées en les mettant au dehors, au lieu qu'il les gardait auparavant confuses, imparfaites, ébauchées. L'entretien qui Texcite et qui l'échauffé le porte insensiblement d'objet en objet plus loin que n aurait fait la méditation solitaire et muette, et lui ouvre, par les difficultés mêmes qu'on lui oppose, mille nou^-
VtlLlTÉ DE PEEKDAE CON^CIt. 435
teaux elpédienU. IX'ailleurs, mon fils, notre élévation nous éloigne en quelque sorte de nos peuples, dont nos ministres sont plus proches, capables de voir par consé* quent mille particularités que nous ignorons, sur les^ quelles il faut néanmoins se déterminer et prendre ses mesures. Ajoutez Page, Texpérience, Tétude, la liberté qu'ils ont bien plus grande que nous de prendre les connaissances et lumières de quelques inférieurs, qui pren* nent eux-mêmes celles des autres de degré en degré jusqu'aux moindres'.
Mais quand, dans les occasions importantes, ils nous ont rapporté tous les partis et toutes les raisons contraires, tout ce qu'on fait ailleurs en tel ou tel cas, c^est à nous, mon fils, à choisir ce qu'il faut faire en effet Et ce choix, j'oserai vous dire que, si nous ne manquons ni de sens, ni de courage, un autre ne le fait jamais aussi bien que nous. Car la décision a besoin d'un esprit de maître*, et il est sans comparaison plus facile de faire ce qu'on est, que d'imiter ce qu'on n'est pas. Que si on remarque presque toujours quelque différence entre les lettres que nous nous donnons la peine d'écrire nous-* mêmes, et celles que nos secrétaires les plus habiles écrivent pour nous, découvrant en ces dernières je ne sais quoi de moins naturel, et l'inquiétude d*une plume qui craint éternellement d'en faire trop ou trop peu, ne doutez pas, mon fils, qu'aux affaires de plus grande conséquence, la différence ne soit encore plus grande
] . Peilisaoïi (Mac., livre ii, lecU 1'*, p. 16) a d'abord allonge la phraim par une eomparaison : « ... comme Teaa se rassemble depuis les plus petites sources Jufqn'à la mer, » H Fa effacée ensuite.
entre les résolutions que nous prenons nous-mêmes, et celles que nous laissons prendre à nos ministres sans nous; où, plus ils sont habiles, plus ils appréhendent de se charger des événements, et s'embarrassent quelquefois fort longtemps de difficultés qui no nous arrêteraient pas un moment.
La sagesse veut qu'en certaines rencontres on donne beaucoup au hasard : la raison elle-même conseille alors de suivre je ne sais quels mouvements ou instincts aveugles, au-dessus de la raison, et qui semblent venir du ciel , connus à tous les hommes , et plus dignes de considération en ceux qu'il a lui-même placés aux premiers rangs. De dire quand il faut s'en défier ou s'y abandonner, personne ne le peut-, ni livres, ni règles, ni expérience ne renseignent : une certaine justesse et une certaine hardiesse d'esprit les font toujours trouver, sans comparaison, plus libres en celui qui ne doit compte de ses actions à personne.
Quoi qu'il en soit, et pour ne revenir plus sur ce sujet, aussitôt que j'eus commencé à tenir cette conduite avec mes ministres, je reconnus fort bien , non-seulement i leurs discours, mais aussi à je ne sais quel air de vérité ^i se distingue de la complaisance et de la flatterie, comme une personne vivante de la plus belle statue, et il me revint depuis par plusieurs voies non suspectes, qu'ils n'étaient pas seulement satisfaits, mais en quelque sorte surpris de me voir dans les affaires les plus délicates, sans m'attacher précisément à leurs avis, et sans affecter aussi de m'en éloigner, prendre facilement mon parti , et presque toujours celui que les suites montraient avoir été le meilleur. Et bien qu'ils vissent assez dès