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MES PÉRILS DEPUIS LE 31 MAI

Des grottes de Saint-Émiliou, dans la Gironde, aux premiers jours de novembre 1793.

Tout ce qui peut rendre heureux un homme sensible dont les goûts sont simples, je l'avais obtenu avant la révolution. Je vivais à la campagne que j'aimais avec passion. J'y composais des ouvrages dont le succès avait commencé ce que j'appelais ma petite fortune. Elle était petite en effet, comme mon ambition. Vivement épris de l'indépendance, j'avais compris de bonne heure que le seul moyen de me l'assurer était de borner, autant que possible, mes besoins ; aussi le luxe, enfant de la coquetterie des premiers jours de mon adolescence, je l'avais chassé. J'avais appelé la sobriété, si nécessaire à la santé de chacun, plus nécessaire au

travail d'un homme de lettres. J'avais tellement borné toutes mes dépenses, que huit cents francs par année me faisaient vivre. Les sept premiers volumes de mon. premier ouvrage, imprimé à mes frais, me rapportaient un bénéfice beaucoup plus grand.

Enfermé dans un jardin, à quelques lieues de Paris, loin de tout importun, j'écrivais, au printemps de 4 789, six petits volumes qui devaient, précipitant encore la vente des premiers, fonder ma petite fortune. Ils eussent produit trois fois autant, sans les grands événements qui, dans le cours de cette année, s'attirant toutes les attentions, vinrent pour ainsi dire étouffer les ouvrages frivoles, et donnèrent d'ailleurs mille facilités de plus à ces corsaires en librairie qui ne vivent que de la dépouille des auteurs. A propos de ce petit jivre, j'espère que tout homme impartial me rendra la lustice de convenir qu'au milieu des légèretés dont il est rempli, on trouve au moins, dans les passages sérieux, partout où l'auteur se montre, un grand amour de la philosophie, et surtout des principes de républicanisme assez rares encore à l'époque où j'écrivais.

Cette révolution qui venait, sinon détruire nos espérances, du moins en différer l'accomplissement, nous aurions dû ne la pas aimer. Mais elle était belle et juste. Le moyen de ne pas nous passionner pour elle, au détriment même de notre intérêt le plus cher? J'en serai quitte, disais-je à mon amie, pour faire quelque autre ouvrage et travailler un peu plus de temps. Si le retardement apporté à notre bonheur produit le bonheur du genre humain, pourrions-nous ne pas trouver

quelque douceur dans nos sacrifices? Et mon amante applaudissait.

Quelle femme ! quelle générosité ! que de grandeur! comme elle était digne de l'immortelle passion qu'elle m'inspirait ! Nous avions été* pour ainsi dire, élevés ensemble. Notre amour était né, avait crû avec nous. Mais comme elle entrait dans sa seizième année, on l'avait obligée d'épouser un homme riche. Celui-ci l'avait emmenée à cent lieues de moi. Elle était revenue six ans après. C'est à cette époque que, nous étant revus, nous sentîmes se développer dans toute sa force cette passion qui ne doit mourir qu'avec nous, hélas ! et qui peut-être prépare à mon amante bien des dangers et des malheurs. Je pourrais dire aujourd'hui son nom sans la compromettre, car elle est mon épouse, et je n'éprouverai pas de persécutions qu'elle ne veuille partager; mais son innocente famille serait exposée aux plus lâches vengeances de nos persécuteurs. 11 faut déguiser son nom.

Je lui donnerai celui de la généreuse fille, de la digne épouse de deux républicains dont j'ai dessiné les grands caractères dans un épisode de mon premier roman. Qui m'eût dit, en 86, lorsque j'écrivais les combats, les périls, toutes les nobles infortunes de Pulawski, que bientôt ma destinée aurait avec la sienne tant de frappants rapports; mais que, pour ma consolation, pour mon bonheur, je trouverais dans mon amie, alors seulement parée de toutes les grâces touchantes, de toutes les timides vertus de son sexe, le fier courage, les fortes résolutions, toutes les mâles vertus que le

nôtre lui-même a si rarement? Qui me l'eût dit qu'elle aurait toute la force, toute la magnanimité que je me plaisais à donner a l'épouse de Lowzinski? Comment l'aurais-je deviné, grands dieux, qu'elle éprouverait presque tous les malheurs que je prétais à Lodoïska ? C'est donc ainsi que je l'appellerai.

J'étais auprès d'elle à vingt lieues de Paris, lorsque la nouvelle de la prise de la Bastille nous arriva. Aussitôt je reçus de ses mains un don à tous égards précieux : la cocarde tricolore. Le trouble inexprimable que je ressentis, les larmes qui vinrent à mes yeux, comme elle attachait ses rubans à mon chapeau, étaient-ils un pressentiment des rudes travaux auxquels je serais un jour entraîné dans ces grandes entreprises qui ne me touchaient alors qu'indirectement ? Quoi qu'il en soit, cette unique cocarde portée par moi dans cette petite ville où l'aristocratie veillait, faillit m'attirer de fâcheuses affaires. Si la grande nouvelle ne s'était le lendemain pleinement confirmée, on me faisait un procès criminel. Tel était ma pénible entrée dans la carrière.

Longtemps je ne fus que spectateur. Je m'étais promis de l'être toujours. Assez d'hommes alors défendaient les chers intérêts du peuple. Celui de mon amour m'occupait presque tout entier.

Mais, après l'affaire d'octobre 1789, Mounier ayant, dans un écrit vraiment incendiaire, pris à tâche d'accuser Paris, alors exempt de blâme, au lieu d'accuser courageusement la faction d'Orléans, seule coupable des forfaits qui avaient souillé la juste insurrection de

ces journées, l'indignation me mit la plume à la main. Je publiai cette brochure intitulée : Paris justifié. Elle me valut mon entrée aux Jacobins où Ton n'élait alors reçu qu'avec les titres d'un vrai civisme et de quelque talent. C'était, je crois, dès le troisième mois de son institution. Presque toujours à la campagne, j'allais rarement aux séances; et je m'y renfermais dans le rôle d'observateur.

Tous mes ouvrages du moins furent désormais dirigés vers le but de la révolution. Ainsi Emilie de Varmont, roman entrepris dans l'intention de prouver l'utilité générale et quelquefois la nécessité du Divorce et du Maria ge des prêtres .

