‹ Mémoires de M. de CoulangesChapitre 16 sur 46 · DE M. DE C0U · texte numérisé non relu

DE M. DE C0U

« cardinal Barbarigo, pour le préférerai « les autres sujets papables. Gomme je vois «par cette lettre qu'il se pourroit bien faire «qu'il lui donneroii sou suffrage contré les « sentiments du cardinal de Porbin, < bai ,• d< «mes ordres, je veux que \n,i- luidisiez i « s il lui arrivoit, contre la fidélité qu'il me «doit et le l > î * * 1 1 de notre religion, de donner «son suffrage audit cardinal Barbarigo, ou à «tel autre sujet que celui qui lui sera nommé «par le cardinal de Porbin, sous quelque « prétexte que ce puisse être, il doit s'attendre « à ne mettre jamais le pied dans mon royaume, «et à recevoir, lui et sa famille, les plus « rigoureux effets du mécontentement «pie «j'aurais de .-a conduite. »

A la lecture de cette lettre, et à la signification d'un pareil ordre, le cardinal de Bouillon ne répondit autre chose, sinon «pie ces messieurs pouvoient mander à sa majesté que cet ordre ne lui feroit pas changer de conduite, puisqu'il n'avoit tenu jusqu'alors que celle do son plus fidèle et de son plus zélé sujet, et <pie, lorsque sa majesté seroit mieux informée, sa justice la porteroit sans doute à être fâchée d'avoir écrit une semblable lettre i

(i) Le cardinal de Bouillon ne rentra point et le roi, en le rappelant, n'oublia motifs nu»

Le cardinal de Bouillon aToit jusqu'alors regardé le cardinal Le Camus comme son meil-

Favoient fait éloigner en i685. {Voyez la note de la lettre 88 1 de madame de Sévigné.) Reçu froidement à Versailles, il fut néanmoins chargé de l'ambassade de Rome quelques années après. Comme il étoit l'ami de Fénélon, on lui attribua les longueurs que souffrit la condamnation du livre des Maximes des Saints ; l'affaire de la coadjutorerie de Strasbourg ayant augmenté les mécontentements , il fut remplacé par le prince de Monaco. Peu de temps après il reçut l'ordre de quitter Rome ; mais, placé entre le devoir d'un sujet et l'espérance de devenir le doyen du sacré collège , il retarda son départ , gagna du temps , et le cardinal Cibo , doyen , étant venu à mourir, le cardinal de Bouillon, qui étoit à peu de distance de Rome , fut revêtu de cette dignité , qu'il ne pouvoit obtenir qu'en se trouvant à Rome au moment de la mort du cardinal qui en étoit en possession. Cependant le roi, irrité de sa désobéissance , lui lit demander sa démission de la charge de grand aumônier, et lui ordonna de remettre le cordon de ses ordres , lui défendant d'arborer les armes de France au-dessus de la porte de son palais. Déjà, dans une note de la lettre 129.3 de madame de Sévigné , nous avions parlé de cette seconde disgrâce. Nous n'y reviendrions pas , s'il n'étoit nécessaire de relever une erreur dans laquelle Dangeau nous a entraînés. Elle est relative à la médaille que le cardinal de Bouillon lit frapper à Rome. Le pape étant malade au jubilé de 1700, M. de Bouillon , comme doyen du sacré collège , lit l'ouverture de la porte sainte. Il consacra la mémoire de cet événement par une belle médaille, assez rare, que nous n'avions pu consulter. Elle a été gravée , pour être jointe à ce volume. Le cardinal n'y prend pas la qualité de grand au-

DF. M. DI COULANC r - 3.>5

four ami, parmi les cardinaux français; il croyoit qu'il compatissoit aux dégoûts <juil

manier, innis il v ■ fail mettra cette légende: étperite portât muouiam Emmanuel. Ce dernier mot, qui en hébreu signifie Dieu avec i<<<u s , étoii aussi le premier des prénoms du cardinal, de sorte que l'application de ce texte sembloii être fourrage d'une vanité en délira. Il (-1 vraisemblable que cet excès d'orgueil de la pari d'un prélal <|ui avott cherché à obtenir pour sa maison le litre de Prince-Dauphin (voyez [a lettre 1227 de 3évigné),ne contribua pas peu à irriter le roi, et à le porter aux mesur< - de sévérité qui furent alors adoptées. Le cardinal publia une apologie, qui parut en 1706; elle a été réimprimée dans le recueil C , pag. I. On croit y recon- Doître le style de l'abbé de Choisy. Jusqu'en 17 10 le cardinal de Bouillon, résigné en apparence à sa mauvaise loi lune, resta dans ses abbayes; puis, ayant résolu de quitter l.i France, il écrivit le tx mai 1710 une lettre au roi , qui a été imprimée dans le recueil D, pag. 10p. Il y donnoit sa démission volontaire de la charge de grand aumônier, renvoyoh le eordon et la crois de l'ordre du Saint-Esprit , et il ajoutoit : « En conséquence de ces définissions, je reprends la liberté que ma naissance, ma ■ qualité de prince étranger me donnent. Par ma qualité «de prince souverain , je ne dépends que de Dieu; par u ma dignité de cardinal-évéque , doyen du saci é collège , .. evèque d'Ortie, et premier suflragant de l'église roumaine, je ne dépendrai «pie d'elle , etc. » Il partit immédiatement pour Tourna] , «m ne rentra plu. en France. Dès le 0.8 mai suivant , M. d'Aguesseeu , procureur m rai, rendit plainte au parlement ; le cardinal l'ut décrété de prise de corps , et ses biens mis en séquestra. Ce fut à cette occasion que M d'Agu-- ieau composa un savant

recevoit continuellement deux dans le conclave, et principalement du cardinal de Janson ; il étoit persuadé qu'il étoit dans les mêmes sentiments que lui, au sujet des pactes particuliers, si rigoureusement défendus par les bulles dont on jure l'observation en entrant au conclave. Dans cette pensée, il fut sur le point de communiquer au cardinal Le Camus sa lettre au roi du 19 mai ; mais par bonheur, comme il étoit prêt de lui en faire la confidence , il fut retenu par un soupçon violent , qui lui vint sur-le-champ , de la mauvaise foi de ce cardinal et du mauvais usage qu'il en feroit.

