‹ Mémoires de LouvetChapitre 11 sur 13 · DULAURE · texte numérisé non relu

DULAURE

On ne connaît guère de Dulaure que ses ouvrages historiques. Le fragment que nous réimprimons de ses Mémoires inédits nous le montre mêlé de sa plume et de sa personne aux plus grands événements de la Révolution française. Le rôle qu'il y joua eut son importance, son courage et se3 dangers.

Dulaure (Jacques-Antoine) naquit à Clermont-Ferrand, le 3 septembre 1755. Il fit de bonnes éludes au collège de cette ville, et cultiva tout d'abord le dessin et les mathématiques, dans l'espoir d'être admis au corps des ingénieurs des ponts et chaussées. Détourné de cette carrière par des motifs étrangers à ses goûts, il se rendit à Paris au mois d'octobre 1779, pour y étudier l'architecture, et travailla sous Rondelet, qui, après la mort de Soufflot, avait été chargé d'achever l'église Sainte-Geneviève (aujourd'hui le Panthéon), et avant tout de renforcer les piliers qui semblaient fléchir sous le poids du dôme. Un jour que Dulaure,

chargé de prendre des mesures verticales, marchait dans l'intérieur sur de hautes corniches, il fut pris d'un éblouissement et faillit être précipité sur les dalles. Il renonça alors à l'architecture, et songea à devenir ingénieur géographe; il obtint môme d'être employé au canal projeté entre Bordeaux et Bayonne, pour lequel il fit divers travaux; mais la guerre de l'indépendance américaine ayant empêché le ministère de fournir les fonds destinés à cette entreprise, Dulaure en fut réduit à donner des leçons de géométrie. Il inventa un instrument pour la levée des plans et des cartes topographiques, qui fut soumis à l'Académie des sciences en 1781, et sur lequel Bossut et Cousin firent un rapport favorable. Il publia aussi plusieurs caries géographiques de France et notamment une carte d'Auvergne.

C'est en 1782 qu'il débuta dans la carrière littéraire par une Lettre critique (in-8°) sur la nouvelle salle des Français, qui venait d'être bîUie sur l'ancien terrain de l'hôtel de Condé (aujourd'hui l'Odéon) ; puis vinrent les Italiens aux Boulevards, 1783, in-8°, critique en forme de dialogue de la salle que l'on venait de bâtir, pour les Italiens, sur l'emplacement de l'hôtel Choiseul. L'auteur y faisait raisonner, critiquer et dialoguer entre elles celte salle et celle des Français. Les premières expériences aérostatiques donnèrent à Dulaure l'idée d'un voyage dans la lune (i); il fut ainsi le continuateur de Cyrano de Bergerac et le précurseur du Cousin Jacques. C'est là qu'il parle de celte enseigne de Cinq touts, qu'il aurait trouvée ou retrouvée, et qui représentait un roi, un noble, un prêtre, un soldat attablés, et un homme du peuple debout auprès d'eux : le roi disait : Je mange tout; le noble : Je pille tout; le prêtre : J'absous tout; le soldat: Je défends tout; l'homme du peuple: Je paye tout. Pour se procurer des moyens d'existence, il se

(1) Le Retour de mon pauvre oncle, ou Relation de son voyage dans la tune, écrite par lui-même et mise au jour par son cher neveu. Balloinanipolis et Paris, 17*i, in-R".

chargea (1785-1786) du compte rendu des pièces de théâtre dans le Courrier lyrique et amusant ou Passe-1emps des toilettes, que dirigeait madame Dufrénoy, et il s'efforça d'introduire dans cette feuille frivole une partie savante.

Tous ces ouvrages, publiés sous le voile de l'anonyme, sont aujourd'hui profondément oubliés. En 1785, Dulaure donna sous son nom une Nouvelle description des curiosités de Paris, qui eut un certain succès et obtint trois éditions, 1785, 1787, 1790, à cause des anecdotes scandaleuses qu'il y avait ramassées et surtout peut-être des efforts que fit le garde des sceaux (Hue de Miroménil) pour en arrêter la publication. Dulaure s'est vanté plus lard d'avoir semé cet ouvrage « de traits hardis contre les rois , « contre la cour, contre la prètraille. » La vérité est qu'il y perce déjà quelque chose de cet esprit d'hostilité contre la noblesse et le clergé, auquel Dulaure resta fidèle toute sa vie et qui l'entraîna si souvent trop loin. C'est avec les préjugés de son temps qu'il attaque les préjugés d'un autre âge. Pour lui, l'ancien régime n'est pas un justiciable, mais un ennemi. Dès qu'il est à sa barre, il n'écoute plus, il s'indigne; il ne discute plus, il injurie; il ne juge plus, il frappe. Son érudition piquante, curieuse et variée manque de critique et de sûreté. Il fait d'ailleurs de l'histoire à coup d'anecdotes; système dangereux et faux que Saint-Foix avait mis h la mode dans ses Kssais sur Paris. Dulaure avait moins d'esprit que Saint-Foix ; il est lourd et diffus, il vise au sérieux tout en ayant la prétention d'être badin, et il ne réussit à être ni suffisamment amusant, ni suffisamment instructif. La Nouvelle description des environs de Paris, 1786, 2e édition 1787, suivit et compléta celle de Paris. La seconde édition de chacun de ces deux ouvrages est dédiée au roi de Suède, venu h Paris (1787), pour « y cacher l'éclat de sa majesté sous celui du grand homme. »

A la même époque, 1786, Dulaure publia sa Pogonologie on Histoire philosophique de la barbe, où il demandait assez peu philosophiquement que tous les fonctionnaires publics

elles hommes élevés par leur position au-dessus des autres, fussent tenus de laisser croître leur barbe dans toute sa longueur, afin qu'on pût les reconnaître. Singulière réminiscence, chez un partisan de l'égalité, des mœurs des rois chevelus! Ce livre est encore recherché des curieux.