Ainsi deux comédies restées dans le portefeuille. L'une en cinq actes, intitulée : L Anobli conspirateur ou le Bourgeois gentilhomme du dix-huitième siècle. J'y attaquais par le sarcasme de la comédie le ridicule préjugé de la noblesse, vieille ou neuve ; et cela deux ou quatre mois avant le décret qui l'abolit. Celui qui empêcha qu'on ne la reçût au Théâtre de la Nation,

parce qu'elle était incendiaire, disait-il, ce fut N ,

depuis commissaire du comité de salut public auprès de Wimpfen, à l'époque de l'insurrection de Caen;

N qui, après cette révolution du 31 mai, affirmait,

dans les départements insurgés, que lui et la Montagne étaient les vrais républicains ; et que nous, fondateurs de la République, nous étions les royalistes. J'allai porter mon Anobli au Théâtre-Français, rue de Richelieu. L'un de ses entrepreneurs, M. d'Orfeuil, n'entendit la lecture des trois premiers actes qu'avec une mor-

telle impatience. Enfin n'y pouvant plus tenir, il m'interrompit, s'écriant : lime faudrait du canon pour jouer cette pièce. C'est cet homme, aristocrate fieffé avant le 10 août, qui nous accuse maintenant de royalisme et se donne pour républicain. C'est ce monstre d'imposture et de cruauté qui présidait cette horrible commission qui dans Commune-Affranchie, a, sur huit mille victimes, fait égorger six mille républicains. C'est lui qui prétend qu'il n'y a eu que dix-sept cents exécutions.

L'autre comédie était une satire amère et très-gaie des momeries de la cour de Rome. Son titre était : L'Élection et l 'audience du Grand-Lama Sispi. Le manuscrit est resté entre les mains de Talma, du théâtre de la rue de Richelieu.

La seule que je parvins à faire jouer fut une espèce de farce, appelée la Grande revue des armées noire et blanche. Son titre indique assez son objet. C'étaient quelques ridicules jetés sur l'armée de Coblentz. Elle eut vingt-cinq représentations.

J'allais dans toutes les occasions importantes à ma section. Là je parlais quelquefois, car l'aristocratie y venait souvent en force, et du côté des patriotes les sujets manquaient. J'y parlais donc de loin en loin, mais je fuyais les honneurs du bureau qu'il m'eut été facile d'obtenir. L'un des premiers je m'inscrivis sur les registres de la garde nationale ; l'un des premiers je fournis ma contribution patriotique; l'un des premiers je fus juré d'accusation. Ainsi je remplissais tous les obscurs devoirs de la révolution, me dérobant sans

cesse à ses éclatants bénéfices. Jamais on ne me vit chercher les triomphes de la tribune et les douceurs de la popularité. Le moment était venu où, malgré moi pour ainsi dire, j'allais me montrer.

La plupart des défenseurs de la cause populaire lui avaient été successivement arrachés ; les uns, par la mort, les autres par la corruption. La cour en était ve-* nue au point de conspirer ouvertement contre la constitution acceptée. Tous les partis qui travaillaient à la détruire étaient assurés de l'appui du monarque. On encourageait à la fois par des émissions de numéraire, des journaux bien payés, d'officieux vétos, par toutes les plus détestables manœuvres du machiavélisme enfin, les bicaméristes de Lafayette, les prêtres de l'abbé Maury, les nobles de l'armée de Condé. J'étais du petit nombre de ces philosophes hardis qui avaient à la fin de 1791 déploré le sort d'une grande nation obligée de s'arrêter à mi-chemin dans la carrière de la liberté, et de se dire affranchie lorsqu'elle avait encore une cour et un roi. Trop heureux cependant d'avoir vu réformer tant d'antiques abus, j'avais comme plusieurs autres promis de bonne foi fidélité à cette constitution châtrée, espérant que le temps amènerait avec lui, sans secousse, sans déchirement, sans hémorragie, la guérison des dernières plaies. Oui, par le ciel qui lit dans les cœurs, je jure que si la cour n'eût pas mille fois et continuellement tenté de nous ravir une demi-liberté, je n'aurais jamais attendu que du temps notre liberté tout entière. Mais il devenait incontestable que la cour conspirait, que non contente de fomenter toutes les

révoltes intérieures, elle appelait l'étranger. Un roi coupable en violant tous ses serments nous déiiait des nôtres. C'était l'ancien despotisme qu'il nous voulait rendre : eh bien ! nous lui donnerions la République. Et dans les imminents dangers de la patrie, nul ne pouvait plus sans crime se dispenser d'aller grossir le trop faible bataillon, le bataillon sacré qui combattait pour elle.

J'appris à ma Lodofeka les pensées qui me travaillaient. Son amour en frémit; son civisme ne put qu'applaudir. Tu veux que je le permette, me dit-elle. Hélas! à quel temps renvoyons-nous les doux projets de la cabane (1 ) ! A travers quels orages nous allons passer !

1 e faut néanmoins, je l'avoue. Mais puisse un si grand sacrifice t'obtenir la reconnaissance des hommes! Puissent-ils ne nous jamais forcer à nous en repentir!

Dès lors je descendis dans la terrible lice. Indigné des manœuvres de ces nobles qui, pour l'établissement des plus intolérables abus, allaient armer l'Europe contre leur patrie, je fis, à la barre de l'Assemblée législative, le 25 décembre 1792, ma pétition contre h$ princes. Elle eut dans le Sénat et dans tout l'empire un prodigieux succès, dont elle n'était pas, je crois, tout à fait indigne. C'est du moins l'un des meilleurs morceaux qui soient sortis de mes mains. Les journaux l'ont diversement dénaturée. Baudouin en a fait, par ordre de l'Assemblée, une petite édition, dont j'ai revu les épreuves. C'est celle-là qu'on peut consulter.

(1) J'aurai occasion de dire ce que c'était.

Je fis encore deux pétitions, Tune contre celle du département de Paris qui avait prié le roi de mettre son véto sur le décret des prêtres, je crois. L'autre, je ne sais pour quel objet. Toutes deux furent encore imprimées chez Baudouin, par ordre de l'Assemblée.

Puis, en janvier 1792, dans une discussion de première importance, je parus à la tribune de cette société célèbre, où je m'étais tenu jusqu'alors dans la plus complète obscurité. .

Des cavernes du Jura, le 19 avril 1794, 30 germinal, ^ an II de la République française, une et indivisible.

Après mille périls , j'arrive dans ces solitudes. J'y espérais un asile. Y en a-t-il encore pour un républicain sur la terre? D'un moment à l'autre, je puis être obligé de quitter ces lieux pour aller... 0 Dieu, tu me recevras dans ton sein !

Plus que jamais le temps me manque. Il ne s'agit pas d'écrire des mémoires, il faut jeter des notes, sacrifier les faits les moins importants, la plupart des détails. Que la personne à qui j'ai laissé dans la Gironde le premier cahier songe à le joindre à ceux-ci; je crois alors en être resté au moment où j'allais pour la première fois parler aux Jacobins.