Quoique le cardinal de Bouillon eût donné dans le conclave de si grandes preuves de son éloigneinent pour tous les pactes particuliers, qui précèdent l'élection d'un pape et en sont la condition , la démarche qu'il fit par

mémoire , où il examine si un cardinal français qui commet un crime de lèse-majesté est exempt de la juridiction royale par sa dignité'. [Voyez ses OEuvres , édit. in-4", tom. V, pag. 199 ; cette pièce y est mise par erreur sous la date de 1700.) L'affaire en demeura là; le cardinal mourut à Rome le 2 mars 1 7 1 5 , et des lettres d'abolition furent accordées à sa mémoire le 10 mai suivant. ( Voyez ïaffaire du cardinal de Bouillon , à la suite de Y Histoire de la détention du cardinal de Retz ^ par Le Faige. Vincennes , 1 755 , p. 1 5.| et suivantes.)

DE M. Dl COtJLA NGES.

l'ordre de l'ambassadeur et à la prier»' des cardinaux d'Estrées , de Bonzi el de Janson, auprès du cardinal Chigi, en faveur «lu cardinal Altiéri, ne Laissa pas «le faire croire, pendant quelques jours, qui! ne désapprouvoit pasces sortes d'engagements. Plusieurs Zélans , qui ne le connoissaient pas alors parfaitement, furent de cette opinion ; el ce qui \ donna sur-

tOUtlieu lui l'emportement Ai\ eardinal C I i a i ; ; i

contre le cardinal Altiéri , et l'influence que ce cardinal tiroit de son grand pouvoir, et des immenses richesses que lui et ceux de sa

famille avoient accumulées durant le pontifical d'Alexandre VII.

il est vraisemblable qu'aussitôt que le cardinal Chigi eut donné au cardinal de Bouillon

une assurance positive de ne jamais concourir a l'exaltation du cardinal Altiéri, qu indepeu-

damment de ses intérêts particuliers il disoit très indigna du souverain pontificat, il alla rendre compte aux Zélans de ce qui venoit de se passer, et qu'il le lit avec exagération et fausseté, dans l'intention, sans doute, de se faire un faux honneur de ce qui venoit de lui être proposé au nom du roi , par le cardinal de Bouillon. Le cardinal Chigi l'a nié depuis.

On voit par tout ce que je viens de dire quil ne suffit pas toujours de bien faire , pour

éviter l'improbation des deux partis. Le cardinal de Bouillon, jusqu'à son retour en France, fut extrêmement blâmé de la conduite qu'il avoit tenue dans ce conclave, à l'égard du cardinal Barbarigo; et sous le rapport des promesses positives que la France avoit exigées pour les bulles, sa majesté dit même un jour publiquement, et sans doute par ironie, qu'on ne croiroit jamais que la conscience du cardinal de Bouillon fût plus délicate que celle du cardinal Le Camus ; que l'un se faisoit un scrupule d'exiger une promesse positive pour assurer les bulles, et que l'autre jugeoit que Ja conscience n'y pouvoit être intéressée, parcequil s'agissoit d une si bonne lin. Dans le même temps qu'on avoit de lui ces pensées en France, plusieurs Zélans le regardoient comme un homme capable de faire et de proposer des pactes particuliers , parcequils étoient bien informés de la démarche qu'il avoit faite auprès du cardinal Chigi.

Voilà tout ce que je sais de ce conclave; je vais parler maintenant de notre départ de Borne. Ce jour, tant désiré, approcha enfin, et ce qui m'en plut davantage fut que le cardinal de Bouillon obtint aussi la permission de quitter Rome, au grand contentement du cardinal de Janson, qui trouvant son séjour trop long, aussi bien que celui de l'ambassadeur,

D« M. DE COULANT, F S. 35j

ne les y voyoit plus qu'avec chagrin. Le cardinal de Bouillon et l'ambassadeur résolurent de s'en retourner en France de compagnie; ils

écrivirent conjointement au grand duc de Florence pour lui demander ses galères* et les ayant obtenues, ce fut pour tout de bon que -l'ambassadeur se mit à (aire tous ses adieux. Je me mis aussi à faire les miens, et pour ne point paraître ingrat à regard de tous les agréments et de tous les plaisirs que j'avois eus à Rome, pendant deux ans entiers, et de la bonne chère que j'y avois faite, je chantai, pour la dernière fois, ses vignes, ses promenades^ ses mets particuliers, ses fruits de distinction et ses grottes, dépositaires des vins les plus délicieux (i).

Le cardinal de Bouillon avant expédié ses affaires plus tôt que L'ambassadeur, partit le premier avec l'abbé de Polignae et toute sa maison, pour se rendre, à petites journées, au port de Livourne, lieu marqué pour l'embarquement.

Pour l'ambassadeur, quelque diligence qu'il fît, il ne put pas sitôt partir; le cérémonial lobligeoit à dire et à recevoir beaucoup d'adieux, et il en voulut observer toutes les longues et toutes les brèves, jusqu'à faire publier

(i) Ces couplets sont trop médiocres pour être public*.

3(io MÉMOIRES

et afficher, pour ainsi dire, par les carrefours , le jour précis de son départ, afin de donner le temps à tous les marchands et à tous les ouvriers , qui avoient travaillé pour lui, ou pour ses domestiques, de venir recevoir le paiement de ce qui pouvoit leur être dû ; manière assurément fort différente de celle des ambassadeurs d'Espagne, qui vivent, pour l'ordinaire * dans Rome , aux dépens des marchands et des ouvriers , et qui y vivent de façon , qu'ils tombent, aussi-bien que leurs créanciers, dans d'étranges embarras à la fin de leurs ambassades. Le duc de Medina-Celi, par exemple, que nous trouvâmes, et que nous laissâmes encore ambassadeur, se vovoit réduit à ce malheureux état. Quelles plaintes et quels mauvais contes ne faisoit-on point de lui! mais comme depuis il a été fait vice-roi de Naples , récompense ordinaire de l'ambassade d'Espagne à Rome, il faut croire que cette viceroyauté aura pu contribuer à rétablir ses affaires, qui étoient assurément fort délabrées (i). Le duc de Chaulnes, après avoir satisfait à

(i) Le duc de Medina-Celi fut vice-roi de Naples jusqu'en 1701 , époque à laquelle son mauvais gouvernement et l'empire qu'il avoit laissé prendre sur lui à la Georgina donna lieu à la conspiration des Caraffe. {Voyez plus haut la note de la page 265, et celle de la lettre 1295 de madame de Sévigné.)

DE M. DE GOULAN" 16]

tout, fixa son départ au i a septembre. Les cardinaux dEstrées. de Bonzi, Maldachini e! de Janson, car pour Le Camus il étoit déjà parti de Rome pour France, et avoil même rencontré le cardinal de Bouillon à Radicofeni; les abbés d'Hervault, auditeur de Rote, ei de Noirmoutier, ainsi <| m* tous les I rançais qui r< 5toientà Rome, vinrent dès le matin prendre congé de lui.

