‹ Mémoires de LouvetChapitre 12 sur 13 · DE DULAURE · texte numérisé non relu

DE DULAURE

Journée du 3 octobre 1793. — Rapport d'Amar. — Dulaure décrété d'accusation. — 1! parvient a se soustraire a ce décret. — Hébert. — Une exécution. — Mort des girondins. — Madame Olympe de Gouge. — Madame Roland. — Faux passe-port. — Projets de fuite avec Dcvérité. — Départ de Paris pour la Suisse.

Un ami, un collègue, Pénières (de la Corrèze), désirait depuis longtemps faire avec moi ménage commun. Il venait d'épouser une jeune femme fort aimable ; l'amour avait présidé à ce doux lien. J'avais formé, sous les auspices de l'amitié et de la reconnaissance, un lien semblable; les deux ménages devaient n'en faire qu'un; cette réunion d'amis nous présageait des jours heureux! Hélas! pourquoi ont-ils été si courts?

Nous nous occupâmes, mon ami et moi , à chercher un logement. Nous étions d'accord que nous habiterions loin du centre de Paris, que nous chercherions un

te.

séjour paisible où nous pussions, sans être trop éloignés de nos devoirs, respirer un peu l'air pur de la campagne, et reposer, par la vue de la nature, notre esprit fatigué par les troubles politiques. Enfin, après avoir cherché assez longtemps, nous arrêtâmes un appartement à Chaillot, dans l'ancien monastère de Sainte-Périne. Cet appartement avait été celui de l'abbesse. Un jardin bien planté était sous nos fenêtres ; outre ce jardin, un vaste enclos ombragé de plusieurs allées nous servait de promenades. Nous étions près du bois de Boulogne et d'autres endroits solitaires. Ah! que dans ce temps de carnage et de fureur l'éloignément des hommes, la solitude, nous semblaient précieux! Le marché fut conclu, et nous nous installâmes promplement dans notre champêtre demeure. Pénières et moi travaillâmes à notne commun ameublement. Le transport et l'arrangement de ma bibliothèque fut ce qu'il y eut de plus long et de plus pénible ; une pièce entière fut consacrée à cette collection , si chère pour moi et qui m'a si souvent consolé des malheurs de la vie

Le 15 septembre, j'étais déjà installé dans ma nouvelle demeure. Le peu de temps que j'y séjournai s'écoula avec rapidité. Nous allions avec mon ami à la Convention, et le chemin, quoiqu'un peu long, était une promenade très-agréable. Les Champs-Elysées, le jardin des Tuileries, ne nous offraient sur la route qu'une belle avenue. Elle était, à la vérité, interrompue par la place de la Révolution qui nous présentait ordinairement un épisode révoltant. C'est la qu'était journelle-

ment placée la guillotine ; c'est là que tant de sang innocent a coulé, pour satisfaire à la haine, a l'ambition de quelques hommes. Le spectacle affreux de ces assassinats rendus juridiques nous menait à de tristes réflexions, qu'effaçaient à peine notre retour dans notre ménage et la vue de nos compagnes.

Un jour (1) que le temps doux et serein semblait nous offrir, au milieu de l'automne, une des plus belles matinées du printemps, je m'applaudissais, en me rendant à la Convention avec mon ami, du choix heureux de notre demeure, de la réunion de nos ménages, du bonheur qu'elle nous procurait. L'air pur que je respirais influait sur mon âme et la rendait plus expansive. Je me disais heureux ; j'étais loin de penser à la scène qui m'attendait.

Près d'entrer à la Convention , Pénières me quitta pour aller dans la tribune d'un journaliste faire une souscription; j'arrivai sans lui dans'Ja salle des séances. Les tribunes étaient extraordinairement garnies, il y régnait un air d'empressement, présage de quelque sinistre événement; plusieurs députés s'en aperçurent et sortirent, je ne m'en aperçus pas et je restai. Bientôt un député de la Montagne vint à la tribune annoncer que le rapporteur du comité de sûreté générale allait faire son rapport sur les membres arrêtés depuis le 8 juin. Il apportait, disait-il, les pièces probantes du rapport et les montrait aux tribunes pour calmer leur impatience. Quelques instants après, parut le rap-

(1) 3 octobre 4793,

porteur du comité de sûreté générale ; c'était Amar, député de l'Isère, ci-devant anobli (1), qui, après s'être longtemps montré ardent ennemi des conspirateurs de la Montagne, s'était, depuis peu, placé au rang de leurs complices et était devenu le plus furieux persécuteur de ceux dont il avait, peu auparavant, partagé et défendu ouvertement les opinions.

Avant d'entamer son rapport, Amar demanda que l'assemblée décrétât que les portes de la salle fussent fermées et que personne ne pût sortir, même des tribunes. Le décret fut rendu sur-le-champ, mais non pas si promptement exécuté que quelques députés n'aient eu le temps de s'évader. J'aurais pu les imiter; mais, je l'avoue, je n'eus pour moi aucun soupçon de crainte. Je craignais pour Pénières, qui, depuis quelques jours, avait été instruit que l'on ne cherchait qu'un prétexte pour le comprendre dans la proscription. 11 n'était pas encore rentré dans la salle ; j'appréhendais qu'il ne vint se jeter lui-même dans le piège, et je ne pouvais sortir pour lui donner avis. Enfin, mon inquiétude cessa lorsqu'après le décret rendu et la consigne donnée, Amar lut la liste des nouveaux députés qui devaient être décrétés d'accusation ou d'arrestation. Dans cette liste, le nom de Pénières ne se trouvait pas; je fus donc pleinement rassuré sur son compte. Quant à moi, j'étais dans la plus parfaite sécurité, et je n'éprouvais d'autre sentiment que l'appréhension d'être le

(4) Amar avait, peu de temps avant la révolution, acheté une charge de trésorier de France qui donnait la noblesse.

témoin du coup terrible dont une partie de la Convention allait injustement frapper l'autre. Mon nom ne se trouvait pas non plus dans la liste qui venait d'être lue. Je n'avais jamais été compris dans aucune liste de proscription; ainsi rien ne pouvait me faire naître l'idée d une crainte que je n'avais pas.

Cependant, quel fut mon étonnement lorsque, dans le cours du rapport, entre les noms de Carra, de Ducos, de Condorcet, j'entendis prononcer le mien ; je croyais m'être trompé ; mais mon nom, prononcé pour la seconde fois, puis pour la troisième, avec ceux des mêmes députés journalistes, ne me laissa plus de doute. Ce fut alors que j'aperçus toute la profondeur du précipice dans lequel j'allais être englouti. Ma femme, mon père, ma famille, mes amis, se présentaient à ma mémoire ; ils étaient les liens les plus 1:hers qui m'attachaient à la vie et qui me la faisaient regretter. Je songeais encore que j'étais innocent et que je ne pourrais me justifier; que je laisserais après ma mort une mémoire odieuse, que la postérité ne s'occuperait de moi que pour me confondre dans la foule des criminels de lèse-nation, des traîtres à la patrie. Je mourrai donc, me disais-je, sans pouvoir prouver que mes accusateurs sont les plus injustes des tyrans, sans montrer que je suis innocent de toute espèce de conspiration. Cette dernière pensée me mettait dans la plus vive agitation. Je jetais çà et là des regards sur tout ce qui m'environnait. Placé dans un lieu de la salle où je me trouvais très en évidence, je voyais, chaque fois que mon nom était prononcé, les yeux de plusieurs per-

sonnes se fixer sur moi ; quelques-unes semblaient se rejouir de ma situation ; enfin, après deux heures de lecture, ce long rapport, aussi mal rédigé que dépourvu de preuves et de raisons, s'acheva. 11 fut suivi du projet de décret et de la liste de tous ceux qui allaient être accusés ou arrêtés. Au milieu de la crainte qui m'agitait, je conservais un rayon d'espoir. Parmi les noms de ceux qui devaient être arrêtés dans la séance et dont le rapporteur, en commençant, avait donné la liste, mon nom ne se trouvait pas. Cela me rassurait un peu ; mais quand je venais à penser que j'étais impliqué trois fois dans le rapport, je ne pouvais- me persuader qu'on y eût placé mon nom sans aucune intention. Pourquoi, me disais-je, m'accuseraient-ils s'ils n'avaient pas le dessein de me ranger au nombre des décrétés d'accusation ? Placé ainsi entre la crainte et l'espérance, ou pour mieux dire entre la vie et la mort, j'éprouvais la plus vive agitation. Je ne connais pas de plus pénible situation que celle-là. La crainte et l'espoir qui tour à tour se succédaient dans mon âme, loin de se modifier en se rapprochant, se prêtaient au contraire de nouveaux degrés d'énergie- Plus j'espérais, plus l'objet de ma crainte me causait d'alarmes ; plus je craignais, plus l'objet de mon espoir me devenait cher. On ne peut exprimer convenablement cet état d'anxiété; pour le bien sentir il faut l'avoir éprouvé... La longue liste s'épuisait, je n'avais plus que quelques secondes pour voir mon sort décidé; elle s'acheva enfin et mon nom ne s'y trouva pas. Alors- je sentis l'espérance se fortifier dans mon âme, mais elle n'en

bannit pas tout à fait la crainte. La séance n'était pas finie, on pouvait m'avoir oublié et revenir sur cet oubli.

Le décret d'accusation fut prononcé contre tous les proscrits sans discussion, sans même que la majorité opinât. Quelques-uns de ces malheureux voulurent élever la voix , on refusa de les entendre. Je les vis ensuite tous alors, sans résistance, se parquer dans l'enceinte de la barre, comme des agneaux destinés à la boucherie.

Puis vint le décret contre les signataires de la protestation sur l'affaire du 2 juin; ils furent décrétés d'arrestation. Ce spectacle et l'agitation que je ressentais encore ne me permirent plus de rester à la place où j'étais. Je me levai pour m'enfoncer dans la foule qui se trouvait aux entrées du milieu de la salle. Je rencontrai un député de mes amis, qui me prit la main et me dit : — Eh bien ! je vous félicite, vous n'y êtes pour rien. — La séance n'est pas finie, lui répondis-je; à peine avais-je dit ces mots, que du haut de la Mon-* tagne partit une voix qui était celle de Billaut-Varennes. Son discours réveilla tout à coup mes alarmes et fit disparaître mon espérance. « Je vois avec surprise, « dit-il, qu'un membre de la Convention, dont il est « souvent fait mention dans le rapport, ne se trouve « point sur la liste de ceux qui sont décrétés. Je ni'in- # « digne de ces lâches mensonges et je les dénonce « hautement .. » C'est de moi, me disais-je, qu'il veut parler, il n'en faut pas douter. Tout autre a ma place aurait eu la même idée. Les dernières paroles de sa

motion me tirèrent de peine. « Ce membre, ajouta-t-il, « c'est Philippe d'Orléans. Je demande qu'il soit décrété « d'accusation. » Sa motion fut applaudie et décrétée.

Cependant cette séance était d'une longueur interminable. Tandis que j'errais dans les corridors qui restaient encore libres, que je rentrais et sortais de la salle, on lut jusqu'à trois fois la liste de tous les décrétés d'accusation et d'arrestation. Chaque membre de la Montagne faisait de nouvelles motions pour faire décréter d'accusation son ennemi, et chaque motion était sur-le-champ adoptée. La liste allait toujours croissant, et cette facilité à y faire des additions ne me laissait pas sans inquiétude. Enfin, cette longue et très-pénible séance finit. La consigne fut levée et je sortis un des premiers des Tuileries ; il était près de six heures du soir. Je me rendis rapidement à Chaillot,.où on nous attendait pour dîner. « Il a fait chaud à la séance <c d'aujourd'hui, dis-je en me mettant à table, mais cela « s'est passé... » Je ne voulais pas en dire davantage, afin de ne point inquiéter ma femme; mais à peine avais-je fini ces mots, que voilà Pénières qui arrive tout échauffé : « J'ai une mauvaise nouvelle à vous « apprendre, mon cher Dulaure, me dit-il, vous êtes « décrété d'accusation. — Vous vous trompez, lui « répondis-je, j'étais à la séance; j'ai entendu pro- « noncer mon nom trois fois dans le rapport, mais pas « une seule dans la liste décrétée. J'ai bien entendu, « car j'écoulais de toutes mes oreilles. » Pénières, rassuré, se jette à mon cou, et nous dtnons aussi gaîment qu'à l'ordinaire.

Le lendemain, Pénières et moi reçûmes un grand nombre de visites. Plusieurs journalistes, induits en erreur par une similitude de nom, avaient mis Pénières au rang des décrétés, et par inattention me firent le même honneur. Aussi, parents et amis firent le voyage de Chaillot pour nous voir et connaître la vérité du fait.

Parmi les journalistes qui mirent mon nom au rang des décrétés d'accusation , se trouva l'auteur de la feuille du Père Duchesne. Il me consacrait un article dont chaque mot était une injure, et il le terminait par cette réflexion: « Pourquoi aussi s'avisait-il de « quitter les charmes de la citoyenne Lejay (1), pour « s'attacher à ceux de la vieille Roland ? »

Mes amis me cachèrent pendant quelque temps cette invective, pensant qu'elle pourrait me causer du déplaisir. Leur zèle à cet égard me parut irréfléchi; ils devaient bien penser que les injures de pareils hommes seraient honorables si quelque chose de leur part avait pu honorer. Je lus donc cette tirade d'Hébert avec toute l'indifférence qu'elle méritait. Cependant, je craignis les conséquences qu'elle entraînerait en répandant la fausse nouvelle que j'étais décrété. Je crus donc, pour éviter les clameurs que cette lecture pourrait causer à mes amis éloignés, devoir écrire à Hébert et l'engager à rétracter le fait principal. Je me permis aussi, et peut-être ai-je eu tort, de répondre à son

(i) C'était la femme du libraire Lejay, qui a imprimé une partie de mes ouvrage?. {Note de Dulaure.)

inculpation sur madame Roland. Je lui racontai trèssuccinctement de quelle nature avaient été mes liaisons avec le ministre et avec son épouse. Pour eux et pour moi, j'aurais été heureux de l'amener à une rétractation. On va voir quel indigne usage cet homme fit de cette partie de ma lettre.

Hébert reçut ma lettre et ne fit point de rétractation ; j malgré la fausseté reconnue de la nouvelle qu'il avait publiée, il refusa de rendre hommage à la vérité. Appelé en témoignage au tribunal révolutionnaire contre les députés décrétés le 2 juin et le 3 octobre, pour prouver les prétendus crimes de Roland et la complicité de ces députés avec ce ministre, il cita l'article de ma lettre ou je répondais au reproche d'à- ' voir eu des relations criminelles avec lui. « J'ai, dit-il, « une lettre de Dulaure, qui prouve que le ministre lui *« a acheté son journal, et qu'il s'en servait pour corc rompre l'esprit public. »

Ainsi Hébert poussait la mauvaise foi jusqu'à faire tourner au détriment du ministre et des députés qui le fréquentaient ce qui devait servir à leur justification. Ainsi il avait l'impudence de me faire jouer publiquement le rôle odieux d'accusateur de l'infortuné Roland, tandis que mes expressions tendaient à sa défense, Hébert annonçait, comme une découverte de sa part, ce fait, qui avait reçu la plus grande publicité, que jamais je n'avais caché, la souscription que le ministre avait faite à mon journal, parce que je n'y voyais rien que de très-simpie et de très-innocent. Jtoland, qui voyait de même, n'en avait pas fait non plus un mys-

tère, car dans le compte qu'il rendit des fonds qui lui avaient été remis pour la formation de l'esprit public, cet article de dépense était porté tout au long, et ce compte fut imprimé, répandu et affiché dans Paris et dans toute la France. Mon crime consistaità avoir reçu, dans l'espace de trois ou quatre mois, pour deux cents livres environ de souscriptions à mon journal (1).

Reprenons l'ordre des faits. J'allais à la Convention, mais j'y restais peu. 11 n'existait plus de liberté d'opinion, et on ne discutait plus. Les comités, entièrement composés de membres du parti dominant,.proposaient tout ce qu'ils voulaient, et ils n'éprouvaient aucune difficulté à faire adopter leurs projets de décrets. Une partie de la Convention restait immobile et ne semblait assister aux séances que pour témoigner qu'elle ne prenait aucune part aux délibérations. Un jour, me rendant à l'assemblée avec Pénières, nous aperçûmes, en passant sur la place de la Révolution, les préparatifs d'une exécution. « Arrêtons-nous, me dit mon collègue ; « accoutumons-nous à ce spectacle. Peut-être aurons- « nous bientôt besoin de signaler notre courage en « montant de sang-froid sur cet échafaud. Familiari- « sons-nous avec ce supplice.» Malgré ma répugnance, je m'arrêtai, et je vis la victime, qui avait l'air d'un homme bien élevé, se laisser dépouiller et lier par le bourreau. J'étais trop éloigné pour juger de son émotion. Il vivait encore, et bientôt il cessa d'exister : sa

(1) Le journal publié par Dulaure était intitulé : Le Thermomètre du jour.

tête tomba... Je,ne sais quel prétexte conduisait cet homme à l'échafaud, ni quel était son nom, mais il devait être la victime de ses opinions. L'impression que cette scène fit sur moi fut terrible, parce qu'en la voyant j'essayais de me pénétrer des sensations que devait éprouver celui dont la tête venait de tomber. Je dis à Pénièrcs, et je sentais fortement ce que je lui disais: «Avant de me laisser conduire à l'échafaud, je « ferai, pour m'en préserver, tout ce qui sera humaia nement possible. »

Cependant je n'étais pas sans inquiétude. Je ne pouvais expliquer comment j'avais pu être impliqué dans le rapport contre mes collègues décrétés d'accusation, sans avoir été compris dans le décret. Mes amis avaient beau, pour me rassurer, me dire qu'on avait voulu me faire peur sans me faire de mal, pour me donner une leçon ; cela me paraissait peu vraisemblable. Je craignais, d'un autre côté, que mes commettants ne se persuadassent que j'étais vraiment complice d'une conspiration contre l'uniié et l'indivisibilité de la République. Cette pensée me tourmentait, et je ne vis dans cette occurrence d'autre parti à prendre que celui de publier mon opinion sur la République indivisible et le fédéralisme. Cette idée fut presque aussitôt exécutée que conçue. Je fis une brochure (1) trèsmédiocre sans doute, mais qui remplissait mon objet, et j'en envoyai deux cents exemplaires aux autorités de mon département. J'espérais que cet ouvrage servi-

(4) Du Fédéralisme en France, in-8°, 1793.

rait au moins à détruire les soupçons élevés contre moi; j'en éprouvais par intervalle une heureuse tranquillité, mélangée trop souvent à la pensée du danger qu'offrait ma position.

Telle était la situation de mon esprit avant le 22 octobre, ou, pour me servir de l'expression de la nouvelle ère républicaine, avant le 1er du mois de brumaire, jour qui fait époque dans ma vie.

Ce jour, je fus à la séance de la Convention comme à mon ordinaire, et j'en sortis de bonne heure, parce qu'elle n'offrait rien d'intéressant. Après avoir été au bureau des mandats, et visiter un de mes collègues de département, je pris le chemin de Chaillot et allai me promener sur les hauteurs qui dominent ce quartier. L'air était pur et favorable aux méditations. De ces hauteurs, je jetais de temps en temps les yeux sur Paris. Voilà, disais-je, le centre des malheurs dont les trois quarts de la France sont accablés. C'est de là que partent à chaque instant ces coups funestes qui frappent de terreur la plupart des Français et qui portent chez ceux qu'ils atteignent le désespoir et la mort...

Ces réflexions générales se tournèrent bientôt sur ma situation particulière. Je me rappelai que, dans la distribution du jour, était le rapport d'Amar contre les députés arrêtés ou décrétés d'accusation. Je le par- ■ courus pour y lire les passages où mon nom se trouvait. Je crus qu'on y avait fait quelques changements qui m'étaient favorables, mais je ne tardai pas à voir que je me trompais. La publicité de ce rapport, me disaisje, va réveiller l'attention de mes ennemis sur mon

compte, et si une erreur m'a écarté de la liste des proscrits, cette erreur ne peut durer longtemps.

Pendantque je méditais sur ces tristes pensées, j'approchai du lieu de mon domicile. Je dînai avec ma

femme et mes deux amis aussi gaiment qu'à l'ordinaire. Après le dîner, je dis à Pénières: a Profitons des «dernières faveurs de l'automne, partons pour le bois de Boulogne. » Mon collègue se rendit à mes instances, nous partîmes, et cette circonstance me sauva la vie.

11 était environ quatre heures lorsque nous sortîmes, et notre promenade dura près de deux heures. Pénières cherchait dans le bois et dans les broussailles des gîtes de lièvres; il projetait de venir, quand la terre serait couverte de neige, chasser a l'affût. Après plusieurs découvertes et plusieurs projets de ce genre, nous nous entretînmes du plaisir que nous aurions à vivre dans dans une campagne solitaire, éloignés des hommes qui, depuis quelque temps, nous semblaient si odieux. Le simple nécessaire, le travail des mains, la solitude, voilà quels étaient les vœux que nous formions ensemble, et que nous renouvelions chaque fois que la vue delà campagne nous en rappelait le souvenir. Nous nous livrions à ces douces émotions, lorsque la nuit qui avançait nous fit regagner le chemin de Chaillot. Nous suivîmes, pour prolonger notre promenade, le long des murs de l'enclos du monastère où était notre demeure. A peine avions-nous fait quelques pas dans la grande rue de Chaillot, que je vis une femme accourir au-devant de nous ; c'était ma femme. Elle nous pousse assez brusquement pour nous faire rétrograder, et

nous annonce en pleurant que deux gendarmes sont venus, un quart d'heure après notre sortie, pour se saisir de moi; qu'un d'eux restait encore à la maison, et que l'autre était parti pour annoncer qu'ils ne m'avaient pas rencontré.

Je reçus cette nouvelle sans beaucoup d'émotion, et j'étais plus occupé du chagrin de ma femme que de mon propre malheur. Je la conjurai de retenir ses larmes et de prendre courage. Après avoir un instant délibéré avec Pénières, il fut résolu que ma femme rentrerait sur-le-champ à la maison ; que si c'était un décret d'arrestation qui était lancé contre moi, j'y obéirais ; que si c'était un décret d'accusation, je ferais tous mes efforts pour m'y soustraire. Afin de m'en instruire, nous primes le parti d'aller chez un journaliste de notre connaissance qui nous communiquerait la séance du jour. Ces délibérations furent prises sur le gazon de Chaillot qui est à droite de la grande route. Ma femme me remit des assignats, je l'embrassai et l'exhortai de nouveau à ne point se laisser abattre par le chagrin. Nous la quittâmes et nous partîmes pour aller rue Jean-Jacques Rousseau. Le résultat de nos recherches fut que j'étais décrété d'accusation. Les crieurs du Journal du soir firent souvent retentir à mes oreilles la nouvelle du fatal décret lancé contre moi.

Voici ce qui était arrivé à mon égard : Amar, vers la fin de la séance, était venu, au nom du comité de sûreté générale, annoncer que, par oubli, je n'avais point été compris dans la liste des députés décrétés

d'accusation. • Sans doute, citoyens, dit-il, vous ne voulez pas que ce criminel échappe à la justice. » Ensuite il parla de mes liaisons avec Roland, de mes calomnies contre les patriotes, et de tout cela, il tira les conséquences que j'étais d'un complot contre l'unité et l'indivisibilité de la République. Le décret d'arrestation fut adopté sans difficulté, car on était convenu que tous les projets de décrets de ce genre, contre des membres de la Convention, présentés par le comité de sûreté générale, seraient adoptés sans discussion. De même, il était tacitement convenu entre les dominateurs et le tribunal révolutionnaire que tous les décrétés d'accusation seraient condamnés à mort. C'est un aveu qu'un juge de ce tribunal a fait à une personne de ma connaissance, laquelle me l'a rapporté (1).

Le décret était à peine rendu, ou plutôt il ne Tétait pas encore, que les deux gendarmes chargés de m'arrêter s'étaient transportés dans mon ancien domicile, rue du Théâtre-Français. Si je n'avais pas changé de demeure, il est certain qu'ils m'arrêtaient parce qu'ils arrivaient à l'heure de mon dîner. De là, ils allèrent à Chaillot, et ils y arrivèrent par l'extrémité opposée à celle que j'habitais. Ils s'informèrent longtemps de mon domicile; étant nouvel habitant du lieu, mon nom y était peu connu. Enfin, ce fut a quatre

(1) L'expérience a prouvé qu'aucune exception n'a été faite à cette résolution. Tous les députés décrétés d'accusation et soumis au tribunal révolutionnaire ont été décapités. (Note de Dulaure.)

heures et demie que leur voiture s'arrêta devant la porte cochère de la maison. Un seul gendarme se présenta à la porte de mon appartement; l'autre était resté au bas de l'escalier. 11 me demanda. Ma femme et madame Pénières se troublèrent. Le gendarme chercha h les rassurer en leur disant que j'étais mandé au comité de sûreté générale pour une affaire particulière, qu'elles ne devaient avoir aucun sujet d'inquiétude, et qu'elles feraient fort bien d'indiquer où j'étais.

Après s'être assurés que j'étais absent, un des gendermes partit pour aller rendre compte au comité du mauvais succès de cette expédition; il laissa chez moi son camarade, qui y resta jusqu'à neuf heures du soir. Un de mes collègues, instruit de cet événement, se transporta à Chaillot pour m'averlir, mais il était trop tard. 11 rencontra le premier gendarme qui sortait de chez moi, et qui lui demanda où j'étais; mon collègue lui répondit qu'il l'ignorait. Ma femme inquiète, et tremblant que je n'entrasse sans être prévenu, pria instamment le concierge de la maison de faire sentinelle d'un côté de la rue, et elle se tint elle-même du côté opposé jusqu'au moment où nous la rencontrâmes.

Ainsi l'on voit que quatre choses m'ont sauvé la vie : d'abord, l'oubli de mon nom dans la liste des décrétés d'accusation, sans lequel, étant dans la salle desséances, il m'eût été impossible de n'être pas arrêté comme les autres, ensuite mon changement de domicile, puis la promenade que je fis ce jour-là après mon dîner, et enfin les soins empressés, la vive sollicitude de ma

femme qui prit toutes les mesures imaginables pour m'empêcher d'arriver chez moi, et qui resta plus d'une heure dans la rue pour me prévenir.

Maisqu'allais-jedevenir? Quel parti allais-je prendre, et où allais-je me cacher? Après être sorti de chez le journaliste où j'avais appris mon sort, mon premier soin fut de trouver un lieu où je pusse en sûreté passer la nuit. J'avais à Paris des parents et des amis ; je pensai d'abord à me rendre chez un d'entre eux. La maison où je voulais aller était située rue du Faubourg- Poissonnière; elle était occupée par l'un de mes parents qui portait le même nom que moi, et par Chaper, qui avait été mon collaborateur au Thermomètre. Je m'y rendis avec Pénières.Les personnes que j'allais trouver n'y étaient pas. Nous sortîmes, et après nous être promenés pendant trois quarts d'heure environ, nous y revînmes. Personne n'était rentré ; le domestique nous dit qu'il croyait que ses maîtres étaient au spectacle, et qu'ils ne rentreraient que sur les dix heures du soir. Après être sorti de cette maison pour la seconde fois, je pensai qu'il serait dangereux de me réfugier chez des personnes dont on connaissait les liaisons avec moi. Je pris donc aussitôt la résolution d'aller rue de la Harpe demander asile pour la nuit à un médecin nommé Géraud, qui, depuis peu, m'avait offert ses services en cas d'un pareil événement; il n'avait pris d'ailleurs aucune part à la révolution, et mes liaisons avec lui n'étaient point publiques.

Nous montâmes aussitôt dans la première voiture que nous rencontrâmes, et nous en descendîmes au

pont Saint-Michel ; nous fîmes le reste du chemin à pied. Géraud était absent; mais résolu de passer la nuit chez lui, je priai Pénières de retourner à Chaillot et de venir le lendemain m'apporter des nouvelles. II partit; je restai seul et sans lumière pour ne donner aucun indice de ma présence dans cette maison. De tristes réflexions vinrent alors m'assaillir, et durèrent jusqu'à l'arrivée de Géraud. Les journaux du soir l'avaient déjà instruit de mon malheur. Après m'avoir doîiné des témoignages d'intérêt, il m'avertit que sa maison était très-suspecte parce que Roland y avait son logement : il me raconta ensuite que pendant huit jours il y avait eu des gardes à la porte qui surveillaient et fouillaient même ceux qui entraient ou sortaient, et que ce n'était que depuis la veille seulement que cette garde incommode s'était retirée. 11 crut qu'il était prudent que je me couchasse tout habillé, afin de pouvoir plus facilement, en cas de visite nocturne, me réfugier dans un étage supérieur. Je fis ce qu'il exigea, et je dormis assez bien pour une semblable circonstance. 11 n'était pas encore jour que nous étions sur pied. Mon ami me promit que dans la journée il travaillerait à me procurer un asile dans quelque maison des environs de Paris. En attendant, il jugea que je ne devais pas passer la journée chez lui, mais chez un autre ami, nommé Boucheseiche (1), dont la maison n'était pas éloignée. Nous partîmes aussitôt, et nous arrivâmes

(1) Voy. son article dans le supplément à la Biographie universelle.

chacun par une route différente à la maison indiquée, place de l'Estrapade.

Après être entrés l'un après l'autre et avoir pris des précautions pour que le portier ne m'aperçût pas, Géraud m'introduisit dans la pièce du rez-de-chaussée et fut parler au maître de la maison qui n'était pas encore levé. Bientôt il vint à moi et me fit monter dans une chambre où il fut résolu que je passerais la journée.

Boucheseiche, que j'avais déjà connu assez particulièrement, employa tous les moyens qu'il lui fut possible pour rendre agréable ma nouvelle prison ; il mit dans ces procédés ce ton de franchise qui console et qui encourage. 11 fit plus, et ma reconnaissance à cet égard ne s'éteindra jamais, il eut la générosité de s'exposer à des dangers pour me sauver, de partager en quelque sorte ma mauvaise fortune pour l'améliorer.

Mon généreux hôte fit tout ce qu'il put pour adoucir mon chagrin ; mais, malgré ses soins empressés, cette journée me parut bien longue. J'ignorais ce qui se passait chez moi; je craignais qu'on n'eût mis les scellés sur mes effets, que ma femme fût arrêtée, mon ami Pénières exposé. Mon impatience redoublait à chaque instant; je croyais au moins que sur la fin du jour je recevrais des nouvelles; je n'en reçus point. Pénières, dans la crainte d'être suivi, ne crut pas devoir ce jourlà aller chez Géraud, qui seul avait connaissance de mon asile. 11 pensa qu'il était prudent de cacher à ma femme et à mes meilleurs amis le lieu que j'habitais.

Boucheseiche me proposa un refuge plus sûr que sa maison, il s'engagea à m'y conduire lui-même. Il fut

en conséquence convenu que le lendemain nous partirions à la pointe du jour. Après avoir passé une nuit assez tranquille, je me levai avant le jour ; mon hôte frappa bientôt à ma porte, il me fit descendre dans sa chambre. Il me fallait une carte de citoyen, car je m'étais défait de celle de député qui en tenait lieu. On ne pouvâit les obtenir qu'avec beaucoup de difficultés. Heureusement Boucbeseiche en avait une en blanc de sa section, il la remplit en mettant mon signalement et le nom de Dubreuil que je pris alors, en le choisissant parce qu'il commençait par les deux premières lettres de mon nom, et quej'ai conservé depuis pendant mon exil.

Nous devions partir en voiture; mais, comme il ne s'en trouva pas, nous prîmes le parti d'aller à pied. Ce coup était hardi, car il était grand jour et nous avions tout Paris à traverser, notre route se dirigeant vers le faubourg Saint-Denis. Enhardi par Boucheseiche, la tète couverte d'un bonnet blanc, le corps enveloppé dans une ample redingote que Géraud m'avait prêtée la veille, nous nous mîmes en route, prenant soin de passer par les rues les plus détournées et les moins fréquentées. Arrivés sur la place Saint-Jacques-de-la- Boucherie, nous rencontrâmes un détachement de l'armée révolutionnaire. Mon compagnon fut effrayé de cette rencontre et me proposa de rétrograder. «Gar- « dons-nous bien de cela, lui dis-je, ce serait nous « rendre suspects ; allons toujours en avant. » Nous passâmes donc hardiment au milieu de cette troupe de militaires, qui ne fit nulle attention à nous. Enfin, tou-

jours tourmentés par la crainte d'être aperçus par quelques personnes de notre connaissance, nous arrivâmes à la porte Saint-Denis. Là, nous montâmes dans la première voiture qui se présenta. Le cocher n'était pas^prét, il avait encore dans le cabaret voisin une chopine à boire. Ainsi, à mon grand déplaisir, nous restâmes, en attendant, juchés sur cette voiture et exposés aux regards d'une multitude de personnes; enfin nous partons.

Nous avions un autre danger à courir. 11 fallait passer devant le corps de garde dont la sentinelle était chargée d'arrêter toutes les voitures et de vérifier les cartes de ceux qui étaient dedans. 11 pouvait se faire, et cela était très-probable, que mon signalement eût été envoyé à tous les corps de garde des barrières. — La sentinelle nous demanda si nous avions des caries et se contenta d'une réponse affirmative, sans en attendre l'exhibition.