C'était sur la grande question de la guerre; A cet égard, j'observais, je crois, que quatre factions divisaient alors l'État. Celle des Feuillants à la tète desquels était Lafayette, nommé général en chef ; il consentait à

laisser pénétrer les Autrichiens sur le territoire français, pensant avec leur secours écraser les Jacobins et obtenir la constitution anglaise. Celle des Cordeliers , travaillant à renverser Louis XVI, pour placer sur son trône Philippe d'Orléans. Les chefs évidents de celle-là étaient Danton et Robespierre ; le chef secret Marat. Observez que Robespierre et Danton avaient le mutuel désir également dissimulé de se supplanter quelque jour; celui-ci comptant bien dominer tout à fait le conseil de régence dont Philippe n'eût jamais été que le maître apparent ; celui-là se flattant de parvenir à la dictature, après avoir triomphé de tous ses rivaux. Le troisième parti, encore peu nombreux, mais considérable par des talents transcendants, entre Lesquels on distinguait Condorcet, Roland, Brissot, était celui des. purs Jacobins qui voulaient la République. 11 est à observer que presque aucun jacobin n'était cordelier, mais que presque tous les cordeliers étaient jacobins , et faisaient à ceux-ci une guerre ouverte dans leur salle même , Robespierre portant presque toujours la parole pour les cordeliers. Les combats des deux partis et leur position au commencement de 92 sont assez bien peints dans une brochure que j 'ai publiée vers la fin de la même année ou le commencement de 93 ; elle est intitulée : • AMaximilien Robespierre et à ses royalistes. Eniin, la quatrième faction était celle de la Cour qui se servait de toutes les autres pour les écraser toutes ; de Lafayette, en le flattant des deux chambres; des Cordeliers, en les poussant sur les Jacobins ; des Jacobins en les excitant à faire une insurrection qu'elle espérait tourner à son

profit. Ainsi, Lafayette ayant ouvert la France aux étrangers, les Jacobins ayant marché sur le château des Tuileries autour duquel on comptait les égorger tous, il n'y avait ni constitution de 89, ni constitution anglaise, ni République ; il y avait établissement de l'ancien régime avec toutes ses oppressions plutôt augmentées qu'adoucies.

Ce fut dans ces circonstances que se mut aux Jacobins la grande question , si on devait déclarer la guerre à l'Autriche. Les Gordeliers ne la voulaient pas, parce qu'elle donnait trop de pouvoir à Lafayette, le plus grand ennemi de d'Orléans; les Jacobins la voulaient, parce que la paix continuée pendant six mois affermissait aux mains de Louis XVI un sceptre despotique, ou bien aux mains de d'Orléans un sceptre usurpé, et que la guerre seule, une prompte guerre, pouvait nous donner la République. A cette occasion donc éclata la'plus forte scission entre la faction Robespierre et le parti Brissot. Moi , qui n'avais pas même encore vu celui-ci, moi qui ne pensais à rien qu'à la République, je parlai dans cette question. Mon premier discours fit beaucoup d effet; mais dans le second, l'un des meilleurs morceaux que j'aie composés, j'accablai Robespierre; il le sentit , ne put répondre un mot ce jour-là , balbutia . cinq ou six réponses les jours suivants, écrivit, écrivit, écrivit , et mit en campagne tous les limiers de la Cordelière pour calomnier dans les cafés, dans les groupes, l'orateur nouveau.

A peine je descendais dans la carière , et déjà mes périls commençaient. Une chose digne de remarque,

c'est que je n'ai jamais pu savoir s'il est vrai que la popularité a quelques douceurs. Dès que j'ai servi le peuple, on m'a calomnié près de lui, et plus je mettais d'ardeur à soutenir ses intérêts, plus il me poursuivait de sa haine. Il est bien vrai qu'après mes deux discours aux Jacobins, imprimés et envoyés partout à leurs frais, j'allai rapidement au secrétariat de la société et à sa vice-présidence. 11 est assez piquant de remarquer à cet égard que les députés seuls pouvaient être présidents , et que celui qui le fut en même temps que j'étais vice-président, c'était Bazire. Ainsi, si les purs jacobins avaient emporté la vice-présidence, la présidence était échue aux Cordeliers. Cependant, au moment où j'écris, Bazire a été guillotiné, et moi je languis dans l'exil. Robespierre s'est fait jour entre deux. Mon élection cependant était l'ouvrage de quelques républicains éclairés; mais la masse, la foule idiote déjà toute robespierrisée, me détestait. Voici le premier moyen dont s'avisa le futur dictateur pour faire disparaître en ses premiers jours un nouvel athlète dont le courage et les moyens l' alarmaient fort.

Avec Dumouriezqui se disait alors républicain comme il se dit aujourd'hui feuillant, comme il se dira demain aristocrate, si cela convient à sa vaste ambition, appuyée au reste sur d'immenses talents, avec Dumouriez étaient au ministère trois vrais républicains, Roland, Servan, Clavière : tous quatre voulaient la guerre. Je ne connaissais encore aucun d'eux, aucun d'eux ne me connaissait que par mes succès dans cette discussion récente où j'avais conquis à leur opinion tous les Ja-

cobins de bonne foi. 11 fallait un ministre de la justice, les quatre ministres jetèrent les yeux sur moi; i{ fut arrêté qu'au prochain conseil on présenterait mon nom au roi qui m'eût infailliblement accepté, parce qu'à cette époque il entrait dans les plans de la cour de composer tout le ministère absolument comme les nouveaux ministres le demandaient. C'était le surlendemain que devait se tenir le conseil ; mais dès la surveille , Robespierre et tous les cordeliers apprirent que j'allais être nommé. Le lendemain voici ce qu'ils firent.

