‹ Mémoires de M. de CoulangesChapitre 43 sur 46 · SUITE DE LA RELATION DU VOYAGE DE LIMOGES · texte numérisé non relu

SUITE DE LA RELATION DU VOYAGE DE LIMOGES

A Madamg de La Fontaine.

A Limoge, ce 12 septembre i663.

Je vous promis par 3e dernier ordinaire la description du chasteau de Richelieu; assez légèrement pour ne vous en point mentir, et sans considérer mon peu de mémoire , ny la peine que cette entreprise me devoit donner: pour la peine, je n'en parle point, et tout mari que je suis je la veux bien prendre (1): ce qui me retient, cest le défaut de mémoire; pou-

(1) La Fontaine faisoit beaucoup valoir sa complaisance envers sa femme. «J'emploie, dit-il dans sa troi- • sième lettre , les heures qui me sont les plus précieuses «< à vous faire des relations , moi qui suis enfant du som- <• meil et de la paresse. Qu'on me parle après cela des « ir.aris qui se sont sacrifiés pour leurs femmes ! Je pré- '• tends les surpasser tous, etc. »

ni LA FOEfTÀIKE. '•<•«♦

vaut dire la pluspartdu temps que je n*ay rien \ eu de ce que j'ay veu, tanl je scais bien oublier les choses. Avec cela, je crois qu'il est bon de ne point passer par dessus cet endroit de mon voyage, Bans vous en faire la relation. Quelque mal que )<• m en acquitte, il v aura tousjours à profiter ei vous n'eu vaudrez que mieux «le sçavoir, sinon tonte L'histoire de Richelieu, au moins quelques singularités <pii ne me sont point eschapées, parce que je m'y suis particulièremenl arresté. Ce ne sont peutestre pas les plus remarquables , mais que nous importe? De l'humeur donl je vous connois, une galanterie sur ces matières vous plaira plus que tant d'observations sçavantes et curieuses, ('eux qui chercheront de ces observations scavantes dans les lettres (pie je VOUS eSCris se tromperont Fort; Non- BÇaves mon

ignorance en matière d'architecture, et que je n'ay rien dit de Vaux que sur des mémoires le mesme avantage me manque pour Richelieu: \ entablement , au lieu de cela, j ;t\ eu les ;t\ is de la concierge et ceux de monsieur de ( ihas« teauneuf (a) : avec l'ayde de Dieu et de

(i) On n'.i que dea Fragmenta «lu poème que I I laine composa soi le château deVaox [F\ yessetOà vres diverses. )

(•.>) Valet -de -pied qui tToil ordre d*acc< M. Jannart jusqu'à Limogea, lien dsj so-n exiL

5;o opuscules

personnes, j'en sortiray. Pse laissez pas de mettre la chose au pis , car il vaut mieux ce me semble estre trompée de cette façon que de l'autre. En tous cas, vous aurez recours à ce que monsieur Desmaretsa dit de cette maison. C'est un grand maistre en fait de descriptions ; je me garderois bien de particulariser aucun des endroits où il a pris plaisir à s'estendre, si ce n'estoit que la manière dont je vous escris ces choses n'a rien de commun avec celle de ses promenades (i).

Nous arrivasmes donc à Richelieu par une avenue qui borde un costé du parc. Selon la vérité, cette avenue peut avoir une dernilieue, mais à conter selon l'impatience où j'estois, nous trouvasmes qu'elle avoit une bonne

(i) Voyez les Promenades de Richelieu , ou les Vertuschrétiennes, par J. Desmarets, Paris, i653, petit in-8° <le 63 pages. Ainsi que le dit La Fontaine , la manière de Desmarets n'a rien de commun avec la sienne. L'ouvrage de Desmarets est tout à-la-fois mystique et descriptif; chacune de ses promenades est consacrée à une vertu chrétienne , et ce n'est qu'à l'aide d'un travail que l'auteur n'a pas eu l'adresse de dissimuler, que ^description de Richelieu est ramenée dans ce cadre singulier. Ce petit poème présente plusieurs passages qui ne sont pas dépourvus d'agrément. On les citera , parceque La Fontaine y a fait allusion. La rareté fait aujourd'hui le principal mérite de cet opuscule.

u r I \ FONTAINE. S7I

lieue f mu au moins. Jamais préambule ne - « --r rencontré si mal à propos . et ne m a semblé -1

Ion;;. Lnliii on >c LTOUVe en une place Port

spai îeuse: je ne me souviens pas bien de qu figure elle est : Demi-rond , mi demi-ovale, 1 ne fait rien a L'histoire, el pourveu que vous

/. ai en ie que c est la principale enti 1 • cette maison, il suffit. Je ae me souviens |>;i< non plus en quoy consiste la basse-cour, l'ai mtcour, 1rs arrière-cours, nv <ln nombre des p;i\ illons et corps de l«>;;i^ du chasteau . 11 encore <!<• leur structure. ( le détail m'est échapé, «le quoi vous estes femme encore une fois ;t ne vous pas Boucier bien fort. ( 1 st assez que le tout est (Time beauté, d'une magnifie* n d'une grandeur digw luy qui lit fait 1>;i>-

tir, Les fossez sont I l «! nue eau ti es

pure. Quand on a passé le pont-levis, on trouve la porte gardée par deux dieux., Mars et Hercule. Je louay fort l'architecte de les

avoir place/ en ce pOSte-là , car puis qu'Apollon

Bérvoit quelquefois de -impie « aux

rétaires de son éminence, Mars 1 1 1 !• rcule pouvoient bien lui servir de - Us méi 1-

teroient que je m'arrestasse à eux un p< 11 davantage, si cette porte n'avoit des< boses encor ])lns singulières. Vous vous souviendrez surtout qu'elle est couverte d'un dôme, et qu'il y

a une Renommée au sommet (r): cest une déesse qui ne se plaist pas d'estre enfermée, et qui s'ayme mieux en cet endroit que si on luy avoit donné pour retraite le plus bel appartement du logis.

Mesme elle est en une posture Toute preste à prendre l'essor; Un pied dans l'air, à chaque main un cor, Légère et déployant les aisles, Comme allant porter les nouvelle* Des actions de Richelieu , Cardinal, duc et demi-dieu:

Telle enfin qu'elle devoit estre Pour bien servir un si bon maistre ; Car tant moins elle a de loisir Tant plus on luy fait de plaisir (2).

(1) On joint ici les vers de Desmarets sur cette Renommée. Le poète y fait allusion aux troubles de la Fronde.

Sur la pointe d'un dôme ici semble emplume'e Partir pour un grand vol la prompte Renommée. Autour d'elle je vois ces oiseaux voleter, Pour partir avec elle ou pour la consulter, Voulant porter bientôt sur leurs aîles légères Les discords des François aux terres étrangères.

( IVe Promenade. )

(2) La Fontaine affectionnoit cette tournure qu'il a empruntée de la langue italienne ; il l'a encore employer* dans un dizain adressé à M. Fouquet , qui trouvoit que

DE LA FONTAINE. 5; 3

Cette figure est de bronze et fort estimée (i). Aux deux costez du frontispice que je des* i is on a eslevé en manière de statues, de |»\iamides si vous voulez, deux colonnes du corps desquelles sortent des bouts de navires ; ( bouts de navires ne vous plaira guère, et peut estre aymeriez-vous mieux le terme de pointes ou celui de becs: choisissez le inoins mauvais de ces trois mots- là : Je doute fort ijue pas un soit propre; mais j'ayme autant m'en servir que d'appellercela colomnes rostrales); ce sont des restes d'amphithéâtre qu'on a rencontrez fort heureusement, n'y ayant rien qui convienne mieux à l'amirauté, laquelle celny qui a l'ait bastirce chasteau joignoit à tant d'autres titres. De dedans la cour et sur le fronton de la même entrée, on voit trois petits Hercules, autant poupins et autant mignons que le peuvent estre

trois madrigaux e'toient loin d'acquitter la dette de son poète.

Quand ils sont lions, m ce cas tout prud'homme Les prend au poids au lieu de les compter : Sont-ils ini:< liants, tant moindre en est la somme, Et tant plus tost on s'en doit content, r

(i) Cette Renommée étoit de flerthelot, sculpteur, sur lequel on n'a conserM tocon renseignement. On ignore ce qu'elle e>t deri nue. (l'oyez le Château de Richelieu avec des réflexions morales, parVignier, Sauniur, 167G, i.n-8% pag. 10.)

de petits Hercules (i); chacun d'eux garni de sa peau de lion et de sa massue : ( Cela ne vous fait-il point souvenir de ce Saint-Michel garni de son diable?) Le statuaire en leur donnant la contenance du père, et en les proportionnant à sa taille , leur a aussi donné l'air d'enfants, ce qui rend la chose si agréable qu'en un besoin ils passeroient pour Jeux ou pour Ris, un peu membrus à la vérité. Tout ce frontispice est de l'ordonnance de Jacques Le Mercier (2), et a de part et d'autre un mur en terrace qui découvre entièrement la maison, et par où il y a apparence que se communiquent deux pavillons qui sont aux deux bouts. Si le reste du logis m'arreste à proportion de l'entrée, ce ne sera pas ici une lettre mais un volume : Qu'y fei oit-on? Il faut bien que j'employe à quelque

(1) Ces petits Hercules e'toient antiques et très beaux, dit Vignier au livre cité.

