‹ Mémoires de M. de CoulangesChapitre 12 sur 46 · I G M É M 0 I II E S · texte numérisé non relu

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entiers de conclave, la brigue des dévots et des Autrichiens l'emporta en faveur du cardinal Pignatelli, comme on le verra ci-après dans une relation plus particulière.

Le conclave fini, nous eûmes la joie de revoir nos éminences en liberté, et de retrouver avec eux et dans leurs palais assez bonne compagnie pour réparer le temps perdu, jusqu'à ce qu'il plût à Dieu de nous marquer le jour de notre départ. Les cardinaux d'Estrées et de Janson allèrent habiter leur palais ordinaire; le cardinal de Bonzi s'établit selon sa coutume chez le cardinal Maldachini, et le cardinal Le Camus ne voulut d'autre habitation qu une cellule dans les Chartreux ; il ne parut jamais dans Rome qu'avec le train dont il ne pou voit absolument se passer, et il continua peut-être par reconnoissance (i) l'usage ordinaire de ses légumes, en quelque table qu'il se trouvât.

Le cardinal de Bouillon, intimement hé d'amitié comme il l'étoit avec l'ambassadeur, et ne prévoyant pas qu'il dût faire un long séjour à Rome, ne prit point d'autre palais que celui du duc de Chaulnes ; il y trouva un apparte-

(i) Innocent XI, pape très austère, avoit nommé proprio tnotu ML Le Camus, cardinal. H y a apparence que ses chers légume* avoient été pour lui une recommandation auprès du pape.

i) ; M. DE COUL ANGES,

ment commode, et l'abbé* de Poligna< choisit une chambre dans !< • de la mienne.

Je fus très content <!»■ cet arrangement; mais la faiblesse qui me restoit encore de l'attaque de goutte que je venois d'essuyer, s'opposa à toutes les démarches que j'aurois voulu fain pour assister aux cérémonies de 1 exaltation <i.i pape; je ne pus en voir aucune.

Connue un jour on disoil beaucoup de bien de sa sainteté, et qu'on louoit extrêmement sa piété et sa régularité qui broient, disoit-on . jusqu'à empêcher tous les plaisirs île Home, je fis ces deux sixains que j'envoyai mi Fi pour faire eonnoître à qui nous avions affaii e:

Notre pape est Napolitain ,

Mais c'est un saint, ce qui s'appelle,

Qui veut de l'empire romain

Chasser à jamais la donzelle,

Bannir les jeux, les opéra ,

Le carnaval, et cœteia.

Mais au moins île boire en repos Nous permettra-t-il, le saint-père:

Son nom, ses armes sont des pots(i), Une Caraffeiiî) doit sa mère.

(i) La maison Pignatelli [mite puni armes trois petits pots. Le jour de -on couronnement le nouveau p jeter au peuple des médailles, sur lesquelles !■ - trois pots étoient représentés rempli t.(t renven

avec ces mots: Nihil pro me.

(2) La mère «!<• Pignatelli «i'.it de \\ maison Carafïe.

3l8 MÉMOIRES

Pour moi , je veux avec éclat Célébrer son pontiiicat.

Le nouveau pape ne fut pas plutôt sorti de Tembarras des premières cérémonies, qu'il quitta le palais du Vatican, et qu'après avoir été selon la coutume prendre possession de Saint-Jean de Latran, il vint s'établir à Monte Cavallo. Ce fut là qu'il donna audience à tous les ambassadeurs et qu'il reçut tous les compliments ad mullos annos. L'ambassadeur de France eut la sienne des premiers, mais je n'avois pas encore les jarrets assez souples pour les génuflexions qu'il m'auroit fallu faire, et pour me tenir à genoux. Ainsi je remis à voir le pape, dont le visage m'étoit même absolument inconnu, jusqu'à la seconde audience qu'il pourroit quelque jour donner à l'ambassadeur. Je mettois cependant ma foiblesse en œuvre tout autant que je le pouvois, pour faire ma cour aux cardinaux, et je voyois avec plaisir la recrue d'honnêtes gens qui nous étoient venus avec eux ; mais ce qui me touchoit le plus étoit de me retrouver auprès du cardinal de Bouillon , dans le même palais , et d'y posséder à mon aise l'abbé de Polignac, pour qui j'avois beaucoup d'estime et d'amitié.

Étant assez instruit de tout ce qui s'étoit passé au conclave, je m'avisai d'en mettre une par-

DE M. Ui. (.(Ji LÀ NC ES. 3 i (j

tie des intriguée eo chantons que j'envoyai au duc de Nevex«, eu réponse aux couplets que j'avois reçus de lui. J'adressai ce bel ouvrage à l'abbé d»* Polignac qui avoit <•!«'■ i Dm laviste , afin qu'il me guidai avec [>Iu- de sûreté' (i).

(i) Abbé, d'un rayon de lui' Illuminez mon p mvre i >|>i h ll< I ■> ! -m < ertaintf t— ri ère Je nif trouverai décOttfii

Si l 'on me dit :

Comptez-nous un peu la manière Dont le pane Innocent se Ht.