Dès le matin les limiers allèrent crier dans les groupes qu'arrivé de Coblentz depuis trois mois, Je m'étais insinué aux Jacobins pour les diviser. A midi je me promenais sur la terrasse des Feuillants, passant près des groupes très-agités , et ne me doutant pas que c'était moi que leurs cris menaçaient. Chabot, que je ne connaissais que de vue, vint charitablement m'en avertir, et d'un ton très-officieux il ajouta que je ferais bien de ne point aller le soir aux Jacobins où je pourrais courir quelques risques. On va voir que ces messieurs auraient trouvé commode de me calomnier sans que je fusse là pour répondre. Je ne tins comptede l'avis; j'allai le soir aux Jacobins. Une heureuse circonstance me permit de traverser, sans être reconnu les cours où des spadassins, aujourd'hui pour la plupart membres du tribunal révolutionnaire, m'attendaient armés de gros bâtons. J'entrai dans la salle au moment où l'éternel dénonciateur Robespierre dénonçait vaguement des émigrés introduits dans la société, etc., et les tribunes, imbues des propos de la matinée, d'applaudir avec fu-

reur. Robespierre finissait par demander qu'une commission examinât ces nouveaux reçus , et qu'on les chassât de la société. Je demandai la parole pour appuyer la motion ; Robespierre s'y opposa, disant que je voulais troubler la société, et puis il recommença à m'inculper d'émigration indirectement et ayant bien soin de ne me pas nommer. J'insistai pour la parole ; les tribunes ayant reçu le signal se levèrent furieuses. Je voyais de toutes parts des poings et des bâtons. Cinquante jacobins, indignés, vinrent se grouper autour de moi,offrantdem'accompagnerjusqu'àmaporte.Und'eux (il s'appelait Bois) me dit : Moi, je fais mieux , ils ne veulent pas t'entendre ; ils t'entendront. Puis se jetant au milieu de la salle : Oui sans doute , s'écria-t-il, il y a un traître ici! Les cordeliers alléchés se turent aussitôt, et les douces tribunes de les imiter. Mais ce traître, je ne veux pas l'accuser indirectement; je le nomme, c'est Louvet. Aussitôt je me précipitai à la tribune. Robespierre voulut encore m'enlever la parole, il n'était plus temps. Dénoncé nominativement, je devais répondre. La société l'ordonna. Je le fis ; je rendis compte de toute ma vie révolutionnaire depuis 89, citant des faits, les lieux, les personnes. Ma justification eut un tel succès, que les tribunes mêmes finirent par applaudir. Eh bien, le lendemain, Robespierre répandit le bruit que je m'étais fait dénoncer moi-même pour avoir l'occasion de faire mon panégyrique, et cela, parce que je voulais être ministre delà justice!

Je ne craignais pas de Têlre, mais je jure que je ne le désirais pas. Le jour même que le conseil devait se

tenir, je reçus, à dix heures du matin, une lettre complimenteuse du député Hérault-Séchelles, que je ne connaissais point. Cet intrigant m'annonçait ma nomination, à laquelle il avait bien contribué, disait-il. Puis il demandait une des premières places des bureaux pour un de ses anciens secrétaires , peut-être comme lu agent secret de l'Autriche. Un autre vint me dire qu'i quittait Dumouriez, qui lui avait certifié qu'en effet je serais nommé le soir. Mais, dans un diner où se trouvèrent les ministres et quelques députés, tout changea. Un lourd personnage, assez ignorant, et surtout fort timide, Duranton, de Bordeaux, me fut préféré. Ce fut la première faute du parti républicain. Il Ta payée bien cher. Elle a surtout coûté bien du sang et des larmes à mon pays. Eh ! par quelle étrange fatalité faut-il que le changement des destinées d'un homme agisse si puissamment sur les destinées d'un empire? Que si j'avais été ministre de la justice, j'aurais assurément signé cette fameuse lettre de Roland à laquelle Duranton, ambitieux et faible, refusa d'accéder. Coupable dans le sens des trois ministres, on me renvoyait avec eux. Partageant leur honorable disgrâce, j'obtenais aussi l'estime publique; avec eux je rentrais le 10 août, j'étais ministre de la justice; le royalisme déguisé ne commettait pas sur le berceau de la république les horreurs de septembre; la faction des Cordeliers ne forçait point, par la terreur, l'é'ection de ces députés de Paris, dont quelques-uns ont été si funestes à la France. Le gouvernement anglais n'ayant pas de moyens d'exciter contre nous son peuple, cherchait

vainement un prétexte de guerre ; Robespierre, s'il ne changeait pas, succombait; avec lui tombaient ou n'osaient se montrer Pache et son insolente commune ; Chaumette, Hébert, le grand exterminateur, et cette foule de vils coquins payée par les puissances. La République était fondée !

Cependant Lanthenas m'entratna chez le ministre de l'intérieur qui avait un vif désir de me connaître. Oh ! Roland, Roland, que de vertus ils ont assassinées dans ta personne ! que de vertus, de charmes et de talents dans la personne de ta femme, plus grand homme que toi! Tous deux me pressèrent d'écrire pour une cause qui avait besoin de l'intime réunion de tous les hommes propres à la faire valoir. La guerre était déclarée. La cour, visiblement d'accord avec l'Autriche, trahissait nos armées ; il fallait éclairer le peuple sur tant de complots ; j'écrivis la Sentinelle. Le ministre de l'intérieur en faisait les frais. Ma très-modique fortune n'aurait pu suffire à l'impression d'un journal-affiche, dont plusieurs numéros furent tirés à plus de vingt mille. Ceux qui ont étudié Paris et les départements savent combien la Sentinelle a servi la France à l'époque où l'étranger, enhardi par ses alliances intérieures, menaçait de tout envahir.

A quelque temps de là, Dumouriez, voulant régner au conseil, culbuta les ministres Servan, Clavière et Roland. Le jour même on vint me confier qu'il pensait à me donner l'ambassade de Constantinople. 11 y eut même quelques journaux qui l'annoncèrent, ce qui n'empêcha pas que je n'insérasse dans le numéro sui-

vant de la Sentinelle, un paragraphe fort vif contre la conduite du ministre favori ; aussi n'ai-je plus entendu parler de mon ambassade.

Ce fut à peu près à la même époque que Brissot et Guadet voulurent me faire envoyer commissaire à Saint- Domingue. Guadet surtout insista longtemps avec la plus grande chaleur. Deux passions également fortes me retinrent ; l'amour de Lodoïska, qui, n'étant pas ma femme alors, n'aurait pu me suivre, et l'amour de ma patrie en péril. Sur mes refus réitérés, on donna cet emploi à Santhonax. Si je l'eusse accepté, Santhonax serait actuellement proscrit à ma place, et moi je ferais, à la sienne, la guerre aux Anglais dans Saint-Domingue.

Vint enfin l'insurrection du 10 août. Ce que j'ai fait dans cette journée, je l'ai dit ailleurs; mais ce que je n'ai pas dit, c'est que j'ai contribué à sauver des soldats suisses que les satellites de d'Orléans, qui avaient fui à la première décharge, vinrent pour massacrer quand le combat fut fini. Je fis filer plusieurs de ces malheureux dans les corridors de l'assemblée, d'où ils passèrent au comité diplomatique, dans les armoires duquel Brissot et Gensonné en cachèrent plusieurs. Un autre fait non moins piquant dans un autre genre, c'est que Danton, qui s'était caché pendant le combat, parut après la victôîre, armé d'un grand sabre et marchant à la tête du bataillon des Marseillais, comme s'il eût été le héros de ce jour. Quant à Robespierre, plus lâche encore et non moins hypocrite, il n'osa se montrer que plus de vingt-quatre heures après l'affaire , ce qni ne l'empêcha pas de s'en attribuer tout le succès

au conseil de la commune, où il alla commander en despote le surlendemain 12.