Enfin, nous arrivâmes à Saint-Denis, lieu de notre destination, et Boucheseiche me conduisit chez un maître de pension de ses parents. Comme cet homme passait pour un grand révolutionnaire, nous convînmes en chemin que je tairais mon nom, mon état et la nature de l'événement qui me forçait à me cacher. Nous arrangeâmes une fable par laquelle j'étais un patriote victime de quelques intrigants de ma section, qui, parce que j'avais quelquefois dénoncé leur immoralité, étaient parvenus, pour se venger, à me faire déclarer suspect, par conséquent, à me faire arrêter, et à faire mettre les scellés sur mes papiers; on devait ajouter que je

m'étais évadé pour échapper à cette persécution. Voilà ce que nous devions en confidence déclarer au maître et à la maîtresse de la maison, en les priant de bien garder ce secret. Quant aux personnes nombreuses qui y habitaient, il fut convenu que je leur serais présenté comme un homme qu'une application très-pénible à des travaux de cabinet et aux affaires publiques avait rendu malade et plongé dans la mélancolie ; que, par ordonnance des médecins, je devais changer d'air, vivre quelque tefmps à la campagne et ne me livrer à aucun travail qui demandât de l'assiduité. Les inquiétudes que j'éprouvais dans cette maison me rendirent ce double rôle facile à soutenir.

Ce fut donc le 24 octobre, sur les neuf heures du matin, que je débarquai dans cette pension. Le maître ne s'y trouva point ; il était à Paris. La maîtresse nous accueillit; mon compagnon de voyage, après avoir déclaré ce dont nous étions convenus ensemble, partit et me laissa seul. Me voilà donc jeté dans un nouveau monde, portant un nouveau nom, vivant d'une manière nouvelle, et obligé de jouer à la fois deux rôles différents, et surtout de me dérober autant qu'il était possible aux regards des étrangers qui affluaient dans cette maison.

La première inquiétude que j 'éprouvai fut celle d'être mal accueilli par le maître de pension , qui passait, comme je l'ai dit, pour un révolutionnaire très-prononcé et qui pouvait bien ne pas voir d'un bon œil un homme déclaré suspect par sa section, et encore moins lui donner asilr\ J'attendis son retour avec impatience

comme devant décider de mon sort. Il arriva enfin. Boucheseiehe, qui l'avait rencontré à Paris, lui avait annoncé son nouveau pensionnaire. 11 était favorablement prévenu ; il parut participer à ma peine, et me promit le plus grand secret sur la fable que je lui contai. Je lui montrai ma carte de citoyen, et le lendemain il fit enregistrer mon nouveau nom à sa municipalité.

Rassuré sur ce* point, j'étais bien loin de l'être sur d'autres. L'armée révolutionnaire se trouvait alors dans les environs de Saint-Denis; il en passait de temps en temps des détachements sous ma fenêtre; deux établissements militaires environnaient et dominaient la cour, le jardin, l'entrée de la maison, qui était, pour ainsi dire transparente, et me laissait vingt fois par jour expose au regard d'une foule de révolutionnaires dont ce quartier fourmillait sans cesse. 11 passait souvent de la gendarmerie, et chaque fois que je voyais ou que j'entendais des gendarmes, je craignais, qu'instruit du lieu de ma retraite par ses nombreux espions, le comité de sûreté générale n'eût envoyé une ordonnance pour m'arrêter. Ces craintes étaient plus fortes lorsque, pendant la nuit, j'étais réveillé par le bruit des chevaux : c'est surtout.ee que j'éprouvai la première nuit que je passai dans cette maison.

Une autre inquiétude me tourmentait encore bien davantage, c'était l'ignorance où j'étais de ce qui s'était passé chez moi depuis que j'avais quitté ma maison; je craignais qu'on n'eût mis les scellés sur tous nies effets, qu'on n'eût arrêté ma femme et mon ami Pénières. Ces craintes, que j'avais déjà eues dès le

lendemain de mon évasion, augmentaient avec le temps. Je ne pouvais concevoir comment Géraud ayant pu voir ma -femme et Pénières et leur dire le lieu de ma retraite, l'un ou l'autre ne m'avait pas écrit ce qui se passait chez moi.

Ce cruel état d'incertitude et d'impatience dura jusqu'au quatrième jour. Enfin, ce jour-là, j'écrivis quatre lignes très-pressantes à Géraud, qui me fit réponse immédiatement en style allégorique, dont je relisais sans cesse et dont j'étudiais les expressions; mais, dans le vrai sens, elle ne contenait rien que de vague : il me recommandait de me tenir caché le plus que je pourrais, de montrer de la prudence, etc. Tout cela me parais- * sait bien intentionné, mais fort inutile; je savais bien ce que je devais faire à cet égard. Cette conduite ne me satisfaisait point et était plus propre à redoubler mon impatience et mes inquiétudes qu'à les calmer.

Le lendemain, j'écrivis une nouvelle lettre à Géraud, plus pressante que la première, et où mon impatience était fortement exprimée. En effet, elle était au comble, et je ne pouvais expliquer l'indifférence de ma femme et de mon ami, si ce n'est par quelque événement sinistre. Le soir de ce jour je reçus une réponse de Géraud, toujours allégorique: sous les noms de drogues et de collections de minéraux, il m'indiquait mes effets qui étaient restés entiers, et m'apprenait ensuite qu'aucun accident n'était arrivé chez moi.

Cette lettre, qui cependant ne contenait pas la vérité tout entière, me consola beaucoup. 11 ne répondit pas à ce que je lui demandais encore de me faire venir ma femme

et mon ami, auxquels j'avais des choses importantes à communiquer. Je craignais que, dans le cas où l'on eût fait l'inventaire de mes papiers, on n'en eût soustrait plusieurs qui pouvaient servir à ma défense, notamment les pièces manuscrites qui avaient servi de base à la dénonciation que j'avais faite contre Desfieux (1). Je voulais indiquer en quel endroit de mon secrétaire étaient ces papiers. Je voulais leur dire le peu de sûreté dont je jouissais dans la maison que j'habitais, étant à chaque instant exposé a être découvert. Toutes ces choses ne pouvaient se confier au papier, il fallait absolument un entretien de vive voix.

Le lendemain je reçus la visite de Boucheseiche ; il me raconta que par prudence Géraud n'avait pas cru devoir confier à ma femme ni à aucun de mes amis le secret de mon asile; qu'il avait jugé, d'après ma dernière lettre, que ma tète travaillait. 11 me dit ensuite qu'il s'était tenu un petit conciliabule de mes amis qui étaient restés d'avis que je devais demeurer où j'étais jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé à Paris une maison très-sûre, ce dont ils s'occupaient. Je fis sentir à Boucheseiche que mon impatience était très-fondée, puisque mes amis connaissaient le peu de sûreté du local que j'habitais; que j'avais d'ailleurs des choses importantes à leur com-

(1) Dulaure avait publié, le 23 mai 1793, dans son journal, une accusation très-vive contre Desfieux, qui, pour venger, engagea Amar à comprendre Dulaure parmi les décrétés d'accusation, ainc.i qu'il l'avoua plus tard dans un écrit intitulé : Desfieux dans la prison de Sainie-Pélagiey à ses concitoyens.

muniquer; enfin que, dans une affaire qui m'intéressait si fort, à laquelle je réfléchissais sans cesse, on devait compter mon avis pour quelque chose : « Mon « malheur n'a point altéré mon jugement, lui dis-je, et « ma tète est encore tout entière sur mes épaules. En « conséquence, il est bon que mes amis me consultent « avant de prendre aucune délibération. » Je le priai donc avec instance de faire goûter mes raisons à Géraud, afin qu'il m'envoyât quelqu'un de ma maison avec qui je pusse communiquer de vive voix. Boucheseiche me promit qu'il appuierait fortement sur cet objet dont il sentait toute la nécessité. 11 me remit aussi un paquet de linge et de hardes et la somme de trois cents livres en assignats dont ma femme l'avait chargé.

Boucheseiche partit de bonne heure; je m'attendais, d'après notre conversation, à recevoir le lendemain une visite tant désirée. Ce jour je comptais les minutes, je guettais toutes les voitures qui passaient sous mes fenêtres, aucune ne vint pour moi. Mon impatience me laissait quelques intervalles que je remplissais en tisonnant mon feu, en fumant ma pipe et en lisant toute la bibliothèque de mon hôte, laquelle consistait en cinq ou six volumes, dont le plus important était la traduction de Quinte-Curce, par Beauzée, que je lus tout entière avec intérêt, quoique je la connusse déjà.

Les journées des 28 et 29 octobre s'étant passées sans que je reçusse de visite, je pris le parti, le 29 au soir, d'aller moi-même à Paris y chercher une communication qu'on s'obstinait à me refuser. J'attendis le moment où le jour baissait pour partir. Je m'armai d'un

pistolet que mon hôte me prêta et je partis par des chemins de traverse qui, en diminuant le danger de ma route, la rendirent plus longue de moitié. La nuit me surprit bientôt. Enfin, après avoir couru plutôt que marché pendant deux heures, j'arrivai entre sept et huit heures au faubourg Poissonnière, chez Chaper. Ma visite l'étonna, mais sa surprise cessa lorsque je lui en eus dit les motifs. Je passai la nuit chez lui. Le lendemain, ma femme, avertie, vint me voir. Avec quel plaisir, avec quel attendrissement ne vis-je pas cette malheureuse compagne de mes infortunes. Le chagrin, les courses continuelles avaient altéré ses traits. Elle inefit le récit de tous les événements qui s'étaient passés depuis mon départ.

Le lendemain de mon évasion et la nuit qui la suivit, il ne se passa rien de remarquable chez moi. 11 n'en fut pas de même dans mon ancienne demeure : soit par une suite de premiers ordres, soit que Ton pensât que je m'y étais retiré, le comité de surveillance du Théâtre- Français y fit poser une garde nombreuse pendant vingt-quatre heures, garde qui épouvanta et gêna beaucoup les locataires de la maison. Le troisième jour, la section des Champs-ÉIysées, de laquelle la maison que j'habitais k Chaillot dépendait, fit chez moi une visite nocturne; la maison fut investie, et on entra à trois heures du matin dans mon appartement, par une porte de derrière, dans l'intenlion de me surprendre. Les visiteurs firent une exacte perquisition dans tous les coins et recoins de l'appartement, jusque dans le jardin qui était au bas; n'ayant rien trouvé, ils allaient se retirer lorsque l'un d'eux s'avisa de demander à Pénières, qui

les accompagnait dans leur recherche, où étaient mes papiers. Pénières leur ouvrit la porte de mon cabinet ; ils y entrèrent. Un d'eux eut la bonne foi de croire et de dire qu'ils arrivaient trop tard, que les correspondances criminelles avaient été soustraites. Tant il est vrai que le mal est facile à persuader, surtout aux personnes passionnées ou irréfléchies.

Pénières et ma femme, tranquilles sur la nature de mes correspondances , ne s'étaient point occupés de chercher parmi un millier de lettres entassées dans de vastes tiroirs celles qui pourraient servir à fonder quelques soupçons dangereux. Ils se bornèrent à tirer de ma bibliothèque deux ou trois cents volumes, quelques manuscrits relatifs à l'histoire d'Auvergne et quelques objets qy'ils crurent m'étre les plus chers, et notamment deux cartons remplis de pièces curieuses relatives aux deux partis dits des Robespierrols et des Brissotins ; mais ils oublièrent de retirer une vingtaine de volumes de mes ouvrages qui pouvaient servir à ma justification. Voilà ce qui a été soustrait de mon cabinet : aucune lettre n'en a été retirée.

Les commissaires de la section, après cette visite, au lieu de mettre les scellés sur mon secrétaire et sur mes papiers, trouvèrent qu'il était plus court de les apposer sur les deux portes de mon cabinet; ce qui fut exécuté sans aucune des formes ordinaires et sans établir de gardiens des scellés. Ils employèrent pour cela mon cachet, qu'ils trouvèrent sur mon bureau et ils l'emportèrent; une grande malle remplie de journaux les offusqua encore; ils voulurent d'abord y mettre les

scellés, mais ils sentirent que cela ne serait d'aucune utilité. Ainsi se termina cette visite nocturne, faite par des gens armés, pendant laquelle ma femme tremblante n'avait pu sortir de son lit.

Ma femme s'excusa de ce qu'elle n'était pas venue me voir, en me disant que Géraud, qui connaissait seul mon adresse, avait refusé de la lui donner. Après être restée quelques heures auprès de moi, elle fut forcée de se retirer à Chaillot. Je vis aussi Géraud, a qui je ne pus m'empècher, en rendant justice à ses bonnes intentions, de reprocher, peut-être avec un peu trop d'humeur, les violentes inquiétudes que m'avait causées sa prudence mal entendue. Il fut convenu alors avec lui et Chaper que j'irais dans quelque tçmps loger à Paris, chez une femme qui avait, de l'un et de l'autre, reçu des services, et qui avait promis de me recevoir et de me cacher. Déjà on avait remisa cette femme la somme de cent livres, afin d'acheter pour moi les meubles de première nécessité ; elle n'attendait, pour me donner refuge, que le départ d'une voisine, qui occupait une pièce qu'elle me destinait, et, dans quelques jours, elle devait me rendre une réponse définitive. Voilà tout ce que je sus ce jour-là.

Le lendemain, 31 octobre , j'appris bien d'autres nouvelles. Ce jour, qui fera époque dans les annales de la France, fut un jour de crimes, de deuil et de consternation; j'appris que mes collègues, décrétés comme moi d'accusation, étaient tous condamnés à mort, et si j'eusse été pris, j'eusse partagé leur sort* Bientôt

Pénières, qui vint nie voir, me donna des détails sur leur exécution, et si quelque chose devait me consoler d'une perte aussi déplorable, c'était le courage héroïque qu'ils montrèrent en cet instant terrible. Leurs ennemis même les plus déclarés n'ont pu s'empêcher de leur rendre cette justice. L'un disait que plusieurs de ces victimes méritaient plutôt des couronnes civiques que la mort; un autre, et ce propos a failli causer sa disgrâce, disait qu'ils étaient morts en Romains. Les Français doivent se rappeler qu'en cette circonstance ils perdirent leurs plus habiles orateurs, leurs plus profonds politiques , et peut-être leurs plus hommes de bien. C'est ainsi que, pour assouvir la vengeance infernale de quelques dominateurs, tant de lumières furent . éteintes en un seul jour !...

Ce coup inattendu glar;a d'effroi tous ceux qui avaient admiré le talent de ces hommes publics, et qui ne croyaient pas à la prétendue conspiration dont on les accusait. Un morne silence régnait de toutes parts ; le peuple, aveuglé toujours par le parti triomphant, faisait seul retentir l'air de ses acclamations, et, sans le savoir, il applaudissait au meurtre de ses meilleurs amis. Un jour , les Français , mieux éclairés , déploreront cette perte, et en maudiront les infâmes auteurs.

Ce sinistre événement rendit Chaper plus craintif ; il crut que je n'étais pas en sûreté chez lui, et cette idée n'était pas sans fondement. D'autres amis, troublés par la frayeur, me donnèrent des conseils extravagants. Je suivis celui de ne pas passer la nuit dans la maison

où j'étais. Pénières me proposa d'aller coucher dans une petite chambre qu'occupait un ami commun, sous les auspices d'une femme suisse, rue Montmartre. Leroux était juge de paix d'une section de Paris; après avoir été emprisonné par une cabale ennemie et avoir été tiré de prison par les soins amicaux de Pénières, il avait de nouveau encouru la disgrâce de ses ennemis, qui voulurent le faire arrêter ; mais Leroux, averti à temps, s'évada. Depuis six mois il vivait caché, tantôt à la campagne, tantôt à la ville, tantôt à la cave, tantôt au grenier. Cet homme, rempli de connaissances, avait une tournure d'esprit singulière, qui lui faisait trèspatiemment et même gaîment supporter la triste posi- * tion où il se trouvait.

Voilà l'homme que je connaissais déjà, chez lequel je fus logé et qui me reçut sans aucune inquiétude. J'y arrivai le soir pendant l'obscurité; la chambre, située à un premier très-humide, n'était éclairée que par une espèce de lucarne qui donnait sur un toit voisin. Les murs offraient des lambeaux du papier qui les tapissait autrefois. Ce séjour n'était pas gai, mais l'hôte l'était assez , et sa conversation vive, animée, faisait oublier ce que le local avait de désagréable. 11 n'y avait qu'un petit lit, il le partagea avec moi ; sa Suissesse nous fit faire assez bonne chère. Je passai dans ce réduit obscur deux jours et deux nuits; -pendant cet intervalle, ma femme et quelques amis vinrent me voir. On m'apprit que le local que me destinait la femme chez laquelle je devais loger n'était pas encore disponible, parce que celle qui l'occupait ne voulait

plus le quitter. Un de mes amis ayant d'ailleurs vu lui-même les lieux jugea qu'ils n'étaient pas convenables. Cette même femme lui proposa de me loger dans l'île Saint-Louis, dans une maison où étaient déjà des personnes qui se cachaient, mais qui ne voulaient point en recevoir une autre sans auparavant savoir son nom et la cause pour laquelle elle se cachait. Mon ami répondit que je ne ferais jamais cet aveu, ainsi que je n'y viendrais pas. Par circonstance, ce fut un grand bonheur pour moi de n'avoir pas accédé à ces propositions. J'ai appris depuis que la maison de l'île Saint- Louis, où l'on voulait me conduire, avait été investie, et que les personnes qui s'y cachaient et qui étaient des prêtres non assermentés avaient été arrêtés. J'aurais indubitablement, en vivant avec eux, éprouvé le même sort.

Je m'en tins aux propositions de ma femme ; elle avait pris le parti, avec Pénières, de quitter la maison de Chaillot, quoique nous eussions payé six mois d'avance, et que nous eussions encore près de cinq mois à en jouir. Pénières avait déjà arrêté un logement dans une maison très-vaste, très-retirée de la rue de la Chaise, maison dont il se trouvait seul habitant. Ma femme me proposa d'attendre que le déménagement fût effectué, ce qui devait avoir lieu avant quinze jours ; je pourrais alors venir demeurer avec elle et avec mon ami, et, en attendant, elle pensait que je ferais bien de quitter Paris, où l'on était sans cesse menacé de visites domiciliaires. Je goûtai cet avis, et l'espoir de vivre avec ma femme et mon ami me réjouit et me fit

approuver cet arrangement. J'y gagnais du côté des agréments de la vie et du côté de la sûreté personnelle; en attendant, je devais retourner à Saint-Denis, dans la maison où j'avais déjà demeuré. Je me disposai à partir le soir du 2 novembre. L'obscurité de la chambre où j'étais me fit croire que le jour était tout à fait tombé ; je fis mes adieux au bon Leroux, et je m'élançai dans la rue. Je m'aperçus qu'il était encore grand jour; je ne voulus pas rétrograder; je pris des rues détournées; mais il me fallait absolument traverser le boulevard, qui se trouvait alors couvert de monde qui se promenait. J'eus une assez vive appréhension d être reconnu par des personnes qui ne me voulaient pas de bien, qui habitaient ce quartier et qui, si elles m'avaient vu, n'eussent pas manqué de me faire arrêter au premier corps de garde. Je traversai sans accident le boulevard et tout le quartier immense qui est entre le faubourg Montmartre et le faubourg Saint-Denis. Après avoir marché trois quarts d'heure, je me trouvai au bourg de La Chapelle, il était alors tout à fait nuit; arrivé là, j'aperçus un homme monté à cheval, qui allait aussi lentement que moi, et qui semblait me suivre de trèsprès; je ralentis ma marche pour lui laisser prendre les devants. Alors il descendit de cheval, et, quoiqu'il y eût beaucoup de boue, il marcha à pied ; je crus que cet homme m'observait. Après avoir avancé quelques pas comme lui, je m'arrêtai tout à coup : aussitôt il s'arrêta ; mes soupçons se confirmèrent par cette dernière allure. Me rappelant qu'il était seul et que j'avais un pistolet, je pensai à m'éloigner de La Chapelle. Je

m'élançai donc dans une des contre-allées de l'avenue de Saint-Denis ; l'obscurité et le chemin que je tins me firent perdre mon homme de vue, et j'arrivai sans accident au lieu de ma destination , 011 mon hôte m'attendait depuis deux jours.

Le surlendemain de mon arrivée, j'appris qu'Olympe de Gouges venait d'être guillotinée. J'avais connu cette femme, je connaissais son caractère et sa capacité, et je ne doutais pas que la prétendue conspiration qui la conduisait à l'échafaud ne fût autre chose que la vengeance de Robespierre, contre lequel elle avait fait imprimer et placarder, jusque dans les corridors de la Convention, une affiche qui était ce qu'elle avait composé de plus énergique. Olympe de Gouges était bien propre à faire contre ses ennemis quelques écrits vigoureux, la colère des femmes est un Apollon qui les inspire puissamment, mais je l'ai toujours crue incapable de conspiration. Elle était trop vive, trop emportée , et par conséquent trop peu réfléchie pour conspirer. Elle était trop inconstante, trop légère, et se faisait trop facilement connaître pour qu'on l'eût fait entrer dans le secret d'un complot.

11 y avait environ cinq ans que j'étais en relation avec elle. Tantôt elle me boudait pendant un an, puis je la voyais arriver chez moi plus amie que jamais, et ces brouilleries venaient souvent de quelques vérités peu galantes que je lui disais, de quelques avis trèsutiles que je lui donnais, et qui, si elle eut pu les suivre, lui eussent épargné sa fin tragique. Après avoir composé quatre ou cinq gros volumes do comédies qu'elle

faisait toujours imprimer parce que les comédiens ne voulaient pas les jouer, elle se mit à écrire sur la politique. Je tâchai de l'en détourner, ce qui me brouilla avec elle. A propos d'un article de mon journal dans lequel elle était un peu critiquée, elle fit placarder contre moi une affiche dans tous les coins de Paris, où les injures n'étaient point ménagées. Cela ne l'empêcha pas, environ six mois après, de venir me voir et de me traiter en ami. Je reçus son accueil avec la même indifférence que ses injures. Olympe de Gouges était une espèce de folle qui, après avoir vécu dans les plaisirs, voulait recouvrer en célébrité ce que l'âge commençait à lui faire perdre en galanterie, et attirer à son esprit des hommages que l'on ne rendait plus à ses charmes. Elle était si ambitieuse de célébrité et surtout du titre de femme de lettres, qu'elle se ruina à faire imprimer de mauvaises pièces qui n'étaient pas plus lues par le public que représentées par les comédiens. Je lui entendis dire : « La gloire est ma mai- « tresse; je la violerai plutôt que de ne pas obtenir ses « faveurs. »

Le désir d'être célèbre fit croire à Olympe de Gouges qu'elle l'était réellement. Quelques décrets avantageux au public étaient-ils rendus, c'était elle qui en av«»it donné l'idée, les législateurs en avaient puisé l'esprit dans ses ouvrages. Les comédiens ne voulaient-ils pas jouer ses pièces, ou ces pièces jouées tombaient- elles, c'était une cabale d'auteurs dramatiques qui, jaloux de ses grands talents, conspiraient contre elle. Un secrétaire, dans ses manuscrits, un imprimeur, dans ses

ouvrages imprimés, laissaient-ils échapper quelques fautes, c'était encore une conspiration. Elle était persuadée que toute la France avait les yeux fixés sur elle. C'est celte soif inextinguible de réputation qui l'a portée à l'échafaud. Elle se faisait gloire de n'être point la fille de son père putatif, mais bien du marquis Lefranc de Pompignan. Elle racontait a ce sujet que sa mère, une des plus belles femmes de Montauban, était aimée de l'académicien si vilipendé par Voltaire; que ce dévot personnage, pour jouir moins scandaleusement de sa maîtresse, lui donna un mari à sa guise, à qui il fit avoir une place à une autre extrémité de la France, tandis que l'épouse resta à Montauban à la disposition de son amant. Ce fut de ces amours, et plus d'un an après le départ du mari, que la femme mit au jour madame de Gouges. Enfin, pour terminer ce portrait déjà trop long, je dirai qu'elle n'était pas sans génie, mais qu'elle manquait absolument des connaissances qui peuvent le développer, le faire valoir. Elle n'était ni royaliste, ni aristocrate, ni démocrate, ou plutôt elle a. été tour à tour l'un et l'autre; elle n'était rien et était tourmentée du désir d'être quelque chose. Elle parlait toujours et ne savait pas dire deux phrases de suite en bon français; elle faisait des livres et ne savait à ta lettre ni lire ni écrire. Son éducation avait été entièrement négligée; elle attribuait à sa vivacité naturelle Téloignement qu'elle avait eu pour la plus commune des instructions. Elle n'avait jamais pu apprendre à lire; elle ne savait que signer son nom. Elle était toujours pressée ; ses plus longs ouvrages ne

lui coûtaient que quelques heures de travail. Sans cesse agitée, furieuse, emportée, elle battait son fils et ses domestiques; sa société n'était guère agréable, et cependant elle croyait être et se disait sans façon une seconde Ninon. Malgré ce caractère bizarre, elle avait le cœur bon et aimait à rendre service. C'est sur cette femme singulière que le farouche Robespierre crut devoir exercer sa vengeance. Le supplice-d'Olympe de Gouges m'a consterné, non-seulement parce que je la connaissais, mais parce qu'il m'a éclairé encore sur le caractère sanguinaire et atroce des hommes qui gouvernaient alors (1 ) .

Je fis connaissance avec un ci-devant moine qui vivait et occupait bien tranquillement un appartement dans la maison de Saint-Denis où je me trouvais. Il me prêta des livres. Je lus avec intérêt le Théâtre des Grecs du père Brumoi; je restais le plus que je pouvais dans un petit bâtiment isolé que j'habitais, lisant, fumant, tisonnant le feu, me promenant avant le jour dans le jardin et quelquefois dehors, étudiant la topographie des lieux, pour en connaître toutes les issues, tout ce qui pouvait faciliter une évasion ou me procurer un asile secret, ayant toujours des craintes et peu d'espoir, ne voyant rien de bon dans l'avenir et attendant avec impatience le moment où je me rendrais auprès de ma femme et de Pénières.

(1) Voir sur Olympe de Gouges l'étude de M. Charles Monselet dans son livre les Oubliés et les Dédaignés, i vol in-12. Pouîel-Malassis, éditeur.

Après quelques jours passés dans ces angoisses, je pris le parti de rentrer dans Paris et Gs connaître mon dessein à mes amis. Le 18 brumaire, Boucheseiche et Leroux vinrent me prendre et nous nous rendîmes ensemble à Paris, au milieu de bien des dangers. Arrivé dans la maison habitée par ma femme, je la visitai; elle était très-convenable à notre situation. C'était un vaste hôtel composé de cour, de jardin et de deux corps de logis. Nous en étions les seuls habitants; point de portier, point de domestiques, par conséquent point d'espion, point de délateurs. Nous nous servions nous-mêmes. On pouvait se promener au jardin sans être aperçu des voisins. Nous cherchâmes les endroits qui pourraient nous servir, en cas d'accident, à nous cacher ou à nous évader ; nous en trouvâmes plusieurs, mais qui ne me parurent pas assez sûrs.

Après avoir longtemps réfléchi, je proposai à Pénières le projet d'une cachette dans l'appartement que nous occupions; après en avoir discuté les inconvénients et les avantages, il fut arrêté que nous y travaillerions nous-mêmes sans le secours de personne. Mon ami était fort adroit et bon travailleur. Nous nous mîmes M'ouvrage. 11 s'agissait d'enlever proprement le papier qui couvrait le mur sur lequel nous devions opérer, de construire deux cloisons, une de face et l'autre en retour, de pratiquer une entrée et de placer une porte faite de telle manière qu'elle ne pùt être aperçue même en y regardant de près ; il s'agissait ensuite de coller sur tout l'ouvrage l'ancien papier que nous avions

enlevé, afin de ne laisser aucune apparence de notre travail. Tout fut achevé dans l'espace de trois jours. Ce réduit pouvait facilement contenir deux personnes; il eût été difficile, même aux yeux les plus exercés dans l'art de découvrir des cachettes, d'apercevoir celle-ci.

J'eus une seule fois occasion de m'y réfugier. Un jour nous entendîmes une voiture s'arrêter à la porte cochère, puis on frappa trois coups très-violents. Nous ne recevions que très-peu de visites, et mes amis ne s'annonçaient jamais de cetle sorte ; il n'y avait que des émissaires du comité révolutionnaire qui pussent se présenter ainsi, et ils étaient en usage de se transporter en voiture aux maisons où ils avaient des arrestations à faire. Aussitôt, je me précipite dans mon trou; pendant que je m'y arrange, ma femme va à la porte cochère pour l'ouvrir, et madame Pénières est à la fenêtre pour voir et me dire qui c'est. Bientôt elle m'apprend que l'auteur de notre frayeur était un cocher de fiacre que notre ami Leroux avait pris à son grand déplaisir. Ce cocher était ivre et avait, en route, cherché dispute à des passants et mis notre ami dans le cas d'être reconnu et arrêté, par l'affluence de monde que son procédé attira autour de sa voiture. Par suite de son ivresse et de sa mauvaise humeur, le cocher se permit de frapper magistralement à notre porte, et même de quereller et de dire des injures avant de se retirer, ce qui me déplut fort, parce que j'aurais désiré qu'aucun bruit ne partît du lieu de noire demeure.

Cependant, ce n'était pas tout de se cacher; les

découvertes que les visiteurs domiciliaires faisaient chaque jour, soit d'argent, soit de personnes, ne me rassuraient pas. Je pensai d'abord à quitter Paris et à habiter une campagne des environs.

La plus forte considération qui me déterminait à prendre ce parti, c'était la crainte, si je venais à être découvert, de compromettre Pénières* qui me donnait si généreusement un asile que je n'avais encore pu trouver ailleurs, qui se privait des aisances les plus ordinaires pour augmenter ma sûreté personnelle, enfin qui s'exposait lui-même pour me sauver. Non, je n'oublierai jamais l'importance du service que cet excellent collègue, sans aucune ostentation, m'a rendu à cette époque. Je dois un hommage à son aimable épouse; elle partageait, à cet égard, tous les sentiments de son mari. Mon supplice m'eût été mille fois plus cruel, si les services que m'ont rendus ces deux amis eussent causé leur malheur.

Cette pensée me pénétrait fortement et me fit prendre la résolution de partir le plus tôt possible de France. Bientôt, un moyen de faciliter mon évasion se présenta; j'avais bien prévu que je trouverais des ressources h Paris.

Un de mes collègues était clans la même situation que moi; décrété d'accusation le 3 octobre, il n'avait, depuis cette époque, cessé, de concert avec quelques amis, de travailler à se procurer des passe-ports et autres moyens propres k favoriser sa fuite. 11 était parvenu à faire graver le cachet d'une municipalité voisine et de la société populaire du même lieu ; il avait pu

tirer l'empreinte de celui de son département; il avait fait imprimer le corps d'un passe -port, ainsi qu'un diplôme de la société populaire; il ne lui manquait que des signatures, et il était fort embarrassé de les imiter. 11 vint un soir, sur l'avis de Pénières, passer la nuit et le jour suivant à la maison; il fut convenu qu'il me procurerait par tous les moyens qu'il pourrait le diplôme imprimé avec le cachet de la société, le cachet de la municipalité du même lieu et celui du directoire du département dont il avait pris l'empreinte; mais il n'avait plus de papier timbré de son département; il en attendait incessamment, et il me restait ensuite à faire imprimerie corps du passe-port sur ce papier, lorsqu'il serait arrivé. Je m'engageai à faire de mon mieux pour imiter les signatures dont il me donna des modèles originaux. Je m'exerçai pendant quelques jours, et je réussis assez bien; j'avais devant moi, outre plusieurs pièces originales, un calque très-exact d'un passe-port que lui avait prêté une personne récemment arrivée de son pays. Ce passe-port était revêtu de signatures, de visa sur la route, et du visa d'un comité révolutionnaire d'une section de Paris. Je revêtis donc plusieurs passe-ports, pour lui et pour ses amis, des signatures de la municipalité d'où ils étaient censés partis, des visa et signatures des directoires du département et du district, du visa de la route à Paris, et du visa de la section. f

J'attendais toujours le papier timbré, qui tardait à arriver, afin que je pusse aussi travailler pour moi; et en attendant j'essayai de contrefaire l'estampille des comités révolutionnaires de quelques sections de Paris,

et surtout la griffe du secrétaire de la muni ;ipalité, nommé Colombeau. J 'avais à la On découvert "n procédé qui me donnait des résultats assez satisfaisants, et qui imitait assez bien l'effet de l'empreinte à l'huile; en un mot, je faisais des progrès dans l'art de contrefaire les signatures, les estampilles et les griffa *. Quel sera l'homme qui osera blâmer ma conduite et rn ^traiter de faussaire? Je puis défier le rigoriste le plu'j sévère de trouver mon action répréhensible.