(2) L'un de nos plus grands architectes. Il a construit la Sorbonne, le Palais- Cardinal , appelé' Palais-Royal , depuis que le cardinal de Richelieu en a fait don au roi ; il ne reste qu'une aile sur la cour de la construction de Jacques Le Mercier; elle est reconnoissable par les proues de vaisseaux , symbole de la charge de grand-amiral dont étoit revêtu le cardinal de Richelieu. L'église de Saint- Roch, commencée en i653, a été le dernier ouvrage de Jacques Le Mercier ; il mourut en 1660, et l'on termina l'édifice d'après ses plans. Le portail n'a été bâti que sous Louis XV.

Dl !. \ PONTi INE.

chose le loisir que le roy doua donne. Autour duchasteau sont Force bustes et force statues, la pluspart antiques ; comme vous pourriez dire

des Jupiters, des Apollons, des Ijacchus, des Mercures et autres gens de pareille estofe ; i ar pour les dieux je les connois bien, mai- pour Les héros et grands personnage -. je d y suis j >.»s fort expert: mesme il me souvient, qu'en regardant ces chef-d 'œuvres , je pris Faustine pour Venus: ( à laquelle des deux faut-il que je fasse réparation d'honneur? ) et, puisque nous sommes sur le chapitre de Vénus, il y en a quatre de bon eo/if<- dans Richelieu, une entre autres divinement belle, et dont monsieur de Maucroix (i) dit que Le Poussin luya fort parlé , jusqu'à la mettre au-dessus de celle de Médicis. Parmi les autres statues qui ont là leur appartement et leurs niches, l'Apollon et le Bacchus emportent le prix au e,oust des sça- \ants; ce fut toutefois Mercure que je considéray davantage, à (anse de ces hirondelles qui sont si simples que de luy confier leurs petits, tout larron qu'il est; lisez cet endroit des promenades de Richelieu{i) ; il m'a semblé

(i) François de Maucroix , chanoine deRheims, plu

connu par sa liaison avec La Fontaine que par ses ou-

(1) Mainte hirondelle passe avec son aile aiguë, Consulte de ces dieu* la réponse ambiguë,

beau, aussi bien que la description de ces deux captifs (1), dont monsieur Desmarets dit que l'un porte ses cbaisnes patiemment , l'autre avecque force et contrainte: On les a placez en lieu remarquable, c'est-à-dire, à l'endroit du grand degré , l'un d'un costé du vestibule, l'autre de l'autre ; ce qui est une espèce de consolation pour ces marbres, dont Michel-Ange pouvoit faire deux empereurs.

L'un toutefois de son destin soupire, L'autre paroist un peu moins mutiné.

Heureux captifs ! si cela se peut dire D'un marbre dur et d'un homme enchaisné.

Je ne vouclrois estre ny l'un ny l'autre Pour embellir un séjour si charmant;

Va cent fois et revient , gazouillant à l'entour De Jupiter, de Mars, de Vénus et d'Amour. Mais n'en vois-je pas une insolente et profane Qui gâte de son nid le carquois de Diane ? Une autre a pour abri la harpe d'Apollon : Cette autre de Pomone habke un creux melon. J'admire celle-ci qui simple s'aventure De confier sa race à ce larron Mercure. ( IVe Promenade )

(1) Laissons, dit Desmarets,

. . . Ces nobles captifs vivans dans la sculpture, Dont l'un brave le sort , l'autre triste l'endure ; En qui ses derniers coups l'art voulut réserver, Défiant l'avenir d'oser les achever.

( Ire Promenade. )

ni. i. \ m\ r \ i n e. 577

r.n <l autres cas vostre sexe ei le nostre Dr I nu des deux se pik]U£ également,

nous |)ijii(.ii~ d'estre esclaves des dames . Vous vous piques d*< ïtre marbres poui nous; ni m . c c-i en vera, "" 'r> '■ ' a '"' '''■ "m" s Sont Tort commuons < 1 n'ont i jeu que de doux.

Pardonnez -moj cette petite digression!; il m'esl impossible de tomber sur ce mut d esclave sans marr ester; que voulez-vous?. Chacun ayme ;i parler de son mestier; cecy soit dit toutefois -.m- vous faire tort. Pour revenir à dos deux captifs , j<' pense bien qu'il v a eu autrefois dea esclaves de vostre façon qu'on a estimez, mais ils auroient de la peine à valoir autan» que eeu\-rv. On dit quil ne se peut rien voir de plus excellent, et qu'en ces statues Michel-Ange a surpassé non seulement les sculpteurs modernes, mais aussi beaucoup de

choses de- anciens. Il v a un endroit <|iii n <■ i

quasi qu'ébauché, soit que la mort, no pouvant souffrir l'accomplissement d un ouvn qui devoit estre immortel, ayt arresté Michel-

Au;;e en cet endroit-là, soit que ce grand person nage L'ayl fait, à dessein, et afin que la postérité reeonnust que personne n'est capable de toucher à une figure après luv. De quelque façon que cela soit, je n en estime que davantage ces deux captifs, et je tiens que l'ouvrier

tire autant de gloire de ce qui leur manque , que de ce qu1 il leur a donné de plus accompli.

Qu'on ne se plaigne pas que la chose ayt esté

Imparfaite trouvée ; Le prix en est plus grand, l'auteur plus regreté

Que s'il l'eust achevée (1).

Au lieu de monter aux chambres par le grand degré , comme nous devions en estant si proches, nous nous laissasmes conduire par la concierge ; ce qui nous fit perdre l'occasion de le voir, et il n'en fut fait depuis nulle mention; monsieur de Chasteauneuf luy mesme, qui Tavoit veu , ne se souvint pas d'en parler.

De quoy je ne lui sçais aucunement bon gré; Car d'autres gens m'ont dit qu'ils avoient admiré

(1) Ces deux esclaves furent donnés par Michel-Ange à Robert Strozzi , gentilhomme florentin , qui en fit hommage à François 1er. Le roi en gratifia le connétable de Montmorenci, chez lequel ils sont restés long-temps au château d'Ecouen. Acquis par le cardinal, ils furent placés à Richelieu , d'où le maréchal , son arrière petitneveu , les a fait apporter au pavillon d'Hanovre. Au commencement de la révolution on les a mis au Muséum. Ils font partie de la collection de France. Ils orneront l'une des salles destinées aux monuments de la s-culpture moderne.

DE i v PO H TA in r. .S79

Ce degré,

El qu'il esl de marbre jaijx 1

Pour iiiny ce n'est m le marbre n\ le jaspe que je regrette, mais Les antiques qui Boni bu haut : particulièrement ce favori de L'empereur Adrien, Antinous , qui dans sa statue contestoit de beauté et de bonne mine contre Apollon, avec cette différence pourtant, que celui-cy avoit 1 air d'un dieu et L'autre d'un bomme, Je ne m'amusera] point à vous descrire Les dix en enrichissements ny le-- meubles de ce palais;

ce qui s'en peut duc de beau , monsieur I

marées l'a «lit : Puis nous d eusmes qu isi 1 ai Le loisir de considérer ces choses, L'heure «-r la concierge non- faisant passer de chan I re sa chambre, sans nous arrester qu'aux originaux (\c> Albert'Dure^ dc> Titians , <\c> Poussins, des PérusinSj des àfantegnes et autre.- bu dont L'espèce est aussi commune en Italie, que les généraux d'armée en Suéde. Il y eut pourtant un endroit OÙ je ilemeuray lune,-

(1) Dcsinarcts eu a parlé :

Quand du riche escalier que rëtranger .idmirr, Aux deux largei rempart! de marbre < 1 de porphife

J'entre en la v.ote cour, tic

( IV« rromenadi . )

58o OPUSCULES

temps. Je ne me suis pas avisé de remarquer si c'est un cabinet ou une antichambre : quoy que ce soit , le lieu est tapisâé de portraits ,

Pour la pluspart environ grands Comme des miroirs de toilette; Si nous eussions eu plus de temps, Moins de haste, une autre interprète, Je vous dirois de quelles gens.