Et le 2 septembre suivant, ils nous menaçaient tous. L'affreux Robespierre proscrivait à la tribune; le grand exterminateur rendaitdes arrêts de mort. Le supplice

de Brissot, de Vergniaud, de Guadet,de Condorcet, de Roland, celui de la citoyenne Roland, celui de ma Lodoïska, le mien, étaient décidés. Vils imposteurs, infâmes royalistes, étions-nous déjà des fédéralistes alors? Non, mais pour le service des puissances"vous inventiez d'autres calomnies!

Etions-nous des fédéralistes dès les premiers jours de la Convention? et cependant vous nous proscriviez déjà ; vous proscriviez les deux tiers de l'assemblée ; vous placardiez qu'il fallait une nouvelle insurrection; quà voir la trempe de la plupart des députés à la Convention, vous désespériez du salut public. 0 peuple babillard, disiez -vous, si tu savais agir (1) !

Etions-nous des fédéralistes en février 1793? Dans le nombre des calomnies dont vous nous poursuiviez sans relâche, vous n'aviez pas encore imaginé cellelà ; et cependant vous nous proscriviez.

Vous nous proscriviez le 1 0 mars, et loin de songer à nous accuser de fédéralisme, vous donniez, comme . je le démontrerai tout à l'heure, l'exemple de l'établir.

Quelques jours après, vous veniez à la barre de l'Assemblée nous proscrire par la bouche de Pache. Vous demandiez vingt-deux tètes, en attendant mieux;

(1) Voyez les placards de Marat.

et vous nous accusiez de tout, excepté de fédéralisme.

Le 31 mai, vous veniez le sabre à la main nous saisir, et ce n'était pas encore de fédéralisme que vous nous accusiez.

Et même plusieurs semaines après, lorsque vous aviez chargé l'ingénieux Saint-Just d'imaginer nos crimes, ô absurdité ! c'était le fédéralisme et le royalisme ensemble que vous nous reprochiez !

Quelques mois après, le fédéralisme resta seul. Mais dans quelle bouche, grands dieux ! dans celle de Barrère !

Si jamais il exista, le fédéralisme, ce fut par vous seuls, par vous qui nous l'imputez.-

Vous le proclamiez, au 2 septembre, dans votre circulaire où vous déclariez méconnaître l'assemblée représentative, centre unique de ralliement; où vous disiez de votre municipalité de Paris qu'elle venait de se ressaisir de la puissance du peuple ; où vous invitiez les autres sections de l'empire à adopter vos mesures ; où par conséquent vous disiez en d'autres termes à chaque département: Toute l'autorité, tous les trésors, tous les moyens de gouvernement sont à moi. Pour vous plus de liberté, point de République; à moins que de votre côté vous ne vous hâtiez de ressaisir aussi la portion de pouvoir qui vous revient ; auquel i cas, si vous pouvez éviter l'anarchie, vous avez le fédéralisme.

Vous le proclamiez de nouveau dans le manifeste de votre révolte avortée du 10 mars, où vos insurgents demandaient, comme mesure suprême el seule efficace,

que le département de Paris, partie intégrante ud souverain, exerce en ce moment la souveraineté qui lui appartient. De sorte que, pour établir le fédéralisme, chaque département n'avait qu'à vouloir aussi, d'après vos agressions et votre exemple, EXERCER sa portion de souveraineté, sauf au moins à reconnaître sur certains points un lien communique vous, dans votre tyrannie, vous n'admettiez pas.

11 exista le fédéralisme, lorsque, dans chaque département, un montagnard investi d'un pouvoir sans bornes, alla dicter des lois arbitraires auxquelles le département voisin n'était pas soumis. Il exista lorsque une douzaine de dictateurs, démembrant l'empire commun, s'alla créer une douzaine d'empires. 11 exista lorsqu'au nord Lebon, dans le midi Maignet, à l'ouest Carrier, Collot d'Herbois dans Lyon, régnèrent despotiquement, chacun selon ses caprices, au gré de ses fassions , de diverses manières. Eh! quelles manières, grands dieux 1 Les barbares, ils ne s'accordaient que sur un point: verser le sang par flots, et par flots encore !

Certes, il exista le fédéralisme, il exista pour le crime; mais il n'exista que par vous, tyrans, et pour vous.

Cependant, s'écrient quelques hommes étrangement abusés, les départements se sont fédéralisès pour marcher contre la Convention. Contre la Convention, jamais. Pour elle, toujours. Mais d'ailleurs fédéralisès ? Que voulez-vous dire? Elles étaient donc fédéralistes , au 24 juillet, les sections de Paris qui chacune en par-

ticulier trop faible, se fédérèrent pour renverser la Bastille ? Ils étaient donc fédéralistes, le 1 0 août, ce bataillon du Finistère, ce bataillon de Marseille et ces nombreux bataillons de Paris qui se fédérèrent contre le château? et ces douze cent mille soldats qui de toutes les parties de la Républque courent aux frontières, et se fédèrent contre l'étranger qu'ils écrasent, ce sont donc des fédéralistes? Enfin se fédérer, c'est donc se fédéraliser ? Quel misérable abus de mots ! quelle pitié!

Mais quand on pense que cet abus de mots a pu conduire sur l'échafaud plus de cent mille républicains, et les républicains les plus courageux, les plus éclairés, les plus probes ! Quelle horreur !

Je ne répéterai point ici ce que j'ai imprimé ailleurs 6urles travaux du corps électoral de Paris. Au moins les élections des départements pouvaient remédier à ce mal. Péthion, Sieyès, Thomas Payne, Condorcet, Guadet, etc., rejetés par la faction de Paris, furent élus par le peuple des départements ; celui du Loiret, où je n'avais pas un ami particulier, pas une correspondance, où je n'avais jamais paru, me nomma l'un de ses députés. Voilà pourtant ce qu'ils ont appelé intriguer, eux qui dans la capitale avaient forcé leur élection par les poignards !