Voici la fable que mon collègue avait arrangée pour lui, laquelle je devais accommoder aussi pour moi. 11 était supposé parti du département dont le papier de son passe-port était timbré, et de la petite municipalité dont il avait fait graver le cachet, et être arrivé à Paris pour affaires de son commerce, et de là il devait voyager à Chambéry, pour retourner ensuite dans le pays d'où il était parti. Il était marchand de dentelles, et, en effet, il avait pour mille écus de cette marchandise, outre une grande quantité d'échantillons, de lettres, un livre de commerce, etc., etc. Muni de toutes ces pièces, de son passe-port, de son diplôme de jacobin, et de plus d'un certificat d'un des commissaires envoyés par les assemblées primaires pour accepter la constitution, il devait se rendre dans le Mont-Blanc, en prenant la voiture publique qui, de Paris, sort des frontières et passe en Suisse pour se rendre ensuite à Carrouges. Son projet était, après avoir passé la frontière, de s'arrêter dans la première ville suisse et d'abandonner la voiture publique; il devait se rendre de là à Genève. Je trouvais immanquable le projet de

son évasion; j'aurais voulu ôlre son compagnon de voyage; mais il jugea que nous pourrions nous nuire réciproquement; il voulut partir seul.

Cependant je ne pensais pas de même, et je désirais ardemment pour moi un compagnon de voyage; on me proposa De vérité (1), l'un de mes collègues aussi décrété d'accusation. Il sortit de sa retraite pour venir me voir et parler de celte affaire ; il passa une nuit et un jour à la maison; pendant ce temps, il fut convenu définitivement que nous partirions ensemble aussitôt que nos passe-ports seraient prêts. Nous arrêtâmes aussi nos conventions de manière à ne pas nous contredire dans le cas où nous serions interrogés séparément.

Devérité 'me parut d'une humeur très-convenable pour notre entreprise : il était gai, avait l'imagination vive et même un peu romanesque; j'ai éprouvé que cette dernière disposition de l'esprit fortifie l'âme dans le malheur et offre de grands moyens de consolation. Cette assertion paraîtra bizarre, mais je dis ce que j'ai senti. Il faisait en outre des vers avec la plus grande facilité; il nous récita une pièce de trois cents vers qu'il avait composés dans sa retraite, sur le3 malheurs de la France et surtout sur le désastre de nos malheureux collègues morts sur l'échafaud. Cette pièce était

(1) Né à Abbeville le 26 novembre 1746, y exerça la profession d'imprirncur-libraire. Il fut un homme de lettres assez distingué, et, en 1792, on le nomma député à la Convention. Membre du Conseil des Anciens, puis juge au tribunal d* Abbeville, il est mort le 31 mai. 1818.

remplie de belles images, de traits énergiquement exprimés ; le style était nerveux et digne du sujet. Je Fai entendu souvent réciter, et chaque fois elle m'a fait frémir en me reportant aux événements terribles qu'elle décrivait.

J'avais d'abord formé le projet de me déguiser en marchand de parapluies, et de partir avec trois ou quatre parapluies sous mon bras; mon collègue, quoique peu disposé à voyager à pied, adopta cependant mon projet, et nous nous quittâmes réciproquement contents de nous-mêmes et de notre association itinéraire.

Cependant, j'étais plus que jamais pressé de partir; outre la grande considération dont j'ai déjà parlé, je ne pouvais supporter l'idée de me voir dans un pays où chaque jour j'apprenais le supplice de quelques amis, de quelques collègues, enfin de personnes auxquelles j'étais attaché. L'arrestation de Rabaut-Saint- Étienne, découvert à Paris, le supplice de Manuel et de madame Roland, etc., etc., me pénétraient des sentiments les plus douloureux ; le récit de semblables tragédies venait comprimer mon cœur; en vain je savais que ces malheureuses victimes avaient supporté leur supplice avec le plus ferme courage, cela ne me consolait point de leur perte ; ce courage augmentait pour elles mon estime, et par conséquent mes regrets. C'est surtout madame Roland qui, dans ce moment terrible, a montré une force d'âme vraiment héroïque. « Je m'honore, dit-elle à ses juges, qui n'avaient pu la « convaincre d'aucun crime, de partager le sort des

fp

« hommes célèbres qui m'ont précédée sur l'échafaud. »

J'attribue à cette femme courageuse une lettre anonyme que je reçus quelques jours après le 3 octobre, ' pendant qu'on faisait le procès à mes collègues décrétés d'accusation. Elle commençait par ces mots : « Tonne, « brave Dulaure, tes collègues vont être victimes de « la plus affreuse injustice ; songe que le tribunal qui « les juge n'est pas nommé par le peuple, etc. » Mais alors je n'avais plus de journal, je n'avais plus de tonnerre en main ; déjà l'orage grondait sur ma propre tête, et j'allais en être frappé.

Enfin le papier timbré tant désiré arriva; ce fut une difficulté de moins, mais il en restait une autre : c'était d'y faire imprimer la formule de passe-port; c'était tout au plus l'ouvrage de deux heures pour la composition et le tirage. Un journaliste de ma connaissance s'en était chargé, mais il ne pouvait le faire lui-même, et était obligé de confier le secret de cette opération à une douzaine d'ouvriers. Le cas me parut trop risquable ; je cherchai un autre moyen. Je pensai au citoyen Langlois, imprimeur, qui, pendant près de deux ans, avait imprimé pour moi, à qui je venais depuis peu de payer, pour solde de tout compte, une somme considérable ; c'était un jeune homme qui pouvait, après que ses ouvriers étaient retirés, faire lui-même la besogne. Pénières se transporta chez lui avec un billet de ma main ; Langlois refusa tout net et rejeta bien loin la ! proposition. Je fus outré de ce refus; ce service que je 1 lui demandais lui aurait coûté si peu et m'aurait été si ! utile! Il fallut recourir à d'autres moyens; heureuse-

ment que l'imprimeur que le collègue dont j'ai parlé avait déjà employé pour imprimer les premiers passeports, voulut bien encore imprimer ceux-là. Pénières fut d'avis que, dans la formule, on laissât en blanc les noms du département, du district et de la municipalité, afin que ces formules pussent servir à plusieurs autres personnes et s'appliquer à d'autres lieux; cela était d'autant plus facile, que le timbre du papier était tout confus, etqujon n'y lisait qu'avec beaucoup de peine ie nom du département.

Ainsi muni de mon passe-port, je pris toutes les mesures propres à hâter mon départ : je fis avertir Devérité, afin qu'il eût à se préparer, en lui annonçant que, quant à moi, je serais prêt dans deux jours. En effet, je disposai tout; ma femme, de son côté, me préparait ma pacotille, me procurait le costume qui devait servir un peu à déguiser ma figure. J'avais la coutume de porter un chapeau rond à poils, je pris un chapeau ras et à trois cornes. J'avais les cheveux ronds et le front découvert; je me fis faire une perruque à queue, dont les cheveux recouvraient mon front. Je fis faire un pantalon, veste et culotte, comme je n'en avais jamais portés, et comme les portaient ce qu'on appelait alors les sans-culottes; je fis acheter à la friperie une ample et vieille redingote bleue qui devait couvrir le tout. J'achetai aussi des demi- guêtres, des pistolets, enfin tout ce qui pouvait servir à faire supporter un voyage long et périlleux pendant les rigueurs de l'hiver.

11 fallait avoir un plan de voyage ; c'était ce qui

m'embarrassait le plus ; mes amis, qui n'étaient pas plus instruits que moi à cet égard, me conseillaient de prendre des routes détournées, d'éviter les grandes villes. Je ne connaissais pas les localités; je fis emplette de cartes très-détaillées qui devaient me diriger dans la route. Ce n'était pas tout d'arriver à la frontière, il fallait la traverser sans dangers. Ferroux (du Jura) (1), l'un de mes collègues, qui était décrété d'arrestation, et qui venait souvent nous voir a la faveur de la nuit, m'indiqua des moyens qu'il assurait être immanquables; il me conseilla de passer à Arbois, ville du Jura, de loger chez un hôte de sa connaissance, dont il m'indiqua le nom ; puis il me donna l'adresse d'un curé qui était son parent, et qui demeurait dans les montagnes, à quatre lieues d'Arbois. Je devais prendre un guide dans cette ville pour me conduire dans ce village, appelé Le Pasquier, et, étant arrivé là, je pouvais me regarder comme hors de danger. Ferroux me donna pour ce curé une lettre en style maçonique, qu'employaient dans ce pays les membres d'une espèce d'association, appelés les Cousins Charbonniers. Voici a peu près la teneur de cet écrit : « A l'avantage une « fois, à l'avantage deux fois, à l'avantage trois fois,

(1) Né à Besançon, en 1751. Il obtint un emploi dans les finances et fut élu député à la Convention. Il devint ensuite membre du Conseil des Anciens. Après le 18 brumaire, il fut nommé directeur des contributions, d'abord à Lons-lc- Saulnier, puis à Besançon. Exilé en 1816, il ne revit la France qu'en septembre 1830. Il est mort à Salins le 12 mai 1834.

* mes bons Cousins, je vous adresse le Guêpier (c'est « le nom de ceux qui ne sont pas initiés), porteur de « la présente, qui est digne de participer à nos mys- « tères; donnez-lui pinte et pain et menez-le à la « prochaine vente; il vous remettra le signe bien pré- « cieux de notre reconnaissance.

« Je suis votre bon Cousin Charbonnier de la forêt de « La Chaux. »

Le signe précieux dont il est parlé dans cette lettre était un morceau de bois taillé d'une certaine manière, propre à faire reconnaître les Cousins Charbonniers; on le nommait l'échantillon.

Suivant mon collègue Fer roux, le curé, son parent, à qui il m'adressait, devait, à la vue de ces pièces probantes, me fournir un guide sùr pour me conduire hors des frontières. Son neveu même, qui connaissait parfaitement la localité, devait me rendre ce service, et me conduire par la montagne du Frarot, dont la cime forme le point de démarcation entre la France et la Suisse. Ainsi, suivant les assurances qu'il me donnait, si je pouvais parvenir une fois au village du Pasquier, je n'aurais plus de dangers à courir ; je devais me regarder comme arrivé en Suisse, les villages qu'il me restait à parcourir étant peuplés d'habitants peu surveillants, qui ne s'occupaient guère de la révolution, qui étaient d'un naturel doux et obligeant, et plus disposés à favoriser mon évasion qu'à la contrarier : on verra dans la suite jusqu'à quel point tous ces renseignements étaient exacts.

D'après ces assurances, je croyais n'avoir de dangers

à courir que dans la route de Paris a Arbois ou au village du Pasquier. Je redoutais surtout les environs de Paris, à douze lieues à la ronde, car la surveillance y était extrême. La plupart des lieux placés sur la route étaient garnis d'émissaires des comités révolutionnaires, qui scrutaient très-scrupuleusement tous les passants. Je résolus d'éviter le plus que je pourrais, à cette distance, les grandes routes, et, d'après les cartes que je m'étais procurées, je traçai le plan de mon itinéraire.

Ce fut alors que j'appris la nouvelle de l'arrestation d'un de mes collègues, nommé Noël. Ce vieillard respectable, décrété d'accusation, était déjà parvenu à l'extrême frontière du côté de Montbéliard, et n'avait plus qu'une heure de chemin pour arriver en Suisse, et, après avoir été condamné sans aucune preuve par le tribunal révolutionnaire, il fut exécuté. Cette nouvelle n'était pas encourageante pour moi; elle ne me découragea cependant pas (1).

J'eus bientôt revêtu des signatures nécessaires le passe-port de Devérité et le mien, ainsi que nos diplômes de jacobins. Tout était prêt. La saison qui avançait et qui devait de plus en plus rendre le voyage difficile et le passage des frontières impraticable, les nouvelles mesures révolutionnaires qu'on prenait cha-

(1) Noël, né à Remiremont, le 24 juin 1727, député des Vosges à la Convention, un des sept membres qui refusèrent de prendre part au jugement qui condamna Louis XVI. Il périt sur l'écbafaud, le 8 octobre 1793.

que jour pour arrêter les émigrations, tout me pressait de partir le plus tôt possible. , .

J'étais dans ces dispositions lorsque, le samedi 7 décembre, ou 17 frimaire, j'appris que Devérité était indisposé. Il me fit dire néanmoins qu'il serait guéri et prêt à partir le mercredi ou le jeudi suivant au plus tard. Ce retard me fit de la peine, mais le plaisir d'avoir un compagnon de voyage qui semblait me convenir à tant d'égards me le fit supporter avec patience. Pendant ce temps, je travaillai à fabriquer de nouveaux passeports pour les malheureux qui pouvaient être dans ma situation. J'abandonnai le projet de partir en marchand de parapluies, et formai celui de voyager comme un marchand peu riche. Je fis faire mon costume en conséquence. Un pantalon d'espagnolette, vert-bouteille très-foncé, avec le gilet de même, des demi-guêtres en drap noir, une vaste redingote bleue, rapiécée et retournée, un chapeau déchiré, une perruque, un gros bonnet de laine grise, de gros gants gris, trois chemises sans être garnies, deux mouchoirs bleus à mouches assez communs, que je fis acheter exprès, voilà en quoi consistait mon équipage de voyage; c'est ainsi que je devais arriver en Suisse.

Quant à mes finances, elles n'étaient pas considérables; je partais avec onze cents livres en assignats; mais je ne devais pas manquer de ressources; on m'avait persuadé qu'une fois arrivé sur cette terre hospitalière, j'y serais accueilli avec toutes les marques de déférence et d'amitié. On me citait l'exemple de trois députés qui, après avoir échappé à leur arrestation,

avaient fait heureusement le voyage de Suisse, et avaient été reçus avec le plus grand empressement; on m'assurait qu'il suffisait de se dire député pour être favorablement accueilli. Je pensai, d'après tout cela, que mes collègues avaient tous les moyens de communiquer avec la France, et pourraient m'en indiquer un pour communiquer aussi et recevoir un paquet de linge et des hardes déjà préparées, ainsi que l'argent dont j'aurais besoin et des nouvelles. D'ailleurs, je crus que la somme que j'emportais pourrait me servir près d'une année, et il ne me vint pas en idée de m'informer de la perte des assignats chez l'étranger. Comme alors ils étaient en France au pair avec l'argent, je crus qu'ils devaient être acceptés au même taux dans un pays neutre, avec lequel les communications commerciales n'étaient point interrompues. J'avoue que je ne fis guère de réflexions à cet égard ; que, tout occupé de mon voyage, je me trouvais trop heureux d'espérer que je pourrais le faire avec succès. Je croyais, au surplus, que, dans le cas où je ne pourrais recevoir aucun secours pécuniaire de la France, j'avais des talents que je mettrais à profit; enfin, je n'avais aucune inquiétude sur la manière de subsister dans ce pays.

Voilà l'opinion que j'avais alors, et qui m'était suggérée par les rapports que l'on m'avait rendus de la favorable réception faite à mes collègues réfugiés en Suisse. -Je dirai par la suite combien mon opinion était mal fondée et combien ces rapports étaient infidèles.

Le mardi 10 décembre, ou 20 frimaire, un de mes collègues qui venait souvent me voir et qui commu- «

niquait ordinairement avec Devérité, vint de sa part me donner de ses nouvelles. Il m'apprit qu'il ne pouvait partir encore, que sa maladie durait toujours, et qu'au surplus, si je partais sans lui, il était déterminé à faire le voyage seul, en chaise de poste, avec un passe-port d'officier des volontaires de son département; que cependant si je voulais attendre encore huit jours, il pourrait m'accompagner. Cette nouvelle m'atterra; elle me pénétra de la plus vive affliction, et elle me procura un des moments les plus pénibles que j'eusse éprouvés depuis mon malheur; mais en envisageant toute l'horreur de ma situation, je pris le parti définitif de fuir seul ma patrie.

Je communiquai aussitôt cette résolution à mes amis et à ma femme, qui l'approuvèrent en déplorant la triste extrémité où j'étais réduit.

Alors je m'occupai entièrement des objets de mon départ; je partageai avec ma femme le peu de moyens qui me restaient; je pris pour moi la somme de onze cents et quelques livres et un louis d'or. On m'en offrit vingt-cinq d'une part et une demi-douzaine de l'autre. Je les refusai, dans la crainte qu'ils ne fussent un obstacle qui m'arrêterait à la frontière et qui ferait échouer ma périlleuse entreprise.

Le soir de cette journée se passa en visites que je reçus de plusieurs de mes amis et collègues, qui me portèrent des encouragements et des regrets. Pénières me promit de m'accompagner jusqu'à cinq ou six lieues, et de ne me quitter qu'après le dîner. Ma femme cependant versait des larmes, et ne les retenait de

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temps en temps que pour ne pas me décourager. Je la consolais en lui annonçant ma future délivrance de toutes les alarmes dont j'étais depuis longtemps obsédé, et en lui présentant la Suisse comme un pays trèsagréable, où je ne devais manquer ni de bons accueils ni de ressources.

La nuit je dormis peu; à cinq heures et demie j'étais levé. Pénières et ma femme se levèrent en même temps que moi. Je me costumai comme il était convenu, et après avoir pris tout ce qui m'était nécessaire, avoir fait mes adieux à ma femme et à madame Pénières, comme si nous ne devions plus nous revoir, je partis; mon ami était avec moi. 11 n'était pas jour, et il pleuvait; nous traversâmes le faubourg Saint-Germain, marchant à quelque distance l'un de l'autre, et nous arrivâmes sur le boulevard Saint-Jacques. La pluie mêlée au vent continuait toujours. C'était un mauvais préliminaire de voyage. Quoiqu'il fût plus de six heures du matin, et qu'après cette heure-là en ne demandât plus de cartes de citoyen à ceux qui sortaient des barrières, nous redoutions encore d'être arrêtés ; car, quoique Pénières eût sa carte de député, et moi celle de citoyen, dont Boucheseiche m'avait muni le lendemain de mon décret, nous pouvions néanmoins rencontrer dans les corps de garde quelques personnes de notre connaissance, et cela était d'autant plus possible que ceux qui étaient ordinairement envoyés pour garder les barrières de ce côté habitaient les sections de Paris où j'étais le plus connu. Nous suivîmes donc toujours le boulevard jusqu'au-dessous du faubourg Saint-Mar-

ceau; là, nous prîmes la barrière de la Glacière, Nous crûmes ne subir aucune question ; cependant une sentinelle nous arrêta pour nous demander nos cartes. Nous les lui montrâmes, et nous enfilâmes un sentier qui devait nous mener sur la grande route de Chbisy, lieu qui, d'après mes arrangements, devait être le premier par lequel je devais passer.

Je m'étais souvent promené de ce côté, et j'en connaissais parfaitement tous les chemins; au lieu de prendre la grande route de Choisy, nous suivîmes à gauche des sentiers qui nous conduisirent dans la plaine, au-dessous du coteau d'ivry. Cependant le vent et la pluie redoublaient, et, après environ deux heures de marche, nous arrivâmes à Choisy tout mouillés, et nous débarquâmes dans une auberge qui est sur le port. Ce mauvais temps m'annonçait une.journée trèspénible; j'hésitais si je ne devais pas en attendre à Choisy une meilleure; je pensai un instant à demander jusqu'au lendemain asile à une dame de ce lieu, qui m'avait toujours reçu avec amitié ; mais je réfléchis que, dans la circonstance , ma présence ne pouvait lui être agréable.

Pénières voulait, malgré la boue et le mauvais temps, m'accompagner jusqu'à la dînée ; moi je voulais qu'il me quittât. Pendant que nous discutions cette matière, une circonstance inattendue vint changer tout le plan de mon voyage.

J'entendis dire dans l'auberge que le coche d'Auxerre arrivait; aussitôt l'idée de m'y embarquer me vint. Je pesai dans mon esprit les avantages et les dangers de

cette nouvelle manière de voyager ; elle me présentait deux principaux dangers : le premier était de rencontrer, parmi trois ou quatre cents personnes que contenait ordinairement ce coche, quelques révolutionnaires de ma connaissance, et j'en connaissais beaucoup à Paris qui se seraient fait un mérite de me faire arrêter sur-le-champ, et de me conduire en triomphe devant le tribunal sanguinaire qui devait prononcer mon supplice.

Le second danger était celui d'être obligé de montrer au commis du coche un passe-port visé par la municipalité de Paris, muni de la griffe de son secrétaire Colombeau. Cette formalité manquant à mon passe-port, qui n'avait que le visa d'un comité révolutionnaire d'une section de Paris, je pouvais être rejeté, ou peutêtre arrêté comme suspect, et conduit à la première municipalité, pour avoir tenté un moyen contraire aux arrêtés de la municipalité de Paris.

D'un autre côté, si je ne pouvais échapper à ces deux dangers, cette voiture m'offrait plusieurs avantages ; le plus important était celui de passer la lisière de surveillance, qui cernait Paris à douze lieues à la ronde, et de faire une vingtaine de lieues sans éprouver aucune inquisition, sans avoir besoin de montrer mon passe-port et sans être exposé à être reconnu. J'y voyais aussi l'avantage de trouver une voiture douce, qui, sans peines, sans fatigues, m'avançait d'une vingtaine \ de lieues dans ma route, et m'épargnait l'embarras de chercher des chemins de traverse dans un pays qui m'était inconnu; d'être fatigué à la fois par la boue, la

pluie, la marche, l'embarras d'éviter les grandes villes et qui m'épargnait peut-être aussi plusieurs autres dangers que cette marche détournée aurait pu me faire courir. Enfin, en montant dans le coche, j'évitais à mon ami Pénières (1) les fatigues de cette journée, qu'il voulait partager avec moi. Après avoir rapidement pesé les dangers et les avantages de ce parti , je regardai sur la rivière et j'aperçus le coche annoncé qui s'avançait. Je me décidai sur-le-champ, et me déterminai à y montrer, au risque de me voir arrêter en y entrant. Nous nous dirigeâmes vers l'endroit où le coche s'arrêta ; je fis mes adieux à mon ami, et lui dis que si je me croyais hors de danger avec les personnes du coche, je monterais sur le tillac et lui ferais un signe de contentement.

(i) Pénières (Jean- Augustin), dont il est si honorablement question dans cette partie des Mémoires de Uulaure, était garde du corps à l'époque de la révolution. 11 fut successivement membre de l'Assemblée législative, de la Convention, du conseil des Cinq-Cents, du Tribunat, du Corps législatif et de la chambre dite d<s Cent-Jours. Il déploya en plusieurs circonstances beaucoup de courage et de fermeté de caractère. Exilé en 1816, il se réfugia aux États- Unis, où il est mort en 1820.

Le coche d'Auxerre en 1793. — La disette. — Les représentants du peuple en mission. — Le curé maratiste. — Visite des passeports. — Arbois. — Le curé du Pasquier. — Les paysans du Jura. — Dulaure pris pour un prêtre émigrant. — La société populaire de Nozeroy. — Le diplôme de jacobin. - Entrée en Suisse.

J'entrai dans le coche. — Je jetai un coup d'œil rapide sur les voyageurs, et je n'aperçus aucune figure de connaissance. Personne ne me demanda mon passeport; je fus alors tranquille. J'allai aussitôt faire à Pénières le signal convenu, puis je me reléguai dans un des coins les plus obscurs, déterminé à ne pas y faire grand bruit.

A peine y fus-je placé, que j'entendis un marinier traverser la salle comipune et appeler à plusieurs reprises le citoyen Dubreuil. Il ne me vint pas d'abord en idée que ce nom qui ne m'était pas bien familier fût le mien, et que ce marinier pouvait s'adresser à moi. Quelques minutes après, le même cri se fit entendre, alors je vins à penser que ce pouvait être moi qu'on appelait. Cependant, comme ce nom de Dubreuil était commun à plusieurs personnes, et que je n'imaginais pas ce que ce marinier pouvait me vouloir, je ne répondis pas.

Quelques heures après, venant à réfléchir, je pensai que Pénières , ayant à me communiquer quelque avis important suggéré par une circonstance fortuite, m'avait fait appeler, et je me repentis de ne m'étre pas

présenté. Le reste de la journée se passa sans aucun événement remarquable. Le soleil m'attira le soir sur le tillac, et ses rayons séchèrent mes habits mouillés et me réchauffèrent. Je cherchais toujours à deviner ce que Pénières pouvait avoir eu à me dire, lorsque le froid de la nuit me fit penser à couvrir ma tète d'un gros bonnet de laine qui devait également garantir ma figure des frimas et des regards des curieux. Je m'aperçus qu'il n'était pas dans ma poche. Je me rappelai que Pénières s'en était chargé ; je pensai aussitôt que notre brusque séparation avait pu lui faire oublier de me le rendre, et que, voyant le coche prêt à partir, il avait chargé un marinier de m' appeler sous le nom du citoyen Dubreuil pour me le remettre. Cette idée dissipa mes doutes ; je montai aussitôt sur le tillac, et je m'adressai au marinier qui tenait le gouvernail. C'était lui qui m'avait appelé, et il avait mon bonnet; il ne me le remit pas, parce qu'il était k un poste qu'il ne pouvait pas quitter pour aller chercher le sien. 11 me promit de me le donner plus tard , ce qu'il fit en effet au jour.

Ce petit événement fut à peu près le seul qu'heureusement j'eus dans le coche. Le commis ne me demanda point de passe-port, il se borna à écrire mon nom et à recevoir le prix du voyage. La conversation des voyageurs roula longtemps sur les exécutions qui venaient de se faire à Paris; on parla beaucoup de celles de madame Dubarry et du député Noël. Un particulier de son pays nous fit le récit de son évasion, de son arrestation et de sa mort, à laquelle il semblait applaudir. II

ajouta que les paysans des frontières faisaient bonne garde et arrêtaient chaque jour des fugitifs. Cette conversation, comme on le pense bien, n'était pas de nature à me plaire.

Après avoir passé un jour, une nuit et une matinée dans le coche, nous arrivâmes, le 22 frimaire (12 décembre), à onze heure du matin, à Montereau, où nous débarquâmes. Là, je redoutais la visite qu'on pouvait faire de mon passe-port; je passai devant le corps de garde; on ne me demanda rien ; la sentinelle se contenta d'arrêter quelques personnes du coche. Une d'elles m'a raconté par la suite qu'à la vue de son passe-port imprimé, la sentinelle, qui était un paysan, avait dit ; « // $st ion, il est moulé. »

Après avoir pris quelques rafraîchissements à Montereau, je m'associai à des voyageurs qui allaient à Sens. Nous prîmes ensemble une voiture qui nous conduisit très-rapidement dans cette ville; lorsque nous y fûmes arrivés, la voiture suivit un chemin qui nous fit éviter le corps de garde, et par conséquent j'échappai au danger qui pouvait nattre de la vérification de mon passe-port. De Sens, je partis avec trois nouveaux compagnons de voyage et avec un mauvais cheval, mauvais conducteur, mauvais chemin et mauvais temps ; nous cheminâmes longtemps pour aller à Joigny. Avant d'y arriver, nous passâmes à Villeneuvel'Archevèque. Là, notre voiture fut arrêtée et on nous demanda nos passe-ports. Mes compagnons avaient déjà fait vérifier les leurs lorsque je remis le mien. J'avoue que je conçus quelques craintes de cette première

épreuve ; je trouvai que Ton tardait beaucoup à me le rapporter et j'attendais avec une vive impatience dans la voiture. On mettait plus de temps pour mon passeport seul qu'on n'en avait mis pour ceux de mes trois compagnons de voyage. Mes craintes augmentaient de ce retard, lorsque tout à coup elles se dissipèrent par l'arrivée de la sentinelle qui vint fort poliment, une chandelle à la main, me remettre mon passe-port et m'apprendre qu'il était bon. C'était pour moi une bonne nouvelle qui me réjouit, me fortifia et me donna de l'espoir pour la suite de mon voyage.

11 était huit heures du soir lorsque nous arrivâmes à Joigny. A l'entrée de la ville, nos passe-ports furent encore demandés, visés et trouvés bons.

Nous débarquâmes à la première auberge que nous trouvâmes. L'hôte nous dit qu'il ne pouvait nous loger parce qu'il manquait de pain. Nous allâmes dans une seconde, dans une troisième auberge, où nous fûmes refusés pour la même cause. Enfin, mes compagnons de voyage, qui avaient conservé quelques livres de pain dont ils s'étaient munis dans le coche, m'offrirent de les partager avec moi, et avec ce pain, nous eûmes un souper et un lit. On nous conta à quel point était la rareté du pain dans le pays : quelques familles en avaient manqué pendant plusieurs jours consécutifs, ce qui causait un grand mécontentement.

Dans la nuit qui avait précédé mon départ, je n'avais presque point dormi; dans celle que je passai sur le coche, je ne pus obtenir un quart d'heure de sommeil.

Celle-ci répara les deux précédentes : je dormis comme si j'avais été heureux.

Dès six heures du matin, nous fûmes sur pied et prêts à monter en voiture, pour aller à Auxerre. Mes trois compagnons de voyage, et un quatrième qui venait également du coche, homme d'un certain âge, partirent avec moi dans la même voiture. Il y monta aussi un grenadier blessé, qui jurait de trouver le pain aussi rare dans l'intérieur de la France, tandis que, disaitril, à l'armée, on donnait le blé aux chevaux.

Je redoutais le passage d' Auxerre, parce que deux de mes collègues, qui me connaissaient et qui auraient regardé un collègue fugitif comme une proie excellente, étaient en mission dans cette ville.

11 était près de midi lorsque nous y arrivâmes ; mes trois premiers compagnons me quittèrent là. Le grenadier fut chercher son étape ; je restai avec l'homme de certain âge que nous avions pris avec nous le matin. Il me dit : « Suivez-moi, je connais les rues d'Auxerre; « au lieu de traverser toute la ville, nous allons prendre « de petites rues désertes qui nous raccourciront le « chemin, et nous serons bientôt sur le port. » C'était me servir suivant mon goût; je suivis donc mon conducteur ; nous traversâmes en effet une partie de la ville, sans rencontrer personne, et nous arrivâmes au pont. Nous parcourûmes, à mon grand déplaisir, pendant une grande demi-heure, toutes les auberges du quartier pour trouver une voiture et un dîner. Nous ne trouvâmes ni l'un ni l'autre. La disette de pain était excessive. C'était jour de marché : peu s'en fallut qu'il

n'y eût une émeute; elle aurait même eu lieu sans la force armée. On nous raconta que depuis quelque temps, tous les jours de marché, il se manifestait une révolte que Ton avait soin d'étouffer à sa naissance. Enfin , nous trouvâmes un voiturier qui , à un prix exorbitant, promit de nous conduire à Vermanton, à six ou sept lieues d'Auxerre. Son cheval n'était pas prêt, il fut convenu que nous l'attendrions sur le port. Pendant ce temps, nous parvînmes, non sans bien des peines, à trouver dans un misérable cabaret du mauvais pain, du vin blanc et des haricots. Nous fûmes heureux de cette rencontre, sans laquelle nous aurions souffert de la faim, qui commençait déjà à nous tourmenter. Notre diner achevé, nous nous rendîmes sur le port, lieu de notre rendez-vous. Ce poste me déplaisait beaucoup ; nous étions tout près de la sentinelle, qui à la vérité n'arrêtait que les gens à cheval et en voiture pour visiter leurs passe-ports, mais qui, nous voyant monter en voiture, pQuvait se raviser et exiger l'exhibition des nôtres. Or, je voulais éviter le plus qu'il était possible cette dangereuse formalité. De plus, il pouvait à chaque instant passer des personnes de ma connaissance, même les deux collègues dont j'ai parlé. Pendant que je faisais ces réflexions, je vis de loin arriver un homme à cheval entouré de satellites, vêtu comme un représentant du peuple en mission. Cette vue m'alarma ; je dis à mon compagnon de voyage que j'avais oublié mon couteau au cabaret où nous avions dîné et que j'allais le chercher. Pendant mon absence, le cavalier redouté passa avec sa suite.

Ce n'était point un représentant du peuple, mais un ofQcier général qui était à Auxerre pour la remonte des chevaux.

Je revins à mon poste. Après y être resté un quart d'heure, je le trouvai trop dangereux pour y demeurer plus longtemps. Je dis à mon compagnon de voyage que je ne pouvais plus rester en ce lieu, qu'il y avait trop de boue, que j'avais froid aux pieds, qu'il pouvait rester seul, pendant que j'allais visiter une promenade publique située sur le bord de la rivière et à l'autre extrémité du port.

Il consentit à rester seul, et je fus me cacher entre les arbres de cette promenade déserte. Sans cette précaution, j'étais indubitablement perdu.

Je restai une grande heure, qui , d'après ma vive impatience, me sembla aussi longue que quatre, à marcher en long, en large, à venir sur le pont pour voir arriver la voiture tant attendue. Je redoutais encore que cette espèce de promenade dans un lieu solitaire et dans un jour de marché où tout le monde s'agitait pour ses affaires, ne parût suspecte à quelques individus, comme il y en a partout, habiles à dénoncer, et à qui il ne faut que la plus légère apparence de suspicion pour les déterminer à faire une bonne capture. Enfin, après bien des allées et des venues , et après m'ètre fortement impatienté, je vis arriver la voiture.

Je me voyais avec plaisir éloigné d'une Tille si dangereuse pour moi et où j'avais, sans le savoir, couru et évité le plus grand danger : c'est ce que mon compagnon de voyage m'apprit quand nous fûmes en route.

