‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld duc de Doudeauville. 1, Introduction généraleChapitre 3 sur 12 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Monlmirail, ce 211 juin l'JSl,

L'année qui vient do s'écouler a été fertile en grands événements : l'abdication de Charles X, celle de M. le duc d'Angoulême, héritier présomptif de la couronne; celle de doui Pedro, empereur du Brésil; la révolution de Bologne et de Modène, qui a agité l'Italie; celle de la Belgique, qui agite encore l'Europe ; celle , de la Pologne, qui, avec le tiers seulement des forces de cet ancien royaume, résiste merveilleusement à toute la puissance de celte Russie, si vaste et si menaçante.

Un autre événement, qui fera moins de bruit, aura signalé cette année : j'ai commencé à rédiger ces Mémoires ; ils ne vaudront pas tout à fait ceux du cardinal de Retz, mais ils seront nés dans le pays où cet illustre personnage a vu la lumière.

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C'est le seul rapport que mes écrits auront avec eux. Le jour que j'ai mis la main à l'œuvre, on n'a point pris d'esturgeon dans la rivière du Petit-Morin, ainsi qu'il advint le jour même de la naissance de Paul de

Gondi '.

Si ce fait extraordinaire se fût reproduit au moment où je commençais à rédiger mes souvenirs, les méchants n'eussent pas manqué d'en tirer ce présage, que j'allais servir au public plus d'un poisson d'avril, et ce présage, je me hâte de le dire, n'eût pas eu le sens commun; en effet, le grand, et peut-être le seul mérite de ces pages, écrites dans la retraite, sera la . plus scrupuleuse exactitude, et la plus entière véracité.

Après m'a'voir lu, si l'on me lit, on m'aimera peutêtre plus que l'illustre brouillon dont le nom s'est trouvé sous ma plume, c'est un succès fort démon goût. Le bruit qu'on a fait ne vaut pas l'estime et l'amour qui vous survivent ; le bien qu'on dit de ceux qui ne sont plus est une sorte d'appel à Dieu en leur faveur, car il n'y a plus que lui qui puisse les récompenser devoir été religieux, justes, loyaux et sincères.

J'ai longtemps hésité si je me livrerais à celte occupation; ce ne sont ni les conseils du respectable abbé Duval, ni le désir de fournir des matériaux à l'histoire

1 Le jour de ma naissance on prit un esturgeon monstrueux dans une petite rivière qui passe sur la terre de Montmirail, au lieu où ma mère accoucha de moi. Comme je ne m'estime pas assez pour me croire un homme à augures, je ne rappellerais pas cette circonstance, si les libelles qui en ont parlé comme d'un présage de l'agitation dont ils voulaient me l'aire l'auteur, ne me donnaient pas lieu de craindre qu'il y eût de l'affectation à ïoiih lire.

(Mémoires du cardinal de Retz.)

MÉMOIRES DE MON l'ÈIÎK. M

et des leçons à mes enfants, qui ont triomphé de mes hésitations; j'avouerai franchement que j'écris ce livre pour moi seul.

Il est fort doux, en effet, de se rappeler toute sa vie, de la recommencer, pour ainsi dire, en se reportant à son enfance, de revivre avec tous les gens qu'on a aimés et qu'on a perdus; enfin de parler toujours de soi, et même d'en dire tout le bien qu'on veut, sans la crainte d'être contredit, et sans le chagrin d'être interrompu.

Je vous fais grâce d'un plus long préambule, et j'entre en matière en entrant dans le monde.

Je suis né à Paris en 1705; mon père et nia mère (le vicomte et la vicomtesse de la Rochefoucauld) avaient perdu quatre enfants: il ne leur restait qu'une fille. Us avaient un grand désir de me conserver, je n'en fus pas moins remis par eux aux soins d'une nourrice qu'ils ne connaissaient pas, habitant à deux lieues de. Paris un petit village relais de poste, dont son mari était un des plus intrépides postillons.

Les anciens, un peu superstitieux de leur nature, y auraient peut-être trouvé une indication de ma future destinée, et ils ne se seraient pas trop trompés, puisque j'ai été directeur général des postes, cl que même, je dois en convenir, d'un caractère trèspressé, j'ai toujours aimé à mener en poste toutes les affaires.

C'est peut-être aussi ce qui fait que je suis arrivé à soixante-six ans sans être jamais tombé de cheval, quoique mon goût pour l'équitation m'ait fait choisir pour les monter les chevaux les plus fougueux, e! quoique j'aie commencé cet exercice d'assez bonne

heure. En effet, mes parents, lorsqu'ils venaient me visiter, rencontraient parfois leur progéniture de dixhuit mois à califourchon sur un des chevaux de son père nourricier, suivant, sans se presser, quelque ruelle de Villejuif, village où j'ai été nourri.

Par suite de leur rare tendresse, et des soins qu'exilait mon !rès-faible individu, les personnes qui s'intéressaient à moi, me trouvant apparemment trop près d'elles, m'envoyèrent à quinze lieues de Paris, dans une terre où elles n'allaient jamais. Ma grand'mère cependant, et pour mon malheur, y vint un moment; alors j'étais âgé de trois ans, et sous prétexte que mes cheveux étaient roux, elle les fit raser impitoyablement, malgré mes prières et mes gémissements. Or ces cheveux étaient d'un blond charmant, je peux et je dois même le dire, car à présent que ma chevelure offre toutes les teintes d'un gris tournant au blanc, les yeux les plus clairvoyants ne pourraient se douter de leur couleur primitive. La vraie raison, je crois, du singulier parti qu'avait pris ma famille de m'éloigner ainsi d'elle, était l'idée que ce cher enfant ne vivrait pas plus que les autres, et en conséquence elle ne voulait pas s'y attacher.

L'enfant, on le voit, en a rappelé; aussi, dans son heureuse solitude, il menait la vie d'un vrai paysan, courant toute la journée, avec des sabots, dans la neige, dans les glaces, dans les boues. Ce régime, qui fortifia ma santé alors fort délicate, doit aujourd'hui me servir auprès des amateurs de la démocratie et de l'égalité; ils verront que mon éducation a été on ne peut moins féodale. Ma nourrice, qu'on m'avait laissée

MÉMOIHES DE MOi\ PÈRIi.

comme bonne, élait une bonne paysanne, loul ce qu'il y a de plus prolétaire. Par la suite, transportée au milieu de la capitale, elle y a conservé, avec sa simple cornette, ses manières francbes et campagnardes, aux applaudissements de tous ceux qui la connaissaient, et qui estimaient son loyal caractère et ses manières toutes rondes.

A l'âge de cinq ou six ans, on me lira de ma retraite, toujours avec mon excellente bonne. Je dis excellente, parce qu'elle ne m'a pas été moins utile moralement que pbysiquement. C'est à elle, à elle seule, que j'ai dû de recevoir quelque instruction religieuse, soit pendant mon enfance, soit pendant ma jeunesse. Tout ce qui m'entourait était Tort étranger à ces idées; ma religion n'en était pas moins fervente : dès mon plus bas âge, étant né assez brave, j'avais la vocation du martyre; je trouvais à sept ou buit ans que c'était le plus beau, le plus désirable moyen de se réunir au Père que nous avons dans les cieux ; et j'ai toujours pensé que terminer ses jours pour son Dieu, pour sa dame, et même pour sa famille, était une mort bien touchante et bien digne d'envie.

L'espèce de délaissement où l'on m'avait tenu, me surprenait peu. J'ai toujours eu de moi l'idée la plus défavorable et la moins satisfaisante, et les discours de mes parents, discours que je prenais très au sérieux, n'étaient pas de nature à la changer. Ils me disaient quelquefois : « A quoi es-tu bon? Tu n'es pour nous qu'une source de désagréments; tu nous coûtes des soins, de l'argent (on a vu que cette dépense n'était pas ruineuse) ; si tu te portes bien, tu nous étourdis;

U MÉMOIRES DE MON l'ÈM.

si tu es malade, tu nous inquiètes ; tu ne sers à rien en

ce monde, conviens-en. »

Et j'en convenais tristement de tout mon cœur.

Avec la défiance extrême où j'étais de moi-même, on prit peut-être trop de soins pour m'établir dans cette pensée. Je l'avoue cependant, la persuasion contraire que les enfants puisent aujourd'hui dans la tendresse exagérée de leurs parents eût eu peut-être un plus mauvais effet sur mon caractère.

Jusqu'à l'âge de sept ans, où j'entrai au collège, je restai avec mes parents, soit à Paris, soit dans une terre, en Bourgogne, qu'ils aimaient beaucoup. Le pays, effectivement, était très-beau, et le château aussi agréable que singulier. Bâti "il y a deux cen' s ans environ, il semble avec ses colonnes, son pérystile, son dôme, et sa pierre encore toute blanche comme celle de Tonnerre, il semble, dis-je, avoir été construit il y a vingt ans. Ma séparation d'avec ma bonne nourrice, et ma nourrice-bonne, fut très-douloureuse. Elle en eut une maladie qui pensa la conduire au tombeau, et moi je me dédommageais la nuit, par mes larmes , de la bonne contenance que je tachais de faire le jour.

Travaillant sans dégoût et sans peine, étant aimé par mes camarades, bien traité par mes maîtres, j'étais heureux au collège, et pourtant dans cette période de la vie dont on exagère le bonheur, si les plaisirs sont vifs, les chagrins ne le sont pas moins : tout est en proportion ; et les peines que l'on ressent alors pour la perte d'un congé ou d'une récréation sont beaucoup plus fréquentes et ne sont pas moins amères que celles que l'on éprouve plus tard, pour la pri-

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vation d'une place ou d'une distinction. D'ailleurs n'est-ce pas chose pénible, à une époque où l'on ne songe qu'à s'amuser et à courir, d'être tristement enchaîné à une table pendant d'éternelles journées, dont chacune compte dix heures d'étude, et deux au plus de récréation?

Je me souviens que, travaillant d'assez bon cœur, comme je l'ai dit, et sans y être contraint par les punitions, mais enfermé dans un sombre bâtiment qui ne s'ouvrait qu'une fois ou deux par semaine pour moi, lorsque j'allais chez mes parents, j'enviais grandement le sort d'un jardinier que je voyais par ma fenêtre travailler péniblement à la terre.

Je parlais des grands chagrins qui dans l'enfance naissent de petites causes; à ce sujet, le fait suivantme revient à la mémoire.

J'assistais, à l'âge de onze ou douze ans, à un grand repas de noces d'un homme de notre connaissance; on m'avait affublé d'un bel habit vert-pomme, orné d'une jolie broderie. Avec l'épée au côté et le chapeau sous le bras, j'étais plus content et plus lier que le marié. A table, on me propose un hareng avec sa sauce à la moutarde; j'accepte, mon serviteur me l'apporta, mais comme je mangeais encore autre chose, il garde l'assiette, et comme il était fort distrait, il veut la mettre sous son bras... Le malheureux hareng tombe dans ma poche, la brune sauce s'épand sur mon bel habit, je n'étais plus bon à montrer... qu'au doigt; on peut juger de ma honte et de mon chagrin. Le marié fut l'un de ceux qui se moquèrent le plus de moi; quelques années après, j'aurais pu prendre ma revanche à l'occasion d'un désappointement bien autrement

cruel qu'il éprouva. Sa femme était fort jolie, et cer tain personnage qui se trouvait avec eux à la campagne s'en était trop bien aperçu.

Ce personnage, se retirant le soir avec la compagnie, prit une carte que tout le monde vit, — c'était un dix de cœur, — pour mettre entre ses dents la nuil, parce qu'il avait l'habitude bien connue de les serrer en dormant, de manière à se les casser.

Le lendemain matin, le mari, en entrant de bonne beure chez sa femme, trouva le malencontreux dix de cœur sur le lit, et quoique la carte fût bien mâchée, il eut, assure-t-on, grand'peine à la digérer.

J'étais assez raisonnable pour mon âge, et mon entourage l'était si peu, qu'on me trouvait pédant, ce qui était l'opposé de mon caractère.

La traduction du roman anglais de Tomes-Jones, qui parut alors, fut fort amusante pour tout le monde, excepté pour moi. .l'étais élevé avec un parent vif, jovial et passablement étourdi ; c'était un Tomes-Jones tout trouvé pour les faiseurs de comparaisons; moi, plqs sensé, j'étais pour les mêmes gens le maussade, le pédant Blifild. Fort heureusement, j'ai prouvé depuis qu'il y avait autant d'injustice que de prévention dans ce rapprochement. 11 est fâcheux qu'un écrivain comme Frieldin^ ait mis à la mode celte banale excuse du bon cœur, invoquée pour faire passer les sottises des mauvaises lêtes, et ait placé la duplicité, l'égoisme, la sécheresse du cœur, sous les apparences d'une raison précoce ; il a fait, pour empêcher les jeunes gens de se montrer, sages, studieux et sensés, ce que Tartuffe avait fait avant lui pour empêcher les hommes de se montrer croyants et religieux. Devant

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ces deux grands masques taillés par le génie, il y a plus d'un homme qui s'est fait, pour ne pas leur ressembler, fanfaron de vice et d'incrédulité, hypocrisie pire que la première, car celle-là du moins est un hommage à la vertu et à la raison.

Mon éducation fut conduite d'une manière bizarre ; on m'avait donné d'abord pour précepteur un vieil ecclésiastique de cinq pieds dix. pouces, dont les yeux louches et les larges sourcils noirs et rapprochés me faisaient frémir. Ce malheureux finit par devenir fou à mes côtés. On le remplaça par un abbé d'une vingtaine d'années, qui était vraiment plus jeune que moi pour le caractère, et qui ne m'inspirait aucune considération ; je me souviens même que dans une occasion très-importante je lui donnai une sévère leçon, et me montrai, à treize ans, beaucoup plus sage que lui.

A onze ans, je fis ma première communion; on m'a raconté depuis que ce fut avec un recueillement qui sut intéresser ceux-là même qui, depuis bien longtemps, ne regardaient cet acte, si important pour l'enfant chrétien, que comme une cérémonie sans conséquence.

J'intéressais aussi mes camarades qui avaient quatre ou cinq ans de plus que moi, dans la classe de rhétorique où j'étais à douze' ans, et où j'avais d'assez bonnes places.

Une querelle de mon précepteur avec le directeur du collège m'en fit sortir à cette époque.

J'avais d'ailleurs bien d'autres affaires que celle du rudiment et de la grammaire ; il fallait penser à mon mariage! A la vérité mes parents y pensaient un peu plus que moi ; cependant je fis pour ma belle

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inconnue, et bien à moi tout seul, le quatrain suivant :

.le ne vous connais pas et j'en suis plus heureux : '.le ne suis qu'un enfant et crains votre présence; .le perdrais la raison en voyant vos beaux jeux, Et pour le coup alors je serais en enfance.

Ma future épouse eût été bien fière de m'avoir inspiré ce madrigal si elle avait su mon peu de disposition pour la poésie. Jusqu'à ce jour, Pégase s'était montré pour moi si rétif et si récalcitrant, qu'on m'avait fait renoncer au collège aux compositions de vers latins.

J'étais né très-violent : à l'aide de la religion, je suis parvenu à changer cette disposition qui venait de famille; il ne m'en est resté qu'un certain froncement de sourcil qui, à ce qu'on assure, ne manque jamais son effet sur ceux à qui il s'adresse. La vivacité de mon père ne se bornait pas à cette démonstration silencieuse. Un jour qu'on jouait dans sa terre la Comtcssed'Escarbaynm, où il faisait le rôle de précepteur, il s'impatienta du bruit que des enfants faisaient en jouantdans la cour du château, et, quittant brusquement la répétition, il descend avec sa longue robe noire et tout son déguisement, et, menaçant et furieux, il apparaît tout à coup au milieu des petits turbulents. Ces pauvres enfants, effrayés de ses menaces, et plus encore de son costume, le prirent pour le diable, si bien que l'un d'eux en tomba en pâmoison; mon père eut bien de la peine à le faire revenir, malgré tous ses soins, car il était aussi bon qu'impatient.

J'étais moi-même très-irritable, mais l'état d'exaspération qui transportait mon père m'effrayait tellement,

MÉMOIRES DE MON PERE. Ml

que ce souvenir contribua beaucoup à me guérir de mes accès de colère. Un jour il me fait appeler, me reçoit avec un air sévère, et me demande si je connais une lettre qu'il me remet entre les mains : troublé, tremblant, je lis sans lire, je regarde sans voir, et je réponds, sans savoir ce que je dis, que je ne la connais pas. « Comment, malheureux, s'écrie-t-il avec fureur, et les yeux élincelants, comment, lu oses nier ton écriture! » Et il saisit la pincctte comme pour m'assommer. Alors je prends mes jambes h mon cou, et je gagne la porte au plus vile. J'ai su depuis que c'était une lettre de moi a un de mes camarades entré à l'École militaire; elle avait été arrêtée, ouverte, et des plaisanteries fort innocentes, et mal comprises, avaient paru très-coupables.

Cette pincette me rappelle un mot de M. de Dièvre. Une femme qui l'aimait se mit à le poursuivre, dans un accès de jalousie, en tenant l'arme à feu dont mon père me menaçait dans la scène que j'ai dite : « Prenez garde, lui cria le facétieux marquis, il me reste la voie de la pelle. »

Après m'avoir présenté au Roi à l'âge de treize ans, on s'occupa sérieusement de me marier ; j'étais pourtant encore un peu enfant, il faut en convenir ; aussi, le jour où ion m'annonça celui de la cérémonie, je m'écriai tristement : « Je ne pourrai donc plus jouer! • > Mais je n'étais pas toujours triste, j'aimais au contraire beaucoup à rire; et quand après ma première entrevue on me demanda comment je trouvais ma future, dont on ne cessait de me vanter la beauté depuis longtemps, et dont la figure fraîche, ovale et pleine était charmante, je répondis : « Elle est vrai-

ment Irès-belle; elle esl comme moi quand je mange

des prunes. »

Les amateurs seront un peu scandalisés de ma réponse, mais ils en seront peu surpris quand ils se rappelleront mon âge, quand ils sauront que j'avais beaucoup entendu dire que le rôle de mari d'une charmante personne était souvent embarrassant et désagréable.

Cette raison, jointe à l'idée que je serais de toute manière un mari fort ridicule, vu ma petitesse, — j'aquatre pieds sept pouces, — ma tournure mince, délicate, enfantine, me faisait voir avec chagrin le parti que prenaient mes parents; mais je n'osais rien dire, et je leur obéissais pour me marier, comme je leur aurais obéi pour aller en pénitence.

11 faut en convenir, ce mariage était extrêmement avantageux sous tous les rapports; mademoiselle de Montmirail.de la famille de Louvois, m'apportait, avec cette beauté dont alors je ne sentais pas assez le prix, une fortune considérable, la grandesse d'Espagne, et, ce qui valait mieux que tout cela, les plus rares et les pi us précieuses qualités. Depuis cinquante-deux ans, ces qualités font le bonheur de ma vie et sont l'exemple et l'ornement de ma famille.

Malgré l'impatience de mon père et de ma mère, il fallut attendre l'âge imposant de quatorze ans et un jour, époque fixée par les lois; aussitôt qu'elle fut arrivée, celle de la célébration de notre mariage fut déterminée ; elle eut lieu dans une chapelle de l'hôtel de Louvois, et M." le cardinal de la Rochefoucauld voulut bien faire la cérémonie.

J'étais né d'une timidité excessive; elle a semé ma

jeunesse d'anxiété; le temps n'y a rien fait. Elle a été jusqu'à l'âge le plus avancé le désagrément de ma vie. Cette timidité était si grande, qu'elle troublait toutes mes occupations, toutes mes jouissances ; je me réveillais tout triste, en pensant que j'irais le soir dans le monde, que j'y serais embarrassé, décontenancé, ridicule; j'y arrivais avec cette persuasion, qui augmentait encore mon décontenancement ; je m'embarrassais de ce qu'on disait, je. m'embarrassais de ce que j'avais à répondre, je m'embarrassais de moi-même; si je trouvais dix voitures dans une cour, je faisais retourner la mienne pour fuir au plus vite.

Quand je me décidais à entrer dans un salon, j'y restais trop longtemps, car je n'avais pas le courage d'en sortir; quand, on me regardai!, je rougissais, persuadé que j'avais l'air d'un imbécile, et je Unissais par rougir de ma rougeur même.

Il m'a fallu cette force de volonté dont je parlais précédemment, pour ne pas fuir le monde, et pour ne pas donner carte blancbe à ma sauvagerie ; je m'étais dit que je lui résisterais, et avec cette suite dans le caractère qu'on me connaît, je me suis tenu parole.

Qu'on se représente mon extrême embarras, mon sot désappointement avec cette excessive timidité, au milieu du nombreux concours d'assistants et de spectateurs qu'attirait notre mariage. Le grand père de mademoiselle de Montmirail étant capitaine des Cent- Suisses, une grande partie de ce corps s'y trouvait, et, comme pour me faire unenicbe, tous ces Cent-Suisses avaient six pieds, quelquefois plus.

On eût dit en me voyant à côté d'eux le géant et le

nain de la foire. Chacun regarda la mariée qui, bien qu'elle n'eût pas quinze ans, était aussi grande que belle, et chacun cherchait le marié, sans se douter q»e c'était cet enfant, cet écolier qui devait eu jouer

le rôle.

.l'étais tellement troublé lorsque j'allai à la chapelle et lorsque se fit la cérémonie, que, malgré mon excellente mémoire, je ne me rappelle pas, et je ne me suis jamais rappelé ce qui sepassa en ce moment ; on aurait pu, je crois, si on en avait eu envie, dire que ce mariage était nul.

Je ne me souviens que du bruit des tambours qui battirent sur notre passage, et me récréèrent un peu ; ce fut le seul instant de la journée qui fut de mon goût.

Que cette journée me sembla longue ! On devine que ce n'est pas par les motifs ordinaires en pareil cas, mais parce que j'attirais tous les regards, parce que c'était à qui rirait le plus, à qui plaisanterait davantage en me regardant, en me montrant du doigt.

Celte journée finit par un repas d'usage alors; il était de cinquante ou soixante personnes, et il dura deux ou trois heures; j'étais tendrement assis à côté de ma jeune femme, et je n'osais pas la regarder, car quelques jours auparavant, je me demandais si je n'en aurais pas toujours peur.

Une foule d'étrangers circula tout le temps autour du festin, et l'attention était surtout pour moi, qui étais vraiment la pièce curieuse. Mon menton dépassait à peine la table, quoiqu'on eût eu la précaution de mettre sur ma chaise un énorme coussin ; aussi je puis me vanter que ce jour-là j'attirai beaucoup plus

encore les regards que ma charmante compagne : je me serais fort bien passé de cette préférence, et je n'étais nullement fier de ce brillant succès.

Après ce banquet si solennel vint la soirée, qui ne me parut pas plus amusante ; après la soirée, le retour chez mes parents fut encore moins divertissant; pourtant il se lit en compagnie de ma chère épouse : dorénavant elle devait habiter l'hôtel de mon père.

On m'emballa dans un mauvais cabriolet avec mon précepteur, et l'on m'envoya finir mon éducation à Versailles, et apprendre à monter à cheval au manège des Pages.

Cette éducation avait été bien commencée, et devait être assez avancée, car les personnes à qui je devais respect et confiance me donnaient depuis un ou deux ans des livres de matérialisme et les plus mauvais ouvrages de Voltaire, pour me former le cœur et l'esprit.

De plus, des conversations analogues venaient expliquer, fortifier ces lectures ; ainsi l'on voit que rien n'était négligé pour mon instruction.

Mais on ne réussissait pas, et je ne faisais aucun progrès dans ce genre détudes, ayant très-peu de dispositions pour celte haute philosophie. Dès alors j'avais la niaiserie de lui préférer l'humble philosophie chrétienne qui, fort heureusement pour l'amourpropre de ceux qui la pratiquent, a été celle des Pascal, des Leibnitz, des Newton, des Bossuet, des Fénelon.

Pour échapper à ces singulières conversations et à ces dangereuses lectures que je comprenais très-bien, j'avais l'air de n'y rien entendre, et j'aimais mieux passer pour un pauvre sot que de mériter le titre

d'esprit fwt, qui, dans ce temps-là, était le tilre le plus envié par la jeune noblesse.

Aussitôt que je le pouvais, je courais dans ma chambre, et dirigé par ce Père des humains, par ce Dieu qui m'a toujours conduit comme par la main, je me mettais à genoux, et je le priais de ne pas laisser étouffer, anéantir en moi cette religion, celte foi que lui seul avait mises en mon âme. Elle me donnait, toutes les fois que je remplissais mes obligations de chrétien, du contentement, de la soumission, de l'application, du bonheur, comme elle m'a donné depuis de la consolation, de la force, de la résignation et de l'amour pour mes devoirs.

Je revenais quelquefois à Paris, accompagné de mon grave précepteur, et je retrouvais ma femme plus gardée, mieux défendue contre moi, que jamais Espagnole ou Italienne ne l'a été par un tuteur jaloux ou quelque duègne rébarbative.

Nos familles, après avoir fait la folie de nous marier si jeunes, faisaient souvent les calculs les plus faux pour assurer le bonheur d'un ménage déjà si ridicule par l'âge, et ce ne fulpasla faute de notre entourage si celte union n'a pas mal tourné. Heureusement pour nous deux, la Providence était là, et notre ménage est depuis plus de cinquante années meilleur, beaucoup meilleur assurément que ne le sont la plupart de ces mariages que les prévoyances, les calculs ou l'amour ont formés. Je vais vous donner une preuve de cette inconcevable et dangereuse maladresse. Pendant que mon père m'emmenait en Italie pour passer mon temps de veuvage, ma femme aurait dû rester dans la solitude et la retraite, la plupart des jeunes femmes qui étaient

dans celte même posilion demeurant ordinairement au couvent : au lieu de cela, on la mit dans le monde le plus marquant, le plus brillant ; on la conduisit au bal de la cour et de la ville, on lui fit même prendre part à un quadrille dont on s'entretint beaucoup en ce temps-là; il était composé des jeunes femmes les plus à la mode, et des jeunes gens les plus cités pour leur élégance.

Après avoir ebarmé Paris, ce quadrille alla se faire applaudir à Versailles.

Pour comble de prudence, on envoyait seule, avec une femme de chambre, ma vieille épouse de quinze ans, faire de fréquentes répétitions avec cette jeunesse si peu rassurante; mais si ce inonde frivole admira ses attraits, il fut forcé d'admirer encore plus sa candeur et ses vertus. Un dimanche, qu'on la coiffait pour une de ces brillantes représentations, si propres à tourner la tête d'une jolie femme de cet âge, à qui les compliments, comme on doit s'en douter, ne manquaient pas, on la surprit lisant attentivement ses vêpres ; et ses mondaines compagnes furent si frappées, si émerveillées de cette nouveauté, qu'elles ne l'ont jamais oublié; et qu'elles en parlaient encore avec étonnementet louange il n'y a pas longtemps.

Heureuses celles qui savent mériter de pareils hommages, moins fugitifs que ceux de la beauté, plus solides que ceux de l'esprit; ils les rendent recommandables à quinze ans et respectables à soixante. La considération est la seule chose qui ne vieillisse point ; elle est flatteuse quand on débute dans la vie, elle est nécessaire quand on avance vers son terme; elle convient à la jeune femme, qu'elle fait estimer de son

mari, ainsi qu'à la mère de famille, qu'elle fait révérer de ses enfants et respecter de la société, même la plus frivole.

Ma jeune femme eut encore beaucoup de succès lorsqu'elle quêta dans la chapelle de Versailles, à la réception des chevaliers de l'ordre, cérémonie aussi belle qu'imposante; aussi, quelque temps après, le roi lui envoya un courrier à Montmirail pour lui annoncer que, contrairement aux usages de la cour, elle quêterait une seconde fois. Ce qui rendait cette innovation excessivement flatteuse, était la présence de Paul I"', plus tard empereur de Russie, qui voyageait alors en France sous le nom de comte du Nord. L'on voulait, disait-on, lui donner bonne idée des dames françaises.

, Ces jeunes gens et ces jeunes femmes dont je parlais précédemment formaient alors, au nombre de vin^tou trente, ce qui n'existe plus aujourd'hui, une société très-brillante et presque à part; on ambitionnait beaucoup d'en faire partie, car elle régnait presque despotiquement à la ville et même à la cour, où elle donnait le ton à la mode, et l'on ne pouvait, sous peine d'être noté de ridicule, se dispenser de se conformer à ses décisions.

Pendant ce temps-là, je le répète, je m'acheminais vers l'Italie, où j'ai été quatre fois, et malgré mon goût pour les voyages, celui-là n'était pas tout plaisir pour moi. En effet, chaque fois que mon père qui, je le répète, avait l'humeur railleuse, parlait de ma femme, c'était une explosion de rires et de plaisanteries, à mon avis fort peu plaisantes ; cela l'amusait, apparemment, car quand il trouvait l'occasion d'é-

gayer la compagnie par ce nom de mari, donné à un bambin qui paraissait n'avoir que dix à douze ans, il -n'avait garde de la laisser échapper.