De combien e'toit l'assemblée De nos sci;;neurs là cardinaux ?

Les Zélans l'ont-ils tant troubli •<• Comme ont publie" l< urs n\au\ ?

Car, en deux mots, Ils ont tant fait pat leurs journées, Que la thiare est sur les pots '.

ils avoient une forte brigue, Va m sont démenés longtemps Pour favoriser Barbarigue , Homme déta< he* d»- paient*

Mais ne pouvant Mettre à lionne 6n Cette intrigue .

Pignatelle étoit de leurs gens.

\u défaut dé l'un \enoit l'.iutu .

Ct l'ambassadeur autriebien Portoil BOUI main CE saint au l'our etciure U Vénitien "

* Armes de Pignj'.

*' Bar!

C'est ainsi que ma muse badinoit, tandis que l'ambassadeur s'acquittoit sérieusement detou-

Nous sommes bien; Mais pouvons-nous appeler nôtre Un Espagnol Innocentien * ?

Dites-nous de quelle quadrille Disposoit le bon Altieri?

N'avoit-il pas dans sa famille De quoi satisfaire Chigi ?

Et notre ami ?

Comme a-t-il pu perdre codille** ?

La poule devoit être à lui.

Trouvez bon que je vous demande , D'Ottobon ou d'Odesc alcbi , Quelle troupe e'toit la plus grande ?

Qui soutenoit Marescotti?

Oui Buonvisi?

Acciaïoli, de quelle bande?

Cibo, Delfin, de quel parti?

Barbarigue , encor de bon âge , Renversoit l'espoir d' Altieri; Ottobon , en cet homme sage , Crut voir des plaisirs l'ennemi :

Donc à l'envi L'un l'exclut par libertinage , L'autre d'ambition farci.

Moi , j'avois donne mon suffrage , Et je postulois pour Conti; Son nom , ses vertus et son âge Méritoient qu'il fût bien loti;

Pignatelli avoit été fait cardinal par niaocrnt XI. * Terme de jeu.

DK M. 1)1 C0ULANG1 S. '■ I I

tes les Fonctions de Bon ministère auprès du nouveau pape, qui par L'exclusion entière de ses neveux et de ses parents (0, et par les bonnes intentions qu'il lit. paroître d'abord, donna une grande idée de son gouvernement. Je crois que l'ambassadeur ne lui lit pas de grandes instances pour la conclusion de l'affaire des bulles, qui étoit devenue celle du cardinal de Janson. Il ne savoit que trop que l'honneur de la conclusion ne lui en étoit pas réservé; et ne se trouvant plus nécessaire à Rome pour le service de sa majesté . il lui écrivit pour La supplier de vouloir bien Lui accorder son retour eu France. La réponse fut favorable; mais quand elle fut ai rivée il y eut quelque difficulté pour obtenir des Espagnols les passeports nécessaires, et sur-tout du gouverneur de Milan. Ces difficultés, jointes aux chaleurs qui duroienl encore, nous obligèrent de rester à Rome jusqu'au mois de

\ .( j .i> i éussi <!.i\ . < lui de V.iHi

(1 i innocent XII prit t<>. as possib

détruire le népotisme. Il <li • eenx e'toient les

l>.ui\ res ; il en fil r.i< ttre cinq mille dans le palais d lean-dc-Lati an, et il

Un matin que l'ambassadeur m'envoya dire lembarras où il se trouvent pour ses passeports, et que cependant Papaehin qui coin» mandoit la flotte d Espagne étant en mer, iln y avoit pas d'apparence de s'y embarquer légèrement: voici comme je lui répondis sur-lefbamp :

Sur mer, fuyons les combats; Je n'aime point le fracas.

Fi! des vaisseaux de la flotte:

Vive ceux de la Paloîte (i\ Lampons, etc.

Evitons ce Papaehin Qui nous prendroit un matin .

Il vaut mieux baiser la mule Du bon homme Pnpa-Jule (2).

Lampons, etc.

Vivons où mourut Bourbon (3).

Il éternisa son nom, Suivant L'histoire profane,

La grotte de la Pâlotte, où l'on trouvoit les meilleurs vins. (Note île Coulanges.)

(2) Autre grotte appelée Papa Jule. (Noie de Coahinges.)

(3) Charles , duc de Bourbon , connétable de France , tué d'un cou]» de mousquet le G mai i52~, comme il juonloi:

• Cassant snr les mnrs de Rome.

Di If. DE COI " I kNGEfl A porte Si|iiiiMi.nic (i).

Lamponi - < ■!«•■

le me trouve bien ici ,

i'\ bois l'Ti bien , I >i< 'i ni- 1 - i . J'aime mieai le monl Testachi

Que lé (|u;uticr S.iiiii-I'.n>i.i< >hè.