Ce fut au 10 août 1792 que je me chargeai de la rédaction du Journal des Débats. Ils ont osé dire dans le mensonge-Amar, appelé acte d'accusation des députés fédéralistes, qu'on me payait 12,000 livres par an pour mentir à l'Europe dans ce journal. Voici le

fait: après le 10 août, Baudouin, propriétaire de ce journal, qui le sentait perdu si quelque patriote connu et de quelque talent ne le soutenait pas, vint me conjurer de le prendre. Je refusai ; alors il alla solliciter et m'apporta des billets de Guadet, de Brissot, de Condorcetquime priaient de m'en charger. Je me rendis. Baudouin m'offrait tout ce que je voulais. Le dernier rédacteur qui était peu connu touchait 6,000 livres; je demandai 10,000 livres, et certes Baudouin fit un excellent marché, car bientôt ses abonnés triplèrent. J'employai deux collaborateurs, encore ma chère Lodoïska était-elle obligée d'y travailler beaucoup. Hélas ! et c'est la source du plus grand malheur qui peutêtre m'accable aujourd'hui , peut-être, tandis que languissant dans un dangereux exil, j'attends cette épouse si chère, peut-être est-elle arrêtée ! C'est à cette époque que mes ennemis l'ont connue ; c'est alors qu'ils ont pu apprécier ses talents littéraires, son âme forte et la tendresse qu'elle me portait. C'est alors qu'Amar, sous prétexte de la reconduire, vint chez moi plusieurs fois malgré elle. 11 voulait, disait-il, lui faire sa cour et m'éclairer sur les pièges que me tendaient Roland, Brissot et tous mes prétendus amis; c'est-à-dire, qu'envoyé par la faction, il osait se flatter de séduire mon amie et de me corrompre. Au reste, il nous vit dans notre intérieur et en désespéra bientôt. Un jour sortant de l'Assemblée, où il venait de faire une motion sanguinaire, il s'approcha de ma femme et lui voulut dire quelques douceurs. Celle-ci l'interrompant- lui dit froidement : Monsieur, je viens d'entendre ce que vous

avez dit à la tribune, et je vous méprise. Il ne revint plus chez bous, il devint notre ennemi le plus cruel. C'est lui qui n'a pas rougi d'attacher son nom à cette pièce infâme, à cet acte d'accusation qui a conduit les plus vertueux républicains à l'échafaud ; c'est lui qui dit que je mentais à V Europe ; oui, je mentais, car je dissimulais une partie de ta laideur et de la laideur des tiens! Enfin, c'est lui qui, membre de ce comité de sûreté générale, maintenant investi de tout pouvoir nécessaire pour produire un mal sans bornes, c'est lui qui, ministre des proscriptions d'un nouveau Sylla tout puissant pour le crime, tient peut-être ma femme dans le cimetière de ses prisons. 0 Lodoïska, ma chère Lodoïska ! si tu péris, j'aurai causé ta mort, mais je ne te survivrai pas longtemps !

Le 21 septembre, la Convention commença, et dès le second jour Robespierre et Marat allèrent aux Jacobins prêcher l'insurrection contre la Convention ; le premier osa, quelques semaines après, se plaindre à la Convention de ce qu'il appelait les calomnies répandues contre lui et défier un accusateur: à l'instant même je demandai la parole. L'accusation que j'intentai contre lui produisit le plus grand effet; cinquante députés attestèrent les attentats que je rappelais, et dont le moindre devait conduire cet homme à l'échafaud. Le lâche crut sa dernière heure arrivée, il vint à la tribune me demander grâce. Si Péthion, qu'ils n'avaient pas alors assez calomnié pour lui ôter son immense influence, si Péthion que j'interpellai plusieurs fois, eût voulu, dire publiquement le quart de ce qu'il

savait, Robespierre et son complice étaient décrétés sur Theure. Alors, détestés dans la République entière, n'ayant dans Paris qu'un parti très-inférieur à celui de la Convention, ils recevaient le châtiment deleurs crimes. L'infâme d'Orléans et une vingtaine de brigands subalternes rentraient dans leur nullité; un Barrère, un Lacroix, un ramas de vils intrigants toujours prêts à traîner le char du parti dominant, restaient Rolandistes , la République était sauvée !

Péthion, Guadet, Vergniaud firent donc cette faute de ne pas répondre aux fréquentes interpellations par lesquelles je les appelais en témoignage, et un autre poussa la faiblesse jusqu'à me blâmer dans son journal d'avoir intenté cette accusation.

Cependant Robespierre avait été tellement atterré, qu'il avait demandé huit jours pour répondre. Ce terme expiré, il meubla de tous les jacobins et jacobines qu'on put rencontrer les tribunes, qui se trouvèrent pleines dès neuf heures du matin. Le dictateur parla deux heures, mais ne répondit point ; je comptais l'écraser dans ma réplique. Les Girondistes se levèrent avec la Montagne pour m'empècher de parler. Je ne vis plus pour moi que le fier Barbaroux, le brave Buzot, !e vertueux Lanjuinais et notre vigoureux côté droit. Brissot, Vergniaud, Condorcet, Gensonné pensèrent qu'un ordre du jour, s'il sauvait Robespierre, le déshonorait assez complètement pour lui ôter à jamais toute influence ; comme si devant cette faction sanguinaire il s'agissait d'honneur, comme si l'impunité physique ne devait pas l'enhardir à tous les forfaits ! Cette

énorme faute du parti républicain me navra le cœur; dès lors je vis que les hommes à poignard l'emporteraient tôt ou tard sur les hommes à principes; dès lors j'annonçai à ma chère Lodoïska qu'il fallait de loin nous tenir prêts à l'échafaud ou à l'exil.

Salle, Barbaroux, Buzot et moi nous ne cessions de dénoncer la faction d'Orléans. Brissot, Guadet, Péthion et Vergniaud ne nous secondaient jamais que très-faiblement. Hébert et Marat calomniaient sans cesse dans leurs journaux très-popularisés. Pache, après avoir trompé Roland par son hypocrisie de républicanisme et de vertu, trompait la nation et la trahissait en désorganisant tout au ministère de la guerre, en suscitant mille entraves au génie conquérant de Dumouriez, alors très-sincèrement républicain, quoi qu'il en puisse dire aujourd'hui. Les armées se remplissaient des apôtres de l'indiscipline et de toute espèce de brigandage; les états-majors se peuplaient des brigands dévoués à la faction. Les bureaux de la guerre, les Jacobins, les Cordeliers, les sections où trente coquins dominaient par la terreur, retentissaient des cris de la révolte; nos tribunes nous insultaient, nous menaçaient, ne nous laissaient plus la liberté de parler, et cependant nos malheureux amis voyaient à tant de maux un remède unique, le plan de constitution qu'ils achevaient, et quand on leur parlait d'un coup de vigueur contre les conjurés, ils répondaient avec le plus déplorable sang-froid qu'il fallait se garder d'aigrir ces.hommes naturellement violents.