Gomme il avoit été arrêté que L'ambassadeur ne partiroit que sur le soir, le cardinal de Janson lui avoit fait promettre de \ enir dîner cbez lui, où tous nos cardinaux, quelques abbés, 1 I d'autres gens de distinction dévoient se trouver, afin de jouir de ses derniers moments, de lui rendre plus d'honneur, et de le conduire ensuite, en grand cortège, hors des portes de la ville.

Mais le duc de Chaulnes, ennemi de toute cérémonie, et qui, naturellement, n'aimoit point les adieux, prit le parti de les< \ it< r. Vers midi, se voyant libre dis cardinaux, et de tous ceux qui avoient pris 1rs devants pour se rendre à dîner chez le cardinal de Janson, qui venoit même de nous emmener avec lui , l'abbé de Guénégaud et moi , il monta dans sa chaise de poste, sous le prétexte de la vouloir essa^ ci.

mais après avoir fait semblant de bien examiner

si rien n'y manquoit, il surprit fort tous les

spectateurs, quand, au lieu d'en descendre, il ordonna à son postillon de marcher, et de sortir de la ville. Il avoit cependant, avant de donner cet ordre, jeté un billet à l'abbé d'IIervault qu'il trouva encore sous sa main, en le priant de le rendre de sa part au cardinal de Janson.

Qui fut bien étonné? Ce fut ce cardinal, en apprenant par ce billet, fort honnête et fort civil , la tromperie que l'ambassadeur lui avoit faite ; il en fut un peu embarrassé d'abord , mais, après en avoir raisonné avec toute sa compagnie, on le fit convenir que le duc de Chaulnes avoit très bien fait d'en user de la sorte;, et que c'étoit un tour de galant homme. Le diner, qui lui étoit préparé, fut incontinent servi ; on y fit son éloge ; on y but à sa santé et à son bon voyage , et l'abbé de Guénégaud et moi, comme gens qui ne dévoient pas tarder à le rejoindre, nous fûmes chargés de lui rendre compte de la surprise que son départ avoit causée, et de tout ce qui s'étoit passé depuis. Nous n'avions pas été moins étonnés que les autres, l'ambassadeur ne nous ayant point fait part de son dessein, mais nous crûmes bien qu'à l'issue du dîner nous aurions de ses nouvelles , et en effet nous sûmes qu'un de ses carrosses étoit prêt pour nous conduire à quelques milles de Rome, où nous le trouverions.

DK M. Dl • K53

A cet ; i \ i > , dous primes < on;;*' des cardinaux, ei de toute la bonne compagnie; mais le cardinal de Jan«on voulut absolument, quelques instances que nous lui pussions faire, nous conduire hors des portes «le Rome. Il

nous lit monter avec lui dans son carrosse, <>u l'abbé uV Noirmoutier, assez affligé de notre départ , voulut être le quatrième, et nous ayant très obligeamment menés jusqu'aux premières

maisons par-delà le Poiite.-Molo (i), où le carrosse qui nous étoit destiné nous attendoit; nous lui limes, avee une grande reconi sance, nos derniers compliments; il nous embrassa avec beaucoup de marques d'amitié, et il nous permit de l'aire des adieux très tendres à l'abbé de Noirmoutier, qui s'en retourna avec lui.

Nous arrivâmes bientôt à / . qui est la

première poste (2); nous y trouvâmes le du<

(1) Ce pont s'appeloit anciennement Pons-Emilius, parcequil avoit été l>;iti par Emilius Scaurus. 0.1 en 1 lut Ponle-Milvio , puis Ponte-Molo. Le pape Nicolas Y \r rebâtit on \ \5\ . Il c-it célèbre dans L'hist >ire par '.i seconde vision «le Constantin, et par la victoire que ce premiei empereur chrétien remporta sur Maxence , l<- 98 n<iol>rf de l'an 3 1 ?. de notre ère.

(2) Ci- lieu •» été immortalisé par l'Arioste. J01 onde ne

s'étoit encore éloigné qm de deux Bailles , qu ud l' s'aperçut qu'il avoit oublié la croix précieuse que sa femme

3x34 .MÉMOIRES

de Chaulnes, et des chaises de poste toutes prêtes pour marcher à sa suite, si Lien que, sans perdre de temps, nous fîmes nos diligences pour passer la campagne de Rome, si redoutable, avant la rinfrescata , et nous gagnâmes heureusement Ronciglione , où nous passâmes le reste de la nuit dans un couvent de bénédictins, faute d'hôtellerie assez bonne pour nous recevoir.

Le lendemain, treizième de septembre, nous dînâmes à Viterbe, petite ville du patrimoine de Saint-Pierre , et nous couchâmes à Montefiascone, ville très petite, mais avec raison recommandable pour son bon muscat. Comme nous y séjournâmes pendant toute la journée du ï 4 , j'eus le temps . et je ne manquai pas de descendre dans une église au-dessous de la ville, pour y voir la tombe et l'épitaphe d'un célèbre prélat allemand, dont j'avois souvent entendu parler.

L'histoire dit qu'en quelque pays qu'il voyageât, il avoit la précaution, en approchant des

renoit Je lui donner; avant de retourner à Rome, où 3 attention sa mauvaise fortune, il dit au roi Astolfe:

Or pianamente Fin a BaccaNO al primo albergo sprona, Clœ denlro a Roma è forza cli io rivada , ! i redo anco di giungerti per strada.

( Oni.ANno-I"! rio«o, c° 28,: st. 10.)

i) i If. D l. coi [. \ NGES.

^ [lies ou \ Mages, de laite prendre les devants à son valet pour aller goûter !<■ vin; et que le signal convenu entre eux étoit le mol i 8T, que le valet écrii oit sur les murailles avec du charbon; ce qui vouloit amant dire que le vin ('-toit bon. Le maître ne manquoit pas de profiter de I avis. Il arriva que le valet trouva le mu de Monteliascone tellement exquis, qu'il m contenta pas seulement d'écrire un EST, il en charbonna trois, si bien que le maître s'arrêta, et se trouvant du goût de son valet, il but à un tel excès qu'il en mourut. J'ignore si l'histoire est apocryphe ou non, mais je sais bien que je vis la tombe où le prélat est représenté couché tout de son long, la tête appuyée sur un oreiller dont les glands ressemblent assez à des bouteilles ; j'y lus son épitaphe, de la composition du valet, ainsi que son contexte l'indique suffisamment:

Est 9 est , est , et propter nitnium \ Joannes Fuqqer^l) Domiuus ii.

