‹ Mémoires de M. de CoulangesChapitre 13 sur 46 · CONCLAVE DE · texte numérisé non relu

CONCLAVE DE

On a vu précédemment que les cardinaux

de Bouillon, d'Estrées , de Bonzi et Le Camus étoient arrivés à Rome pour le conclave. Mais il me semble qu'avant de parler de ce qui s y

(1) Le couplet que Coulantes fit à cette occasion «>• ♦l'une t^lle médiocrité, que je crois devoir l'omettre

DE If. I)K COULAS G ES. 327

passa depuis leur entrée, il faut dire un mol de la situation dans laquelle la France sa trouvoit relativement à l'exaltation d'un pape; ei

(pie je ne dois pas oublier la conférence qu< les quatre cardinaux tinrent ensemble à Savone sur les dépêches qu'ils reçurent de Rome étant en mer, un peu avant de débarquer.

Je dirai donc en commençant que la France n'ayant d'autre objet dans ce conclave que de taire un pape qui donnât des bulles aux évêques qui avoient assisté à l'assemblée de i G82 , sans exiger aucun désaveu, rétractation ou blâme des propositions dressées par cette assemblée, et qui paroissoient contraires à 1 autorité du saint-siège, elle ne voulut concourir qu'à l'élection de celui qui s'y engageroit par écrit ou au moins par sa parole positive ; elle consentit, sur ce fondement, à ce qu'on préférât le cardinal qui donneroit ces assurances, n'eût-il pas d'ailleurs tout le mérite et les qualités requises pour cette suprême dignité, et quand même il auroit été jusque-là peu favorable à la France et exclus par elle dans les conclaves précédents.

Le cardinal de Bouillon avant de partir pour Uome ne put s'empêcher de faire put aux ministres de ses sentiments particuliers, pour qu'ils en rendissent compte a sa majesté : il leur dit qu'il ne croyoit pas que l'on pût en

conscience demander de semblables sûretés soit par écrit, comme le cardinal d'Estrées soutenoit que le duc de Chaulnes et lui auroient dû le faire dans le précédent conclave, soit de parole positive comme un préliminaire nécessaire pour avoir l'exclusion ou l'inclusion de la France ; qu'il étoit convaincu par ses lumières particulières, contre lesquelles il ne pouvoit pas aller, que la bonté et la justice même de la fin pour laquelle on demanderoit ces sûretés , ne pouvoit autoriser la demande de ses sortes d'engagements, et que les canons de l'église et les bulles des papes défendoient expressément tous pactes particuliers, quelque bon et juste qu'en pût être l'objet.

Quant aux dépêches que les quatre cardinaux reçurent de Rome, et à l'occasion desquelles ils s'assemblèrent à Savone dans la maison du cardinal de Bouillon, comme le plus ancien cardinal, pour en faire ensemble la lecture, elles étoient du duc de Chaulnes et du cardinal de Janson qui, chacun de leur côté , les informoient de la disposition et de la situation dans laquelle ils trouveroient le conclave à leur arrivée; qu'on les y attendoit avec beaucoup d'impatience, -quoique rien ne pressât leur marche , parceque dès l'entrée du conclave les chefs de faction avoient pris la résolution , et donné leur parole, de ne procéder à

aucune élection qu'ils n'y fussent entrés; que le cardinal <|ui ;i\ < >ii !;i neilleure pari au souverain pontificat, suivant les dispositions qui se manifestaient, était le cardinal Barbarigo , si l'on pouvoit Faire lever l'exclusion qu'il avoit de la part de la maison d Autriche et sur-tout tle la part de l'empereur; que pourla faire lever;» Vienne, le cardinal Ghigi, dont ce cardinal était créature, avoit écrit Portement à sa majesté impériale à la sollicitation de la plupart des cardinaux et sur-tout dc^ Zélans qui portaient en première ligne ce saint cardinal, et qui ne vouluient pas entendre parler de la pratique d'aucun autre. Pareille chose sétoit passée à l'égard du roi, de concert avec le cardinal et le duc d'Estrées, par les cardinaux Barberini, Ghigi et Rospigliosi, en faveur du cardinal Odescalchi, qui avoit été pape sous le nom d Innocent XI ; qu'ainsi avant le i\ tour du courrier dépêché à Vienne , on ne feroit rien dans le eoaclai e.

L'entretien que ces cardinaux eurent en- .semble ne roula proprement que sur la personne du cardinal Barbarigo, sujet estimé par le roi, et mis dans les instructions, tant du précédent conclave que du présent, comme étant très agréable à sa majesté pour être porté au souverain pontificat ; c'était avec cette restriction cependant, que. s il devenoit pape, il

n' exigeroit point avant d'accorder les bulles une rétractation et un désaveu des propositions de l'assemblée de 1682, et qu'il ne reprendroit pas l'affaire de la régale dans le même esprit qu'Innocent XI.