Vous pouvez juger que ce ne sont pas gens de petite estofe. Je m'attachay particulièrement au cardinal de Richelieu, cardinal qui tiendra plus de place dans l'histoire que trente papes; au duc (i) qui a hérité de son nom, de ses vertus , de ses belles inclinations et de son chasteau ; au feu amiral de Brezé (2) ; c'est dommage qu'il soit mort si jeune , car chacun

(1) Armand-Jean Vignerot, substitue' aux noms et armes du Plessis par le cardinal de Richelieu , duc de Richelieu et de Fronsac. Il mourut le 10 mai 17 15, à l'âge de quatre-vingt-six ans.

(2) Armand de Maillé-Brezé , duc de Fronsac , fils de Urbain de Maillé, marquis de Brezé et de Nicole du Plessis-Richelieu , sœur du cardinal. Il prêta , au mois de janvier i643, le serment de grand-maitre , chef et surintendant général de la navigation et du commerce de France. Il fut tué sur mer d'un coup de canon , le i4 juin 1646, n'ayant encore que vingt-sept ans. Il étoif beau-frère du grand Condé.

hi i. \ P0NTA1 NE. 58 i

en parle comme d'un seigneur qui estoil mer* veilleusemeni accompli, et bien auprès dé Mars, d'Armand «-i d<> Neptune. Monsieur !<■ Prince et luy avoienl entrepris de remplir le monde de leurs merveilles ; Monsieur le Prin< e la terre , et le due de Brezé la mer: le premil i est venu à bout de son entreprise ; l'autre l'auroit fort avancée s'il eust vescu, mais un coup de canon l'arresta, <'t lalla choisir au milieu d'une armée navale. Je ne sçais si on me monstra le marquis (1) et l'abbé de Richelieu : il y a toutefois apparence que leurs portraits sont aussi dan- ce cabinet, quoyqu'ils ne fussent qu (Milan- lorsqu ou le mit en Testât qu'il est. Tous deux: sont bien dignes d'y avoir place. Tant que le marquis (2) a vescu il a esté aymé du roy et des belles' L'abbé (3) l'est de

(i) La Fontaine avoil d'abord écrit: Je considéra* aussi avec tj va n de attention /<■ feu marquis de Richelieu, Il a rayé ces mots, et il a écril à la suite ce qu «mi lu ici.

(2) Jean-Baptiste-Amador Vignerot, marquis de Richelieu, marié le 6 novembre i65a avec Jeanne-Baptiste de Beauvais, L'une des filles «!«• madame de Beauvais, première femme-de-chambre d'Anne d'Autriche. Il mourut le 1 1 avril 166 •».

(3) Emmanuel-Joseph Vignerot, comte de Richelieu, abbé de Marmoutier et de Saint-Ouen, <le Rouen. 11 mourut à Venise le 9 janvier I&

tout le monde, par une fatalité dont il ne faut point chercher la cause parmi les astres ( i ). Outre la famille de Richelieu , je parcourus celle de Louis treize. Le reste est plein de nos roys et reynes, des .grands seigneurs , des grands personnages de France; (je fais deux classes des grands personnages et des grands seigneurs , sçachant bien qu'en toutes choses il est bon d'éviter la confusion ). Enfin , c'est l'histoire de nostre nation que ce cabinet. On n'a eu garde d'y oublier les personnes qui ont triomphé de nos roys : ne vous allez pas imaginer que j'entende par là des Anglois ou des Espagnols? C'est un peuple bien plus redoutable et bien plus puissant dont je veux parler, en un mot, ce sont les Jocondes (2), les Belle- Agnès (3) et ces conquérantes illustres, sans qui Henri quatriesme auroit été un prince invincible. Je les regarday d'aussi bon cœur

(1) La Fontaine avoit écrit d'abord : Par ime fatalité dont tous ceux qui connaissent so?i mérite n'iront point chercher la cause dans les astres. II a biffe; cette leçon, et l'a remplacée en interligne pai celle que nous suivons ici.

(2) Aucune maîtresse de nos rois n'a porté ce nom. Il est vraisemblable que La Fontaine, en écrivant cette lettre, étoit tout occupé de la nouvelle de Joconde qu'il fit imprimer l'année suivante. ( Voyez, la Vie de La Fontaine , par Marais , l665.)

(3) Agnès-Sorel , maîtresse de Charles VIL 1

di La im\[\im.

que je voudrais rairvostre oncle à cent lieues (I icy.

Enfin, noua sortismes de cet endroit, el naversasmes je ne sçais combien <l<' chambres riches et inagnïfiques, des mieux ornées, ei

dont je OC dirav rien ; < ;ir de m ;i mu -il à des

lambris et à des dorures, moy nue Richelieu

a rempli d'ori;;inaii\ el d'antiques, TOUS 06

me le conseilleriez pas: toutefois je VOtisavoue-

ray que l'appartement du roy tu;» semble* merveilleusement superbe; cehiy <le la reyne ne

Test pas moins : il \ a tant (for qtt'à la lin je

m en rnuuvav : ju;;e/ ce que peuvent faire les

grands seigneurs-^ et quelle misère c est d'estre riche: il a l'ai lu qu'on ayt inventé les chambres de stuc, où la magnificence se cache sous une apparence de simplicité. Il est encore bon que vous sçachiez que l'appartement du roy consiste en diverses pièces, dont Pune appelée le grarid cabinet est remplie de peintures exqui* ses: il v a entre autres des Bacchanales du Poussin (i), et un combat burlesque et énig*

(0 " v avoil à Richelieu deux tableaux <lu Poussin, représentant «!<•- B tcchanalea ; on voyoit dana Pun Silèn< monté >ur un léopard, el dana feutre le triompha <!<• Bacchus. {Voyez la Château de Richelfcû, parVignier, pag. (<> et fu.) On croit <|iu' ces tableaux -<>nt y dana la galerie d'Orléans, et qu'ils sont maintenant en Àngletei H-.

matique de Pallas et de Vénus , d'un peintre que la concierge ne nous put nommer (i): Venus aie casque en tête et une longue estocade. Je voudrois pour beaucoup me souvenir des autres circonstances de ce combat et des différens personnages dont est composé le tableau ; car chacune de ces déesses a son parti qui la favorise. Vous trouveriez fort plaisantes les visions que le. peintre a eues. Il fait demeurer l'avantage à la fille de Jupiter; mais à propos, elles sont toutes deux ses filles: je voulois donc dire à celle qui est née de son cerveau. La pauvre Vénus est blessée par son ennemie ; en quoy l'ouvrier a représenté les choses non comme elles sont, car c'est d'ordinaire la beauté qui est victorieuse de la vertu , mais plustost comme elles doivent estre ; asseurément sa maistresse lui avoit joué quelque mauvais tour. Ce grand cabinet dont je parle est accompagné d'un autre petit, où quatre tableaux pleins de petites figures représentent les quatre éléments. Ces tableaux sont du Rembrant (2) ; la concierge nous le dit , si je

(1) Ce tableau est du Pérugin , maître Je Raphaél-d'Urbin. {Voyez l'ouvrage cité audit lieu.)

(2) La Fontaine a rayé le nom de ce peintre, et il ne l'a remplacé par aucun autre. Yignier dit que ces quatre tableaux étoient des paysages de Claude Lorrain, avec

T>r r. A FONTAINE.

ne me trompe; et <|ii;iu<l je me tromperais, ce n'en -croit pas moins les quatre éléments. ( m y voi<l des feux d'artifice, des courses de bague, des carrousels, des divertissements de traisneaux el .unie- gentillesses semblables'. Si vous me demandez ce que mut cela signifie; je vous respondrai que \>- n'en sçais rien. Au reste Le cardinal de Richelieu, comme cardinal qu'il estoit, a eu soin <ri<- son chasteau fût suffisamment fourni de chapelles. Il \ en a trois dont nous vismes les deux d'en haut; pour «clic d'en bas, nous n'eusmes pas le temps «1»' la voir, et | en a\ i « ,,i « l . a cause d'un saint Sébastien que l'on prise fort. Dans l'une de celles qui sont en haut, je trouvai L'original «le cette dondon que nostre cousin a l'ait nicttrc sur la cheminée de -a -allé. C'est nue IVlagdeleine du Titian(i), grasse et grasse

et fort agréable; de beaux t comme aux

premiers jours de sa pénitence , auparavant que le jeusne » i;î commencé d'empiéter sur elle: ( ees nouvelles pénitentes sont dange-

des figures de Dervet. Ce dernier artiste, imitateur <!<- Callot, étoil peintre dn «lue de Lorraine. Suivant dom Calmet1 dans sa Bibliothèque de Lorraine, \< portrail de Dervel .1 été gravi d'après nu dessin de Louis XIII (1) (Tétoil un-' belle i op [\

reuses , et tout homme de sain entendement le-» fuira) il me semble que je nay pas parlé trop dévotement delaMagdeleine ; aussi n'estce pas mon fait que de raisonner sur des matières spirituelles ; j'y ay eu mauvaise grâce toute ma vie : c'est pourquoy je passeray sous silence les raretez de ces deux chapelles , et m'arresterav seulement à un saint Hierosme, tout de pièces rapportées , la plupart grandes comme des testes d'épingles, quelques unes comme des cirons (i). Il n'y en a pas une seule qui n'ayt esté employée avec sa couleur ; cependant leur assemblage est un saint Hierosme si achevé , que le pinceau n'auroit pu mieux faire: aussi semble-t-il que ce soit peinture, mesrae à ceux qui regardent de près cet ouvrage. J'admiray non seulement l'artifice , mais la patience de l'ouvrier. De quelque façon que l'on considère son entreprise, elle ne peut estre que singulière,

Et dans l'art de niveler, L'auteur de ce saint Hierosme Devoit sans doute exceller Sur tous les gens du royaume.