« Vous avez mal fait, me dit-il froidement, de n'être a pas resté sur le port ; quelques moments après m'avoir « quitté, le représentant du peuple Jehon est passé près « de moi; je l'ai salué, vous l'auriez vu! •

Je ne témoignai rien à mon compagnon de voyage de la sensation que cette nouvelle me fit éprouver, et je m'applaudis bien fort d'avoir aussitôt quitté le pont, où j'aurais, selon toute apparence, été reconnu, arrêté, puis conduit à Paris, jugé, etc.

Arrivés à Vermanton, nous descendîmes de voiture et nous nous rendîmes à pied, avec mon compagnon de voyage, à Avallon, où il demeurait ; puis je pris le courrier qui me conduisit à Dijon, dont je redoutais beaucoup le passage. J'y arrivai la nuit et je m'empressai d'en sortir le lendemain à cinq heures du matin.

C'était le 26 frimaire (16 décembre 1793.) Je pris la longue et magnifique avenue du parc, parallèle à la grande route, du côté de Saint-Jean-de-Losne, et je rêvai aux moyens d'arriver à Arbois et de là au Pasquier, afin de suivre le plan de route et d'évasion que m'avait tracé mon collègue Ferroux. J'eus l'idée de passer à Pagny, où habitait un de mes amis nommé Baudot, de m'y reposer un jour, et de tâcher d'obtenir de lui un guide qui pût, par des chemins de traverse et sans aller à Dôle ou à Saint-Jean-de-Losne, me conduire à Arbois. Je trouvai ce parti très-salutaire et trèsexpédient. Il devait me débarrasser de beaucoup de craintes et de dangers. Mais je redoutais aussi de déplaire à Baudot; je craignais que ma visite ne lui

causât de l'inquiétude et ne compromit sa tranquillité, car telle était la rigueur de mon sort, que j'étais également repoussé de toutes parts ; la présence de mes ennemis pouvait m'ètre aussi fatale que la mienne à mes amis.

Après avoir balancé les avantages et les dangers de cette visite, je me confiai en la générosité de Baudot et je me déterminai à l'aller voir. Le village qu'il habitait était à sept lieues de Dijon ; j'étais sur la route. Les cartes que j'avais portées avec moi ne m'avaient encore élé d'aucun usage, parce que, prenant le coche, j'avais suivi une route toute différente de celle que je m'étais proposé de prendre. Une de ces cartes contenait la route où je me trouvais, et m'offrait tous les hameaux, les bois et les sentiers qui s'y rencontraient. Je la consultais souvent, et me félicitais de ce qu'elle pouvait suppléer aux questions qu'il m'eût fallu faire aux passants pour apprendre le chemin que j'avais à tenir. De pareilles questions étaient dangereuses dans la circonstance; elles annonçaient celui qui les faisait comme étranger, et par conséquent éveillaient le soupçon contre lui.

Cette carte, que j'avais tant de plaisir à consulter, et dont j'avais d'autant plus besoin alors que, pour arriver chez Baudot, il me fallait suivre des routes de traverse; cette carte, dis-je, je ne pus en jouir que quelques heures : avant d'arriver au premier village situé à trois lieues de Dijon, où je comptais me reposer et me rafraîchir, elle s'échappa de ma poche, et quoique je fusse revenu sur mes pas pour la retrouver, elle

fut perdue pour moi. La pluie vint bientôt me surprendre et ne me quitta guère de tout le resie de la journée. Je m'arrêtai deux fois pour me reposer; enfin, après avoir marché longtemps dans des chemins trèsfangeux, je me trouvai vers le soir dans un village qui n'était pas éloigné de celui où je devais me rendre; je l'apercevais même à une demi-lieue de distance ; mais j'avais, pour y aborder, à franchir la Saône, qui était alors grossie par les pluies abondantes tombées dans ce pays. On m'indiqua le chemin d'une barque qui pouvait me faire traverser cette rivière. Comme je passais par un village pour m'y rendre, je fus arrêté par deux paysans qui me demandèrent d'un ton impérieux où j'allais. Je leur répondis que j'allais à Pagny.

<r — Vous n'êtes pas dans le chemin, me dit l'un « d'eux; avez-vous un passe-port?

« — Oui, répliquai-je, mais je ne le montre qu'aux « autorités constituées et non pas au premier venu. Êtest vous officier municipal?

« — Oui, je le suis, dit l'un d'eux.

« — A la bonne heure, voilà mon passe-port. »

Ils le lurent, le trouvèrent bon, et me dirent qu'ils m'avaient pris pour un prêtre réfractaire, et qu'il y en avait beaucoup qui émigraient et qui suivaient des chemins de traverse. On verra dans la suite que la plupart de ceux qui m'ont arrêté ont eu de moi la même opinion. Je ne sais si c'est à la couleur sombre de mes habits ou à la gravité de ma figure que je dois attribuer cette erreur; mais elle a été générale, non-seulement en France, mais en Suisse.

Le municipal villageois, après avoir témoigné son contentement sur la validité de mon passe-port, me fit abandonner ma route pour m'en indiquer une plus courte. 11 me conseilla de traverser un vaste pâturage qui avait un gros quart de lieue de largeur, m'ajoutant qu'en face d'un certain buisson qu'il me montrait èt que je ne voyais pas, je trouverais sans faute un batelier qui me passerait.

Je trouvai, en effet, ce bateau, et il était tout à fait nuit lorsque j'en sortis; j'avais encore dix minutes de chemin pour remonter à Pagny. Enfin j'y arrivai. Je me rendis dans la maison occupée par Baudot. C'était celle d'un oncle de sa femme.

En entrant, je demandai mon ami; il était sorti. Je vis le maitre de la maison et sa femme, qui, apprenant que j'étais l'ami de leur neveu, me firent bon accueil. Je ne m'étais pas encore nommé et je ne voulais rien faire à cet égard sans consulter Baudot. Il arriva pendant que j'étais occupé à ma très-urgente toilette. Je l'embrassai avec plaisir. Il parut n'être occupé que de mon malheur ; j'avoue que sa réception me fit éprouver une vive satisfaction ; j'oubliai aussitôt ma triste situation. Le calme, la joie, le bonheur, l'espoir même entrèrent dans mon âme sous les auspices de l'amitié. Baudot ne put s'empêcher de faire partager son émotion à son épouse. « Sais-tu quel est cet ami? lui dit-il; c'est le « malheureux Dulaure. » A ces mots, cette dame me serre dans ses bras et témoigne combien lui est cher un ami de son époux, et surtout un ami malheureux.

Le maître de la maison ignorait encore mon nom;

lorsqu'on fut à table, Baudot ne crut pas plus longtemps devoir lui en faire un mystère.

« — Vous avez devant vous, lui dit-il, un représentant « du peuple. C'est le citoyen Dulaure.

« — Je m'en étais douté, » dit l'oncle.

Le maître de la maison voulut me régaler de son meilleur vin ; et en effet jamais je n'ai bu d'aussi excellent bourgogne. Le sommeil était aussi un de mes grands besoins; j'étais accablé de fatigue, et je n'avais pas dormi la nuit précédente.

La journée du lendemain était belle, le ciel serein, l'air doux ; nous la passâmes à table et à la promenade. Madame Baudot s'occupait de moi avec intérêt et me prodiguait les soins affectueux d'une tendre mère.

Je fis à ces bons amis le récit des événements qui me forçaient de fuir ma patrie, des dangers que j'avais courus, des moyens que j'avais pris pour favoriser mon évasion. Baudot vit avec surprise le passe-port et les autres pièces dont j'étais muni. Il admira les ingénieuses inventions de la nécessité. Il me raconta que dans son village il vivait assez tranquille, mais qu'il le serait davantage si le curé, patriote exagéré, n'avait pas aigri et exalté l'esprit révolutionnaire de quelques habitants. 11 ajouta que ce curé avait projeté de renverser la croix qui était devant l'église, pour y placer le buste de Marat. Ce fut dans cette maison que j'appris, en lisant les journaux, l'arrestation d'un de mes collègues, Valady, qui s'était caché du côté de Saintes, dans une forêt. Cette noijyeïïe n'était pas encourageante; il fut convenu que Baudot me procurerait un guide qui me

conduirait par les chemins de traverse jusqu'à Arbois, situé à douze lieues de Pagny.

Le surlendemain de mon arrivée dans cette maison hospitalière, je fis mes adieux à tous ces bons amis, et a six heures du matin, je sortis du village.

Je suivis mon guide à travers les champs, les bois et les terres. 11 connaissait bien la route d' Arbois et l'avait faite souvent. Le chemin était mauvais, surtout dans les villages que nous traversâmes. A peine pouvionsnous tirer nos pieds de la boue profonde où nous étions obligés de les plonger ; malgré cela cette route m'était . agréable parce qu'elle était plus courte et moins dangereuse. Nous traversâmes les villages de Saint-Aubin et de Chaussin. Nous déjeûnâmes dans ce dernier lieu après avoir marché très-rapidement et très- péniblement. De Chaussin, nous arrivâmes à Champdivers, village situé sur la rive droite du Doubs. Là, nous passâmes cette rivière qui était débordée. Chaque fois que je traversais un torrent ou une rivière, je me félicitais en me disant : «Bon ! voilà encore une barrière que je mets entre mes ennemis et moi. » Mais j'avais des ennemis au delà comme en deçà de la barrière, et le fer mortel semblait toujours suspendu sur ma tète et me suivre le long de ma route.

Nous fûmes dîner à Rahon, petit bourg où nous ne trouvâmes presque rien à manger. Partis de là, nous abandonnâmes bientôt les chemins de traverse pour prendre la route qui nous conduisit, vers la nuit, à un petit village nommé La Ferté-Montigny. Nous avions

fait dix lieues ce jour-là ; nous étions fatigués et il était

nuit. Il nous restait encore deux fortes lieues pour nous rendre à Arbois ; il fallait donc coucher dans ce village. Nous cherchâmes la meilleure auberge, nous crûmes l'avoir trouvée et nous entrâmes dans un cabaret couvert de chaume. Nous ne pûmes obtenir pour notre souper qu'un mauvais morceau de lard rance dont je ne mangeai point, du fromage, du mauvais pain bis et du mauvais vin blanc. Ce triste souper fut placé au bout d'une longue table, dont le reste était occupé par plusieurs buveurs, du nombre desquels était une sorte d'huissier de village, grand parleur, qui crut devoir m'apprendre qu'il était surveillant ou membre du comité de surveillance de la municipalité. En conséquence, il me questionna sur mon voyage ; je répondis à ses questions, ainsi que je l'avais fait accroire à mon guide, que je venais pour acheter du vachelin ; c'est le nom qu'on donne dans ce pays au fromage qui se fait dans le Jura, et qu'on appelle en France fromage de Gruyère. 11 me répondit que c'était trop tard ; que dans ce moment tous les fromages étaient vendus ; qu'on ne trouvait plus que ceux de l'arrière-saison, qui étaient d'une qualité très-inférieure; qu'au surplus, je n'avais pas besoin de courir dans les montagnes pour faire cette emplette , que j'en trouverais dans les environs. A toutes ces questions, je répondis que le fromage ayant manqué dans mon pays à cause de la grande sécheresse, je venais pour la première fois, forcé par la circonstance, essayer ce genre de commerce, et en charger plusieurs voitures ; que l'on m'avait indiqué le village du Pasquier et les environs, comme des en-

droits où je pourrais en trouver du bon. A l'appui de toutes ces raisons je montrai mon passe-port au babillard surveillant. L'hôte, témoin de cette conversation, prétendit qu'il n'avait pas le droit de le voir; que c'était à lui-même à l'examiner, puisqu'il était officier municipal. Il s'éleva, à cette occasion, une discussion assez vive entre ces deux individus. Après avoir vu mon passeport, il me dit que mon questionneur était un sot qui faisait l'entendu et qui avait mangé son bien en procès, et que, n'ayant plus rien, il cherchait à manger celui des autres de la même façon. Mon surveillant, n'ayant plus rien à faire, ne termina pas là son discours ; me prenant sans doute pour un prêtre réfractaire qui émigrait, il me fit l'histoire de plusieurs ecclésiastiques arrêtés au moment ofi ils allaient passer la frontière. Il me vanta la vigilance des montagnards de l'extrême frontière, qui faisaient sans cesse des patrouilles sur leur territoire pour arrêter les étrangers. J'étais fatigué d'entendre les discours du surveillant, je demandai un lit. Sur la paille humide qui m'en servit, je songeai de nouveau à tous les dangers de ma situation ; en ce moment, j'eus l'horrible pensée de mettre volontairement un terme à ma triste existence. Le temps affreux qu'il faisait venait encore augmenter la douleur à laquelle mon âme était en proie.

Je hâtai le plus qu'il me fut possible la fin d'une nuit aussi agitée. Un voiturier que j'avais arrêté la veille, et qui devait nous conduire, mon guide et moi, jusqu'à Arbois et partir à quatre heures du matin, vint nous annoncer sur les cinq heures que la pluie était trop

forte pour partir, qu'il fallait attendre, qu'elle cesserait peut-être au jour. Je me levai cependant. La pluie diminua , et nous partîmes montés sur une charrette à quatre roues allant très-lentement.

Il était près de dix heures lorsque nous arrivâmes à Arbois, le 29 frimaire (19 décembre); je traversai îa ville sans éprouver aucun obstacle, et je me rendis à l'auberge que Fer roux m'avait indiquée ; puis je me séparai de mon guide.

Lorsque je pus parler en particulier au maître de cette auberge, je lui dis que mon dessein était d'aller acheter du fromage de vachelin ; qu'en passant à Paris, j'avais soupé avec un député du Jura qui m'avait conseillé, si je passais à Arbois, d'aller loger chez lui ; qu'il m'avait donné aussi une lettre pour son parent, curé du Pasquier, auquel il m'avait adressé pour qu'il me facilitât les moyens de trouver la marchandise dont j'avais besoin. Au nom de Ferroux, mon hôte parut * prendre quelque intérêt à moi ; je lui demandai un guide pour me conduire par le plus court chemin au Pasquier ; il m'en procura un, et ne pouvant converser plus longtemps avec moi, il m'envoya sa femme, qui parla avec beaucoup de sensibilité et de raison de Ferroux et des autres députés du même département. Je lui donnai quelques paroles consolantes sur leur sort ; je lui rapportai même le propos que Danton avait tenu, quelques jours avant mon départ, à un ami de Ferroux, sur les députés en état d arrestation. « Et ne voient - « ils pas, disait-il, que ce que nous faisons maintenant « leur cheville la tète sur les épaules ? »

Mon hôtesse me proposa alors d'aller voir la femme de Laurençot, député du Jura, qui demeurait dans la ville, et dont le mari était en état d'arrestation. J'aurais été bien aise de faire cette visite; mais je fis observer à mon hôtesse que , dans les circonstances, cette démarche faite par moi, nouvellement arrivé de Paris, nous rendrait tous les deux également suspects et pourrait nous être funeste. Elle se rendit à mon avis, et il n'en fut plus question. '

D'Arbois au Pasquier, il y a quatre fortes lieues de montagne ; mon nouveau guide me promettait de me les faire faire par des chemins de traverse et les plus courts. Il ne fut prêt qu'à une heure après midi, et quoique la pluie fût plus forte, nous partîmes. Après avoir marché une demi-heure dans la plaine, nous commençâmes à gravir, par des sentiers d'une extrême roideur, les premières montagnes du Jura. Mon guide était vêtu en habit d'été au milieu de l'hiver ; il voulait revenir le même soir à Arbois, et marchait en conséquence avec une vitesse que moi, chargé d'habits, fatigué par une longue route, je ne pouvais longtemps suivre. Je le perdais à chaque instant de vue; j'étais obligé de lui recommander un peu moins d'agilité. Après mille peines, nous arrivâmes dans un village appelé Champ-à-Villers ; nous nous y reposâmes dans une auberge. Il nous restait encore une forte lieue avant d'arriver au village du Pasquier. Le jour baissait; nous hâtâmes notre marche; mon guide me raconta que l'aubergiste chez lequel nous nous étions arrêtés lui avait demandé qui j'étais ; qu'il m'avait pris pour

un prêtre qui émigrait, et que, quoique officier municipal, il n'avait pas osé me demander mon passe-potf.

Cette circonstance, ainsi que le mauvais temps et les fatigues du chemin, m'occupaient bien moins que l'entrevue que j'allais avoir avec le curé du Pasquier. En effet, c'était là que mon sort allait se décider ; c'était là que le seul projet d'évasion que j'avais formé allait réussir ou échouer. Dans cette soirée, je devais me sauver ou être plongé dans l'embarras le plus alarmant.

Il était tout à fait nuit lorsque nous arrivâmes au village du Pasquier ; mon guide me conduisit à la porte du curé. Je sonnai, on m'ouvrit; je demandai à parler au maître de la maison. La personne à laquelle je m'adressai faisait quelque difficulté pour m'introduire; je tâchai de dissiper ses craintes par des paroles rassurantes: je fus introduit. Je débutai en disant au curé que je lui étais adressé par un de ses parents, qui m'avait remis une lettre de recommandation. Je lui donnai aussitôt la lettre mystique de Ferroux : il en reconnut le seing ainsi que 4'écriture, ordonna qu'on m'apportât des souliers et qu'on fît sécher ma redingote toute mouillée.

11 entrait dans mon plan d'évasion de me faire connaître à ce curé: je lui dis mon nom, la fonction que j'occupais et l'événement qui meforçait à fuir. Un ecclésiastique, parent du curé, fut témoin de mon récit. Le curé, malgré l'invitation qui lui était faite de me procurer un guide sûr, restait interdit de surprise et peutêtre d'effroi. Son parent, plus délié, sembla s'occuper

de moi avec quelque intérêt, dit qu'il songerait aux moyens de me tirer d'affaire. Il avoua qu'au premier abord il m'avait pris pour un prêtre émigré qui rentrait pour quelques affaires d'intérêt, et qui venait demander l'hospitalité, comme cela était arrivé quelquefois. Il me questionna sur les affaires du temps et sur l'arrestation des députés du Jura, surtout sur Ferroux. Je répondis d'une manière satisfaisante. Le curé ne se mêla à la conversation que pour blâmer son parent Ferroux ; il dit aussi son avis sur l'arrestation, la condamnation et la mort des vingt-deux députés de la Gironde, et cet avis était remarquable en ce qu'il offrait celui de la classe la plus nombreuse et la moins éclairée du peuple. « // fallait bien, disait-il, qu'ils fussent « coupables, puisqu'ils ont été condamnés . » Ce trait seul suffit pour faire juger de quelle sagacité d'esprit le curé du Pasquier était pourvu.

Je vis bientôt le neveu, qui, suivant le rapport de mon collègue Ferroux, devait lui-même s'empresser de me conduire à la frontière. Il me salua d'une manière assez niaise, et, pour m'ôter tout espoir en son secours, le curé m'apprit que le lendemain ce neveu devait aller à la campagne.

Tout ce que j'avais vu et entendu jusqu'alors me prouva que je ne devais plus compter sur le plan d'évasion que m'avait tracé mon collègue; que mes hôtes n'étaient guère disposés à entrer pour quelque chose dans mon entreprise ; enfin, que le seul moyen d'évasion qu'on m'avait donné, sur lequel reposait tout mon espoir, qui avait fait tout le long de ma route l'objet de

mes combinaisons, était manqué. Je ne connaissais que cette seule porte pour entrer en Suisse et me sauver du dernier supplice, et elle m'était fermée. Cette pensée devait être atterrante pour moi; elle le fut moins par le soin que prit l'ecclésiastique, parent du curé, de me donner quelque espérance. Après m'avoir déclaré qu'il ne connaissait aucun guide qui pût me faire traverser la frontière, il me conseilla d'aller à Fraroz, en feignant, comme je l'avais déjà fait, de vouloir acheter des fromages. Ce village, ainsi que me l'avait appris Ferroux, est au bas d'une montagne dont la cime sert de point de démarcation entre la France et la Suisse, c Quand vous serez arrivé là, me dit-il, vous vous « informerez s'il n'y a pas quelqu'un qui ait de la « poudre à vendre. A coup sûr, il se présentera quela qu'un. La poudre à tirer est dans ce pays un objet « de contrebande. L'homme qui vous offrira de vous en « vendre ou de vous en aller chercher sera néces- « sairement un contrebandier. Vous pouvez lui confier « votre projet. Je ne doute pas que pour un billet de « cinquante livres il ne vous conduise jusqu'au premier « village suisse. Je vous regarde déjà comme hors de « la frontière. » Cela convenu, le curé crut être quitte envers Ferroux et envers moi du service que nous attendions de lui. 11 parut très-satisfait de la découverte de son parent; moi, je ne l'étais guère : l'exécution du plan qu'il venait de me tracer me parut très-dangereuse; il me semblait très-imprudent de déclarer à un inconnu mon projet d'évasion. Je pouvais être sur-le-champ dénoncé et arrêté. Pendant

le souper, le curé ne manqua pas de me signifier indirectement qu'il fallait que je quittasse sa maison le lendemain matin. Dans le plan de voyage qu'il traçait, il me dit formellement : « Vous partirez demain matin, « vous passerez par tel ou tel village, et de là, vous « irez coucher à Fraroz, à quatre ou cinq lieues, etc.* Je compris bien que ma présence le gênait extrêmement, et je me promis de partir le lendemain à la pointe du jour.

J'étais très-fatigué, car j'avais voyagé à pied et péniblement pendant deux jours ; je couchai dans un bon lit, et dormis profondément jusqu'à quatre heures du matin.

Lorsque je vis poindre le jour, je ne pus rester au lit. Je m'habillai, et je rencontrai bientôt le prêtre, parent du curé, qui était déjà levé. Il m'assura de nouveau que le moyen qu'il m'avait indiqué était d'un succès certain. 11 ajouta que je ferais bien de prendre un guide pour me conduire du Pasquier au village appelé Saint-Germain, à une heure de chemin; que là, je demanderais un certain particulier, dont il m'écrivit le nom, qui était homme à me conduire lui-même à la frontière par la montagne du Fraroz. 11 ouvrit ensuite la fenêtre et me fit voir, à travers une gorge de montagnes noircies par les forêts de sapins, d'autres montagnes lointaines qui bornaient l'horizon. « C'est là « qu'est la montagne de Fraroz, me dit-il, et le village « est au bas. Vous pouvez y aller coucher aujourd'hui « sans aucune crainte. Du village à la cime de la mon- « tagne, qui forme la frontière, vous n'avez qu'une petite

« heure de marche. 11 est encore trop matin pour partir, « ajouta-t-il, allez vous recoucher, attendez qu'on vous « procure un guide pour aller à Saint-Germain ; comme « il n'y a pas dans ce pays-ci de chemin d'un village à c l'autre, vous pourriez vous tromper. » J'appris bientôt que le curé et ses deux parents étaient tous les trois partis pour aller à la ville. Je vis bien que ce départ précipité était occasionné par la crainte qu'inspirait ma présence. J'attendis quelque temps le guide, et quand il fut arrivé, je m'éloignai de cet endroit.

La pluie avait cessé ; après une heure de marche, j'arrivai à Saint-Germain. J'entrai dans la première auberge pour y déjeuner. Mon guide était un enfant de quatorze à quinze ans dont le peu d'intelligence m'avait frappé pendant le chemin.

Lorsque je sortis de la pièce où j'avais déjeuné, je vis autour du foyer sept ou huit villageois, qui me demandèrent qui j'étais, où j'allais et d'où je venais. Je répondis à toutes ces questions en montrant mon passeport. Ils l'examinèrent, le tournèrent en tous les sens, et finirent par me déclarer qu'ils ne le croyaient pas bon. Sur ce que je leur dis que j'allais acheter du fromage, ils me répondirent que la saison était trop avancée pour cela ; qu'ils voyaient bien que j'étais un prêtre qui voulait émigrer. Je leur faisais valoir autant que je pouvais la régularité de mon passe-port, les signatures nombreuses et le cachet du département et de la municipalité dont il était revêtu; ils me dirent que tout cela pouvait bien être faux, que l'on fabriquait des cachets pour les passe-ports, et, à ce propos, ils me citèrent

l'aventure d'un prêtre arrêté muni d'un passe-port revêtu de cachets qui furent reconnus faux. Ils me firent ensuite une autre querelle sur la disposition typographique de quelques mots de mon passe-port. Cette querelle n avait pas le sens commun, et prouvait également l'ignorance et la prévention de ceux qui m'arrêtaient. Mon costume et surtout la demande que j'avais faite du particulier de ce village auquel le parent du curé du Pasquier m'avait conseillé de m'adresser, lequel était mort, me dit-on, depuis plusieurs années, mon arrivée trop tardive pour acheter des fromages, et quelques arrestations faites précédemment avaient fortement prévenu les habitants de ce village contre moi, et les fortifièrent dans l'opinion que j'étais un prêtre émigrant. Un d'eux proposa de me conduire à Cha espagnole, bourg où était la gendarmerie ; cet avis commençait à être goûté par les autres. Alors j'employai le spécifique suprême dont j'avais toujours usé avec succès dans des cas urgents.

Je tirai de mon portefeuille mon prétendu diplôme de jacobin et leur dis que j'étais jacobin, que j'en montrais la preuve. L'apparition de cette pièce qui avait jusqu'à présent fait merveille auprès des patriotes les plus crédules ne fit aucun effet sur ces esprits endurcis. « Oui, oui, dit l'un des obstinés villageois, vous êtes « un jacobin. Je l'avais bien vu d'abord que vous étiez « prêtre ou moine Vous pouviez bien être de ce cou- « vent de jacobins qui est près d'Arbois. » Je ne pus m'empêcher de sourire à cette méprise grossière qui prouvait que si les principes des jacobins étaient

adoptés par ces pauvres villageois, leur nom ni leur réputation n'avaient guère pénétré encore dans ces montagnes. J' expliquait mieux qu'il me fut possible que ce qu'on appelait en France Jacobins, était une . société de séculiers terriblement patriotes. Un interlocuteur, se souvenant d'avoir entendu parler de cette société, dit naïvement : « Mais on assure que cette « société fait beaucoup de mal. » A cela je répondis : « Fort bien ! ce sont les aristocrates qui en médisent et « qui font courir ces bruits. »

Les sept ou huit villageois qui m'entouraient ne me quittaient pas. Ils me promenaient de maison en maison, de grange en grange, cherchant dans le village un lecteur assez habile pour arguer mon passeport de faux. Après avoir ainsi parcouru tout le village sans obtenir aucune décision, je choisis un parti qui me réussit, ce fut de prendre un ton un peu haut , et tout en louant leur zèle et leur surveillance , de les traiter d'ignorants. Je me plaignis aussi que depuis près d'une heure ils me tourmentassent par leurs soupçons injustes et retardassent mon voyage. Je leur demandai impérieusement où étaient le maire et le procureur de la commune, ne voulant avoir affaire qu'à eux ; on me répondit qu'ils étaient tous les deux absents. « Ehbien,leur dis-je, emmenez-moi au moins chez un « homme qui sache lire. Si vous avez confiance en votre « curé, allons chez lui et je me soumets à sa décision. » Ils consentirent à cette proposition, et nous allâmes chez le curé. 11 était absent également. Mes hommes s'adressèrent à son neveu, que nous trouvâmes vêtu en garde

national. Il lut entièrement mon passe-port, dit qu'il était bon et qu'on avait eu tort de me soupçonner. Cette sentence prononcée, mes villageois ébahis me laissèrent en liberté et m'indiquèrent même le chemin que je devais tenir à travers une forêt de sapins pour arriver au village deMousnand.

J'avoue que si ces difficultés ne m'avaient causé que peu d'inquiétude dans le moment, elles m'en donnèrent beaucoup dans la suite. Pendant que je marchais a travers un bois de hauts et sombres sapins dont les cimes étaient couvertes de brouillards, je me livrai à de sérieuses réflexions sur ma situation ; je vis bien que je ne devais plus compter sur le projet d'évasion que m'avait tracé Ferroux. La surveillance extraordinaire des villageois qui habitaient le voisinage des frontières me paraissait un obstacle très-difficile à surmonter, et je devais m'attendre à trouver à chaque pas de nouveaux dangers dont mon collègue ne m'avait pas prévenu.

Après avoir cheminé longtemps encore, j'aperçus la petite ville de Nozeroy, et je pris le parti d'y passer la nuit. J'y fis viser mon passe-port par le maire, qui mit beaucoup de bonne grâce à remplir cette formalité, et le lendemain je me mis en route avec un guide pour arriver à Fraroz, but si ardemment désiré de ma course périlleuse.

J'arrivai dans la matinée du 21 décembre à ce village situé au bas de la montagne du Fraroz dont la cime forme la ligne de démarcation entre la France et la Suisse. Ce village est composé d'environ une dou-*

zaine de maisons éparses : il y a un curé, mais il n'y a point d'auberge. Ainsi, si j'avais suivi le conseil du curé du Pasquier, que je fusse venu directement la veille à Fraroz, sans m'arrèter à Nozeroy, j'aurais été fort en peine pour avoir un gtte. Nous parcourûmes deux ou trois maisons où l'on nous dit qu'il pouvait y avoir du fromage; je n'en trouvai point. J'aurais bien pu tirer quelques renseignements démon guide qui était un jeune homme très-parlant et très-rusé ; mais je n'osais luLfaire trop de questions, parce que ses discours m'avaient déjà prouvé qu'il avait le patriotisme des maratistes. Cependant, par des questions détournées, je parvins à me faire raconter des faits qui me donnèrent la mesure de la surveillance et des opinions du pays. Il me conta plusieurs aventures d'émigrants arrêtés sur la montagne du Fraroz, et entre autres celle d'un prêtre qui, prêt à franchir la frontière, fut tué et volé par son guide. 11 ajouta que les habitants des hameaux répandus sur cette montagne faisaient une garde exacte et arrêtaient tous les étrangers qu'ils voyaient passer. Ces discours n'étaient pas propres à déterminer mon évasion par un passage aussi dangereux.

Cependant il faisait beau, je mesurais des yeux la hauteur de cette montagne; il semblait que trois quarts d'heure de marche m'eussent suffi pour parvenir à sa cime. J'étais agité d'une vive inquiétude en voyant si près de moi le terme de mon dangereux voyage, sans pouvoir y atteindre. J'éprouvais la soif de Tantale, et si j'avais trouvé dans mon guide des senti-

ments moins exagérés, je lui aurais, malgré les dangers dont j'étais menacé, fait la proposition de me conduire; mais la prudence me retint.

Quant au projet conseillé par le prêtre du Pasquier, de demander de la poudre à tirer, je fis cette question dans les maisons où je fus introduit; on me répondit négativement. Pendant que, pour arriver au village du Latet, je longeaisla montagne du Fraroz que j'avais à ma droite, je braquais sans cesse ma lorgnette sur cette barrière insurmontable qui me fermait l'entrée de la Suisse. Je maudissais ma destinée qui me faisait arriver si près du port du salut sans pouvoir y aborder.

Ne sachant quel parti prendre, je retournai à Nozeroy, où j'avais trouvé un maire si raisonnable. J'y passai la journée du dimanche 22 décembre. Ce jour je fis un coup de hardiesse qui manqua m'être funeste. Il y avait dans la ville une société populaire qui devait avoir reçu des journaux. Je brûlais de lire les nouvelles, je parlai de ce désir à mon hôte et lui dis que je serais bien aise d'aller à la société affiliée à celle de Jacobins de Paris, et que j'y serais certainement accueilli. Un membre de la société de Nozeroy se trouva présent et se chargea de m'introduire. Il me fit entrer à tâtons dans une chambre haute du couvent des Cordeliers. Là je fus présenté par mon introducteur : je dis qu'étant membre d'une société, j'aurais été fâché de partir sans venir fraterniser avec les sans-culottes. Je présentai mon diplôme ; le président en fit lecture à haute voix. A ces mots de Dubreuil et de district du

Puy, un particulier s'approcha de moi et dit: « Ah! <r c'est vous, citoyen Dubreuil, je connais bien votre « famille. J'ai demeuré au Puy. Par quel hasard dans « ce pays? etc., etc. » Cette prétendue reconnaissance et les questions de cet homme m'embarrassèrent, et mon embarras aurait été certainement remarqué si le lieu des séances eût été mieux éclairé. Heureusement il n'y avait qu'une seule lumière. Cette conversation, si elle eût duré plus longtemps, m'aurait trahi, m'aurait perdu. Je me hâtai de la rompre en demandant la parole au président. Je dis que mon commerce m'appelant dans cette ville et dans les montagnes du Jura, il y avait longtemps que je n'avais eu de nouvelles, et que l'intérêt que tout bon citoyen doit prendre aux affaires publiques me déterminait à prier la société de me communiquer les feuilles périodiques qu'elle recevait. Aussitôt on m'invite à prendre place auprès du président. Je quitte avec plaisir mon fatigant questionneur; on met sous mes yeux plusieurs feuilles publiques, on approche de moi la seule lumière qui éclairait la société ; je lis pendant trois quarts d'heure; enfin, je prends congé de cette triste société en laremerciant de l'accueil qu'elle a bien voulu me faire. Un sociétaire complaisant cherche longtemps et trouve enfin un petit bout de chandelle qu'il allume et me conduit, en me tutoyant fraternellement et en me traitant de bon sans-culotte.