Mordais est.

(i) La famille des comtes de Fugg< r est d'il I sont «le riches négociants qui furent anoblis par l'erni MEaximilien, el qui depuis se sont alliés aux premii res maisons <lr l'Allemagne. Eluldrich Fugger est un des hommes les ]>lu<; distingués que a tte m tison ait produits. Protecteur Ai - des savants, il ;i\<>a rassemblé une riche collection d'anciens manuscrits, qu'il légua à l'électeur Palatin. Il mourut eu : 5

Comme pour mieux lire, je fus obligé de me mettre à genoux sur la tombe, on ne manqua pas de dire, à cause du goût qu'on m'a- \ oit vu à Rome pour les bons vins d'Italie, que je m'étois mis dessus avec respect, et que j'avois très dévotement dit un de prqfundis pour le défunt.

Nous employâmes le reste du jour à nous promener dans la ville, dont la situation est assez belle ; l'on découvre au-dessous le lac de Bolsena(i), de figure ovale, qui a, dit-on, quarante milles de circuit (2). Le duc de (maulnes rendit visite au cardinal, qui en est le gouverneur, et ce fut en l'y accompagnant à pied avec fort peu de suite que je m'écriai :

Où sont allés tous ces valets, Ce decan, ce maître de chambre, Tout ce train marchant à grands frais , Depuis janvier jusqu'en décembre?

Car à Montefiascone, avec peu de splendeur, Je vois l'ambassadeur.

(1) Ce lac prend son nom de la ville de Eolscne, qui passe pour avoir été l'ancienne capitale des Volsques.

(?.) «Je ne connois pas d'aussi belle vue, ni d'aussi «étendue, écrivoit le cardinal Maury, évêque de Mon- «tefiascone, le 14 octobre 181 1 , car elle a quatre-vingtdix milles de rayon, et la mer qui la termine d'un côté, « couronne dignement la magnificence du lac qui est au « bas de la vallée. »

I) F, M . I) B C OU h A N G ES. 367

Le i5, nous descendîmes sur les bords du lac, qui esl !<■ chemin pour aller à Àquapen-

denie{i), où nous dînâmes , el nous arrivâmes le soir, de bonne heure, a Radicqfkni, où nous passâmes la nuit, mais où il n y eu! pas moyen de fermer l'œil, à cause d une multitude extraordinaire de toutes sortes de bêtes, qu'on y amenoit de tous côtés, pour une luire < j n i dc- ^ « >it s'y tenir le lendemain. Elles passèrent toute la nuit à crier dans leurs différentes langues, précisément autour de notre hôtellerie qui étoit la meilleure, mais qui par malheur se trouvoit située au-dessous de la trille en pleine campagne sur le bord du grand chemin Ce fut là que je fis ees vers, que je présentai 4 la pointe du jour à l'ambassadeur :

Rien ne me contente, Et tout mYpouvante A Radicofani. Grands dieux !

Je n'ai devant les yeux Qu'une troupe errante, De monstres affreux.

N'est-ce point que Gircé la méchant* Habite en ces lieux ?

Le 16 septembre, nous vînmes dîner à Buoncom'cnto , après nous être arrêtés à une

(1) Cette ville tire son nom d'une cascade qui se précipite du haut du rorher sur lequel elle est siturn.

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petite hôtellerie au milieu de la campagne , au-dessous d'un coteau de vignes, sur le rapport que nous firent les gens à cheval qui couraient pour les relais, que le vin y étoit excellent. Ils nous en firent en effet apporter que nous ne crûmes pas inférieur au nectar: nous descendîmes aussitôt dans le cabaret; les officiers de l'ambassadeur nous mirent un pâté de leur façon sur la table , et nous voilà à nous rafraîchir à qui mieux mieux. Je m'informai de l'hôte où il prenoit ce vin délicieux ; et me montrant ce coteau de vignes, il me répondit : Ecco il mont' Alcino. Il ne m'en fallut pas davantage pour me prosterner et pour recommencer sur de nouveaux frais. J'aurois volontiers opiné à faire là un plus long séjour, si je n'avois pas eu encore la mémoire toute fraîche de l'épitaphe que je venois de lire à Montefiascone.

Il en fallut partir à mon grand regret, et la journée ne se passa pas sans parler plus d'une fois d'une découverte aussi heureuse : nous nous arrêtâmes encore ce jour-là, faisant chemin , à San Quirico qui n'est qu'un gros bourg , pour y voir un palais d'une magnificence extraordinaire , bâti par le cardinal Chigi ; la dépense en surprend d'autant plus qu'il ne l'a fait construire que pour lui servir de gîte en allant à Sienne , d'où sa famille tire son origine , et où

DE M. DE GOULANl

Ton voit sa maison paternelle, dans Laquelle il lait des séjours assez considérables. Comme il -■■ trouva par basard dans ce palais de San Quirieo, le duc de Ghaulnes lui lit une visita que le cardinal lui rendit à Sienne, où nous fûmes coucher ce jour-là même, aussi-bien que lui.

Non- passâmes le 17 tout entier dans < \ ille <jui appartient au grand-duc de Florence, et nous prenions ainsi quelques jours de repos pour donner le moyen à bien des gens de la maison du duc, qui ne venoientpoint en poste, de le rejoindre «le temps en temps. ISous vîmes à Sienne tout ce qui méritoit notre curiosité, pendant que le duc, qui vouloit être incognito pour éviter tout embarras et toute cérémonie, se tenoit volontiers dans la maison où il émit logé, et troavoit à s'occuper avec les papiers qu'il portoit dans sa cassette.

Le 18 septembre, après avoir dîné à Pongi- Iïonzi , nous allâmes coucher au monastère de San Romano, ordre de récolets ou observanlins, sur la description que le cardinal de Bouillon, qui s'y étoit reposé quelques jours, en avoit faite dans nue de ses lettres à l'ambassadeur; en effet, non- trouvâmes que cette maison méritoit toutes sortes de louai - ; ai sa situation principalement, qui est la plus agréable que Ton puisse voir. Une prairie

vant la porte, qui s'étend jusqu'au grand chemin ; une belle église ; un joli cloître, où la vie de saint François est peinte tout autour; un Logement assez grand pour des religieux; aussibien qu'un enclos planté d'arbres qui forment un bois très agréable divisé par plusieurs allées. Mais ce qui nous surprit davantage fut que cette maison, qui nous paroissoit dans une plaine du côté par lequel nous y entrâmes , se trouva de l'autre plantée sur un coteau arrosé par l'Arno, rivière d'une belle largeur, qui coule précisément au-dessous , et présente des deux cotés de son lit, des promenades délicieuses dont je sus très bien profiter.