Malgré ces légers désagréments, mon voyage ne fut pas sans intérêt et sans profit pour moi.

A Versailles, un connaisseur distingué m'avait initié à l'appréciation des œuvres de la peinture et de la sculpture, et je n'apportais pas aux grandes compositions des grands artistes qui ont illustré l'Italie, des yeux inhabiles à saisir leur admirable beauté, et un esprit hors d'étal de se passionner à leur aspect. Quant aux souvenirs historiques qui s'éveillent sur le théâtre de tant de gloire, ils devaient naître sans efforts dans la tète d'un écolier à peine émancipé. Grâce à l'éducation toute latine qu'on reçoit dans nos collèges français, j'étais plus en rapport de connaissance avec les héros en us qui ont triomphé au Capitule, qu'avec les rois qui ont trôné au Louvre. Tout rempli des vieux auteurs, je croyais aller rendre visite à ces illustres Romains dont je m'étais déjà tant occupé... en thème et en version. L'impatience que j'éprouvais à me trouver en leur présence, car j'allais interroger leurs tombeaux, ne m'empêcha pas de bien voir, et par conséquent d'admirer celles de nos provinces et de nos villes que je visitai avant de passer -les Alpes, et qui sont dignes d'attention.

La Touraine me parut mériter son nom ; c'est bien réellement le jarMn de la France.

En arrivant à Bordeaux, je fus émerveillé de l'aspect de cette grande ville. Huit cents vaisseaux bordaient le quai, qui lui-même était bordé de très-belles maisons. Depuis, un pont d'un quart de lieue de long a

GS MÉMOIIiES DE MON PÈRE.

été construit sur la Garonne, qui est là une espèce de bras de mer. Je suis retourné à Bordeaux pour admirer cette merveille qui prouve que rien n'est impossible au génie et à la persistance de l'homme; mais je ne retrouvai plus ce mouvement commercial et cette animation extraordinaire qui m'avaient tant frappé. Cette ville, qui fut visitée par l'empereur Joseph second, quand il vint en France, peu d'années avant l'époque où je vis Bordeaux pour la première fois, fut la seule qui lui fit éprouver de la jalousie et quelque dépit. Ce prince ne pouvait pardonner à une ville du second ordre, en France, de l'emporter sur la première de ses États. 11 fallut pourtant qu'il s'accoutumât à ce genre de chagrin, car il fut obligé de convenir, à Gênes, que le palais Durazzo était fort audessus du palais impérial de Vienne.

En arrivant à Marseille, le coup d'œil est charmant; de la hauteur qui la précède, on aperçoit son port avec une grande étendue de mer, et de l'autre côté, une vaste plaine ornée de plusieurs centaines de maisons de campagne, toutes plus agréables les unes que les autres.

De Marseille à Toulon, éloigné seulement de dix lieues, la route traverse une chaîne de rochers tout à fait pittoresque. Toulon est un des plus beaux ports militaires de France : il était aussi fort animé, à cause de la guerre d'Amérique, par la quantité de vaisseaux de guerre qui le remplissaient ; à Marseille, le nombre des bâtiments marchands était prodigieux, car cette ville faisait alors un commerce aussi Considérable avec le Levant que Bordeaux avec l'île Saint-Domingue. Toulon est défendu au dehors par un fort qui a

tant coûté à construire, que le roi, après s'être fait rendre compte des sommes dépensées, demanda si les pierres étaient d'argent.

Nous nous embarquâmes à Toulon pour aller à Gènes, et dans la traversée nous courûmes un danger ; nous pensâmes être pris parxles pirates barbaresques. C'est un péril qu'on ne connaît plus depuis notre glorieuse conquête d'Alger : celui qui a présidé à ce triomphe de la civilisation et de la liberté sur la barbarie et le despotisme a perdu son trône ; le lendemain de cette mémorable victoire, une nouvelle révolution est venue rejeter la France dans cette voie de violences, d'injustices et d'illégalités, qu'entraînent fatalement toutes les déviations de l'un des principes qui servent de base à la société; et, par conséquent, remettre en question ses conditions de prospérité et de progrès. Ce qui prouverait que la civilisation ne gagne pas d'un côté sans perdre de l'autre.

Gènes, dite la Superbe, a dû ce titre à ses magnifiques palais, à ses riches églises ; beaucoup de ces édifices sont en marbre blanc. En arrivant par mer, on a devant soi un magnifique amphithéâtre de maisons de ville et de campagne, qui paraît tel, même à ceux qui ont vu Constantinople et Naples. J'ai vu Naples, et l'aspect de Gênes m'a plus vivement impressionné. J'entrerai dans très-peu de détails sur mon séjour en Italie ; c'est un pays qui a été bien souvent décrit : ce que j'en pourrais dire ne vaudrait pas assurément les relations que tant d'esprits distingués en ont laites. Je me contenterai d'inscrire, dans ces pages, les événements qui se rattachent à celte époque de ma vie : je me souviens des conversations que j'avais eues avec

mon père. Quand il voulait bien ne pas divulguer le fait de mon mariage, je le trouvais fort aimable; il était homme d'esprit, et j'avais beaucoup de confiance en lui, philosophie à part. Le tète-à-tête de ce long voyage ne m'avait pas nui auprès de lui; il savait qu'il avait à qui parler, et profitant de ces bonnes dispositions, j'interrogeais son expérience, de façon que le temps même de la route n'était pas perdu pour mon éducation.

Il me disait que l'amabilité tient plus encore au caractère qu'à l'esprit; que des personnes complaisantes, faciles à vivre, occupées des autres et fort peu d'ellesmêmes, étaient, quoique assez médiocres, trouvées plus aimables que d'autres beaucoup plus .spirituelles. « far le caractère on plaît, ajoutait-il, par l'esprit on brille ; l'un est bien préférable à l'autre; mais ce qu'on ne peut comprendre, ce qu'on ne peut pardonner, c'est la conduite de certaines gens qui, ayant ce qu'il faut pour plaire, ne font usage de cette heureuse faculté que pour le monde et les indifférents, et réservent pour leur intérieur et leurs amis leur mauvaise humeur et leur maussaderie. »

Il me disait aussi que, dans une correspondance intime, des détails multipliés, et le soin de répondre exactement aux phrases qu'on a sous les yeux, rendent les lettres beaucoup plus intéressantes que des traits d'esprit et des frais d'imagination qu'on peut retrouver partout. Selon lui, si l'exactitude est la politesse des rois, elle est l'adresse des particuliers, car il est bien rare que le temps qu'on passe à attendre, ne soit pas employé à dire tout le mal qu'on sait, et même qu'on ne sait pas, de la personne en retard.

Comme j'étais porté à faire des réparties assez drôles et même assez piquantes, il me répétait souvent que c'était un mauvais moyen de réussir. « La réponse la plus simple, la plus ordinaire, quand elle est obligeante, disait-il, a bien plus de succès que la pbrase la plus spirituelle, surtout si elle est mordante et

caustique. »

Cessâmes avis, religieusement écoutés et recueillis, ont eu une grande influence sur ma conduite ultérieure ; je suis devenu d'une platitude charmante en écrits, en propos et en actions, mettant l'obligeance à la place de l'esprit, les paroles bienveillantes à la place des traits piquants, et les bons procédés à la place des bons mots. Aussi ma seule prétention, ma seule ambition, depuis bien des années, a été d'être ce qu'on appelle un bon homme.

Mais, depuis peu d'années seulement, je suis forcé d'en convenir, j'ai pu parvenir à persuader aux autres que je méritais réellement ce nom difficile à porter: il vous tient en effet sur les limites de la niaiserie d'un côté, et de la finesse de l'autre. Si l'on penche d'un côté, l'on est un sot qui a eu juste assez d'esprit pour savoir que la bonhomie est le moyen le plus spirituel de mettre sa sottise à l'aise; si l'onincline au contraire du côté de la finesse, ce n'est plus qu'un masque qu'on a pris et qu'un piège qu'on tend. On conviendra qu'il faut une véritable vocation pour se faire bonhomme, en face de ces deux suppositions, de la sottise qui se farde ou de l'habilité qui se déguise.

Nous nous rendîmes de Gènes à Home en passant par Florence qui, par ses édifices, ses tableaux et ses statues, a tant de droits à la curiosité des voyageurs.

Rome, où l'on allait beaucoup plus rarement alors, me transporta de joie et d'admiration.

Cette fameuse cité réunit tout ce qui peut intéresser l'esprit, le cœur et l'imagination; tout y est noble et grand comme le peuple dont elle a été le berceau, comme la religion qui a sanctifié et ravivé ses débris. On y vit dans le passé, dans le présent et même dans l'avenir, si l'on est chrétien. Le christianisme seul pouvait hériter de tant de grandeur, car il n'y a que lui qui fasse sortir une leçon et une consolation de la ruine et du tombeau ; il n'y a que la croix qui dise à la fois : Meurs et espère !

Le cardinal de Bernis était notre ambassadeur ; il nous reçut d'autant mieux que mon père était l'ami du premier ministre, M. de Maurepas. Ce ministre avait même fait avoir le cordon bleu à M. le vicomte de la Rochefoucauld avant qu'il eût quarante ans, et cela était fort rare alors.

Le cardinal de Bernis avait une grande existence et jouissait d'une grande considération; nous y dînions presque tous les jours, et lorsque nous allions dans les environs, à Palestrine par exemple, un de ses cuisiniers nous précédait, et son neveu, l'abbé de Bernis, nous accompagnait. La très-grande magnificence de son hôtel nous fit remarquer une mesquinerie qui nous surprit. A ses nombreuses et brillantes soirées de trois ou quatre cents personnes, l'on ne servait pour le café et pour les glaces que des cuillers en métal ; il s'aperçut de notre étonnement, et il nous dit que c'était un usage admis parmi ceux qui recevaient beaucoup de monde, pour remédier à un autre usage également à la mode parmi les personnes re-

çues, de meltre dans leur poche l'argenterie dont elles s'étaient servi et de l'emporter... sans doute par distraction. Les parfums de France n'étaient pas, on peut le dire, en bonne odeur auprès des dames romaines ; car la première fois que M. le cardinal de Bernis nous introduisit dans son cercle, nous vîmes, quelques instants après notre présentation, deux ou trois femmes tomber tout à coup en syncope, d'autres se sauver avec effroi, et plusieurs se traîner péniblement vers la porte du salon.

Notre surprise, à ce singulier spectacle, était au moins égale à celle que nous avions éprouvée en entendant l'explication relative aux cuillers de métal.

Le cardinal vint à nous et nous avoua, un peu embarrassé, que nous étions la cause de tout ce désordre et. de l'état violent de la compagnie.

« Les dames romaines actuelles, nous dit-il en souriant, ne sont plus des Zélie, des Cornélie, et elles ont des nerfs beaucoup plus délicats ; les odeurs que vous portez sur vous les incommodent, du moins elles le croient, au point de produire ces pâmoisons dont vous êtes les témoins. » Nous sentîmes aussitôt qu'il y avait un moyen de faire cesser l'agitation des nerfs de ces dames, et nous l'employâmes, en nous retirant sur-lechamp.

Ce ne fut pas la seule scène de ce genre dont nous eûmes à souffrir. Un soir, étant à l'Opéra avec un agréable marquis, notre compagnon de voyage, nous fûmes reçus dans une loge où se trouvaient beaucoup de dames.

Bientôt mouchoirs de se tirer, femmes de s'agiter et pâmoisons de menacer.

« Rassurez-vous , mesdames, m'écriai-je , nous voyons bien que, c'est la crainte de nos odeurs françaises qui occasionne vos tourments; rassurez-vous, nous ne nous servons pour toute essence, depuis huit jours, que du vinaigre le plus plat.

— Oh ! messieurs, ce ne sont plus vos têtes qui nous suffoquent, nous fut-il répondu, ce sont vos pieds.. . » L'accusation était démontante pour des gens qui se piquent de propreté.

On s'empressa d'ajouter, en voyant que nous ne savions comment prendre le compliment, que c'était le cuir de France qui puait à renverser. Notre galant marquis promit d'étudier la nature du cuir qu'il fallait porter pour épargner ces agitations à ces dames, et il demanda en conséquence la permission de se mettre à leurs pieds.

lin attendant qu'elle lui fût accordée, nous allâmes chercher, pour nos malencontreuses chaussures, le voisinage de têtes plus fortes et de nez moins suscep-

tib les.

Malgré toutes les prévenances, toutes les atten lions du bon cardinal pour nous, je m'en montrai peu reconnaissant par la suite, et je suis encore à me consoler d'avoir manqué l'occasion de lui rendre, dans la personne de son neveu, celte bonne hospitalité qui nous avait si parfaitement accueillis sur la terre étrangère. J'ai le soin de me confesser de cette impardonnable négligence, pour que ma conscience me donne l'absolution que lui-même, plus tard, ne m'a pas refusée.

Peu après mon retour d'Italie, j'étais à Versailles et je passais dans la belle galerie du château, où

beaucoup de monde attendait le roi. Un abbé, qui marchait en sens contraire, frappa mes regards; mais je ne reconnus qu'à quelques pas de là l'abbé de Bernis, que je croyais alors à cinq cents lieues de nous. Combien je m'affligeai, combien je m'indignai contre moi-même d'avoir pu oublier à ce point le neveu obligeant de l'hôte respectable qui, à Rome, s'était montré pour nous si gracieux, si paternel, si hospitalier! Combien, me disais-je, n'a-t-il pas dû être justement choqué, vivement blessé de cet oubli ou de cette indifférence !

L'après-diner , j'étais encore dans la grande galerie et j'aperçus de loin mon abbé. Un autre que moi se fût. empressé cette fois d'aller à lui et de lui exprimer cordialement les regrets de ne l'avoir pas reconnu tout d'abord ; mais l'embarras me prit, ma sotte timidité revint. Plus je me trouvais coupable, moins je me sentais la force de supporter ses reproches... Bref, d'un tort qui n'était qu'imaginaire, je fis un grief bien réel ; je tournai le dos au voyageur.

Depuis ce temps, je l'ai toujours fui, je ne lui ai jamais parlé, et ce fut bien des années après et à la mort de son oncle le cardinal, qui devait être également étonné de cette singulière preuve de reconnaissance, que je me décidai à lui écrire une longue lettre d'explications, d'excuses et de repentir.

Ce petit acte d'ingratitude ma été bien longtemps trop sensible, trop douloureux pour ne pas me faire croire qu'il est le seul que j'aie à confesser. En effet, je puis bien le dire dans la sincérité de mon cœur, l'ingratitude n'est pas mon péché d'habitude.

Avant de partir pour Naplcs, je fus présenté au

pape Pie VI. En apprenant que j'allais avoir cel honneur, l'un de mes compatriotes, je ne sais trop si ce n'était pas notre marquis, trop homme à la mode pour n'être point esprit fort, me dit en ricanant : « Regardez-le bien; il a cela de curieux pour un pape qu'il sera le dernier. »

Fort heureusement les philosophes n'ont pas deviné plus juste sur cela que sur bien d'autres choses. Aussi je connais une incrédulité plus tenace que la leur aux prophéties : c'est la mienne lorsqu'ils se mêlent d'en faire.

Ma présentation au pape fut assez particulière : comme grand d'Espagne, j'avais le privilège de m'asseoir en sa présence ; mais, comme Pie VI ne voulait pas que l'on fût témoin de cette faveur, mon père, qui ne pouvait en jouir, ne put m'accompagner, et j'entrai assez résolument, seul, dans la salle, où seul, le saintpère m'attendait.

Ce tête-à-tête eût été important pour tout le monde ; jugez ce qu'il fut pour ma timide jeunesse !

C'était un souverain, et ce nom alors m'inspirait un grand respect; c'était de plus le successeur de saint Pierre, le chef spirituel de tous les chrétiens. Avec les sentiments qu'on me connaît, on devine que ce titre le rendait bien vénérable à mes yeux; d'ailleurs fort grand, il avait une belle et noble figure et tout ce qu'il fallait pour m'intimider. Mais il me traita avec une si paternelle bonté, il me parla près d'une demi-heure avec tant de simplicité, que je me rassurai et que je ne m'en tirai pas trop mal. C'est du moins ce qu'il voulut bien dire ensuite à notwj ambassadeur.

Naples, éloignée d'une soixantaine de lieues, est la ville la plus séduisante et le séjour le plus délicieux. Les Français, qui croient qu'il n'y a rien de bien que chez eux, disent, pensant en faire le plus grand éloge, qu'elle ressemble à Paris ; mais moi je voudrais que Paris ressemblât à Naples. Quoi, en effet, de comparable à la vue magnifique de son vaste golfe terminé par l'île de Caprée, avec le Vésuve d'un côté et Pausilippe de l'autre?

Je faisais tous les jours des vœux pour qu'une bonne éruption du Vésuve vînt satisfaire ma curiosité et compléter nos études sur Naples; cette espérance, comme bien d'autres, s'en alla en fumée. Parvenu à la cime de la terrible montagne et sur les bords de son immense cratère, je vis... que je ne voyais rien, tant étaient épaisses les vapeurs qui s'en exhalaient.

Retournés à Rome, et après quelques jours consacrés à nos adieux, nous nous mîmes de nouveau en route pour retrouver la France.

Je ne ferai plus qu'une observation sur Rome, une simple observation qui, par sa nature, se rapprochera des récits de M. le cardinal de Bernis.

A ce premier voyage, chaque maison nous offrait en abondance des glaces très-renommées, du chocolat très-estimé et des verres d'eau très-glacée ; à mon second voyage, plus de glaces et seulement du chocolat ; au troisième, plus rien que le verre d'eau... Nous revenions alors à Rome après que le coq gaulois s'y était abattu, apportant sur ses ailes la liberté aux Romains; comme à nous, elle leur était fort chère.

Nous primes le chemin de Bologne; nous vîmes en passant la ville de Lorette, curieuse par son riche tré-

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sor et par ses pèlerinages ; le joli port d'Ancône et les

agréables plaines de Ravenne et de Rimini.

La ville de Bologne est remarquable par son université, la plus ancienne de l'Italie, par son école de peinture, d'où sont sortis les Carraclies, les Guide, les Dominiquin; par les beaux tableaux qu'elle possède, et par sa tour, qui pencbe ainsi que celle de Pise, d'une douzaine de pieds, sans qu'on ait pu deviner . si cette inclinaison est l'effet du travail du terrain ou d'un caprice de l'arcbitecte.

De Bologne on va à Ferrare, la ville de Michel Ange, de l'Àrioste et du Tasse... Elle ne possède presque plus d'habitants, et n'a ni commerce, ni industrie.

Nous allâmes de là à Padoue, qui n'était guère plus peuplée, et qui, comme Bologne, renferme une université. Celte université comptait, au seizième et au dixseptième siècle, plus de six mille écoliers, et la ville ne paraît pas maintenant renfermer plus de six mille habitants. *

On gagne Venise parle canal de la Brenta, fameux par les beaux palais dont il est bordé.

Venise, comme Borne, est une ville qui parle à l'imagination et aux yeux; bâtie au milieu des eaux, sur une mullilude d'îles qui se- communiquent par plus de cinquante ponts ; couverte de superbes églises et de magnifiques palais, la plupart en marbre blanc; elle annonce partout ce qu'elle a été, et malheureusement ce qu'elle n'est plus.

On ne citait, à l'époque de mon premier voyage (1779), cette formidable république, que pour son carnaval. Borne a été mieux partagée : une messe sur un tombeau vaut mieux qu'un bal, et il est dur d'avoir

troqué le sceptre de l'Adriatique contre une batte d'arlequin. Après la puissance, les plaisirs... Venise est tombée d'une vanité dans une autre, aussi inspiret-elle plus de pitié que de tristesse. Ce n'est plus cette mélancolie h la fois grave et consolante qu'on trouve dans les ruines de Home.

Pour nous rendre de Venise à Turin, nous traversâmes la florissante Lombardie, la belle ville de Milan et le riche Piémont.

A Turin, le baron de Choiseul, notre ambassadeur, fut d'une grande politesse pour nous; mais il était écrit que nous ne pourrions reconnaître dignement les gracieusetés dont on nous combla dans ce voyage.

Mon père, en partant, avait cru donner un louis au domestique qui l'avait servi, et en fouillant dans sa poche, à douze ou quinze lieues de là, il retrouva ce malheureux louis ; sa munificence s'était bornée au don d'une pièce de vingt sous. Il écrivit bien vite pour réparer cette erreur qui, malgré son dépit, nous fit beaucoup rire.

Le superbe chemin du mont Cenis n'était point encore fait: on passait cette haute montagne en chaise à porteurs ou à dos de mulet. Lorsqu'il y avait de la neige, on pouvait la descendre en traîneau; c'est l'allure que nous adoptâmes, et, précipités sur cette pente rapide avec un conducteur assis sur le devant du traîneau pour le diriger, nous fîmes plus d'une lieue en moins de cinq minutes.

Celte manière de voyager était fort amusante, mais fort périlleuse ; moins pourtant que celle de la grande route, ainsi qu'on va le voir.

Notre pesante voilure, démontée entièrement pour

passer à dos de mulet, et remontée en peu d'heures au bas du mont Cenis, dériva complètement à une descente rapide et gelée; je vis le moment où, malgré tous les efforts des postillons, nous allions rouler au fond d'un effroyable précipice. Par le plus grand bonheur, un piquet qui se trouva surle bord, rejeta notre roue en dedans, et ma femme fut ainsi sauvée de l'inconvénient d'être veuve n'ayant été presque pas mariée. Après Chambéry, dernière ville fort laide de la Savoie, nous touchâmes aux frontières de France.

Je me rappelle encore l'émotion que j'éprouvai en revoyant le sol natal, et en admirant ces riches plaines qui me frappèrent d'autant plus que je sortais de la sombre et montueuse Maurienne. Hélas ! Cette émotion était sans doute le pressentiment du chagrin que je ressentirais quand la Révolution me ferait quitter cette terre chérie ! Nous ne restâmes à Lyon que le temps de visiter cette ville importante par sa population, sa position et ses manufactures. De là, nous nous acheminâmes vers une terre de mes parents, située en Bourgogne; c'était là que je devais retrouver ma famille. Je n'avais pas laissé ma timidité en route, et j'étais si embarrassé, si étourdi, si décontenancé en sautant du carrosse à terre, que je me jetai tendrement clans les bras d'un vieux régisseur, en croyant embrasser ma jeune et charmante épouse.

Oui, charmante... Charmante est le mot à employer sans rien lui ôter de la portée de sa signification. Nous restâmes quelque temps à la campagne, temps le plus doux de ma vie, où je commençai à apprécier l'esprit, le cœur et le charme infini de la belle compagne que l'on m'avait choisie.

Nous retournâmes ensuite à Paris; j'étais, à dixsept ans, le grave père d'une jolie petite fille. Mari d'une femme citée partout pour ses qualités et pour sa figure, et d'une indépendance complète, ayant cent vingt mille livres de rente, je devais être le plus heureux des hommes; mais ma^ timidité et la manière sévère dont je méjugeais troublaient tout mon bonheur; je craignais de ne pas en être digne.

Deux petits événements, qui me parurent bien grands et me troublèrent beaucoup, prouveront combien j'étais encore enfant, malgré mon double titre de mari et de père.

Le roi était à Marly. Nous soupàmes avec lui, nia femme, une partie de ma famille et moi : une invincible propension au sommeil, qui quelquefois s'empare de moi, paralysait ce jour-là mes pensées el mes mouvements, et je dormis tout le temps que dura le souper, malgré les efforts et les supplices que je m'infligeais pour me tenir éveillé. Tout le monde s'en aperçut, et il fallut que le roi se montrât ce qu'il avait toujours été pour ma famille et pour moi, plein de grâce, de bonté et de bienveillance, pour que je ne me crusse pas déshonoré par l'effet de cette somnolence invincible.

Quelques jours après, je chassais pour la première fois avec Louis XVI ; j'allais comme un jeune étourdi qui ne cherche que son plaisir, el oublie trop vite que ce plaisir doit être subordonné à celui du maître. Donnant de l'avant, je me retournai par hasard, el j'aperçus, à une assez grande distance derrière moi, un groupe de chasseurs, parmi lesquels était le roi, qui suivait la même route. Je redoublai de vitesse pour i. o

éviter quelques-unes de ces apostrophes dont il saluait ceux qui dérangeaient ses chasses, car il était fort brusque, et prenait fort au sérieux les contraventions à l'ordre dans ses tirés ; mais il était mieux monté, et il s'approchait de manière que j'entendais les cris : « Arrête! arrête! » qui m'étaient adressés; plus on me disait de m'arrêler et moins je m'arrêtais, car je sentais que ma faute s'aggravait de plus en plus, et j'espérais trouver un carrefour qui me permît d'éviter le roi : vainc espérance! Il me rejoignit bientôt, et je n'eus que le temps de me jeter dans un fourré, mais je n'évitai pas quelques paroles fort dures qui me firent rougir jusqu'au blanc des yeux... Ce fut la seule fois peut-être que je me dépitai contre cette espèce de culte qui alors divinisait les rois, et rendait toute réponse impossible.

A la mort du cerf, je n'osais m'approcher ; mais Louis XVI, qui était le premier à se reprocher ses moments de brusquerie, et dont l'incontestable bonté, quand ils étaient passés, lui inspirait le mot qui devait les faire oublier, m'appela et me dit en riant, après m'avoir rappelé ma mésaventure : « C'est la première fois, j'en suis sûr, que vous avez été fâché de me voir près de vous.

— Sire, ce n'est pas ma faute, répondis-je avec assez d'assurance. »

— Oui, reprit-il en me jetant un regard qui me prouva qu'il comprenait le sens de ma réponse, c'est la faute de votre cheval, qui n'allait pas aussi vite que le mien. »

Cette époque était très-favorable à la jeunesse, du moins à celle avec laquelle je vivais; le roi et la reine

n'avaient que vingt à vingt-cinq ans. La reine surtout aimait beaucoup les plaisirs, et cherchait à donner le ton, qu'elle recevait souvent, malgré ses prétentions, de la société des Agréables dont j'ai parlé précédemment. De cette société était madame la comtesse Jules de Polignac, amie intime de la reine, et femme trèsremarquable par sa figure et son esprit. Marie-Antoinette, qui l'avait nommée gouvernante de ses enfants, passait chez elle une partie de ses soirées, et c'étail une grande faveur d'y être admis.

Celte liaison fit bien des jaloux, et de la jalousie à la haine il n'y a qu'un pas. On fit cent contes faux et déplacés sur cette intimité; on exagéra avec une rare imprudence les dépenses qu'elle enlraînait. Ce que la favorite a reçu de Leurs Majestés était bien au-dessous des chiffres que l'on hasardait, bien audessous surtout des sommes que cent personnes ont reçues (le mot est honnête) depuis quarante ans, aussi bien sous l'Empire que sous la Restauration et depuis.

Le commencement du règne de Louis XVI, je le répète, fut un moment très-brillant pour la cour.

Il y avait beaucoup de bals : le roi en donna un dans la magnifique salle de spectacle de Versailles, en l'honneur de Paul I er , qui voyageait en France sous le nom de comte du Nord.

Ce nom était peut-être un peu fastueux. Le pape ayant été, à peu près dans le même temps, à Vienne, pour les affaires de la religion, auxquelles Joseph 11, grand monarque et petit philosophe, était peu favorable, on donna, par opposition, à Pie VI le nom de Vabbé du Midi.

Ce fut dans cette visite, de Paul I er à Versailles que, cherchant tout ce qui pourrait ajouter de l'éclat à. la cérémonie d'une réception des chevaliers de l'ordredu Saint-Esprit, le roi décida qu'on ferait quêter la plus belle femme de la cour, et la désigna lui-même, comme jcl'aiditplus haut. Cettefemme était la mienne. Il failut la quitter encore ; je partis pour le régiment Dauphin-Dragons, où j'entrai comme sous-lieutenant. Le comte de Surgères en était le colonel; il me prit en affection et me traita comme son fils; il portait le nom qu'avait pris mon père dans les premiers temps de son mariage et qui est celui de notre branche. Ce colonel n'avait pourtant aucun motif pour s'appeler Surgères. La terre de Surgères, depuis des siècles, était dans notre maison, et aucun de ses parents ne s'était nommé Surgères.

Quoi qu'il en soit, cet officier avait une assez grande réputation militaire, qu'il avait acquise par les observations recueillies dans un voyage fait en Prusse. La tactique prussienne était la manie du jour, et on l'avait adoptée avec la plus scupuleuse exactitude, quoiqu'elle ne convint guère au génie français. On croyait alors que rien ne pouvait lui résister; la bataille d'Iéna a prouvé vingt ans plus tard combien on s'abusait.