Lampons, i '<■■

Le duc de Nevers in'avoit si bien fait con- QOÎtre fous les bons vins, et iy avois pris tant de goût qu'il ne faut pas s'étonner si je fais voir tant de prédilection pour les cabarets ei pour les grottes où ils se débitaient. Ce fat un jour en (l'Ile du mont jftifoccfb qu'ayant appris la nouvelle de la retraite de M. de lieu-

(i) Où BU eâcori iut cabaret de réputation. (Not>: ée Côulanaes. )

(2) Autre grotte célèbre. {Note de Çoulanges.) Cfesl une colline d'environ cent trente pieds de hauteur, large «le cent cinquante pas <!.m-. son plus grand diamètre. Elle est cutit'i ement foi méi «le morceaux d'urnes bris Il paroît (|u< I (m a amoncelé' dam «-et endroit une grande,

quantité d'urnes cinéraires. On y ■ creusé de* voûtes . dont la fraîcheur est favorable à la conservation du vin. Ce monticule a été appelé Mons Testacens, dont on a l'ait Munie Testaccio. Il sort par quelques uni - d ouvertures un veut tres l'oit et très froid, ce qui provient de la communication qui s'établn enta 1 I air extt 1 leur <t l'air intérieur par les intervalles des urnes. (Po) Description </.■ I Italie . pal Pabbé Richard, ton VII. pag. 36g )

bet (i) , conseiller d'état ordinaire, homme d'un mérite distingué, et qui pouvoit prétendre dans le monde aux premiers emplois de sa profession , je fis cet impromptu:

L'on n'entend plus parler en France Que de retraites d'importance, De gens qui du inonde sont las.

Pour moi, s'il faut que je me cache, Je reviens ici sur mes pas Me faire ermite au mont Testache.

L'on peut juger par toutes ces belles productions que je reprenois insensiblement mes forces, qui cependant ne se trouvèrent point encore telles qu'il me les falloit pour suivre l'ambassadeur à la seconde audience qu'il eut du pape. Si bien que je remis à une troisième, espérant au moins que celle-là ou bien celle qu'il obtiendroit pour prendre congé, ne m'éehapperoit pas; mais , sur la fin de notre séjour à Rome, il arriva à sa sainteté un accident que je n'avois garde de prévoir. Étant dans un appartement bas de son palais de Monte ~ Cavallo, elle fut avertie que son train (2) arri-

(1) Voyez sur M. de Fieubet la note de la lettre 365 de madame de Sévigné. Il passa irois ans dans la retraite. ( Voyez les lettres 1 2 10 et 1 2.f>3. )

(2) G'étoit quinze personnes de sa famille. (Histeir . f< s /'opes , Amsterdam , j 734 , tom. V. pa;;. 400. ï

DE If. l>:. COU l I NG ES. ?)9.f>

voit de Naples, et qu'elle poui <>ii le voir pa de ses f en é très.

Comme ces sortes d'appartements d'été, pour être plus frais, sont enfoncés dans terre de manière que pour voir par les fenêtres il faut monter deux ou trois marches, le pape voulant profiter de L'avis qu'on venoil «l<- lui donner, mont;» ces degrés: mais il oublia de Les descendre ; si bien qu'il tomba de la bauteur de ces marches et de toutes les sienne- sur des carreaux de marbre, et si rudement <ju <»n Le crut mort. On courut à lui promptement, mais on Le releva si froissé, et avec de telles douleur- qu'il fallut au plus vite le porter dans son lit où il resta pendant un temps très considérable (i). Cet événement retarda beaucoup l'audience de congé de l'ambassadeur) et comme il étoit impossible d'attendre L'entière guérison de sa sainteté, elle consentit enfin à voir un moment le duc de Cbaulnes , et à recevoir ses adieux dans son lit; mais elle ne voulut point

(i) Le pape éprouva ccl accident le jour même qu'il avait t'ait exécuter à mort un jeune homme de Niu;;t ans pour avoii résisté .i\<t violence au* sbirres. Le peuple ne manqua pas de dire que Dieu punissoil le saint-pèrt. d< sa trop ;;:.! i . Cel exemple étoit cependant

devenu m c< sa lire, car cent quatre-vingt-deux assassinait avoient été commis à Rome pend lot L< dei oit r coni ( Voyez 17/ ' wes, tom. H, pa

3a6 m émoi ii es

étendre ce privilège à tous les Français de la suite ; si bien que l'ambassadeur à la sortie de la chambre nous signifia qu'il n'avoit que des bénédictions à nous donner de la part du pape. Il fallut s'en contenter, et par ce contre-temps je me trouvai dans la nécessité de partir de Rome non seulement sans baiser les pieds du pape, mais même sans le voir, pour emporter au moins avec moi quelque idée de son visage. Il est bien vrai que tout écloppé que j'étois , quand il ne fétoit pas , j'aurois pu faire un effort pour le voir dans quelque église ; il ne tint qu'à moi plusieurs fois; mais, plus paresseux que curieux, je négligeai ces occasions , comptant toujours que je ne manquerois pas d'en trouver d'autres. Mon aventure parut si extraordinaire que , pour répondre à tous ceux qui m'en parleroient en France et ailleurs , je fis une chanson (i).

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