Les cardinaux de Bouillon et d'Estrées déclarèrent naturellement qu'ils croyoient que Barbarigo seroit un très bon pape pour la France , et qu'ils en seroient encore plus persuadés si l'exclusion donnée par les Autrichiens étoit levée dans la suite ; que l'on avoit l'expérience récente dans les papes Innocent X , Alexandre VII , et Innocent XI , tous trois exclus et ensuite inclus par la France , que ces sortes d'exclusions laissoient toujours dans l'esprit des souverains pontifes une mauvaise disposition pour la couronne qui les avoit exclus | bien qu'elle fût ensuite revenue à eux pour les faire papes.

Le cardinal de Bonzi, qui naturellement ne s'accommodoit pas d'un dévot de profession , dit que pour lui il ne connoissoit pas le cardinal Barbarigo , mais qu'étant dévot de profession et porté par les Zélans , il ne croyoit pas qu'il convînt à la France, quelque bien que les cardinaux de Bouillon et d'Estrées en pussent dire et penser.

Pour le cardinal Le Camus, quand ce vint à lui , il dit qu'il ne pouvoit rien souhaiter en

I)F M. I>F. COU LAN CES. B3l

son particulier d<- plus avantageux que d'avoir pour pape le cardinal Barbaiigo, évéque de Padoue, qui étoit le meilleur «le ses amis, et

qui ae lai.-oit rien d'un peu considérable dans

son diocèse sans lui demander Bon sentiment et le suivre aveuglément en toutes choses, el cela par le conseil, et sur l'ordre même <i Innocent XI, qui n'avoit jamais considéré ce Cardinal que comme un bon homme, digne d'estime, dont les lumières naturelles et acquises étoient fort courtes; le cardinal Le Camus ajoutoit que, n'ayant rien tant en vue que les intérêts de l'église , du saint- siège en général et ceux de la France en particulier, il se eroyoit obligé de dire qu'il ne croyoit pas, ai cela dépendoit de sa voix seule, la pouvoir donner en sûreté de conscience au cardinal Barbarigo pour le faire pape, attendu qu'il le connoissoit pour un trop petit e.sprit, trop borné, et qui seroit très éloigné <l accorder des bulles, à moins que les é\ èques ne rétractassent et ne condamnassent les propositions faites dans l'assemblée de 1682, contre l'infaillibilité du pape, et tendantes à soumettre sa puissance à celle des autres évèques assemblés dans un concile général.

Ce discours joint à quelques autres propos que le cardinal Le Camus avoit tenus pendant le voyage, depuis que les cardinaux sétoient

33à MÉMOIRES

réunis à Àntibes, ne laissa pas ceux-ci sans quelque soupçon , que sa pénitence et sa dévotion pouvaient bien être sur leur fin, et qu'il n aHoit pas au conclave sans quelque espérance de se le rendre assez favorable pour parvenir lui-même à la papauté ; ils étoient informés d'ailleurs, qu'à un compliment prophétique qui lui avoit été fait à Grenoble que l'on ne désespéroit pas de le voir un jour pape, il avoit répondu qu'il y avoit moins loin du cardinal Le Camus à cette suprême dignité, qu'il n'y avoit d'Etienne Le Camus , évêque de Grenoble, en disgrâce à la cour de France, au cardinalat. Ils jugèrent que dans cette vue il pourroit bien sous prétexte du service de l'église et de la France vouloir empêcher Barbarigo de remplir le siège vacant , pour l'occuper luimême. Ce raisonnement les conduisit à ne pas douter que s'il n'y pouvoit réussir, il travailler oit plutôt à faire élire un vieillard , pour faire un dépôt, que ce cardinal ou tout autre dune compîexion aussi robuste et qui promettroit une aussi longue vie que le cardinal Barbarigo. Dans la vérité, avec la réputation de sainteté qu avoit le cardinal Le Camus en arrivant à Rome , et l'estime et Je penchant que tous les Zélans ou soi-disant tels avoient pour lui en ce temps-là , aussi-bien que les Autri-

chiens, il no lui eût pas été* impossible dan- ce conclave, <>u dans !*• suivant, de parvenir au souverain pontificat , s il ne s'y étoil pas démasqué de telle sorte, qu'il en sortit sans avoir Testime de personne ; sa conduite y fut peu réservée et sincère, et il lut enfin reconnu pour jouer tout le monde par les rapports vrais ou faux cpi il faisoit aux uns et aux autres (i).