En général, il est temps de faire cette remarque, que

parmi les victimes du 31 mai on comptait beaucoup d'hommes distingués par de rares talents, capables d'épurer la morale, de régénérer les mœurs, d'augmenter la prospérité d'une république en paix, de bien mériter de la patrie par leur conduite privée, par des vertus publiques; mais qu'il n'y en avait pas un d'eux qui fût accoutumé au bruit des factions, propre à ces coups vigoureux par lesquels on peut abattre des conjurés, pas un même quifùt en état de soupçonner desdesseins ennemis, d'embrasser d'un coup d'oeil le vaste plan d'une conjuration, et s'ils l'eussent enfin reconnu, de le vouloir combattre autrement que par des principes de morale et de pompeux discours. J'en excepte Salle, Buzot et Barbaroux, qui dès le principe reconnurent bien la faction d'Orléans, et se joignirent à moi pour la combattre dans ioutes les occasions; mais leur pénétration ne put s'étendre plus loin ; il n'y eut jamais que Salle à qui je pusse persuader que l'Autriche et l'Angleterre avaient leurs principaux agents dans les Jacobins, et je me souviens que Guadet, Péthion et Barbaroux même se récriaient encore dans la Gironde, six mois après le 31 mai, lorsque je disais qu'assurément Marat et sa bande étaient aux puissances. Quelquefois, dans des moments d'indignation, Guadetle disait bien, mais c'était par une espèce de métaphore ; et certes il n'aurait jamais voulu prendre ce qu'il appelait cette hypothèse pour base de sa conduite dans l'assemblée. Trop honnêtes gens, ils ne pouvaient croire a de pareils forfaits; aussi ne cessais-je de leur répéter que tôt ou tard ils en seraient les victimes.

Peu à peu j'ai anticipé sur les événements : revenons à l'ordre du jour sur l'accusation contre Robespierre ; ne pouvant parler, je pris le parti d'écrire et d'imprimerma réponse, ainsi intitulée : A Maximilien Robespierre et à ses royalistes. C'est là que j'ai peint toutes les manœuvres de Robespierre aux Jacobins pendant 1792 ; la faction des Cordeliers; les turpitudes du corps électoral de 1792 ; les desseins de la faction d'Orléans ; les ambitieux projets des différents chefs. Presque tout ce que j'annonçais s'est réalisé par la suite, si ce n'est que, contre mon attente et contre toute probabilité, le très-médiocre Robespierre a triomphé de Danton. Je dis très-médiocre, parce que les pompeux rapports % qu'il publie, depuis que, réunissant comme principal membre du comité de salut public tous les pouvoirs, il dispose aussi des assignats, ne peuvent en imposer à quiconque le connaît aussi bien que moi. Détestable auteur et très-mince écrivain, il n'a aujourd'hui d'autre talent que celui qu'il est en état d'acheter.

Le ministre de l'intérieur Roland, qui sentait l'irréparable faute de cet ordre du jour, voulut, autant que possible, l'amender, en faisant connaître à la nation tous les crimes des dictateurs de septembre. Il fit passer un grand nombre d'exemplaires de ma brochure dans les départements, et je ne doute pas que cette grande publicité n'ait retardé de plusieurs semaines les affreux succès de la faction.

A peu près dans le même temps, Buzot et moi nous lui portâmes un coup non moins sensible. Nous demandâmes et nous obtînmes le décret d'expulsion des Bour-

bons. Une révolte des Jacobins, des Cordeliers et de la Commune nous le fit rapporter; mais du moins nous en tirâmes cet avantage, d'avoir forcé la faction de se produire, de manière qu'il n'y eut plus que les gens tout a fait aveuglés et de mauvaise foi qui pussent la contester, ou la voir ailleurs que sur la fameuse Montagne.

Assurément j'avais bien mérité l'honneur d'être chassé de cette société des Jacobins, où Ton ne comptait peut-être plus trente de ses anciens membres, et qui n'était plus remplie que de Cordeliers. Je fus rayé le même jour que Roland, Lanthenas et Girey-Dupré, collaborateur du journal de Brissot, jeune homme plein ' de républicanisme, de courage et de talent.

Nous voici à l'affaire de Capet, sur laquelle j'ai quelques détails importants à donner. Salle ouvrit et motiva dans l'Assemblée l'opinion de l'appel au peuple. Je la soutins, on peut voir par quels motifs et si les événements ont vérifié mes prédictions. Mon discours, qui ne fut pas prononcé à la tribune parce qu'on ferma la discussion à l'instant où j'allais parler, a du moins été imprimé. Parmi nos orateurs, Ver gniaud répondit à Robespierre et l'écrasa. Digne et malheureux Vergniaud, pourquoi n'as-tu pas plus souvent surmonté ton indolence naturelle? et surtout pourquoi, lorsqu'ils environnaient la Représentation de mille embûches mortelles, pourquoi tes yeux ont-ils refusé de voir? Après le 1 0 mars, ils se fermaient encore ; ils ne se sont ouverts qu'au 31 mai, hélas et trop tard !

Que d'horreurs ! et ce n'était que le prélude des horreurs qu'ils nous préparaient. Nous n'étions pas loin du

10 mars : un ennemi bien redoutable et bien peu attendu allait grossir le nombre déjà trop grand de nos ennemis : Dumouriez allait aussi se joindre à la faction d'Orléans.

Au moment où j'écris, ses mémoires ont paru. 11 prétend avoir toujours été monarchiste; mais je dois à la vérité de déclarer et de prouver qu'il fut, pendant quelque temps, un très-sincère républicain.

Qu'il ait désiré que Louis XVI se maintînt sur le trône alors que, devenu son premier ministre, il régnait plus que lui, je le conçois ; mais qu'après le 1 0 août il fût demeuré le fidèle serviteur d'un prince découronné, je crois assez connaître l'ambitieux général pour affirmer que cela ne se pouvait pas. D'ailleurs ne m'est-il pas Gonnu qu'après cette journée du 10 août, Dumouriez fut le premier dénonciateur de Lafayette qui faisait prêter à ses groupes serment d'obéissance au roi ? Ne sais-je pas bien qu'à cette époque il écrivit lettres sur lettres à la commission des Vingt-un de l'Assemblée législative, et que ce fut ainsi qu'il obtint le commandement général ? N'est-il pas connu de l'Europe que sans lui Brunswick était à Paris avant la fin de l'automne? Il me dira que, pour l'honneur et la sûreté de la France, un très-zélé monarchiste pouvait bien ne pas vouloir que l'étranger vînt dicter des lois jusque dans la capitale, et qu'il devait encore désirer de reprendre sur lui Verdun et Longwy. Je l'accorde; mais la victoire de Jemmapes? mais la conquête de la Belgique? mais l'invasion projetée et presque effectuée de la Hollande? N'étaient-ce pas là des actes plus que constitutionnels?