. i^ Qette pièce étoit en mosaïque, art peu connu alors eti France, où, même aujourd'hui, ces sortes d'ouvrages «ont en très petit nombre. ( Voyez YEssai sur la peinture ni mviaicfite , par M. Le Y.., Paris, 1768, ia-12.)

ni i. \ mvr \ i \ i .

Ce n'est pas que j<" sçache son païs, pour en parler franchement, nv tnesme son nom; mais il est bon <lc dire que c'est un François , aiin de Paire paroistre cette merveille d'autant plu- viande. Je voudrais pour notable de nwelerie qu'un amie entreprist de conter les pièces qui J.i composenl : mais ne passeray-je j)(»int m 1e pour un nivelù i\ «le tant

m'arrestei a ce saint Eiierosme (i)? Il faut le laisser ; aussi bien dois-je réserver mes louanges pour cette fameuse table dont vous devez avoir entendu parler, et qui fait le principal ornement de Richelieu (2). On la mise dans le salon, c'est-à-dire au bout de la galerie, le salon n'en estant séparé que par' une areade. Il me Bemble que j'aurois bien fait d'invoquer les muses pour parler de cette table assee dignement.

Elle est «le pièces de rapport , El chaque pièce est ma tr< so» :

Cai ce sont toutes piei Agates , j'i^j"' et cornalines ;

(1) T,a Fontaine avoit écrit: Mais /<• patstrùk mo\~ mesme pour un nivelier, si je m'arrestois davantagt saint Hieros... Il a rayé cette Leçon, et .1 substitut a lis suite celle que j'ai suivie.

(2) Desmarets décrit cette table dans d< nantais , «nu- l'on croit Faire grâce aux lei tturs ru ut V tant pa».

Pierres de prix, pierres de nom .

Pierres d'éclat et de renom ;

Voilà bien de la pierrerie :

Considérez que de ma vie Je n'ay trouvé d'objet qui fust si précieux. Ce qu'on prise aux tapis de Perse et de Turquie, Fleurons, compartimens, animaux, broderie,

Tout cela s'y présente aux yeux.

L'éguille et le pinceau ne rencontrent pas mieux.

J'en admiray chaque figure; Et qui n'admireroit ce qui naist sous les cieux? Le sçavoir de Pallas, aydé de la teinture, Cède au caprice heureux de la simple nature; Le hazard produit des morceaux Que l'art n'a plus qu'à joindre , et qui font sans peinture Des modèles parfaits de fleurons et d'oiseaus (i).

Tout cela pourtant n'est de rien conté : ce qui fait ïa valeur de cette table, c'est une agate qui est au milieu, grande presque comme un bassin, taillée en ovale et de couleurs extrêmement vives. Ses veines sont délicates et meslées de feuille morte , isabelle et couleur

(i) Cette table magnifique étoit en mosaïque de Florence, dans la composition de laquelle il entre beaucoup de pierres fines. L'abbé Richard vit dans l'atelier de Florence le dessin d'une table de cinq pieds de long sur deux et demi de large. C'étoit une guirlande de coquillages entrelacées de branches de corail et d'un fil de perles ; sur un fond de lapis-lazuli. On lui dit que cet ouvrage devoit occuper quarante hommes pendant un an et demi. ( Voyez la Description de l'Italie , tom. III, pag. 88.)

Ii I LÀ FONTAINE.

d aurore : au reste vraye agate d'Orient , 1 1quelle a tout es les qualités «jn on peut souhaiter aux pierres de cette espèce ,

I \i pour <lu e <-n un mol . la reine d<

Dans tout l'empire des camayeux ce sont peuples dont les agates fonl une branche , je ne crois pas (ju il se trouve encore une merveille aussi grande que celle cy, n\ <jn<- rien de plus rare nous soil \ enu ,

Des borda où le soleil commence sa carrière.

J'en excepte cette agate qui représentoil

Apollon et les neul Muses i : car je la mets la première, et celle <!<• Richelieu la seconde.

Ce palais si fameux des princes de Florence,

Riche el brillani séjour de la magnificence;

Le trésor de Saint-Marc; celtn dont les Françoii

H i • 1 1 1 • 1 1 ind it la gai de ans c< ndi i - <!<• leurs n Les vastes magasins dont !<■ serrai! abonde*

(0 Un •! Fait d'inutiles recherches pour saroir si l*agate d"iii pnrl< ici La Fontaine étoil connue <1<- antiquaires; elle n-' -i |>i> .i la bibliothèque «lu roi, el les divers auteurs < j » i i <>nt écrit sur les pierres antiques vi - n'en ont point parlé. Elle n'est pas au nombre <!<■> objets précieui <|ni composoient le trésor de S Lot-Denis, el dont Félibien donne la description dant loire de l'abbaje de ee nom

Magasins enrichis de-s dépouilles du monde; Jule enfin n'eut jamais rien de plus précieux.

Et pour m'exprimer plus familièrement, et en termes moins poétiques ,

Saint-Denys et Saint-Marc, le palais du grand-Duc, L'hôtel de Mazarin, le sérail du grand-Turc, N'ont rien à ce qu'on dit de plus considérable. Je me suis informe du prix de cette table: Voulez-vous le sçavoir? mettez cent mille escus, Doublez-les, ajoutez cent autres par-dessus , Le produit en sera la valeur véritable.

Dans le mesme lieu où on la mise sont quatre ou cinq bustes et quelques statues, parmi lesquelles on me nomma Tibère et Livie ; ce sont personnes que vous connoissez, et dont monsieur de La Ca'prenede(i) nous entretient quelquefois (2). Je ne vous en diray rien davantage , aussi bien ma lettre commence à me sembler un peu longue. Il m'est pourtant im-

(1) Gautier de Costes , seigneur de la Calprenéde de Tolgou et de Vatiinesnil , auteur de la Cléopntre et du Pharamond. Il étoit alors bien près de terminer sa carrière , car il mourut d'accident dans les premiers jours du mois d'octobre i663. [Voyez les Mémoires du P. Kiceron , tom. XXXVII, pag. 289.)

(2) Les lignes qui précèdent sont surchargées de ratures dans le manuscrit de La Fontaine, mais il n'a pas été possible de lire ce que le fabuliste avoit d'abord écrit

DJ Là FONTAINE, possible de ne point parler d'un certain l*n ~r « • , dont la draperie est de jaspe : belle teste, mais mal peignée : des traits de i <jn<>\ <|mc bien proportionnez, et <|m ont quelque chose «I héroïque et de farouche toul i I» fois; un regard fier ef terrible; enfin la \r;t\<image d'un jeune Scûhe: vous ne prendriez jamais cette teste pour celle d'un de nos galants , avoûez-Ie-moi ; c'est aussi celle d Uexandre. J'eusse rail tort à ce prince, si j'eusse regardé après luy un moindre héros que le grand Ai niiiid. Non- rentrasmes pour ce sujet dans l,i galerie. On y void ce ministre peint en babil de cavalier et de cardinal, encourageant <!<•« troupes par sa présence, et monté sur un cheval parfaitement beau : ce pourroit bien estre ce barbe qu'on appelloit V Impudent ^ animal sans considération nv respect, et qui devant les majestez et les éminences rioit à tout* > celles (jui lui plaisoient. Les tableaux de cette gaï< rie repn sentent une partie desconqu< que nous avons Faites sous le ministère d'Armand. Après que | eu- jette 1 oeil sur lc^ principales, nous (lex-endismes dans les jardins, qui

sont beaux sans doute et fort estendus. Rien ne les sépare d'avec le pue. C'est un pays ce parc ; <>n y court le cerf, Quant aux jard le parterre est grand et L'ouvrage de plus d'un

jour. II a fallu pour le faire qu'on avt Iran

toute la croupe d'une montagne. La retenue des terres est couverte dune pallissade de philirea (1), apparemment ancienne, car elle est chauve en beaucoup d'endroits : il est vray que les statues qu'on y a mises réparent en quelque façon les ruines de sa beauté. Ces endroits , comme vous sçavez, sont d'ordinaire le quartier des Flores. J'y en vis une et une Vénus , un Bacchus moderne , un consul ( que fait ce consul parmi déjeunes déesses?) une dame grecque , une autre dame romaine avec une autre sortant du bain. Avouez le vray ; cette dame sortant du bain n'est pas celle que vous verriez le moins volontiers. Je ne vous sçaurois dire comme elle est faite, ne l'ayant considérée que fort peu de temps. Le déclin du jour et la curiosité de voir une partie des jardins en furent la cause. Du lieu où nous regardions ces statues, on voit à droite une fort longue pelouze , et ensuite quelques allées profondes, couvertes, agréables, et où je me plairois extrêmement à avoir une aventure amoureuse : en un mot de ces ennemies du jour tant célébrées par les poètes. A midi véritablement on y entrevoit quelque chose ,