Nos quatre cardinaux entrés dans le conclave complétèrent le nombre de soixantetrois , bien que le sacré collège fût composé de soixante-sept membres ; mais il y en avoit quatre absents de Rome, savoir: Porto-Carrero, espagnol, dAlencastro , portugais, Furs-

(i) Jusqu'à présent le cardinal Le Camus n'a pas été présenté sous des couleurs aussi défavorables. Madame de Séviyné l'aiinoit; elle disoit de lui: «C'est l'homme «du monde dont j'ai les plus grandes idées, et que je k serois le |>ln> aise de voir.» [Lettre 1178.) Déjà dans la note de la lettre no\ j'avois avancé que ce cardinal avoit été soupçonné d'avoir ambitionne la thiare. Quelques personnes ont trouvé mon assertion hasardée. Je public aujourd'hui les mémoires qui m'ont servi d'autorité, et je prie de remarquer que notre écrivain n'est que L'écho du cardinal de Bouillon, du duc de Chaumes, de l'abbé de Polignac et de beaucoup d'autres personnes graves qui , après avoir assisté au conclave, en firent < onnoître à Coulanges les particularités les plus remarquables.

temberg, français, et Radziejowski, polonais.

Les soixante-trois qui étoient dans le conclave étoient divisés en six factions , savoir, France, Autriche, comprenant Empire et Espagne, Chigi, Altiéri, Ottobon et les Innocentiens, entre lesquels il y avoit une subdivision de ceux qu'on appeloit Z élans.

Il n'y avoit que trois cardinaux sans faction , Cibo et Barberini, créatures d'Innocent X, et Acciajoli, créature de Clément IX.

La faction de France étoit de six cardinaux, Bouillon, Maldacbini , d'Estrées, Bonzi, Le Camus et Forbin-Janson.

La faction d'Autriche étoit de six aussi, Médicis, protecteur, Goèz et Kollonitsch, allemands, Salazar et d'Aguire, espagnols, et Giudice , napolitain.

La faction de Chigi étoit de cinq, Chigi, Franzone, Barbarigo, Conti, Delfini ; Spinola, évêque de Lucques, étoit le sixième, mais il mourut au commencement du conclave (i).

La faction d' Altiéri étoit de neuf; Altiéri, Carpegna , Orsini , Colonna, Nerli, Casanata, Marescotti , Spada et Norfolk.

La faction d'Ottobon étoit de douze : Ot-

(i) Il mourut le il mare 1691

DE M. DE COULANGES. 33e)

tobon, Panciatici , Cantelnii (i), d'Adda (2) , Ilubini (3) , Costaguti (4) , Bichi (5) , Imperiali (6) , Ilomodei (7), Albani (8) , Francesco Barberini (9) , et Laurenzo-Altiéri.

La faction des Innocentiens , qui n'avoit point de chefs, étoit de vingt-deux: Spinola, Sancta-Cecilia , Pignatelli, Buonvisi , Mellini , Yiseonti, Lauria, de Angelis, Pallavicini , Durazzo , Barbai igo de Sainte-Suzanne, Ciceri , Petrucci, Denhoff, Golloredo, Caraffa, Sac-

(i) Jacques Cantelmi, napolitain, fait cardinal par le pape /Ylexandre VIII, le i3 février 1690. Il étoit archevêque tle Capoue, et Pignatelli lui donna son archevêché de Naples. Il y mourut le 1 1 décembre 1702.

(2) Ferdinand d'Adda, évéque d'Albano. Il mourut à Rome le 27 janvier 1719.

(3) Neveu d'Alexandre VIII , compris dans la menu promotion. Il mourut à Rome le 17 février 1707.

(4) Jean - Raptisle Costaguti, romain. Il mourut à Hi.iiK- le 8 mars 1704.

(5) Charles Richi, de Sienne, mort à Rome le 7 novembre 17 18.

(6) Joseph-René Imperiali, de Gènes, mort en 1 j3" .

(7) Louis Homodei,mort le 18 avril 1706.

(8) Jean-François Albani, secrétaire des brefs , pape et successeur d'Innocent XII le 23 novembre 1700, sous le nom de Clément XI. Il mourut le 19 mars 1721.

(9) Francesco Rarberini, nommé cardinal par Alexandre VIII le i3 novembre 1690, en même temps que le cardinal Altiéri.

chetti , Pamfile , Corsi , Negroni, Astalli et d'Est. Gapizucchi, jacobin, qui faisoit le vingttroisième, mourut au milieu du conclave (i).

Parmi les Innocentiens ceux qu'on appeloit les Zélans étoienl Pallavicini, Barbarigo de Sainte-Suzanne , Ciceri , Petrucci , Denhoff , Colloredo, Corsi et Negroni.