Le lendemain, je pris le parti d'aller à Saint-Claude pour chercher à entrer en Suisse de ce côté. Avant le lever du soleil, j'étais en route avec mon jeune guide

qui devait, par des chemins très-courts, me conduire au village des Planches, situé à trois lieues de Nozeroy.

Après avoir traversé quelques villages, avoir passé devant les sources du Pain qui jaillissent du fond d'une caverne et forment dès leur naissance un ruisseau assez fort, j'arrivai aux Planches, où je dînai d'assez bonne heure. Après le repas, mon guide me quitta. On m'indiqua le chemin assez facile pour aller joindre la grande route. Après avoir monté sur une éminence, je descendis dans un vallon où est situé le village d'Entredeux-Monts. J'atteignis enfin la grande route, que je voyais s'élever sur les plus grandes hauteurs de la chaîne du Jura, et qui était taillée en plusieurs endroits dans le roc. J'eus longtemps à ma droite des rochers dont les énor/nes lames semblent se détacher de la montagne et menacer le voyageur de leur chute. Je traversai des vallons couverts de bois de sapins. Pendant que je cheminais dans ces lieux pittoresques, le bruit du canon se fit entendre ; plusieurs coups à des distances presque égales firent retentir les nombreux • échos de ces montagnes. Je ne savais à quoi attribuer cette canonnade, d'autant plus que j'étais persuadé que la paix régnait sur cette frontière, et qu'il n'y avait aucune place forte dans le voisinage. Ce ne fut que le lendemain que j'appris que ces coups de canon partaient des remparts de Genève, dont j'étais cependant, en ligne directe, à cinq fortes lieues, et que le motif qui les occasionnait était la reprise de Toulon par les républicains français.

Je passai à Grandveau, toujours montant, jusqu'au village appelé le Moulin-du-Pré, où je me rafraîchis. Depuis Arbois je n'avais cessé de monter; en quittant le Moulin-du-Pré je commençai à descendre. Le jour baissait, j'avais encore trois heures de chemin pour arriver au village de La Rixouse où je voulais coucher. N'importe, je continuai ma route et bientôt la nuit me surprit dans le fond d'un ravin où la route fait un détour, et où elle est dominée des deux côtés par des montagnes couvertes de noirs sapins. Plus loin le terrain fut plus découvert et je n'eus plus qu'une montagne à ma droite et un vaste précipice à ma gauche, dont l'obscurité de la nuit m'empêchait de mesurer des yeux l'effrayante profondeur. J'allai toujours descendant jusqu'à La Rixouse, où j'arrivai après deux heures et demie d'une marche pressée, Je trouvai, en entrant, un homme qui me demanda où j'allais; avant de lui répondre, je lui demandai à mon tour s'il était officier public pour me faire cette question. 11 me répondit qu'il était maire. « Eh bien! lui dis-je, j'en suis bien « aise, je vais vous montrer mon passe-port et vous le « viserez. » Nous entrâmes dans la première auberge, et d'après le visa du maire de Npzeroy, il ne fit pas difficulté d'y mettre le sien. De là je fus dans une autre auberge que l'on m'avait indiquée pour être la meilleure. J'étais fatigué; j'y fus très-mal, et je ne pus me coucher qu'avec mes habits. Un paysan, qui avait couché près de moi, voulait partir le lendemain de trèsbonne heure pour aller au marché de Saint-Claude. Je lui dis que je ferais route avec lui. Nous partîmes vers

les six heures et demie du matin; ce fut lorsque le jour commença à nous éclairer que je pus mesurer des yeux l'effrayante profondeur du vallon que j'avais à ma gauche. La veille j'avais descendu pendant l'espace de trois lieues; ce jour nous descendîmes pendant près de quatre lieues, suivant, dans la même direction, la même route pratiquée sur la pente de la même montagne, et ayant toujours à ma gauche le même précipice. Enfin , nous en atteignîmes presque le fond vers les dix heures du matin , lorsque nous arrivâmes à Saint- 1 Claude.

Mon premier soin fut de me transporter à la municipalité pour y faire viser monpasse-port.Fortdu visa de Nozeroy et de celui de La Rixouse , on ne pouvait me suspecter aucunement, ma qualité de marchand de fromage y étant authentiquement établie. Je traversai la ville dont les rues étaient remplies d'étrangers à cause du marché. Un citoyen dont la figure ne m'était pas inconnue me conduisit lui-même à la municipalité, située à côté de l'église cathédrale. A ces mots de département de la Haute- Loire et de district du Puy, il s'adressa à un municipal qui était près de lui et lui dit à deux reprises : « Citoyen, vous connaissez ça, vous? » Je redoutais un interrogatoire qui pouvait me perdre ; mais ce municipal, très-occupé à écrire, ne daigna pas lever les yeux sur moi , et se contenta de répondre : Oui , oui. Le maire mit ensuite son visa ; je pris mon passe-port et je sortis promptement.

J'avais mal soupé la veille, fait quatre lieues ce jour : il était dix heures, je mourais de faim. Le même par-

ticulier, qui m'avait indiqué la municipalité, m'indiqua aussi une bonne auberge. Cette indication me fut trèsfavorabie et décida de mon sort.

Je fis un ample repas qui me tint lieu de déjeuner et de dîner; je n'avais pas dormi la veille; j'essayai de me jeter sur un lit, mais je ne pus obtenir qu'un trèsléger sommeil. Un jeune homme, marchand de dentelles, pendant mon repas me demanda où j'allais. Je lui répondis : « Dans le Mont-Blanc. — Eh bien! nous « irons ensemble, » me répiiqua-t-il. Je lui exprimai que je serais très-aise de voyager en sa compagnie , mais qu'ayant appris qu'il était à cheval, je ne pourrais le suivre étant à pied. Alors il n'insista pas davantage. Moi, j'avais formé le projet de passer le reste de la journée à Saint-Claude, d'y coucher et d'aller le lendemain à Gex; mais mon marchand de dentelles, qui venait de vider quelques bouteilles de bourgogne avec des amis et qui se trouvait plus déterminé qu'auparavant, me demanda de nouvçau si je partais avec lui. Je lui objectai, comme je l'avais déjà fait, mon défaut de monture, c Vous n'en avez pas besoin, « reprit-il, nous allons monter par des chemins où je « serai presque toujours obligé d'aller à pied; nous « marcherons ensemble. Allons, déterminez-vous. Si « vous voulez me suivre, nous pourrons demain aller « dîner à Genève. » Aller demain dîner à Genève! disje en moi-même; cela serait-il possible? Essayons. — Je ne balance plus, et je conviens que je partirai avec le marchand à deux heures et demie après midi. — Nous partons; sa monture était un beau mulet ; il l'en-

fourche sans façon, moi je le suis en trottant par derrière; pour aller dîner le lendemain à Genève, j'étais résolu à tout supporter. Bientôt, arrivé au bas de la montagne, il est obligé de descendre pour monter à pied un sentier très-rapide. Il prend ma redingote, que je portais sur mon épaule au bout de mon bâton, rattache au dos de son mulet, et nous grimpons tous les deux pendant deux heures.

J'arrive tout en eau à Septmoncel ; le jour commençait à baisser. En entrant dans le village,. une sentinelle saisit la bride du mulet de mon compagnon de voyage et lui demande brusquement son passe-port; nous nous rendons au corps de garde ; on lit nos passeports : ils sont trouvés bons. Nous entrâmes dans une auberge pour me rafraîchir; jamais je ne pus parvenir, auprès d'un grand feu, à me sécher de la sueur dont j'étais inondé. Mon camarade, qui avait la tête montée, voulait toujours aller le lendemain dîner à Genève, et pour cela, malgré l'apprQche de la nuit, il voulait aller coucher deux lieues plus loin. Si j'avais consulté ma lassitude et l'état où se trouvaient mon linge et mes • habits, je serais resté à Septmoncel ; mais j'avais aussi une forte envie de suivre mon compagnon de voyage et d'aller le lendemain dîner à Genève. — Nous partîmes donc.

Nous avions un peu descendu avant d'arriver à Septmoncel ; nous montâmes beaucoup après l'avoir quitté. Après avoir grimpé pendant trois quarts d'heure, nous nous trouvâmes sur une des plus hautes sommités de la chaîne du Jura ; la terre était couverte de neige.

C'était la première fois que, dans mon voyage, je rencontrais de la neige ; chose étrange! car ordinairement, dans une saison aussi avancée, j'aurais dû, dans toutes les montagnes que j'avais déjà parcourues, en trouver au moins trois pieds. Jamais, depuis un grand nombre d'années, l'hiver n'avait été aussi doux.

Nous voici donc sur la cime de cette montagne, marchant dans l'obscurité et dans la neige , perdant à chaque instant la trace du chemin. Deux fois nous fûmes obligés d'aller frapper aux portes de quelques maisons éloignées ou nous voyions briller du feu, pour demander la route ; à la seconde fois nous demandâmes un guide. Qui l'eût cru? ce fut dans une maison isolée, située sur ces hauteurs, dans les neiges, que nous trouvâmes, en demandant un guide , un surveil- * lant qui exigea de nous nos passe-ports, et qui, une lampe à la main, sortit de la maison pour en faire lecture. 11 les trouva bons; son beau-père fut chargé de nous guider dans notre route pour aller à Mijoux , où nous devions coucher. Tandis que mon compagnon de voyage, monté sur son mulet, marchait devant, je conversais avec le paysan qui nous conduisait; il me dit que si l'on nous avait demandé nos passe-ports, c'est que plusieurs personnes émigraient du côté de la frontière.

A ce sujet, il me raconta qu'un particulier, échappé de Lyon, avait quelques jours auparavant passé dans leur maison, qu'il leur avait dit qu'il était officier dans l'armée lyonnaise et qu'il était fort innocent. « En consé- « quence, me dit le guide, nous l'avons conduit en lieu

c de sûreté et il a été sauvé.» D'après ce que me disait

cet homme, il y a apparence qu'il se serait volontiers chargé, moyennant une somme un peu forte, de me conduire jusqu'en Suisse; mais, déterminé à suivre mon compagnon pour aller avec lui le lendemain dîner à Genève, je ne pensai pas à lui faire d'autres propositions.

Notre guide nous quitta dans unendroit où le chemin cessait d'être incertain ; nous marchâmes en descendant par un chemin pierreux pendant trois quarts d'heure ; rîous atteignîmes enfin le fond du vallon où est situé le village de Mijoux. En entrant, la sentinelle nous arrêta et nous conduisit au corps de garde, où nous exhibâmes nos passe-ports. Cette cérémonie achevée heureusement, nous nous adressâmes à plusieurs mauvaises auberges pour être logés. Dans les unes, il n'y avait pas de lit; dans les autres, pas de pain ; enfin nous arrivâmes ainsi à l'extrémité du village. On fit quelque difficulté pour nous recevoir; cependant, comme nous insistâmes, on nous reçut. C'était dans cette auberge que logeait un détachement de volontaires préposés à la garde des frontières ; l'officier du poste me demanda mon passe-port; je lui dis que je l'avais déjà montré en entrant dans le village, mais que je ne refusais pas de le montrer une seconde fois. Il le lut avec attention , il parut élever quelques doutes et me fit même en conséquence quelques questions. Je lui répondis par l'exhibition de ma pièce de réserve, de mon diplôme de jacobin. L'effet magique de cette pièce et sa subite apparition me rendirent l'officier très-

favorable. « Voilà qui vaut de l'or ! s'écria-t-il, et s'il y « avait votre signalement sur ce diplôme , je l'aime- « rais mieux que votre passe-port. » Mon camarade de voyage, qui était occupé dans l'écurie, ne subit point un pareil examen. » t

Nous attendîmes auprès d'un poêle un mauvais souper que nous mangeâmes de bon appétit, à côté des volontaires, qui chantaient à pleine gorge ou qui caressaient la fille de l'auberge. Nous couchâmes, mon compagnon et moi, dans le même lit. J'étais assez fatigué pour bien dormir, et, malgré le bruit que faisaient les volontaires qui couchaient dans notre chambre, je dormis profondément. ' * .

Le lendemain, à cinq heures du matin , nous étions sur pied. Nous partîmes après avoir disposé nos affaires ; nous montâmes, à la faveur du clair de la lune, par un chemin couvert de glace et de neige, péniblement pratiqué sur la pente très-roide d'une montagne appelée spécialement le Jura. Après avoir circulé sur cette énorme masse, nous arrivâmes jusqu'à sa cime, ou plutôt nous atteignîmes un col de la montagne par lequel la route était pratiquée. C'était le 25 décembre, un des jours les plus courts de Tannée, il était environ sept heures et demie du matin, le soleil n'était pas encore levé.

Nous restâmes près de trois heures à traverser le nuage, et près de quatre à descendre la montagne. Arrivés dans la plaine, le temps était tout couvert, à la vérité, mais point du tout nébuleux. Il était environ onze heures du matin quand nous arrivâmes à Gex.

Nous déjeunâmes assez bien; mon compagnon connaissait l'aubergiste, qui était officier municipal, et dont le fils était secrétaire de la municipalité; ils lurent tous les deux mon passe-port et y mirent un visa. Comme de Gex à Genève on ne trouvait qu'une plaine de trois lieues, et que je désirais suivre mon compagnon au passage de la frontière, je demandai à l'aubergiste un cheval; il ne tarda pas à m'en procurer un dont le propriétaire, suivant nos conventions, devaitallerà Genève, dans une auberge indiquée, pour le reprendre.

Il était environ midi quand nous montâmes à cheval. Avant de quitter Gex, nous fûmes arrêtés par une sentinelle qui nous demanda nos passe-ports. Je présentai le mien en disant qu'il avait déjà été visé ; on me le rendit bientôt en m'assurant qu'il était bon. Nous voili partis de Gex, trottant dans une plaine qui, au milieu même de l'hiver, me parut riante et fertile, ombragée d'un grand nombre d'arbres. Elle me rappelait de doux souvenirs, ceux du pays qui m'a vu naître , la féconde et belle Limagne, où la nature, toujours jeune, toujours amoureuse, prodigue ses faveurs à ceux qui lui rendent un culte digne d'elle.

Après une heure de marche, nous arrivons àFerney- Voltaire, où il fallut encore exhiber les passe-ports;' nous descendîmes de cheval et entrâmes chez le maire; il nous trouva très en règle et nous laissa partir. Toujours trottant, nous arrivons dans un petit village où je vois mon compagnon de voyage, qui marchait devant, être arrêté par un commis de très-mauvaise

mine, qui lui demande si le mulet sur lequel il est monté est pour le compte de la nation ; sur sa réponse négative, il lui demande encore s'il porte de l'argent. Mon compagnon répond qu'il n'a que neuf livres et quelques sous, et le voilà quitte. A mon tour. « Avez- « vous de l'argent? — Non, je n'ai que neuf francs ; les « voilà. — Qu'avez-vous donc dans cette poche? — Des « bas, des mouchoirs; regardez. x> Mon commis, après avoir labouré extérieurement ma poche , me dit : « C'est bon ; » et puis, sans avoir mis pied à terre, nous partons ; nous voilà quittes pour le commis des douanes.

Une nouvelle perquisition bien plus terrible pour moi m'attendait. Après quelques minutes de marche, nous sommes arrêtés encore par une sentinelle ; c'était sur cette route le dernier poste français. Sans nous obliger de descendre de cheval, on lit le passe-port de mon compagnon de voyage, puis on lit le mien; on les examine tous deux avec beaucoup d'attention ; pendant qu'on épluche le mien, je m'avise de faire l'homme qui n'a rien à craindre , et je prie un des volontaires occupés à entendre cette lecture de me couper à la haie voisine une verge pour fouetter mon cheval, celle dont j'étais armé étant rompue ; il me rendit ce petit service de bonne grâce, et à peine m'eut-il coupé cette houssine, que mon passe-port me fut remis ; je me hâtai de l'empocher, de saluer les volontaires et de fouetter ma rossinante, qui trottait passablement à la suite de l'excellente* monture de mon compagnon de voyage, et bientôt nous arrivons à un carrefour. « Voyez-

« vous cette grande borne qui est couchée par terre ? « me dit mon camarade, c'est la limite de la France, t Puis il ajoutaen avançantquelques pas: Et nous voilà « émigrés. — Nous pouvons donc sans obstacle aller « dîner aujourd'hui à Genève ? lui dis-je. — Avant c une demi-heure nous serons à table, » répondit-il.

Me voilà donc quitte de tant d'inquiétudes, voilà la frontière franchie. Voilà qu'il a disparu, le fer mortel qui semblait suspendu sur ma tête et la menacer sans cesse le long de ma route. La joie éclatait dans mes yeux; je n'osais trop la manifester devant mon compagnon de voyage, qui ne se doutait pas que je fuyais ma patrie et la mort.

Arrivée a Genève. — Dulaure y rencontre un de ses collègues fugitifs. — L'abbé Soulavie, résident français. — Précautions contre les étrangers venus à Genève. — Etat des partis dans cette ville en i793. — Embarquement sur le lac. — Enlèvement de la cocarde tricolore. — Arrivée à Coppet. — Les émigrés lyonnais. — Nyon, Rolle, Aubonne, Orbe, Yverdun, Payeme.— M. de Dompierre lieutenant d'avoyer. — Neuchâtel. — Bienne.

— Les prêtres émigrés. — L'abbé recruteur. — Soleure. — Baie et les émigrés. — Aarau. — Le chevalier de Labarre. — Le général Montesquiou. — Le chancelier des bailliages libres.

— Bremgarten. — Le curé alsacien. — Arrivée à Zurich.

Bien me prit d'avoir franchi la frontière sans marchandises ; car, environ huit jours avant mon passage, un arrêté du pouvoir exécutif en prohibait la sortie de France. Mon cheval se sentit de la. nouvelle situation de mon àme ; je le pressai plus vivement, et je croyais

être encore loin de Genève, lorsque j'étais sur le premier pont-levis de cette ville. Comme nous n'avions point de porte-manteau derrière nos chevaux, la sentinelle ne nous prit point pour des étrangers et ne nous arrêta pas pour prendre nos noms et l'adresse de l'auberge où nous voulions loger ; nous fûmes donc sans retard remettre nos chevaux à celle qui avait été indiquée au propriétaire de ma monture. De là nous entrâmes chez un marchand pour faire quelques emplettes ; nous lui demandâmes une auberge où nous , pourrions être logés convenablement ; il nous indiqua l'enseigne du Petit-Maure, et nous nous y rendîmes. *

Toutes ces petites particularités sont les chaînons nécessaires d'un événement singulier qui m'arriva dans la journée et qui amena un de ces heureux hasards, une de ces rencontres inattendues qui ne se trouvent guère que dans les romans.

Nous dînâmes amplement, comme nous nous l'étions promis, à l'auberge du Pettl-Maure, ensuite mon compagnon de voyage me quitta. Me croyant tout à fait délivré des dangers que j'avais ctfurus en France, je ne m'occupais plus que des moyens d'assurer mon existence à Genève ou en Suisse, et surtout de me procurer une communication sûre pour annoncer à ma femme et à mes amis le succès de mon voyage. Je désirais ardemment, pour avoir sur ces différents points des notions certaines, obtenir des nouvelles de mon collègue Bonnet, avec lequel, à Paris, j'avais fabriqué nos passe-ports, et qui était parti par le courrier de la

malle six jours avant moi. J'ignorais si le plan d'évasion qu'il avait adopté avait réussi, s'H était parvenu à franchir heureusement la frontière. Après m'être bien reposé, je descendis dans la salle basse pour prendre indirectement quelques informations auprès de l'aubergiste. J'entendis plusieurs patriotes génevois , qui buvaient près de là, chanter des chansons patriotiques. Comme jusqu'à présent je m'étais annoncé pour un marchand français et non comme un émigrant, je soutins par mes discours d'autant mieux le rôle de patriote, que le sentiment en était dans mon cœur. Je dis que c'était avec bien du plaisir que j'entendais ici répéter des airs et des chants qui m'étaient si chers. Cependant je ne persùadai ni mon hôte ni son garçon, qui s'efforçaient de me faire entendre qu'ils ne doutaient pas quej'émigrasse, et ce qu'ils me disaient à cet égard était prononcé en souriant et avec le ton de l'amitié qui veut arracher un secret sans envie d'en abuser. Tout cela ne me détermina point à m'annoncer pour un émigrant; d'ailleurs, je l'avoue, j'avais en horreur et le nom et la chose, et j'aurais voulu une expression qui distinguât précisément la grande différence qui existe entre un traître qui quitte librement sa patrie pour aller s'armer contre elle, et un malheureux persécuté injustement, qui est forcé de se réfugier dans un pays neutre pour se sauver du supplice.

Mon hôte me demanda ensuite si j'avais une permission; je lui répondis que j'ignorais qu'il en fallût une pour rester à Genève; il me dit alors que je ne pouvais y rester que vingt-quatre heures, et que pour ce temps

il me fallait une permission, mais qu'il ne fallait pas que cela m'inquiétât, qu'il la demanderait pour moi et qu'il connaissait le commissaire du quartier; il parut s'étonner de ce qu'on m'avait laissé entrer dans la ville sans être arrêté par la garde et sans recevoir un billet de logement. Tout ce qu'il me dit me fit sentir qu'on exerçait une police sévère sur les étrangers et que je n'avais pas longtemps à rester à Genève. Cette circonstance me faisait désirer plus ardemment d'avoir des renseignements à cet égard, et pour les avoir il fallait trouver quelqu'un à qui je pusse confier mon secret et faire connaître ma situation. Je demandai donc à mon hôte s'il n'avait pas logé chez lui un nommé Masson, marchand de dentelles. C'était le nom et la qualité qu'avait pris mon collègue Bonnet. Mon hôte me répondit que non. Comme il continuait à me prendre pour un émigrant, je lui montrai mon passe-port; je le tenais à la main, lorsqu'un jeune homme s'avança derrière moi pour en lire le contenu. Après l'avoir examiné, il me prit à part et me dit : « Citoyen, je connais la fabrique de votre passe-port, « j'en ai vu un semblable, et celui qui V avait est cert tainement un de vos amis : c'est le citoyen Masson. » A ce mot, je saisis avec empressement la main de ce jeune homme, je le conduisis dans la chambre où j'avais dîné , afin de tirer de lui des renseignements dont j'étais si curieux. A peine fûmes-nous seuls qu'il me dit que mon collègue était heureusement arrivé à Genève, qu'il l'avait rencontré dans cette même auberge, qu'ils étaient ensuite passés ensemble en Suisse,

mais que mon collègue, ayant été reconnu, avait été forcé par le bailli de Nyon de quitter le canton. 11 ajouta qu'il devait arriver le lendemain matin à Genève dans l'auberge où nous étions. Cette nouvelle me transporta de joie, je ne savais comment en témoigner mes remerciements à celui qui me les donnait. Il était encore jour et il faisait beau; nous fûmes ensemble nous promener sur le rempart, nous entretenant toujours sur le même sujet. En rentrant dans l'auberge et dans la chambre même où l'on m'avait établi, quelle fut ma surprise d'y trouver mon collègue lui-même qui arrivait de Suisse (1 ) .

Ainsi, dans le même jour, ma destinée, comme un heureux présage, me fait jouir de la vue du Mont-Blanc, c'est-à-dire d'un des plus magnifiques spectacles que la nature ait offerts aux yeux des hommes, me fait heureusement franchir la double barrière de la frontière, m'arrache aux dangers imminents dont j'étais entouré, me conduit sans obstacle à Genève et m'y fait rencontrer un compagnon d'infortune avec lequel j'avais concerté et préparé pendant longtemps nos moyens d'évasion, et me le fait venir pour ainsi dire

(1) Bonnet de Treiches était lieutenant de la sénéchaussée du Puy-en-Velay lorsque la révolution éclata. Élu membre des Élats généraux en 1789, il devint ensuite membre de la Convention, vota la mort du roi et fut décrété d'accusation. Rentré en France après le 9 thermidor, il devint administrateur de l'Opéra, puis membre du Corps législatif et de la chambre des Cent-Jours. Exilé en 1816, il fut autorisé à rentrer en France et mourut à Paris.

tout à propos pour me donner des instructions d'autant plus salutaires, que sans elles je n'aurais pu trouver d'asile nulle part. J'étais sensible à tant de bonheur. Ce que me raconta Bonnet, les avis qu'il me donna sur les dangers que j'avais encore à courir à Genève, et même en Suisse, durent nécessairement atténuer ma joie, mais ne furent pas moins très-heureux pour moi, en ce qu'ils me firent prendre des mesures auxquelles je n'aurais jamais pensé.

Voici ce qu'il me raconta : il partit de Paris le 15 frimaire au soir (5 décembre 1793) par le courrier de la malle; il arriva sans accident a Dôle le 17 frimaire (7 décembre); de là, il se rendit à Saint-Claude, puis à Septmoncel, où il prit avec lui un guide. Arrivé aux bureaux de la douane , on fouilla son porte-manteau plein de dentelles, et on n'en permit pas la sortie parce qu'un ordre, arrivé depuis deux jours, venait de prohiber de France l'exportation de toute espèce de marchandise; il fut obligé de laisser son porte-manteau à Ferney. Il arriva le 24 frimaire (14 décembre) à Genève ; il chargea le guide qu'il avait pris à Septmoncel d'aller chercher son bagage à Ferney et de le lui apporter en franchissant la frontière par des chemins détournés. Cet homme fit fort ponctuellemeut et fort heureusement cette commission.

Bonnet partit le 28 frimaire de Genève et s'embarqua sur le lac pour aller en Suisse. Ce jour-là même, un décret des représentants de Genève ordonna, d'après les insinuations du résident de France, de ne laisser embarquer sur le lac aucun particulier, à moins qu'il

ne fût muni de bons passe-ports. Mon collègue exhiba le sien et n'éprouva point de difficultés. Il avait entendu raconter à Paris, comme moi, que les émigrés ou plutôt les réfugiés français étaient très-bien accueillis ; que ceux qui avaient soutenu la cause de la justice, de l'humanité, le respect des propriétés, etc., et qui étaient persécutés comme nous , étaient reçus avec des marques toutes particulières d'amitié. On nous avait même cité l'exemple de deux ou trois de nos collègues qui nous avaient précédés en Suisse et qui y avaient été reçus, nous disait-on, d'une manière digne de leur infortune, de la sagesse de leur conduite et de la fonction importante qu'ils avaient remplie. En conséquence, Bonnet crut qu arrivé en ce pays, il pouvait sans danger se faire connaître sous son nom. D'autres circonstances l'y déterminèrent encore. Pendant qu'il naviguait, la barque prit deux particuliers qui attendaient à la gauche du lac : l'un était de Lyon, l'autre de Montbrison. Ce dernier avait commandé à Lyon te détachement de Montbrison; il était vêtu en pauvre paysan, ayant un sac sur le dos ; il s'était fabriqué lui-même un passe-port qui, d'abord, ne devait servir que pour une ville voisine de celle d'où il était parti; puis, arrivé là, il y ajoutait de sa main le nom de la ville par où il devait passer, ainsi de suite; il se nommait Fluquet et il reconnut Bonnet, qui était à peu près de son pays. Arrivés ensemble à Coppet, première ville suisse, ils furent engagés par l'officier de police chez lequel on les conduisit de déclarer leurs véritables noms. Cet officier leur dit que, s'ils faisaient une faussa

déclaration et qu'elle vint à être reconnue, on les ferait reconduire sur la frontière. Mon collègue, ainsi que tous ceux qui étaient avec lui, déclara donc son propre nom, mais il cacha sa qualité et ne prit que celle de négociant. On leur délivra à chacun un passe-port pour la Suisse. Arrivé à Nyon, Fluquet, ignorant l'esprit du gouvernement, ne fit point mystère de la qualité de Bonnet : il dit à plusieurs Nyonnais qu'il était député. Bientôt le bailli de Nyon en fut informé et fit faire des recherches en conséquence. Mon collègue en fut instruit et rencontra des administrateurs du département du Jura qui lui déclarèrent que les députés étaient persécutés en Suisse ; qu'il existait même une convention secrète par laquelle le corps helvétique avait promis de livrer à l'Empereur tous les députés réfugiés en ce pays. Quoique cette nouvelle parût peu croyable, Bonnet, pour éviter des poursuites, changea d'auberge, puis, accompagné du jeune homme que j'avais rencontré à Genève et qui m'avait annoncé son arrivée, il se rendit le 30 frimaire (20 décembre) dans un joli village appelé Cran, situé sur le lac de Genève, entre Nyon et Goppet, et se mit en pension chez un habitant dont on lui avait indiqué la maison. A peine y eut-il resté avec le même jeune homme trois jours, qu'un sergent du bailli, qui s'était fait accompagner d'un homme du village, vint lui signifier de se rendre auprès du bailli de Nyon. Bonnet obéit au mandat. Le bailli lui parla avec politesse et lui dit qu'il avait des ordres et qu'il ne pouvait lui donner asile dans son bailliage ; qu'il lui accordait deux fois vingt-quatre heures pour

en sortir, et il écrivit sur son passe-port : Bon pour deux fois vingt-quatre heures.

Le secrétaire du bailliage montra à mon collègue un registre sur lequel son nom, son signalement, le jour, l'heure de son départ et de son arrivée dans telle ou telle ville, étaient exactement inscrits, tant la police sur les étrangers était scrupuleusement observée en Suisse. Bonnet, qui attendait des lettres de Paris qui devaient être arrivées à Genève et qui voulait rentrer en Suisse sous un autre nom et sous un autre costume, prit le parti de retourner dans cette ville ; le jeune homme qui l'avait accompagné partit le 5 nivôse au matin pour Genève, et mon collègue s'y rendit le soir par le lac et y arriva le même jour que moi.

Ce que je venais d'apprendre de l'espèce de persécution que Bonnet avait éprouvée en Suisse me fit prendre la ferme résolution de cacher ma qualité et mon nom et de conserver celui de Dubreuil, que j'avais pris sur mon passe-port et pendant ma route.

J'appris aussi que les réfugiés n'étaient pas en sûreté à Genève ; que l'ex-abbé Giraud de Soulavie, résident de France, y exerçait un pouvoir despotique sur les Français; que le petit conseil de Genève lui était bassement dévoué et faisait exécuter scrupuleusement toutes ses volontés. Quelques Lyonnais, échappés au carnage, s'étaient réfugiés dans cette ville. Le résident, par le secours de ses nombreux espions, apprit leur arrivée et chargea le petit conseil de les faire arrêter. Ces représentants d'un peuple républicain obéirent aux ordres de l'abbé ; les malheureux réfugiés furent traînés

sur les terres de France et ramenés a Lyon, où ils furent mis à mort.

Tous ces renseignements, qui m'inspirèrent de salutaires précautions, terminèrent la journée du 5 nivôse ou mercredi 25 décembre, journée remarquable par d'heureux hasards, journée décisive pour mon sort et par un succès qui passait mes espérances, mais qui ne suffisait cependant pas, ainsi que je l'avais cru d'abord, pour assurer ma tranquillité. 11 me restait encore des obstacles à surmonter, des dangers à courir. Depuis que j'avais quitté Nozeroy, je m'étais fatigué, j'avais très-mal reposé et m'étais couché sans quitter mes habits. Cette nuit, je me livrai tranquillement au plus doux et au plus profond sommeil.

Le lendemain, il était grand jour quand je me levai. Notre hôte, qui ne doutait plus de notre projet de passer en Suisse, nous conseilla, puisque nous n'avions point de permission, de ne point sortir de sa maison et même de notre chambre, en attendant que nous eussions trouvé une barque qui pût secrètement et en contrebande, nous conduire par le lac jusqu'à la première ville du pays de Vaud.

Les ordonnances de police étaient précises : un étranger ne pouvait rester plus de vingt-quatre heures à Genève sans permission. Notre hôte, qui avait enfreint cette loi en faveur de quelques Français, avait été, peu de temps auparavant, condamné à une forte amende.

Il était aussi très-strictement défendu depuis quelques jours à tous mariniers et conducteurs de barques de conduire en Suisse aucun étranger, à moins qu'il ne

fût muni d'un passe- port de Genève. Plusieurs préposés étaient chargés de veiller à l'exécution de cette loi ; les commissaires de quartiers et même les magistrats du petit conseil faisaient, au moindre soupçon et sur le moindre avis du résident de France, des visites chez tous les aubergistes pour y découvrir des étrangers qui n'étaient pas en règle. Les aubergistes étaient obligés tous les matins de faire écrire aux étrangers logés chez eux leurs noms, leurs qualités et pays; ces indications étaient le soir rapportées à la police.

La connaissance de ces dispositions et des événements récemment arrivés à plusieurs étrangers nous fit un devoir de garder scrupuleusement la chambre et de ne pas même descendre en bas, où se rendaient un grand nombre de jacobins génevois, très-vigilants a observer et à dénoncer tous les étrangers.