Un colonel avait assujetti son régiment à cette discipline sévère et minutieuse qui est opposée à notre caractère, et qui nous ôte cette vivacité, cette impulsion dans l'attaque qui fait notre principale force. Ce colonel voulait faire admirer au général qui l'inspectait, et qui revenait d'Amérique, ce calme admirable selon lui. « C'est, répondit en riant le général, ce que,

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nous autres qui avons navigué, nous appelons un calme

plat. »

L'année d'après, je retournai passer plusieurs mois à ce même régiment, qui était venu de Thionville à Metz. Cette ville était beaucoup plus agréable, et cependant j'y étais fort triste. M. de Surgères s'en appercevait et s'en étonnait, connaissant ma gaieté ordinaire. Ce changement dans mon humeur était dû à mon chagrin d'être éloigné de ma femme, que j'aimais beaucoup, ce qui était assez bizarre dans ce temps-là où l'amour conjugal n'était pas fort en vogue.

Nous faisions très-bon ménage, et j'avais beaucoup de confiance en elle. Ses exemples et ses conseils me furent fort utiles dans une circonstance où d'autres conseils, un peu différents, m'avaient écarté de ma conduite religieuse ordinaire.

Les attaques contre la religion qui se reproduisaient autour de moi, sous toutes les formes, n'avaient pu ébranler ma foi ; mais je fus un instant éloigné de la pratique de m'es devoirs religieux, par une observation qui me fut faite, et qui prouve que le mal sait même faire des crimes de nos meilleurs sentiments.

Des personnes qui avaient droit à ma conliance me dirent qu'on ne concevait pas comment, avec ma conviction dans la sainteté des sacrements, j'osais en approcher en menant une vie aussi mondaine.

La réflexion me fit une impression d'autant plus vive, que grande était ma défiance, de moi-même... Pour la première et pour la seule fois depuis que j'ai fait ma première communion, je manquai à faire mes pâques.

Une conversation avec ma pieuse moitié me montra

le piège qu'on me tendait, et me fitpromptement revenir à mes pratiques accoutumées. En effet, mon genre de vie n'avait rien qui fit contraste avec elles; ma position dans le monde m'entraînait dans ses réunions et au milieu de ses plaisirs, il est vrai ; mais partout où l'on porte une âme droite, un cœur pur, on est encore à Dieu. Croyez-vous aussi que ce soit chose indifférente, la présence d'un véritable chrétien au milieu de ces foules brillantes où s'agitent tant de dissipations et de vanités? N'est-ce pas quelque chose, si son aspect, comme celui de la croix au milieu des champs les plus éloignés de l'église, fait naître une pensée salutaire dans une seule âme, arrête sur les lèvres de la malice ou de la légèreté nne seule parole dont la charité aurait à se plaindre, ou la pureté à s'inquiéter.

Un regard, un simple mot suffit pour ramener tout un ordre d'idées interrompues par l'entraînement des plaisirs. Quant aux dépenses de luxe qu'occasionne une certaine représentation, il faut s'arranger de façon qu'elles ne s'augmentent pas, sans qu'on augmente aussi la part qu'on a prélevée pour Dieu, c'està-dire pour les pauvres.

La position de mademoiselle de Montmirail, élevée dans les sentiments d'une piété éclairée dont elle ne s'est jamais écartée, .et qui la rendait respectable à vingt ans, avait été difficile à son entrée dans ma famille. Les idées philosophiques qui y dominaient, avaient fait qu'on l'avait trouvée beaucoup trop religieuse, beaucoup trop raisonnable ; bref, l'on traita longtemps sa dévotion de pédanterie, de pruderie et d'affectation.

Avec un caractère très-ferme, avec une persévérance très-rare, une grande indulgence pour les autres it une grande sévérité pour elle; enfin avec une religion sincère et très-élevée, elle parvint, non-seulement à ne rien changer à sa conduite, mais à faire changer de conduite à ceux qui l'entouraient, et à ramener presque tous mes parents à elle et à sa façon de penser. Ma mère fut la première à céder à cette salutaire influence, et bientôt elle aima sa helle-fille avec une passion que je ne lui ai jamais vue pour personne. Ma mère était une excellente femme; elle ne pensait jamais rpi'aux autres, et s'oubliait sans cesse ellemême; sans avoir beaucoup d'espril, elle était d'une société agréable. Son caractère était très-doux, trèségal et très-facile. Madame la comtesse de Dursal, ma sœur, plus âgée que moi de onze ans, partagea les impressions de ma mère sur madame de Doudeauville, et fit par la suite, non-seulement profession d'aimer sa personne, mais de suivre ses principes. Elle était fort jolie, fort aimable, fort spirituelle, et remplie des plus rares qualités.

Mon père, quoiqu'il fût plus que personne en état d'apprécier sa belle-fille, et que plus tard il eût bien changé d'opinion à son égard, ayant même réparé ses premiers torts en lui témoignant tendresse, confiance, et l'on peut dire considération, se montra d'abord le plus récalcitrante l'empire qu'elle finissait pir exercer sur ceux qui l'entouraient. Egaré par les beaux esprits du temps, il me conduisait quelquefois dans une maison qui en réunissait un grand nombre; c'était chez madame de Vaines. J'en trouvais aussi beaucoup chez M. le comte de Montesquiou, académi-

cien et beau-père de la sœur de madame de Doudeauville. La conversation de ces messieurs me plaisait infiniment, mais les principes dont ils se faisaient les coryphées ne me séduisaient nullement. Leurs prétentions et leur vanité me paraissaient d'un ridicule achevé. C'était à dégoûter pour toujours de l'esprit, de cet esprit, l'antipode du bon sens, qui vous fait souvent bien parler et bien plus souvent mal

agir.

La gymnastique n'était pas comme aujourd'hui une partie essentielle de l'éducation ; mais, ayant toujours aimé beaucoup les exercices de corps, je me livrais avec ardeur à tous les jeux qui pouvaient développer ma force et mon adresse.

Je me suis souvent félicité de les avoir exercés aussi résolument ; car, malgré mon goût pour les excursions lointaines, pour les courses les plus aventureuses, tant à pied qu'à cheval, sans que rien ne m'arrêtât : rocher à escalader, fossé à sauter, haie à franchir, j'ai essuyé bien moins d'accidents que les gens qui mènent une vie plus calme et plus casanière.

Élève d'Asthley, le Franconi d'alors, je me plaisais à dompter les chevaux les plus indomptables et les plus fougueux, et cependant je n'ai jamais été désarçonné.

Une fois que j'essayais sur les boulevards un chevaï très-vif, dont je voulais faire l'acquisition, le bridon, seul harnachement. qu'on eût pu trouver, xassa dans sa bouche au moment qu'il m'emportait à toutejambe ; mon palefrenier me crut mort, et je l'étais si j'avais été moins bon écuyer, car le cheval rentra du même train dans son écurie, et je me serais brisé la

têle à la porte basse de cette même écurie, si je n'avais pas sauté lestement à terre.

J'étais né avec des dispositions aux étouffements ; j'avais la respiration très-courte, et je me suis tellement exercé, forcé môme, que je suis parvenu à faire jusqu'à cinq lieues en courant devant une voiture en poste, et à essouffler les guides renommés des Alpes et des Pyrénées.

Je me souviens d'une course que je fis avec d'autres jeunes gens très-lestes, et que l'on peut citer comme un exemple d'agilité extraordinaire.

Nous ne mîmes à aller de la grille des Tuileries à la porte Maillot (au bois de Boulogne) et à revenir que trente-quatre minutes, en dépassant toutes les voitures qui faisaient le même chemin, et nommément une voiture à six chevaux qui aurait fatigué plus d'un véritable coureur.

Ces plaisirs, qui me préservaient peut-être d'autres plus dangereux, ne m'empêchaient pas de me livrer à des travaux plus sérieux. Quatre ou cinq langues que j'ai apprises, malgré mon peu d'aptitude pour ce genre de travail, sont la preuve que tout mon temps ne se passait pas dans ces exercices. Les bals n'avaient pas un grand agrément pour moi ; embarrassé de ces regards qui me suivaient, je dansais fort tristement. Aussi à vingt-deux ans je ne dansai plus.

Sans danser très-bien, je dansais mieux pourtant qu'un officier très-bien fait et très-agréable, appartenant au régiment de mon père ; il s'en tirait si mal, qu'un prince d'Allemagne crut qu'il se moquait de sa fille, sa danseuse, et qu'il obligea le colonel à l'envoyer aux arrêts.

Un de mes grands divertissements était le spectacle ; j'y allais presque tous les jours avec mon père, car je préférais sa société à celle des jeunes gens de mon

âge.

Dans l'hiver, j'allais avec lui et deux ou trois amis faire des chasses charmantes dans une terre que nous avions en Beauce, ce qui m'amusait fort. En trois ou quatre jours nous abattions trois ou quatre cents lièvres, et nous contemplions avec une satisfaction qui me fait presque honte maintenant les victimes de nos massacres, étendues sur le marbre ensanglanté de la salle à manger.

Je faisais aussi des chasses très-agréables avec mon beau-frère, le baron de Montesquiou, dans les capitaineries de Monsieur, frère du roi, dont son père était le premier écuyer. Je tuais quelquefois cent trente pièces en quelques heures; il était rare que mes compagnons arrivassent à ce nombre. Cette supériorité contribuait encore à ma satisfaction, car J'amour-propre est toujours de la partie.

En 1785, je vis ma famille s'augmenter par la naissance d'un fils qui est devenu avec le temps un très-joli cavalier, et, ce qui vaut mieux encore, un homme qui n'a rien négligé pour se mettre à la hauteur du rôle qu'il a joué, ou qu'il peut être appelé à jouer dans les affaires publiques. Quel que soit le sort qui lui est réservé dans l'avenir de notre pays, ses concitoyens peuvent compter sur lui ; ils ne trouveront jamais un cœur plus dévoué pour les aimer, un bras plus empressé à les défendre, un esprit plus indépendant et plus sincère pour leur dire la vérité et pour les guider dans la voie de la justice et du salut.

Vers ce temps, M. de Montgolfier découvrit le moyen de s'élever dans les airs. Ce fut d'abord à l'aide d'un ballon en toile imperméable au centre duquel on allumait de la paille. Peu de mois après, M. Charles, physicien célèbre, imagina de renfermer du gaz hydrogène dans une enveloppe sphérique de taffetas gommé, enveloppe qui supporte une petite nacelle où les argonautes se plaçaient.

J'assistai aux deux premières expériences : l'une, avec le feu, était effrayante ; l'autre fut d'un effet merveilleux.

On ne peut peindre l'intérêt, l'émotion, l'enthousiasme excités par ce spectacle ; on applaudissait, on riait, on pleurait, et, tout en étant rempli d'admiration, on était pénétré d'inquiétude, pour ces hommes intéressants qui, par amour de la science et de la gloire, se dévouaient à une mort qui paraissait certaine. Pourtant on apprit peu après qu ils étaient arrivés à dix lieues en moins d'une heure, et que, M. Robert étant descendu pour alléger le ballon, M. Charles était reparti et s'était élevé à plus de trois mille toises, c'est-à-dire plus haut que le mont Blanc. Il redescendit tout aussi heureusement. Je ne sais si cette découverte sera utile, mais elle est bien surprenante; et si elle venait à se perdre, nos neveux, dans quelques centaines d'années, ne pourraient croire que l'homme ait ainsi rivalisé avec l'aigle, et ait eu en son pouvoir les moyens de l'emporter sur lui.

11 se fit chez M. Charles, devenu plus que jamais célèbre pour le fait de son expérience, un cours de physique où assistèrent plus de deux cents personnes de la société. Un jeune homme qui faisait partie del'audi-

(oire me reconnut un jour pour m'y avoir vu. Il ignorait totalement mon nom; c'était à un dîner chez M. le prince de Condé. Nous étions voisins à table, et le voilà qui me parle de toutes les belles daines qui assistaient au cours de M. Charles. 11 ajouta qu'il y en avait une renommée par sa beauté, nommée madame de Doudeauville, laquelle pourtant n'avait pas l'honneur de lui plaire; il me déduisait longuement les raisons qu'il avait pour s'inscrire contre cette usurpation. Je ne sais plus qui se mit à me nommer. La surprise, le chagrin, le décontenancement de mon voisin, furent extrêmes ; il balbutia quelques paroles qui semblaient vouloir infirmer le jugement qu'il avait très-neltement formulé. « Mon cher monsieur, lui dis-je en cherchant à le calmer, pour une femme comme madame de Doudeauville, l'essentiel est de plaire à son mari ; tranquillisez-vous donc ; votre avis ne changera pas le mien; je la trouve accomplie sous tous les rapports. »

Deux ans après, nous allâmes aux eaux de Ludion, dans les Pyrénées. Voulant mettre mon temps à profit, je pris cent bains de deux heures chacun, à deux par jour, et le plus chaud possible. Après quelques jours de repos, j'en pris de même quarante autres, et je m'en trouvai très-bien. Ce temps de repos fut employé à un petit voyage très-fatigant, surtout pour madame de Doudeauville, qui fit en un jour le trajet qu'on met ordinairement deux jours à faire, de Ludion à Barèges, par les montagnes.

Quarante ans plus tard, mon fils, digne en tout de sa mère, fit le pari qu'il irait et viendrait de Bagnères à Luchon dans la même journée, par ces hautes mon-

tagnes et ces chemins de chèvres où il n'y a ni postes ni relais, et il le gagna, malgré les difficultés de l'entreprise.

Avant d'arriver à Bagnères-de-Bigorre, nous voyageâmes dans les nuages, sur des monts élevés et sauvages, dont l'aridité et l'aspect imposant et sévère donnèrent à la riante vallée de Campan, que nous trouvâmes ensuite, un charme infini.

De Bagnères, si connue par sa charmante position, par ses beaux bains et par ses plaisirs, nous gagnâmes par le Tourmalet, sentier difficile et pittoresque, le village de Barèges, dont les eaux sont plus salutaires, mais dont le séjour est bien moins agréable.

Gavarni, renommée par ses hautes cascades, fut • l'objet d'une course longue et intéressante.

Tout est curieux dans ces régions élevées, dont les effets sont si grands, les tableaux si imposants et les aspects si variés.

Bevenus à Luchon en 1789, nous entreprimes quelques autres courses moins aventureuses, mais non moins satisfaisantes; celle, par exemple, du lac Doo, formé par une cascade qui tombe de huit cents pieds.

Dans l'intervalle de ces deux voyages , j'entrai comme major en second, grade qui remplaçait celui de colonel en second, dans le régiment de Dragons- Montmorency, depuis chasseurs des cvèchés, et je fus chargé par le colonel, le comte de Laval, de l'instruction de ce régiment, et de le former aux nouvelles manœuvres que le conseil de guerre voulait introduire dans l'armée, au risque de la dégoûter et de compléter le mécontentement qui était au fond de tous les esprits.

» st

Je m'en tirais assez bien, et mon colonel semblait fort content de moi ; mais un jour, voulant donner bonne idée de son régiment à un général distingué qui passait par la ville où il tenait garnison, il l'amène sur le terrain dans le moment où je m'égosillais pour l'exercice de ses hommes. En ce moment même, je faisais fajre une manœuvre difficile dont on était peu sûr encore, et que je me serais bien gardé de commander si j'avais pu prévoir la venue de mes visiteurs.

La manœuvre alla fort mal; une autre, que j'ordonnai ensuite fort mal, car j'avais un peu perdu la tête, ne réussit pas mieux. Bref, souffrant pour la réputation du régiment, du colonel et du pauvre major en second, je fis sottises sur sottises.

Je pris ma revanche, quelque temps après, au camp de huit ou dix mille hommes qu'on assembla à Saint- Omer.

Ce fut là qu'on put remarquer cet esprit d'indiscipline et d'insubordination qui éclata complètement l'année suivante, et contribua beaucoup au succès de la Révolution. Elle était commencée ; car mes souvenirs ont atteint 1789. On s'agitait par toute la France, et je fus nommé commandant de la garde nationale de notre canton.

J'eus aussi à remplir des fonctions plus importantes : celles de grand bailli de Chartres, charge qu'avait mon père et qu'il me céda.

Cette place donnait le droit de présider l'assemblée du bailliage pour nommer les députés aux états généraux. J'arrivai seul à Chartres, n'ayant même pas un secrétaire, et j'appris en arrivant que la première opération que projetait le parti Pétion, qui paraissait de-

voir l'emporter dans cette assemblée de cinq ou six cents personnes, était de destituer le pauvre président.

Leur motif était qu'il devait être choisi par les électeurs, et non nommé par le roi.

Je combattis cette résolution ; si mes raisons ne les persuadèrent pas, ma jeunesse du moins les toucha, et ils renoncèrent à ce beau projet.

Us ne renoncèrent pas si facilement au système qui depuis, aux états généraux, a décidé du sort de la France ; et ils prétendirent, aussitôt après mon discours d'ouverture, qu'on devait délibérer par tête et non par ordre, comme le portaient mes instructions.

On peut juger de mon embarras dans cette position si nouvelle pour tout le monde ; je m'en lirai cependant assez bien. Je dis que, avant de délibérer, il fallait savoir si on en avait le droit, qu'il était donc nécessaire avant tout de vérifier les pouvoirs, et que des salles étaient préparées pour exécuter et hâter cette vérification; ensuite je me levai, en invitant la noblesse à me suivre, et j'engageai l'évêque à en faire autant avec le clergé.

Chacun suivit son président, et je sortis ainsi fort heureusement d'affaire et d'embarras.

On devine aisément qu'étant parvenu à séparer les trois ordres je me gardai bien de les réunir.

Je présidai celui de la noblesse, où il y avait soixante ou quatre-vingts individus, et l'évêque présida celui du clergé; nos cahiers, comme partout, furent très-sages, très-raisonnables, et, s'ils eussent été suivis, les maux effroyables qui ont désolé la France, et peut-être la désoleront encore, auraient été évités.

J'en reviens à la chambre que je présidais très-

90 MÉMOIRES DE MON PÈttE.

mal, selon moi. Qu'on juge démon élonnement d'entendre un des membres, lorsqu'on fut au moment de se séparer, proposer de nommer une députation pour aller complimenter et remercier son président.

Ma surprise fut plus grande encore lorsque vingt voix s'écrièrent : « Il ne faut pas de députalion; il faut que la chambre tout entière se rende chez lui à cet effet. » Cette proposition fut accueillie par acclamation. Je fus encore plus touché que flatté de cette démarche, car toujours chez moi la sensibilité, je peux le dire, l'a emporté sur l'amour-propre.

Ce résultat était d'autant moins présumable que l'évêque, ayant voulu me logera son palais, me força à renvoyer les cuisiniers que j'avais amenés, et je me vis dans l'impossibilité d'offrir môme un verre d'eau à ceux que je présidais.

Une bonne table, on le sait et on l'a vu souvent, n'est pas une mince recommandation auprès de beaucoup d'honnêtes gens sous tous les régimes, et surtout sous le régime représentatif, dont c'était le début.

Hélas ! la satisfaction que la nouvelle de ce succès imprévu apporta à mon père fut la dernière que je devais lui donner. Il m'avait écrit à Chartres une lettre très-aimable pour me féliciter et pour me dire qu'il irait m'attendre dans sa terre. Je m'y rendis; mais je ne trouvai qu'une lettre qui m'annonçait qu'il étais très-malade et n'avait pu exécuter son projet. Je repartis sur-le-champ, et j'arrivai vers onze heures du soir à Paris ; il était mourant.

Il avait encore toute sa connaissance, et il la conserva jusqu'à six heures du matin qu'il expira, après avoir reçu les sacrements. Avant de mourir, il avait

dit d'une manière bien touchante à sa belle-fille : « J'espère, ma chère enfant, que vous êtes contente de moi. »

D'abord on allribua sa mort à la goutte; l'ouverture du corps prouva qu'il n'en était rien. Une poche remplie de sang, en s'ouvrant tout à coup, avait occasionné une fin aussi brusque ; cette espèce de dépôt s'était formé à la suite d'une chule.

Un jour qu'il conduisait lui-même une voiture à deux roues et à pompe, les chevaux s'abattirent ; il était tombé sur un morceau de fer qui lui fit éprouver une douleur très-vive. On avait voulu le saigner, il s'y était refusé. Quatorze ans après, il devait être la victime de ce fatal événement. J'avais alors sept ou huit ans, et j'étais à côté de lui lorsque cet accident arriva. J'ai su longtemps après qu'il avait dit à ce sujet : « J'ai remarqué avec plaisir que mon fils n'est ni poltron ni personnel ; au lieu d'avoir peur ou de ne songer qu'à lui, il n'a pensé qu'à moi, en me retenant de toute sa force, au risque d'être entraîné par les chevaux. »

J'aimais tendrement mon père; ma douleur fut d'autant plus vive que sa perte fut plus brusque et plus inattendue. Ce passage subit d'une scène de triomphe et de joie à une scène d'agonie et de désolation troubla presque ma raison, et me mit pendant vingt-quatre heures dans l'impossibilité de retrouver mes idées.

Mon père fut vivement regretté par tous les siens et surtout par ma femme. 11 avait commencé par avoir peu d'attrait pour elle, et il avait fini par lui rendre toute la justice qu'elle méritait.

Il nous laissa des affaires fort dérangées et près de deux millions de dettes : ce désarroi s'explique par le désordre qui régnait dans l'administration de ses biens; car il faisait très-peu de dépenses, ne se passait aucune fantaisie, et souvent même s'imposait des privations qui m'affligeaient et le tenaient au-dessous de ce que sa fortune et sa position semblaient exiger. Plus d'une centaine de créanciers de toute espèce auraient pu nous mettre dans un grand embarras; mais ils se confièrent d'une manière bien obligeante à un jeune ménage qui passait pour être assez raisonnable : ils y gagnèrent beaucoup, ainsi que nous.

Cette succession fut promplement et heureusement réglée par les soins d'un homme d'affaires très-habile que nous avions, et par la vente de cette terre où j'avais été élevé et que j'aimais tant. Ce fut un grand sacrifice : l'idée que nous faisions notre devoir nous le rendit supportable.

Cet homme d'affaires nous avait déjà rendu un service signalé au commencement de noire mariage. L'intendant de mes parents, par son désordre accoutumé, nous avait fait faire, en un an, près de cent mille francs de dettes; l'autre que nous prîmes à sa place, avec une détermination peut-être assez rare à dix-sept ans, répara le mal, et, sur nos revenus, nous pûmes nous libérer.

Nous trouvâmes en revenant des Pyrénées, l'Assemblée constituante continuant des travaux qui devaient avoir de si terribles résultats pour notre belle patrie.

Loin de suivre ces cahiers si sages, si unanimes, et dans lesquels on ne trouve rien qui ne soit français, national, inspiré par le- patriotisme le plus mûr, on

avait lout changé, tout bouleversé. La triple usurpation dont la France souffre encore était consommée : usurpation de la volonté humaine ou plutôt de 1 orgueil humain sur le temps, qui avait mis quatorze siècles à produire cette constitution nationale qu'il s'agissait d'améliorer et non de détruire ! Usurpation d'une Assemblée centrale sur les vœux, les demandes et les droits de tous les Français de toutes les classes, exprimés et revendiqués par eux dans des assemblées locales; et enfin usurpation de la représentation de la nation, qui était dans le roi, par cette même Assemblée enlevant la souveraineté à la royauté, sous prétexte de la donner au peuple, et la gardant, en résumé, pour elle-même.

.l'étais curieux de voir la représentation nationale à l'œuvre. Je priai un député de mes parents de me procurer un billet pour quelque jour à une grande séance. Il me servit à souhait; grâce à lui, j'assistai aux débals du 5 octobre. J'entendis avec un étonnement, une douleur inexprimables, les vives discussions qui eurent lieu, les violentes déclamations qui éclatèrent, à la grande satisfaction des tribunes et des factieux, au grand chagrin et à la grande inquiétude de tous les gens raisonnables.

L'Assemblée siégeait encore à Versailles. A peine sorti de la salle des séances, lorsque j'allais rentrer dans les appartements -du château, j'appris qu'il se préparait de grands événements. Cela devait être : l'exaspération de l'Assemblée, les fureurs du côté gauche devaient nécessairement se traduire en actes encore plus significatifs.

C'était un appel au crime, et le crime s'était cm-

100 MÉMOIRES m MON PÈRE,

pressé d'y répondre. Le retard que le roi voulut apporter dans la Déclaration des droits, jusqu'au moment où il pourrait apprécier l'ensemble de l'œuvre dont c'était là le préambule; les exagérations qui avaient accompagné le récit d'un repas donné par les o-ardes-du- corps au régiment de Flandre; une famine factice à Paris servirent de prétexte à cette éruption de brigandage, de scélératesse et d'infamie que la capitale vomit sur Versailles. C'était la venue prochaine de ces hordes armées et mises en mouvement, sans que la municipalité de Paris et l' état-major de la garde nationale eussent rien fait pour l'empêcher, qui jetait l'effroi, l'inquiétude," le trouble dans le château, quand j'y reparus après avoir quitté l'Assemblée. En effet, vers la nuit, l'avant-garde de ces bandes déboucha par l'avenue de Paris. C'était un amas désordonné de femmes débraillées, presque toutes ivres, et parmi lesquelles se trouvaient beaucoup d'hommes déguisés. Un instant après, l'aspect de la place d'Armes, vue des fenêtres de la façade qui donne de ce côté, était aussi étrange qu'effrayant. Les grilles avaient été fermées, et en avant, faisant face aux avenues par lesquelles débouchait l'armée révolutionnaire, s'étendait sur une ligne de bataille peu profonde le peu de troupes qu'on avait pu réunir pour défendre le château : cinq ou six cents gardes du corps, le régiment de Flandre et quelques compagnies de la garde nationale de Versailles. L'ordre, l'immobilité et le silence de ces troupes contrastaient d'une manière remarquable avec le flux, le reflux et les vociférations de cette foule accourue avec les plus sinistres intentions. C'était une mer houleuse, noire de crimes et de fu-

reurs qui n'avait plus, pour tout envahir, qu'à briser cette dernière digue que lui opposaient encore quelques cœurs fidèles, quelques bras dévoués. Du reste, et comme toujours, aucune mesure n'avait été prise, aucun ordre n'avait été donné, aucun chef n'était là pour utiliser tous ces dévouements qui pouvaient sauver le roi, et rejeter sur Paris cette lave immonde sortie du volcan révolutionnaire.

Après avoir contemplé ce spectacle qui me fit faire les plus tristes réflexions, je me trouvai sur le passage de M. de la Fayette : il se rendait chez le roi et arrivait de Paris. Selon son habitude, à la remorque de l'action révolutionnaire, et ne sachant rien faire que la suivre quand il n'avait pu l'arrêter, il s'était f;iit l'ariière-garde del'émeute; et maintenant, avec cet air de héros toujours imperturbablement satisfait de lui-même, il venait endormir les victimes que son imprévoyance avait conduites sur le bord de l'abîme. Querépondreà ce niais fatal qui n'avait pas clans ses yeux, sur ces lèvres. un regard, un sourire qui ne dît : « Qu'avez-vous à craindre? Me voici ! . .. Vous êtes sauvés ; criez Vive Lafayette et allez vous coucher, » On ne cria pas ViveLafayelle, mais on se laissa aller à son air d'assurance; et avec cet empressement que mettent les gens irrésolus à embrasser tout ce qui peut les dispenser de prendre un parti décisif, on se plut à répéter autour de moi « qu'il n'y avait rien à craindre, que les mesures prises suffisaient, et que le lendemain il serait grandement tempsd'aviser à ce qu'il conviendrait de faire.» On envoya donc aux troupes l'ordre de se retirer dans leurs quartiers, et je vis passer la personne chargée d'apprendre à l'Assemblée que le roi s'était décidé à

donner sa sanction pure et simple aux articles de la constitution déjà votés. L'on comptait beaucoup sur eette concession pour désarmer les factieux. Les conseillers de la couronne ressemblaient dans cette occasion à des pompiers qui, chargés d'éteindre un incendie, au lieu d'y jeter de l'eau, l'arroseraient d'huile. Je me décidai à aller voir ce qui se passait dans l'assemblée : je suivis donc quelques députés qui sortaient du château pour se rendre à la séance de nuit. La salle était située dans l'avenue de Paris, à plusd'un quart de lieue du château, et toutce quenous vîmes, tout ce que nous entendîmes dans le trajet, nous montra quelles étaient les illusions de ceux qui, sur le dire de M. de Lafayette, se flattaient que l'affaire n'aurait pas d'autre suite.