Ces Innocentiens auroient eu plus de force encore , s ils avoient été unis comme les autres factions sous un chef; mais n'en ayant point, quelques uns se détaclioient pour suivre leurs amis particuliers, comme Mellini et Ginetti , qui suivoient Altiéri , Pamfile et Astalli qui suivoient Chigi. Ils ont cependant eu l'honneur du combat, par le choix qui, a été fait de Pignatelli, créature comme eux d'Innocent XI.

Les factions de France, d'Altiéri et d'Ottoboni étoient unies , celle de la maison d'Autriche sétoit jointe à celle de Clngi et des Innocentiens; cependant tous ne marchoient pas également de part ni d'autre , car dans toutes les factions il y avoit des avis différents.

Les Zélans avec une autre partie des Innocentiens et plusieurs cardinaux de toutes les factions étoient d'accord sur ce point, de ne consentir à l'élection d'aucun pape qui ne réuniroit pas ces trois conditions : la piété, une

(i) Il mourut le 22 avril iGqf.

ni M. DE COUL ANGES.

grande horreur pour le népotisme, an âge assez frais pour remplir long-temps le saintsiége et venir ;'i bout de toutes les < oitrepi qu'il feroit pour remédier aux malheurs de la chrétienté. Us .-«(nient en conséquence déterminés pour la personne de Barbarigo . en qui l'on pensoil que rien ne manqùoit d< trois conditions, el < j < i i d'ailleurs «tint né vénitien sembloit ne devoir craindre aucune exclusion des couronnes.

Les amis d'Altiéri vouloient le faire pape, mais (l!ii.;;i, les Zélans et leurs amis n'y voulurent jamais consentir; celui-là malgré tout le bon parti (ju i! en eût pu tirer, ceux-ci par la crainte du népotisme qu'ils auroient regardé comme inévitable (i).

Ceux qui vouloient un dépôt, c'est-à-dire un vieillard décrépit , étaient généralement tous les sujets papables, dont le nombre étoit grand, et qui , pour cette fois , ne voyoient rien à es pérer pour eux.

La pratique de Barbarigo dura depuis le premier jour du conclave jusqu'au dernier,

(i) Le cardinal A 1 1 î ri aroii <t<: cardinal-patron sons Clément X , son oncle adoptif. Son gouvernement absolu lui avoil attiré tontes les naines. On sentoit d'ailleurs que, s'il avoit <:r: pape, le jenne cardinal Laurent \Itiéri,qui u'avoit pas vingt ans, seroil devenu cardinal patron, et auroit gouverné les états do l'église.

et toujours avec la même force. On publia d'abord qu'il auroit l'exclusion de l'empereur (i); un courrier fut dépêché à Vienne pour la prévenir, ou pour la faire lever, si elle avoit été déjà ordonnée. Les réponses furent assez favorables, mais la faction de France ne voulut d'abord rien répondre à son sujet , sous le prétexte ridicule qu'elle ne vouloit pas qu'il fût dit que les papes se fissent à Vienne ; mais c'étoit dans la vérité pour voir si elle ne pourroit pas obtenir du cardinal Barbarigo , sujet d'ailleurs très agréable à la France , des engagements positifs de donner des bulles à ceux qui avoient assisté à l'assemblée du clergé de 1682, sans exiger d'eux d'autre rétractation ou déclaration, que la lettre que sa majesté avoit trouvé bon qu ils écrivissent à Alexandre VIII. Le cardinal ne voulut jamais entrer dans cet engagement , persuadé qu'en conscience on ne pouvoit pas s'assurer le souverain pontificat par aucune promesse secrète, soit par écrit, soit simplement de vive voix, quand bien même il s'agiroit d'une chose bonne , et qu'on jugeroit devoir faire, lorsqu'on seroit parvenu à la papauté. Ce refus constamment

(1) L'empereur signa l'exclusion de Barbarigo le 12 mars 1691 , jour de saint Grégoire, patron de ce cardia h*\. ( Histoire des conclaves , tom. II , pag. 82. )

donné par ce cardinal, lut la véritable cause de l'exclusion publique <jiii Lui fut donnée pur la France; elle fut à la fin levée par sa majesté, mais Tordre n'arriva (jue peu de jours après l'élection du cardinal Pignatelli.

L'ambassadeur d'Espagne déclara qu'il avoit ordre d'exclure Barbarigo, ce qui mit la di\ision dans cette faction; Kollonitsch, d'Aguire et Salazar persistant à le vouloir, et ce dernier cardinal soutenant que le roi d'Espagne n'étoit pas capable d'exclure un saint homme, pendant que Médias et Giudice tenoientle parti de I ambassadeur qui vouloit l'aire tomber le ehoi\ sur l'ignatelli.