Dans cette journée, nous nous racontâmes, Bonnet et moi, toutes les particularités de nos voyages depuis l'instant que nous nous étions quittés à Paris. J'observai que j'avais fait le mien sans neige et sans souffrir, quoique au milieu de l'hiver ; sans avoir perdu aucun des objets que j'avais apportés, quoique je ne misse pas une grande vigilance à cet égard (j'en excepte la carte qui s'échappa de ma poche après Dijon) ; sans avoir eu les pieds blessés ni aucune incommodité, quoique j'eusse fait des marches pénibles et que j'eusse en plusieurs occasions exposé ma santé ; enfin que je m'étais maintenu frais et dispos, malgré les fatigues, et que j'avais conservé non -seulement du sang-froid et de la présence d'esprit dans les dangers que j'avais

courus, mais une sorte de gatté, d'énergie dont je ne me croyais pas capable en pareille circonstance ; j'en conclus que la marche, le mouvement des voitures, le changement d'air et d'objets, enfin toutes les distractions d'un voyage sont également salutaires au corps et à l'esprit, et sont les meilleurs remèdes contre les affections de l'àme, contre la mélancolie, et doivent être un puissant spécifique contre toutes les maladies qui prennent leur source dans le moral (1).

J'ai raconté succinctement l'histoire du voyage de mon collègue, elle n'avait rien de bien remarquable que l'opposition que mirent les commis de la frontière à la sortie de son porte-manteau, et le bonheur avec lequel son guide parvint le lendemain à l'aller chercher à Ferney,où il avait été laissé, et à le rapporter à Genève. Outre les marchandises dont il était rempli, Bonnet, plus avisé que moi, passa aussi vingt-deux louis d'or, soit dans les semelles de deux paires de souliers, soit dans des boutons de culotte ; il me raconta à ce sujet plusieurs événements singuliers, dont voici les plus remarquables. Une dame, près d'arriver à la frontière dans une voiture publique, instruite des perquisitions qui l'attendaient, déclara au cocher les louis dont elle était chargée et l'appréhension qu'elle avait d'être prise en contravention. Le cocher, touché des

(1) J'avais fait en quinze jours environ cent cinquante lieues, dans le temps où les journées sont les plus courtes de l'année; j'avais séjourné environ quatre jours; j'avais voyagé de toutes les manières, sur l'eau, en voiture, à pied, à cheval. (Note de Dulaure.)

prières de rémigrante, se charge de la somme et répond du succès; en effet, ce ne sont point les louis qu'on saisit à la frontière, mais c'est la femme elle-même dont le passe-port n'était que pour le Jura et non pour le Mont-Blanc. i

Deux particuliers, en bonne chaise de poste, arrivent à la frontière. Une somme considérable était renfermée dans différentes parties de la voiture ; les commis en étaient informés. Les voyageurs, ayant déclaré n'avoir rien en contravention, mettent pied h terre pour laisser faire les perquisitions. Ils voient les commis s'avancer avec des haches; comprenant que leur secret est connu, ils abandonnent rapidement leur voiture et s'élancent au delà de la frontière, perdant leur fortune et sauvant leur vie. I

Notre hôte nous porta son registre pour que nos noms y fussent inscrits. J'écrivis le nom de Dubreuil, avec la qualité de marchand; mon collègue inscrivit un nom différent de celui qu'il avait pris dans cette même auberge avant d'arriver en Suisse. L'après-midi nous fûmes fort étonnés de recevoir la visite d'un commissaire de police ; l'hôte l'accompagnait et l'avait déjà prévenu de l'irrégularité de notre séjour dans son auberge, car les vingt-quatre heures qui nous étaient accordées commençaient à s'écouler ; il avait même eu soin de f^ire porter dans notre chambre une bouteille de bourgogne, afin de se rendre plus favorable le magistrat, qui nous parut très-débonnaire. Bonnet, qui ne s'attendait pas à cette visite et qui pensait rester secrètement à Genève, avait mis sur le registre de l'hôte un

nom différent de celui qui se trouvait sur son passeport. Le commissaire s'aperçut bientôt de cette différence et en fit des reproches à mon collègue, qui s'excusa en disant qu'ayant, dans le premier séjour qu'il avait fait à Genève, éprouvé des difficultés pour obtenir une permission, et ne voulant rester que quelques jours dans cette ville, il avait cru, pour s'éviter le désagrément de solliciter une seconde permission, devoir prendre un autre nom sur le registre. Le commissaire, qui n'était pas un homme bien révolutionnaire, se contenta de ces raisons. Nous lui demandâmes une permission pour rester trois jours : il nous l'accorda par écrit «t la remit à l'hôte; néanmoins il crut qu'il était bon pour notre sûreté de ne point sortir de notre chambre; il nous le recommanda positivement, en nous disant que le résident de France exigeait des magistrats de Genève la plus grande surveillance sur les Français qui passaient dans cette ville, et que lui-même faisait faire par des agents secrets les plus exactes perquisitions.

Le résultat de cette visite nous réjouit; nous n'avions plus d'inquiétude sur notre séjour à Genève, et nous étions autorisés authentiquement à y rester trois jours dans notre chambre. Nous plaisantâmes sur ce petit événement qui avait d'abord causé quelque inquiétude à mon ami, qui se trouvait en contravention. Je dessinai sur la cheminée la scène qui venait de se passer avec cette inscription en bas : Comme quoi ils échappèrent à un grand danger. Mais un danger plus grand encore nous attendait le lendemain, et les magistrats

de la petite république ne nous tinrent pas quittes à si bon marché.

Le 7 nivôse (27 décembre) nous lûmes dans les papiers publics que Pétion et Condorcet s'étaient réfugiés en Suisse, et séjournaient à Bremgarten, dans les bailliages libres, avec le fils du ci-devant duc d'Orléans (1), Montesquiou, madame de Sillery (2), etc. Cette annonce nous fit désirer d'aller les rejoindre. Dès ce moment nous nous y déterminâmes, et de cette détermination résulta plusieurs rencontres et événements heureux ou malheureux qui ont fixé notre sort en Suisse.

Nous sentîmes alors le besoin d'avoir une bonne carte de ce pays pour pouvoir nous diriger dans nos voyages. Le jeune homme que mon collègue avait rencontré à Genève et dont j'ai déjà parlé, était encore avec nous dans notre chambre. Nous le chargeâmes d'aller faire quelques commissions dans la ville et notamment de nous acheter une carte.

Ce jeune homme était de Pont-de-Veyle, département de l'Ain; il était marchand de toiles et concierge des prisons de cette ville; accusé d'avoir favorisé l'évasion d'un prisonnier, ses parents avaient cru son absence nécessaire pendant quelque temps. 11 paraissait fort peu inquiet des suites de cette affaire, et se disposait au premier jour h rentrer chez lui; il était muni d'un passe -port pour le Mont-Blanc, qui avait favorisé sa sortie des frontières et qui devait favoriser sa rentrée en

(H Depuis le roi Louis-Philippe.

(2) Madame de Genlis.

France ; en conséquence il parcourait sans se gêner les rues de Genève, disposé qu'il était d'en partir au premier moment. Ce jour, pendant ses courses, il eut le malheur de perdre son portefeuille qui contenait quatrevingts livres en assignats, trois louis en or et son passeport. Il nous apporta une carte bien gravée, sinon bien bonne. Nous y cherchâmes le lieu où nous voulions nous rendre. Nous pensions que, puisque nos collègues et autres étaient reçus dans les bailliages libres, nous devions avoir le même sort; au reste, nous ne savions guère ce que c'était que ces bailliages libres, et nous ne rencontrâmes personne à Genève qui pût à cet égard nous donner des renseignements positifs.

Nous avions dîné. Cette carte de Suisse était posée très en évidence sur un lit; mon collègue s'amusait à parcourir son porte-manteau ; le jeune homme dePontde-Veyle déplorait la perte de son portefeuille; moi, après avoir fumé ma pipe, je dormais auprès du feu, lorsque trois magistrats, membres du comité de sûreté générale de Genève, accompagnés d'un huissier, les épaules couvertes d'un petit manteau rouge, jaune et noir, entrèrent dans notre chambre. Ils s'adressèrent à Bonnet et lui demandèrent son passe-port; il répondit que nous avions la permission de rester trois jours à Genève, et il descendit auprès de notre hôte pour l'aller chercher. 11 faut dire qu'il ne montrait pas son passeport parce que le sien et le mien ayant été fabriqués ensemble, et étant supposés de la même municipalité, avaient cependant des différences dans la partie imprimée comme dans la partie écrite qui pouvaient, étant

tous les deux rapprochés, faire voir qu'ils étaient faux. ] C'est pourquoi il ne répondit pas à la première ques- j tion qui lui fut faite.

Il n'était pas encore rentré et je dormais lorsque je fus réveillé par une voix qui me dit assez haut :

• Et vous, citoyen, avez-vous un passe-port? »

Je me lève, je regarde avec étonnement les questionneurs et l'huissier affublé de son manteau bariolé. Je ne savais d'abord ce que signifiait cette mascarade et cette visite. Néanmoins je tire démon portefeuille mon passe-port. On le lit, on me le remet; aussitôt mon collègue arrive avec la permission que nous avait accordée la veille le commissaire Royer. Puis on demande au jeune homme de Pont-de-Veyle son passe-port. 11 raconte avec beaucoup de naïveté l'événement du matin, et comme quoi il avait perdu son passe-port et son argent. Mon collègue fut immédiatement sommé d'exhiber le sien, il répondit comme le précédent : a Je l'ai aussi perdu en allant en Suisse. » Cette réponse ne parut pas très-heureuse ; mais, sans s'étonner et sans donner aux questionneurs le temps d'en apprécier la valeur, il sortit de son portefeuille une pièce authentique équiva- ■ lente à un passe-port; c'était une patente qu'avait donnée la Convention nationale à chaque député ou commissaire des assemblées primaires envoyées à Paris pour accepter la nouvelle Constitution. 11 avait été décrété que cette pièce équivaudrait à un passe-port. Celle que possédait mon collègue lui avait été remise par un com- « missaire de la ville de Saugues, et c'était d'après cette pièce qu'il avait pris le nom de Masson, et qu'il &vait

fabriqué son passe-port comme émanant de la municipalité de Saugues. Cette pièce parut satisfaire les magistrats. Bonnet leur rappela que, dans son premier séjour à Genève, il fut demander une permission pour y rester trois jours, et adressant la parole à l'un d'eux :

t Vous-même, citoyen, vous avez tenu mon passe- « port entre vos mains, et vous l'avez lu avec beaucoup « de soin ; au surplus, ajouta-t-il, je ne suis ni émigrant, « ni aristocrate ; je suis marchand, et en voilà la preuve.»

Alors il montra ses dentelles, étala ses portefeuilles, livres de commerce, échantillons, etc. Les magistrats, n'ayant rien à soupçonner après tant de preuves, se tournèrent ensuite vers moi; l'un d'eux me dit ces propres paroles :

« Et vous, citoyen, c'est-à-dire que vous êtes un « prêtre qui émigrez? »

A ce titre de prêtre qu'on m'avait donné si souvent dans ma route, je fis un mouvement d'humeur et je fus prendre dans mon portefeuille ma pièce de réserve, mon diplôme de jacobin, et dis en le montrant à celui qui m'avait apostrophé :

« Je vous demande si un prêtre qui émigré est muni « de pareille pièce. »

Il lut le diplôme, puis apercevant sur le lit qui était près de lui, la carte de la Suisse, il ajouta :

« Voilà une carte de Suisse que vous venez d'ache- « ter pour voyager dans ce pays. »

Je ne m'attendais pas à ce coup, aussi fus-je un peu embarrassé de riposter; cependant, feignant d'avoir mal entendu, je répliquai :

* « Cette carte, c'est une commission. On m'a prié « d'en faire emplette. »

Il se contenta de cette réponse, et me dit en me rendant mon diplôme :

« C'est que tous les prêtres qui émigrent ont comme a vous une perruque à queue. »

Alors, ripostant par un argument démonstratif, j'arrachai ma perruque, et lui dis :

« Voyez que je suis jacobin par les cheveux. Je suis « ainsi coiffé en été; mais ayant la téte un peu chauve, <r je porte perruque en hiver. »

Mon inquisiteur n'ayant plus rien à dire, se radoucit beaucoup et ajouta pour excuser sa démarche :

« C'est qu'il passe ici beaucoup d'émigrants , et « nous avons des ordres du résident de France pour les t arrêter. »

Je trouvai fort étrange que les représentants d'une république fussent aux ordres d'un étranger et fussent si empressés de lui obéir; mais je ne témoignai rien de la surprise que me causa cet aveu, et nous nous accordâmes à dire que c'était fort bien fait à eux d'arrêter les émigrants ; que, quant à nous, nous n'étions pas dans ce cas. Nos visiteurs ensuite se retirèrent en nous recommandant de partir après l'expiration des trois jours qui nous avaient été accordés. Nous leur répondîmes que nous serions déjà partis si nous avions reçu des lettres que nous attendions.

Ainsi se termina celte visite dont le succès fut heureux, mais qui pouvait nous devenir funeste et rendre nuls tous nos travaux, tous les dangers surmontés

dans notre voyage et nous mener à Paris et à l'écharfaud.

Nous apprîmes que cinq Lyonnais, arrivés la veille h Genève, dont deux avaient logé une nuit dans notre auberge, étaient, par ordre du résident de France, soigneusement recherchés par les magistrats de cette ville et que leur arrestation leur était expressément recommandée, et nous pensâmes que les visites que nous venions de subir devaient être attribuées à ces nouveaux débarqués plutôt qu'à nous. Nous apprîmes aussi que ces cinq Lyonnais ne furent point arrêtés, qu'ils avaient fort prudemment prévenu les visites et s'étaient embarqués sur le lac pour se rendre en Suisse.

Nous vîmes bien qu'il nous fallait sérieusement nous occuper de quitter Genève et de nous affranchir enfin de tout danger en nous rendant aussi en Suisse. Notre hôte, instruit de notre dessein, se prêta volontiers a en favoriser l'exécution ; il nous dit qu'aussitôt qu'un batelier se présenterait à son auberge, comme cela arrivait souvent pour conduire secrètement e| en contrebande des émigrants, il l'avertirait de notre projet. Le territoire de Genève est tellement enclavé dans les terres de France, surtout depuis la conquête de la Savoie, que le lac est le seul passage par lequel on puisse sortir, encore la partie que l'on en franchit appartient-elle à la France , et ce trajet ne s'est pas toujours fait san3 danger pour les émigrants et leur offrait des obstacles à surmonter. Outre le besoin de me délivrer de toute inquiétude sur mon sort, j'étais tourmenté par celui de donner de mes nouvelles à ma femme et k mes amis»

Le jeune homme de Pont-de-Veyle devait partir le lendemain pour se rendre dans sa ville. Nous écrivîmes des lettres d'affaires en encre ordinaire ; ce qui restait de la feuille était rempli en encre sympathique, formée qvec de la couperose , qui devait être apparente seu- 1 lement lorsque le papier serait trempé dans de la ! dissolution de noix de galle. Le jeune homme devait porter nos lettres dans l'intérieur de la France, et les jeter dans la première botte aux lettres de son département : par ce moyen elles se trouvaient affranchies | de la visite et de l'interception qui se faisaient à la frontière, et des autres inconvénients qui pouvaient en résulter. Ce jeune homme nous promit la plus grande exactitude dans notre commission. Il partit en effet le lendemain, 7 nivôse ; nous payâmes les dépenses qu'il avait faites à l'auberge, et lui donnâmes environ vingt-quatre livres en assignats pour faire son voyage. j Le 8 nivôse, nous vîmes de notre fenêtre la céré- : monie de l'anniversaire de la révolution génevoise. Une statue très-mesquine de la Liberté, accompagnée d'un cortège d'environ trois mille hommes, parcourut les rues de la ville au bruit de la musique et des cris de Vive la liberté ! Je ne parlerai pas de l'état politique où était alors Genève : il suffit de dire que les principes français s'y trouvaient en vénération; qu'il y avait trois partis : celui des amis de l'ancienne consti- I tution, qui n'osaient se montrer ; le parti des patriotes enragés , semblables à ceux que l'on nommait en 1 France maratistes, appelés à Genève bonnets rouges,

et un parti de vrais républicains , composé d'hommes probes et instruits qui ne partageaient ni les idées aristocratiques des premiers, ni la fureur destructive des seconds. Les bonnets rouges ou sans-culottes de Genève étaient sur le point de proposer une motion le jour même où j'arrivai : son objet était de réunir cette ville à la France. Cette proposition fut faite ouvertement dans un des deux clubs de la ville, mais elle n'eut pas plus de succès que l'insurrection que les magistrats prudents eurent soin de prévenir. Le résident de France et ses nombreux satellites conduisaient toute cette affaire.

Le 9 nivôse notre linge était blanchi; l'habit que Bonnet s'était fait faire pour entrer en Suisse sous un costume qui n'était pas signalé par la police, était prêt. Un batelier avait promis de nous prendre le lendemain en contrebande et de nous conduire à travers le lac de Genève jusqu'à Coppet, première ville suisse. Je songeai pour la première fois à mes finances, qui m'avaient peu occupé jusqu'alors. Parti de Paris avec onze cents livres, et ayant dépensé, pendant les quinze jours de mon voyage et pendant près de quatre jours que j'avais passés à Genève, environ deux cent soixante livres, il me fallait, pour voyager en Suisse et même pour payer ma dépense à Genève , changer mes assignats en argent.

Une circonstance que j'avais ignorée jusqu'alors, et que j'appris avec bien de la peine, c'est que les assignats perdaient plus de la moitié au change. Voilà donc tout à coup les huit à neuf cents livres qui me

restaient réduites à la moitié tout au plus. La perspective d'une misère prochaine, dans un pays étranger, se présenta d'abord à mon esprit d'une manière inquiétante ; mais l'espoir de recevoir des secours de France et de trouver des amis qui me procureraient des communications avec mon pays, me rassurèrent. Pensant tirer ailleurs un meilleur parti de mes assignats, et surtout après la confirmation de la reprise de Toulon par les Français, je n'en échangeai à Genève que pour une couple de cent livres, qui me valut moins de cent livres en argent.

Le lendemain 9 nivôse (29 décembre), à trois heures et demie après midi, sur l'avis que le batelier nous avait donné de nous rendre hors de Genève dans un lieu indiqué , pour que de là il pût , à la faveur de la nuit, nous conduire sur le lac jusqu'à Coppet , guidés par le garçon de notre auberge, qui portait nos paquets, nous partîmes de Genève, et nous nous rendîmes dans un endroit appelé le Paquis, dans une grande auberge située sur la rive du lac, où se retiraient ordinairement les voyageurs qui arrivaient aux portes de la ville après qu'elles étaient fermées. Nous étions bien hors de la ville, mais nous n'étions pas pour cela hors de la petite république, ni à l'abri des recherches de ses magistrats. L'hôte, prévenu par celui qui nous conduisait, nous fit mystérieusement introduire dans un appartement éloigné, mais propre et commode, où nous trouvâmes un Lyonnais échappé à la fusillade, qui attendait avec beaucoup d'impatience le moment favorable de s'embarquer sur le lac. Bientôt nous

vîmes notre nouvel hôte, qui nous annonça qu'il fallait nous tenir cachés, qu'il venait d'être défendu à tout aubergiste de recevoir aucun étranger sans une permission du comité de sûreté générale de Genève, sous peine de la prison et d'une forte amende ; il ajouta que ce décret était affiché à sa porte, et que, quelques jours avant notre arrivée, les membres de ce comité étaient venus chez lui faire une visite rigoureuse dans l'espoir d'y trouver deux Lyonnais , vivement recommandés aux magistrats de la république parle résident de France.

Le batelier qui devait nous conduire à Coppet vint aussi nous voir. 11 nous indiqua , en cas d'une visite dangereuse, une maison particulière où nous pourrions nous réfugier à travers des jardins; il nous dit qu'à la nuit tombante il viendrait nous prendre, et que nous pourrions aborder aisément à Coppet avant neuf heures du soir. La nuit vint, mais le batelier ne vint pas, ce qui nous impatientait beaucoup; cependant sur les huit heures du soir , il nous annonça qu'il s'était élevé depuis quelques heures un vent de bise qui contrariait notre voyage, que les eaux du lac étaient fort agitées, et que ses vagues étaient très-fortes. Il ajouta que le vent pourrait bien baisser vers le milieu de la nuit, et qu'alors, s'il s'en apercevait, il viendrait nous réveiller, et que nous partirions. La nuit s'écoula tout entière sans que le temps fût plus calme ; nous entendions de notre lit le sifflement du vent et le bruit des vagues. Le lendemain matin, le batelier vint encore nous voir et nous déclara que si le vent ne s'abais*

sait pas vers le milieu du jour, il fallait nous attendre à ne pas partir encore ; qu'ordinairement il durait trois jours et trois nuits. C'était là le décret du destin. Nous couchâmes trois nuits à l'auberge, et ce ne fut que le troisième jour que nous pûmes partir. Boire, manger, dormir, nous chauffer, écouter le vent, pester contre lui , faire des contes pour rire et des tours de cartes que Bonnet faisait adroitement, entendre les plaintes de notre hôte, qui était aussi inquiet de nous garder chez lui que nous d'être forcés d'y rester, mais qui, balançant entre la crainte et l'intérêt, ne nous montrait que la moitié de son inquiétude et ne semblait s'inquiéter que pour nous, voilà comme, dans cette nouvelle prison, nous passâmes le temps.

Pendant la nuit du 11 au 12 nivôse (31 décembre 1793 au 1er janvier 1794) le vent de bise cessa, et nos oreilles attentives n'entendirent plus ses sifflements. Notre joie fut grande en voyant approcher le moment de notre délivrance ; je pensais que notre batelier, prompt à saisir l'instant favorable, allait tout préparer pour notre départ et nous embarquer avant que le jour eût pu éclairer notre évasion, mais son intérêt en ordonnait autrement.- Un Lyonnais, qui était dans Genève, devait être du voyage; notre batelier, qui l'attendait, nous dit qu'il ne pourrait nous joindre qu'après que les portes de la ville seraient ouvertes, c'est-à-dire après sept heures du matin. Nous attendîmes ce moment avec beaucoup d'impatience : le Lyonnais ne vint pas; cependant le jour croissait, le vent de bise semblait s'élever et nous menaçait de

nouveaux dangers et de nouveaux retards. J'étais tourmenté par la plus vive impatience. A neuf heures seulement, un commissionnaire, porteur du paquet du Lyonnais, nous annonça sa prochaine arrivée. Aussitôt notre batelier prit ce paquet des mains de ce précurseur et nous avertit de le suivre de loin et de ne pas marcher ensemble. Nous quittons notre auberge, évitant la route ordinaire; nous traversons un verger. Après huit ou dix minutes de marche, nous arrivons sans danger, quoique vus de beaucoup de monde, jusqu'à un petit havre où était amarrée la barque qui devait nous faire aborder au port de salut. Nous y étions, et le Lyonnais tant désiré n'arrivait pas encore.

Malgré les dangers que nous courions à attendre en plein jour sur cette rive garnie de maisons de campagne et fréquentée par de nombreux passants, nous étions cependant moins exposés que si nous eussions été sur la rive opposée, peuplée de révolutionnaires très-ardènts. Quelques jours avant, cinq ou six Lyonnais, mal informés, s'adressèrent à un batelier de cette rive dangereuse; prêts à mettre le pied dans la barque, une troupe de sans-culottes génevois tombèrent sur eux, les assaillirent à coups de pierres ; les malheureux échappèrent à une mort certaine en fuyant dans les vignes ; ils rentrèrent ensuite dans Genève et se gardèrent bien de se rembarquer sur la même rive.

Enfin le Lyonnais qui causait depuis si longtemps notre impatience arriva ; je ne pus m'empêcher de lui témoigner assez vivement combien il était peu convenable à un homme d'en exposer quatre autres par un

si long retard, et de les laisser dans une si pénible attente ; il s'excusa comme il put sur la difficulté qu'il avait eue de trouver une personne qui devait lui échanger ses assignats. Nous étions cinq passagers, dont un Suisse qui avait servi dans le Mont-Blanc lors de la dernière insurrection des Savoisiens, et qui désertait l'armée française, quoiqu'il ne voulût pas en convenir. Nous l'avions déjà vu dans notre auberge, à Genève, où il nous avait caché son projet ; il était comme nous logé au Paquis, dans la même auberge où nous séjournâmes trois jours, sans vouloir se montrer à nous, quoiqu'il sût bien que Yious devions partir ensemble ; il avait encore son uniforme national, et le batelier fut obligé de lui prêter une redingote pour le cacher et le sauver des dangers imminents auxquels il l'exposait. Le second était le Lyonnais qui avait attendu et vécu avec nous dans l'auberge du Paquis ; tî'était un jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans, marié, et qui tenait auberge à Lyon ; il avait acheté comme beaucoup d'autres, de la municipalité de Lyon, un passeport. Les membres de cette municipalité en faisaient alors un commerce ; nous avons trouvé des Lyonnais qui les avaient achetés vingt-cinq louis, d'autres douze cents livres, enfin d'autres les avaient payés jusqu'à six mille livres. Le troisième était le Lyonnais qui s'était fait attendre : c'était un petit homme d'environ cinquante ans, qui paraissait actif et vigoureux ; il avait servi, à ce qu'il disait, avec beaucoup.de fermeté dans le siège de Lyon ; il regrettait une fortune assez considérable ; il s'était sauvé à la faveur de l'habit de garde

national, et comme allant joindre l'armée du Mont- Blanc. Bonnet et moi complétions le nombre de cinq. Enfin nous nous plaçâmes tous dans la barque ; quatre vigoureux bateliers s'emparèrent des rames; bientôt nous nous éloignâmes des bords , et après quelques instants, nous nous applaudîmes de nous voir hors de la portée des fusils ; il n'était pas sans exemple qu'on eût tiré sur de pareils embarquements.

Un vent de bise qui soufflait, quoique légèrement, poussant les flots en sens contraire, nous empêchait de faire usage de notre voile, et par conséquent retardait notre marche. Cependant nous nous éloignâmes des terres de la petite république ; la ville de Genève fuyait dans le lointain , la masse d'eau sur laquelle nous voguions s'élargissait ; nous nous trouvâmes bientôt sur la partie du lac qui appartenait alors à la France, et qui est bordée d'un côté par la Savoie et de l'autre par le pays de Gex ; de ce côté, sur le bord du lac, est situé Versoix, dernier village français de cette frontière et où étaient les bureaux des douanes et les détachements de volontaires. Environ un mois avant, il était d'usage que des barques d'observation, parties de Versoix, s'avançassent au milieu du lac et visitassent les barques qui allaient en Suisse ou qui en venaient, arrêtant à volonté hommes et marchandises, et tirant sur celles qui refusaient d'arrêter.

Notre pilote crut qu'il était prudent de gagner le large et de voguer au milieu du lac, qui, en face de Versoix, a une lieue de largeur. Ainsi nous passâmes à une demi-lieue de ce village, et devant lui, sans être

menacés d'aucun accident. Aussitôt que nous n'eûmes plus rien à craindre à cet égard, et que nous fûmes en face du rivage suisse, le patron de notre barque nous dit : « Voilà le moment de quitter les cocardes trico- « lores, avec lesquelles vous ne pourriez pas entrer en « Suisse. » Chacun de nous dégarnit son chapeau de ce signe de la liberté et le rendit au patron. Les uns firent cette cérémonie avec joie, d'autres avec indifférence; moi j'avoue que j'éprouvai de la répugnance à me dépduiller d'une marque que j'avais toujours portée avec plaisir ; mais il fallut faire comme les autres, et faire ce sacrifice à une terre qui allait bientôt me mettre entièrement à l'abri du supplice qui n'avait pas cessé de me menacer jusqu'alors. Oh! qu'il sera beau, m'écriais-je souvent avant de partir de Paris, pendant ma route, à Genève même, le moment où j'aborderai sur le territoire suisse, où je toucherai cette terre de salut ! Là des transports de joie éclateront ; allégé du fardeau de mes craintes, je la baiserai, cette terre hospitalière et protectrice, je bénirai ce sol prospère sur lequel mes pieds pourront enfin se poser avec assurance ! Voilà ce que mon imagination avait plusieurs fois pressenti, et c'est ce qui n'arriva point, soit que j'eusse éprouvé déjà à Genève une partie de cette sensation, soit que les peines que me coûtait cette faveur de la fortune m'y eussent rendu moins sensible, soit que les dangers que j'avais encore à courir et dont Bonnet avait fait déjà la triste expérience, me la rendissent moins précieuse. J'abordai en Suisse avec l'indifférence d'un homme qui entre dans une propriété

qu'il a chèrement achetée. Le patron de notre barque nous avait déjà entretenu des diverses impressions qu'avaient manifestées, en touchant la terre suisse, des fugitifs échappés à la mort. Les uns, nous dit-il, qui s'étaient promis de se livrer aux plus vifs transports de joie, abordaient cette terre sans marquer aucune émotion; d'autres, au contraire, s'élançaient sur le rivage, baisaient le sol hospitalier qui les recevait et versaient des larmes d'attendrissement.

Après avoir navigué plus de deux heures, nous abordâmes à onze heures et demie du matin au pied des murs de Coppet ; nous nous avançâmes vers la porte de cette petite et première ville suisse. Une sentinelle, apprenant que nous étions Français, nous conduisit au bureau des passe-ports, où un commis était sans cesse occupé à en délivrer à tous les fugitifs de France et à enregistrer leurs noms. Le commis nous voyant plusieurs, nous conseilla de revenir après notre dtner.

Si j'avais débarqué en Suisse avec une indifférence à laquelle je ne m'attendais pas, Bonnet était agité par un autre sentiment. La crainte d'être reconnu après avoir, huit jours auparavant, été expulsé de ce pays, le tourmentait. Ce ne fut qu'avec effroi qu'il entra dans Coppet et dans l'auberge où nous devions dîner ; là, se trouva un grand nombre d'émigrés lyonnais, qui, ne pouvant rester que quinze jours dans une même ville, allaient alternativement les passer à Lausanne, à Nyon et à Coppet. Nous dînâmes avec un certain Pavy, qui avait joué un rôle dans la révolution de Lyon, et qui commandait l'artillerie. C'était un petit homme à grosse

tête, dont la figure annonçait plus d'intrépidité que d'instruction. Nous remarquâmes aussi un autre Lyonnais, vétu d'une veste de boucher, la tête couverte d'un bonnet blanc, qui , sous cet extérieur commun, avait la figure d'un homme bien élevé, très-délié et instruit; sa conversation ne démentait »pas sa figure. Il me raconta qu'il s'était sauvé de Lyon sous le costume de garçon boucher, et qu'après avoir couru bien de hasards, il était heureusement arrivé en Suisse, mais qu'il n'en était pas de même d'une centaine de louis qui lui étaient destinés : cette somme fut remise au cocher de la voiture publique qui va de Lyon à Genève; le cocher promit de la remettre, à Genève, à une adresse indiquée ; mais arrivé à la frontière , il fut le premier à dénoncer la somme dont il était porteur et dont une partie lui fut remise pour prix de sa dénonciation. Chacun contait des aventures dont il était le triste héros: un des interlocuteurs, en parlant d'un événement à peu près semblable, dit: « Je voudrais

« que cela fût arrivé au b de député qui a été arrêté

« il y a quelques jours à Nyon et qu'on a forcé de re- « tourner en France. » Là -dessus l'orateur, ens'adressant à Bonnet même, lui conta sa propre histoire, avec des détails fort exagérés, et dont mon collègue n'était pas fort curieux ; cet incident augmenta son inquiétude. Après avoir dîné , nous payâmes le patron de notre barque, qui, outre la dépense de son dtner et de celui de ses trois rameurs, prit à chaque passager la somme de douze livres pour un voyage de deux heures et demie ; mais la circonstance ajoutait un grand prix à ce

petit trajet, et les bateliers savaient bien en profiter.

Cependant Bonnet était en peine ; il craignait de rester dans l'auberge, où les Lyonnais commençaient à . nous regarder comme suspects, parce que nous n'avions pas raconté nos aventures ; quelques propos que j'entendis bien distinctement ne me laissèrent aucun doute à cet égard. D'autre part, il craignait de partir et voulait attendre l'approche de la nuit, afin de n'être pas vu sur le chemin de Coppet à Nyon, où il aurait pu être reconnu par des émigrés, dont ce chemin était couvert. Je le déterminai néanmoins, non sans quelque peine, à partir le plus tôt possible. Cependant je crus devoir auparavant m'avancer vers un groupe de Lyonnais qui étaient près du feu et les entretenir aussi des événements qui m'étaient arrivés ; je leur dis que j'étais du district de Thiers, qu'y ayant signé une pétition tendant à empêcher la levée en masse du département du Puy-de-Dôme, le commissaire national Couthon m'avait dévoué à la guillotine ; que j'avais eu le , bonheur d'échapper. Je fis sur le compte de mon camarade une histoire à peu près semblable ; alors les Lyonnais ne doutèrent plus de la sincérité de mes discours et ne parurent plus se contraindre devant moi.