Vinrent ensuite la Réclamation d'un citoyen contre une nouvelle enceinte de Paris élevée par les fermiers généraux, 1787, iu-8°, qui eut l'honneur d'être attribuée à Mirabeau; une Lettre à M. sur le cirque qui se construit au Palais Royal (sorte de souterrain que le duc d'Orléans faisait pratiquer dans le jardin de son palais pour des exercices équestres et qui devint plus tard le berceau du Lycée des Arts); et, en 1788, te* Singularités historiques, in-12. Ce dernier ouvrage, composé avec les rognures de Y Histoire de Paris, est plein d'anecdotes burlesques ou scandaleuses, et les conséquences que l'auteur s'efforce d'en tirer sont étrangement hasardées. Il a cependant eu plusieurs édiions.En tête de la dernière, publiée en 1825, in-8°, trentesept ans après la première, Dulaure écrivait : « Ce recueil, « imprimé en 1788, était devenu rare; je donne cette « seconde édition avec quelques additions. » Ces quelques mots résument, pour ainsi dire, sa longue vié; en trentesept ans, il n'avait rien oublié et presque rien appris.

11 faut encore citer, parmi les publications de Dulaure antérieures à la révolution , "une brochure sur le salon de 1788, Cntique de quinze critiques du Salon, in-8% et une Description des principaux lieux de la France, dont les premiers volumes parurent la même année, travail estimable et que la Révolution arrêta au sixième volume (1790) ; il devait en avoir dix- huit. Les volumes publiés comprennent les provinces méridionales et le Poitou. Enfin, on lui a attribué, mais sans preuves suffisantes, la Petite Lutèce devenue grande fille, Paris, 178..., 2 vol. in-12, qui paraît être de Caraccioli.

Les antécédents de Dulaure le disposaient naturellement à adopter les idées de la Révolution; il le fit avec une

ardeur extrême; mais quelque jugement que l'on puisse porter sur certains actes de sa vie, il faut du moins rendre hommage à sa sincérité, à son désintéressement, à son indépendance même, car il s'efforça de marcher dans sa propre voie et de se soustraire aux exigences des partis dominants.

Il publia coup sur coup une Adresse au peuple breton, qui eut un assez grand retentissement; un Avis au peuple français sur le choix des officiers municipaux, des membres des assemblées de districts et de déparlements; un Commentaire sur la procédure criminelle du Châtelet, et Rapprochement dts dépositions dans l'affaire des 5 et 6 octobre 1789 ; M numéros de Métamorphoses ou liste des noms de famille et patronymiques des ci-devant ducs, marquis, etc. Ce pamphlet, qui porte la signature de Louis Brossard et qui eut plusieurs éditions, peut être considéré comme le premier essai de cette fameuse Liste dcs^ ci-devant nobles qui devait surtout populariser le nom de Dulaure. En 1790, il dénonça un Nouveau complot formé par la magistrature, et donna une vive Réfutation des opinions de M. Necker, relativement au décret de i' Assemblée nationale concernant les noms, les titres et les armoiries. Enfin, il s'avisa de lancer, sous le titre des Évangélistes du jour (1G numéros in-8°) , une assez pâle riposte à ces Actes des Apôtres si pétillants de verve et d'esprit. « Cet ouvrage périodique , disait Camille Des- « moulins en l'annonçant à se3 lecteurs, contient les « détails des menées, des pratiques sourdes des antipa- « triotes; les fourberies, les anecdotes et les traits particu- « liersde l'aristocratie ; les députés qui en sont gangrenés. « leurs efforts et leurs succès. Il servira d'antidote à ces « follicules empoisonnées que les ennemis de la révolution « ou leurs lâches stipendiaires font périodiquement circuler « dans Paris et dans la province. Ces ennemis y sont « poursuivis et combattus tour h tour avec les armes « du ridicule et celles du raisonnement. Les traits gais, « piquants et curieux viendront souvent adoucir l'âcreté

« de ceux que l'indignation aura lancé». Variété, franchise « et patriotisme seront la devise de cet écrit. »> Mais l'esprit ne vint pas, les abonnés non plus, et Dulaure fut forcé de renoncer à sa publication au bout de seize numéros.

Ses diverses publications l'avaient lié avec tous les chefs du mouvement. « Toujours plus observateur qu'acteur, a dit- il dans le Tableau de sa vie politique, je fus placé par « le hasard au centre de la Révolution, parmi les hommes « les plus marquants, d'abord dans le fameux district s des Cordelim, devenu depuis section du Théâtre- Frana çais, où figuraient les Danton, les Fabre d'Églantine, les « Camille Desmoulins, les Linguet, les Dufourni, les Bil- « laud-Varenne, les Marat, les Vincent, les Ronsin, les « Chaumetle. etc. De ma section, j'ai suivi la plupart « d'entre eux à la société des Jacobins, puis à la Conven- « tion nationale... Je n'étais point orateur, mais j'avais la « réputation d'homme de lettres, de patriote pur, etc. »

Ce fut en 1791 qu'il fit imprimer son Histoire critique de la noblesse depuis le commencement de la monarchie jusqu'à nos jours; où l'on expose ses préjugés, ses brigandages , ses crimes; où l'on prouve qu'elle a été le fléau de la liberté, de la raison, des connaissances humaines, et constamment Vennemie des peuples et des rois, in-8\ Le titre du livre en dit assez le goût et l'esprit. Il fut contrefait ou plutôt réimprimé par l'auteur lui-même, sous le titre d'Etrennes à la noblesse.