Cette dispute dura long-temps, et personne îïosoit se l'aire proposer, lorsqu'Altiéri et Ottebon se réunirent contre Barbarigp, qui, par son âge encore assez Irais, renversoit les espérances du premier, tandis que l'autre auroit redouté par-dessus tout la régularité d im saint homme. Voyant que les forces leur manqueraient dans leurs factions pour l'exclure , ils engagèrent celle de France en vertu de l'union à refuser d'y concourir, et alors on continua à faire des tentatives pour d'autres. On proposa d'abord Altiéri que Chigi refusa tout net; mais le cardinal de Bouillon, en exécution des ordres qui lui furent donnés par l'ambassadeur, à la prière des autres cardinaux

de la faction de France, alla trouver le cardinal Chigi pour l'assurer de la part du roi que s'il vouloit concourir à l'élection du cardinal Altiéri , que sa majesté regardoit comme un sujet très digne de la papauté, il ne devoit pas en être empêché par la crainte des brouilleries qui les avoient divisés. Il ajoutoit que le cardinal Altiéri ne desiroit rien tant qu'une parfaite réunion avec lui dont il étoit créature (i), qu'il offroit même de la cimenter par le mariage du prince dom Emilio Altiéri son neveu (2) avec la fille du prince dom Agostino Chigi. Ce mariage s'est fait depuis la mort du cardinal Chigi ; mais celui-ci , loin de se rendre à ces offres, répondit toujours positivement que, s'il croyoit d'ailleurs le cardinal Altiéri digne de la papauté, il ne seroit pas détourné de lui donner sa voix et de lui procurer celle de ses amis par le motif de son intérêt particulier et de celui de sa famille ; ce qui en bon français marquoit nettement qu'il ne vouloit en aucune façon concourir à son élection. Par cette réponse faite au cardinal de Bouillon, les espérances d' Altiéri furent

(1) Altiéri avoit été fait cardinal parle pape Alexandre VII, oncle de Chigi.

(2) Emile Altiéri , prince de Monterano , épousa au mois d'avril 1697 Onstam-o Chigi. Le cardinal Chigi mourui ,,r> i6o3.

I>[; M. M: COtJLANGES. 3/ii

entièrement renversées, de sorte que la France

et ses amis ae songèrent plus à lui pour l<' faire pape dans ce conclave (i).

Delfini vint ensuite qui, croyant avoir sa partie bien liée par le consentement des chefs de faction et des couronnes, lut bien sur] de voir un beau matin au scrutin trente-trois •. i\ contre lui. Cette conspiration le désabusa (2).

On traita quelquefois en secret pour d'autres sujets ; mais leurs amis, prévoyant l'impossibilité du succès, empêchèrent Téclat de (notes ces sortes de pratiques couvertes. 'Tels lurent Marescotti, Casanata et Huonvisi (3),

(l) Le cardinal Negroni contribua singtHièl ornent à empêcher ce cardinal de parvenir «1 la papauté, «en « [.lisant jour et nuit le tour dn conclave avec des procès- « verbaux faits en divers temps contre le gouvernement m <l Altieri , lesquels il avoil gardés pour B'en i\ir en «cette occasion.» ( Histoire des conclaves , tome II, pag, B6.)

(?.) Delfini depuis long-temps se frayoii le chemin au souverain pontificat, il s'ètoit , comme on l'a vu dans la relation du conclave de 1689 (plus haut, pag, ia6), COncilié l'esprit t\c< Français, ce qui le mil >m- le point d'être secrétaire d'état sous Alexandre VIII. Il s'en fallut de très peu qu'il ne fût élu pape en 1691 ; la considération de ses neveux l'empêcha Beulede parvenir à cette souveraine dignité. (Voyez Y Histoire des conclaves, tom. II, pag. 88.)

(3) Si l'on doit jmjcr du caractère du cardinal Ru on»

contre Jesqueîs on appréhendoit la France; Cibo, Carpegna et Panciatici, auxquels on savoit que l'Espagne étoit contraire : Lauria et Visconti qui navoient pas de crédit dans le sacré collège ; Conti, dont on craignent le grand nombre de neveux, et qui , par la maladie qu il eut dans le conclave, lit croire qu'il ne vivroit pas long-temps ; et Ginetti, dont presque personne ne vouloit, excepté la France. Le cardi-