J'appris en cette occasion, pour la première fois, des choses dont je n'avais eu jusqu'alors que de faibles soupçons, et que, pour rendre hommage à la vérité, je me fais un devoir de rapporter. Les discours de ces Lyonnais me convainquirent qu'il existait à Lyon un parti de contre-révolutionnaires bien prononcés; que ce parti profita habilement du mécontentement que

causaient les vexations des patriotes lyonnais et des commissaires de la Convention et les premiers progrès de la domination sanguinaire du parti de Robespierre, qui commençait alors à se manifester. Le parti des contre-révolutionnaires prit les allures et le langage de la masse du peuple mécontente, ne parla, comme elle, que république, que patriotisme, et ne s'occupa qu'à blâmer les excès dont chacun était en effet révolté. Les patriotes honnêtes ne firent alors qu'un même parti; ceux-là, qui étaient de bonne foi et trompés sans cesse par les autres, ne balancèrent pas à s'armer contre le parti des dominateurs qui s'était manifesté à la Convention nationale dès le mois de juin 1793. lis croyaient se battre pour la république, et ils se battaient réellement pour elle avec le courage que donne une si belle cause, mais ils étaient dirigés par des aristocrates, qui, sous prétexte de les sauver de la tyrannie de Robespierre, les conduisaient à celle des émigrés et des royalistes. Voilà ce que j'appris dans une courte conversation et ce qui m'a été confirmé d'une manière plus positive encore par d'autres Lyonnais que le hasard me fit rencontrer.

Avant de partir de Coppet, il nous fallut aller chercher des passe-ports. Bonnet, quoique sous un autre costume et sous un autre nom, avait peur d'être reconnu par celui qui les délivrait et qui lui en avait remis un environ quinze jours avant; cette crainte était assez fondée. Un des passagers et nous deux entrâmes dans son bureau ; je cachai tant que je pus Bonnet aux yeux de l'homme aux passe-ports, qui ne pensa guère à le

regarder; il n'en était pas besoin, car ces passe-ports ne contenaient point de signalement. Il noua délivra donc, moyennant six sous par personne, nos passeports, et, quoique nous eussions déclaré que nous étions d'un autre lieu que de la ville de Lyon, il nous qualiûa de Lyonnais, en nous disant que c'était la même chose; il data du 1er janvier 1793 au lieu de 1794. Cette affaire terminée, nous partîmes de Coppet à deux heures et demie, suivant la route de Nyon, qui est sur le bord du lac ; nous vîmes sur cette route beaucoup d'émigrés qui profitaient du beau temps pour s'y promener et qui allaient de Nyon à Coppet pour y recevoir des nouvelles. Nous remarquâmes aussi, pour la première fois, des chariots suisses dont la forme est aussi légère qu'élégante; quelques-uns sont suspendus et tous fort découverts. Les élégants de ce pays, ainsi montés, la bouche armée d'une longue pipe, se rendaient ce jour-là à un bal qui se donnait à Coppet. Nous tâchions, du mieux que nous pouvions, de les éviter. Nous fîmes de fréquentes stations hors de la route et sur les bords du lac; enfin nous ménageâmes tellement notre chemin, que nous restâmes près de trois heures pour faire les deux petites lieues qu'il y a de Coppet à Nyon et que nous arrivâmes dans cette dernière ville à la nuit tombante. Au lieu de suivre la route où se trouvaient plusieurs auberges dans lesquelles Bonnet aurait pu être reconnu, nous traversâmes la ville et fûmes ensuite rejoindre la grande route.

Après avoir échappé à ce danger, quoique nous eussions encore trois lieues à faire pour arriver à Rolle,

petite ville située sur la même route et sur les bords du lac, et quoique nous marchions pendant la nuit, nous nous livrâmes à la joie d'être enfin délivrés de toute crainte; ce fut dans un de ces élans de gaité que Bonnet eut une entorse à un pied qui l'incommoda pendant quinze jours de suite et nous retarda beaucoup dans notre route. Il était sept heures et demie du soir lorsque nous entrâmes à Rolle; nous soupâmes et prîmes du repos dont nous avions grand besoin. Ainsi se termina le premier jour de Tannée 1794, remarquable pour nous par notre arrivée en Suisse et les dangers auxquels nous avions échappé en fuyant le territoire de Genève et en traversant Nyon.

Le lendemain 2 janvier, à sept heures et demie du matin, nous partîmes de Rolle, abandonnant la route de Lausanne que nous avions suivie depuis Coppet, et nous dirigeant vers Yverdun et Payerne. Voici ce qui nous détermina à passer dans ce dernier lieu.

A Payeme était un magistrat, le seul homme que je connusse en Suisse et avec qui j'avais eu des relations épistolaires à l'occasion de mon journal, dont il avait été pendant plus d'un an le souscripteur. Les lettres assez fréquentes qu'il m'adressait alors ne se bornaient pas à de simples demandes relatives à l'expédition du journal, mais elles entraient souvent dans des détails assez piquants, contenaient des observations politiques et me donnaient des nouvelles dont je faisais quelquefois usage. M. de Dompierre (c'était le nom de ce magistrat) ne manifestait dans ses lettres que des opinions absolument conformes aux miennes; il me paraissait

attaché sincèrement à la révolution française, chérir la liberté, les vrais principes politiques, détester la superstition et la tyrannie, le pillage et la violation des droits des citoyens, et, comme moi, détester les nouveaux dominateurs qui commençaient alors à manifester leurs tyranniques prétentions.

Cette conformité d'opinions, jointe à nos relations épistolaires, me faisait croire que je trouverais en M. de Dompierre un homme qui me verrait avec intérêt, qui me fournirait des renseignements dont j'aurais besoin pour vivre dans ua pays étranger et aiderait à me trouver une retraite sûre, tranquille et convenable à ma situation ; mais ce qui devait, à mon avis, le déterminer à s'intéresser à moi d'une manière plus particulière, c'est une circonstance dont je n'ai pas encore parlé.

Quelque temps après avoir vendu mon journal au comité de salut public, croyant le vendre au ministre Garât, et quelque temps aussi avant le décret d'accusation rendu contre moi, M. de Dompierre, s'apercevant que le journal intitulé Feuille de Salut public, qui, rédigée par Rousselin, avait remplacé le mien, annonçait des opinions toutes différentes des miennes, m'écrivit pour s'en plaindre. Lui, qui n'avait rien à redouter, inséra dans sa lettre des expressions peu ménagées contre Rousselin et contre les dominateurs aux gages desquels était ce rédacteur. La circonstance était telle alors qu'une lettre venue de l'étranger et adressée à un député suspect ne pouvait manquer d'être arrêtée ; elle le fut en effet et portée au comité de salut

public ; sa lecture dut en irriter les membres. Il était naturel de conjecturer que si cette lettre n'avait pas déterminé le décret d'accusation contre moi, elle avait pu être de quelque poids dans cette détermination et y contribuer pour quelque chose. Rousselin vit cette lettre au comité de salut public, il en parla à son commis qui avait demeuré chez moi avant la cession de mon journal ; celui-ci, qui m'était entièrement dévoué, me le répéta quelque temps avant le jour fatal qui me força de quitter ma maison. Ainsi il est possible que M. de Dompierre, par cette lettre, ait contribué à mon malheur, et je pensai que cette circonstance, lorsqu'il en serait instruit, serait pour lui un nouveau motif de m'ètre utile, et que les services qu'il pouvait me rendre deviendraient presque un devoir. On verra bientôt que j'avais trop présumé de lui.

En partant de Rolle par une matinée assez fraîche, nous manquâmes la route qui conduisait à Aubonne et suivîmes jusqu'à Saint-Prex la route de Lausanne, ce qui nous détourna d'une petite heure. Saint-Prex est un joli village élevé sur un coteau qui domine les bords du lac de Genève; il y a un vaste château; les campagnes environnantes, quoique au milieu de l'hiver, nous parurent charmantes, et la nature semblait elle-même dessinée en jardins anglais. Nous reprîmes la route d'Aubonne, bourg situé sur une éminence où nous montâmes par un joli chemin bordé par un petit ruisseau dont les eaux sont vives et pures. Nous déjeunâmes dans ce bourg assez bien bâti, devant lequel est une promenade faite en terrasse d'où l'on jouit de la

plus magnifique vue. Reposés, rafraîchis, égayés par la campagne pittoresque et riante que nous parcourûmes en quittant Aubonne, nous nous livrâmes aux élans de la joie française ; arrivés dans le vallon, nous chantâmes de bon cœur l'hymne des Marseillais, et peutêtre, pour la première fois, les échos d'alentour retentirent des accents de la liberté. Nous réfléchîmes sur notre situation, ce que nous n'avions pu faire encore. Nous nous applaudissions d'être en Suisse, de n'avoir plus de guillotine à redouter, d'avoir sauvé notre tête et d'être à l'abri des tyrans qui opprimaient les Français.

Nous traversâmes plusieurs villages du pays de Vaud, où nous remarquâmes que les habitants parlaient, ainsi que les villageois d'une grande partie de la France, la langue romande ou patoise.

En admirant la propreté extérieure des maisons, presque toutes peintes de couleurs fraîches, la beauté des sites, l'abondance et la vivacité des eaux, le grand nombre des fontaines, nous côtoyâmes gaîment du côté de la Suisse la même partie de la chaîne des montagnes du Jura que, douze jours avant, j'avais en sens contraire côtoyée assez tristement du côté de la France, et nous arrivâmes de bonne heure à Cossonay, petite ville bien bâtie, où, à cause de la foulure que Bonnet avait toujours au pied, nous résolûmes de rester jusqu'au lendemain.

Le 3 janvier, nous partîmes de Cossonay ; nous déjeunâmes à deux lieues de là, au joli village de la Sarraz. Après avoir franchi plusieurs montagnes et

vallons, nous arrivâmes à Orbe, petite ville très-pittoresquement située au-dessus de la Tivière qui porte le même nom, qui contourne en partie la ville et coule 9 dans un lit très-profond au-dessus duquel est un beau pont en pierre.

En sortant de la ville d'Orbe, nous remarquâmes un château en partie ruiné, très-pittoresque, très-vaste, qui me parut être antique dans son origine et avoir été réparé dans des temps postérieurs. L'antiquité de la ville d'Orbe appuie cette conjecture : elle existait du temps des Romains ; il en est fait mention dans l'itinéraire d'Antonin. On croit qu'elle était le chef-lieu du Pagus Orbigenus.

La beauté des prairies, les soins employés à leur clôture, la recherche dans les moyens d'irrigation, nous offraient, en route, matière à observations. Nous arrivâmes ensuite à Yverdun, jolie ville, bien bâtie, bien percée, située à la tète du lac de Neuchàtel à l'endroit où la rivière se divise en deux bras et après avoir entouré la ville se jette dans le lac.

L'incommodité de Bonnet ne nous permettant pas de voyager tout le jour, nous nous arrêtâmes dans cette ville. C'est là que je songeai, pour la première fois, en Suisse, aux soins de ma toilette. Un chapelier me raccommoda mon vieux chapeau déchiré tout exprès pour mon évasion de France; un barbier peigna, poudra ma perruque et en même temps me rasa entièrement la tête.

Le lendemain, 4 janvier, nous partîmes d'Yverdun. Nous vîmes une jolie promenade, située sur les bords

du lac de Neuchâtel; nous suivîmes la route qui devait, ce jour-là, nous conduire à Payerne. En côtoyant toujours les bords du lac, nous arrivâmes à un village dont la moitié était de la religion réformée, et l'autre catholique et du canton de Fribourg. Après y avoir déjeuné, nous continuâmes notre route, toujours sur les bords du lac, que nous ne quittâmes que pour gravir des montagnes assez élevées, derrière lesquelles * se trouvait la petite ville de Payerne. Avant d'y arriver, et en entrant dans le canton de Fribourg, nous fûmes arrêtés dans un petit village par un garde qui nous demanda nos passe-ports, les visa et enregistra nos noms.

Il était quatre heures du soir quand nous arrivâmes à Payerne, petite ville composée à peu près d'une large rue, où se trouvent deux ou trois grandes auberges. Nous entrâmes à l'enseigne de l'Ours. Aussitôt que nous pûmes obtenir une chambre, du papier et une écritoire, j'écrivis à M. de Dompierre un billet pour lui demander rendez-vous.

A peine ce billet fut-il reçu, que M. de Dompierre, pressé, je crois, par la curiosité, parut en personne dans notre chambre. Je vis un petit homme maigre, de cinquante-huit à soixante ans, ayant les manières d'un homme bien élevé et parlant bien. Aussitôt qu'il fut assis, je lui dis mon nom ; à ce nom il parut surpris et me dit : « Vous vous êtes donc sauvé des ((prisons? » Je lui appris que je n'avais jamais été arrêté, puis j'amenai la conversation sur les causes du décret d'accusation lancé contre moi, et en lui décla-

rant que je présumais qu'une lettre qu'il m'avait écrite avait pu contribuer à ma disgrâce; je le prévins que je ne prétendais pas par cette déclaration lui faire un reproche, ni exiger de lui rien qui excédât l'intérêt que sans elle je devais naturellement lui inspirer. Cette manière délicate de lui annoncer qu'il pouvait être en partie cause de mon malheur ne parut pas le toucher - infiniment ; il fut plus occupé de chercher dans sa mémoire quelle était cette lettre et quelles en étaient les expressions. Après avoir beaucoup parlé des affaires de France, je lui demandai s'il était possible que nous restassions à Payerne. 11 nous répondit que cela était impossible, qu'il avait des ordres; que déjà beaucoup d'émigrés habitaient Payerne et ses environs ; que nous ne pouvions rester plus de trois jours dans cette ville. Ntfus l'invitâmes à souper avec nous, il nous remercia et se retira.

Le lendemain matin nous lui rendîmes visite. La veille il ne nous avait pas manifesté ses opinions politiques ; ce jour-là il ne se gêna plus, et nous prouva bientôt qu'il était un parfait aristocrate. Son fils servait en qualité d'officier dans l'armée autrichienne; il fulminait contre les députés même qui étaient persécutés par la faction dominante. En nommant Isnard, il s'écria : « Oh! le scélérat qui a dit qu'il n'avait pas « d'autre Dieu que le Dieu delà liberté! » Enfin il me conseilla, avec un sourire malin, de bien me garder de me faire connaître en Suisse; que nos seigneurs de Berne avaient défendu l'entrée de mon journal; que j'étais connu dans ce pays par mes opinions révolu-

tioiinaires, etc., etc.; qu'il était défendu de recevoir aucun député. A ce propos, je lui dis : « Cette con- « duite me paraît peu conséquente ; vous êtes si forte- « ment indignés contre les dominateurs de la France ; « leurs actions, leur tyrannie vous font horreur, et « cependant vous repoussez ceux qui pensent comme « vous à cet égard; vous refusez de donner asile à « ceux qu'ils persécutent, aux victimes échappées à « leurs bourreaux. — Cela est vrai, me répondit-il, mais « on ne fait pas de distinction, cela entrerait dans des « discussions étrangères aux intérêts de la Suisse. 11 « suffit d'avoir été de la Convention pour être réprouvé, « parce qu'on suppose qu'elle n'a été composée que de « révolutionnaires, et nous n'en voulons d'aucune espèce « en Suisse. » Il me conseilla de ne point me servir souvent du terme de citoyen que j'employais toujours au lieu de la qualification aristocratique de monsieur, et m'avertit sérieusement que cela pourrait me faire passer pour un homme suspect. Ensuite il nous dit, ce que nous avions déjà lu à Genève dans une gazette, qu'il était instruit, de très-bonne part, qu'il y avait des députés en Suisse; que Pétion, Condorcet, le duc de Chartres étaient à Bremgarten ; qu'il croyait que Dumouriez était à Moudon ; que le bailli de cette ville, qui était patriote, lui avait donné asile.

J'étais d'autant plus surpris de trouver dans M. de Dompierre un ennemi de la révolution de France, que par les lettres qu'il m'avait écrites en France, comme je l'ai dit plus haut, il avait montré des opinions tout opposées. Il nous invita à diner; nous le remerciâmes

et allâmes dîner à noire auberge ; il vint nous y voir, et nous lui rendîmes encore quelques visites. Tout ce que nous obtînmes de lui fut des passe-ports. Le mien contenait cette note particulière : « J'atteste qu'il est « un fort honnête hemme, et que d'ailleurs je le connais « depuis longtemps, o 11 nous enseigna aussi un moyen de faire parvenir un paquet ou un porte-manteau que j'attendais de Paris et que ma femme devait me faire passer a la première nouvelle qu'elle recevrait de moi. 11 me conseilla de le faire adresser à M. Lerebours, contrôleur des postes à Pontarlier, ajoutant sur l'adresse : Pour le faire remettre à M. de Dompierre, lieutenant d'avoyer, à Payerne, 11 me promit d'écrire à M. Lerebours, qu'il connaissait, pour réclamer mon porte-manteau, en disant que c'était celui de son neveu. Ce point était très-important pour moi, ne possédant que de mauvais habits et trois chemises, et mes fonds étant peu suffisants pour remonter ma garde-robe. Après avoir recommandé à M. de Dompierre de garder sur nos noms et nos qualités le silence le plus rigoureux, nous prîmes congé de lui. Nous avions des lettres pour la France en employant le même procédé dont nous nous étions servis à Genève, et nous avions formé le projet, voyant qu'il n'y avait rien à faire à Payerne, d'aller les mettre à la poste de Neuchàtel, où d'autres affaires nous appelaient. J'avais le projet d'y échanger mes assignats; Bonnet espérait y trouver des lettres qui devaient lui être adressées poste restante. En conséquence nous partîmes le 7 janvier au matin, après être restés près de trois jours à Payerne sans sor-

tir de notre chambre, si ce n'est pour aller voir M. de Dompierre. Un temps neigeux et la crainte de rencontrer quelque émigré de notre connaissance nous y avaient retenus. Le ciel était serein, et à l'aide d'un guide qui nous conduisit par les plus courts chemins, nous arrivâmes après deux heures de marche à Estavayer, petite ville du canton de Fribourg, située sur les bords du lac de Neuchàtel. Cette ville et ses environs étaient remplis de prêtres français émigrés. Là on visa nos passe-ports, et l'officier chargé de cette commission disserta longtemps avec nous sur les affaires de France et sur les forces de la Suisse en cas d'attaque. 11 nous dit à cet égard que les forces ne manqueraient pas , mais ce qui manquerait, ce serait les magasins de vivres et de fourrage»

Nous voulions prendre une barque à Estavayer pour naviguer sur le lac jusqu'à Neuchàtel, situé à qi^atre lieues et demie de là. Nous attendîmes depuis onze heures du matin jusqu'à trois heures du soir avant de trouver un batelier. Enfin il s'en trouva un; nous montâmes sur son petit bateau qui avait à peine deux toises de longueur. Nous quittâmes le bord, deux rameurs nous en éloignèrent, et bientôt la ville trèspittoresque d'Estavayer et ses tours anciennes semblèrent fuir devant nous. Le temps était calme, le ciel serein, et la surface, unie comme une glace, n'était agitée que par le mouvement de notre frêle barque. Arrivés au milieu de la vaste étendue d'eau sur laquelle nous voguions, nous aperçûmes pour la première fuis du côté du midi les cimes aiguës des montagnes qui

composent une partie de la chaîne des Alpes. Elles étaient couvertes de neige, et leur blancheur, éclaircie par les rayons du soleil couchant, en recevait une teinte couleur de rose. La nuit commençait à nous dérober les objets que nous avions aperçus sur les deux coteaux qui bordent à deux lieues de distance la largeur du lac, et nous étions encore à trois lieues du port où nous devions aborder. L'air était frais, le besoin de nous réchauffer et d'arriver plus tôt me détermina à me saisir d'un rame oisive. Dans deux ou trois coups j'appris la manœuvre et à frapper à l'unisson avec les autres rameurs. Bonnet m'imita et, se joignant à un rameur, doubla l'effet de ses mouvements. Nous voguions avec la rapidité d'iyi trait; enfin, à six heures et demie du soir, après avoir côtoyé les rochers énormes qui de ce côté précèdent Neuchàtel, nous terminâmes cette agréable traversée, et nous débarquâmes au port de cette ville, en face de la grande place, au milieu de laquelle est une fontaine formant monument. Cette vue nous donna une idée assez imposante de Neuchàtel. Nous primes congé de nos matelots et nous fûmes loger à l'auberge de la Maison de ville.

Le lendemain de notre arrivée, nous ne sortîmes guère que pour faire quelques emplettes ; il ne faisait pas à beaucoup près aussi beau que la veille, et nous évitions les occasions de nous montrer en public. Le papier qui tapissait notre chambre était rempli d'inscriptions tour à tour aristocratiques et démocratiques, ce qui annonçait la diversité des opinions du temps. J'y ajoutai aussi quelques lignes, et le cœur pénétré de

douleur d'avoir quitté une patrie si chère à tous égards, que je n'aurais jamais fui si je n'avais eu la mort à éviter, j'écrivis ce vers si conforme à ma situation :

Nos pairiam fugimus et dulcia linquimus arva.

Ce n'est pas seulement dans ma chambre à Neuchàtel, mais dans celle où j'ai séjourné à Genève, au Paquis, à Payerne, que j'ai laissé sur les murs les sincères témoignages de mes regrets. Notre hôte ne. prit point nos noms par écrit, comme c'est l'usage. Ayant répondu à la demande qu'il nous fit du lieu d'où nous venions, que nous arrivions de Payerne, il nous prit pour des Suisses, et nous n'éprouvâmes nulle autre perquisition. Le surlendemain de notre arrivée, le 9 janvier, bien informé que ce jour était celui du départ du courrier pour la France, je mis une des lettres que j'avais écrites de Payenre à la poste. L'adresse et le contenu étaient de telle manière que personne ne pouvait être compromis ; une grande partie du papier était invisiblement écrite en encre sympathique. J'annonçais dans cette lettre mon arrivée en Suisse, la perte qu'éprouvaient les assignats;- que, loin d'être accueillis comme on me l'avait dit en France, les députés y étaient persécutés et couraient même des dangers. Enfin, j'indiquai, d'après ce qui avait été convenu avec M. de Dompierre, quelle adresse il fallait mettre sur mon paquet de hardes pour me le faire parvenir en Suisse sans obstacles.

Nous restâmes cinq jours et sept nuits à Neuchàtel; pendant ce temps, nous dînâmes plusieurs fois à la table d'hôte où se trouvaient divers émigrés qui, devant nous, parlaient avec circonspection, et cependant ne pouvaient cacher leurs opinions aristocratiques; leur conversation contrainte ne nous instruisit de rien, si ce n'est que le chargé d'affaires de France, Barthélémy, jouissait de leur estime.

Je fis emplette de quelques objets de pure nécessité ; j'achetai en outre chez Borel le Dictionnaire delà Suisse, en trois volumes. Bonnet acheta aussi quelques ouvrages; je demandai à ce libraire s'il était possible de faire imprimer chez lui ; il me répondit qu'il imprimerait tout, pourvu qu'on avançât les frais d'impression. Nous vînmes à plusieurs reprises chez Borel; nous y j lûmes des journaux français. C'est là que je parcourus pour la première fois le célèbre ouvrage de Lavater, que j'avais vu vendre à Paris, deux ou trois mois avant mon départ, jusqu'à quatre cents livres; le libraire m'aurait vendu cet exemplaire cinquante écus, mais il fallut sacrifier mon goût à la nécessité. J'avais une envie | d'autant plus grande de posséder et de lire cet ouvrage, I que depuis longtemps, et surtout depuis la révolution, où l'on a vu se développer les caractères dans toute leur énergie, j'avais fait moi-même un grand nombre d'observations sur le même sujet.

Ce que nous pûmes apercevoir de l'esprit des habitants de Neuchàtel, c'est que le peuple y est patriote, aime la révolution française ; mais nous avons entendu ces patriotes déplorer la mort de Louis XVI.

Bonnet avait reçu de Genève son porte-manteau, contenant des hardes et des dentelles ; mais il n'avait pas trouvé les lettres qu'il attendait de France. Moi je trouvai de mes assignats cinquante et une livres pour . cent ; j'en voulais avoir davantage. Je croyais toujours que les succès de la France en hausseraient la valeur; j'ajoutais aussi un peu de foi, parce que je le désirais, à la prédiction du financier Cambon, qui avait dit, d'après les journaux que j'avais lus en Suisse, qu'avant un mois les assignats seraient chez les puissances neutres au pair de l'argent. Je crus qu'en retardant je gagnerais, et qu'à Baie, ville encore plus voisine de la France qu'à Neuchâtel, et où les relations commerciales sont plus multipliées, je perdrais beaucoup moins sur le change. D'après cette opinion, n'ayant plus rien à faire à Neuchâtel, je résolus d'en partir. Bonnet, qui attendait des lettres à Baie, et qui, par le moyen d'un négociant qu'il y connaissait, espérait % obtenir séjour dans cette ville ou dans le territoire du canton, était aussi résolu à faire ce voyage. En conséquence, nous nous disposâmes à faire les vingt-cinq lieues qu'il y a de Neuchâtel à Bàle.

Le 12 janvier, jour du départ du courrier pour la France, je mis ma seconde lettre, écrite de Payerne, à la poste; elle avait une adresse différente de la première et devait cependant parvenir au même but. L'écriture, ainsi que l'objet apparent de cette lettre, ne ressemblait en rien à la première, quant à ce qui était écrit en encre sympathique, et contenait à peu près la même chose ; cette seconde lettre était un du-

plicata de la précédente, et devait la suppléer dans le cas où celle-ci ne parviendrait pas à sa destination. C'était la troisième lettre que j'adressais à ma femme ou à Pénières depuis que j'étais hors de France, et la cinquième depuis que j'avais quitté Paris.

Le 13 janvier, après avoir payé très-chèrement notre hôte, nous partîmes de Neuchâtel, à pied, côtoyant le lac, que nous avions à notre droite, et la chaîne du Jura, qui était à notre gauche. Nous voilà marchant, chargés chacun d'un paquet posé derrière l'épaule au bout de nos bâtons. Moi, comme à mon ordinaire fumant ma pipe, Bonnet, toujours incommodé de son pied, clopin clopant comme il pouvait, et tous deux dissertant sur les affaires de l'Europe et sur nos propres affaires.

Jusqu'à présent, nous avions caché à tous ceux qui nous questionnaient notre qualité d'émigrés ou plutôt de réfugiés français. L'événement arrivé à Nyon à mon compagnon l'avait rendu très-circonspect à cet égard. Nous nous disions Français, marchands, mais non émigrés. Cette mesure de prudence pouvait nous éviter des dangers, mais elle nous privait aussi d'une foule de renseignements dont nous avions le plus grand besoin pour obtenir ou pour choisir un séjour convenable, et c'était le principal objet de nos courses. Je fis sentir à Bonnet que nous devions nous dire émigrés, et nous ne tardâmes pas à sentir les effets de cette résolution.

Le chemin était semé de loin en loin depetits hameaux, de villages, de maisons très-agréables. Le ciel était couvert, et les nuages nous dérobaient une grande

partie de la hauteur des montagnes; l'air était calme et le froid insensible. En traversant quelques bois de sapins qui bordaient le rivage, nous entendions les oiseaux, qui, sans doute trompés par la verdure éternelle de ces arbres et par la douce température qui se conserve sous leurs rameaux, chantaient au milieu de l'hiver le retour du printemps. Le voyage de cette journée fut pour moi une longue promenade : nous fîmes six lieues et nous atteignîmes et outrepassâmes l'extrémité 'septentrionale du lac de Neuchâtel.

Bientôt après nous nous trouvâmes sur le bord occi dental du lac de Bienne. Celui-ci, plus petit que le premier, nous offrit des points de vue plus variés encore. Au lieu de suivre la grande route, qui est à la rive orientale du lac, nous suivîmes un petit chemin plus court et moins fréquenté qui est à la rive opposée. Ce chemin était tellement resserré entre la chaîne du Jura et le lac, qu'il ne pouvait souvent être qualifié que de sentier. Des forêts de sapins sur ce penchant trèsroide de la montagne, des chutes d'eau, de petits hameaux très-pittoresques, étaient à notre gauche; à droite nous avions la vaste étendue des eaux du lac. Bientôt nous nous trouvâmes à la Neuve-Ville, que les Allemands nomment Neustadt, petite ville où nous remarquâmes sur une fontaine un très-élégant Guillaume Tell, armé de pied en cap et fraîchement enluminé. Il faut dire que dans presque toutes les villes de la Suisse on voit de pareils monuments. Il est peu de fontaines où ne se trouve Guillaume Tell. La statue de ce fondateur de la liberté helvétique se ren-

contre souvent dans les lieux où la liberté n'est plus.

Bientôt nous aperçûmes, au milieu des eaux du lac, une Ile assez vaste, abondamment couverte d'arbres, à travers lesquels nous pûmes voir quelques habitations : c'est rtle de Saint-Pierre, où J.-J. Rousseau a fait quelque séjour, et dont il parle dans ses Confessions. C'est ainsi qu'ayant toujours, d'un côté, de belles horreurs, et, de l'autre, le plus riant tableau, nous approchâmes de la ville de Bienne, chef-lieu d'une petite république alliée au corps helvétique et située à l'extrémité septentrionale du lac qui porte son nom.

Il était environ quatre heures après midi, lorsque nous nous trouvâmes sur la promenade de Bienne, lieu où nous devions terminer notre course pour cette journée. Nous nous aperçûmes que les habitants de cette petite ville parlaient allemand. Nous avions déjà observé, à quelques lieues de Neuchàtel, ce changement d'idiome, qui nous faisait regretter la partie de la Suisse dans laquelle nous avions jusqu'à présent voyagé, où la langue française est en usage. Nous faisions ces réflexions lorsque nous vîmes venir a nous, avec une sorte d'empressement, un particulier qui nous demanda si nous étions Français et émigrés. D'après la résolution que nous avions prise ce jour-là, nous lui répondîmes affirmativement ; il n'en fallait pas de vanta ge pour obtenir ou plutôt pour entendre une foule d'ouvertures sur la ville de Lyon , sur l'esprit • de ceux qui avaient dominé l'insurrection de cette ville.

Notre Lyonnais de Bienne nous parla ensuite déplusieurs émigrés qui vivaient dans les environs d'une ma-

nière économique, et à qui leur pension ne coûtait que dix-huit livres par mois. Après nous avoir longtemps entretenus avant d'entrer à Bienne, il nous introduisit lui-même dans cette ville, et nous conduisit dans son auberge.

Avant de nous mettre à table pour souper, il arriva un prêtre émigré. La conversation s'engagea sur les affaires de France. A cet égard, il nous dit, comme en confidence et comme une chose qu'il tenait de bonne part, qu'il avait été résolu et accordé entre les puissances coalisées de se partager la France, afin de s'indemniser des frais de la guerre. Cet appât, ajouta- 1-il, devait leur faire faire, à la campagne prochaine, des efforts dont le succès ne lui paraissait pas douteux. Nous lui demandâmes si les prêtres suisses voyaient de bon œil et secouraient les prêtres français émigrés ; il nous répondit qu'au contraire, ceux-ci étaient fort mal accueillis, même méprisés par eux.

Jamais je n'avais entendu, sous un extérieur hypocrite, un langage plus passionné, plus assaisonné de ce fiel, plus animé de l'esprit de vengeance que celui de ce prêtre émigré. Parlait-il du peuple et des pauvres, il n'employait que l'expression de canaille ; était-il question des amis de la révolution, c'étaient des gueux, des scélérats. Je dois ajouter que j'ai entendu tenir ce même langage à la plupart des prêtres émigrés que j'ai rencontrés.

Tantœ ne animis cœiestibus irœ !

11 nous conta ensuite une aventure qui nous inté-

ressa vivement, il nous parla de deux de nos collègues, Babey et Vernier, qui, nous dit-il, s'étaient présentés à Fribourg, où ils avaient d'abord été voir le frère de Babey, émigré, autrefois grand-vicaire; que leur arrivée ayant élé connue , les prêtres s'étaient concertés pour solliciter leur expulsion; qu'en effet, ils avaient été obligés de quitter la ville au bout de vingt-quatre heures, et quoique le frère de Babey, ajouta-t-il, s'intéressât vivement à son frère, on lui refusa le séjour parce qu'il avait iti persécuteur, c'est-à-dire parce qu'il avait sévi contre les perturbateurs. Il nous dit ensuite qu'il croyait que les députés Babey et Vernier s'étaient retirés du côté de Bremgarten, où ils s'étaient réunis avec Montesquiou, madame de Genlis et le duc de Chartres.

Cette dernière partie de la conversation du prêtre nous fit plus que jamais persister dans la résolution que nous avions prise de nous rendre à Bremgarten, dans les bailliages libres, où, d'après plusieurs avis, nous devions trouver Pétion, Condorcet, et de plus, Babey et Vernier. Nous ne doutions pas qu'il n'y eût quelque chose de vrai dans ces divers rapports, et nous étions plus que jamais impatients de partager le sort de nos collègues et de nous réunir à eux. Nous savions que Babey et Vernier, décrétés d'arrestation, et un autre député du Jura avaient quitté Paris environ deux jours avant nous; qu'ils s'étaient cachés pendant trois jours et trois nuits dans le bois de Boulogne. On nous avait conté qu'après un voyage de quinze jours ils étaient heureusement arrivés en Suisse et qu'ils y avaient été bien accueillis. La conversation du prêtre

nous apprit de quelle nature était l'accueil qu'ils avaient reçu, et sur ce point seulement il ne s'écarta guère de la vérité.

