AVERTISSEMENT
Des cavernes du Jura, le 19 avril 1794, — 30 germinal an deuxième de la République, une et indivisible.
Ici, comme là-bas, le temps me manque. Je jette des notes et voilà tout. Qu'on ne s'attende ni à la concision du style, ni à l'abondance des détails. A vrai dire, je n'écris ni l'histoire, ni même ce qu'on appelle des mémoires. Je consigne des notes qui puissent m'aider, si quelque jour de vrais loisirs me sont donnés, ou aider quelque autre, si je ne puis jamais reprendre la plume. Mais qu'on s'attende à la vérité, car je proteste que, pénétré de respect pour elle, je regarderais comme un crime la seule pensée de l'altérer. C'est elle, d'ailleurs, c'est elle seule qui-peut nous justifier. Elle seule peut détruire cet immense échafaudage de calomnies absurdes ou atroces dont ils nous ont accablés, afin de nous assassiner ensuite.
Paris, ce 46 pluviôse an 3«.
Voilà ce que j'écrivais dans un temps où j'étais loin d'espérer que moi-même j'imprimerais ces notices. Je croyais esquisser mon ouvrage posthume, c'est pour
cela qu'en retraçant toute ma vie révolutionnaire, j'ai donné aussi quelques détails sur ma vie privée. Ce n'est point par les suggestions del'amour-propre, trop souvent méprisable et petit, que j'ai été déterminé à parler de moi ; je m'y suis résolu pour l'intérêt public, auquel les circonstances ont voulu que j'appartinsse. Un modeste silence sur nos actions personnelles ne nous est plus permis. Ils nous ont imputé tant de mal, qu'ils me forcent à révéler le peu de bien que j'ai fait.
Et vous, que j'ai tant aimés dans votre vie privée, que j'ai si souvent admirés dans votre vie publique ; bons amis, bons parents, bons pères, époux tendres, vous, les fondateurs de la liberté républicaine pour laquelle vous êtes morts en lui donnant encore vos vœux ; reste précieux des proscrits du 31 mai, vous qu'a dévorés cette Gironde,. où je vous quittai par une témérité qui me fut salutaire, où vous restâtes par une confiance qui vous perdit (1) ; vous que j'embrassais, hélas, pour la dernière fois, et qui maintenant de l'Elysée où vos ombres reposent, réclamez nos communes promesses, croyez que je remplirai mes devoirs. Le jour s'approche où toutes vos vertus seront publiées ; que ne puis-je retrouver les mains fidèles à qui vous confiâtes vos derniers écrits ! Que ne m'est-il donné d'aller bientôt fouiller cette terre sainte où vous les avez
(1) On sait aujourd'hui la fin tragique de Salle, Guadet, Barbaroux et Valady. Quant à Péthion et Buzot, je fannonce avec douleur, il y a mille à parier contre un qu'ils ne sont plus. De sept que nous étions dans ce fatal département de la Gironde, je reste seul.
déposés ! Et s'il était vrai que, pour achever de vous faire connaître, il fallût encore aujourd'hui quelque courage, qu'avec orgueil me rappelant votre fin glorieuse et marchant au même but, j'aimerais à répéter après un des hommes de Tacite :
« La terre peut me manquer pour vivre,
« Elle ne saurait me manquer pour mourir. »
Au reste, on trouvera qu'en rappelant, dans ces Mémoires, quelques faits de la vie politique de nos amis, je leur ai reproché quelques fautes. C'est qu'avant d'écrire pour eux, j'écris pour la République. C'est qu'ils sont trop grands hommes pour être flattés. C'est que d'ailleurs leurs fautes ont toutes été vertueuses ; c'est que toutes ont pris leur source dans la pureté de leurs mœurs, dans l'extrême bonté de leurs cœurs. Ces gens de bien n'ont pu croire aux forfaits que le jour qu'ils en sont tombés les victimes.
Je finis par un avertissement indispensable : qu'en lisant ces Mémoires, on veuille bien se rappeler souvent à quelle époque ils furent terminés. Robespierre régnait encore. Quand donc je parle des comités et des tribunaux, ce n'est jamais que de ceux de Robespierre qu'il s'agit. Ah ! puisse le génie de la République soutenir toujours le bras des hommes courageux qui ont, au 9 thermidor, changé la face de la France! Et moi, dont les vains efforts avaient entrepris beauconp plus tôt ce qu'ensuite leur puissance a consommé, puissé-je, bientôt à mon poste, seconder leurs efforts pour la
guérison des profondes plaies dont les ultra-révolutionnaires ont frappé la patrie !
En attendant , jeunesse parisienne, un mot. Vous êtes enfin réveillée, gardez de vous endormir un instant. Vigilance et vigueur, mais constance et sagesse. Craignez également de vous précipiter trop tôt sur les obstacles, et de les aller chercher où ils ne sont pas. C 'est ordinairement pour avoir été trop vite qu'on perd haleine, et trop souvent on manque à jamais le but, parce qu'on n'a pas attentivement regardé sa route. Ainsi, j'ai peine à croire qu'aller dans les spectacles sifler le buste d'un cadavre, soit le meilleur moyen de servir la liberté (1). C'est l'opinion qui tue les faux dieux, et c'est à la barre de l'assemblée représentative qu'on peut s'emparer de l'opinion. Que si, poussés par vos temporisations généreuses, les hommes de sang osent lever les poignards, alors, brave jeunesse, plus de délibérations, plus de lenteurs : aux armes! aux armes! et que les assassins de vos pères, que ceux qui ont dévoré tous les vôtres, que ceux qui vous dévorent vousmêmes en espérance, que cette race de mangeurs d'hommes soit exterminée !
(1) On voit que ceci fut écrit quelques jours ayant le décret contre les apothéoses prématurées.