visi par la lettre qu'il écrivait de Rome à l'abbë Meslani, le 28 août 1691 , la France n'a ur oit pas dû craindre de le trouver peu complaisant. Après s'être plaint du duc de Cliaulnes , il ajoute : « M. le cardinal de Forbin m'a « reçu et m'a parlé d'une manière bien différente , car « m'ayant fait avertir qu'il avoit à me parler de la part « du roi, je fus incontinent le trouver, et je reçus de lui • « des expressions sur les sentiments de bonté et de géné- « rosité du roi, si grandes , que j'en demeurai confus; car «il m'assura de l'entière protection de sa majesté, et « me demanda en quoi je vouîois être servi. Je lui répon- « dis que je dépendrois entièrement de ses ordres, et qu'il <i suffisoit qu'il me les marquât , ce qu'il me promit de « faire. Et entre autres eboses il prit plaisir d'apprendre « que dans les armes anciennes de ma maison il y avoit «au-dessus un ange, avec une bande à la main, d'où « sortoient ces mots français : Tout le jour je pense de bien «faire ; ce qui marque l'ancienne dépendance de ma fau mille. Il m'assura que je verrois à l'avenir l'affection et « l'estime que sa majesté auroit pour moi , et que je n'eusse « aucune inquiétude sur le sujet de M. le duc de Chaul- « nés , pareequ'il n'auroit plus aucune part aux affaires <-• dellome. » (Manuscrits de Pomponne. )»

nal de Janson disoit toujours que c étoit le sujet le plus à souhaiter pour la France, et il étoit eu effet marque* parmi ceui que le n>i desiroit. le plus de voir porter au bou\ eraio pontificat , ignorant sans doute à quel point il étoit décrié tant pour ses mœursque pour son imbécillité (i).

Quant au cardinal Franzone, ii avoit toujours déclaré qu'il renonçoit absolument au pontificat, et que cétoit une infamie de songer à des vieillards comme lui; sans cela il y auroit eu beaucoup de part.

Les divisions continuelles ayant fait durer le conclave quatre mois et demi, et le scandale aussi bien que les desordres dans la ville augmentant tous les jours, tous les cbefs de faction songèrent sérieusement à finir.

Altiéri et Ottoboni qui craignoient toujours qu'à la fin la France ne consentît à l'élection de Barbarigo, qui n'avoit en lui aucun sujet d'exclusion de la part de cette couronne, mais au contraire auroit dû lui être agréable par lee raisons mêmes qui lavoient rendu suspect à la maison d'Autriche, résolurent de faire à force d'engagements ce quils ne croyoient pouvoir obtenir à force de raisons; ils représentèrent aux Français le péril où Ion étoit de se voir obligés bientôt de céder à la constance

(i) Ce cardinal mourut à Rome le 18 septembre 1691.

des partisans de Barbarigo, dont le nombre croissoit à proportion que les intérêts politiques des autres éloignoient la fin -du conclave.

Ainsi les cardinaux français , sans même en prévenir le cardinal de Bouillon, quoiqu'il fût dans le conclave, et sous le prétexte qu'ils n'avoient pas voulu le réveiller parcequ'il étoit malade, demandèrent seulement pour la forme le consentement de l'ambassadeur ; ils feignirent d'avoir appris que le lendemain à leur insu on vouîoit élever le cardinal Barbarigo au .souverain pontificat ; ils coururent toute la nuit et protestèrent nettement qu'en considération de leurs amis Altiéri et Ottobon , ils ne concouraient point à Barbarigo ; ils avoient espéré de faire tomber le choix sur quelque autre ; mais il n'y avoit plus à choisir; la partie étoit tellement liée que l'on ne pouvoit plus sortir de l'un de ces deux sujets, Barbarigo ou Pignatelli ; de sorte que la ruine du premier assuroit la fortune du second.

Sur ces entrefaites, Chigi alla trouver ces deux chefs de faction pour les inviter à terminer les affaires ; ils répondirent qu'il ne tiendroit pas à eux; son but étoit de servir en cette occasion le cardinal Acciajoli son ami , ne comptant pas que le cardinal Pignatelli put jamais avoir le consentement de la France, Mais il sut que son dessein ne pouvoit pas

Dl If. Dr COI I \ SGES. 3I4.5

réussir, cr. que les Vénitiens et tes Allemands s'étoient déclarés «outre Acciajoli(i). De sorte que le seul obstacle qui |><»un oit nuire à Pignatelli fut levé par la complaisance entière que la France paroissoil avoir pour Altiéri et Ottobon; mais le véritable motif fui que Pignatelli voulut bien entier dans les engagements que Ton desiroit pour L'expédition dc> huiles, flans le cas ou il paryiendroit au souverain pontificat, et que Barbarigo s'y refusa toujours. Ainsi tout le monde fut d accord pour l'exaltation de Pignatelli.

(1) Le cardinal Buonvisi s'explique ainsi snr le cardinal Acciaidli dans la lettre <l< >nt an Fragment vient d'être cité.