En effet, il y avait eu déjà des victimes dans les rangs des gardes fidèles: Leur hôtel avait été pillé, et quand le tigre se met en joie et s'allèche de sang, ce n'est pas pour si peu. Aussi, autour des grands feux allumés sur la place et dans l'avenue nous entendîmes d'effroyables mégères qui se parlaient de ce qu'on ferait le lendemain, quand les ordres seraient arrivés, et se contaient le moyen de pénétrer dans les rangs des troupes, d'y jeter le désordre et d'attirer ceux qu'on parvenait à faire tomber presque sous la hache de l'homme à la grande barbe, te bourreau improvisé qui s'était adjoint à l'expédition, guillotine vivante, image de la guillotine réelle qui plus tard suivra d'autres armées révolutionnaires; et tout cela se faisait sans danger pour les agresseurs. L'ordre était précis : les gardes, sous aucun prétexte, ne devaient faire usage de leurs armes. Ces brigands le savaient bien, et ils avaient

certes une grande idée de l'héroïque obéissance, de la patience surhumaine de ces braves gens, car leur scélératesse et leur impudence n'omirent rien de ce qui pouvait les lasser et les faire sortir des limites imposées. Les héros du jour, ceux queLafayette avait suivis, n'ayant pu encore envahir le séjour de la royauté, avaient envahi le lieu des séances de l'assemblée, et par leurs insultes au pouvoir né d'hier, préludaient aux outrages qu'ils préparaient à la puissance consacrée pendant des siècles d'existence et de bienfaits. Les galeries, les sièges des députés et jusqu'au bureau de la présidence étaient obstrués par des femmes, des hommes qui, n'ayant pu trouver d'asile ailleurs, se disposaient à y passer la nuit, et se donnaient le spectacle d'une séance. Quelle séance ! Encore s'ils se fussent contentés d'être spectateurs ; mais ils prenaient part aux délibérations par leurs vociférations furibondes, menaçant du poing ceux qu'on leur avait signalés comme aristocrates, et leur criant que « Versailles, comme Paris, aurait des lanternes pour en finir avec les ennemis du peuple. » La déclaration que le roi sanctionnait les travaux préliminaires de l'assemblée fut accueillie par des huées. « Cela ferat-il que nous payerons le pain moins cher? » crièrent les femmes. Hélas! non, malheureuses, aurait-on pu leur répondre, car celle faiblesse annonce que la royauté abdique, et vous allez être livrées, vous et vos enfants, à toutes les combinaisons infernales que les partis, délivrés de ce grand régulateur, rêveront pour vous pousser par la misère et par la faim à de plus grands excès encore.

Celle préoccupation de l'avenir, ces appels aux souf-

frances du peuple, ces craintes de la famine, contrastaient singulièrement avec l'état de ceux et de celles qui employaient ce grand argument. En effet, les provisions de tout genre et force bouteilles de vin et d'eau -de-vie circulaient avec profusion parmi ces affamés de nouvelle espèce ; ils avaient rejeté avec dédain le pain que l'assemblée, en entendant leurs criailleries sur la famine, leur fit distribuer tout d'abord. D'autres en faisaient des boulettes qu'ils jetaient au président : c'était ce jour-là l'évêque de Langres, et la présence d'un ecclésiastique au fauteuil de la présidence exaspérait beaucoup les bandits. Les plus ignobles propos sur la calotte et contre les calottins se mêlaient à leurs menaces contre la cour, la reine, les gardes du corps et le côté droit. ,

La saturnale devint telle que Mirabeau, Mirabeau lui-même, qui était rentré en séance tenant encore sous son bras le sabre avec lequel on l'avait vu parcourant les rangs des émeutiers, perdit patience et s'écria : « Prétendrait-on nous faire la loi? Que veulent ces femmes ? Les amis de la liberté doivent respecter celle de leurs représentants! » Ainsi, pour que ces fureurs déchaînées par lui, lui parussent menaçantes pour l'ordre et la liberté, il fallait qu'elles s'attaquassent à luimême; dirigées contre la cour, elles ne seront plus demain que l'expression du patriotisme.

Mon habit habillé contrastait d'une manière trop dangereuse pour moi avec le costume sans-culotte^de mes voisins de la galerie, pour que je songeasse à demeurer plus longtemps spectateur de ces infamies.

Je regagnai péniblement mais avec calme le château, au milieu de ces hordes qui, accourant de la

capitale, allaient toujours grossissant; et je trouvai toutes les grilles, toutes les portes fermées. La position était critique, mais nourri dans ce palais, j'en savais les détours, et je, découvris un passage qui me permit encore une fois de retourner auprès du roi.

On lui conseillait de se défendre et il en avait la possibilité; mais, bien différent de ceux qui ont depuis gouverné la France, et qui dans l'intérêt de leur conservation ont fait couler tant de sang, il lui répugnait d'en faire répandre une seule goutte pour se sauver. Toute idée de défense fut donc rejetée et les gardes du corps, égorgés sans résistance à la porte même de la reine, prouvèrent combien cette résolution était fatalement inébranlable.

Toute cette nuit s'était passée dans le plus grand désordre ; le matin qui lui succéda fut signalé par les plus odieux, par les plus coupables excès! Qu'on me permette de tenir un voile abaissé sur ces scènes à jamais lamentables; si je le soulevais, je craindrais d'y revoir la figure d'un prince dont la descendance devait occuper le trône, et qui se trouvait ce jour-là à Versailles dans d'autres intentions que celles d'un sujet fidèle, d'un parent dévoué, d'un honnête homme et d'un bon citoyen.

Tout le monde sait les suites de ces terribles journées. On peut dire que Louis le martyr quitta Versailles pour aller à l'écbafaud, car les Tuileries et le Temple ne furent pour lui qu'une de ces salles d'attente où se fait la toilette du condamné-.

Quoique bien jeune, je prévoyais les plus funesles événements ; peu de personnes partageaient mes craintes, car peu de personnes voyaient comme moi la

ion Mémoires de mon père.

France complètement révolutionnée. Aussi je passais aux yeux de beaucoup de gens pour un pauvre visionnaire.

Je me décidai, par l'avis de mon homme d'affaires, et malgré les conseils pressants et répétés de mes parents, de mes amis, à une séparation de biens qui a sauvé la fortune de mes enfants.

On me représentait fortement que, ne possédant alors presque rien, vu la situation embarrassée de la succession de mon père, il était imprudent et fou d'abandonnerà ma femme, âgée de vingt-cinq ans, sonbicn consistant en plus décent vingt mille livres de rentes. L'on ajoutait que cette singulière précaution était sans motifs et sans utilité; je répondais qu'elle était loin d'être sans avantages, et qu'elle était du moins sans inconvénient, puisque la personne à laquelle je donnais cette marque de conliance était un autre moi-même.

L'homme d'affaires dont j'ai parlé plus haut était un Irès-brave homme, mais un homme très-peu brave; il vint me dire un jour, tout effaré, qu'on était en insurrection dans nos terres ; à l'entendre, il ne restait de tous les poteaux seigneuriaux que celui qui avait été réservé pour me pendre si j'osais revenir dans le pays. Je lui dis qu'il fallait partir sur-le-champ pour nous y rendre ; il n'était nullement de cet avis, mais je l'entraînai et nous voilà en route. A une demi-lieue de cette terre où nous allions, nous aperçûmes beaucoup de paysans armés. — « On me l'avait bien dit, s'écria-t-il, les voilà! ils viennent nous massacrer! » Il aurait été bien tenté de tourner bride, mais voyant mon air d'assurance il n'osa pas, et nous avançâmes. Quand nous fûmes près de ceux qui semblaient nous

attendre, une bruyante décharge vint augmenter l'effroi de mon compagnon ; j'eus bien de la peine à lui persuader que ces coups de fusil étaient pour nous faire honneur et non pour nous tuer. Effectivement nous fûmes très-bien reçus, et il me pardonna de l'avoir mené malgré lui au feu.

Sur ces entrefaites, je partis au mois de septembre pour Gènes, ainsi que ma mère, ma sœur et plusieurs ménages de notre intime connaissance.

A Turin, il y avait déjà beaucoup de nos compatriotes qui se remuaient et tramaient bien des projets peu réalisables.

Je ne voulais point prendre part à ces menées, et je le mandai avec ma franchise ordinaire à ceux qui paraissaient diriger tout cela; je passai même par Nice afin de les éviter; ils m'en surent assez mauvais gré.

Nous pensâmes périr en traversant le Var à gué. Depuis plusieurs jours on ne le passait pas ; les pluies abondantes avaient rendu ce passage dangereux, nous crûmes pouvoir le risquer. Mais au milieu de la rivière, changée en un torrent qui avait en cet endroit près d'un quart de lieue de large, nos six chevaux s'arrêtèrent, ne pouvant surmonter la force et la rapidité de l'eau, qui entrait en abondance dans la voilure. Tous les efforts de nos postillons et de nos guides effrayés devinrent inutiles et impuissants : le danger allait, toujours croissant, lorsque j'aperçus à peu de distance sur le rivage six chevaux de poste qui venaient de Nice. Je m'élançai sur le dos de deux hommes, car un seul n'aurait pas suffi pour aller chercher ce secours inespéré. Les conducteurs de ces chevaux se firent beaucoup prier, et ne cédèrent à mes instances qu'en

fc

108 ifMOIRIfl HF MON rK.HK.

voyant briller plusieurs looia que je leur promii s'ils voulaient nous tider. Ils furent réellement be au c ou p de peine à rejoindre la voiture.

One l<>i> sur I'' bord opposé, nos guides ne vnu-

laienl plue me reporter à l'endroit périlleux que j'avais quitté. M;i femme et mes enfants a'] trouvaient encore. Je voulais les sauver ou périr avec en ; enfin*,

après îles efforts inouïs et nvee l'aide de Dieu, BOUS

sortîmes du torrent et nous arrivâmes peu après ;'i

.Nice.

De là nous gagnâmes Gênes, d'abord avec des mules, qui nous firent traverser des montagnes pittoresques et des vallées charmantes, nommément celle d'Albenga, et ensuite par mer.

Je me rappelle avec intérêt la surprise, la joie île ma petite caravane en voyant les premières églises de ce pays, délies des villages voisins de cette belle ville

de Gènes, revêtues des marbres le- plus riches, les

plus variés, leur paraissaient avec raison supérieures

à nos t'élises les plus magnifiques, les plu*, ornées.

Ma position à Gênes lin assez, singulière. Je commençais ce long exil qui a duré dix ans; ma qualité d'émigré n'était pas un grand titre de recommandation et d'autorité. Cependant je partageais les privilèges du doge de cette république, qui avait l'ait tant de bruit dans le monde. J'étais grand d'Espagne, et il me suffisait de décliner ce titre pour voir s'abaisser devant moi les chaînes qui empêchent les voitures de circuler dans presque toutes les rues de Gênes. Comme le doge, je pouvais aussi, après la retraite, faire ouvrir les portes de la ville. Je profitais souvent de cet avantage soit |>our aller passer la soirée dans

un casino ou ranelagh fort agréable et fort fréquenté par la bonne compagnie, qui presque toute était à la campagne, soit pour assister à des comédies de société chez les propriétaires de ces habitations charmantes qui peuplent les environs de Gênes.

Les personnes les plus considérables de la ville el des sénateurs eux-mêmes, les souverains du pays, sollicitaient la faveur d'accompagner le pauvre émigré, afin de n'être pas arrêtés dans leurs parties de plaisir à la campagne par la fermeture des portes.

Dans une de ces courses, un Génois que je ramenais en ville, en me donnant des renseignements et des détails sur les principaux habitants du pays, me nomma une dame qu'il me dit être si remarquable par sa beauté qu'on lui donnait le surnom de belle. Il fallait qu'elle le fût, en effet, pour mériter celte renommée dans une contrée renommée par la beauté de ses femmes; par unç contre-exception, elle s'était conduite de manière qu'à cette épithète on en avait joint une autre, celle d'insensible. Sous le ciel qui rend les passions si vives, c'était une rareté bien faite pour piquer ma curiosité. Je désirai beaucoup m'assurer par moi-même si madame de*** était aussi belle qu'on le disait. J'avais de moi une idée trop défavorable pour croire que jamais je pusse mettre à l'épreuve cette insensibilité si vantée.

Je me rencontrai enfin avec elle, et je la trouvai aussi belle qu'on le disait, peut-être plus belle encore ! . . .

Maintenant était-elle également insensible? Une préoccupation dont je ne saurais me rendre compte m'engagea dans la solution de cet autre problème ;

H0 MÉMOIRES DE MON l'ÈltE.

mais ces recherches furent dangereuses pour mon repos, et après quelque temps d'étude à ce sujet, en sentant certain jour sa main doucement presser la mienne, je m'aperçus que si madame de * ' était moins insensihle que ne le disait son nom, j'étais, moi, plus susceptible d'émotions tendres, de sentiments passionnés qu'on aurait pu le supposer.

Plus que personne j'aurais dû résister à leur entraînement : j'avais une femme très-distinguée sous tous les rapports et que j'avais toujours beaucoup aimée; mais trouver dans une belle personne qui n'a pas encore éprouvé d'amour une flatteuse réciprocité, il y avait là de bien grandes séductions]

J'eus, je ne dirai pas la force, mais le bonheur de n'y céder qu'à moitié.

Au bout de sept ou huit mois d'une passion réciproque qui aurait fini peut-être par triompher de nos principes et de nos sages résolutions, de nous renfermer dans les limites d'un amour tout platonique, je découvris que ma femme désirait beaucoup se rapprocher de sa sœur qui, restée en France, allait entreprendre un grand voyage.

Malgré mon désespoir qui me faisait follement souhaiter la mort, malgré la douleur de celle que j'aimais si vivement et qui ne pouvait cacher, même au public, les larmes que faisait couler mon prochain départ, je me décidai à ce cruel sacrifice, et je ne le retardai pas d'un seul jour.

Notre séjour de huit mois à Gênes avait été fort agréable; nous avions eu de brillantes et nombreuses assemblées et de petites réunions fort amusantes chez le ministre de Suède : dans l'une, nous entendîmes un

improvisateur justement célèbre, le ducMolo; il récita un poème en douze chants qu'il composa à l'instant sur un sujet donné, les Travaux a" Hercule; ce travail si extraordinaire me parut aussi difficile que toutes les entreprises fabuleuses du demi-dieu qu'il célébrait.

Souvent aussi des comédies françaises jouées par des amateurs de la société nous avaient rendu un instant les souvenirs de notre pays. Cet hommage à notre littérature et à l'esprit français était très-flatteur pour nous. Ce qui l'était plus encore, c'était le succès des dames de notre colonie : colonie est bien le mol dont il faut se servir, puisque notre bande, toute logée au palais Balbi, se composait déplus de quarante personnes. Ces dames étaient toutes remarquablement belles et pieuses. Celte piété étonnait et édifiait ces bons Génois qui, d'après ce qu'on leur disait de la France, s'imaginaient qu'il n'y avait plus en ce pays que des sceptiques et des athées.

Je partis de Gènes dans le chagrin le plus violent, ' n'emportant pour ma consolation qu'une (resse des beaux cheveux de ma belle Italienne, accompagnée de quelques billets aimables : inutile de dire que nous nous étions promis de nous écrire souvent pour abréger le temps de l'absence, car j'espérais revenir incessamment auprès d'elle.

Arrivés en Savoie, nous apprîmes que la sœur de madame de Doudeauville ne nous avait pas attendus; elle était partie. Nous n'allâmes pas plus loin et res- ! finies à Annecy, petite ville fort laide, dans un pays fort agréable et sur les bords d'un lac qui ne l'est pas moins.

Pour distraire mes regrets et calmer mon chagrin,

je faisais sur les hautes montagnes voisines de longues, solitaires et intéressantes promenades sans pouvoir y réussir.

Ma femme, qui s'était aperçue de ma mélancolie et qui rte pouvait en ignorer la cause, me dit un jour : « Vous avez de la peine, je le sais, je le vois; pourquoi ne pas m'en parler? Je la partagerais et peut-être la diminuerais-je »

Touché de ces avances, mon cœur répondit à cet appel par la plus entière confiance : je ne lui cachai rien de l'entraînement auquel j'avais cédé.

Cet aveu sollicité avec tant de grâce et reçu avec tant d'indulgence, cet aveu qui n'élait pas une indiscrétion, me fit du bien et rétablit un peu de calme daiiS mon âme. Il ne fut pas non plus sans effet sur. celle qui s'était offerte pour être ma confidente. Elle sut, par les détails que je lui donnai, où s'était arrêté cet égarement de mon cœur, et qu'elle pouvait estimer encore celle qui, n'ayant pu s'empêcher d'être sensible, avait su du moins éviter de démériter à ses yeux et aux yeux des juges les plus sévères.

Ces aveux et les réflexions que ma confidence fit naître eurent pour résultat que je ne retournai pas à Gênes, comme j'en avais eu le projet.

Pendant mon séjour à Annecy , je visitai les glaciers de Chamouny. L'on y parvient sans peine en char-à-bancs. C'est un immense torrent glacé, épais d'une centaine de pieds, et qui étonne d'autant plus, que la température de cette vallée est si peu froide, qu'il est bordé de fleurs, de fruits et de fraises.

La mer de glace présente effectivement le coup d'œil de flots agités qui auraient été subitement saisis et

durcis par le froid. Sa vaste étendue et son entourage de rochers immenses, élevant leurs tètes bien audessus des nuages, offrent aux visiteurs un aspect aussi curieux que pittoresque.

Le glacier du mont Blanc est imposant et magnifique, surtout lorsque sa cime d'argent reste éclairée des rayons du soleil, après qu'il est couché. Cette cime est resplendissante pendant qu'une sombre nuit couvre tous les autres points du paysage.

Je me rappelle encore avec enthousiasme ces grands et sublimes travaux où se reflètent si éloquemment la grandeur, la puissance du créateur; mais je me rappelle avec dépit, et presque avec indignation, le froid éloge de quelques-uns de mes compatriotes qui, sur la foi de mes récits, s'étaient décidés à aller les visiter.

« C'est fort joli, disaient-ils au retour, cette merde glace ressemble à la Seine quand elle est gelée, ces longues aiguilles de granit nous ont rappelé les rochers de Fontainebleau, et celte vallée si vantée est presque aussi agréable qu'une décoration d'Opéra. »

Que dire à ces pauvres gens qui n'avaient songé qu'à l'Opéra, en voyant toutes ces merveilles, sans un élan vers le divin décorateur qui avait disposé tout cela! Je me contentai de les plaindre à part moi, el de répéter tout bas avec Rousseau :

« La nature est morte pour qui ne voit pas son auteur partout. »

Je passai à Annecy l'année 1791; il y avait une nombreuse société d'émigrés, et j'y retrouvai toutes ces illusions dont se bercent les vaincus. Je me permis de douter de leurs succès, el de blâmer l'usage qu'ils

lli MÉMOIRES DE MON PÈRK.

prétendaient faire de leur victoire prochaine; l'exagération de l'esprit de parti ayant toujours répugné à ma raison et à mes sentiments.

Je me souviens du propos d'une bonne dame, qui peint bien cette exagération qui a été pour nos ennemis un prétexte à toutes ces lois draconiennes dont ils nous ont frappés.

On parlait devant elle de ce qu'il conviendrait de faire quand nous serions rentrés en France. Pas un de la compagnie ne pensait assurément que cela pût jamais se faire par voie d'amnistie. Je me levai, et je représentai que, loin de suivre l'exemple de nos adversaires, nous devions nous distinguer d'eux par nos sentiments d'humanité, de générosité, la véritable noblesse n'existant qu'à la condition de marcher ainsi accompagnée.

La bonne et sensible dame fut de mon avis; elle approuva mes idées, elle appuya mes raisonnements, et elle finit pas dire : « Oui, sûrement il faut montrer de la clémence, il faut prouver que c'est en pardonnant que nous savons nous venger; cependant il est nécessaire, j'en conviens, que justice se fasse; mais je bornerais les exécutions à deux par commune en

France. »

Un rire général fut la réponse à son généreux pardon, à sa magnanime amnistie; et les plus rigoureux avouèrent que leur sévérité n'allait pas jusqu'où allait sa clémence.

Pendant notre séjour à Annecy, nous fîmes connaissance avec l'intéressante famille de Sales : c'est dans cette ville que le grand, l'aimable saint de.ee nom a laissé tant de précieux souvenirs; les de Sale<

avec qui nous nous liâmes étaient de cette maison.

Elle contribua beaucoup, par ses rares et séduisantes qualités, à nous attacher à ce pays et à nous y faire passer d'agréables moments.

Ses exemples, ceux de ma famille et la lecture des ouvrages de saint François de Sales, dont le tombeau et les œuvres vivantes étaient sous mes yeux, me rapprochèrent de plus en plus de la religion. J'avais un grand obstacle à vaincre : mon extrême timidité, l'embarras que me faisait éprouver tout acte qui attirail sur moi l'attention ou les regards du public, me retenaient enchaîné par le respect humain. Je résolus de tirer parti de ce défaut et de faire servir cette faiblesse à mon avancement dans la voie de la perfection chrétienne. Une fois le fossé franchi, me disais-je, je ne pourrai plus retourner en arrière, le respect humain sera là pour m'en empêcher, et j'aurais honte de paraître reculer, ce qui ne m'est jamais arrivé. Ce qui fut dit fut fail; je me déclarai franchement, ouvertement, croyant etpratiquant. Comme pendant huil ans je n'ai pas cessé de voyager, je n'ai pas cessé non plus d'obéir à l'obligation de renouveler sans cesse ma profession de foi, et de sauter continuellement le fossé que j'avais eu assez de peine à franchir une première fois. Cet exercice me fortifia de plus en plus dans la piété, car toute espèce d'exercice augmente les forces, lorsque par l'excès il ne les détruit pas.

Me trouvant aussi près de la Suisse, qui avait toujours excité ma curiosité, mis en goût des montagnes par ma course à Chamouny, je dus nécessairement céder à la tentation d'une excursion dans le pays de Guillaume Tell : je partis pour parcourir ses diflé-

if6 MÉMOIRES DE MON PÈRE.

rents cantons. Arrivé à Lausanne, je trouvai les nouvelles si fort à la guerre, les émigrés que j'y rencontrai parlaient si positivement de la nécessité d'un prochain départ pour l'Allemagne, où l'on rassemblait des troupes, que je renonçai tout à coup à ce voyage dont je m'étais promis tant de plaisir. N'ayant plus à compter que peu de jours avant une entrée en campagne, mon cœur me disait que ce temps pouvait être mieux employé, et pour jouir de mon reste, comme l'on dit dans le peuple, je retournai brusquement auprès de ma famille.

Je quittai ce tranquille séjour au commencement de 92, au moment où parut la loi contre les émigrés. Je retournai à Paris pour m'occuper des nombreux créanciers qu'avait laissés mon père et pour terminer leurs affaires, ce que je fis heureusement.

Quand je partis, ma femme, ma mère et ma sœur me prièrent de leur mander mon avis sur leur rentrée, lorsque j'aurais vu les choses par moi-même. Je leur promis de prendre conseil, auprès de leurs amis les plus éclairés, et de leur écrire en conséquence. En effet, je trouvais la chose trop délicate, surtout dans ma position, pour vouloir prendre la moindre responsabilité en pareille matière.

Je leur tins parole, je consultai les hommes les plus sages, et, il faut bien le dire, ces sages me parurent bien fous; car ils déclarèrent, d'un commun accord, qu'ils ne voyaient aucun inconvénient dans ce retour, et moi je le voyais entouré des plus grands dangers. Malheureusement je n'ai eu que trop

raison.

La capitale, la France entière, étaient dans la plus

«rande fermentation, et tout me faisait prévoir les plus- sinistres événements.

L'émigration n'était nullement de mon goût : cette mesure me paraissait déraisonnable sous tous les rapports, et cependant, à mon grand chagrin, je fus forcé de m'y soumettre. La personne du roi était menacée; les honnêtes gens compromis, la tranquillité et la prospérité de la France perdues; on s'armait au dehors pour porter, disait-on, remède à tant de maux. Les nobles y couraient, on envoyait des quenouilles à tous ceux qui refusaient de se rendre sur les bords du Rhin : c'était là qu'on devait se battre... comment, à vingt-cinq ans, résistera ce torrent de l'opinion?

L'espérance de soustraire le roi (et quel roi!) à la mort, et la France à l'odieuse tyrannie sous laquelle elle gémissait depuis l'usurpation de la première assemblée, avait quelque chose de noble et de respectable : à -cette idée toute chevaleresque, vingt ou trente mille individus ont sacrifié leur vie, et bien plus que leur vie, leur famille, le charme de leur intérieur, en un mot, tout ce qui peut embellir l'existence. Cet acte de dévouement mémorable n'a peut-être pas son semblable dans l'histoire, et des Français seuls, avec leur ardent enthousiasme et leur désintéressement lorsqu'il s'agit de répondre cà l'appel de l'honneur, en étaient peut-être les seuls capables.

Pourquoi leurs compatriotes n'admireraient-ils pas cette espèce d'héroïsme? Les émigrés n'admiraient-ils pas les héroïques faits d'armes de leurs compatriotes ? Les hommes qui étaient fiers de ces victoires fameuses, qui cependant devaient prolonger leur exil et leurs malheurs; les hommes qui protégeaient, qui soignaient

de leur mieux les prisonniers et^ne voyaient plus en eux que des frères, peuvent-ils être accusés d'être mauvais Français?...

Je ne suis pas suspect en parlant ainsi; car, comme mesure politique, j'ai toujours, je le répète, condamné plus qu'un autre l'émigration.

Je partis, la mort dans l'âme, après avoir fait à ma famille, qui se disposait à retourner à Paris, des adieux qui, on le devine, furent bien tristes.

En sortant du port de Douvres, par un très-grand vent, nous fûmes jetés sur un rocher, et, durant un assez long temps, exposés à un naufrage presque certain.

Pendant que tout l'équipage, ainsi que tous les passagers, étaient dans la plus vive inquiétude, je pensais à ma famille; et, prévoyant toutes les persécutions, tous les périls que mon émigration devait attirer sur elle, il serait bien heureux pour les miens , et peut-être pour moi, pensais-je, que sans aller plus loin je terminasse ici ma triste carrière.

Ce ne fut pas la seule fois, dans celte traversée, que je fis cette réflexion et me trouvai à même d'émettre ce vœu, car en entrant dans le port étroit d'Ostende, par le même vent très-violent qui n'avait pas cessé de souffler, nous tombâmes sur la jetée de manière à nous y perdre; mais nous échappâmes à ce nouveau danger.

D'Ostende, je me rendis à Bruxelles, en traversant la ville de Gand qui, elle aussi, aura à garder les souvenirs d'une autre émigration. Avec quel acharnement la tempête a frappé cette grande race des Bourbons, et par contre, la grande nation dont elle était la

lèle! Quel est le point de la carte qui n'ait pas ses tombeaux français et ses souvenirs d'exil? Quand s'apaisera cette fatale mer des révolutions dont les flots ont semé partout les traces des naufrages fameux qu'ils ont occasionnés?

De Bruxelles j'allai à Dusseldorf, où je pris part à une chasse curieuse de chevaux sauvages, que l'on traque comme des cerfs ou des daims, et qui sont excellents.

Je suivis ensuite le cours du Rhin, le fleuve romantique. Les sites variés que reflètent ses eaux sont dignes de leur réputation, et rien de pittoresque comme les châteaux curieux qui, du haut de leurs montagnes, les regardent couler depuis tant de siècles ! Je me détournai pour voir Francfort, ville riche et commerçante, et les eaux très-agréables de Willamsbade, de Manheim : j'allai présenter mes hommages au Foudre bien connu de Heidelberg. Cet immense tonneau, qui contient plusieurs centaines de pièces de vin du Rhin, et qui est âgé de plusieurs centaines d'années, me parut une exagération fort mortifiante pour les autres pays de l'Allemagne, où l'on ne boit que de la bière; l'on dirait que Bacchus a voulu avoir aussi ses colonnes d'Hercule : le buveur de vin pâlit à son aspect, car c'est là son necplus ultra.

J'entrai dans la compagnie à cheval qui portait le nom de ma province ; elle était toute composée de gentilshommes, simples cavaliers comme moi.

N'ayant alors, comme toujours, que l'ambition de faire le bien, j'avais préféré ce poste, pensant que l'exemple de l'obéissance ne serait pas le moins utile et le moins difficile à donner dans cette armée où

chacun se croyait appelé à commander... La suile a prouvé que je ne m'étais pas trompé. J'eus par moimême une preuve assez désagréable de ces exagérations dont je parlais plus haut. Un de mes parents, sorti de France quelque temps après moi, vint me rejoindre et me demander si je pouvais le faire entrer dans une compagnie.

J'en parlai au commandant, qui était un homme excellent, un ancien officier général ; il me répondit avec obligeance, mais avec embarras. J'en devinai la raison: on reprochait à mon parent d'être arrivé beaucoup trop tard, et il venait de Paris, où il avait bravement risqué sa vie pour le roi au 10 août!