(1) Filaria , ou Phyllirea , arbrisseau toujours vert que l'on cultive dans les jardins.

ni: r. \ FONTAINE. 5g3

Comme un ^<>n lorsque I ombre u 1 1\<- en an i< joui Où lorsqu'il n'est plus nuit, el n'est pas encor jour (i),

Je m'enfoncay dans lune de ces allées.

Monsieur de Chasteauneuf qui est niie

laissa aiicr. A peine eus-je Fait dix ou douze l»;i-, que je me senti.- forcé par une puissance secrète de commencer quelques vers à la gloire «In grand Arma ml. Je les a\ depuis achevez sur les mémoires que me donnèrent les nymphéa de Richelieu : leur présence à la vérité ma manqué trop tost ; il seroit à souhaiter que j'eusse mis la dernière main à ces vers au

(i) Vers charmant qne La Fontaine n'a pas voulu laisier enseveli dans un ouvrage qu'il ne destinoit pas •< l'impression. Il en .\ fait usage dans a fable des lopins.

\ l'heure '!<' l'afflst, snii lorsque b lami Pr< > rpite ses traits daai l'humide léjour, Soit lorsque k soleil rentre daaa ta carrière-,

/ t ijiu- , ii\ t,n.( plus nuit , il n'< si pat < h, 01 ;<>"'",

Au bord de quelque liui.s >m un arbre je erimpe, etc.

Notre poète •■ emprunte d'Ovide, non seulement la peusee de « « vers , mais encore les i<l< .■> qui l\ amènent dans sa lettre. Voiei le passage latin :

Pars adàpet tu fuit , pars altei tins :

Quale Jerè silva lumen Hubert soient.

Qualia siihlm ent,fugi\ •

.tut ubi ntix abiit, 1 t I

l>% luil LM0R1 M I I /

f>94 OPUSCULES

mesrae lieu qui me les a fait ébaucher. Imaginez-vous que je suis daus une allée, où je médite ce qui s'ensuit :

Mânes du grand Armand, si ceux qui ne sont plus

Peuvent gouster encor des honneurs superflus,

Recevez ce tribut de la moindre des Muses :

Jadis de vos boutez ses sœurs estoient confuses;

Aussi n'a-t-on point veu que d'un silence ingrat

Phœbus de vos bienfaits ayt estoufé l'éclat.

Ses enfans ont chanté les pertes de l'Ibère,

Et le destin forcé de nous estre prospère,

Partout où vos conseils , plus craints que le dieu Mars ,

Ont porté la terreur de nos fiers estendarts ;

Ils ont représenté les vents et la Fortune

Vainement indignés du tort fait à Neptune ,

Quand vous tinstes ce dieu si long-temps enchaisné ( i ) :

Le rempart qui couvroit un peuple mutiné,

Nos voisins envieux de nostre diadesme ,

Et les roys de la mer, et la mer elle-mesme

Ne purent arrester le cours de vos efforts.

La Seine vous revid triomphant sur ses bords:

Que ne firent alors les peuples du Permesse !

On leur ouït chanter vos faits, vostre sagesse,

Vos projets élevez, vos triomphes divers;

Le son en dure encore aux bouts de l'univers.

Je n'y puis ajouster qu'une simple prière:

Que la nuit d'aucun temps ne borne la carrière

(i) La digue de la Piochelie , commencée en décembre 1626, et terminée au mois de mai suivant. Cette ville ne fut reuiise sous l'obéissance du roi que le 28 octobre i6i8.

Dl r..\ FONTAINE. r><>'>

De ce renom si beau - si ri ind, si glorieux I Que Flore ei lesZéphirs ne bougent de ces lieux 1 Qu'ainsi que rostre nom leui I" suti loil durable! Queleui maistre ail le loi » « ses vœux l ivorabli Qu'il vienne quelquefois % isitei ce si jour, El soil toujours content <lii brini e < i de I • < mi '

Je serais encore bu fond de l.iliee où je commençai ces vers, si monsieur de Ghasteauoeuf ne fust \enn ni";i\ ei i n (ju il estoit tard. Noua repassasmes dans lavant-cour, afin de

.;; i;;ner plus tOSt l'autre COSté <\c> jardins

Comme nous estions près du pont-le\i-, un vieu \ domestique nous aborda fort < ivilement, et me demanda ce qu il me sembloit <le Richelieu. .le lu\ respondis que c'estoit une maison accomplie, mais que n'ayant pu tout voir nous reviendrions le lendemain, et reconnoistriona ses civilités et le^ offres qu'il nous faisoit; (je ne songeois pas à notre promesse i . « ( ho ae a manque jamais de dire cela, repartit cet « homme; j'y suis tous tes jours attrapa par « dv> Allemans. s Sans la crainte «le bous fascher, et par conséquent de ne rien avoir, il auroit, je pense, ajousté : « A plus forte rai-

(0 La Fontaine et M. de Cbâteauneuf aYoieni promis à M. Jannart <le le rejoindre le lendemain .1 CbàteDeraud. Voyi -- la quatrième letti e du Pcj âge Je Limoge* , dans le> Œuvres diverses.}

« son le seray-je par des François » : mesme je vis bien que le haut de chausse de monsieur de Chasteauneuf lui sembloit de mauvais augure. Cela me fit rire, et je lui donnay quelque chose. A peine l'eusmes nous congédié, que le peu qui restoit de jour nous quitta. Nous ne laissasmes pas de nous renfoncer en d'autres allées , non du tout si sombres que les précédentes ; elles pourront l'estre dans deux cens ans. De tout ce canton je ne remarquay qu'un mail et deux jeux de longue paume , dont l'un pourroit bien estre tourné vers l'orient , et l'autre vers le midi ou vers le septentrion; je suis asseuré que c'est l'un des deux : on se sert apparemment de ces jeux de paume selon les différentes heures du jour, pour n'avoir pas le soleil en veue. Du lieu où ils sont , il fallut rentrer en de nouvelles obscuritez, et marcher quelque temps sans nous voir, tant qu'enfin nous nous retrouvasmes dans cette place qui est au devant du chasteau , moy fort satisfait , et monsieur de Chasteauneuf qui estoit en grosses bottes fort las.

DE LA FONTAINE

./ lu mei

A I imoge , ce ig septemb] e i

Ce seroit une belle chose que de voyager, sil ne se f'alloit point lever si matin. Las que noue estions, monsieur <l<' Ghasteauneuf et moy, lui pour avoir fait toutletour de Richelieu eu grosses bottes, ce que je crois vous avoir mandé , n'ayant pas deu obmettre une circonstance si remarquable; moy pour m'estre amusé à vous écrire au lieu <l<i dormir; aostre promesse , et la crainte do Bure attendre Le voiturier, nous obligèrent <l<* sortir du lit devant que l'aurore fut éveillée. Nous nous disposas mes à prendre congé <!«' Richelieu sanslevoir. Il arriva malheureusement pour nous, et plus malheureusement encore pour le seneschal, dont nous fusmes contraints d interrompre le sommeil, que les portes se trouvèrent fermées par son ordre. Le bruit couroit que quelques gentilshommes de la province avoient fait complot de sauver certains prisonniers , soupçonne/ de l'assassinat du marquis de laine. Mon impatience ordinaire me lit maudire cette rencontre. Je ne louay m es me