« Il faut avouer rjtie les cardinaux français ne pouvoient '«pas prendre un autre sujet que Pignatelli, pareeque w les meilleurs et les plus vigoureux avoient été abattus m dès le commencement du conclave, et quoique M. le

'<•' de Ch aulnes ait dit ici qne s'ils eussent voulu on

aurait fait pape le cardinal âccî ijoli , il se trora] e foi l . u pareeque le cardinal Acciajoli avoit des oppositions in- ' surmontables ; et lorsque M le duc de Chaulnes voulut • r exposer, il tomba d'une manière qu'il aura de la peine « à jamais se relever, quoiqu'il soit d'ailleurs un très bon « sujet. Mais les exceptions qu'il souffre du cote de ses « parents sont trop considérables, car ils sont odieux .1 « la cour de Rome, et je ne crois pas que les béat* et les kzélans v eussenl jamais consenti. » (À-la lit dire 1

quin BUT ce cardinal :

Te I "./ naviqrt anle

Ad Gaiirjcm tua gens, tt ; H •<? elleborum.

Les Autrichiens y concoururent parcequ'il étoit sujet d'Espagne, archevêque de tapies, et créature d'Innocent XI, dont il avoit été maître de chambre , et favorisé plus qu'aucun autre.

Cette dernière raison gagna les Innocentiens et quelques uns des zélans ; Altiéri et Ottoboni ne desiroient que lui depuis qu'ils avoient désespéré, l'un d'être pape lui-même, et l'autre d'y porter Panciatici (i), et ils eurent tous deux autant d'ardeur et d'application pour y parvenir, que Giudice, Médicis et les deux ambassadeurs de la maison d'Autriche. Chigi voulut bien y consentir, voyant toutes les espérances perdues pour ses créatures et pour ses amis, et la France parut en public se reposer de tous ses intérêts sur l'amitié du cardinal Altiéri.

Ainsi fut élu Antoine Pignatelli, d'une des plus anciennes maisons du royaume de Naples , qui prit le nom d'Innocent XII (2), après avoir

(1) Ce cardinal avoit refusé d'être mis au nombre des candidats, parcequ'il savoit que la faction d'Autriche Vexcluoit comme trop attaché à la Fiance. (Histoire des < enclaves. )

(2) Il prit ce nom par reconnoissance pour Innocent XI, qui l'avoit promu au cardinalat , et pour marquer aussi la résolution qu'il avoit prise d'imiter ses vertus, et sur-tout de détruire le népotisme } comme le vouloit ce vénérabl* pontife

eu cinquante-trois voix flans le scrutin du matin douzième de juillet 1 69 1 , ce qui f'aisoit le cinquième mois complet, jour pour jour, depuis rentrée des cardinaux au conclave.

C'est un bomme de soixante et seize ans e\ demi , de bonne complexion, grand et robuste, qui a passé toute sa vie dans les emplois de la cour de Rome; génie médiocre, mais homme de bien et bon gentilhomme. 11 entra en prélatine sous Urbain VIII; il fut envoyé par Innocent X, inquisiteur à Malte et nonce à Florence. Alexandre VII l'envoya comme nonce en Pologne (i à Vienne. Clément IX lui donna un évéché; Clément X, après lavoir retiré de la nonciature de Vienne, ainsi qu'il avoit rappelé Bargellini de celle de France, le fit secrétaire de la congrégation des évêques réguliers : il l'en retira ensuite et le fit son maître de chambre. Innocent XI le continua dans cet emploi, le fit cardinal à sa première promotion , ensuite légat de Bologne, et archevêque de Naplei après la mort du cardinal Caraccioli.

11 a de bonnes et de nobles inclinations; il c-t charitable envers les pauvres, sans parents, ferme et désintéressé. On espère que son pontificat sera doux, et glorieux même, s'il a le temps et le courage d'exécuter ses bonnes intentions.

J'ai marqué dans le conclave de 1680, que

le cardinal de Bouillon avoit toujours été très opposé aux pactes particuliers ; il étoit persuadé qu'il n'est pas permis d'en faire pour les meilleures choses, du moment qu'on en fait dépendre l'inclusion ou l'exclusion d'un sujet; comme l'opposition qu'il fit paroître dans ce conclave fut sur le point de le perdre et d'entraîner avec lui la ruine de sa maison, je traiterai ici avec quelque étendue ce point qui n'a pas été un des moins considérables de ce conclave (i).

Je n'ai pas voulu interrompre le fil de mon récit dans les endroits où j'ai parlé du refus fait par le cardinal Barbarigo, de prendre aucun engagement positif relativement aux bulles, et en second lieu du refus que le cardinal Chigi fit au cardinal de Bouillon de jamais concourir à l'élection du cardinal Altiéri, que la France portoit alors pour la première fois.