Plusieurs fois j'en reparlai et la ebose ne finissait pas. Affligé, impatienté de ces délais dont je taisais le motif à M. de***, je lui dis que j'allais terminer son affaire sans tant de cérémonies ; qu'il n'avait qu'à m'accompagner, et que je le présenterais à tous mes camarades comme mon ami et comme un nouveau membre de la troupe.

J'étais bien disposé à employer tous les moyens et à me fâcher très-sérieusement au moindre refus, au plus petit mot. Je n'en eus pas besoin, et, soit à cause de la bienveillance qu'on avait pour moi, soit à cause de ma démarche assez ferme, on l'accueillit fort bien, et dès ce moment il fit partie de la compagnie.

Nous fûmes pendant quelques semaines cantonnés à Teux, joli bourg à une lieue d'Àspa : je visitai souvent ce lieu renommé pour ses eaux, pour son pittoresque pays, pour ses habitations agréables. La simple, propre et dévote chapelle du bourg de Teux recevait aussi mes fréquentes visites. J'avais tant besoin

de prier pour toute ma famille.!... Que devenait-elle, mon Dieu, au milieu des effrayantes scènes du 10 août et du 2 septembre?

Pour me rapprocher d'elle par le cœur et l'esprit, je m'adressais à celte religion des âmes sensibles qui soutient, qui console et qui, comblant les distances, unit les parents, les amis les plus séparés, par de douces prières, par des vœux réciproques et par de célestes espérances.

Cette campagne de 1702 fut trop affligeante sous tous les rapports, pour que je sois tenté d'en écrire quelque chose; assez d'autres, sans moi, en ont parlé.

Je dois pourtant dire un mol de la brusque retraite du roi de Prusse, qui, après être arrivé assez facilement jusqu'à Chàlons, en Champagne, s'était lout à coup retiré sans combattre. Les uns ont dit que sa politique avait changé, d'autres que le duc de Brunswick avait été gagné par Dumouriez. Rien de tout cela n'est vrai : se laissant aller aux illusions des émigrés, il avait cru que cinquante ou soixante mille hommes suffiraient pour cette grande opération. Le temps affreux, les chemins détestables, des maladies terribles, avaient réduit son armée active à trenle mille hommes environ : il avait en tète l'armée française de soixantequinze mille hommes, qui fit une excellente contenance à la fameuse canonnade du camp de la Lune. 11 jugea impossible de risquer une bataille dans une pareille position, et il traita avec Dumouriez pour pouvoir se retirer tranquillement.

J'avais annoncé d'avance le triste résultat de cette levée des boucliers, comme j'avais en 1790 prévu les grands événements qui me décidèrent très-heureu-

sèment, malgré mes parents et mes amis, à cette séparation de biens qui sauva la fortune de ma femme. Je ne me trompai pas davantage en 1792, à la fin de notre triste campagne, alors que mes compagnons assuraient que ce n'était que partie remise, et que dans trois mois tout serait fini.

Persuadé du contraire, au lieu de faire comme eux et de dépenser tout ce que j'avais, je vendis mes quatre chevaux, ou plutôt je les donnai; et une excellente jument qui m'avait coûté quarante-cinq louis quelques semaines avant, ne fut achetée que cent vingt francs ; je fis rentrer un de mes gens en France, je mis le second chez une personne sûre, et je ne gardai que le troisième.

Tant qu'on avait pu croire que la Prusse et l'Autriche avaient pris les armes pour sauver Louis XVI de l'échafaud, et la France de l'affreuse anarchie qui la désolait, j'avais dû céder à l'entraînement général. J'aurais rougi de porter une épée et de ne pas la tirer pour m'associer à d'aussi louables efforts. Mais, lorsque je vis clairement dans les puissances étrangères le projet de profiter de nos désordres au lieu de les faire cesser, je quittai les armes et ne les repris plus pendant huit ans d'émigration. Cette résolution était conséquente avec mes principes ! Toujours bon Français, je ne désirais que le bien de mon pays, que le bonheur de mes compatriotes; toute ma vie, je l'espère, a été la preuve de cette manière de voir. Toutes mes actions ont tendu vers ce but : l'atteindre a été ma seule ambition.

Un autre motif me décida à ce parti. Je pensais, avec raison, qu'il y avait moyen, même en émigration,

«Je compromettre plus ou moins ceux qu'on avait laissés en France. Je résolus d'après cela de vivre le plus ignoré possible, et je me condamnai â la plus profonde et la plus triste obscurité.

Plaçant ce que j'avais eu la prudence de faire sortir de France, je parvins à me faire un revenu de 4,500 livres, qui fut réduit de moitié; ma belle-mère ayant émigré sans prendre les mêmes précautions que moi, je partageai jusqu'en 1800 mes faibles ressources avec elle.

Je m'arrangeai de façon que ce faible revenu suffit à mes dépenses à travers des voyages forcés et continuels, et malgré le prix élevé de tous les objets fie première nécessité.

De cent vingt mille francs de revenu que j'avais au momenlde la Révolution, à deux millequi me restaient sur la terre étrangère, c'était passer, sans transition, de l'opulence à presque la misère. La cbute était un peu forte : d'une vie de jouissances à une existence toute de privations.

Pourtant je puis assurer qu'entièrement absorbé par la douleur d'être séparé des miens, j'ai supporté, sans trop en souffrir, les contrastes pénibles qu'offrait ma position nouvelle comparée à l'ancienne.

Réduit à me contenter d'une mauvaise nourriture, quoique je fusse assez gourmand, forcé de me passer souvent de feu, quoique je sois très-frileux, ne pouvant plus monter à cheval, quoique j'aimasse avec passion cet exercice, je me consolai du parti rigoureux que j'avais pris de me contenter du revenu des fonds que j'avais emportés, par l'idée que ces fonds pourraient être un jour utiles à ma famille. Cet espoir

changeait même mes sacrifices en jouissances : je n'avais que vingt-sept ans.

Je dirigeai mes premiers pas vers Rotterdam, el je parcourus la Hollande avant de songer à passer en Angleterre.

Mon passage de Rotterdam à Londres devait être de vingt-quatre heures, et il fut de sept jours : je ne pouvais m'en plaindre, car des personnes de ma connaissance employèrent à ce trajet vingt-neuf jours entiers, c'est-à-dire le double de ce qu'on met quelquefois pour aller en Amérique.

Embarqué avec plusieurs de mes compatriotes sur un mauvais petit yaisseau employé ordinairement au commerce de charbon, nous fûmes exposés à mourir d'ennui d'abord et de faim ensuite ; nos provisions se trouvèrent bientôt épuisées : ce n'était pas assez, il fallait aussi courir le risque d'un naufrage. Assaillis, au milieu de la nuit, par une tempête effroyable, nous vîmes le lendemain que le capitaine de l'équipage et les passagers avaient eu quelque raison de s'inquiéter; les premiers objets que rencontrèrent nos regards, en interrogeant la vaste étendue des flols, furent les extrémités des mâts et des vergues d'un vaisseau. Parti en même temps que nous, il venait de périr, corps et biens.

Ce naufrage me fit passer pour noyé à Londres ; on m'avait mis, dans un faux rapport, au nombre des passagers de ce bâtiment naufragé.

Mon arrivée fut une véritable résurrection, et j'aurais été embrassé de bon cœur par les amis que je retrouvais à Londres, si cette preuve d'amitié n'eût pas été entièrement contraire à la mode en Angleterre. Le

premier de tous que je rencontrai recula épouvanté devant mon accolade : « Que faites-tous, mon cher, me cria-t-il, que faites-vous? — Je vous témoigne ma joie de vous revoir. — De grâce, témoignez-la autrement, vous scandalisez tout Londres ; on ne s'embrasse plus, on se serre la main. » Et, joignant l'exemple au précepte, il me prit la main, qu'il me serra à me faire crier, et me secoua le bras à me le démettre. A l'entendre, c'était la grande manière et la seule admise dans ce pays pour prouver la cordialité de ses sentiments, même aux dames qu'on rencontre ; nous avons depuis adopté cette mode en France. L'embrassade, expression d'une amitié qui va jusqu'à l'intimité, hurlait souvent avec l'indifférence, l'envie ou la haine de ceux qui s'en servaient; le serrement de main est plus expressif, plus cavalier, et, par conséquent, moins menteur. Qui n'a pas été trompé par une démonstration de ce genre? Depuis 1850, les poignées de main, il est vrai, ont considérablement perdu, et personne n'y croit plus.

Comme Gènes est une ville assez laide, quoique couverte de superbes palais, Londres est une très-belle ville, quoique formée par une multitude de vilaines maisons. A peine en connaissait-on alors une douzaine qui eussent mérité ailleurs, je ne dirai pas le nom de palais, mais celui d'hôtels. La seule ville de Vicence, en Italie, très-petite et renfermant au plus six mille âmes, en contient bien davantage.

Excepté dans la Cité, les rues sont larges, droites, garnies de trottoirs ; les places sont multipliées, vastes. On en trouve même quelques-unes qui sont ornées de plantations.

Mais le climat de cette grande ville est affreux; les brouillards, joints aux vapeurs épaisses du charbon de terre, font qu'on y est presque dans une nuit perpétuelle et qu'on y voit rarement le soleil.

Quand j'y venais de Richemont, où j'avais tixé ma demeure et où j'avais laissé un beau soleil, je croyais, au moment d'entrer dans cette capitale enfumée, que le temps avait tout à coup changé ; mais je m'apercevais bientôt de mon erreur : c'était le temps et le ciel de Londres. Avec Richemont, je retrouvais mon beau soleil, beau du moins pour l'Angleterre, car il est rarement comparable à celui de la France.

On sait que le spirituel Caraccioli, ambassadeur du roi de Naples, disait a qu'il ne valait pas la lune d'Italie ; » il prétendait aussi « qu'en ce pays il n'y avait jamais d'autres fruits mûrs que les pommes cuites. »

Presque dans toute l'Angleterre les routes sont superbes; c'est une allée de jardin ayant même" assez souvent des trottoirs pour les gens à pied. Les auberges y sont bien meublées, bien tenues et tellement attrayantes, que le lord chancelier venait quelquefois s'établir pendant cinq ou six jours à celle de Richemont pour respirer l'air de la campagne. A Londres, les boutiques sont élégantes et d'un aspect vraiment séduisant ; aussi j'eus besoin de tout mon courage pour ne pas céder à la tentation.

Je m'étais promis de ne rien acheter et je tins parole. Un émigré ne fut ni aussi heureux ni aussi sage; il avait une centaine de louis. Il vit un objet de trente ou quarante francs, qui le tenta beaucoup ; il résista d'abord bravement, puis il succomba en se di-

sant : « Si je dois mourir de faim au bout de mes cent louis, il est assez égal que ce ce soit au bout des quatre-vingt-dix-neuf. »

Il fit une seconde fois ce raisonnement, puis une troisième... Enfin il le fit tant qu'avant la fin de la semaine son trésor était épuisé.

Richcmont est un assemblage charmant de jolies maisons, jolies du moins par leur bonne tenue et leur propreté. Il s'y trouve aussi des auberges excellentes.

Ce bourg est situé sur une colline d'où l'on découvre des prairies étendues, aussi vertes en hiver que les nôtres au printemps. Elles sont arrosées par les sinueux détours de la Tamise, qui en cet endroit n'est pas plus large que la Marne, et qui dix milles plus loin forme un port magnifique, rempli de gros vaisseaux. A peu de distance de Richemont est située la maison de Pope ; l'on trouve aussi de ce côté les deux premiers saules pleureurs qui furent apportés d'Asie, et que l'on peut considérer comme la souche de tous ceux qu'on voit maintenant en Europe.

Quoique j'eusse peu d'argent et que je fusse bien décidé, comme on l'a vu, à ne pas me passer de fantaisies, je me donnai le plaisir de faire quelques courses en Angleterre ; je me disais avec quelque raison : Ce qui me coûtera à présent cent francs m'en coûtera mille si, une fois sorti de l'Angleterre, je veux revenir pour voir toutes les curiosités qu'elle renferme. Je vis donc Rleinheim, magnifique terre donnée comme récompense nationale au fameux duc de Marlborough. On y avait joint douze mille livres de rente, qui suffisent à peine à l'entretien du château. Il est très-considérable, mais triste et peu re-

marquable ; les jardins, en revanche, me parurent superbes. Ceux de Staw ne sont pas moins beaux, et le château est beaucoup plus agréable, beaucoup plus élégant. Dans toutes ces habitations, les gazons sont entretenus avec un tel soin, qu'on les tond toutes les semaines; aussi c'est un vrai tapis de billard qui s'étend sous vos yeux. L'humidité de ce pays en rend la verdure charmante en toute saison.

J'allai aussi à Windsor; son antique château, sa belle forêt, firent revivre pour moi mille souvenirs. Je visitai à Eton, qui est très-voisin, le célèbre Herschell. On ne sait ce qu'il faut le plus admirer de sa simplicité ou de sa science. Quoique très-bon Anglais, il s'affligeait d'être né en Angleterre : « A Naples, nous disait-il, j'aurais pu faire huit fois plus d'observations: »

Je me promenai dans son télescope, qui a à peu près quarante pieds de long et cinq de diamètre ; il lui a servi à faire d'utiles découvertes et à lui prouver que ce n'est pas par centaines ni par milliers qu'il fallait compter les étoiles, mais par millions...

Après quelques mois de séjour en Angleterre, je partis pour Aix-la-Chapelle. J'y retrouvai beaucoup de mes compatriotes émigrés comme moi. Ce fut dans celte ville que je tombai malade. Cette maladie dura trois ou quatre mois; elle a détruit ma santé, qui avait été excellente jusque-là. Cette maladie fut le résultat de mes inquiétudes et de mes chagrins ; on va voir s'ils étaient fondés.

Les mesures violentes étaient à l'ordre du jour à Paris; les prisons commençaient à se remplir : c'était en 1795. Je savais que ma femme, ma mère et ma

MÉMOIRES DE MON PÈRE. ]2i)

sœur étaient incarcérées. La lettre qui m'avait appris cette triste nouvelle ajoutait, pour me rassurer, que ce n'était qu'une arrestation préventive, et, en effet, le gouvernement révolutionnaire n'avait point encore mis les tètes des détenus en coupe réglée. Un jour que, selon mon habitude, je faisais à haute voix, dans un cabinet littéraire, ma lecture des journaux anglais et français, mes auditeurs me virent pâlir, chanceler et bientôt m'évanouir. J'avais lu du coin de l'œil, à l'article Paris, ces trois lignes : « La citoyenne Durtal (c'était le nom de ma sœur) et le citoyen de l'Aigle (c'était mon oncle) ont été exécutés hier sur la place de la Révolution. » Je fus comme frappé de la foudre ; ma sœur, que j'aimais si tendrement, apprendre ainsi sa mort ! . . . « Elle était veuve, et si on l'a tuée, me disais-je, ne tuera-t-on pas aussi la femme, la mère de l'émigré! » Mon existence devint un supplice continuel, ou plutôt je ne vivais plus; les jours de poste, que j'attendais avec une mortelle impatience, m'apportaient les plus terribles angoisses. Je croyais, à chaque ligne du journal, trouver la condamnation des personnes qui m'étaient si chères ! Comment résis(e-t-on à de pareilles anxiétés?

Une amie excellente de madame de Doudeauville, en apprenant ce tragique événement et ma cruelle position, partit de Bruxelles avec son mari dans une espèce de charrette, seule voiture que leur permissent des moyens d'existence Irès-reslreinls, et tous deux vinrent m'apporterles seules consolations que puisse offrir l'amitié; nous pleurâmes et nous priâmes ensemhle.

Je fus vivement touché de celte preuve d'intérêt, et

fc

les quarante ans qui se sont écoulés depuis cette époque n'ont pas affaibli en moi le souvenir de l'allégement que j'éprouvai, au milieu de mes peines, à me sentir aussi sincèrement aimé; ma reconnaissance pour ceux qui me donnèrent cette douce consolation ne finira qu'avec ma vie.

A la fin du printemps, à peine rétabli, je me rendis" à Berne, espérant que les nouvelles m'y parviendraient plus facilement et plus promptement; c'élail courir au-devant des impressions déchirantes. Le Moniteur contenait chaque jour de plus longues listes d'exécution. Je les parcourais, ces listes fatales, avec une indicible terreur et avec un empressement fiévreux, tellement que, parvenu à la fin, je pouvais à peine respirer.

C'était par elles seules que je pouvais apprendre la vie ou la mort des êtres que je chérissais.

Voyant que tout était désespéré, je fus tenté d'écrire à Robespierre; je voulais lui offrir, en échange de femmes inoffensives et peu redoutables, un homme, un soldat, qui pouvait être plus à craindre. J'aurais engagé ma parole d'honneur de venir me livrer moi-même aux geôliers le lendemain du jour où ma mère, où ma femme auraient été rendues à la liberté.

La pensée que cette démarche éveillerait l'attention de l'affreux comité sur leurs noms, qui peut-être avaient été oubliés, et que je me perdrais sans les sauver, me fit renoncer à ce projet, dans lequel entrait peut-être un peu de l'exaltation de cette fièvre qui ne m'avait pas encore quitté.

Je demandai aux beautés de la nature les seules

distractions dont ma convalescence avait si grand besoin; j'étais bien placé pour cela à Berne.

Les environs de Berne, avec leurs vertes prairies, leurs sentiers bien entretenus, leurs limpides ruisseaux et leurs bouquets d'arbres semés çà et là d'une manière piquante, ressemblent à un immense jardin anglais. Ce tableau est encadré magnifiquement par des glaciers éblouissants qui s'étendent l'espace de vingt ou trente lieues.

Tout est soigné autour de celte ville; on y reconnaît partout un gouvernement paternel; il n'est pas un beau point de vue qui n'ait son banc ombragé par une touffe d'arbres ou d'arbrisseaux, pas une pente rapide qui n'offre une claire fontaine où le piéton pourra étancber sa soif.

Ce gouvernement aristocratique est renommé depuis longtemps par sa sagesse, et rend le peuple heul'eux et le pays florissant. Du moins, aucun autre pays n'offre plus l'apparence de la prospérité, de la richesse et de la liberté. 11 a même une grande influence sur la tranquillité de toute la Suisse. Souvent, il est obligé d'intervenir dans les débals intérieurs des petits cantons démocratiques qui ne peuvent s'entendre entre eux, avec leurs cinq ou six lieues carrées d'étendue. L'exemple de ces discussions aurait, je l'avoue, un peu ébranlé ma foi dans le bon lieu r que procurent les républiques, quand même je n'aurais pas été témoin et victime de l'horrible expérience qu'on en faisait en Krance.

Les filles d'Eson n'ont pu rajeunir leur père en l'égorgeant; les enfants de notre antique patrie ne l'ont pas régénérée par leurs dangereux essais et par les

flots de sang qu'ils ont fait, qu'ils feront peut-être

couler encore.

Voyant qu'à Paris les exécutions allaient toujours croissant, et ne pouvant supporter davantage l'idée des périls que couraient les miens, sous ce règne de la oiiillotine, je voulus essayer d'un moyen qui avait réussi à quelques personnes de ma connaissance : c'était d'envoyer quelqu'un du pays pour lâcher de ramener mes enfants et ma femme, en faisant passer cette dernière pour l'une de ses parentes. Elle élait, depuis peu, sortie de prison d'une manière fort singulière, que je raconterai plus loin.

Je décidai, à force d'argent, un brave Suisse à cette périlleuse expédition, et je l'embarquai dans une chaise de poste.

Celte tentative était mon unique espoir, ma dernière ressource pour sauver celle partie si chère de ma famille : si je ne réussissais pas, c'en était fait; je devais la regarder comme perdue. Qu'on juge de ma cruelle anxiété en attendant le résultat de cette entreprise !

Je comptais les jours et presque les heures ; je ne vivais pos, et chaque fois que la porte s'ouvrait, je regardais avec la plus vive inquiétude si c'était mon messager. Au bout de sept ou huit jours, qui m'avaient paru au moins sept ou huit mois, on me l'annonce.. . Plus mort que vif, je m'écrie : « Ksl-il seul? » On me répond que personne ne l'accompagne. Un inlant après, il me donnait tous les détails de son triste voyage.

Il avait trouvé ma femme dans une petite maison aux environs de Paris. Avec son courage ordinaire,

elle s'était décidée à partir; mais, avec sa délicatesse accoutumée, elle avait voulu s'assurer qu'elle ne compromettait en rien ceux qui l'entouraient. Elle en avait parlé à ses fidèles serviteurs; ils lui répondirent avec le dévouement dont ils lui avaient donné tant de preuves a qu'ils n'avaient rien à craindre, qu'ils ne craignaient rien> mais qu'au reste, ils ne croyaient pas payer trop cher sa délivrance, en la payant de leur tète. »

Il n'en fut pas de même de son hôte; il dit qu'il serait compromis par sa fuite et que, si elle n'y renonçait pas, il allait la dénoncer. Mon brave Suisse fut donc obligé de la laisser, et de venir me rapporter celle désolante nouvelle. J'en fus accablé, et il me fallut toutes les consolations de la religion pour n'y pas succomber.

Sans cette amie si précieuse et si puissante qui me soutenait, qui m'encourageait, qui me préservai l de la révolte et du désespoir, qui m'unissait encore, par le moyen de la prière, aux personnes dont j'étais si douloureusement séparé, je n'aurais pu supporter mon insupportable exil; et, surtout pendant ces temps affreux de la terreur, ma vie, ou au moins ma raison, n'eussent pas résisté à d'aussi terribles épreuves.

A celte époque, Tallien craignant pour sa vie, Irès-menacée par Robespierre, parvint à renverser ce monstre.

Sa mort arrêta les flols de sang qu'il faisait couler sur les éebafauds, et fit adopter un régime moins violent. Ses collègues du Comité du salut public, qui ne valaient guère mieux quelui, s'empressèrent, pour se disculper des crimes qui avaient révolléla France,

de les faire lous peser sur lui, comme le seul auteur de tant de maux.

Je respirai, en voyant que tous les objets de ma sollicitude et de mon affection n'avaient plus à craindre la hache du bourreau-, moi seul, je souffrais encore parcelle cruelle séparation, ruais j'ai su toujours supporter les souffrances, qui n'atteignent que moi.

Après sept ou huit mois de séjour à Berne je partis avec un de mes parents, pour aller à Constance, en me servant des voitures du pays; il n'y avait pas de poste en Suisse. Les aubergistes, qui sont souvent des gens très-considérables, s'opposaient à cet établissement. Avec l'ancienne routine, les voyageurs ne passaient pas aussi rapidement et laissaient dans le pays, et surtout chez eux, plus d'argent. Quelle est l'amélioration, quel est le progrès social qui n'a pas eu ses aubergistes bernois?

Parvenu à Constance, j'y rencontrai beaucoup d'émigrés : ils y menaient une vie fort simple et fort sage, par conséquent fort à mon goût. La plupart des dames françaises travaillaient courageusement pour vivre : elles prenaient très-bien leur parti sur celte dure nécessité si nouvelle pour elles; mais ce qui leur était plus pénible que le travail, c'était l'accueil brutal des marchands qui achetaient leurs ouvrages. Je me chargeai d'aller offrir dorénavant ceux de madame la vicomtesse de ***, que j'avais trouvée versant des larmes à la porte de l'un de ces bourrus d'acheteurs.

Je passai bien péniblement un hiver très-rude, celui de 1 794. Je n'avais pu trouver, tant les logements étaient recherchés, qu'une petite chambre ou plulùi qu'un véritable cabinet, dans une espèce de grenier.

11 avait été construit récemment et les plâtres en étaient si peu secs epue, le malin, au bas de chaque carreau, je trouvais un pouce de glace, produit de l'humidité de ma triste cellule.

Pendant que sur la terre étrangère je consumais ma vie dans la douleur et dans les alarmes, madame de Doudeauville, en France, bravait l'échafaud et ses pourvoyeurs pour sauver la fortune de ses enfants. Son courage, son caractère et ses vertus lui firent une réputation qui a survécu à la Révolution, et qui lui survivra à elle-même.

Elle n'avait pas clé arrêtée en même temps que ma mère et ma sœur, mais elle les suivit volontairement en prison, au risque de tout ce qui pourrait lui arriver, afin de leur prodiguer des soins et des consolations.

Il survint un décret de la Convention qui obligeait tous les nobles non prisonniers, et elle ne l'était que de sa propre volonté, à sortir de Paris : cette mesure n'était prise que pour les mieux découvrir, pour les saisir à leur sortie de la capitale, et s'emparer plus sûrement ainsi d'eux et de leur fortune.

La Providence, qui l'avait si efficacement protégée jusques-là, ne l'abandonna pas dans cette occasion. Elle échappa à ce nouveau piège, se retira à peu de distance de Paris, .loua une petite maison et continua à prodiguer les plus tendres soins à ma mère qui, à la mort de Robespierre, avait été rendue à la liberté.

Ce qui avait contribué à sauver madame de Doudeauville, fut ce qui aurait dû la perdre! Quand on était venu arrêter les personnes qui lui étaient chères, on l'avait longtemps questionnée sur mon compte, en

lançant contre mon émigration toutes les menaces en usage alors. Elle avait pris vivement mon parti, malgré les signes répétés de ma mère, épouvantée de sa témérité, a Vous êtes donc affligée de son absence, lui avaient-ils dit. — Oui, sûrement. — Vous la regrettez donc? — Beaucoup. — Allons, vous êtes une brave femme. » Le lendemain, lorsqu'on lut à la section cet interrogatoire, on fut si content de ses réponses qu'on ne la fit point arrêter, touché de sa courageuse franchise. On sait comment et pourquoi elle s'était volontairement rendue en prison.

Elle donna une autre preuve de franchise qui n'était ni moins hardie, ni moins méritoire.

Elle venait d'apprendre la détention à Bordeaux d'un respectable ecclésiastique, que nous aimions tous et qui a été depuis évêque d'Annecy; elle savait qu'on se préparait à le déporter à la Guyane, et elle se hâta d'écrire à un homme qu'elle connaissait un peu et qui avait quelque crédit.

Cet homme, sur ces entrefaites, est arrêté et l'on trouve sur lui ce billet, qui n'était pas signé, et pouvait le compromettre beaucoup.

Elle prend à l'instant son parti, sans en faire part à personne. Elle demande l'adresse du président de la section du Bonnet-Bouge, et, malgré l'effroyable danger auquel elle s'exposait, elle .y court seule.

Elle trouve ce digne sans-cvloUe occupé avec quelques frères et amis des intérêts de la chose publique.

Elle attend que ceux-ci se soient tous retirés ; elle s'approcbe alors du président et lui dit qu'elle a une affaire importante à lui communiquer. c< Je n'en connais et n'en veux connaître d'autres, répondit-il, que

celles qui peuvent me mellre à même de. punir les ennemis de la République. S'agit-il d'en dénoncer quelques-uns? — C'est justement une dénonciation que je vous apporte. — Eli bien ! parle, citoyenne !.. .

— Je dois vous l'avouer, reprit-elle, ce n'est pas une dénonciation du genre de celles qu'on vous fait habituellement... C'est moi-même et moi seule que je viens dénoncer. »

Elle lui raconte alors ce dont il s'agit, et lui dit que le billet trouvé ne doit compromettre qu'elle, puisque c'est elle qui l'a écrit.

11 fui si étonné de ce rare dévouement, si touché de cet acte de vertu, qu'il lui promit de ne pas faire usage de ce billet. Je dois ajouter qu'il lui a tenu parole.

Après quelques semaines de séjour à Caiss, je retournai à Constance pour une affaire très-importante pour moi : il s'agissait de la vente des diamants de ma femme. Elle me les avait laissés, quand elle me quitta pour retourner en Erance, et je voulais en placer le prix, afin de compléter les 4,500' francs de revenu qui étaient nécessaires à ma belle-mère et à moi, et avec lesquels nous devions vivre, sans toucher au capital qui, un jour ou l'autre, pouvait être utile à ma famille.

L'histoire de ces diamants est assez singulière : c'est un enchaînement de péripéties qui m'ont fait passer successivement par toutes les régions de l'inquiétude et de l'espérance. Un romancier moderne ne ferait pas mieux pour tenir ses lecteurs en haleine. Ces diamants avaient été confiés à un honnête habitant de la Savoie. Il fut arrêté et conduit en France. Je les croyais perdus; il parvint à me faire savoir qu'il les avait remis

à un de ses oncles. Je jouissais de celte découverte, lorsque je fus informé de la mort de cet autre dépositaire. Je ne doutai pas que cette perte n'entraînât celle de mon trésor. Quelques mois après, nouvelle péripétie : je sus qu'ils n'avaient pas été pris et qu'ils avaient été cachés dans la maison. Je me livrais de nouveau à la joie, quand d'autres renseignements m'apprirent que cette maison venait d'être abattue.

-J'avais pris mon parti de celte perte et je n'y pensais plus, lorsqu'un jour un bon et honnête Savoyard entre dans ma chambre et remet entre mes mains l'écrin qu'il était parvenu à sauver.

