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DUC DE DOUBEAIÎYILLE
Il y a un la Rochefoucauld, — c'est celui des Maximes, — qui a écrit : « Il est plus facile de connaître les hommes en général qu'un homme en particulier. »
J'ai réuni et publié quelques portraits destinés à conserver pour l'instruction ou la curiosité de nos neveux les traits des personnages qui, par leur position sociale, par leur action politique, morale ou littéraire, ont exercé quelque influence sur notre société française au dix-neuvième siècle.
On a généralement trouvé quelque mérite de ressemblance dans ces croquis jetés, en courant, au milieu d'une vie aussi occupée que la mienne; et si j'avais quelque amour-propre, je pourrais me réjouir, sinon d'avoir à peu près triomphé de cette difficulté signalée dans la maxime que je viens de citer, du moins de ne m'en être pas laissé effrayer.
Dans ma galerie, les portraits de famille ont dû trouver leur place. Le crayon dans la main du dessinateur, comme la plume dans la main du moraliste, obéissent avec tant de facilité aux impulsions du cœur! Et ces figures qui, les premières, ont attiré nos regards d'enfant, ces figures que la clarté du foyer domestique a entourées d'une si douce et si pure auréole, sont toujours si bien présentes à notre pensée, ou plutôt notre pensée s'est toujours si bien modelée sur elles! Lorsqu'il s'agit dédire ce qu'on en pense et surtout ce que l'on sent, on est aussi à son aise que si l'on parlait de soi; devant des amis s'entend; mais devant le public appelé à prononcer sur le jugement qu'on en porte, c'est différent. On se trouve arrêté par la crainte de paraître cédera la puissante influence du cœur.
11 n'y a qu'un cas, et fort heureusement il a été le mien, où l'on peut dire hardiment tout le bien qu'on pense des personnes, et employer à les peindre les plus belles couleurs de sa palette. C'est quand leur nom est devenu le synonyme des vertus et des qualités qu'on veut préconiser en eux, quand leur réputation est, pour ainsi dire, du domaine
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public; alors il n'est pas plus possible d'en parler autrement que tout le monde, que de changer le sens d'un mot du Dictionnaire. On n'est plus qu'un écho, et ce rôle est bien doux. Quel bonheur de trouver la voix de tout un pays à l'unisson avec la voix de notre affection et de notre reconnaissance ! Quel bonheur de se dire : Aussi loin qu'iront mes éloges, je ne serai pas démenti ; la tendresse du fils ne nuira point à la sincérité du juge, et il n'est personne, parmi ceux qui ont connu mon père, dont l'opinion ne soit d'accord avec mon jugement !
« Tous les malheureux l'ont pleuré, et la société entière l'a regretté comme un modèle de vertu et de bienveillance.
« Chacun s'est empressé d'en faire l'éloge, mais nul n'en a mieux parlé que M. Charles Dupin.
« Après cette plume éloquente, je devrais me taire, si mon cœur, autant que ma conscience, ne me reprochaient de laisser une pareille lacune à cette galerie de portraits.
« Plus avancé et plus raisonnable qu'on ne l'est à cet âge, le duc de Doudcauville avait terminé son éducation à quinze ans; à seize il était marié; à dix-sept il était père. A vingt-cinq ans, il présidait une assemblée qui lui votait en masse des remercîments.
« Tout à la fois enfant et homme sensé, il avait le charme de l'un et les avantages de l'autre.
« Protégé visiblement par le Ciel, qui lui servit
de guide et de boussole, son âme fut toujours religieuse, malgré tous les sarcasmes auxquels les plus nobles croyances étaient en butte à cette époque, où les enseignements de Voltaire avaient égaré la société.
« La jeunesse du duc de Doudeauville se passa comme sa vie, sans qu'il eût un seul tort à se reprocher.
«Excessivement timide, il fut néanmoins plein de bravoure, de sang-froid, de vivacité dans l'action.
« Toute contrariété l'irritait malgré lui au dernier point, et sa physionomie exprimait les émotions violentes qui l'agitaient intérieurement.
« Il se connaissait cette disposition et il en souffrait; aussi sa vie fut-elle un perpétuel combat avec lui-même.