11 publia ensuite, en trois parties in-8°, la Liste des cidevant nobles, nobles de race, robins, prélats, financiers, intrigants, et de tous les aspirants à la noblesse, ou escrocs dlcelle, avec des noies sur leurs familles, avec cette épigraphe : « Si notre père Adam eût acheté une charge de « secrétaire du roi, nous serions tous nobles. » Le succès fut immense. On enlevait a\idement chaque livraison composée d'une feuille d'impression. Un admirateur de Dulaure avoue que ce pamphlet est écrit « avec de la haine délayée dans du fiel, » et M. Paul Lacroix, qui l'a réfuté

avec une extrême vivacité dans le Mémorial de la noblesse, 1839 (1), n'y voit que « l'expression Acre et perfide d'une a vengeance particulière. » La vérité est que des trois cents noms environ que Diilaure, avec une légèreté souvent mensongère et toujours cynique, signalait aux haines populaires, beaucoup devaient expier dans l'exil ou sur l'échafaud les soupçons et les ressentiments dont il s'était fait la trompette.

La Vie privée des ecclésiastiques, prélats el autres fonctionnaires publics qui n'ont point prêté leur serment sur la Constitution civile du clergé, 3 parties in-8°, écrite dans le même esprit que la Liste des ci-devant nobles, la suivit do près.

Le il août 1791, parut le premier numéro d'un journal quotidien, le Thermomètre du jour, dont Dulaure publia 9 vol. in-8°, et qu'il ne cessa que lo 25 août 1793. Cette feuille eut, à Paris principalement, une certaine influence. Roland ne dédaigna pas de la comprendre, pour une somme bien minime il est vrai, 452 livres 10 sous, dans cellos dont il achetait des numéros pour les répandre. Elle avait pour épigraphe ces mots : Variété, vérité, célérité. Pour en faciliter la criée dans les rues de Paris, elle portait, suivant l'usage du temps, des sommaires ridicules et emphatiques : Grand complot pour favoriser ï évasion du roi ! Grande arrestation, etc. Le style n'en était pas du meilleur goût, témoin celte phrase du n° 3 : « Il y a des hommes « qui sont dévoyés par une indigestion . et qui font d'eux- « mêmes caca sur leur réputation. » Dulaure avait pour collaborateur B. Chaper. Leur journal ayant été saisi , Dulaure alla réclamer auprès de la commission de censure ou de police, et celui des commissaires auquel il s'adressa, ne sachant que répondre à la solidité de ses raisonnements, finit par lui dire : « Que; voulez- vous que j'y fasse? Je

(1) Cette réfutation a été réimprimée dans les Curiosités de l'Histoire de France, 1858.

« ne gagne rien à cela. Je suis un pauvre serrurier, je « fais ce qu'on me dit. J'aurais mieux aimé qu'on m'eût « laissé dans ma boutique. » « Un serrurier censeur de la « pensée! » s'écriait Dulaute avec amertume, quelques années plus lard.

Au mois de septembre 1792, Dulaure fut nommé membre de la Convention nationale par le département du Puy-de- Dôme.

Il faisait partie du club des Jacobins, et il fut même l'un des soixante membres formant le comité épuratoire. Mais c'est surtout dans le comité de correspondance qu'il rendit des services à cette société fameuse. 11 avait voulu fonder, en 1790, mais sans succès, le club des Droits de r homme, dont la mission devait être de « provoquer et de recevoir « la dénonciation de toutes les oppressions ou injustices « dont les citoyens auraient à se plaindre. » Il prenait le titre de secrétaire, et Dufourni celui de président de ce club, qui pouvait devenir si dangereux ; véritable bouche de fer ouverte, comme celle de Venise, à toutes les délations.

Dulaure voulait franchement et sincèrement la république; mais, soit indépendance, soit défiance d'un esprit naturellement ombrageux, il ne se rangea dans aucun des grands partis qui aspiraient à la diriger. Entre les modérés et les exaltés, il tint une ligne plus indécise qu'habile, se rapprochant tantôt des uns, tantôt des autres, ne leur épargnant pas à tous de dures vérités et semant chemin faisant sur son passage des rancunes et des froissements d'amour-propre qu'il expia cruellement plus tard. Un de ses biographes a dit avec assez de justesse : « Il votait « avec les girondins, il penchait pour les dantonistes, et u son opinion était plus nette que celle de Marat et même « celle de Robespierre. » Il le croyait du moins : il ne pardonnait ni à Marat d'avoir constamment provoqué dans son journal la nomination d'un tribun du peuple ou d'un triumvirat, puis successivement d'un dictateur, d'un régulateur, d'un chef; ni à Robespierre d'avoir, par calcul

d'ambition personnelle ou par conscience des dangers de la république, visé à la dictature. Il avait d'ailleurs été républicain longtemps avant eux. 11 cile même à cet égard une curieuse anecdote : a Une société du Jura ou de l'Ain « écrivit à la société des Jacobins de Paris, après les « événements du 10 août 1792, une lettre où les principes « républicains étaient vigoureusement exprimés, et où * « Ton demandait rétablissement de la république. J'étais u chargé (comme membre du comité de correspondance) de « répondre à celte lettre; ma réponse annonçait mon pcn- « chant à celte espèce de gouvernement. Le comité, alors « composé d'une partie des membres qui ont depuis figuré « avec Robespierre dans le comité de salut public, désapa prouva ma rédaction ; je fus obligé de faire jusqu'à trois « rédactions pour, suivant les intentions du comité, monar- . « chiser ma réponse. Cela m'étonna alors; plus tard, cela « m'élonna moins, quand je pus me convaincre qu'ils vou- « laient monarchiser la république. »

Dans le procès de Louis XVI, Dulaure vota la mort sans appel au peuple et sans sursis. L'opinion, qu'il publia à cette occasion, comme la plupart de ses collègues, et dont l'argumentation principale se résume en cette proposition : « La Convention a seule le droit de juger Louis Capet, de « faire la loi et de l'appliquer, » n'a, du resle, rien de remarquable entre toules les aulres. Il y gourmande « les « hommes faibles, imbéciles, lâches et injustes qui pleu- « rent sur la destinée d'un vil oppresseur, » et termine en disant que « si la pitié individuelle peut être une vertu, « la pitié nationale contre les tyrans est un crime de lèse- « justice, de lèse-humanité. »

Ses travaux comme membre de la Convention et des Jacobins et comme journaliste (1) ne l'empêchèrent pas de

(1) Le décret du 9 mars 1793, qui enjoignait aux membres de la Convention qui rédigeaient des journaux d'opter entre leurs fonctions de député et celles de rédacteur de journal, était dirigé contre Marat. II ne fut point mis a exécution.

publier, en 1793, quelques nouvelles brochures politiques.