L'argent qui provint de cette vente courut aussi de grands hasards. D'abord, il fut placé chez un banquier du paysdeVaud, qui fit faillite lors de l'invasion. Cependant je parvins à recouvrer mes 50,000 francs et je les lis passer à Venise. Voulant ensuite en opérer le placement en Allemagne, un négociant parfaitement sûr en acheta des chaînes de Venise pour les rerevendre avantageusement à Leipsick. Elles allaient être livrées à un marchand très-riche de ce pays avec lequel on avait fait marché, lorsqu'on apprit sa banqueroute.

Après tant d'accidents, ils furent enfin placés solidement et j'en touchai exactement le revenu.

J'avais besoin de prendre encore le petit lait de chèvre; mais mes chagrins m'avaient rendu tellemen! sauvage que je me décidai à aller au bourg d'Appenzell, où j'élais certain d'être seul. Je n'y reçus qu'une visite et elle m'intéressa beaucoup : ce fut celle d'un gros négociant de Rome qui passait par là. Ayanl appris que dans ce bourg se trouvait un émigré fiançais

MÉMOIRES ni- MON PÈRE. 159

ilu nom de la Rochefoucauld, il vint me demander si j'appartenais à la famille de l'auteur des Maximes. Sur ma réponse affirmative, il me fit de cet ouvrage un pompeux éloge, éloge qu'il accompagna de grandes offres de service. De tous ces titres de grandeur que ma famille avait possédés, aucun peut-être ne serait parvenu à me faire trouver crédit auprès de cet étranger, et c'était sur le souvenir d'un petit livre admiré par lui qu'il venait de lui-même, et malgré les ruines que la Révolution avait entassées autour de nous, mettre sa bourse à ma disposition !

Je partis d'Appenzel pour aller à Lausanne, où je devais m'élablir. et je peux dire que je lis ce voyage à marches for cées, toujours à pied, par goût et par raison, vu l'état de mes finances, et portant une partie de mon bagage, qui pesait quelquefois vingt-trois livres. Cette manièrs de voyager me permettait de contempler cette belle et riche nature que je ne pouvais me lasser d'admirer, et c'était, je le répète, la seule distraction qui eût le pouvoir de m'arracher aux chagrins, aux inquiétudes dé l'exil et de l'absence. Je fuyais la société, je redoutais les plus simples divertissements, et en parcourant ces régions, je sentais mes pensées s'élever plus librement vers Dieu : il me semblait que je planais dans un dernier vol sur cette terre, véritable vallée de larmes, qui ne devait plus me retenir, et que j'allais me réfugier dans les cieux. Telles étaient les dispositions de mon âme que je portai dans l'abbaye d'Einsiedeln, visitée alors par des milliers de pèlerins.

Après avoir monté longtemps, et quand on croit ne trouver toujours que des déserts, des rochers hantés, toutau plus, par le chamois sauvage, l'on découvre

140 MÉMOIRES NE MON l'KRE.

lout à coup avec élonnemenl tic beaux et immenses bâtiments; ils renfermaient alors beaucoup de religieux; leur cbef avait le titre de prince.

Je visitai en détail ce beau monastère, grâce à un jeune moine qui vint, à mon arrivée, m'offrir d'être mon cicérone.

Surpris de la manière dont il parlait le français, charmé de sa tournure et de ses manières distinguées, je lui fis quelques questions ; il médit qu'il était Valaisan, de l'une des premières familles du pays. 11 servait en France, avec un grade avancé, dans un régiment suisse, avant la Révolution ; et depuis, pressé, poussé, obsédé même par une idée qui le tourmentait jour et nuit, il s'était déterminé à entrer dans ce couvent; il ajouta qu'il se félicitait tous les jours d'avoir obéi à celle vocation.

Je lui demandai s'il s'était plu dans ma patrie, dont j'étais éloigné depuis tant d'années, que je ne devais probablement pas revoir de longtemps.

Il me répondit qu'il y avait été fort heureux ; il se rappelait toujours, disait-il, le temps qu'il avait passé dans un grand château que le seigneur habitait peu, et où ses camarades et lui avaient trouvé un asile tout à fait hospitalier.

Je lui demandai le nom de ce château, il me répondit que c'était Sitnjères.

Qu'on juge de ce que j'éprouvai en entendant ce nom, et quelle fut la surprise du jeune moine quand il apprit que ce riche seigneur, dont il avait été l'hôte, était là devant lui, pauvre, exilé maintenant, et parcourant à pied ces montagnes le sac sur le dos! Je visitai avec intérêt les petits cantons, surtout ceux

où la liberté suisse a pris naissance. En traversant le lac de Lucerue, dont l'aspect sévère contraste étrangement avec les souvenirs gracieux qui vous sont restés du lac de Zurich, je ne vis pas sans émotion le rocher sur lequel s'élança Guillaume Tell pour échapper à ses persécuteurs qui' l'entraînaient dans une barque prête à sombrer. Je me demandais si, dans cette, effroyable tourmente qui dévastait la France, il ne se trouverait pas aussi quelque libérateur assez osé pour s'élancer du vaisseau en détresse sur la terre ferme, afin d'indiquer à l'équipage la seule voie qui conduit au port, et pour punir les tyrans qui tenaient le gouvernail et l'égaraient au milieu des récifs.

Le général P. Siffer me conseilla , pour gagner Berne, de prendre une route peu fréquentée par la vallée d'Engelsberg. Je suivis son conseil et je n'eus pas à m'en repentir. Cette vallée, comme celle d'Einsiedeln, est très-fertile, quoique située au milieu de monts très-arides. Comme aEinsiedeln aussi, je trouvai un très-grand monastère et un petit prince souverain. Il me donna un beau dîner avec toute sa cour, composée de moines, et, suivant l'étiquette de ses États, il fallut que, malgré sa répugnance, mon modeste serviteur se mît à table avec nous. On voit que Pespril d'égalité règne parmi ces bons religieux. C'est effectivement dans la religion et par la religion seule qu'existe et que peut exister la véritable égalité.

Je trouvai à Lausanne plusieurs de mes compatriotes; quelques familles du pays m'accueillirent de façon à me faire croire qu'elles avaient à cœur de me rendre aussi agréable que possible mon pénible exil.

Madame la baronne de Krudner, qui, depuis, a joué

un si grand rôle auprès de l'empereur de Russie, était en ce moment à Lausanne Elle avait beaucoup d'esprit, de grâces, et elle me paraissait d'autant plus aimable qu'elle voulait bien l'être pour moi.

11 y avait chez elle de nombreuses réunions, de brillantes soirées ; mais, avec ma sauvagerie habituelle, je préférais, pour aller chez elle, les heures où sa maison était moins fréquentée..

Je vis aussi à Lausanne, et même très-fréquemment, un Savoyard d'un esprit très-remarquable, le comte de Maistre, auteur de plusieurs ouvrages estimés; ses talents et ses succès ne lui avaient rien l'ail perdre de son affabilité. Un aimait à voir cet écrivain distingué montrer par sa conduite que la culture dt s lettres s'allie très-bien aux qualités qui font le bon mari, l'excellent père, et qu'on peut, avec beaucoup d'esprit et de connaissances, être profondément et sincèrement religieux. Son érudition véritable, sa grande mémoire et sa conversation piquante nous faisaient passer d'agréables moments. 11 a été, depuis, envoyé par le roi de Sardaigne, comme ministre, à la cour de l'étcrsbourg ; mais, avant qu'il reçût cette mission, je me retrouvai avec lui en Italie.

Il y avait à Lausanne beaucoup d'habitants delà Savoie, qui, eux aussi, avaient quitté leur pays quand la révolution s'y était installée; quoi qu'ils parlassent le même langage que nous, il était facile de les distinguer : ils étaient tristes, sombres, mélancoliques, accablés , tandis que nous avions conservé notre vivacité et notre courage.

J'avais, pendant mon séjour à Annecy, connu plusieurs de ces Savoyards que je retrouvais émigrés à

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Lausanne. A Annecy, quand ils ne se croyaient pas menacés du malheur qui nous éprouvait, ils nous prêchaient la force d'âme, la tranquillité, la résignation; je leur rappelais quelquefois, en riant, leurs admirables sermons, en témoignant ma surprise de ce qu'ils n'en profitaient pas mieux. « Ah! me répondirent-ils en soupirant, il n'y avait alors que vous d'émigrés, et nous ne l'étions pas. »

L'année d'après mon arrivée à Lausanne, je fis dans le pays une course intéressante; je commençai parles bains de Loéche, situés dans le Valais. L'on y arrive après plusieurs heures d'une montée rapide, qu'on ne peut faire qu'à dos de mulet; ces bains très-salutaires sont aussi fort incommodes ; on s'y baigne dans un même bassin, trente ou quarante personnes à la fois, hommes et femmes, pendant quatre ou cinq heures; il n'y a que l'auberge qui soit construite en pierre ; toutes les autres maisons le sont en bois. Ce triste séjour esL pourtant un- lieu de délices pour les Valaisans. Aussi les jeunes femmes ont le soin de faire insérer, dans leur contrat de mariage, la clause formelle d'y être menées au moins une saison. C'est ce qu'on pourrait nommer des bains par-devant notaire.

Je ne me baignai qu'une fois et j'en fus au repentir, car j'appris, en sortant du bassin, qu'un seul bain suffisait quelquefois pour faire sortir une espèce d'érésipèle appelée poussée, qui force le baigneur à rester sur place, au risque de la vie, jusqu'à ce que cette éruption ait disparu, c'est-à-dire plusieurs semaines, et j'aurais été fort contrarié d'être retenu aussi longtemps dans une pareille bicoque.

J'en fus quitte pour la peur ; mais deux pieds de

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m MÉMOIRES DE MON Pfilti:.

neige qui tombèrent dans la nuit, quoique nous fussions au mois de juin, me forcèrent de rester vingtquatre heures de plus; je pensai y rester tout à fait, car je courus de grands risques en passant la Gemmi. C'est une montagne élevée que l'on ne parvient à franchir que par un étroit sentier taillé en zigzag dans le roc, et avec la constante perspective d'une chute de plusieurs centaines de toises si le pied vient à vous manquer. J'étais parti à cinq heures du matin sans guide, espérant que le soleil de la veille aurait fondu la neige et rendu le passage plus facile; ce fut tout le contraire. La neige était hien fondue en effet, mais la gelée de la nuit en avait fait la glace la plus unie ; c'était un véritable miroir. A chaque pas je glissais, à chaque pas j'étais au moment de tomber au fond du précipice, et le péril était tel que je n'osais regarder mon serviteur, qui me suivait avec peine, dans la crainte de le voir disparaître dans le gouffre béant ta nos côtés.

S'il était difficile de monter, il était impossible de descendre; il fallut donc continuer notre alarmante ascension. A moitié de la montagne, nous trouvâmes d'autres difficultés et de nouveaux périls; la neige n'était pas fondue, mais elle cachait le sentier, de manière qu'il était impossible de le reconnaître, et, pour peu qu'on s'en écartât, c'en était fait des voyageurs. Enfin, avec un peu de courage, beaucoup de peine, et après nous être mis dans la neige jusqu'à la ceinture, nous parvînmes au haut de la terrible mon-

tagne.

Je fus dédommagé de toutes ces tribulations par 'aspect charmant de la vallée de Kandelstecb, qui me

conduisit à Thounn. Je retournai de là à Lausanne, en repassant par Berne.

J'eus, à la suite de ces excursions, un grand chagrin : un de mes parents, avec qui j'avais été élevé et que je regardais comme mon frère, était venu me joindre, et, depuis plus d'un an, vivait avec moi. Nous partagions le même logement; toujours ensemble, nos regrets étaient les mêmes. Fnrt attaché à ma famille, qui était, la sienne, il partageait mes peines et les adoucissait, en évoquant les souvenirs de notre jeunesse et de nos premiers plaisirs. Son départ pour la France me replongea dans mon pénible isolement. Plus de ces consolants entretiens qui me rendaient la présence de mes parents, de mes amis, et me reporlaient à un temps déjà si loin de nous! Il fallait tout renfermer dans mon triste cœur et me condamner à un pénible silence; quand on souffre, on a bien assez de ses peines, sans y joindre le supplice d'en parler à des indifférents. L'épancbement d'une âme blessée lui est une blessure de plus quand elle ne trouve pas une âme sympathique qui l'accueille.

Cependant des femmes, des parents d'émigrés parvenaient à sortir momentanément de France pour venir visiter leurs maris, leurs parents. Ma femme fut une des premières qui tentèrent ce pèlerinage. En 1797, j'eus la joie infinie de la voir arriver à Lausanne, accompagnée de mes deux enfants.

Le bonheur que me donna celte réunion est audessus de toute expression. 11 y avait cinq ans que nous étions séparés, et moi j'avais si longtemps désespéré de les revoir!

J'avais laissé une petite fille et je retrouvais une

UG MÉMOIRES DE MON l'ÈKE.

personne charmante sous lous les rapports. Elle avail composé en route, sans aucun aide, cinq ou six couplets qui m'attendrirent aux larmes; sa mère aussi avait gagné beaucoup, car la nécessité de s'occuper de ses affaires lui avait ôté sa timidité, sans lui donner cet air d'assurance qui déplaît , surtout dans les femmes. Sa figure même n'avait rien perdu de ses agréments, et sa santé avait fort heureusement résiste'' à tous ses chagrins. La santé de mon fils n'était pas aussi bonne; je le trouvai fort changé. La sévérité d'un gouverneur qui l'avait fort mal appris, et qui fut bientôt congédié, avait attristé son caractère et assombri ses traits. On n'eût jamais dit alors qu'il deviendrait ce qu'il a été depuis. Je parle ici des agréments de sa personne; ce sont les seuls avantages qu'un père puisse constater publiquement dans son fils sans blesser en rien sa modestie, puisqu'ils sont l'effet du hasard.

Je passais mes journées à jouir du changement inespéré de ma situation, à écouter le récit des souffrances, des alarmes de mes ehers voyageurs; à entendre les détails de tout ce que la sagesse, le courage et la tendresse avaient inspiré à une bonne mère dans la conduite du bien de nos enfants et dans les mesures prises pour leur sûreté.

Je ne me lassais pas de leur faire répéter ce qu'ils m'avaient déjà dit, et même ce que je savais avant leur arrivée ; mes pensées s'étaient tant de fois tournées vers la France et vers ma famille absente ! Maintenant je n'avais d'yeux, d'oreilles et de cœur que pour saisir, connaître complètement et m'assimiler, pour ainsi dire, ce passé auquel je n'avais pas pris part.

MEMOIRES DE MON PÈRE. I i7

Hélas! au bout de deux mois, qui m'avaient paru deux jours, il fallut nous séparer de nouveau.

Cette séparation fut plus douloureuse pour moi que je ne puis l'exprimer. L'idée qu'elle serait longue, la crainte de les voir retourner dans un pays où ils avaient déjà été si exposés, et où ils pouvaient l'être encore, me jetaient dans une affliction qui aurait été du désespoir si la religion n'était venue à mon secours. Nos adieux furent déchirante.

Mon chagrin s'augmenta encore dans la suite quand je vis beaucoup d'émigrés rentrer en France; il y en avait même parmi ceux-là qui revenaient de Russie, où ils s'étaient fixés, et moi, qui n'avais jamais quitté les frontières de mon pays pour être dés premiers à y retourner, j'étais encore sur la terre étrangère.

Je ne voulais retourner auprès de ma famille que par les moyens qu'elle me procurerait, et elle attendait toujours, dans la crainte de m'exposer à quelque recrudescence de cette fièvre révolutionnaire , qui n'était encore que calmée.

Ne pouvant plus tenir à une absence aussi pénible, las d'attendre les moyens de rentrer, que je demandais en vain depuis longtemps, je pris un mauvais passe-port de négociant suisse et je partis sans délai.

Je voyais que l'horizon se rembrunissait beaucoup ; c'était un motif de plus pour hâter mon départ. « Si les choses tournent bien, me disais-je, j'aurai fort bien fait de revenir, et si elles tournent mal, je me consolerai d'avoir pris ce parti ; car si je reste et laisse éclater la bourrasque, ma famille, effrayée pour moi, s'opposera alors à mon retour. »

A peine sur le sol de la France, ma politesse me

m MEMOIRES DE MO.N PÈRE.

trahit. J'étais en char-à-bancs; j'en descendis à une montagne, et je me mis à causer avec deux femmes que je rencontrai. Elles étaient bien mises; elles me dirent qu'elles allaient à deux ou trois lieues de là», sans avoir pu trouver de voiture. .!c les engageai à monter dans la mienne, et je continuai pédeslrement ma route, faute de place.

Mon compagnon de voyage, qui n'était pas descendu, ayant mal à la jambe, me raconta depuis que, questionné par elles, il leur avait dit que nous étions deux marchands suisses: elles ne furent pas dupes de ce mensonge, et répondirent en riant: «Il n'en est rien, vous êtes trop polis pour cela. »

Ennuyé de mon allure, beaucoup trop lente pour mon impatience, j'achetai un mauvais cabriolet et je pris la poste; c'était en 1797.

En arrivant à Dijon, à dix ou onze heures du soir, le poslillon qui nous conduisait, et qui, à cause de nos habits bleus, nous prenait pour des employés de l'armée d'Italie, me dit que les portes étaient gardées par des volontaires très-sévères, et qu'il serait bien difficile de les faire ouvrir. Je lui répondis que puisque cela n'était pas impossible, il fallait l'essayer; nous y réussîmes à force de cris, et nous passâmes lièrenienl au milieu de ces volontaires, bien éloignés de penser qu'ils étaient ainsi réveillés par de pauvres gens condamnés à mort.

Arrivés le soir à Auxerre, je demandai à la femme de l'auberge où je pourrais avoir, le lendemain dimanche, une messe. « Je la veux bonne, » ajoutai -je en riant, quoique je susse que les messes des prêtres non assermentés étaient sévèrement proscrites. Elle

me répondit, en rougissant, qu'elle ne savait ce que je voulais dire; cependant elle m'avait fort bien compris, car le lendemain malin elle me fit conduire dans un endroit où je trouvai ce que je désirais. Je n'eus pas à me repentir de ma pieuse témérité.

J'arrivai le 10 de fructidor à Orléans, où je devais fixer momentanément mon séjour; on y était dans une vive inquiétude. Aucune diligence de Paris n'était arrivée, ce qui annonçait que Paris avait été le théâtre de quelque grand événement, et l'on ne se trompait pas. Le Directoire avait remporté la victoire; une partie des membres du Conseil des Anciens, ainsi que du Conseil des Cinq-Cents, étaient condamnés à la déportation... Les lois les plus sévères contre les émigrés étaient remises en vigueur.

J'avais retrouvé à Orléans plusieurs parents auxquels j'étais fort attaché. Comme nous cherchions le lendemain à découvrir ce qui se passait dans la capitale, nous passâmes chez un libraire ordinairement bien informé; nous y trouvâmes effectivement des journaux qui venaient d'arriver. Je me mis à les lire tout haut; beaucoup d'autres personnes, qui avaient eu la même idée que nous, étaient entrées pour savoir des nouvelles, et mon auditoire était nombreux. Je lis fort bonne contenance, et je ne témoignai aucune émotion en communiquant aux gens qui m'écoutaient la nouvelle suivante, qui se trouvait en gros caractères au milieu du journal : « La peine de mort est de nouveau prononcée contre tout émigré, et il suffit qu'il soit reconnu pour qu'il soit fusillé dans les vingtquatre heures. » Ma pauvre cousine, en entendant ces mots, devint pâle et tremblante; en effet, l'un des

.iM

.lomhreux assistants ne pouvait-il pas me reconnaître et aller ensuite me dénoncer ! Fort heureusement pour nous, son trouble ne fut pas remarqué, et j'échappai à ce nouveau danger. A quelques jours de là, il m'arriva une autre aventure qui me lit rire. On m'avait indiqué, dans une maison obscure, une petite chambre an haut d'un étroit escalier, où tous les matins se disait fort mystérieusement une bonne messe. J'y étais allé une première fois, sans que ma présence parût faire grande impression sur l'assistance ; mais le lendemain je trouvai la porte fermée. Je demandai la raison de ce changement à deux bonnes dames, qui me répondirent d'abord qu'elles ne savaient ce que je voulais dire; enfin, pressées par moi, l'une d'elles m'avoua qu'on m'avait pris la veille pour un espion, et qu'on avait, pour ce motif, changé le lieu de la réunion.

Il me parut assez plaisant qu'un homme condamné à mort et qui était dans une position à avoir peur, même de son ombre, fil tant de frayeur à quarante ou cinquante personnes et mil en émoi tout un quartier : cela me rappela la fahle du lièvre et des grenouilles.

Quand l'on put sortir de Paris, ma femme vint me rejoindre à Orléans. Étonnée de me trouver si joyeux et si calme, elle me dit que j'ignorais sans doute ce qui s'était passé à Paris. Ma réponse lui prouva que j'étais parfaitement au fait des derniers événements et des mesures acerbes décrétées contre les émigrés rentrés. On en avait même fusillé quelques-uns à la suite du III fructidor; j'en savais le nombre, et j'ajoutai que ce nombre fût-il doublé, triplé, et la sévérité des lois maintenue contre nous, je ne me repentirais

pas d'être revenu en France. Ces événements, que j'avais prévus en partie, ne feraient pas changer ma résolution d'y rester désormais.

Madame de Doudeauville, excessivement alarmée de mon imprudence, exigea du moins que je me tinsse caché : j'y consentis à regret, et l'on va voir si ma cachette était hien sûre.

On me renferma dans une pension où il y avait une soixantaine de jeunes personnes; il était convenu que je ne pourrais descendre dans le jardin, pour y prendre l'air, que quand il ferait nuit.

La première fois que je profitai de cette permission, je fus découvert par le jardinier, qui, fort étonné de trouver un homme dans cette enceinte, me prit pour un voleur et pensa me faire arrêter. Quelques jours après arrive le dimanche; je témoigne le désir d'assister à l'office. On y consent, en me promettant qu'on prendra les précautions convenables pour ne pas exciter la curiosité de ces demoiselles.

Le jour venu, on me conduit dans une grande chapelle; j'imagine qu'on va m'introduire dans quelque tribune, mais, au lieu de cela, on m'établit bien secrètement auprès de l'autel, une chaise devant et une chaise derrière, comme si j'eusse pu être caché par leurs dossiers et leurs barreaux.

Un moment après, les soixante élèves, les nombreuses maîtresses, les femmes de la maison arrivent dans la chapelle et ne virent pas sans une extrême surprise, comme on peut le deviner, un jeune homme installé dans cette maison et dans ce lieu où l'on n'avait jamais introduit que des femmes. Ce fut un grand événement qui occupa beaucoup tout le pen-

fc

sionnat; on en causa, on en discuta el on en disputa même. L'on finit par conclure que cet inconnu si bien caché devait être et était M. le duc d'Orléans.

J'étais depuis quinze jours à Orléans; madame de Doudeauville devait retourner le lendemain à Paris pour ne pas faire naître de soupçons. Je la reconduisais à la petite maison où elle était descendue; c'était à la tombée de la nuit, et, en marchant à ses côtés, je me félicitais d'être revenu. En restante Orléans, je pourrais recevoir de ses nouvelles sans trop attendre, et elle pourrait de temps en temps renouveler ces visites, dont mon cœur était si avide. Mon extrême tranquillité avait fini par la rassurer, et comme moi elle commençait à trouver que j'avais bien fait de revenir. En arrivant chez elle, ce n'était plus cela. J'y trouvai le valet de chambre de ma mère venu par la diligence. Il me remit les lettres dont il était chargé pour moi; ces lettres étaient de ma mère, de mes parents, de mes amis. Elles m'annonçaient que j'avais été dénoncé à la police, et que je n'avais pas un instant à perdre pour éviter les suites de celte dénonciation. Ma femme, dont toutes les alarmes étaient revenues, joignit ses inslances aux instances de ces lettres, et, à force de prières, elle nie fit promettre de ne pas rester plus longtemps à Orléans et de retourner dans mes montagnes. La crainte de la tourmenter, de la compromettre, m'arracha cette promesse, et je ne fus pas longtemps à m'en repentir.

Le lendemain matin, madame de Doudeauville était partie. Je passai toute celte journée dans les plus cruelles angoisses; les excellentes personnes qui m'avaient donné asiie, malgré le danger que leur fai-

sait courir leur généreux dévouement, me pressaient tle rester et m'assuraient que ma présence ne les exposait pas.

Ces sollicitations, si fort d'accord avec mes désirs, m'auraient peut-être persuadé si je n'avais pas promis de partir. Incapable de manquer à mes engagements, je me décidai à reprendre le lendemain la route de l'exil, en taisant toutefois les vœux les plus ardents pour que celte visite domiciliaire, dont j'étais menacé, se fît avant mon départ et vînt mettre un terme à mes maux, soit en me permettant de rester, si mon passeport suisse était jugé bon et valable, soit, s'il était trouvé mauvais, en me délivrant d'une existence insupportable pour moi.

Malheureusement la visite n'eut pas lieu, et, embarqué dans mon triste cabriolet par mes excellentes hôtesses, presque aussi affligées que moi, — ce qui est beaucoup dire, — je repris la route de la Suisse.

Ce voyage, que j'avais déjà fait avec tant de joie quelques semaines auparavant, ne fut qu'un long enchaînement de tristesses, d'ennuis et de découragemenls vraiment indicibles. A chaque pas je voulais faire arrêter les postillons et leur donner ordre de tourner bride. La première fois j'avais obéi à l'honneur bien ou mal entendu, en me résignant à subir cette émigration que je désapprouvais formellement ; mais maintenant je ne paraissais céder qu'au découragement et qu'à la peur. C'était bien réellement la peur, mais la peur de ma famille, qui me remettait sur la roule de l'exil.

Un livre de saint François de Sales, que madame de Doudcauville m'avait donné el qui semblait me

i;,i MÉMOIRES DE MON PÈRE,

répondre, me raisonner el compatir à mes peines, me calmait un peu. Cette lecture finit par me donner une résignation dont j'avais bien besoin.

A Dole, impatienté d'être emporté aussi vite d'un pays que j'eusse voulu ne jamais quitter, j'abandonnai la poste el j'achetai un mauvais cheval qui, comme s'il eût partagé le secret déplaisir qne j'éprouvais à m' éloigner, voulait toujours reculer au lieu d'avancer.

Avec cette marche d'écrevisse, il pensa plus d'une l'ois me précipiter, moi et mon cabriolet, dans les précipices qui bordaient le chemin.

Voyant qu'on voyageait fort tranquillement, je me demandai s'il ne valait pas mieux parcourir la France et aller de ville en ville, avec mon modeste équipage, i|ue de quitter encore une fois mon pays?.. Cela ne l'ut qu'un rêve, mais ce rêve charma quelque temps mes regrets, en me donnant la force de continuer ma route.

Arrivé près de la frontière, les habitants du Jura, qui étaient de braves gens, vinrent dire à plusieurs voyageurs qui se trouvaient à l'auberge qu'ils les engageaient, s'ils étaient émigrés, à passer les postes français ce jour-là, parce que le délai accordé dans ce département finissait à minuit et que le lendemain, ils seraient arrêtés et exposés à la peine portée par la loi, et l'on sait quelle était cette peine.

Ils profitèrent de l'avis et partirent précipitamment : pour moi, ennuyé de fuir, et ne connaissant pas de pire mal que celui de la peur, je restai, en disant que j'étais marchand suisse.

.le ne partis en effet que le lendemain, el rencon-

MÉMOIRES DE MON PÈRE. i:>, r >

(rant à quelques lieues le premier posle, je m'arrêtai pour faire voir mou passe-port. Afin de montrer que je ne craignais rien, que je n'avais rien à craindre, j'entrai dans une auberge où je me mis tranquillement à déjeuner.

Au second poste, je iis, toujours dans la même inlention, manger l'avoine à mon cheval : au troisième, qui était le plus dangereux, je liai conversation avec les volontaires qui le gardaient.

« Vous avez dû voir, hier au soir, passer bien des voyageurs? leur dis-je. — Beaucoup, effectivement. — Et cela est assez simple : c'étaient de pauvres émigrés et on les avaii assurés que s'ils passaient aujourd'hui, vous leur feriez un mauvais parti. — On a eu raison, vraiment. — Ou prétendait même que vous les fusilleriez. — Nous n'y aurions pas manqué. — Je n'eu crois rien, ajoulai-je, toujours en riant, les Français sont trop polis pour cela ! » et en achevant ma phrase, je leur fais ma révérence el je fouette -ma rossinante qui part au grand... pas. Heureux encore que son accès d'humeur reculante ne l'ait pas prise en cet instant el qu'elle ait. bien voulu se mettre en mouvement, sans ses cérémonies habituelles.