« Doué d'un cœur sensible et bon, son esprit, naturellement porté à la critique, fût devenu facilement malicieux ; mais il s'interdisait toujours une plaisanterie qui eût pu choquer celui auquel il s'adressait.
« Avec beaucoup de douceur et d'aménité dans le monde, il avait chez lui le sentiment de la puissance et de l'autorité d'un chef de famille, et ne souffrait pas qu'on lui résistât.
« Aimant à faire plaisir, il lui était doux d'accorder ; mais il ne lui convenait pas qu'on exigeât, et l'autorité, obtenant de lui par devoir une entière soumission, excitait pourtant dans son esprit
des mouvements toujours étouffés de révolte intérieure.
« Jamais une pensée personnelle n'entrait dans son cœur, toujours porté à s'occuper des autres.
« Assez susceptible par caractère, il se défendait de le paraître ; son esprit, toujours modéré, le rendait l'ennemi de toute exagération de conduite et d'opinion, et s'il sacrifiait parfois cette dernière à ce qu'il regardait comme une obligation, c'était sans jamais abandonner sa pensée ni renoncer à ses jugements.
« Son esprit, quelque droit qu'il fut, s'égarait quelquefois sous l'empire d'une imagination trop vive, et il était alors assez difficile de le faire revenir, sans que jamais on pût accuser ni sa conscience toujours pure, ni son cœur vraiment sensible.
« De cruelles souffrances furent imposées à sa vie; il les supporta avec une résignation sublime, qui, jointe a une gaieté qui lui était naturelle, l'empêcha d'y succomber.
« Le duc de Doudeauville semblait se multiplier pour obliger les autres, et plus de vingt sociétés utiles ou scientifiques le comptèrent pour leur président.
« Il aimait les arts, la littérature, la poésie ; mais, s'occupant de mille choses à la fois, il avait peu le temps de les approfondir.
« Partout on l'aimait autant qu'on l'estimait; ses discours étaient empreints d'une originalité pi-
Ai AVANT-PROPOS.
quante qui plaisait en instruisant, et ceux qu'il prononçait à la Chambre des pairs étaient empreints d'indépendance, de force et de raison. Il avait pour le travail une étonnante facilité. Tous les manuscrits qu'il a laissés témoignent assez de sa prodigieuse fécondité.
« Résister à rendre un service était impossible à cette âme tendre et charitable ; aussi obligea-t-il souvent, sans calculer suffisamment le mérite de celui qui s'adressait à lui. >
« Ses manières étaient dignes, sa politesse extrême et sa physionomie des plus spirituelles et des plus expressives.
« Sa vie restera comme un modèle parfait, sans aucune tache, et sa mort comme un exemple de la douce et sublime confiance qu' éprouve le chrétien en s'endormant dans les bras du Seigneur. »
(Esquisses et Portraits. M. le duc de Poudeauvillc.)
La partie des manuscrits laissés par mon père et qui va voir le jour, peut être considérée comme pièce à l'appui du jugement qu'on vient de lire; ce sont les souvenirs de cette vie sans tache, souvenirs d'honneur, de charité, de palriotisme, de confiance en Dieu, d'élancement vers l'avenir de la France, de ces souvenirs enfin qu'une âme chrétienne emporte et retrouve au sein de Dieu quand, dans les visions de la béatitude céleste, passe devant elle l'image du bien qu'elle a fait ou qu'elle avait la volonlé de faire.
AVANT-PROPOS. fô
Ai-je besoin d'expliquer les motifs de cette publication? Ceux qui se font un culte de la mémoire d*un père vertueux comprendront ces motifs avec leur cœur, et pourtant je pourrais encore faire valoir d'autres considérations.
Quand l'estime publique s'attache à un nom et le place aussi haut dans la reconnaissance d'un pays, il est toujours à propos de rechercher comment a pu s'établir cette unanimité d'approbation qui glorifie mieux un tombeau que tous les titres qu'y peut graver la vanité, et d'étudier comment on parvient à mettre d'accord toutes les divergences de l'opinion, dans un temps où l'esprit de parti y souffle le plus de tempêtes.