Physionomie de la Convention, janvier 1793; il y traçait les portraits des hommes qui passaient pour avoir l'ambition de la dominer, et conviait la majorité, la plaine, à l'union.

Observations à mes commettants, in- 8° ; nouvel appel à l'union et à la politique intermédiaire entre l'exagération et la modération. Dulaure, qui n'était pas orateur et qui ne montait jamais à la tribune, fait le procès à l'éloquence bruyante et passionnée de ses collègues; il veut bien reconnaître toutefois que « certains n'obéissent qu'à « leur force physique , qu'à leur tempérament qui les « entraîne d'un côté ou de l'autre. » Il semble qu'il ait assez clairement désigné Robespierre dans le portait suivant : « Tel homme, par exemple, dont les yeux pont « fixes, les mouvements convulsifs, qui a le teint blême, • « les lèvres livides lorsqu'il est irrité, dont la haine con- « centrée perce malgré lui, n'est jamais plus à son aise « que lorsqu'il l'exhale tout entière : méfiez-vous de ses « discours, il ne peut être juste, il est atrabilaire; son « tempérament l'emporte toujours au delà de la vérité. » Dans une note, il parle avec une certaine amertume de la tentative de proscription des vingt-deux girondins (la pétition contre eux avait été présentée à la Convention le H avril), et il n'y voit « qu'un supplément du projet manqué « de les faire assassiner le 10 mars. »

Dulaure, toutefois, ne s'associa point à la fortune des girondins. Il ne fut pas du nombre des députés qui protestèrent contre la journée du 31 mai.

Il cessa même, le 25 août, la publication de son journal le Thermomètre, Il paraît qu'il l'avait vendu au ministre Garât. Est-ce à partir de cette époque qu'il fut attaché à h rédaction du Courrier français, journal quotidien in-8° qui prit, en l'an xi, le nom de Courrier républicain? Est-ce plus tôt? nous ne saurions le dire.

Mais, après l'assassinat de Marat par Charlotte Corday

(13 juillet), Dulaurc, qui considérait Marat comme un monstre, et qui sans doute avait été frappé de ce qu'il y avait de si noble et de si touchant dans l'attitude de Charlotte, n'avait mêlé sa voix ni aux dithyrambes que la plupart des journalistes ses confrères entonnèrent en l'honneur de la victime, ni aux injures qu'ils vomirent contre la jeune criminelle. Il eut même pour celle-ci quelque mots de pitié. Aussi, quand celle qui prenait le titre de veuve Marat, parce que Marat l'avait épousée un jour de beau temps, à la face du soleil, se présenta à la Convention le 8 août, Dulaure fut un de> journalistes qu'elle signala comme « ayant osé vanter « Charlotte Corday , pour encourager ses pareilles à égor- « ger le reste des défenseurs delà liberté. » Le trait porta. Il avait d'ailleurs froissé dans l'Assemblée nombre d'amourspropres qui cherchaient une revanche.

Toutefois, il ne fut pas compris dans le décret du 3 octobre qui renvoyait devant le tribunal révolutionnaire, accusés de conspiration, les chefs de la Gironde, et ordonnait l'arrestation des députés signataires des protestations des 6 et 19 juin. Amar, dans son rapport, se contenta de le signaler comme un journaliste contre-révolutionnaire.

Hébert, que Dulaure n'avait pas ménagé, se plaignit aussitôt de cet oubli, et voici dans quels termes orduriers il attaqua Dulaure, dans le numéro 194 de son Père Duchesne publié quelques jours après : «Et toi, misérable barbouilleur • à la toise, gaspillard Dulaure, qui as si perfidement aban- « donné les gros pendards de maman Lejay, pour aller flâner « dans le boudoir de la reine Coco (1), quel rôle joueras-tu « dans cette cérémonie? Pendards pour pendards, il fallait

(1) Madame Lejay était la femme du libraire Lejay, éditeur des premiers ouvrages de Dulaurc. Elle épousa Douleet de Pontécoulant, qu'elle avait sauvé pcDdant la Terreur. Quant à madame Roland, elle avait bien peu d'influence sur Dulaure. 11 n'est pas même nommé dans sa volumineuse Correspondance avec Bancal des Issarts, qui, comme Dulaure, était du Puy-de-Dôme. Elle se

« plutôt s'en tenir à ceux qui faisaient doucement bouillir « ta marmite, que d'aller trancher du girondin et du bris- « sotin. Qui trop embrasse mal êtreint... » Dulaure se hâta d'écrire à Hébert pour expliquer la nature de ses relations avec Roland et sa femme; Hébert eut la déloyauté de ne pas publier cette lettre, et dans le procès des girondins, il l'invoqua comme preuve de la vente que Dulaure aurait faite «le son journal au ministre Roland.