Je retournai tristement à Lausanne, d'où j'étais parti si gaiement il y avait quelques semaines. La révolution s'y installa peu de temps après mon arrivée.

Alors je me déterminai à aller en Italie avec deux passe-ports de l'ambassadeur d'Espagne, l'un, sous mon nom comme grand d'Espagne, l'autre, comme négociant espagnol, sous un nom de terre.

Mon voyage pensa n'être pas de longue durée. A deux ou trois lieues de Martigny, je laissai le char-à-

| 5 g MÉMOIRES DE MON PÈRE,

bancs qui portait mes effets et qui ne pouvait aller plus loin sur la route du Saint-Bernard, et, pendant qu'on cherchait un mulet, je partis seul, malgré les représentations des gens du pays, mais la vie m'était si à charge que je mettais peu de soin à la conserver, .l'avais quatre lieues à faire dans des contrées extrêmement élevées, par un sentier qu'on ne pouvait distinguer, même le jour, vu la quantité de neige qui venait de tomber. C'était le 20 janvier 1798. La nuit me prit à moitié chemin et la faim en même temps : j'avais beaucoup marché depuis le matin et j'avais à peine déjeuné.

J'errais dans ces déserts, par un froid si vif que la nei"-e scintillait comme des diamants. Les étoiles brillaient de l'éclat le plus vif, sur un ciel de l'azur le plus foncé, comme il arrive à ces grandes hauteurs. Ce spectacle était magnifique, imposant; et il l'était d'autant plus pour moi que je croyais bien en jouir pour la dernière fois.

Le chemin était si glissant qu'un pas en avant m'en faisait faire deux en arrière, et j'étais si affaibli par le défaut de nourriture (pie, malgré le froid excessif, la sueur tombait de mon front comme au mois d'août. Je ne me dissimulai pas que si je me trouvais mal, c'en était fait de moi, et qu'il faudrait renoncer à L espoir de rencontrer quelque habitation où je pusse , trouver des secours.

Je m'abandonnais avec résignation à l'immense auteur de cette voûte resplendissante, sur laquelle se portaient mes regards, quand je découvris au fond de ma poche un peu de chocolat. Cette trouvaille inattendue ranima mes forces, et quand, après avoir fait

quelques pas de plus, j'aperçus au loin une lumière qui brillait parmi les neiges de cet affreux désert, je me sentis en état de nie diriger vers elle. Après bien des peines, des difficultés et bien du temps, j'arrivai à la porte de celle habitation... c'était l'auberge où je devais coucher.

J'y fus pris bientôt d'un tel accès de fièvre, qu'on fut obligé de me porter dans mon lit. Mon serviteur, qui arriva avec le guide et le mulet, plus de deux heures après, me trouva dans un état de souffrance qui lui fit craindre que je ne fusse pris d'une fluxion de poitrine; il n'en fut rien, et quoique faible je partis à pied le lendemain matin avec plusieurs compagnons de voyage, que j'avais rencontrés dans celte hôtellerie et qui, comme moi, attendaient le jour pour passer le Saint-Bernard.

Après plusieurs heures d'une montée pénible par le froid qu'il faisait, froid tel que notre vin gelait dans des bouteilles d'osier que nous porlions dans nos poches, nous arrivâmes à l'hospice du Saint Bernard. Que n'a-t-on pas dit de cet hospice, élevé à douze ou treize cents toises au-dessus du niveau de la mer, hauteur à laquelle il n'existe plus de végétation! Quen'a-l-on pas dit des hommes admirables qui l'habitent? Ce sont là de véritables soldats du Christ, car chaque jour de leur existence, abrégée par la rigueur de ce climat, est une victoire de l'àme sur le corps et un triomphe sur la nature, au profil de la charité.

Comme leur divin Maître, ils se sont sacrifiés au salut de leurs frères. Ils ne font aucune acception de rang, de personne, de pays, de religion... Tous les hommes qui souffrent et les pèlerins égarés qui vont.

côtoyant des abîmes sont l'objet de leur tendre et constante prédilection. Quand ils en arrachent queli[ues-uns à la mort, il faut voir avec quelle joie ils reviennent au bercail, en chantant le Te Dewn! La parabole du bon Pasteur rapportant sur ses épaules la brebis égarée reçoit ainsi, sous tous les rapports, une véritable réalisation. Ils sont admirablement aidés dans leur œuvre de salut par ces chiens surnommés les chiens du Saint-Bernard, dont l'instinct est admirable. Quelque chose de la charité et du courage de leurs maîtres semble avoir pénétré jusqu'au cœur de ces braves animaux ; jamais, et dans aucun lieu, ils n'ont mieux mérité ce nom d'amis de l'homme, que notre reconnaissance et notre justice leur ont donné.

J'avais laissé en arrière Raphaël ' avec un guide et le mulet chargé de nos bagages; plusieurs heures se passèrent ; je ne les voyais pas arriver et je commençais à m'inquiéter sérieusement, moins pour mon bagage, qui était ma seule richesse, que pour le fidèle compagnon des fatigues et des chagrins de mon exil.

Je ne doutais pas qu'il n'eût roulé dans quelquesuns de ces précipices que j'avais remarqués sur mon passage. Cette idée me désolait ; ce brave homme m'avait suivi en émigration malgré ses liens de famille, malgré ses intérêts personnels, car il avait cinq ou six cents fr. de rente que son départ devait lui faire perdre, et il ne savait pas si je pourrais même le faire vivre Qu'on juge de mon anxiété en pensant que j'aurais été la cause de sa mort ! « Si le ciel a permis ce malheur, je vais donc me trouver seul sur la terre étrangère, sans

1 Mon domestique.

MÉMOIRES DE MON PÈltK. 1511

avoir quelqu'un à qui je puisse, comme à lui, parler de mes chagrins, de mes regrets, de tout ce qui m'est cher; je vais rester seul, privé de l'unique consolation qui me restât, puisque, dans ce serviteur excellent, j'avais trouvé un ami véritable. »

Je me livrais à ces douloureuses réflexions, lorsque, vers dix heures du soir, j'entends frapper à la porte de la cellule où je m'étais retiré et je vois entrer celui que je croyais perdu. Les religieux, devinant mon inquiétude, étaient allés au-devant de lui et l'avaient rencontré au moment où, pour sauver mon bagage mal engagé, il s'exposait aux plus grands dangers. Je ne savais comment exprimer ma reconnaissance à ceux qui m'avaient conservé Raphaël... Le prieur m'emmena avec les frères à la chapelle. Je compris le diçne père : nous priâmes ensemble; en effet, c'était à Dieu, qui inspire de pareils dévouements, que devait s'adresser l'élan de ma gratitude. Un mot encore, sur ce digne serviteur qui s'était associé aux tourments de mes jours d'exil.

Depuis longtemps il me donnait des preuves du plus grand dévouement : il se privait de tout pour diminuer mes privations; il me pressait une fois de me procurer une petite jouissance que je me refusais toujours en raison de l'exiguïté de mon revenu. Un jour, il entra tout joyeux chez moi et me dit : « Pour le coup, vous allez avoir ce qui vous est nécessaire, car nous venons de gagner trois cents fr. » 11 avait mis un fr. de son argent à la loterie et il voulait partager son gain avec moi.

A propos de loterie, il lui arriva une chose bien piquante : il avait, par complaisance, pris un numéro;

1H0 MÉMOIRES DE MON l'ÈRE.

on n'avait pasde quoi lui rendre sur six francs, il rendit le billet. La loterie se tira : le hasard avait voulu que le numéro qu'il avait rendu fût celui qui gagnât le gros lot. Ce lot s'élevait à vingt mille fr. Ce qu'il regretta surtout dans cette déception du sort, ce fut le plaisir qu'il aurait eu à mettre celte somme à ma disposition.

Plus que jamais je sens et je dois dire ce qu'il valait, car, au moment où j'écris ces lignes, je vais perdre, à la suite d'une longue maladie, cet excellent homme qui, depujs- cinquante ans, m'a donné tant de preuves de fidélité, de désintéressement et de délicatesse; je le traitais comme un ami, je le regretterai comme un frère.

Je ne trouvai le lendemain qu'une humble charrette pour transporter mon bagage jusqu'à Turin.

Ce fut en un aussi modeste équipage que je fis mon entrée solennelle dans la capitale du Piémont : j'allai descendre dans la meilleure auberge de la ville.

On devine que celte allure n'inspira pas pour le nouveau venu une grande considération ; mais elle donna lieu à une scène assez plaisante.

Comme grand d'Espagne, j'allai visiter l'ambassadeur de cette nation; il me présenta aux ministres du roi de Sardaigne, et, deux jours après, mes hôtes étonnés virent, avec une grande surprise, ambassadeur et ministres,arriver chez le voyageur à la charrette.

Une scène moins agréable eut lieu quelques mois après.

Je prenais ordinairement à la poste mes lettres , lettres que j'attendais toujours avec tant d'impatience;

.MÉMOIRES DE MON PÈRE. loi elles étaient mon unique consolation. On me dit un jour qu'il yen avait pour moi, mais que le premier ministre voulait me les remettre entre les mains. J'y cours, très-touché de cette extrême politesse. On m'annonce, j'entre et je le trouve tenant dans ses mains ces lettres si attendues. 11 me dit qu'elles sont à l'adresse de M. Ambrosio — mon nom espagnol el

me demande si c'est bien moi, qu'il ne connaît que sous le nom de Doudeauville. Je l'assure que c'est moimême et je me propane à me confondre en rcmerciments pour son obligeance, en complimeuts pour son attention. Quel est mon étonnement en le voyant me reprocher, de l'air le plus sévère, d'avoir pris un déguisement, sans doute pour braver les ordres du roi, qui obligeaient tous les émigrés à sortir de ses États!

Cette algarade me fit quitter le ton doux et complimenteur que j'avais d'abord pris avec lui, et je lui reprochai fort vivement la scène qu'il me faisait et les accusations qu'il dirigeait contre moi. Je lui rappelai que j'étais en Piémont comme grand dJEspagne; qu'en cette qualité, je lui avais été présenté quelques mois auparavant par mon ambassadeur; que je ne cachais mon vrai nom qu'à la poste, à cause de tous les pays que mes lettres avaient à traverser, mais que je dissimulais si peu ma personne, que j'avais loué une petite maison de campagne dans le voisinage de celle qu'occupait l'ambassadeur de la république française.

11 s'adoucit, je me calmai ; nous nous quittâmes fort bons amis, et je restai tranquillement dans ma petite maison de campagne.

Ces deux noms me ramènent à mes deux passe-ports

)M MÉMOIRES l)K MON PKNF..

pris en quittant Lausanne, et à une aventure qui aurait pu avoir des suites plus fâcheuses.

J'avais é«ré celui qui portait mon nom ordinaire de Doudeau ville et ne savais plus ce qu'd était devenu, quanti je reçus de Florence une lettre d'un Anglais qui me. mandait que ce passe-port était en sa possession et qu'il allait me le faire parvenir par une voie sûre. U m'expliquait comment ce papier était entre ses mains. Se trouvant à Bex, en Suisse, et ne sachant comment pénétrer en Italie, ce qui était très-difficile alors, le maître de l'auberge où il était descendu lui dit qu'il avait à sa disposition un passe-port qui pourrait faciliter son voyage; c'était justement celui que j'avais perdu. Je frémis en pensant que, s'il était tombé en de mauvaises mains, mon Sosie aurait pu en abuser et compromettre mon nom de la manière la plus fâcheuse.

J'ai su depuis qu'une personne de ma connaissance avait trouvé ce passe-port à Lausanne et l'avait remis à cet aubergiste pour qu'il me le fit tenir par une bonne occasion... C'était la bonne occasion que le dépositaire

avait trouvée.

La ville de Florence, doù cet Anglais m'écrivait, était habitée en ce temps-là par une autre personne qui m'intéressait toujours bien vivement.

Cette belle Génoise qui m'avait si. bien tourné la tète, et que je quittai avec tant de regrets, était à Florence, à Florence si peu éloignée de Turin qu'il m'eut été facile de franchir cette distance et de revoir celle dont le seul nom produisait encore sur moi une si vive impression. J'eus la force de ne pas céder à ces facilités. L'idée que cette visite affligerait ma femme,

dont je connaissais alors les sentiments à cet égaré, et que je manquerais, pour ainsi dire, à la délicatesse en employant à un pareil voyage les fonds que je tenais de ses soins, m'empêcha d'aller à Florence pendant deux ans que je demeurai dans le voisinage de cette ville.

D'après un arrangement conclu avec le gouvernement républicain depuis cinq ou six mois, des troupes françaises occupaient la citadelle de Turin, que le roi leur avait confiée, lorsqu'un beau malin on s'aperçut que tous les canons étaient braqués sur la ville. La République, pour reconnaître la confiance du gouvernement piémontais, lui avait fait déclarer ses prétentions. Non-seulement la capitale mais tout le royaume était confisqué à son profit. Jl fallut s'exécuter de bonne grâce ; si l'on refusait, les troupes de la citadelle commençaient par brûler Turin. Une armée française qui s'approchait achèverait par des moyens du même genre la soumission du pays.

La négociation dura vingt-quatre heures, et je laisse à penser quelles étaient les inquiétudes et la consternation de la ville pendant ce moment d'hésilalion... Enfin le roi, par la crainte de faire verser le sang de ses sujets, donna un exemple qui a été bien souvenl imité depuis : il céda ses États et se relira en Sardaigne.

Peu après les troupes annoncées arrivèrent en effet ; elles élaient sous le commandement du général Joubert, et occupèrent les principales villes du Piémont. Les émigrés qui étaient restés ou revenus à Turin se trouvèrent dans la plus difficile position, carie général républicain, en s'installant dans la capitale, avait

|,il MKMHIHKS il MnN l'KIlK.

ordonné l'exécution im l"i- rigoureuses portées contre eux. Itesler, c'était affronter ces (teines: demander des passe-poils, c'était s'y exposer plus sûrement encore, en m hissai connaître. Dans M awbarraa, déterminé par la répagnajjraqne j'ai toujours «'in- à dm cacher, j'allai trouver le général. Fort heureusement |niiir moi (car il Battit que j'aurais eu à DM repentir do ma démarche hardie), il était à dinor, et je ne pus lui parler. Alors j'envoyai au général lirouchy, qui commandait la place, mon passe-port avec une lettre où je lui mandais <. que, ne sachant pas Teindre, je le prévenais que cet Espagnol qui demandait son \ist était le duc de Doudeauville. » J'ajoutais dans ma lettre : « Cette franchise doit convenir à votre caractère comme elle convient au mien. »

J'envoyai le tout par Haphaël, en le prévenant de tout ce qu'il y avait d'inquiétant dans ce message, el je me préparai à tous les événements.

Il remit ma lettre à un aide de camp, et, comme il attendait la réponse, il entendit qu'on donnait l'ordre à un autre ofticier de faire venir un caporal et quatre soldats; il ne doutait pas que ce ne fût pour lui - 1 pour moi. 11 se trompait, grâce à Dieu, et il me rapporta un hillet très-gracieux en répons»; à ma lettre. Le général Grouchy m'écrivait « qu'il se souvenait à merveille de mon nom et de ma personne, et que si je voulais venir le trouver, il me prouverait de son mieux son désir de m'être utile. » Il croyait, du reste, dans mon intérêt et même dans le sien, que celte visite ne devait pas être faite pendant le jour ; il m'attendait donc à minuit.

Enveloppé dans mon manteau espagnol, je m'aclie-

minai seul, au sein d'une profonde nuit, comme un nouveau eomle Almaviva , vers le rendez-vous qui m'était donné. Ce mystérieux voyage à travers un vaste palais que j'avais à parcourir à cette heure avancée, au milieu de soldats qui seraient peut-être employés à me fusiller demain, se fit sans mauvaise rencontre. Parvenu à la porte du général, on m'introduisit auprès de lui, avec les mêmes précautions et le même mystère. 11 me reçut à merveille et me fit des offres de service avec une grâce, avec une bienveillance dont le souvenir m'inspire encore aujourd'hui une vive reconnaissance.

Je me bornai à lui demander de viser mon passeport et d'en accorder à une société nombreuse d'émigrés avec lesquels je vivais... Parmi ces émigrés se trouvait M. le comte de Vauhlanc, qui était membre du dernier conseil des Cinq-Cents, et qui, au 18 fructidor, avait quitlé la France pour éviter la déportation; je lui étais fort attaché. J'en parlai, pour lui rendre service, au général Groucliy, et celui-ci m'engagea à l'amener avec moi la nuit procbaine. Je me rendis avec empressement à cette invitation.

M. de Vauhlanc m'accompagna; mais, plein de courage, d'énergie et de ressentiment contre la République, il se laissa emporter dans la conversation et se mil à reprocher vivement au général l'appui qu'il prêtait à cet infâme gouvernement. Le général Grouchy se fâcha à son tour et lui dit que, s'il n'était pas chez lui, il le ferait arrêter sur-le-champ... On devine ma figure et mon anxiété pendant cette scène.

Je parvins cependant à calmer ce violent orage. Pref, ils se séparèrent assez tranquillement.

IGti MÉMOIRES DE MON PÈHE.

Nous partîmes le lendemain. Tout le pays était en insurrection, ce qui nous occasionna bien des désagréments et nous fît courir plus d un danger; nos cochers nous menaçaient sans cesse de nous livrer aux Français, et, malgré nos représentations et notre argent, ils ne nous en menaient pas plus vile. Notre caravane était composée d'une façon qui m'aurait amusé si j'avais été plus en train de rire. 11 y avait un individu qui tremblait toujours et dont les frayeurs étaient des plus divertissantes; un autre, dans ce moment où toute espèce de noblesse était supprimée en France, ne s'occupait que de généalogie et ne parlait que blason ; mais, à côté de ces originaux, qui, je l'avoue, ne valaient guère la peine que je m'étais donnée pour eux, se trouvait toute une famille provençale qui m'avait inspiré le plus vif intérêt, et dont l'affabilité et l'obligeance m'avaient été d'une grande ressource à Turin. Nous avancions comme des tortues paralysées, et nous fûmes à la veille de ne plus avancer du tout, car, au moment où nous attendions nos voitures pour nous remettre en route, nos conducteurs, fort désappointés, vinrent nous dire qu'un détachement français s'était emparé de leurs chevaux pour conduire de l'artillerie à Modène.

Je me décidai à aller trouver le commandant et à m'adresser à lui avec confiance. 11 devina bien que cet Espagnol prétendu était un Français obligé de cacher son nom ; mais, avec cette courtoisie et celle générosité qui distinguent notre nation, surtout vis-à-vis de compatriotes malheureux, il nous lit rendre nos chevaux. Nos conducteurs, surpris et satisfaits du crédit de cet émigré qu'ils voulaient continuellement dénon-

cer, furent, depuis ce moment, remplis de soin et de déférence pour nous. Ils nous menèrent jusqu'à Bologne, à travers deux pieds de neige, et en traversant des torrents qui charriaient d'effrayants glaçons»

De Bologne nous allâmes à Ferrare, et, à quelques lieues de cette ville, nous trouvâmes le premier poste autrichien. 11 fallut nous y arrêter pour montrer nos passe -ports.

Nous croyions nos ennuis iinis, ils ne faisaient que commencer. J'avais été, avec le plus jeune de nos voyageurs, porter nos passeports au capitaine, qui était à une demi-lieue de là. Après avoir passé un quart d'heure à les examiner, il nous dit qu'il ne pouvait nous permettre de passer outre; que loul ce qu'il pouvait faire était de m'envoyer,' avec un de ses soldais, au colonel, qui était à douze ou quinze milles. Je pensai que cette pénihle course inquiéterait les parents du jeune homme qui m'avait accompagné, et que moi je n'avais, hélas! personne à inquiéter ; je le renvoyai donc et je partis.

Il était près de quatre heures du soir; nous louchions à la lin de décemhre. Il faisait extrêmement froid. Je n'avais pour arme qu'un parapluie, pour vêlement qu'une mauvaise redingote, pour compagnie qu'un chien qui, par sa gentillesse et par sa fidélité, eût hien mérité que je le fisse figurer déjà parmi les consolateurs de mon exil ; je n'avais pour trésor que l'argent qui se trouvait par hasard dans ma poche, et pour protecteur qu'un Croate qui avait tout à fait l'air d'un brigand: Tout cela n'était pas amusant.

Bientôt la nuit me prit ; mon soldat d'escorte m'avoua qu'il savait très-peu le chemin, devenu fort dil'li-

cile par la quantité de neige ; je me préparais à bivaquer dans les champs glacés de la riante Àusonie, orsque le son des cloches nous annonça que nous approchions d'un endroit habité. C'était la ville que nous cherchions. J'y rencontrai le colonel autrichien, qui, plus sévère encore que les autres, ordonna qu'on me conduisît au corps de garde. Ce début était peu satisfaisant.

11 vint m'y trouver peu après, et ma conversation l'ayant adouci, quoique je lui eusse caché mon vrai nom, il me témoigna ses regrets de ne pouvoir faire ce que je désirais. La chose ne dépendait pas de lui, el tout ce qu'il pouvait faire, c'était de me faire accompagner par un de ses officiers jusqu'à la ville de Rovigo, éloignée de trente ou quarante milles, où résidait le général Klénan, qui, seul, pouvait me donner la permission que je demandais.

On peut juger de ma contrariété : elle fut encore augmentée par un incident très-petit en toute autre occasion, mais qui, dans celle ci, ne laissait pas que d'être désagréable Mon chien — je me repens presque du bien que j'en ai dit — avait beaucoup marché el guère soupe; il s'amusa, la nuit, à manger ma pauvre redingote, ma seule ressource. Je dissimulai le mieux que je pus le mal et les lacunes que son appétit avait faits dans la pièce principale de ma garde-robe, et je partis, le lendemain, à six heures du malin, avec mon obligeant officier. Le froid continuait, le cabriolet était découvert; si notre route fut peu divertissante, l'arrivée le fut encore moins.

Le général Klénan, auquel je dis mon vrai nom, me recul très-bien ; mais il me dit en même temps et en

MÉMOIRES IIK MON PÈRE. I6'i

m'en témoignant tout son chagrin que les ordres étaient positifs; il ne pouvait me donner de passe-port; le général en chef, le prince d'Orange, qui était à Padoue, à plus de cent milles de Ift, pouvait seul faire ce que je désirais. Quoique je me demandasse si cette promenade aurait un terme, et si l'on ne me ferait pas ainsi faire le tour de l'Italie le parapluie à la main, je me décidai à me rendre à Padoue, et je partis avec un aide de camp que le général eut l'obligeance de me donner.

Le froid continuait ; notre voiture n'était pas plus couverte que l'autre; grâce à mon chien, j'étais à peu près aussi découvert que ma voiture. Ce supplément de course, à la recherche d'un passe-port, fut très-disgracieux; il fut couronné par un nouveau désappointement.

J'appris, en arrivant, que le prince d'Orange se mourait, et je vis, de suite, qu'on serait fort peu disposé à s'occuper de ma pauvre petite affaire. Cependant, mon bon aide de camp lit tant et si bien que ■ j'obtins, après cent difticultés, des passe-ports pour moi et pour la famille provençale. Refus absolu pour les autres.

J'avais à choisir entre deux partis : ou de me rendre directement à Venise, but définitif de mon voyage, et qui n'était plus qu'à quelques lieues, ou de porter moi-même mes passe-ports et mes consolations à mes compagnons d'infortune, en faisant un petit détour d'environ trois cents milles. Cette marche rétrograde allait me remettre, par un froid qui continuait, sur ces chemins couverts de neige, sur ces canaux gelés où je m'étais si bien morfondu déjà; mais j'étais at-

tendu par des exilés qui m'avaient confié leurs intérêts, qui comptaient sur moi ; je n'hésitai pas.

Après bien des peines et des fatigues, je retrouvai où je l'avais laissée ma triste compagnie, fort inquiète et fort étonnée d'une absence qui ne devait être d'abord que de quelques minutes, et qui s'était prolongée plusieurs jours sans que j'eusse donné signe de vie.

Ceux à qui je rapportais des passe-ports se montrèrent fort reconnaissants; les autres, ainsi que je m'y attendais, furent très-mécontents et m'accusèrent fort mal à propos d'avoir négligé leur affaire.

Leur injustice ne m'empêcha pas de penser à eux. A peine arrivé à Venise, mon premier soin fut de m 'occuper de ces pauvres gens restés en arrière et de faciliter leur rentrée; parmi eux il y avait quelques fructidorisés ; je parvins, non sans peine, à faire lever l'interdiction qui pesait sur eux.

Je revis avec intérêt cette ville extraordinaire de Venise que j'avais visitée, vingt ans auparavant, avec •mon père. J'étais bien jeune alors, bien heureux, bien rempli d'espérance, et maintenant j'ai presque tout perdu, parents, amis, fortune, espoir. Cette antique et fameuse république avait suivi en grandeur et en prospérité une marche pour le moins aussi rétrograde que la mienne. Elle était devenue une triste ville de province de l'empire d'Autriche ; elle était sans commerce, sans éclat, sans avenir. La sévérité du régime autrichien, qui va si mal à la douceur du caractère vénitien, douceur qu'on découvre jusque dans le langage de ce peuple, n'est pas faite pour le consoler de tout ce qu'il a perdu. Autrefois, un faute, homme de police du gouvernement républicain, en

montrant son bâton, suffisait pour contenir vingt ou Irente mjlle personnes sur la place Saint-Marc, dans les fêtes les plus animées; et, maintenant, ce sont les baïonnettes de cinq ou six mille grenadiers hongrois qui ont- remplacé cette baguette blanche jadis si bien obéie.

Ce séjour, qui naguère m'avait paru très-piquant pendant une semaine ou deux, me sembla bien triste pendant dix-huit mois. Ne voir dans les plus beaux jours de mai, dans les jours les plus brûlants de juillet, que de l'eau, que des pierres, et pas un arbre, pas un brin d'herbe, était une bien dure privation. Les Vénitiens s'en dédommageaient dans de charmantes habitations qu'ils possèdent sur la terre ferme; pour moi, je me jetai dans la mer pour me rafraîchir et pour me consoler de ne voir que de l'eau.

On me répélait souvent que ces bains me feraient beaucoup de mal; mais, comme on ne m'expliquait pas la raison qui les rendait dangereux, je ne croyais pas au mal qu'on me disait; le fait est que le voisinage des marais, très-malsain, finit par jouer un mauvais tour à ceux qui en usent; je l'éprouvai bientôt. Je fus pris d'une fièvre pernicieuse qui me mit aux portes du tombeau et ne céda qu'au quinquina ; j'en pris quatre onces dans vingt-quatre heures.

Si un médecin de mon pays, qui nous traitait et qui m'eût traité à la française, n'eût pas, par bonheur, été absent depuis quelques jours, c'en était fait de moi. Un habile docteur vénitien me tira d'affaire par le médicament que j'ai dit et à la dose indiquée.

Je fus, pendant cette courte et terrible maladie, soigné admirablement par cette excellente famille pro-

vençale que j'avais aidée de mon mieux, et par mon lidèle Raphaël.

Pensant avec raison que ce brave homme allait rester sans argent, sans ressource et ne pouvait même pas retourner en France, je me fis, au milieu de la nuit, apporter une plume pour tâcher d'écrire quelques mots en sa faveur; je ne pus y parvenir; je lui dis alors d'emporter chez un de mes amis, quand je serais bien mal, mon nécessaire que je lui donnais avec tout l'or qu'il contenait, ce que je répétai à quelques autres personnes.

Quelques heures après, sentant la maladie augmenter, je lui demandai s'il avait fait ce que je lui disais; il me supplia de ne pas penser à cela. Peu d'heures après, voyant mon dernier moment approcher, je lui répétai la même question avec une extrême anxiété : pour me tranquilliser, il me répondit que c'était fait, et je sus, depuis, qu'il avait eu la rare délicatesse de ne pas m'obéir

Ma convalescence fut très-longue.

Pour me remettre du mal et du remède, on me conseilla d'aller prendre des eaux auprès de Vérone.

Avant de quitter Venise, je dois parler d'un grand événement dont elle fut le théâtre, et qui eut lieu, quelque temps avant mon départ, en 1790. Je veux parler de l'élection du pape Pie VII.

Au bout de plusieurs semaines de conclave il n'était nullement encore question de lui : les cardinaux y pensaient d'autant moins qu'ils voulaient un vieux pape, et il était encore assez jeune ; ce n'est pas la seule raison qu'ils avaient pour porter leurs suffrages

sur une aulre tête; ils s'étaient promis de choisir quelqu'un d'étranger au pape qu'il s'agissait de remplacer; et Pie VII était parent de Pie VI. Ils souhaitaient qu'il n'appartînt à aucun ordre monastique, et Pie VII (Hait hénédictin ; malgré tous ces obstacles, et au moment où il s'y attendait le moins, ce choix, désirable sous tous les rapports, fut connu.