Nous passâmes trois jours dans ce joli monastère ; j'y avois une cellule qui me plaisoit fort, et cette retraite mauroit assez tenté sans l'austérité de la vie des religieux: leur cuisine nYtoit point de bonne odeur. L'abbé de Janson, qui mourut à Paris peu de temps après son retour, homme de mérite et dune grande vertu, neveu du cardinal, qui, en partant de Rome , avoit pris son chemin par Lorette , nous vint trouver dans cette maison pour passer avec nous en France. Foucher, résident du roi auprès du grand duc de Florence, nous y vint voir aussi ; il suivit le duc de Chaulnes jusqu'à Livourne, et ne nous quitta point qu'il ne l'eût vu s'embarquer.

DE M. DE COULAN.

Nous nous rendîmes a Livourne le 11 sep tembre, par le plus beau chemin qu 00 pui désirer, apr< - avoir dîné d.\n^ la belle et solitaire ville de Pise 1 ), «loin je a'eus pat Le temps <!<• revoir Les singularités, que je navois pat négligées dans mon premier voyage d'Ita L'ambassadeur Logea à Livourne chez Cotolendi, consul de notre nation. Le cardinal dt B raillon, qui arriva presque en même tempe que nous, y logea aussi; il s'étoit long-temps reposé en nous attendant dans une jolie maison de qampagne, dans le voisinage de Lue ques, ou il n'avoir pas tenu à lui que je ne prisse les devants pour l'y aller trouver. Gomme nous séjournâmes trois jours entiers dans Livourne, nous eûmes le temps d'examiner cette jolie ville, et de nous promener sur le port, où Ton ne manque point d amusements: jv admirai plus dune fois Les quatre esclaves de bronze qui son! aux coins du piédestal, oui on voit en pied

(1) «• La villo de Pise , dit l'abbé1 Richard . a an g< n l'air de la magnificence ; mais eHe semble attendri ■ habitant! qui \ iennenl la peupler ; car, à l'exception de

.1 quais sur h >.|iieU il y a quelque mniiM-inrnt, deu

«. trou rues qui aboutissent an pont de marbre, et qo - peuplées de marchands détailleurs , le reste de la vilh est d'une tranquillité morne • [Description du l

tom. III , |»

la statue de Ferdinand (i), grand duc de Toscane , qui est en marbre blanc , mais ne répond point à la beauté des esclaves.

Milord Meifort, envoyé à Rome auprès du pape, par le roi Jacques II d'Angleterre, y resta presque aussi long-temps que nous ; ayant aussi terminé les affaires dont il étoit chargé, il demanda au grand duc une de ses galères

b*«.^ ^«v. ««»*, «v, ov,o b<

pour le porter en France, et après l'avoir obtenue , il se rendit à Livourne avec sa femme et ses enfants. Dès que les trois galères qui nous étoient destinées furent prêtes , nous ne tardâmes point à nous embarquer: ce fut le 26 de septembre vers minuit.

La galère du cardinal de Bouillon, sur laquelle étoit l'abbé de Polignac, et une grande partie de la maison du cardinal, marchoit la première; celle du duc de Chaulnes, où nous étions, les abbés de Janson, de Guénégaud et moi , marchoit après ; venoit ensuite celle de milord Meifort. Il y avoit encore deux barques, sur lesquelles le duc de Chaulnes avoit fait mettre plusieurs chevaux d'Italie , tant de carrosse que de main , et le reste de

(1) Ferdinand de Me'dicis , premier du nom, grand duc de Toscane, mort le 17 fe'vrier 1609. On dit à Livourne que les quatre forçats sont les figures d'un père et de ses trois fils qui avoient conspiré contre la vie du grand duc.

ses gens dont II n'avoit pas trouvé à propos charger sa galère.

Dès que le jour lut venu, nous découvrîmes li côte avec beaucoup de plaisir, el sur le Boir Porto-FinO) où il u<' tint qu'à nous de prendre terre pour coucher, comme lit le cardinal <!*• Bouillon qui ne négligeoh point cette petite douceur; mais, à l'exemple du duc de Chaulnes, nous restâmes sur la galère, pour cette nuit-là . les abbés et moi, dans le ganon (i) qui nous avoir été* destiné, avec bonne intention de nous en dédommager à Ornes, où nous arrivâmes le lendemain sur les sept heures <lu matin.

Le port de Gènes ne me surprit pas moins cette seconde lois qu'il avoit fait la première, et je débarquai avec une sensible joie d'espérer de voir plus à loisir cette belle ville, que je n'avois vue qu'en courant, lorsque nous y étions passés pour aller à Home.

Ratabon(2), résident du roi prés de la république, mais an résident qui par sa magnificence valoit un ambassadeur, nous attendoit au d<]-

(i) Chambre de La galère.

(•>) CVtuit vraisemblablement le fils d'Antoine H il bon, ancien sur-intendant îles bâtiments du roi, qui vendit cette charge à Colbert , en uUV| , et fut aussi cl i— recteur <!<■ l'académie de peinture el de sculpture. II jeta les fondements de la principale façade du I.mi\ m ( / les Mémoires de Charles Perrault ; .' .

barquer , et il offrit tous ses services et sa maison au duc de Chaulnes. Chaise à porteurs, litière et carrosse se trouvèrent à point nommé pour l'y conduire, et il y fut reçu par sa femme avec toute la politesse qu'on pourroit désirer. La maison étoit belle, bien meublée, et le duc de Chaulnes y fut très bien logé. Ratabon m'avoit fait préparer une chambre, mais je la cédai à l'abbé de Janson, sur l'arrivée duquel il n'avoit point compté, et nous profitâmes, l'abbé de Guénégaud et moi, de l'offre que nous fit le cardinal de Bouillon, de nous loger avec lui dans un palais de Carignan , magnifique , grand et spacieux, qui lui avoit été prêté par le marquis Domenico Spinola , auquel il appartenoit.

La bonne chère que le résident fit au duc de Chaulnes, tout le temps qu'il fut à Gènes , répondit fort à la réputation où il étoit de vivre en homme fort au-dessus de son emploi : ses manières et celles de sa femme , nous firent aisément comprendre qu'ils méritoient bien toute l'estime qu'on avoit pour eux.