Dulaure, qui se sentait menacé, essaya deconjurer l'orage. 11 composa, en quelques jours, une brochure intitulée : Du Fédéralisme en France, in-8°, dans laquelle, après avoir discuté et balancé les avantages et les inconvénients du système fédératif, il se prononçait énergiquement en faveur de l'unité et de l'indivisibilité de la République. Au reste, il était bien convaincu, et il a affirmé depuis, t que ce mot de « fédéralisme n'avait été inventé que pour donner du corps « à un fantôme de conspiration, que pour remplacer les « mots de brissotin , rolandin, hommes d'État, qui étaient « déjà usés... »

11 était trop tard, et le 21 octobre (1), il fut décrété d'accusation sur un rapport particulier d'Àmar. « Je viens, dit « Amar à la Convention, vous rappeler une omission qui a « été faite dans la nomenclature des dépulés que vous avez « décrétés d'accusation Votre intention n'est pas de

borne a dire en parlant de ce dernier dans ses Mémoires : « Homme estimable, que j'ai vu jusqu'au moment où la Montagne « le séduisit, » et elle ajoute dans une note : « J'ai appris depuis « que les derniers excès de la Montagne l'avaient éclairé et « ramené. » Elle lui écrivit de sa prison, le 9 juin 1703, une lettre fort vive pour se plaindre de la publication, dans le Thermomètre, de l'interrogatoire de Philippe d'Orléans (Égalité), qui renfermait contre les girondins d'injustes et fâcheuses insinuations.

(1) Et non pas le 22, comme il le prétend dans ses Mémoires, ni le 20, comme font dit ses biographes. Dulaure accuse le jacobin Dcsfieux d'avoir été, par vengeance personnelle, l'instigateur des poursuites dirigées contre lui.

« laisser échapper ce criminel... » Dulaure était inculpé d'avoir diffamé de la manière la plus indécente, avec Brissot, Condorcet et Carra, les députés envoyés en mission dans les départements, A1 avoir perverti ï esprit public, et finalement d'avoir conspiré contre l'unité et l'indivisibilité de la république, contre la liberté et la sûreté du peuple français.

C'est dans les Mémoires mêmes de Dulaure qu'il convient de lire le récit des transes et des dangers qu'il éprouva. Le dévouement d'une jeune gouvernante qu'il avait épousée, lui aussi, à la face du soleil, et qui devint plus lard sa femme légitime, celui de Pénièrcs, sen ami et son collègue à la Convention, de l'orateur Boucheseiche et de quelques autres personnes généreuses, le sauva. Il trouva moyen de sortir de Paris et d'aller se cacher à Saint-Denis (24 octobre), puis de rentrer à Paris (18 novembre). De là, il partit pour la Suisse (10 décembre) muni de faux papiers.

Sur ce récitprolixe, mais qu'une émotion viveet une sorte de candeur naïve assez éloignée de la manière ordinaire de Dulaure rendent si intéressant, nous n'avons que peu d'observations à faire, moins pour y ajouter des détails que pour signaler ce qu'il y a de romanesque dans ceux dont d'autres biographes ont voulu l'embellir. On verra qu'il n'y a nulle place dans le récit de Dulaure pour la légende suivante, dont la scène devrait se passer avant sa fuite à Saint- Denis, et que nous trouvons dans la notice de M. C. Leynadier :

« Déjà cependant on frappait à la porte à coups redou- « blés : il fallait prendre un parti. La maison où Dulaure « avait trouvé un asile était située dans le quartier de la « Ville-l'Évêque. Elle avait deux portes de sortie sur la « même façade. Elle communiquait par les caves à une « autre maison dont elle avait jadis fait partie, et à la- « quelle étaient attenants un jardin et des champs. Dans « ces temps de terreur sombre, toutes les voies de salut « étaient minutieusement combinées à l'avance. Celle solli- « citude entrait dans les prévisions de la vie. C'était triste,

« mais c'est vrai. Aussi, l'arrestation de Dulaure étant « prévue, son plan d'évasion était tout tracé. 11 restait à « l'exécuter; il y avait urgence. Du dehors, on menaçait « d'enfoncer la porte. Au dedans, on n'eut que le temps de « s'embrasser, de se dire un adieu qui pouvait être le der- « nier. Dulaure prît le chemin des caves. Alors, sa jeune « gouvernante, pour faire diversion et attirer l'attention sur a elle, endosse une vieille houppelande de Pénières, ouvre « la deuxième perte de sortie quin'était pas surveillée et « se met à courir, feignant de se sauver. Les cfis : Le « voilà! le voilà! arrêtez! feu! retentissent d'un bout de la « rue à l'autre. Des coups de fusil s'y mêlent; nul coup <( n'atteint la femme dévouée, mais les balles courant plus « vite qu'elle, elle en entend le sifflement aigu : elle « s'adosse contre un mur : on l'arrête, on l'interroge. Elle « se dit de la maison du conventionnel Pénières. ajoute « qu'étant sortie pour aller au pain, elle avait eu peur de o tout ce monde et s'était enfuie. Prolongeant à dessein ses « explications, elle les entremêle de protestations ardentes « pour la république, ouvre elle-même la porte de la mai- « son, dirige les recherches et dissimules*! bien que chaque « patriote, en sortant, voulut récompenser la jeune ci- « toyenne de son ardent civisme par un baiser fraternel.

« Pendant ce temps, Dulaure avait pu sortir de Paris et « gagner Saint-Denis, où le lendemain sa gouvernante était « venue le rejoindre. »

Ce qui suit n'est pas plus vrai.

« Déguisés, à pied, sans argent, travaillant souvent, lui « comme manœuvre, elle comme femme de peine, pour les a besoins du jour , ils traversèrent la Bourgogne, la France che-Comté. Dans les montagnes du Jura, les routes étant a explorées avec une rigueur extrême, Dulaure ne put « échapper aux ombrageuses investigations de la police « réj ublicaine qu'en contrefaisant l'aveugle. Sa jeune « femme le guidait. »

Dulaure sortit seul de France; sa gouvernante était restée

à Paris; il ne contrefit point l'aveugle; il trouva sur toute sa route secours et hospitalité. Voilà la vérité.