Le 14 au matin, nous quittâmes Bienne. Après avoir marché pendant une heure et demie, nous entrâmes dans une auberge de village, dont l'hôte ne savait pas un mot de français. Nous eûmes assez de peine à obtenir ce que nous demandions pour notre déjeuner. Nous remarquâmes un usage nouveau pour moi. L'hôte, pour parfumer la pièce où il donnait à boire, faisait brûler dans un vase la résine qui découle des pins, et sa fumée répandait une odeur agréable.

Nous arrivâmes dans un autre village où un garde nous arrêta et nous fit entrer dans un bureau où un officier décoré de la croix de Saint-Louis visa nos passe-ports et nous interrogea sur les affaires de France.

Après avoir quitté cet officier, une jolie auberge s'offrit à nos yeux. Nous y entrâmes par le besoin de nous rafraîchir. A peine eûmes-nous mis le pied sur le seuil de la porte, que nous fûmes frappés par le plus ravissant spectacle. Une beauté presque divine apparut à nos yeux sous les habits d'une villageoise. Je n'ai rien vu de plus beau ni qui approche d'une telle perfection. Sa stature un peu forte et les traits de sa figure nous présentaient les belles formes de l'antique. Elle rougit et sourit en même temps au mouvement d'admiration que cette vue nous causa. Sa mère et une sœur l'égalaient presque en beauté.

A côté de ce tableau ravissant, il s'en présenta un

autre d'un intérêt tout différent. Un jeune abbé étourdi, Français émigré, s'occupait dans ce village à recruter pour l'armée deCondé. Nous le vîmes arriver avec une recrue qu'il régala d'un bon dîner, et à qui il promit bientôt une place d'officier et même de colonel. Je n'ai jamais vu d'homme plus fat et plus impertinent que cet abbé. Il battait les armées françaises aussi facilement qu'il élevait ses recrues au grade de colonel. Après avoir pendant près de deux heures admiré la belle famille villageoise et entendu les sots discours du prêtre recruteur, nous nous remîmes en route et nous arrivâmes de bonne heure à Soleure.

Cette ville est celle de toute la Suisse qui a les plus belles fortifications; je n'entreprendrai pas de les décrire, je me bornerai à dire qu'après avoir passé sur deuxponts-levis, nous fûmes arrêtés à la porte et introduits dansle corpsde garde, où je fus pris pour un prêtre émigrant et où nos noms furent enregistrés , ainsi que celui de l'auberge où nous devions loger. Cette cérémonie faite, un garde nous accompagna jusqu'au bureau où tous les étrangers étaient tenus de déposer leurs passe-ports. Nous vîmes là deâ officiers suisses et français qui nous parlèrent avec intérêt des malheurs de la France et nous firent plusieurs questions relatives à la révolution et à nos propres affaires; nous répondîmes comme nous voulûmes, et de là nous fûmes à la Tour-ltouge, auberge qu'on nous avait indiquée. Nous y vîmes deux jeunes émigrés de l'armée de Condé qui étaient venus à Soleure dans l'intention d'y passer leur quartier et d'aviser aux moyens d'écrire à leurs parents

en France et d'en tirer de l'argent. Nous eûmes avec eux une conversation assez longue , qui dura jusqu'au souper. Ils se louaient des Hongrois, sur lesquels ils nous donnèrent quelques particularités. Les Hongrois caressaient les émigrés français et tâchaient de leur éviter des corvées pénibles. Ils -avaient d'eux-mêmes la plus haute idée et disaient aux émigrés : Vous pouvez vous vanter d'avoir combattu avec des Hongrois. Ils nous apprirent que des militaires de cette nation savaient parfaitement et parlaient avec facilité la langue latine, possédaient à fond leurs auteurs classiques, et s'étonnaient de ce que les Français paraissaient à cet égard moins instruits qu'eux. Ils nous dirent ensuite avec le ton de la douleur que la légion de Mirabeau était réduite à deux cents hommes, et que l'armée de Condé, qui avait fait des merveilles dans une retraite près des lignes de Wissembourg, était presque défaite. Nous les questionnâmes ensuite sur leurs espérances. Us nous dirent que si la campagne prochaine, qui, selon eux devait être décisive, ne leur était pas favorable, ils avaient la ressource que leur offrait l'impépératrice de Russie, d'aller par le Danube, en Crimée, où elle avait promis à tous les émigrés des concessions de terre et les premiers secours nécessaires pour leur culture. « Là, nous ajoutèrent-ils dans leur abominable système, les paysans sont des marchandises; nous en achèterons pour cultiver nos terres.» Le rô^e que je jouais auprès de ces messieurs me fut fort à charge, et je les vis s'éloigner avec plaisir pour nous laisser souper.

Le lendemain matin, après avoir été chercher nos passe-ports qu'on avait retenus dans le bureau où nous avions été conduits, après avoir considéré la façade de l'église cathédrale qui est richement décorée et ornée d'ordres antiques, nous quittâmes Soleure et suivîmes la grande route de Bâte. Après avoir fait deux ou trois lieues, nous nous trouvâmes dans des vallons dominés par des montagnes et des roches très-pittoresques, sur quelques-unes desquelles on voyait de loin à loin d'anciens châteaux autrefois le siège de la féodalité, et depuis la révolution suisse celui des baillis. Nous parcourûmes pendant quelque temps ces vallons profonds et ténébreux , et nous montâmes pendant deux grandes heures une branche du Jura appelée YOber-llauenstein. On a pratiqué un beau chemin sur cette montagne trèsrapide. Bientôt le froid se fit sentir, et nous arrivâmes à la région de la neige. La cime de ces montagnes en était couverte, tandis qu'il ne s'en trouvait point dans les vallons. Nous vîmes avec étonnement sur le sommet d'une montagne aussi élevée un beau village et des terres bien cultivées qui l'entourent. Ce village se nomme Langenbruck. Nous nous y rafraîchîmes. Il nous restait encore deux fortes lieues pour arriver à Waldenbourg, petite ville où nous devions terminer la journée. Nous les fîmes toujours en descendant trèsrapidement; nous croyions descendre aux enfers. La nuit nous surprit dans un vallon entouré de toute part de monts très-escarpés. Nous n'apercevions aucune issue par où le chemin devait passer; nous étions dans l'attente de connaître quel serait notre passage, lorsque

tout à coup, à dix pas de nous, nous vîmes deux énormes rochers coupés à pic qui semblaient s'être disjoints exprès pour laisser un passage étroit à la route. Enfin, toujours descendant, nous arrivâmes à Waldembourg. Nous étions fatigués, ou plutôt mon compagnon de voyage, toujours incommodé de son pied, Tétait bien plus que moi. Nous avions fait ce jour-là huit fortes lieues par un chemin très-pénible ; nous avions eu de la boue dans la plaine et de la neige dans la montagne ; nous eftmes le bonheur de rencontrer une auberge dont l'hôte parlait français et nous donna un bon souper et de bons lits.

Le lendemain, 16 janvier, nous partîmes de Waldembourg, et quoique nous eussions beaucoup descendu la veille, nous descendîmes encore pendant près de quatre lieues ; nous ne pouvions concevoir comment il était possible de tant descendre. Il était près de onze heures quand nous atteignîmes la petite ville trèsvivante de Liestall, du canton de Bàle. Là, plus pressés par la faim que par la fatigue, nous nous reposâmes; nous déjeunâmes et dînâmes tout à la fois. Nous avions encore trois lieues à faire pour nous rendre à Bâle ; nous allâmes encore en descendant, mais par une pente plus douce, et nous arrivâmes de bonne heure dans cette ville. A la première porte nous fûmes arrêtés par la sentinelle qui nous conduisit dans le corps de garde, où nos noms furent inscrits, nos passe-ports visés et noire auberge indiquée. C'était l'auberge de la Cigogne.

Après avoir traversé toute la ville de Bàle, nous

arrivâmes enfin à l'auberge que nous avions choisie. Cette auberge, une des plus considérables de la ville, était un vrai repaire d'émigrés. C'était le rendez- vous ordinaire, lorsqu'après la campagne ils voulurent tenter quelques moyens de communication avec la France et tirer quelques secours de leurs parents ou de leurs amis qui y étaient restés. Ils étaient alors une cinquantaine dans cette auberge et ils se renouvelaient tous les jours. Ce fut en mangeant avec eux à la table d'hôte que nous en recueillîmes des renseignements sur leur manière de vivre, sur leurs projets et leurs espérances. Dans la conversation, ils parlaient de leur rapine dans la dernière campagne et de vols qu'ils avaient faits, même à des prêtres catholiques dont ils avaient l'air de soutenir la cause. Tout cela était traité de gentillesses. Ils regardaient tous la campagne prochaine, celle de 1794, comme décisive, et en cas de mauvais succès, ils comptaient aller former une colonie en Crimée, où l'impératrice de Russie leur offrait des terres. C'est ce que nous avions déjà entendu raconter par les émigrés que nous trouvâmes à Soleure ; mais ils comptaient beaucoup sur la victoire. Un d'eux nous dit d'un ton confidentiel que leur général avait déclaré que dans la campagne prochaine le projet était arrêté d'user de la plus grande rigueur envers les Français. « Aussitôt, nous disait-il, que nous arriverons dans un « village français et que les habitants feront résistance, « nous les passerons tous au fil de l'épée et nous brùle- « rons le village. » Son propos me fit horreur; mais si nous eussions exprimé nos sentiments, cela aurait été

sans aucun fruit et nous aurait exposés beaucoup.

Cependant ces propos insolents et barbares ne se tenaient pas ouvertement; d'ailleurs, ces messieurs n'étaient pas fort considérés à Bàle , et sans leur argent , ce qui est en Suisse d'une importance majeure, on les eût volontiers chassés de la ville.

Quelques rixes élevées à l'occasion de leurs opinions politiques avaient déterminé le gouvernement démocratique de Bàle à les surveiller de près. Tous les jours un commissaire venait prendre les noms des nouveaux arrivés, qui ne devaient pas séjourner plus de trois jours; mais ils éludaient ce règlement de police par toutes sortes de moyens, et l'hôte, qui trouvait son compte à cette fraude, ne s'y opposait pas. Au reste, ces braves chevaliers, si sensibles sur le point d'honneur, étaient chaque jour insultés par les domestiques de la maison, et ils enduraient ces outrages avec une patience exemplaire. J'ai vu le garçon qui nous servait à table se moquer hardiment d'un de ces nobles émigrés, et d'un coup de sa main faire voltiger la queue de renard qui pendait derrière le bonnet à poil dont la plupart de ces messieurs étaient coiffés. Le noble insulté voulut se fâcher, le domestique lui répondit en continuant le même jeu : « Je me moque de vous, je suis autant que « vous. »

Le lendemain de notre arrivée, le 1 7 janvier, Bonnet fut visiter un négociant nommé Henri d'inderland, qu'il connaissait d'une manière indirecte, et duquel il espérait tirer quelques renseignements sur les moyens d'obtenir un permis de séjour dans la ville de Bàle ou

dans rétendue du canton. On lui répondit que cela était absolument impossible, et nous serions partis sur-lechamp si mon compagnon , qui attendait son portemanteau et des lettres à la poste restante, si quelques emplettes à faire et mes assignats à échanger ne nous eussent encore retenu quelques jours.

Nous pensions plus que jamais à nous rendre à Bremgarten, où nous espérions trouver des collègues, obtenir un permis de séjour et nous procurer des ressources ; c'était là le but de notre voyage , le terme de notre odyssée , et nous y serions allés quand même nous eussions pu habiter le canton de Baie. Dans ces espérances, j'achetai des dessins, des couleurs, des pinceaux, du papier, afin de pouvoir m'occuper d'une manière k la fois agréable et utile. J'achetai aussi une grammaire allemande et un dictionnaire portatif pour me familiariser avec une langue qui était seule en usage dans le pays que j'allais habiter. Nous avions déjà senti dans notre route le besoin de savoir au moins demander en allemand les choses de première nécessité.

Nous parcourûmes Bàle ; nous y remarquâmes la grande propreté des maisons, dont les portes garnies en cuivre jaune, soigneusement poli, attirent les yeux des passants par leur éclat. Un autre usage fixa nos regards : c'est celui de placer des miroirs hors des fenêtres ; ces miroirs, fixés par une barre, s'avancent dans la rue et sont inclinés de manière que de Tinté-

rieur de l'appartement on peut, sans se mettre à la fenêtre, voir ce qui se passe dans la rue et les per-

sonnes qui frappent à la porte de la maison. J'ai vu depuis, dans d'autres villes suisses, de semblables miroirs , mais ils n'y sont pas si communs qu'à Bàle. Nous vîmes la principale église qui, avant la réformation, était la cathédrale; elle est bâtie de pierres rougeàtres; une partie de cette construction paraît remonter à des siècles très-éloignés , le reste est plus moderne. Son portail et sa face latérale sont ornés de figures grotesques, même indécentes, sculptées avant la réformation , et sur lesquelles quelques écrivains protestants n'ont pas manqué de s'égayer. Cette église, bâtie sur une éminence, domine le cours du . Rhin qui sépare Bàle en deux parlies; le pont réunit ces deux parties. On découvre de là les terres de France, l'extrémité de la chaîne du Jura, la ville d'Huningue et les terres d'Allemagne. Cette vue est très-intéressante.

J'ai traversé le Rhin et me suis promené dans la ville qui est au delà et qu'on appelle le Petit-Bàle. Ce quartier, qui est bien moins grand que le reste de la ville, paraît aussi bien moins opulent et n'a rien de remarquable.

Le dimanche 19, le temps -était beau et l'air était aussi doux qu'au milieu du printemps. Nous nous promenâmes dans les alentours de la ville, et nous nous avançâmes très-près de la frontière de France; nous parcourûmes ensuite les promenades qui sont sur les remparts.

La principale affaire qui m'avait amené à Bàle était d'échanger mes assignats. Le jour où se tint le change, ils avaient très-peu de valeur, et le changeur chez le-

quel je me transportai ne m'offrit que quarante livres pour cent; je me repentis de ne les avoir pas échangés à Neuchàtel où j'en avais trouvé cinquante et une ; je ne voulus cependant pas les donner à un prix aussi bas, et me rappelant que le domestique de l'auberge où je logeais faisait aussi ce commerce , je m'adressai à lui ; j'en obtins quatre livres par cent de plus, et sur six cents livres qui me restaient en assignats, j'eus en argent la somme de deux cent soixante livres, de laquelle il fallait déduire ce que je devais à Bonnet, c'est-à-dire une cinquantaine de livres qu'il avait avancées pour moi dans le voyage, les frais de notre séjour et les emplettes indispensables que je fis à Bâle. Airisi, toute ma fortune avant de quitter cette ville consistait en cent soixante ou cent quatre-vingts livres; avec cela je ne pouvais vivre longtemps, surtout si j'avais encore à voyager.

Le 21, à cinq heures du matin, nous montâmes dans une diligence, où nous avions arrêté deux places, et nous partîmes de Bàle pour arriver le soir à Aarau, ville située sur la route qui conduit à Bremgarten. Deux particuliers étaient avec nous dans la même voi-r ture; lorsque le jour fut venu et que nous pûmes nous envisager, nous liâmes conversation. Ces voyageurs étaient Siciliens et négociants ; ils nous parlèrent de l'Italie, de l'opinion des habitants de ce pays sur la révolution française ; ils nous avouèrent que la première constitution avait eu dans leur pays un grand nombre de partisans, mais que les événements qui avaient précédé et suivi la session de la Convention avaient, à

cet égard, aliéné les esprits ; ils nous ajoutèrent que c'était malgré lui et comme par force que le roi de Naples s'était rangé parmi les puissances coalisées contre la France. Ces étrangers étaient instruits et parlaient de tout avec connaissance.

Nous déjeunâmes à Liestall où nous nous étions déjà arrêtés avant d'arriver à Bàle, et puis notre voiture se disposa lentement à nous faire franchir la chaîne du Jura, qui sépare le canton de Bàle du reste de la Suisse. Après avoir monté pendant trois ou quatre heures, nous dînâmes sur la montagne, où nous fûmes bien servis; nous remontâmes en voiture, et bientôt des enfants, qui nous suivirent pour nous demander l'aumône, nous firent reconnaître que nous entrions dans un canton catholique, celui de Soleure. La mendicité est abolie dans les cantons protestants, et elle est presque en honneur chez les catholiques. On voit ordinairement sur les routes de ces derniers cantons des enfants sortir de leurs maisons, où l'aisance semble régner, et poursuivre les voyageurs jusqu'à un demiquart de lieue.

Bientôt nous descendîmes, et la descente était telle, qu'il nous fallut mettre pied à terre pour moins fatiguer les chevaux. Nous ne tardâmes pas à rencontrer un passage tellement resserré, qu'entre deux rochers coupés a pic il ne restait que la largeur nécessaire à la route; ce passage, semblable à celui que nous avions rencontré en allant à Bàle, se nomme la hauteur de Hauenstein. La vue très-pittoresque qu'on y découvre .a été dessinée et gravée ; enfin, après avoir franchi

cette chaîne de montagnes, nous arrivâmes k la petite ville d'Olten. Après l'avoir traversée sans nous y arrêter, nous passâmes la rivière TAar sur un pont de bois recouvert en charpente. En Suisse, presque tous les ponts sont ainsi construits; c'était le premier que je voyais de cette sorte. Il était nuit depuis près d'une heure lorsque nous arrivâmes à Aarau. Cette ville est très-vivante et renommée par le patriotisme de ses habitants, qui étaient presque tous chauds partisans de la révolution de France, ce qui inquiétait beaucoup nosseigneurs de Berne, qui venaient d'apprendre avêc peine que deux agents de la République française avaient, dans un repas où se trouvaient plusieurs bourgeois , chanté nos chansons patriotiques. Cette conduite, scandaleuse aux yeux de nosseigneurs, avait excité toute leur surveillance; mais les habitants, qui ont des droits qui leur assurent une étendue de liberté plus grande que celle des autres villes soumises alorsà la sujétion bernoise, .n'en furent guère intimidés. Cet événement faisait alors l'objet de toutes les conversations ; on s'en occupait encore dans l'auberge où nous descendîmes et qui avait .été le théâtre de cette scène patriotique. Ce lieu était le rendez-vous ordinaire de plusieurs bourgeois qui, suivant l'usage généralement pratiqué en Suisse, vont après dîner à l'auberge boire chacun leur bouteille, lire les papiers, converser sur les affaires publiques et fumer la pipe. Nous y vîmes quelques patriotes, chauds partisans du parti qui dominait en France et qu'ils ne connaissaient pas. Nous y rencontrâmes en même temps un bour-

geois âgé qui, nous prenant pour des émissaires des jacobins, déclama fortement contre les novateurs en politique, vanta la liberté dont jouissait son pays, menaça tous les moteurs secrets d'une insurrection en Suisse du dernier supplice. « Si nous n'avons pas, di- « sait-il, de guillotine, nous savons néanmoins comment « on fait tomber les tètes des factieux. » Puis, parlant de la statue de Guillaume Tell placée sur la fontaine de la ville, il ajouta : « Le Suisse tient son épée dans le a fourreau, il la dégainera quand il en sera temps. » Tout cela, je ne sais pourquoi, s'adressait à nous deux et nous n'y répondions qu'avec assez d'indifférence. Le lendemain matin-, pendant que nous déjeunions, un jeune émigré, qu'on nous dit être officier de l'armée de Condé, vint, avec un ton de morgue et de hauteur, nous questionner sur l'état de la France, sur ses ressources pour la campagne qui allait s'ouvrir, et nous demanda notre opinion sur le succès de cette campagne; notre réponse ne fut guère satisfaisante pour lui. Nous parlâmes avec enthousiasme des moyens immenses que la République possédait encore, et nous lui déclarâmes que nous étions persuadés que cette campagne serait décisive et qu'elle assurerait pour jamais la gloire des armées de la liberté et la honte des puissances coalisées. Après avoir ainsi prophétisé, nous quittâmes notre petit fat, notre auberge et la ville d'Aarau, et nous nous acheminâmes à pied vers Bremgarten, qui en est distant de cinq Heues.

Après deux fortes lieues de marche, nous ne cessâmes de nous occuper des moyens qu'il serait le plus

convenable d'employer pour découvrir les collègues que nous comptions trouver à Bremgarten sans faire soupçonner notre intention et encore moins notre qualité. Nous étions gravement occupés de cette discussion, et déjà notre plan de conduite était arrêté, lorsqu'une rencontre à laquelle nous ne devions pas nous attendre rendit nos projets inutiles et nous procura les renseignements les plus détaillés et les plus positifs sur ce que nous avions tant envie de savoir. À une demi-lieue de Lenzbourg, est, sur la grande route, le village d'Olthmansinger. Une auberge qui se présenta à nous nous rappela que déjà depuis trois heures nous marchions sans nous être reposés. J'invitai Bonnet à entrer dans l'auberge ; il fit, comme à son ordinaire, quelques façons ; enfin il se rendit. Nous montâmes, car c'est presque toujours au premier étage que sont les ménages en Suisse ; nous vîmes deux personnes qui se disposaient à dîner ensemble. Bientôt un trèsbon repas leur fut servi pendant que nous dînions avec du pain et du vin. Un des dîneurs était un jeune homme • de bonne mine, qui nous parut beaucoup plus affable que ne le sont ordinairement les Suisses. S'apercevant que nous parlions français, il nous fit quelques questions en cette langue ; nous lui dîmes que nous étions Lyonnais, que nous allions à Bremgarten; alors il nous apprit qu'il y demeurait et que si nous voulions il ferait le voyage avec nous ; qu'à la vérité il avait un cheval, mais qu'il était incommodé, en sorte qu'il n'irait pas plus vite que nous. Nous acceptâmes son offre avec plaisir ; pendant la route la conversation s'engagea ;

nous lui demandâmes s'il était possible de rester à Bremgarten ; il nous répondit qu'il pensait que, dans ce moment, la chose ne serait pas facile à cause d'un arrêté pris par le conseil de la ville, portant qu'on n'y recevrait plus de Français. L'événement que je vais raconter avait donné lieu à cet arrêté. Un certain chevalier de La Barre, suivant les uns officier de l'armée de Condée, et suivant d'autres envoyé des jacobins, avait séjourné à Bremgarten; il était parvenu à soulever les esprits contre le général Montesquiou, qui demeurait dans cette ville et n'était pas aimé du peuple, à la fois très-dévot et ennemi de la révolution. 11 suffisait que ce général eût trempé dans la révolution et qu'il n'allât pas à la messe pour être en très-mauvaise odeur dans ce pays. La Barre avait assez bien arrangé son coup, et l'on se serait porté à des, violences sans les magistrats qui les prévinrent (1). Le chevalier de La Barre fut obligé de quitter Bremgarten et de sortir des bailliages libres. Ce fut après cette équipée qu'il fit insérer dans les journaux un article portant que le général Montesquiou demeurait à Bremgarten; qu'il y avait fait bâtir une belle maison; que madame de Genlis, le duc de Chartres et mademoiselle d'Orléans y étaient avec lui, ainsi que Pétion et Buzot. Cet article fut reproduit dans les journaux français. Nous en fîmes la lecture dans un journal, à Genève, et

(1) Madame deGenlis, dans ses Mémoires (t. IV, p. 223), donne des détails qui diffèrent un peu de ceux-ci sur cet événement, qui eut lieu au mois de décembre 1793,

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ce fut, comme je l'ai dit, ce qui nous avait déterminés à diriger notre voyagé vers Bremgarten afin d'y trouver des compagnons d'infortune. Notre nouveau compagnon de voyage, en nous racontant l'événement dont je viens de parler, ajouta que la plupart des faits que La Barre avait fait insérer dans les journaux étaient faux ou exagérés; il n'était pas vrai que le duc de Chartres (1) fût à Bremgarten; il n'était pas vrai que Montesquiou eût fait bâtir une belle maison; il était seulement vrai qu'il en avait loué une et qu'il s'était arrangé avec le propriétaire pour qu'il y fit des réparations. Enfin il était faux que Pétion et Buzot fussent dans cQfte ville.

Cette dernière partie du discours du jeune voyageur était celle qui nous intéressait le plus; nous tâchâmes, par quelques questions oiseuses en apparence, de le mettre dans le cas de nous faire des aveux; il nous dit que les personnes que La Barre avait prises pour Pétion et pour Buzot étaient des Français qui étaient restés quelques jours à Bremgarten, et avaient été voir Montesquiou, mais qu'ils avaient été obligés de quitter la ville à cause de l'espèce d'émeute excitée contre eux par La Barre.

(1) Le duc de Chartres (depuis le roi Louis-Philippe) ne vint que quelques mois plus tard se fixer auprès du général Montesquiou à Bremgarten, en qualité d'aide de camp, sous le nom de Cerby.- Aux mois de décembre 1793 et de janvier 1794, il était au collège de Reichenau, où il professait la géographie. Mais, à celte époque, Mademoiselle d'Orléans (madame Adélaïde) était avec sa gouvernante, madame de Genlis, au couvent de Sainte-Claire à Bremgarten.

Bientôt, devenu plus confiant, notre conteur ajouta qu'un de ces Français était un député à la Convention nationale, appelé Vernier, mais qu'il ignorait le nom et la qualité de l'autre. Nous devinâmes tout de suite que c'était Babey. Croyant que nous devions être naturellement disposés à détester, sans exception, tous les députés à la Convention, comme faisaient presque tous les émigrants, il tâcha de nous prévenir en faveur de Vernier, en nous assurant qu'il était certain qu'il n'avait pas voté la mort du roi.

Il nous dit aussi que ces deux Français avaient bien - de la peine h trouver un asile ; que la qualité de député, que portait l'un d'eux, les avait fait sortir de plusieurs villes; que même ayant loué une maison dans un vil* lage près de Bremgarten, la commune avait refusé de les recevoir, et que, dans ce moment, ils étaient dans les environs, mais qu'il ignorait le lieu de leur retraite.

Tout en écoutant ce récit, nous nous trouvâmes dans ce village, et il nous montra la maison où nos deux malheureux collègues, respectables par leur infortune, leurs vertus et leur âge, avaient eu l'espoir de se reposer de leurs longues courses.

La vue de cette maison me fit verser des larmes sur le sort de ces deux compagnons d'infortune. Je désirais bien ardemment de les voir et de leur procurer quelques consolations.

Nous étions déjà près de Bremgarten lorsque notre compagnon de voyage nous conseilla d'aller loger a l'auberge de TAnge , de préférence à l'auberge du Cerf, à cause du mouvement qu'y avait causé La Barre. Il

nous dit que peut-être l'aubergiste de Y Ange pourrait nous prendre en pension, mais qu'en cas qu'il s'y refusât, il nous placerait dans un village à deux lieues de la ville. Nous lui représentâmes que, pour nous fixer dans le lieu où il espérait nous placer, il nous fallait des permissions, et que nous ne connaissions personne qui pût nous appuyer et répondre de nous. Ce fut alors qu'il nous déclara sa qualité, que nous avions ignorée jusqu'à ce moment. « Ceci me « regarde, nous répondit-il; c'est moi qui suis dans le « cas d'accorder des permissions ; je suis chancelier de « la partie supérieure des bailliages libres. Le bailli ne « réside point sur les lieux, et c'est moi qui, en son ab- « sence, suis chargé de l'administration de la police.»

Nous avions prêté la plus grande attention à son discours, qui nous avait vivement intéressés, à cause des renseignements qu'il nous donna sur nos collègues. L'offre de nous procurer un asile et la déclaration qu'il nous fit de sa qualité et de l'avantage que nous devions en retirer ne nous intéressèrent pas moins. Nous regardions la rencontre de ce jeune homme comme une des circonstances les plus heureuses qui pût nous arriver dans la circonstance. Nous lui témoignâmes combien nous étions sensibles à ses offres obligeantes, et, comme nous étions sur le point d'entrer dans la ville, nous lui souhaitâmes le bonsoir et il prit les devants.

Bremgarten est une petite ville bâtie à peu près comme toutes celles de la Suisse, lesquelles, à plusieurs égards, se ressemblent toutes. Une large rue alignée,

au milieu de laquelle sont deux ou trois fontaines avec bassins et surmontées d'une figure de Guillaume Tell ou d'un saint; puis quelques rues latérales, des portes» une mauvaise enceinte, des fossés, voilà à peu près la forme de toutes les petites villes de la Suisse et celle de Bremgarten. La Reuss baigne ses murs, et, avant d'y entrer, nous passâmes cette rivière sur un pont de bois semblable à celui que nous avions vu à Olten.

Nous débarquâmes à l'auberge de Y Ange. L'hôte nous reçut d'abord avec beaucoup d'empressement; un curé, émigré d'Alsace, était nourri et hébergé chez lui pro Deo, et nous fit plusieurs démonstrations de bienveillance; il nous prenait pour des prêtres. En conséquence, il nous parla, dans son mauvais français, avec une fureur toute divine, contre la révolution, contre la Convention, et surtout contre les prêtres constitutionnels. 11 en voulait surtout beaucoup à l'évéque de Paris, Gobel, qui était de son pays. Nous nous amusâmes à l'entendre ainsi prophétiser la mort de cet ecclésiastique : « Gouple, i sera couillotiné, i sera c couillotiné, i sera couillotiné. Gouple! répétait-il sans « cesse avec le ton d'une joyeuse rage, c'est un scélérat, « i sera couillotiné! »Sa prophétiefut accomplie : Gouple • a été couillotiné. Mais lorsqu'il nous prophétisait le retour de l'ancien régime en France dans six mois, il faisait le rôle d'un faux prophète.

C'était la première fois , depuis notre arrivée en Suisse, que nous logions dans un pays catholique. Nous ignorions et nous apprîmes bientôt que la Suisse catholique ne le cède en rien à l'Espagne du côté de la

superstition et des pratiques minutieuses. Lorsque nous fûmes sur le point de nous mettre à table pour souper, nous vîmes l'hôte, Thôtesse, lecuréémigré. etc., se tenir debout a quelque distance de la table, qu'ils semblaient vénérer comme un autel, et réciter un Benedicite très-long.

Impatienté de ces simagrées auxquelles je n'étais point fait, je n'attendis pas la fin du Benedicite, et comme le curé terminait la prière et de sa main allait, comme à l'ordinaire, bénir les plats, je me plaçai brusquement entre lui et la table pour m'asseoir, et mon dos intercepta la bénédiction. Cette irrévérence indisposa fort notre prêtre fanatique ; il ne nous en témoigna rien d'abord; mais, le lendemain, nous présumâmes qu'il avait travaillé à prévenir l'hôte contre nous, car celui-ci nous avait déclaré, le soir de notre arrivée, qu'il nous prendrait en pension, que cela ne souffrirait pas de difficultés, et le lendemain il changea entièrement d'avis et nous avertit qu'il ne pouvait pas nous garder. A la mauvaise mine que nous fit ensuite le prêtre, nous ne doutâmes pas que ce ne fût de lui que partait ce coup.

Le lendemain de notre arrivée à Bremgarten, le 23 janvier (4 pluviôse), nous allâmes rendre visite au jeune chancelier que nous avions rencontré la veille; il se nommait Muller. Nous lui contâmes ce refus de l'aubergiste de Y Ange de nous prendre chez lui. Alors il nous dit de revenir après dîner, qu'il nous donnerait un guide pour nous conduire dans un village chez une personne dé sa connaissance, où nous serions reçus

sans difficultés. Cela fut exécuté comme il le dit. Après midi, nous partîmes de Bremgarten avec le guide, lequel était muni d'instructions et d'une lettre de recommandation du chancelier, et après deux heures de marche, nous arrivâmes au village de Mûri, célèbre par un magnifique et richissime monastère de bénédictins, dont l'abbé porte le titre de prince du Saint- Empire.

Nous entrâmes dans l'auberge du Bœuf, où nous étions adressas. L'hôte consentit à nous recevoir en pension à l'aide dun interprète qui parlait un peu français. Nous fîmes marché à raison de huit livres par semaine; après, nous revînmes sur-le-champ à Bremgarten.

J'avais calculé que mes fonds ne pourraient me mener bien loin; que dans un pays où l'on parlait une langue que j'ignorais, je ne pourrais faire valoir aucun de mes talents, si ce n'est celui du dessin, dont je pouvais tirer parti sans recourir à un truchement. J'avais autrefois appris à dessiner la figure, l'architecture et la carte. Je m'arrêtai à la résolution de me perfectionner dans cet art qui pouvait seul, dans le pays que j'habitais, me procurer des moyens d'existence. Les emplettes que j'avais faites à Bàle ne me suffisaient pas. Il me manquait encore quelques ustensiles. Bonnet avait aussi quelques acquisitions à faire dans le même genre. Je le déterminai à partir le lendemain pour Zurich, afin de nous y pourvoir de tout ce dont nous avions besoin avant d'aller nous fixer dans le village de Mûri.

Digitiz

Le 24 janvier, au matin, nous partîmes donc de Bremgarten pour nous rendre à Zurich, espérant être le même jour à Bremgarten; mais nous ignorions les difficultés qu'il y a de voyager par des chemins de traverse dons un pays inconnu dont on ignore absolument la langue. Il y a quatre lieues de Bremgarten à Zurich ; le chemin en est mauvais et difficile à tenir. Cependant nous y arrivâmes sans avoir beaucoup erré.

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