On a vu plus haut que , par un renversement de Tordre exactement observé par la France dans tous les conclaves précédents, le cardinal de Bouillon, comme plus ancien cardinal fran-

(1) On a vu dans la relation <lu conclave de iG8g, pag. i 25 de ce volume , que le cardinal de I»ouillon s'étoit contenté de sonder les dispositions du cardinal Ottoboni , dans une conversation particulière, et qu'il n'avoit été fait ni proposé par lui aucun pacte. Le cardinal d'Estrées ncparlageoit pas les ruémes sentiment^

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çais, n'avoit pas eu le secret et la conduite intérieure de ce conclave, par rapport à 1» faction de France, comme il l'avoit eue dans celui de i(>M(j. ( Se cardinal étoit plus mal dan 1 l'esprit du roi à la mort d'Alexandre VIII, qu'il 11 v avoit été à la mort <1 Innocent XI, bien <|u à la mort de ce pape il fût publiquement disgracié ; le n>i donna tonte sa confiance an cardinal de Janson, le plus jeune de cardinalat, et par conséquent le moins expérimenté (1); il fut seul honore du secret à l'exclusion des cardinaux d'Estrées , de Bonzi et Le Camus ses anciens; le duc de Chaulnes même, ambassadeur de France pour la quatrième lois, et qui sVtoit trouvé à Home en cette qualité aux conclaves où furent élus Clément IX, Clément X, Alexandre VIII, et Innocent XII, ny eut aucune part.

Le cardinal de Bouillon ne fit jamais de difficulté de déclarer nettement ses sentiments

(1) Le marquis de Lonville , témoin oculaire, ne pr& semé pas le cardinal «le Janson sous les couleurs d'ua politique habile. « 11 avoit adopté une singulière méthode « «.le s insinuer dans cette cour ( lu cour de Rotne ) ; c\ toit » de répéter par-toul , el souvent 1 d pleine table , devant « ses valets , </««• le paÀ eétoit un fripon , que les cardinaux uétoientdes marauds, don? ^.m souverain reroil bien de k secouer le joug, et d'autres propos diplomatiques de « cette nature, a ( Mémoires de Louville y tom, I, p. ■

aux cardinaux d'Estrées , de Bonzi , Le Camus et de Janson ; dans tous les entretiens particuliers et communs qu'il eut avec eux , il leur dit toujours que la France devoit donner la préférence au cardinal Barbarigo, vénitien, évêque de Padoue, sur le cardinal Pignatelli, napolitain, archevêque de Naples; qu'il ne croyoit pas qu'il fût permis d'exiger aucun engagement, et de regarder comme un préliminaire nécessaire, pour concourir à l'exaltation d'un sujet, qu'il fit la promesse positive de donner des bulles aux évêques qui avoient assisté à l'assemblée de 1682 , sans leur demander autre chose que la lettre approuvée par le roi, arrivée à Rome peu avant la mort d'Alexandre VIII; il pensa d'ailleurs qu'il devoit tout craindre des dépêches du cardinal de Janson, qui, dès son entrée à Rome, marqua très peu de reconnoissance pour lui et pour le duc de Chaulnes , quoique tous les deux se fussent si efficacement employés à sa promotion : il n'étoit pas plus en sûreté du côté du cardinal d'Estrées, qui étoit peu son ami, et l'étoit encore moins du duc de Chaulnes. Il prit donc la résolution de faire connoître lui-même à sa majesté ses sentiments et ses dispositions dans une longue lettre qu'il lui écrivit le 19 mai; il ne la communiqua à personne, pas même à l'ambassadeur , quoiqu'il fût avec lui dans la

plus parfaite intelligence, et que leur union fût alors pins intime que jamais, parcequils ne pouvoient se plaindre que l'un à l'autre de ce qu'ils étoieot bien peu considérés par le roi, pour ne pas dire maltraités; ils sentoient vivement aussi l'ingratitude du cardinal de .Janson à leur égard, et la préférence (pic le roi lui donnoit sur eux, en lui accordant à lem préjudice son secret et tonte s;i confiance; ils étoient persuadés que l'un et l'autre étoient naturellement dus à la place qu'ils occupoient, indépendamment de la loneue expérience qu'ils avoient acquise des manèges des conclaves et de la eonnoissiuice qu'ils avoient aussi de la cour de Roinc(i).

Cette lettre, loin de produire sur l'esprit du roi l'effet que le cardinal s'en promettoit, lui attira la courte et rigoureuse réponse de sa majesté, dont j'ai eu depuis connoissance, aussi bien (pie de la lettre du roi au cardinal de Bonzi, datées toutes deux du même jour 6 juin 1691.

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