6g$ OPUSCULES

que sobrement la prudence du seneschal. Pour me contenter, monsieur de Chasteauneuf luy parla, et lui dit que nous portions le paquet du roy. Aussitost il donna ordre qu'on nous ouvrist; si bien que nous eusmes du temps de reste, et arrivasmes à Ghastelleraut qu'on nous croyoit encore à moitié chemin. Nous y trouvasmes vostre oncle en maison d'ami. On luy avoit promis des chevaux pour achever son voyage, et il s'estoit résolu de laisser Poitiers, comme le plus long, pourveu que je n'eusse pas une curiosité trop grande de voir cette ville. Je me contentay de la relation qu'il m'en fit , et son ami le pria de ne point partir qu'il n'en fust pressé par le valet de pied qui l'accompagnoit. Nous accordasmes à cet ami un jour seulement; ce n'est pas qu'il ne dépendist de nous de luy en accorder davantage , monsieur de Chasteauneuf estant honneste homme , et s'acquittant de telles commissions au gré de ceux qu'il conduit, aussi bien que de la cour; mais nous jugeasmes qu'il valoit mieux obéir ponctuellement aux ordres du roy. Tout ce qui se peut imaginer de franchise, d'honnesteté, de bonne chère, de politesse fut employé pour nous régaler. La Vienne passe au pied de Chastelleraut, et en ce canton elle porte des carpes qui sont petites quand elles n'ont qu'une demiaune. On nous en servit

!» i i | FONTAINE. S99

ries plus belles avec des melons que le maistre du logis mesprisoit, et qui nie semblèrent excellons. Knfin cette journée se passa avec un plaisir non médiocre : car nous estions non seulement «mi pays de connoissance, mais de parenté, .le trouvay à Chastelleraut un Pi*

dont 1 dont notre bosteavoii esj se la belle

sœur. Tous les Pidoux oui du nez et abondamment. On non- asseura <!•• plus qu'ils vivoient longtemps, et <|n<' la mon <|in esi un accident si commun chez les autres hommes , passoit pour prodige parmi ceux de cette lignée. Je Berois merveilleusement curieui «pie la chose iu-t véritable. Quoyquc c'en soil , mon parent de Ghastelleraut demeure onze heures à cheval s. m- s'incommoder, bien qu'il passe quatre ^ in;;ts ans. Ce qu'il a de particulier, et (pie ses parens de Chasteau-Thierr] n'ont pas, il aime ia chasse et la paume, sçait l'écriture, et compose i\c> livres de controverse: au reste l'homme le plu- ga] que vous ayez veu, et qui songe le moins aux affaires , excepté «elle» de son plaisir. Je crois qu'il s'est marié plus dune fois; la femme qu'il a maintenant est bien laite et a certainement du mérite: je luy sçais bon gré d'une chose, c'est qu'elle cajeole son mari , et \ it avec luy comme -1 c'estoit son galant : et

(1) La mère de La Fontaine vluit de cette tainille.

6oo OPUSCULES

je sçais bon gré d'une chose à son mari , c'est qu'il luy fait encore des enfans. Il y a ainsi d'heureuses vieillesses, à qui les plaisirs, l'amour et les grâces tiennent compagnie jusqu'au bout : il n'y en a guère , mais il y en a , et celle cy en est une. De vous dire quelle est la famille de ce parent, et quel nombre denfans il a , c'est ce que je n'ay pas remarqué, mon humeur n'estant nullement de m'arrester à ce petit peuple. Trop bien me fit-on voir une grande fille que je consideray volontiers, et à qui la petite vérole a laissé des grâces et en a osté. C'est dommage, car on dit que jamais fille n'a eu de plus belles espérances que celle là.

Quelles implications Ne mérites tu point, cruelle maladie, Qui ne peux voir qu'avec envie Le sujet de nos passions !

Sans ton venin, cause de tant de larmes, Ma parente m'auroit fait moitié' plus d'honneur : Encore est-ce un grand bonheur Qu'elle ayt eu tel nombre de charmes ; Tu n'as pas tout de'truit ; sa bouche en est témoin ,

Ses yeux, ses traits et d'autres belles choses. Tu lui laissas des lis , si tu luy pris des roses ; Et comme elle est ma parente de loin , On peut penser qu'à le luy dire J'aurois pris un fort grand plaisir", J'en eus la volonté, mais non pas le loisir* Cet aveu lui pourra suffire.

Dr. Là POffTAIKE. ÔOI

On bous asseura qu'elle dansoit bien, et je n'eus pas de peine à le croire; ce qui m'en plut davantage fut le ton ai- \.n\ et lea yeux : ion humeur aussi me sembla douce. Du reste ne m'en demandez nm de particulier, car p parler franchement je l'entr* ; , et de

choses indifférentes, bien résolu si nous < lissions fait an plus long -«jour à Cha itelleraut de la tourner de tant de costez que j'aurois découvert ce qu'elle ;i dans l'ame, et si elle est capable d'une passion secrète: Je ne vous en sçaurois apprendre autre chose, sinon qu'elle ayme fort les romans: c'est à vous qui les aymez fort aussi de jug* r qu elle conséquence on en peut tirer. Outre cette parente de Chastelleraut, je dois avoir à Poitiers un cousin* germain, dont je n'ay point mémoire qu'on m'ayt rien dit. Je m'en souviens seulement pareequ'y m'a plaidé autrefois. Poitiers cm ce qu'on appelle proprement une villoce, qui tant eu maisons que terres labourables peut avoir deux ou trois lieues de circuit : ville mal pavée, pleine d'écoliers, abondante en prestres et en moines. Il y a en récompense nomhre de belles, et Ton y (ait l'amour aussi volontiers qu'en lieu de la terre; c'est de la comtesse (1) que je le

(1) La complue de voyage qui les avoit quittes au : fie Pilles. ( Voyez la seconde lettre. )

602 OPUSGULKS

sais. J'eus quelques regrets de n y point passer; vous en pourriez aysément deviner la cause.

Ce n'est ny la pierre levée , Ny le rocher Passe-Lourd in :

Pour vous en dire ma pensée, Je les ay laissez sans chagrin ; Et quant à cet autre cousin , Mon ame en est fort consolée, Mais je voudrois bien avoir veu La Landru.

Toutefois ayant le cœur tendre, .Te suis certain que Cupidon N'eut jamais manqué de me prendre S'il m'eust tendu cet hameçon ; Et puis me voilà beau garçon, Car au départ il se faut pendre :

Je serois fasché d'avoir veu La Landru.

Cependant je laurois veue, si nous eussions continué nostre route ; j'en avois desja trouvé un moyen que je vous diray. Pour revenir à Chastelleraut, vous sçaurez qu'il est mi-parti de huguenots et de catholiques, et que nous n'eusmes aucun commerce avec les premiers. Le terme dont nous estions convenus avec nostre hoste estant écoulé, il fallut prendre congé de luy ; ce ne fust pas sans qu'il renouvelast ses prières. Nous luy donnasmes le plus de temps qu'il nous fut possible, et le luy don-

Di. I..\ FONTAINE. 6o3

nasines de lionne , , i . i « i • . i est-à-dire en *!•--;— jcnn.ini bien, el tenant table long-temps, d<> sorte au il ne nous resta de I heure que pour gagner ( lhai igni , misérable giste , et où commencent les mauvais chemins, et l'odeur des aulx, deux propriétés cjui distinguent le Linosin des autres provinces du monde. Nostre seconde couchée lut Belac. L'abord de ce lieu n'a semblé une chose singulière, et oui vaut la peine d estre descrite. Quand de huit ou dix personnes qui ^ ont passé -ans descendre de cheval ou de carrosse^ il n\- en .» que trois ou quatre qui 9e soient rompu le cou , on remercie Dieu.

< ..• sont morceau d<< rochei 1 Antex Les uns sur Les .mur-: ,

Et (jiii font (lin- aux co< bel -

1 ).' terribles pateDOsti es Des plus sages .1 la fin

bemin Epuise la patience :

Qui n > fait que murmurai ,

Sans jurer, ( lagne cent ans d indulgenrr*

M. de Chasteauneuf

L'auroit cent t"i> maudit .

Si d'abord je n'eusse dit :

Ne plaignons point nostre peinr ;

hO/j OPUSCULES

Ce sentier rude et peu batu Doit estre celuy qui meine Au séjour de la vertu.