Pendant que le duc de Chaulnes étoit aussi bien établi, le cardinal de Bouillon, ayant obtenu de son bote qui ne logeoit point ordinairement dans ce palais de Carignan, la liberté d'y vivre comme chez lui , se faisoit servir par ses officiers. Nous avions des appartements où rien ne manquoit pour la propreté et pour

Ja commodité: lits de damas chamarrés d'or; draps et toute sorte de linge avec «lu point; toilettes garnies de tout ce qui peut - imaginer; robes de chambre plus <>u moins légèi choisir, dans de jolies mannes doublées «le taffetasou de satin; girandoles d'argent a\ ec forée bougies tons les soirs; et pour se laver, des bu ires, des bassins et des jattes d'argent qui faisoient bien connoître que nous étions en bonne maison. Je ne finirois jamais si j'«çntreprenois de faire l'inventaire de ma chambre et de tout, ce qui étoit dans ma garde-robe. Les abbés de Polignacet deGuénégaud n'enavoient pas moins, et le cardinal de Bouillon beaucoup davantage, et pins magnifiquement encore comme de raison. Un tel gîte ne me donnoit aucune impatience d'en sortir. Le cardinal et le duc de Chaulnes se voyoient tons les jours; ils mangeoient l'un chez l'autre; ils alloient aux églises et aux palais les pins dignes de curiosité, où nous les suivions; les églises de X Annonciata, entre autres, desservie par les cordeliers, celle de Saint- Cyr (San-Siro) (i) par les théatins, et celle de Saint-Ambroise par les jésuites. On nous fit voir dans la principale

(i) Cette église est l'ancienne cathédrale de Certes elle est très célèbre dana l'histoire de 64oef par les assembli >

<i;>i s'y sont tenue?.

église (1), avec grande cérémonie, les cendres de saint Jean-Baptiste et autres reliques aussi avérées, et dans la sacristie une jatte démeraude d'un prix inestimable (2).

Entre autres beaux palais, nous vîmes Doria et Balbi, que les peintures ne rendent pas moins considérables que le marbre dont ils sont bâtis, aussi-bien que les églises dont je viens de parler. L'on nous fit voir chez le marquis Grillio , qui venoit tout fraîchement d'être fait grand d'Espagne pour de l'argent , un brasier (3) de ce métal du poids de vingt-deux mille écus, mais que nous trouvâmes d'un très mauvais goût.

Nous fumes un soir à Saint-Pierre d'Arène ,

(1) C'est l'église de Saint-Laurent, érige'e en cathédrale en 985.

(2) Cette émeraude faisoit partie du trésor de cette église ; elle avoit été donnée aux Génois par Baudoin , roi de Jérusalem. On prétendoit à Gênes que c'étoit sur ce plat que Notre Seigneur avoit mangé l'agneau pascal , et l'on alloit même jusqu'à dire qu'il avoit fait partie des présents que la reine de Saba offrit à Salomon. ( Voyez la Description de i lia lie de l'abbé Richard, tom. I, p. i34-)

(3) C'étoit alors l'usage d'avoir de grands vases de métal , dans lesquels on mettoit de la braise pour échauffer les appartements; on en voit encore chez quelques marchands. Madame de Sévigné en parle dans la lettre 689 de notre édition , en donnant la description de la noce de mademoiselle de Louvois.

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où nous vîmes toutes les dames dans un< péce «le réduit destiné au jeu »'t ;i la conversation; nous \ vîmes aussi la plupart de leurs ainants; car la galanterie esl tellement établie dan- Gènes, qu un mari passerait pour déaho" noré si sa femme n'av oit point d'amants i . Il v a dans ce Faubourg quantité «le jolies tnaisoi i

situées sur le bord de la mer. On is mena

promènera la vigne Impériale [2), qui est Port agréable, et dans les jardins Doria, qui donnent sur le port, vous découvrez de là toute son étendue avec tous les vaisseaux et bâtiments qui le remplissent. De ce point vous voyez encore mieux que d'aucun autre endroit, toute la ville qui vous paroit < oinnio un amphithéâtre, et à laquelle il est impossible de refuser L'épithéte de Genua lu superba.

(1) Coulanges parle ici de l*usa| e des sigisbt es . sorte de galants nécessaires qui accompagnent par-tout lenr dame, à la promenade comme an sermon el an coi aional, el qui même l'aident quelquefois à faire sa toilette. Cela prouve combien sont patients les maris italiens ; m. us l'on peut s'étonner davantage qu'il se trouve des hommes raisonnables qui consentent à passer leur M<> à prodiguer les petits soins et les assiduités 1 une Femme pour laquelle ils deviennent le plus souvent un objet de fatigue et il ennui.

(•>.) C'est le nom (l'une des ancienne-, t imiHes de (■ Le doge <|ni vint à Versailles en maison. ( Voyez la lettre 860 de madame de Sévigné.)

Enfin nous employâmes fort bien notre temps que Ton auroit fort abrégé s'il avoit plu aux vents ; il arriva même trois jours après que nous fûmes à Gênes, qu'on nous fit embarquer un matin et dîner sur nos galères, dans le dessein de nous faire continuer notre route , mais nos patrons , ne trouvant pas encore les vents assez favorables, nous firent débarquer sur le soir; je retournai très volontiers dans mon palais avec le cardinal de Bouillon, qui aimoit à descendre à terre , et nous nous séparâmes de l'ambassadeur, qui, n'ayant pas le pied aussi léger, voulut coucher sur sa galère, ne trouvant pas que ce fût la peine de retourner dans la ville ; mais le lendemain , le temps étant aussi peu propre à la navigation , il voulut bien débarquer sur le soir, et nous fûmes tout étonnés de le voir entrer chez Ratabon, comme on étoit prêt de se mettre à table pour souper. Ce fut dans ce repas, où la joie se trouva de la partie, que je fis ces couplets :

Puisqu'enfin notre ambassadeur

A remis pied à terre , Peut-on lui rendre trop d'honneur?

Armons-nous tous d'un verre, Et buvons pour hâter ie temps ; Car ce sont là les sentiments Des gens de mer, des gens de mer, etc.

11 1 -i < ouatant que Batuboti

Fait honneui .1 la Fi Lie 1 "i doit avoir t < >ui <l<- bon

Egard à sa <\ ip< L'henreni abri^que sa m ii>on !

L'affi eux séjour que l<- canon

' US Ai in 1

Vn «.un ici h anquillement,

I .ii-oiiv-v bonne «hère ; 11 ne faut pas légèn ment Remonter en galère.

Le plus sur e^t , en Ce pays , 1 le 3C COnibl uni :i l'.ivis

! Q9 de m» r, etc.