Cette étude a un double avantage : elle pose et met en lumière un exemple, une leçon, un modèle, devant ceux qui veulent aussi mériter l'attention, l'intérêt, l'affection de leurs concitoyens. 11 est dans la nature de plusieurs de ne pas se décider, de prime abord, à s'incliner devant une mémoire, par la raison que la foule l'encense. Ils sont encore plus susceptibles que l'Athénien, et l'épitliète de vertueux, accolé au nom d'Aristide, même après son trépas, finirait par les lasser. Ils veulent du moins prononcer sur des preuves, et, comme dans ces procès funèbres engagés sur la tombe des rois d'Egypte, ils aiment à provoquer un débat contradictoire et à s'assurer si l'apologie est si bien fondée qu'on ne puisse lui opposer la critique, ou du moins le doute et l'incrédulité.
Qui lèvera ces scrupules de conscience, — et, quand il s'agit d'éloges, ne serait-il pas plus juste de dire ces susceptibilités de l'envie, — si ce n'est la connaissance des actes, des faits, des paroles, des opinions, de la conduite publique et domestique de celui qu'on nomme un bon citoyen, un homme vertueux?
Où peut-on mieux s'en rendre compte que dans le registre où tous les événements de sa vie se sont inscrits jour par jour, avec la naïveté d'impressions toujours jeunes, avec la candeur d'une âme chrétienne avant tout, et comme telle préférant la vérité dite sans fard, au mensonge préparé et présenté avec tous les agréments de l'art littéraire?
Une autre raison encore m'a déterminé à publier ces souvenirs de mon père ; je travaille depuis longtemps à compléter mes mémoires, dont le public, jusqu'à présent, n'a eu qu'une faible partie. Les deux éditions qui s'en sont faites ne sont, en effet, que la reproduction de pièces prises un peu au hasard dans mes papiers. Le succès qu'a obtenu cette publication, quelque peu coordonnée qu'elle fût dans ses diverses parties, m'a encouragé à les refondre et à en former un tout complet, sans lacunes, et qui, sans rien omettre de ce que j'ai vu et su des hommes, des choses qui ont successivement paru sur la scène du monde depuis 1815, me permettent d'offrir à mes concitoyens une véritable histoire de la Restauration et des temps qui lui ont succédé.
Le meilleur prologue que je puisse choisir pour celte publication est, sans contredit, l'écrit de mon père. Outre qu'il contient des renseignements précieux sur l'état de la société à la lin du dix-huitième siècle, sur l'histoire de l'émigration, il complète ce que je n'ai qu'indiqué des événements de l'Empire et corrobore ce que j'ai raconté de la Restauration.
Il me semble impossible que, après avoir lu ces souvenirs de mon père, on n'aime pas leur auteur, et qu'on ne se sente pas au cœur quelque intérêt pour celui qui a reçu la mission de faire valoir et de continuer cet héritage de bonnes et louables intentions et de patriotisme éclairé. Après avoir suivi son courage à travers les épreuves que la première Révolution suscita sous ses pas; après avoir vu constamment sa constance résister aux séductions que la gloire et la puissance tentèrent contre lui pendant l'Empire; comment sa probité, son désintéressement traversèrent les faveurs de la Restauration ; après avoir vu comment sa sagesse et sa raison, fruit d'une longue expérience, envisagèrent la révolution nouvelle, on sera peut-être désireux de savoir si ces exemples ont été bien compris, bien suivis par l'héritier de son nom, et si, avec ce nom honorable, cet héritier a reçu du Ciel ce qu'il fallait pour continuer l'œuvre paternelle, pour remplir tous les engagements contractés par lui et pour les siens, envers Dieu, le pays et la gloire de notre maison.
Les nobles souvenirs du plus vertueux des
hommes vaudront peut-être à son fils l'indulgence qu'il réclame. Puissent mes enfants, après que leur aïeul et leur père ont eu tant de tempêtes et de naufrages à décrire , tant d'écueils à signaler, n'avoir plus à inscrire dans les annales de notre maison que la part qu'ils prendront au bonheur, à la gloire et aux réparatious qui sont dus à la France !
Mais, quelque chose qu'il arrrive, puissent-ils être toujours prêts à appeler l'œil du public sur leurs faits et gestes ! Qu'ils se rappellent cette maxime d'un de leurs aïeux :
« C'est être véritablement honnête homme que de vouloir être toujours exposé à la vue des honnêtes gens. »
Duc de Doudeauville.