Vostre oncle reprit qu'il falloit donc que nous nous fussions détournez ; « ce n'est pas, ajouta-t-il, qu'il n'y ayt « d'honnestes gens à « Belac , aussi bien qu'ailleurs , mais quelques « rencontres ont mis ses habitants en mau- « vaise odeur. » Là dessus il nous conta qu'estant de la commission des grands jours, il fit le procès à un lieu tenant de robe courte de ce lieu-là , pour avoir obligé un gueux à prendre la place d'un criminel condamné à estre pendu, moyennant vingt pistoles données à ce gueux et quelque asseurance de grâce dont on le leurra. Il se laissa conduire et guinder à la potence fort gaye- ment, comme un homme qui ne songeoit qu'à ses vingt pistoles , le prevost luy disant toujours qu'il ne se mist point en peine ; et que la grâce alloit arriver. A la fin le pauvre diable s'apperçeut de sa sottise, mais il ne s'en apperçeut qu'en faisant le saut, temps mal propre à se repentir et à déclarer qui on est. Le tour est bon comme vous voyez, et Belac se peut vanter d'avoir eu un prévost aussi hardi et aussi pendable qu'il y en ayt. xiutant que l'abord de cette ville est fascheux, autant est elle désagréable; ses rues vilaines, ses mai-

Dl Là ! ONTAINK. 605

son- mal accommodées et mal prises. Dispen* Mv.-iiiDi, \ .ni-, « | v i ■ estes propre, de vous en rien dire. ( >u place en < e pays-là la cuisine au second estage; «pu a une fois veu ces cuisines 1 1 ; t |>;is grande curiosité pour les rousses <pi on v appreste. Ce Boni gens capables <le faire on très mes chant mets d'un très bon morceau. Quoique nous eussions choisi là meilleure hostellerie, mous y beusmes <lu ^ i 1 1 à teindre les nappes, et qu'on appelle communément lu tromperie de Beluc. l-c proverbe a cela de bon que Louis treize en esi 1 auteur.

Rien ne m'auroil plu sans la tille du logis, jeuue personne et assez jolie. Je la cajeolay BUT sa coiffure: c'estoit une espèce de cale à oreilles, des plu- mignones, et bordée d'un galon d'or lar^e de trois doigta. La pauvre lillc croyant bien faire, alla quérir aussitôt saca/e de cérémonie pour me la moastrer. Passé I !ha- \ igny on ne parle quasi plue françois (i), cer pendant cette personne m'entendit -ans beaucoup de peine ; les fleurettes s'entendent par tout pays, et ont cela (le commode qu'elles portent avec- elles leur trucheman. Tout meschaut, questoit uostre giste^je ne laissay pas

(i) Racine faisant à La Fontaine te récit de ^<>n voyage d'Usés', dans sa lettre do n novembre 16C1 . je jtl.iint de même de te qu'ku-dolà de Lyon il n'etitendoil pins le I in • gage du pays.

d'y avoir une nuit fort douce; mon sommeil ne fut nullement bigarré de songes , comme il a coustume de l'estre ; si pourtant Morphée m'eust amené la fdle de l'hoste, je pense bien que je ne Faurois pas renvoyée : il ne le fist point et je m'en passay. Monsieur Jannart se leva devant qu'il fust jour , mais sa diligence ne servit de rien, car tous nos chevaux étant déferrez, il fallut attendre, et pour mes péchez, je revis les rues de Belac encore une fois. Tandis que je faisois presser le maréchal, monsieur de Chasteauneuf, qui avoit entrepris de nous guider ce jour-là, s'informa tant des chemins que cela ne servit pas peu à les faire prendre les plus longs et les plus mauvais. De bonne fortune nostre traite n'estoit pas grande : Comme Limoge n'est esloigné de Belac que d'une petite journée, nous eusmes tout loisir de nous égarer, de quoi nous nous acquitasmes très bien, et en gens qui ne connoissoient ny la langue ny le pays.

Dès que nous fusmes arrivez, mon fidelle Achate, (qui pourroit-ce estre que monsieur de Chasteauneuf?) disposa les choses pour son retour , et choisit la voye du messager à cheval qui devoit partir le lendemain. Je fus fasché de ce qu'il nous quittoit si tost; car en vérité, il est honneste homme, et sçait débiter ce qui se passe à la cour de fort bonne grâce: puis il

ii i LA F0NTA1N1 607

me semble qu'il ne fait pas mal ion personne dans* ette relation. Désormais nous tascherona de dous en passer . -t\ ec <l autant moins de peine (jii'i! ne reste .1 vous apprendre que << qui concerne !<* lieu de nostre retraite: cela mérite une lettre entière 1 En attendant -1 vous desirez sçavoir comme je m j trouve, je \ nu- dira] assez bien; ei vostre oncle - \ doit trouver encore miens, veu les témoigna d'estime el de bienveillance que chascun lui rend; l'evesque a principalement; c'est un prélat qui a toutes les belles qualités que voua sauriez vous imaginer; splendide surtout (jni tient la meilleure table du Limosin. 11 \ii en grand seigneuret l'est en effect. N'allez pas vous figurer que le reste du diocèse soit malheureux et disgracié du ciel, comme on se le figure dans nos provinces. Je vous donne les gens de Limoge pour aussi fins et aussi polis que peuple de France: les hommes ont de l'esprit en ce pays-là, et les femmes de la blancheur, mais leurs coustumes, façon de vi-

(1) Cette lettre promise par La Fontaine n'a pas été 1 etrow ée.

(2) François de La Fayette, abbé de Dalon, évéqua de Limoges , premier aumônier de la reine-mère; il mourut a l'Age de quatre- vii , le 3 mai 16781 I

mari de I mtesst de La I i\<;t' étoit aereu •'•

évoque

éo8 OPUSCULES

\re , occupations , compliments surtout ne me

plaisent point; c'est dommage que n'y

ayt point esté mariée; quant à mon égard,

Ce n'est pas un plaisant séjour :

J'y trouve aux mystères d'amour Peu de savans , force profanes ; Peu de Philis , beaucoup de Jeannes ; Peu de muscat de Saint-Mesmin, Force boisson peu salutaire; Beaucoup d'ail et peu de jasmin; Jugez si c'est là mon affaire

TïiS RK I.A P.FLATION PtT VOYAGE U E LIMOGES.

DE LA FONTAINE

LETTRE i' .

De l \ Fontaine à M. Jannart(i).

A Rheims, ce lundi \.\ février i656.

Monsieur mon oncle,

,Vai enfin vendu ma ferme de Damar, moyennant ig,i \ f\ liv. à mon beau-frère (a); c'est-àdire qu il a fait eschange avec moy de son bien

deChastillon, qnil a promis par un acte sépare

(i) Jacqut s .1 mu. tri , ( onseiller du roi el substitut da procureur-général au parlement de Paria, fili de Nicolas Jannan . conti 6leur au grenier à sel de ( HhAtean-Thk 1 1 > Jacques Jannarf avoil épousé Marie Héricart , tante de madame de La Fontaine; elle lui donna on Bli le 10 avril i63g , qui fui Dommé Jacques. Ce dernier devint conseiller au Ghâtelel , le i3 avril 1GG1 . puis i onseiller au grand conseille 1 5 juillet 1675. Il épousa le 1 5 janvier 1678 mademoiselle Le Chasseux, et il mourut sans pôsti i 1< 1 8 jam ier 1712.

(2) Louis Héricart remplaça son pèi e dans la cL de lieutenant «ivil c» criminel de La Ferté-Milon I de lui que sont des< endues !< - d< us branches de MM. Héricart de Thury, famille recèmmandable par %éi verflu !:■ réditaires 1 1 qu'environne aujourd'hui la considération la mieux acquise.

de me faire valoir dix mille six cens livres , m'a baillé i\ 4 liv. , m'a fait une promesse payable dans trois mois de i ,3oo liv. , et du surplus montant à 7,000 liv., il m'a fait constitution. Ainsy il a fallu que jaye vendu le bien de Chastillon, ce qui nous a fait une difficulté, car celuy qui Ta acbepté a dit qu'il vouloit que quelqu'un s'obligeast à la guarantie et entretenement de la vendition que je lui faisois, jusqu'à ce que mademoiselle de La Fontaine (1) eust l'aage et eust ratifié. J'en ai parlé à M. Héricart mon beau-frère, qui s'en est excusé , et a dit que s'il intervenoit à ladite vendition, l'eschange paroistroit simulé, et que cela luy feroit tort pour les lots et ventes. J'ay creu qu'il vouloit peutestre laisser cet obstacle afin de se desdire, et ayant reçeu depuis peu une lettre de monsieur Faur, où je ne trouvois pas mon conte à beaucoup près, j'ay creu qu'il falloit achever l'affaire à quelque prix que ce fust(2).... au marchand qui vous portera trois mille eseus et vous demandera vostre guarantie \ s il eust

(1) Marie Héricart, femme de La Fontaine. On ne sait pas prëcise'ment à quelle époque eut lieu leur mariage ; on croit que ce fut en 1648. Elle étoit encore mineure en i656, mais il ne faut pas oublier que la majorité n'étoit alors acquise qu'à vingt-cinq ans.

(2) Il manque ici une partie de h lettre.