Les vents enfin , après nous avoir laisses très agréablement à Gênes pendant huit jours entiers, non- permirent d'en partir Le quatrième d'octobre. Nous fûmes reconduits au port, comme non- \ avions été reçus; et ce ne fut pas -ans donner an résident tous les éloges < j 11 il méritoit, que je lui fis mes adieux; je ne manquai pas, en prenant congé <ln marquis de Spinola, de donner aussi toute- les louanges ducs à son palais et à sa magnificent e. 11 est homme très aimable et d'un grand mérite, comme je 1 .ii bien encore reconnu depuis dans un voyage qu'il a fait à Paris, on j'ai 1

heureux pour faire avec lui une connoissance plus particulière.

Nous ne fûmes pas plus tôt partis de Gènes, que nous nous trouvâmes de très bonne heure à Savone, où nous demeurâmes aussi plus long-temps que nous ne pensions. Nous y passâmes le reste de la journée, le lendemain tout entier, et nous n'en partîmes que le sixième du mois d'octobre, à six heures du soir. Le cardinal de Bouillon trouva dans la ville un joli palais pour se loger, où l'abbé de Polignac le suivit. Nous trouvâmes aussi le moyen, l'abbé de Guénégaud et moi, de coucher à terre, voyant le duc de Chaulnes dans la résolution de ne point abandonner sa galère. Nous employâmes ce temps à visiter la ville et ses dehors, à nous promener sur le bord de la mer, et nous suivîmes le cardinal de Bouillon aux Chartreux, où se faisoit la fête de saint Bruno ; nous y entendîmes vêpres la veille; et le lendemain matin, au retour d'un pèlerinage fameux à une lieue de la ville, appelé vulgairement Notre-Dame de Savone, où nous avions entendu la messe , nous revînmes encore avec le cardinal faire nos prières à saint Bruno et dîner ensuite avec les Chartreux. L'abbé de Janson, qui avoit aussi préféré la terre à la mer y avoit pris son logement. Il faisoit si beau et si chaud ces jours-là, que nous nous baigna-

DE M. Dl COI l \Nf,F.S.

mes dans la mer, l'abbé de Polignac et moi et beaucoup d'autres à notre exemple, quoique noua Pussions au sixième d'octobre.

De Savone nous allâmes débarquer à Mo-

naco, «m moins le cardinal de Bouill -t nous

autres qui ne négligions jamais de prend] e n<»->

Commodités quand nous les jioiiN ion- Iioiin cr,

car pour le duc de Chaulnes il demeuroû volontiers nuit et joui- sur sa galère; nous eûmes le plaisir de voir le palais du prince (i), qui est bien bâti, et magnifiquement meublé, d y passer la nuit dans de très bons lits et d'y faire fort lionne chère, quoiqu'il n'y fût pas. Le lendemain ;i\;uit départir, nous rendîmes nos civilités à une de ses filles :>. , religieuse <!<- la I îsitation de Sainte-Marie, dans \\n très beau monastère de cet ordre que le prince a lait bâtir , et dont il est fondateur.

Au sortir de Monaco, non- découvrîmes en passant Villefrancbe et Niée, les nouvelles conquêtes du roi , et avant passé la nuit sur la mer, nous arrivâmes à Toulon le neu\ ieme du mois sur le soir. Le duc de Chaulnes voulut y descendre pour donner quelques ordres au sujet des deux barques où étoient ses chevaux.

(i) Louis Grimaldi, prince île Monaco, qui tut ambassadeur à Rome en 1698.

(2) Marie-Thérèse Griinaldi. ne [e 1 \ jeivier 1662.

que nous avions perdues de vue depuis Savone. Nous eûmes là un très bon gîte que nous quittâmes au bout de vingt-quatre heures , pour aller à la Ciotat(i), lieu considérable pour son bon vin , où nous eûmes encore la douceur de coucher à terre dans de jolies maisons.

Enfin le matin du 1 1 octobre, nous remontâmes sur nos galères pour la dernière fois , et nous arrivâmes le soir à Marseille, au bruit du canon. Nous y trouvâmes toutes les galères du roi et une telle foule de peuple sur le port , que re ne fut qu'avec peine que les personnes les plus considérables parvinrent à nous joindre; févèque de Marseille entre autres, de la maison de Vinîimille(2), Montmort, maître des requêtes, intendant de la marine, et le marquis de Se vigne, qui du château de Grignan, où il étoit chez sa sœur avec une bonne partie de sa famille, accourut pour avoir part à nos premières embrassades.

(i) Petite ville maritime située à quelques lieues à l'ouest de Toulon. M. Marin, auteur de l'Histoire de Safadin , mort en 1809 1 Y étoit né. Il a donné sur sa patrie des détails assez curieux , à la suite d'un Mémoire sur l'ancienne ville de Tauroentum, Avignon, 1782, in-12.

(2) Cliarles-Gaspard-Guillaume, des comtes de Vintimille, des comtes de Marseille, alors évêque de cette Aille, archevêque d'Aix en 1708, et de Paris en 1729. Il mourut le t3 mars 1746, âgé de quatre-vingt-onze ans.

DE M. Dl COULAS 383

L intendant nous i onduisit dans sa maison , belle, grande, et très l>i« *n meublée; le cardinal de Don il Ion et le <lnr de Chaulnes \ trouvèrent des appartements magnifiques, et j'en eus mi, en mon particulier, cjm me surprît par dorures et par ses meubles; la chère que nous fit l'intendant répondit au reste, et ce fut avec un grand plaisir que je vis quelques apparences d V faire un assez long m jour.