En Suisse, Dulaure fut employé comme dessinateur de fleurs dans une manufacture d'indiennes. 11 y resta près d'un an, travaillant onze à douze heures par jour pour gagner vingt sous, sans habits, sans linge, presque sans pain. Sa gouvernante l avait rejoint, et par son dévouement et ses soins, adoucissait l'amertume de son exil. Il voulut la récompenser et l'épousa, non plus cette fois à la face du soleil, mais devant Dieu et devant les hommes.

Le 9 thermidor et la chute de Robespierre ne rouvrirent pas immédiatement à Dulaure les portes de la France. Mais quand il vit qu'il était question de rappeler dans le sein de la Convention les soixante-treize députés dont il avait partagé la proscription, il fit des démarches pour obtenir la même grâce ou la même justice. Une première lettre à la Convention étant restée sans réponse, il lui en écrivit le 3 décembre 4794 une seconde. « J'ai, disait-il, adressé de- « puis plus d'un mois, une pétition h la Convention. Elle n'a « pas môme été lue. Je n'ai pas attendu les circonstances a pour exprimer mes sentiments; je n'ai suivi que l'impul- « sion d'une conscience pure. Ennemi de toutes les factions, « je n'en ai caressé aucune. Comment eussc-jc été le com- « plice des conspirateurs , moi qui n'ai signé aucune « déclaration ltberlicidefl),qui n'ai jamais assisté aux con- « ciliabules secrets? J'invoque le témoignage de tous mes « collègues sur ma moralité; je suis entré pauvreà la Conven- « tion, j'en suis également sorti pauvre. Aujourd'hui fugitif « et réduit à vivre du travail de mes mains, j'éprouve « tous les tourments de la misère. Les plus grands crimi- « nels ont droit de réclamer justice : pourquoi ne pourrais- « je pas l'obtenir de mes collègues? Je me présente seul à

« l'œil de la surveillance la plus sévère; j'appelle sur ma

(1) Ceci est une allusion assez peu généreuse a la conduite des soixante-treize signataires détenu*.

« conduite politique l'examen le plus rigoureux. Si mon « sang est utile à ma patrie, je suis prêt à le répandre : « mais du moins je supplie la Convention de faire un rap- « port à mon égard. » Quelques jours après, le 8 décembre, il était rappelé en même temps que les girondins, de la cause desquels il avait affecté de vouloir séparer la sienne, sur la proposition de Moneslier (du Puy-de-Dôme). Il reçut cette nouvelle au moment où, sans attendre la réponse, et à l'aide de quelque argent avancé par son patron, il se metlait en roule pour la France.

Le rôle de Dulaurc à la Convention continua d'être assez ferme. Il appuya vivement contre Charlier la demande en réhabilitation de la mémoire de Perrin (de l'Aube), son infortuné collègue, condamné comme concussionnaire à douze ans de fers et mort de chagrin en arrivant au bagne (7 septembre 1795). Envoyé èn mission dans la Corrèze et la Dordogne, il prononça, à Brives, un Discours à l'occasion de la fête funèbre en l'honneur du représentant du peuple Féraud, et en fit hommage à la Convention. De retour à Paris, il publia un document très-curieux sous ce titre : Supplément aux crimes des anciens comités du gouvernement, avec l'histoire des conspirations du 10 mars, des 31 mai et 2 juin, et de celles qui les ont précédées, et tableau de la conduite politique d'un représentant du peuple mis hors la loi et rappelé à la Convention nationale, in -8° de 140 pages. Louvet fut l'éditeur de cet ouvrage, dans sa petite boutique du Palais-Royal. Dulaure, dans sa brochure, brise sans pitié ses anciennes idoles : Couthon, dont il flétrit la féroce iniquité; Robespierre et Marat, aussi dépourvus de courage, de génie , que faibles en talents, et qui ri étaient que de vils polissons, etc.; Chabot, frocard et dindon; Fabre d'Églantine, un des hommes les plus perfides et les plus immoraux qui fussent dans Paris, et le reste à l'avenant.

Après la clôture de la Convention, Dulaure fut nommé député par trois départements : le Puy-de-Dôme, la Corrèze et la Dordogne. N'ayant pas encore quarante ans, il

fut classé dans le Conseil des Cinq-Cents. Le sort l'y laissa en germinal an v. En germinal an vi, son déparlement lui donna une nouvelle preuve de confiance en le nommant xléputé pour la troisième fois.

Il s'occupa surtout d instruction publique pendant qu'il siégeait aux Cinq-Cents, et comme membre de la Commission d'instruction publique et des institutions républicaines, il fit, le 27 novembre 1798, un Rapport suivi d'un Projet de loi, divisé en dix titres et soixante-quatre articles sur la surveillance et la police des écoles publiques et particulières, in-8°; Quelque temps après, il fit une motion d'ordre sur les Ecoles primaires. Dans la discussion du projet de loi sur la liberté de la presse, il proposa de forcer tout journaliste qui aurait inculpé un citoyen d'insérer la réponse de celui-ci dans son journal , disposition sage qui a fini par passer dans la législation de la presse. Il termina sa carrière législative en dénonçant violemment (18 août 1799) un pamphlet répandu dans le Midi et intitulé : Les amis confédérés de l'ordre et de la paix aux autorités constituées des départements. Ce pamphlet était dirigé contre la loi des otages, et cette loi, que Dulaure ne craignait pas d'appeler salutaire, en soulevant l'indignation de tous les honnêtes gens, en réveillant le souvenir des plus mauvais jours de laTerreur, ne contribua pas peu à affaiblir le Directoire que Dulaure voulait défendre, à amener la catastrophe du 18 brumaire et le renversement de la république.

Durant cette période, Dulaure avait pris part à la rédaction de la Sentinelle de son ami Louvet. 11 y rédigeait la partie historique.

Rentré dans la vie privée, il traversa assez obscurément le consulat et les premiers temps de l'empire.