Après avoir, dans une campagne à jamais fameuse, avec trente-cinq mille soldats nouveaux, arrêté, repoussé, chassé, presque détruit cent mille vieux soldats, les meilleurs de l'Europe et commandés par un des généraux les plus célèbres; après avoir repris deux places fortes; vaincre à Jemmapes, conquérir la Belgique , et bientôt porter à toutes les puissances un coup décisif, en s'emparant des ports et des trésors de la Hollande; puis, avec une armée fière de ses victoires, renforcée de soixante mille Brabaçons et Bataves, revenir sur Cobourg, le battre, forcer l'Autriche à la paix, l'Angleterre au silence, toute l'Europe à l'admiration; devenir ainsi le véritable fondateur de la République française et l'arbitre des destinées du monde, ce rôle était assez grand pour tenter le plus ambitieux des hommes et l'homme du plus grand génie.

Duniouriez y aspira, Dumouriez l'eût rempli. Mais la faction de l'étranger, qui ne craignait rien tant que lui, sentit de bonne heure qu'il fallait lui préparer des revers dont l'effet inévitable serait de le culbuter ou de le forcer à venir vers elle. C'est pour cela que Pache, alors ministre de la guerre, et Hassenfratz, le chef de ses bureaux, s'appliquèrent à laisser les troupes de Dumouriez manquer de tout; c'est pour cela qu'ils jetèrent dans cette armée le plus grand nombre possible de ces petits soldats orléanistes, infatigables apôtres du pillage et de l'indiscipline ; c'est pour cela que le conseil où Roland n'était plus entendu qu'avec humeur, où chacun s'unissait contre sa vertu trop austère ; où Monge et Pache décidaient, et sur lequel Dumouriez, qui a

grand soin de ne pas le dire, sait pourtant très-bien que le parti républicain de la Convention ne pouvait plus rien à cette époque, c'est pour cela, dis-je, que le conseil désola la Belgique de ce Ronsin, de ce Chepy, de cet Estienne, de cette bande de commissaires -du pouvoir exécutif, secrètement et spécialement chargés de faire haïr la France et surtout son gouvernement prèr tendu républicain, et d'employer pour cela toutes les violences, toutes les extorsions, toutes les espèces de despotismes, de brigandages, tous les forfaits que de tels scélérats pouvaient inventer : comme certains commissaires investis, loin de la Convention, de plus de pouvoir qu'ils n'en avaient dans son sein, et de même chargés par la faction de rendre la soi-disant République à jamais détestable dans les départements. C'est pour cela que l'un des commissaires conventionnels, choisis par la Montagne, alors toute-puissante, pour aller dans la Belgique, fut Lacroix, plus capable à lui seul de détrousser les Belges que cette nuée de voleurs déjà dépéchés par le conseil. C'est pour cela que M'arat, principal agent de l'Angleterre, ne cessait de déchirer le général dans ses feuilles journellement colportées jusque sous les tentes de Dumouriez, c'est pour cela qu'il ne cessait de travailler à lui enlever la confiance des soldats; c'est parce qu'il savait de quels pièges on l'environnait, que d'invincibles obstacles on préparait sur ses pas, et quelles trahisons on lui réservait, qu'il prédisait avec assurance qu'au printemps le général serait émigré. Et ces moyens leur ont réussi ! et Dumouriez, trahi dans ses brillantes espérances, n'a

pas rougi de pactiser avec ceux qui venaient de lui ravir tous ses moyens, toute sa fortune et toute sa gloire, contre ceux auxquels il devait tout, et qui aux jours de leur puissance avaient travaillé de tous leurs moyens à ses succès! Il n'a pas rougi de pactiser avec les Lacroix, les plus vils coquins que la terre ait jamais vomis, contre les Vergniaud, Condorcet, Thomas Payne et d'autres infortunés républicains, auxquels, malgré les calomnies que chacun leur prodigue maintenant, la postérité, l'impartiale postérité rendra justice. Et dans ses mémoires, ce n'est pas au digne chef de l'horrible Montagne que Dumouriez adresse ses plus fréquents reproches, c'est à mes malheureux amis que, tantôt par des omissions volontaires, tantôt par des réticences affectées, tantôt par des calomnies directes, il voudrai* prodiguer l'opprobre des différents décrets qu'ils ont constamment combattus et dont ils ont été les victimes. C'est encore sur la tombe des républicains qu'il vient insulter à leurs vertus qu'il a persécutées, à leurs bienfaits qu'il a trahis! 0 Dumouriez t on peut ainsi faire sa cour aux rois de l'Europe ; mais l'histoire est là qui n'eût parlé que de tes talents, et qui devra raconter, avec ton horrible perfidie, toutes tes bassesses.

Malgré les manœuvres d'Hassenfratz et de Pache, Dumouriez commença sa campagne, et déjà son heureuse audace triompha de tous les obstacles. La faction vit que malgré tout il prendrait la Hollande; et dès lors le général Stingel (je crois) laissa libre passage à Cobourg, qu'il était si facile d'arrêter. Une colonne de trente mille impériaux tomba du ciel apparemment,

sans qu'on l'eût aperçue, et culbuta nos cantonnements. Force fut à Dumouriez de laisser son expédition si heureusement commencée et de revenir dans la Belgique se remettre à la tète d'une armée frappée de découragement. 11 lui rendit quelque force, quelque consistance, quelque discipline, et obtint encore un avantage assez important à Tirlemont.

La journée de Nerwinde vint ensuite. La défaite de l'aile gauche entraîna la perte de la bataille. Ecoutez Miranda (1), il vous dira qu'il fut sacrifié par Dumouriez. Ecoutez Dumouriez, il vous dira que Miranda se fit battre exprès pour lui arracher la victoire. Moi qui sais que la faction détestait également l'un et l'autre, je penche à croire que ce fut elle, et elle seule, qui fit les désastres de ce jour. 11 était décisif; et tout semble annoncer que les premiers qui, dans l'aile gauche de Miranda, crièrent sauve qui peut et la débandèrent, étaient ces désorganisateurs payés, ces cordeliers, dignes émissaires de Marat, dignes agents de Lacroix.

Quoi qu'il en soit, l'expédition de la Hollande était manquée sans retour, une bataille perdue décidait la perte de la Belgique ; il ne restait au général, pour couvrir la frontière, qu'une armée toute découragée, déjà très-réduite, et que les désorganisateurs allaient travailler a.vec plus de succès. Voilà Dumouriez dans la situation où depuis longtemps la faction brûlait de l'amener. A ses yeux la république est désormais perdue ; s'il continue de se battre franchement pour elle,

(1) Je crois Miranda à tous égards irréprochable.

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