DE L A F ONTA IN 1 6 i i

voulu de celle de M. de Villemontée (i) et de nia BOeUT, je ne VOUS ;niiin> pat i m |>< a ! 1 1 1 U i <)■

cela; mais il a dit qu'il ne le^ connoisêoit pas. Pour mon père, ii en vouloit bien, mais je ne romps jamais la teste à m«>:i père de mes affaires. Je diray à M. BeUanger(î) et a mou beau-frère que («• \ ous fais toucher I argent de ladite vendition pour rostre seurete* , en attendant (pie je vous ave fait bailler une indemnité de rostre guarantie par M. de Viliemont mon beau-frère , ou bien par qui il vous plana , et cela sera bien de la sorte. Je vous prie aussi

si on VOUS en escril de mander la mesntechose

Quand vnu.s aurez l'argent entre vos mains, mon père vous prie de lui en prester 4 nid cinq cens livres pour rachepter parti»' dune rente qu'il doit conjoinctemenl avec ma soeur aux héritiers de M. Pidoui > ; moyennant quoy il sera des< barge de la gùarantie. Du rote ma sœur vous en entretiendra si vous voulez, et nous nu .-auriez mieux (aire valoir vostre argent : premièrement je me conténteray de linterest sur et tant moins d'autant de la pen-

(i) Il avoil épousé l.i ta tu de La Font une.

(2) Il paroîi que ce M Bellanger étoil le beau-pi re <.iV Louis Bel icai I ernier avoil épous< . Ii i5 vembre i65a, mademoiselle Cathei ine B< I!. n

(3) La t ' : Font. une <\ip|ir!oit II.

6l2 OPUSCULES

sion que vous sçavez , et puis après la mort de mon père je vous rembourseray infailliblement, et vous donneray ensuite une partie considérable de ce qui me restera, aux conditions que je vous ay dites.

Je vous escris de Rbeims où je suis chez messieurs de Maucroix, attendant vostre response sur tous ces poincts. Le messager qui vous porte celle-cy part aujourd'huy lundy; vous pourrez, si vous en voulez prendre la peine, me rescrire mercredy; il ne faut que demander le messager de Rheims sur le pont Nostre-Dame , ou escrire par la poste de Champagne et adresser les lettres à M. de La Fontaine chez M. de Maucroix chanoine à Rheims; le plus tost sera le meilleur, car le marchand de Chaalon attend votre response pour vous porter l'argent. La copie de l'obligation que je vous envoyé est de la main de M. de Maucroix, à cause que le messager me pressoit. Je vous prie très humblement de me faire response au plus tost et suis, Monsieur mon oncle,

vostre très humble et obéissant serviteur,

de La Fontaine.

N.B. Ces trois lettres portent pour suscrip-

DE LA FONTAINE. G 1 3

tion: à monsieur Jeannart, substitut de monsieur le procureurgénéral, sur le quay <)<■, Augustins.

Du même an même*

A Chasteau-Tliiri i y, ce i<"> mars I Monsieur mon oncle .

Vous ne recevrez point encor par cet ordinaire de lettre de mon père; il est toujours malade et a été Baigné cnctH' nue fois. Ce 0*681

pourtant pas chose fort dangereuse. Des qu'il sera en meilleur estât, il ne manquera pas «le vous escrire touchant l'affaire de ma Bœur, qu'il voua prie d'achever au plus tost, si vos a flaires vous I»' permettent. Je vous escrivia au Long mardy dernier touchant vostre ferme des aulnes bouillons] par celle-cy voua trouverea bon que je Fasse le solliciteur, ei voua recommande nue affaire où madame de Pont-de- Bourga interest. Je n'ay paa l'honneur d'estre connu d'elle, mais quantité de personnes de mérite prennent part à ses interestS. Je suis

6l4 OPUSCULES

prié de vous en escrire de si bonne part qu'il a fallu malgré moy vous estre importun, si c'est vous estre importun que de vous solliciter pour une dame de qualité qui a une parfaitement belle fille. J'ay veu le temps que vous vous laissiez touclier à ces clioses , et ce temps n'est pas esloigné, c'est pourquoy j'espère que vous interpréterez les loix en faveur de madame de Pont-de-Bourg. Vous en aurez des remerciements de l'Académie, mais je les conte pour rien, à comparaison de ceux que vous fera cette belle fille, dont la beauté doit estre fort éloquente de la façon qu'on me l'a dépeinte. J'iray à Paris devant la fin du caresme, et peutestre devant la fin de la sepmaine où nous allons entrer ; ce sera pour aviser avec vous aux moyens de terminer nostre affaire. Mademoiselle de La Fontaine m'en presse; ce n'est pas qu'elle soit plus mal qu'elle n'estoit il y a six mois; mais est bon d'asseurer la chose au plus tost. J'y ai un interest trop grand pour la laisser plus long-temps au hazard, outre que mademoiselle de La Fontaine ne veut pas faire à Paris un long séjour, et sera bien ayse de trouver les affaires toutes disposées. Avec vostre permission, mademoiselle Jeàhnart(i)

(i) Marie Héricart, femme de M. Jannart.

DE i,A FONTAINE. 6l ;

aura peur agréables mes très humbles baisemains. .!<■ suis,

Monsieur mon oncle,

Vostre très humble et très obéissant

-i i\ iteur,

m La Fou i une.

Du même au même*

\ Chasteao-Thierry (i) ce ierfévriei t65g.

Monsieur mon oikIp,

Ce qu'on vous a mande de I emprunt et du jeu est tics faux,; m vous Pavez creu, il me semble que vous ne pouviez moins que de m eu Paire la réprimande; je la méritois bien par le respect que j'ai pour von-, et par L affection que vous ma\e/. toujours tesmoignée J'espère qu'une autre fois nous vous mettrez 'plu- Poil en cholere, et que, s'il m arrive de

(i) La Fontaine, dans cette lettre comme dans autres . emploie l'abréviation CKaûrj , qui est eni ore en usage ( ta .1 reti an< hé <|U' Iqties détails relatifs

M I liinart.

6l6 OPUSCULES

perdre mon argent, vous n'en rirez point. Mademoiselle de La Fontaine ne sçait nullement bon gré à ce donneur de faux avis qui est aussi mauvais politique qu'intéressé. Nostre séparation peut avoir fait quelque bruit à La Ferté (i), mais elle n'en a pas fait beaucoup à Chasteau-Thierry , et personne n'a creu que cela fust nécessaire.

La commission dont je vous ay escrit

est une excellente affaire pour le profit, et je ne suis pas assez ambitieux pour ne courir qu'après les honneurs ; quand l'un et l'autre se rencontreront ensemble je ne les rejetteray pas ; cependant dez que M. Nacquart fera un tour à Chasteau-Thierry, je lui feray la proposition , sauf de m'en rapporter à vous touchant le choix.

Vous ne me mandez rien touchant

le rachapt que jay fait de vos rentes sous sein privé; je ne l'ay pas voulu faire par devant notaire, sans avoir auparavant vostre avis à cause des lots et ventes; souvenez-vous s'il vousplaist de m'en escrire, je suis, Monsieur mon oncle ,

vostre très humble et très obéissant serviteur,

de Là Fontaine.

(i) La Ferté Milon , où la famille He'ricart demeurait.

DE LJ PONTAIME. <">i;

Je vous escrivis hier vendredy, et vous priay de vous employer pour celui qui vous portera la N'ttre, car peut-estre recevrez \<»u~ celle-cy la première. Je n'osay à cause de I ; i parenté de mademoiselle de La Fontaine(i) luy refuser de voua escrire, mais comme c*esl pour essayer de lui procurer quelque employ, qu'on luy a lait espérer, et que ces choses ne se demandent ny ne s'obtiennent facilement, vous en userez comme il vous plaira et vous vous réserverez , si vous le jugez à propos, poui quelque meilleure occasion. Enfin je ne prêtons point vous importuner pourautruy dans une allaire de cette nature, c'est bien assez que

(i) On a pu remarquer dans cette lettre et dam les

Jeux autres que La Fontaine dit toujours mademoiselle

•m parlant île sa femme. On n'appeloil alors madame qw les femmes nobles. Aux étata de i G 1 4 , la uobl adressa an roi des supplications) au nombre desquelles «•H trouve celle-ci : * Que détiens* 1 seroienl faites à toutes «sortes de personnes, qui n'étoient pas de la qualité' «requise, de s'attribuer le titre de messire <>u de che- « valier , et à leurs femmes de prendre le nom de madame. <• L'éditeur a eu sous les yeux plusieurs autres lettres de La Fontaine qu'il ne publie pas, parcequ'eUes n'offrent aucun intérêt; <11<,> -<>tit cachetées en cire , sans autre empreinte que celle d'un chiffre illisible, ou d'une esp< i i de grille. Il fait cette remarque, parcequ'elle prouve que La Fontaine n'aroii pas la petitesse ds prendre un litre qui ne lui appartenoit point

6l8 OPUSCULES DE LA FONTAINE.

je le fasse pour moy seulement; je vous prie de vous excuser de la meilleure grâce qu il sera possible , et cela suffit.

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