Il publia, en 4805, un livre étrange et curieux : Des divinités génératrices, du culte du Phallus chez les anciens et les modernes; des cultes des dieux de Lampsaque, de Pan, de Vénus, etc.; et, en 1806, un autre livre : Des cultes qui ont précédé et amené Vidoldtric ou l'adoration des figures

humaines; des cultes des fétiches, des astres, des héros ou des morts, 1 vol. in-8°; réimprimés tous deux, en 1825, sous ce litre : Histoire abrégée des différents cultes, 1825, 2 vol. in-8- . L'érudition abonde dans cet ouvrage, mais sans critique, sans méthode, sans largeur dans l'ensemble et sans retenue dans les détails. Il est bien en arrière de la science moderne, telle que l'ont faite les recherches surtout des Allemands.

L'Empereur négligea ou repoussa Dulaure dont les idées sur tous les points devaient choquer les siennes ; mais Français de Nantes, directeur général des droits réunis, qui ouvrait son administration aux gens de lettres et de savoir, lui donna, en 1808, une place de sous-chef qu'il conserva jusqu'en 1814.

A celle époque, il perdit tout à la fois sa place et sa forlune : sa place, par suite du changement de gouvernement ; Sci fortune, par la faillite de son notaire.

il reprit la plume et publia de nouveaux travaux sur les sujets les plus divers.

Défense des propriétaires de biens nationaux, par M. D"*, 1814, in-8° de 56 pages.

Couses secrètes des excès de la révolution, ou réunion de témoignages qui prouvent que la famille des Bourbons, les chefs de r émigration sont les instigateurs de la mort de Louis XVI, du régime de la terreur et des maux qui ont désolé la France avant et pendant la session de la Convention, 4815, in-8° de 144 pages. C'est un tirage à part des premières feuilles du tome VI du Censeur. A la seconde restauration, le volume du Censeur fut saisi, et Dulaure put craindre de se voir inquiété. Toutefois, comme il n'avait ni accepté de fonctions ai prêté de serment pendant les Cent-Jours, il ne fut pas atteint par la loi des catégories et put rester en France. Ses Causes secrètes sont, du reste, un assez triste pamphlet, où la révélation de certains faits curieux n'excuse ni la production d une fouie de suppositions hasardées, ni le visible effort de l'esprit de parti.

Histoire phusique^ civile et morale de Farts, depuis les

premiers temps historiques jusqu'à nos jours, 1821-22, 7 vol. in-8°. Nous avons déjà essayé de caractériser le genre d érudition et la manière de Dulaure. Son Histoire de Paris est restée le plus important de ses ouvrages; elle a eu onze ou douze éditions. Elle abonde en renseignements curieux et peu connus ; mais, comme le disait, du vivant même de Dulaure, un de ses biographes les plus bienveillants, « il « faut avouer qu'il y a rarement montré de l'impartialité, i et qu'il accumule avec affectation contre l'ancien gou- « vernement, les rois de France et le clergé, tous les faits « qui tendent à les rendre odieux, sans rapporter aucun de « ceux qui pourraient leur être favorables. » M. Taillandier, qui n'est pas davantage suspect, tout en applaudissant à la persévérance que Dulaure a mise à « flétrir les crimes des « hommes puissants et redoutés, » avoue « qu'il eût dû, eu « regard, placer plus souvent les belles actions qui outt « par compensation, consolé l'humanité de tout ce qu'elle « eut à souffrir dans des temps d'ignorance et de barbarie. » Quant à ceux qui, sur la foi de M.Leynadier, continuateur, il est vrai, de Dulaure, chercheront dans ce livre « l'écri- « vain élégant et facile, l'historien à la méthode claire et « sans confusion, à l'esprit vraiment philosophique dans « l'ensemble et surtout dans les détails,» ils courent risque d'être singulièrement désappointés et de n'y pas voir leâ mérites qui pourtant y sont en effet, l'investigation patiente, la variété piquante, les révélations inattendues. L'Histoire de Paris n'est, du reste, que le développement de la Nouvelle description par laquelle Dulaure avait débuté dans la carrière de l'histoire*

Le scandale fut grand , l'irritation extrême. Bins de Saint-Victor, auteur d'un Tableau de Parisy écrit dans un esprit tout opposé, attaqua le livre comme « un scandale « sans exemple, une furieuse diatribe contre la religion et « la monarchie. » La Gazelle de France (octobre 1821) affirma sérieusement que l'auteur était « quelque prêtre « défroqué, échappé à la basilique de Clermont, » ce qui

était complètement erroné et donna beau jeu à Dulaure pour se défendre.

Histoire physique, civile et morale des environs de Paris... dans un rayon de 25630 lieues autour de la capitale, 4825-27, 4 vol. in-8°. Elle a eu moins de succès que YHistoire de Paris; il est vrai qu'elle a été rédigée trop rapidement et qu'elle ne la vaut pas.

A cette époque aussi se place larééditiondesesStnfltftorïte* historiques, qui donna lieu à dés poursuites prompteraent étouffées. L'ouvrage ne fut point supprimé, quoi qu'en ait pu dire M. Paul Lacroix : il est assez commun.

Esquisses historiques des principaux événements de la Révolution française, depuis la convocation des États généraux jusqu'au rétablissement de lu maison de Bourbon, 1 823-25 , 4 vol. in-8ô, réimprimés en 6 vol. 1825-1829. Ces Esquisses, tracées trop rapidement et dans lesquelles Dulaure a sans doute eu des collaborateurs, puisqu'il avait offert à Villenave une collaboration que celui-ci ne crut pas devoir accepter, sont fort pâles. On n'y trouve presque rien de l'intérêt que le talent de Dulaure, son esprit d'observation, la part qu'il avait prise aux événements qu'il raconte, eût dû y répandre. Partout il voit l'or et l'intrigue de l'étranger ou des contre-révolutionnaires. Les aberrations, les excès de l'esprit révolutionnaire s'expliquent à ses yeux par de si misérables causes qu'on voit clairement qu'il n'en a pas compris le souffle impétueux et irrésistible. Il calomnie ses adversaires politiques, rouges ou blancs, en réduisant aux proportions de mesquines intrigues le rôle que beaucoup soutinrent jusqu'à la mort avec un si héroïque dévouement, avec une sincérité de conviction qui doit excuser en partie leurs fautes devant la postérité. De l'esprit, du rôle des masses qui font tout en révolution, il ne se rend d'ailleurs qu'un compte imparfait. Il ne sait pas

Que tout homme est petit quand une époque est grande.