En effet, le due de Chaulnes, en peine de

ses di n\ barques, et qui avoit impatience d'apprendre la destinée de tous les chevaux qu'elles portoient, passa quinze jour- entier- à Marseille (i). Pour moi, après huit joui-, qui me

parurent courts par ton- le- plaisirs qu'on me donna, et par la bonne chère qu'on me fit, je priai le duc de Chaulnes de troui er bon que je prisse toujours les devants pour aller I'at-

(i) Le duc de Chaulnes écrivoil de Marseille i M de Pomponne, I-" i5 octobre 1691 : « Notre navigation s'est « fort heureusement passée. .1 arrivai u 1 le 1 1 .1 bon port , 1 mais ayant été forcé de laisser mes équipages , qui .-« ^ » 1 1 r «sur plusieurs barques, a Sarone, je suis obligé «le les «attendre ici, n'ayant ni chevaux, ni chaises, m car- -. russes. Vous redoublez assun ment . monsieur, tontes «mes impatiences, par le violent désir (pie j'ai de >ous « assurer moi-même que personne ne \ otts est plus acquis * que

«Le nue Dl Cu.ulscs. i

tendre dans le château de Grignan, sur les limites du comtat d'Avignon, où je savois que je trouverois le comte, seul lieutenant- général commandant en Provence , la comtesse sa femme, la marquise de Sévigné (i) de la maison de Rabutin , mère de la comtesse et ma cousine germaine, que jaimois tendrement, et une très aimable compagnie qui ne^seroit pas fâchée de me revoir. Je fus assez heureux pour y arriver le même soir que le cardinal de Bouillon , qui , étant parti de Marseille avant moi, s'y étoit rendu par un autre chemin , à fort petites journées; j'y trouvai encore les abbés de Polignac et de Guénégaud, qui tous ensemble augmentaient les agréments d'une des plus belles et des plus magnifiques maisons de France. Le cardinal et les abbés y passèrent deux jours très agréablement. Ce fut là que chantant par hasard , entre plusieurs autres, la chanson que j'avois faite à Radicofani (2), le cardinal de Bouillon surpris, crut que j'avois été instruit parle duc de Chaulnes d'une autre scène qui s'y étoit passée quelques jours auparavant, parceque tous les monstres dont il est parlé dans cette chanson y avoient beaucoup de

(1) Madame de S<:vigné parle , dans une lettre à Bussy, du voyage de Coul anges à Grignan. {Voyez la lettre 1191.)

(2) Voyez plus haut page 36- de ce volume.

DE If. Dl COUt INGE9. 385

rapport ; mais ayant ensuite l»i*-ii mi qu'il qi agissoit que de là mauvaise nuit que j'àvois eue a Ràdicofanî , il ne put s'empêcher de nous dire

en riant qu'il pOUVOit > \ iroiix er un -eus caché qui Va adroit bien mieux <{uc crhii qui « entendu de tout le monde. Toute la cbmi agriie, et moi chu le premier, l'avant instai ment supplié de vouloir bien expliquer cette énigme, il nous dit, sous la promesse de mi garder le secret, qu'étant couché dans cette même hôtellerie de Radicofani, en revenant de Rome, le cardinal LeOanrus, qui en revenoit aussi et qui passait chemin, ayant appris qu'il y ctoit, s'arrêta et le lit éveiller entre cinq et six heures du matin; qu'étant ensuite entré dans sa chainhre , il lui fit une visite qui netoit à autre intention, et cpii n'avoit pour Objet principal que de faire eu sorte de se justifier auprès de lui de beaucoup de SUJetfl

de mécontentement que lui, cardinal de Bouillon, prétendoit avec raison avoir de la conduite qu'il avoit tenue à son égard, pendant qu'ils étoient au conclave; mais ({in1, comme tous ces sujets n'étoient que trop fond.'-, trop véritables et trop bien prouvés, le cardinal Le Camus navoit pu s'en défendre «pie pai des suppositions étonnante-, et en ne lui lai saut voir dans tout ce qu il lui dit pour sa |i fication que des monstres encore plus affreux

)Sb MEMOIRES

que ceux que j'avois célébrés dans ma chanson. J'attendis le duc de Chaulnes, sans aucune impatience, dans ce beau château, et je ne m'aperçus point qu'on y en eût aucune de me voir partir. Le duc y arriva vers la fin du mois ; il y fut reçu et traité comme il le méritoit, et il n'en partit qu'après les fêtes de la Toussaint (i). Comme il étoit venu en chaise de poste depuis Marseille , il continua son voyage de la même manière , et je le suivis dans une pareille voiture qui me remit , après vingt-sept mois d'absence, où le duc m'avoit pris. Il s'arrêta pendant deux jours à Lyon, pour y voir Fabbesse de Saint-Pierre (2), sa sœur, qui dans son beau monastère lui donna Un très magnifique repas; je le quittai à Briare, où je me séparai de lui pour aller dans le Berri faire une courte visite à ma sœur la comtesse de Sanzei-Crissé qui étoit dans une de ses ter-

(1) Le duc de Chaulnes avoit promis de passer quinze jours à Grignan en revenant de Rome. {Voyez la lettre 11 83.)

(2) Antoinette d'Albert-d'Ailîy fut nommée abbesse de Saint-Pierre de Lyon , après la mort de sa sœur, qui mourut le 4 février 1^72, après avoir gouverné cette abbave pendant vingt-trois ans. Celle-ci mourut en 1708.

!>!•. M. l)i; tOULANi. I -

res(i); après quoi je pris le chemin <le Paris, où j'arrivai le a j novembre 1 691 •

Je ne Pus pas peu occupé les premiers jours à chercher tous mes amis à l;i ville et àlacour, et à rendre à tous les devoirs de bienséance et de cérémonie; mais dès que feus l<" temps de me reconnoître, les changements que la mon avoit apportés pendant mon aheera »-. efl qui dfe loin ne m avoient touché qu'à demi , me frappèrent beaucoup et ouvrirent un beau champ à mes rellexions; principalement lorsqu'au lieu du marquis de Seignelai, mort le i,r novembre 1690 (3), et du marquis de Louvoie, mort le i(> juillet 1691, je trouvai que M. de Pontchartrain , déjà contrôleur-général des finances, par la retraite de M. Le Pelletier, avoit eu la dépouille entière du premier; <pu» le marquis de Barbésieux troisième Bis <lu marquis de Louvois avoit succédé à la charge «le secrétaire dYtat de la guerre qu avoit son père

(1) La comtesse de Sanzei possédoil la terra d'Autry, près <\v (Sien.

(2) Il étoit parti de Paria pour Rome le •- août 1689.

(3) II mourut le 3 novembre, suivant Dançeau. (/

Ia lettre 1171 de madame de Sevigné )

que Villacerf (i) avoit la surintendance des bâtiments, et que beaucoup d autres exerçoient ses autres emplois (2).

(1) Edouard Colbert , marquis de Villacerf , avoir été premier maître-d'hôtel de la reine Marie-Thérèse d'Autriche; il mourut le 18 octobre 169g.

(2) Il puise ces réflexions dans une lettre fort remarquable que madame de Coulanges lui écrivit à l'occasion de la mort de M. de Louvois , et par laquelle il a terminé ses mémoires. J'ai cru devoir la placer près de celle que madame de Sévigné a écrite sur le même sujet (Voyez les lettres 1184 et 11 85. ) Il seroit superflu de l'insérer iei.

Fï>- DES MEMOIRES DE M. DE COULAKGES,

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