Les Religieuses de Poitiers, épisode historique, in-8" de

46 pages, 1825, extrait du Mercure du x\x< siècle, où cetie pièce avait été insérée.

À tous ces travaux de nature si diverse, il faut ajouter plusieurs notices dans les Mémoires de l'Académie celtique et dans ceux de la Société royale des Antiquaires de France, sur les sénats des Gaules, sur les cités, sur Us lieux d'Iiabitation, leê forteresses, l'architecture civile et militaire des Gaulois avant la conquête des Romains (1); sur les piètres branlantes; sur les pontifes établis dans les villes des Gaules et la signification du mot steps ; sur quelques inscriptions trouvées dans les ruines de Nasium et ailleurs; sur l archœographie du lieu de la Tombe (village près de. Paris) et des environs; sur l'archœographie des environs de la Houssaye et de Marie (Seine-et-Marne); sur un livre de plomb trouvé dans untombeau; surle roman de Parthenopex de Blois ; sur lienée it France ; un rapport sur la notice de l'église Sainte-Croix, à Bordeaux, publiée par M. Jouanet, etc. Dulaure, qui était un des plus anciens membres de la Société, faillit en être expulsé en 1815, ainsi que Lanjuinais et Paganel, par le zèle fougueux du président et du secrétaire temporaire. 11 y fut maintenu par la fermelé des autres membres et surtout de Yilienave.

Dulaure avait encore fourni, pour le texte cfes Voyages pittoresques et romantiques dans l'ancienne France, publiés par Taylor et Charles Nodier, la plupart des renseigne-

(i) Dulaure soutient avec habileté que les Gaulois n'avaient pas de villes, et que leurs oppida n'étaient que des forteresses habitées seulement en temps de guerre. Cette opinion, trop absolue, a trouvé de nombreux contradicteurs (de Caumont, Dcvillc, etc.). On s'accorde généralement à distinguer deux sortes à'oppida, les oppida-villes, habités en tout temps, et les oppida-refvges, qui ne l'étaient qu'en temps de guerre.

Il est aussi l'auteur du système d'après lequel le territoire de chaque peuple de la Gaule aurait été entouré de frontières ou inarches très-larges, incultes, et ordinairement inhabitées.

menls historiques qui se trouvent dans les deux volumes consacrés à l'Auvergne. v

Enûn, il a laissé inédits : 1" un Mémoire sur l'état géographique de la Gaule pendant la domination romaine. Envoyé eu 1811 au concours de l'Institut, ce Mémoire obtint la première mention honorable; ce fut M. Walckenaèr qui fol couronné ; 2* des documents sur V Histoire des Gaules; 3°sur la Féodalité; 4° sur les Superstitions, tant anciennes que modernes; 5° des Mémoires sous le titre de Relation de mon voyage en Suisse, dont sont extraits les fragments qu'on va lire et qui parurent en 1838 dans la Revue rétrospective, 3e série, t. m, p. 5, 1)7, 289 ; cette Relation fut écrite en 1794, pendant sa proscription ; 6° des Mémoires sur sa vie, qui pourraient former 2 vol. in-8°; 1° un ouvrage sur Y Origine de l'union du trône et de l'autel; 8° des essais de Tradui t Umie Grégoire de Tours; 9° une Histoire d'Auvergne, travail considérable dont Dulaure s'était occupé pendant longtemps, et dont la ville de Clermont fit l'acquisition pour sa bibliothèque, moyennant une pension viagère de 600 fr. à la veuve de l'auteur. La délibération est du 30 déceuibré 1835 et porte que « cette ville s'honore d'avoir donné le « jour à M. Dulaure. »

Dulaure avait énormément'lu, copié, compilé. Ses portefeuilles étaient pleins d'extraits faits par lui d'une écriture large, pleine et quelque peu monumentale. 11 possédait aussi une collection précieuse de feuilles volantes, brochures, pamphlets et œuvres de circonstance, se rattachant à l'histoire de France et particulièrement à celle de Paris, classés chronologiquement depuis le règne de Louis XII.

C'est le 19 août 1835 qu'il mourut octogénaire, à Paris (1).

Nous avons essayé d'apprécier avec équité ses œuvres et son caractère. Gomme écrivain, il est loin de mériter la

(1) V. dans les Débat* du S i août un très-piquant ftuilletou de M. J. Janin sur Dulaure historien.

confiance absolue qu'ont en lui beaucoup de lecteurs; mais on ne peut lui refuser une érudition curieuse et variée et une sorte de sincérité dans la passion même. Ecrivant pour vivre, avec une négligence souvent exlrôme, il ne fut jamais vénal. L'homme politique resta loyalement fidèle aux idées de toute sa vie. Il eut le rare mérite d'avoir devancé la Révolution de ses désirs et de l'avoir suivie de ses regrets, de n'avoir à aucune époque fléchi ni devant les dangers de l'indépendance ni devant les séductions du pouvoir; simple particulier, il fut doux et obligeant et garda ses amis jusqu'à la fin. En somme, ses torts comme écrivain et comme homme politique furent surtout ceux de son temps, ses.qualitcs furent à lui.

LÉON DE LA SlCOTlÈRE.

Àlençon, 18 mars 186-2.

Page 1