La cérémonie de son couronnement eut lieu à Saint- Georges-Majeur, belle église dans une petite ile, située à quelques centaines de toises du rivage. La mer, couverte de vaisseaux pavoises et d'une multitude débarques, et le beau quai des Esclavons, rempli d'une foule innombrable de spectateurs, offraient un coup d'œil imposant et magnifique. L'illumination du soir présentait aussi un spectacle fort remarquable ; elle était composée, suivant l'usage du pays, d'un nombre infini de ballons de papier renfermant chacun une lumière, et dessinant l'architecture des bâtiments les plus marquants. On eût dit autant d'édifices d'albâtre parfaitement éclairés.

M. le cardinal Maury était un des cardinaux présents. 11 tenait un grand état de maison, mais cette magnificence ne ruinait pas m singulier personnage ; il s'était établi chez de très-riches moines, et donnait de très-grands dîners, en faisait très-bien les honneurs, et les bons religieux, qui, dit-on, trouvaient que le conclave durait un peu trop longtemps, ne paraissaient que pour payer.

Je partis de Venise pour aller prendre les eaux qui, comme je l'ai dit précédemment, m'étaient ordonnées. Arrivé à Vérone, j'y trouvai Thouvenel, médecin français très-habile, qui, au lieu des eaux, me conseilla

du vin, au moins le fruit avec lequel on le fait. Le raisin de ce pays, effectivement, est excellent. J'en mangeai donc deux ou trois livres par jour pendant cinq ou six semaines, et je m'en trouvai Irès-bien..

J'avais déjà entendu vanter l'efficacité de ce remède.' Un homme de ma connaissance, accablé d'obstructions qui avaient résisté à tous les traitements, fut condamné -«- le mot n'est pas trop fort — à ne vivre absolument que de raisin. 11 en avait toujours un panier à ses côtés ou à son bras, et en mangeait jusqu'à quarante livres dans les vingt-quatre heures. Toute sa bouche était écorchée du pénible travail de rejeter la peau et les pépins; mais il fut complètement guéri.

Je retournai peu après à Venise, où je passai l'hiver.

Le IN brumaire, qui délivra la France de ses directeurs en les remplaçant par Bonaparte, retentit dans toute l'Europe. Les émigrés s'en réjouirent, en pensant que cet homme extraordinaire faciliterait leur retour en France... Je ne me sentais pas le courage* d'attendre qu'il mît à exécution ces dispositions bienveillantes.

Je brûlais d'aller retrouver les personnes qui m'étaient chères; mais rien n'était moins facile dans le pays où j'étais alors. Tout ce que je pus obtenir, ce fut un passe-port pour le Valais, sous mon nom espagnol .

Muni de ce mauvais et très-mauvais moyen pour pénétrer en France, je partis avec un Français sorti depuis peu et porteur de bons papiers, qui devaient assurer son voyage et faciliter le mien. Ge voyage, comme tous ceux que j'ai faits en émigration, fut une source de contrariétés et d'embarras.

D'abord, dans les humides plaines de la Lombardie, la fièvre me prit avec violence; puis, plusieurs gêné- . raux que je devais trouver sur mon passage, et qui pouvaient faciliter ma rentrée, me manquèrent; puis, mon pauvre Raphaël fut attaqué de cette fièvre intermittente si tenace, qui, malgré le quinquina, revenait de temps en temps.

Cet excellent Raphaël voulait absolument me faire continuer ma route sans lui ; on devine que je ne fus pas tenté de céder à ses instances, et je passai tristement à le soigner sept ou huit jours qu'il fallait attendre avant de lui donner le quinquina.

Comment aurais-je abandonné un pareil ami?... Oui, un ami et un ami véritable. Son attachement, ses sacrifices lui avaient bien mérité ce nom.

Je sens plus que jamais son prix en ce moment (1851) où je vais le perdre après une longue et douloureuse maladie. Il ne peut plus prononcer que quelques mots, et c'est toujours mon nom et celui de ma femme qui viennent se placer sur ses lèvres.

Plusieurs autres serviteurs qui, attachés à notre sort depuis plus de cinquante ans, ont pendant la Terreur donné à madame de Doudeauville des marques admirables du plus courageux dévouement, nous ont fait éprouver les mêmes regrets.

Ce bonheur si rare de trouver de la fidélité et du dévouement dans ses domestiques a été fréquent chez nous; aussi dis je volontiers comme les Italiens, en parlant de ceux qui composent ma maison, mia famiglia.

Tous les retards que j'avais éprouvés furent cause que le général sur lequel je comptais pour franchir

mM

170 MÉMOIRES t)E MON PÈKE.

les avant-postes, étant parti avant mon arrivée, il me . devenait impossible de retourner en France par cette frontière; c'était au plus fort de la guerre, et les Autrichiens coupaient toute communication entre les deux pays.

, Pendant mon séjour à Turin, j'entendis des discours que les. événements ont depuis rendu très-piquants. Les Autrichiens, qui étaient en force et, qui faisaient depuis du temps le siège de Gênes, disaient que les menaces de Bonaparte n'étaient que des fanfaronnades ; que cette prétendue année rassemblée à Dijon n'était que des têtes de colonnes dont on faisait grand bruit pour les effrayer et leur faire lever le siège de Gênes; ils ajoutaient qu'ils prendraient cette ville déjà aux abois, et qu'ils arrêteraient ensuite facilement cette armée dont on les menaçait.

A les entendre, ils avaient chassé les Français d'Italie, et ils les empêcheraient bien d'y jamais rentrer...

Un mois après, Bonaparte avait gagné la bataille de Marengo; treize villes fortes s'étaient rendues, et les Français étaient en possession de tout le nord de l'Italie.

La terreur inspirée par le premier consul était incroyable. C'était même quoique chose de plaisant, car, malgré leur air d'assurance, les Autrichiens deman daient avec inquiétude, avec anxiété : « Est-il ici ? est-il là? » Et partout où ils le savaient ils se croyaient battus. Comme seul moyen d'aller à Paris, on m'indiqua le chemin de Nice : c'était près de deux cents lieues de plus; mais il fallait se décider ou rester à Turin. Je partis ; à deux lieues environ du premier

bourg français où nous devions coucher, nous trouvâmes un chalet ou grange, où, l'été seulement, il y a des habitants. Nos porteurs nous proposèrent d'y déposer nos effets, en nous représentant avec raison qu'ils ne pouvaient aller plus loin, puisque la France, qui était à quelques toises de là, élait en guerre avec le Piémont. Ils auraient été d'autant plus suspects, que l'on envoyait par ces chemins des émissaires pour soulever la Provence.

Le compagnon de voyage qui devait m'être si utile avec ses passe-ports redoubla mes embarras et mes dangers. Avec ses papiers, qui étaient fort en règle, il se montrait Irès-effrayé ; et moi, j'étais fort calme avec les miens, qui, sous tous les rapporls, ne valaient rien. Ils étaient pour le Valais, et j'entrais en Provence. Je voulais suivre la grande route; il insista pour que nous prissions des sentiers détournés; son motif était qu'il n'y avait par là ni commis, ni troupes, et qu'une fois en France, on ne nous demanderait plus nulle part nos papiers. On va voir s'il avait bien deviné et s'il m'avait donné un bon conseil!

Malgré les inconvénients d'aller à la découverte et malgré le temps épouvantable qu'il faisait, je me décidai. Après avoir payé nos porteurs, je partis avec mon fidèle Raphaël ; nous n'avions qu'un passe-port pour nous deux.

La neige qui tombait à gros flocons devint bientôt une pluie abondante, un vrai déluge, et le chemin creux un véritable torrent. Quelle promenade pour de pauvres convalescents qui devaient éviter la plus petite humidité ! Mais ce n'était rien encore ; après une marche incertaine et pénible, nous arrivons à quelques 1. 12

maisons. Nous nous proposions d'y faire adroitement quelques questions nécessaires sur la direction à prendre; mais nous n'eûmes pas le temps; plusieurs soldats parurent tout à coup, nous interrogèrent sévèrement et finirent par nous envoyer avec escorte à leur commandant, résidant à une demi-lieue.

Nous repartîmes tristement, et plus tristement encore nous arrivâmes, car le commandant ordonna toul d'abord de nous mener au corps de garde.

Là, étendus sur la paille, mouillés jusqu'aux os et soupçonnés d'être des émissaires de l'Angleterre ou des espions des Piémontais, nous avions tout ce qu il fallait pour faire triste figure; mais, loin de me laisser intimider ou décourager, je conservai mon sang-froid et je montrai même de la gaieté. Je faisais rire les soldats, je riais avec eux et j'employais utilement mon spirituel barbet. Quand je parlais des Français, il gambadait et sautait comme un lièvre; quand je lui nommais les Autrichiens, il se fâchait tout

rouge.

J'avoue ingénument que, quelques heures plus tôt, il eût fait précisément tout le contraire, ressemblant ainsi à bien des gens de notre siècle, qui sautent ou aboient selon la circonstance.

Enlin le commandant se montra; il prit mon mauvais passe-port d'un air farouche; mais, avant qu'il l'eût examiné, je lui débitai des nouvelles qui l'intéressèrent beaucoup ; je lui parlai même de son pays, que je connaissais et que j'avais entendu nommer par l'un de ses soldats; enfin, je l'apprivoisai si bien, qu'il me mena lui-même à une auberge et m'y fit recevoir presque de force, car nous avions éveillé les soupçons

au point que nulle part on ne voulait nous héberger.

Craignant un peu la lièvre et feignant de la craindre beaucoup, je demandai le médecin; mon vrai motif était de lui remettre une lettre de recommandation dont j'étais chargé pour lui. Cette lettre m'avait été remise par l'un de ses amis, celui-là même qui, à Turin, m'avait conseillé de prendre le chemin de Nice, et j'espérais que la Faculté m'aiderait à sortir de l'extrême embarras où j'étais. Je savais qu'on faisait des patrouilles toutes les nuits; je pensais qu'on trouverait dans le chalet abandonné mon bagaee et mon compagnon de route, ce qui confirmerait les soupçons qu'on avait contre nous, et qu'on pourrai! fort bien nous faire éprouver le sort réservé aux espions et aux émissaires de l'ennemi.

Mais, autre désappointement, le bon médecin était absent. Je me mis au lit dans cette critique position; après avoir longtemps causé avec Raphaël, qui couchait dans ma chambre, des dangers que nous courions, je m'endormis avec ce calme que donnent la résignation et la confiance en Dieu.

Au milieu de la nuit, je suis réveillé par des coups redoublés à la porte de l'auberge et par une voix forte qui demande s'il n'y a pas des étrangers. Je ne doule pas que mon dépôt dans la monlagne n'ait été découvert et qu'on ne vienne nous arrêter; niais, ô surprise ! ô joie ! c'était mon cher docteur. Si sa vue fut rassurante, ses paroles eurent un autre caractère : « Que faites-vous ici? ne savez-vous donc pas combien vous êtes suspects? — Nous ne l'ignorons pas! — Vous ignorez du moins tout ce qu'on dit, tout ce qu'on préi contre vous; vous n'avez pas un instant

; pas

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180 MÉMOIRES DE MON l'ÈUE.

levez-vous sur-le-champ et partez! — Oui, et à quelques pas d'ici nous serons arrêtés ! — J'ai cinq ou six de mes amis armés qui protégeront votre retraite. — Partir à une heure du matin serait nous rendre un peu plus suspects encore, et l'on nous poursuivrait. — Éloignez- vous donc dès la pointe du jour. — J'ai dit au commandant que l'état de ma santé m'empêcherait de partir avant huit heures du matin, et je ne veux pas augmenter les soupçons en devançant l'heure que j'ai dite. Ce que je veux éviter surtout, c'est de vous compromettre le moins du monde, vous et vos généreux amis. »

Bief, je n'acceptai les offres de service que me faisait cet homme généreux que pour ce qui concernait' mon bagage et mon compagnon restés en arrière ; il partit pour aviser au moyen de les faire passer l'un et l'autre dans la ville voisine, où se trouvait le sous-préfet, et où il devait me rejoindre.

À sept heures du malin et à peine levé, je vis arriver deux fusiliers envoyés par le commandant, qui s'était apparemment ravisé dans la nuit et voulait me faire conduire sous bonne escorte jusqu'à lasous-préfeclure.

Je ne parus pas pénétrer ce dessein, et j'eus l'air de croire que c'était une attention de leur chef pour assurer et protéger notre marche. Je leur dis tranquillement de m'attendre, n'ayant pas l'habitude de me mettre en roule sans avoir déjeuné.

Le commandant vint lui-même pendant que j'étais encore à labié; je lui renouvelai, pour son escorte et son attention, des remercîments qui, peut-être, eurent quelque chose de narquois ; ce qu'il y a de sûr,

c'est qu'il parut tant soit peu embarrassé en les recevant; je partis avec mes deux fusiliers.

Mon bon docteur, qui m'attendait sur la route delà ville où l'on me conduisait, fut consterné en me voyant passer ainsi accompagné; lui et ses amis s'éloignèrent sans oser me parler.

A notre arrivée, on me mena chez le sous-préfet; il n'y était pas; je ne trouvai qu'une femme qu'il venait d'épouser récemment; elle me fit beaucoup de questions sur l'Italie, d'où je venais, el il paraît que mes réponses, la bonhomie de Raphaël el les gentillesses de mon chien lui convinrent, car elle nous fil asseoir el renvoya notre escorte. Une demi-heure après, elle nous présentait avec intérêt à son mari, qui venait de rentrer. Avec cette insistance qui n'est jamais importune dans le cours de la lune de miel, elle le pressa de visiter promptement nos passe-ports, ce qu'il lit sans presque y regarder. Si ces gens-là eussent été mariés depuis un an, les choses ne se seraient pas si bien passées pour nous. Je tirai ma révérence au sous-préfet et à sa moitié, enchanté de faire succéder, comme dit Boufflers dans sa chanson , « au plaisir de l'avoir vue, le bonheur de la quitter. » Je retrouvai, à quelques pas delà, mon médecin protecteur, accompagné de mon bagage et de mon covoyageur, que ce brave homme, fidèle à sa promesse, avait voitures à la ville. Mon compagnon avait peu de goût pour les sous-préfets et les préfets, et il fallut une sorte de violence pour l'entraîner au lieu où son passe-port devait être visé. Grâce à moi, il le fut sans difficultés. Je poussai l'aplomb jusqu'à dire que je répondais de lui, moi qui aurais eu tant besoin qu'on répondît pour moi si

mon passe-port avait été examiné avec soin. Après avoir déjeuné avec le docteur et ses amis, après leur avoir témoigné la plus vive reconnaissance, nous partîmes pour Gap, munis de quelques lignes de recommandation.

A Gap, ceux à qui j'étais recommandé n'osèrent pas me conduire à la préfecture. Je me présentai avec Raphaël. « Que voulez-vous? me demanda le préfet. — S'arrive pour faire viser mon passe-port. — Vous êtes espagnol? » Avec mes cheveux blonds je n'avais pas malheureusement l'air espagnol. Je n'en répondis pas moins avec un aplomb superbe : « Vous le voyez par mes papiers. — Où êtes-vous né? — A une demi-lieue de Madrid! » Le château de Madrid, dans le bois de Boulogne, est à une demi-lieue de Paris, ma ville natale. « Et votre compagnon? — 11 est du même pays que moi ! — Vous parlez singulièrement liien le français pour des étrangers ! — Cela n'est pas étonnant, votre langue est universelle; d'ailleurs, j'ai été élevé en France en même temps que M. l'infanlado et autres Espagnols. » Je ne mentais pas en parlant ainsi.

Après d'autres questions auxquelles je répondis avec beaucoup d'assurance et assez de bonheur, mon passeport, qui élail pour deux, fut visé, et j'allai à l'auberge attendre mon timide camarade, qui arrivait toujours le dernier à l'étape; je l'engageai à aller sur-lechamp chez le préfet ; mais il résista obstinément à mes instances.

Au milieu de notre souper, nous vîmes entrer trois gendarmes ; ils nous demandèrent nos passe-ports ; voyant sur le mien le visa du préfet, ils me le rendi-

rent; mais, s'apercevant que celui de mon compagnon en était dépourvu, ils le questionnèrent, et, d'après ses réponses aussi embarrassées que sa contenance, ils se disposèrent à le mener en prison. Il n'eut que le temps de me dire tout bas qu'il avait caché sur une poutre de l'écurie des papiers importants qui pouvaient nous perdre tous deux, et que, jusqu'alors, il avait soustraits à ma connaissance. Malgré cet aveu tardif et peu rassurant, sachant qu'il était sans argent, je m'empressai de lui remettre cinq ou six louis, en disant qu'il fallait, au moment de la séparation, payer ses dettes.

.le restai dans la plus pénible situation, plus suspect que jamais par l'arrestation de celui avec lequel je voyageais, et plus que jamais exposé par ces malheureux papiers qu'on pouvait découvrir à chaque instant.

Je me consultai pour savoir si je m'en irais le lendemain de grand matin ou si j'attendrais, comme je l'avais annoncé d'abord, la diligence du surlendemain! Je n'avais pu trouver de place que dans la voilure de ce jour.

Je restai : le lendemain, comme pour me faire repentir de cette résolution, à peine levé, je vois entrer les gendarmes dans ma chambre. Je ne doutai pas que ce ne fût pour me prendre; mais ils ne prirent que les effets de mon compagnon ; il en avait très-peu, et ils crurent que je les cachais ; ils se fâchèrent et m'assurèrent qu'ils allaient bientôt revenir pour m'arrêler. Je le croyais d'autant plus, que je pensais que celui que l'on tenait en prison m'avait déjà compromis beaucoup sans le vouloir, dans le trouble et la terreur qui toujours le dominaient.

Un moment après, je reçus la visite d'une femme, qui me dit, en espagnol, qu'ayant habité longtemps l'Espagne, elle serait charmée de parler avec moi de ce pays. Je devinai facilement que c'était un espion qui m'était envoyé. Raphaël, qui le devina comme moi, nous crut perdus tous deux ; mais je ne me décourageai point. Depuis quelque temps, j'avais heureusement appris l'espagnol; mais je n'en avais jamais prononcé une parole. J'imaginai sur-le-champ, grâce à la ressemblance de cette langue avec la langue italienne, de lui répondre en italien, en donnant à mes mots les terminaisons espagnoles de on et as.

Mon interlocutrice s'aperçut bien que nous n'avions pas le même langage ; mais elle se persuada que la haute société parlait autrement que la classe populaire, à laquelle elle appartenait. Je la confirmai dans cette idée en lui disant fièrement qu'elle ne parlait pas mal pour n'avoir habité que la province. Cette conversation, qui durait depuis une demi-heure, me paraissait bien longue ; on le croira aisément. Elle fut tout à coup interrompue par l'apparition d'un capitaine de gendarmerie, qui me dit nettement qu'il venait m'inlerroger. « Interrogez ! » dis-je.

Je continuai à faire bonne contenance en répondant de mon mieux ; je lui dis ensuite, avec un air trèstranquille, que si je pouvais espérer que la recommandation d'un étranger pût être de quelque poids, j'irais parler à M. le préfet en faveur du Français qui avait été arrêté à mes côtés. « Je le connais peu, ajoutai-je, mais il m'a paru honnête et estimable. »

Le capitaine de gendarmerie, en présence duquel je décochais parfois des phrases espagnoles à ma eu-

MÉMOIRES DE MON PÈRE. j §5

rieuse dame^ se retira persuadé de la vérité de mes assertions, et je n'en entendis plus parler.

Je passai une pénible journée, m'attendant sans cesse à la terminer en prison, d'autant que je ne pouvais retirer ces papiers qui pouvaient avoir pour nous les plus terribles résultats ; mais, conservant mon air d'assurance, je me promenai dans la ville, enveloppé dans mon manteau à l'espagnole, et même je passai plusieurs fois devant la préfecture, pour mieux prouver que je n'avais rien à craindre.

Le lendemain, je profilai de la diligence, comme je l'avais annoncé dès le premier moment, et je gagnai Lyon, non sans penser à celui que je laissais malgré moi en arrière. Dans ma roule, j'eus l'occasion de confier à quelqu'un de bien sûr l'histoire du pauvre prisonnier et de ses redoutables papiers. J'ai su depuis qu'ils avaient été retirés heureusement de leur cachette, mais que, malgré cela, malgré la recommandation très-pressante du protecteur que je lui avais trouvé, l'affaire de leur possesseur devint, si fâcheuse, qu'on ne put le sauver qu'en le faisant évader.

Pour moi, après av^ir surmonté tant de périlleux obstacles, me trouvant à Lyon avec mon passe-port bien visé, je complais continuer ma roule sans que rien désormais m'arrêtât, quand je reçus une lettre de ma femme, qui, très-inquiète de ma hasardeuse entreprise, me suppliait d'attendre qu'elle m'envoyât des papiers qui me feraient voyager sans danger. Je me soumis à ses précautions avec une douceur assez méritoire, vu mon extrême impatience de me retrouver près d'elle.

Le lendemain, nouvelle prière, et de ma part nou-

186 MÉMOIRES DE MON l'KRE.

veau sacrifice; mais, après sept ou huit jours d'une insupportable attente, et ne recevant plus rien, je n'y tins plus, et je partis dans la diligence d'eau qui va très-vile de Lyon à Châlons, sur la Saône, en s'arrêtant un m'ornent à Màcon.

Comme j'allais repartir de cette dernière ville, je m'entends appeler et je vois un courrier couvert de sueur et de poussière qui me remet une lettre. Jugez de mon bonheur ! Elle était de madame de Doudeauville; mais, jugez de mon étonnement, c'élait à Lyon qu'elle l'avait écrite

Nos lettres s'étaient perdues, et, très-alarmée de ma situation et de mon silence, ma femme était partie et était venue, voyageant jour et nuit, jusqu'à Lyon, où elle croyait me trouver. Elle s'était fait conduire à l'auberge où j'étais descendu. Là, elle avait demandé avec un grand empressement : « Monsieur Ambrosio! - — Madame va sûrement déjeuner? — Eh! mon Dieu non, je ne souhaite que monsieur Ambrosio. » S' apercevant alors de la surprise de l'hôtesse, ma vertueuse moitié se hâte" d'ajouter : « Ce monsieur est mon mari. »

Pour satisfaire à son impatience, on feuilleta à la hâte le registre de la maison, et on lui apprit que ce mari était parti précisément le matin, après être resté dix ou douze jours à Lvon.

Affligée, surprise, impatientée même, malgré toute sa douceur, elle s'écria : a Que cela est étrange ! et que pouvait-il faire ici? » L'hôtesse, supposant de plus en plus qu'un violent accès de jalousie occasionnait ces questions répétées et ces marques de chagrin et d'impatience en apprenant que j'étais parti, crut devoir

lui dire : « Rassurez-vous, madame, il menait une vie bien raisonnable; il se promenait beaucoup, et ce n'était jamais qu'avec Son caniche. »

Ma femme, malgré tout son chagrin, ne put s'empêcher de rire.

Elle assura à la bonne femme qu'elle était trèstranquille de ce côté, et elle demanda des chevaux de poste pour repartir sur-le-champ, afin de courir après moi. Bonaparte revenait de la halaille de Marengo; il était aussi pressé qu'elle d'arriver, et il avait pris tous les chevaux. Obligée d'attendre, elle m'avait dépêché un courrier pour que je restasse à Mâcon.

Elle y arriva quelques heures après sa lettre; on peut juger de mon bonheur en la retrouvant pour ne plus la quitter, après tant d'années de séparation, de malheurs et d'inquiétudes !

Malgré sa fatigue et sa mauvaise santé, elle voulut continuer notre voyage, pour me ramener plus vite à Faris, auprès de mes parents et de mes amis..

Nous ne nous arrêtâmes qu'un moment dans une très-belle terre qu'elle avait conservée par son courage, qu'elle avait embellie par ses soins et améliorée par sa sage administration. Elle me la présenta comme une conquête, avec une douce et modeste fierté qui lui allait à merveille. Moi, qui si longtemps avais désespéré de me revoir jamais dans ces lieux regrettés; moi dont l'ambition, dans mes jours d'exil, avait été d'y pouvoir conserver seulement la maison de mon jardinier, je croyais rêver en m'y retrouvant installé en maître.

La bienfaisante fée à qui je devais la conservation de cette belle demeure avait eu la délicate attention d'y placer pour régisseur mon valet de chambre, que

j'avais fait rentrer huit ans auparavant. Cet excellent homme, qui était à moi depuis ma plus tendre enfance, m'embrassa avec transport, en pleurant d'émotion ; ces larmes firent couler les miennes.

Ce n'était que le prélude de ce que je devais éprouver bientôt à Paris, en retrouvant ma mère, mes enfants, quelques parents et plusieurs amis dévoués.

C'était une joie, un étourdissement, une ivresse plus faciles à concevoir qu'à peindre.

Ces doux moments m'auraient dédommagé de toutes mes souffrances, si, dans les rangs de ces parenls, de ces amis retrouvés avec tant de bonheur, plus d'une place vide n'était venue me rappeler les perles irréparables que j'avais faites pendant mon absence. Je ne retrouvai plus mon excellente sœur, qui, hélas! avait été l'une des premières victimes du tribunal révolutionnaire. On me raconta qu'elle avait été sublime de courage, de résignation et de piété, et que les bourreaux eux-mêmes en avaient été touchés. Je me fis raconter pourquoi et comment on l'avait arrêtée.

Des émigrés, parents du comte de l'Aigle, mon oncle, avaient imaginé de mettre leurs lettres pour lui dans une enveloppe à l'adresse de ma sœur. Cette malheureuse enveloppe, portant le timbre d'une ville étrangère, avait été trouvée quand on était venu arrêter M. de l'Aigle; elle suffit pour faire appeler ma sœur au tribunal révolutionnaire... Vingt-quatre heures après, elle montait sur l'échafaud.

Profondément navré de tout ce que j'avais su par les journaux et de ce que j'apprenais à mon retour, ayant sous les yeux les traces des horreurs commises par ces monstres qui avaient désolé, déshonoré ma

MEMOIRES DE MON l'ÈRE.

malheureuse pairie, je ne pouvais revenir de mon élonnement en retrouvant Paris, qu'on devait supposer dans le deuil et dans les larmes, en proie à ce besoin déplaisir qui l'agitait singulièrement.

Partout des fêtes, partout des bals, partout, des jardins publics; c'était un mouvement, une joie qui avaient aussi leur côté tragique, car cela tenait du délire et rappelait le rire de la folie. Il semblait qu'on était dans un immense Charenlon, où, libres enfin de la camisole de force, les malades tournaient dans une ronde immense qui achevait de les étourdir.

C'était une réaction toute française; mais moi, qui aime peu les réactions, je trouvais que celle-là donnait beau jeu à ceux qui nous accusent de légèreté, et je me dispensai de m'y associer. Pourtant qui plus que moi, hélas! eût eu des droits à figurer dans ces bals étranges, où l'on n'était admis que lorsqu'on avait perdu un parent sur l'échafaud, moi qui complais treize victimes parmi les miens!

Ma surprise était grande aussi en voyant les jeunes gens dans ces bals danser comme à l'Opéra. Il semblait que toutes ces sévères leçons données par le Ciel, pendant ces années de tragique mémoire, ne nous avaient appris, en résumé, qu'à mieux danser. En voyant que la société avait aussi mal profité de ces terribles enseignements, j'augurai que le cours n'en était que suspendu. Dieu ne fait pas parler en vain de si graves événements. Quand une nation leur résiste, ces leçons recommencent, et alors une voix pleine de colère et d'ironie lui dit, comme la cigale à la fourmi : « Eh bien, dansez maintenant! »

Comme compensation aux satisfactions morales que

190 ^ MÉMOIRES DE MON l'ÈRE.

mon retour en France me fit éprouver, ma santé continuait à être bien mauvaise.

La fièvre pernicieuse que j'avais eue en Italie m'avait laissé une disposition aux fièvres intermittentes telle, que, pour la moindre humidité, j'étais pris de nombreux accès qui ne cédaient qu'au quinquina.

Cet état de santé, qui dura trois ou quatre ans, était un sujet continuel de contrariétés ; il nuisait aux soins que je voulais donnera mon fils pour compléter- son éducation, et il s'opposait à l'accomplissement de la promesse que je m'étais faite, de m'associera tousses amusements, à tous ses- exercices, surtout à celui de l'équitation. J'étais assez bon écuyer pour lui donne:de bonnes leçons.

Le- médecin qu'on me faisait voir redoublait encore mon mal et mon impatience. 11 voulait me traiter à l'antique manière, en laissant, à ce qu'il disait, la fièvre s'user d'elle-même... C'était le pauvre malade qui s'usait en attendant. Un jour que je le pressais de me laisser prendre le quinquina, ainsi que je l'avais fait en Italie, après cinq ou six accès, et qu'il s'y refusait obstinément, je m'écriai : « Mais qu'attendez-vous donc? — Ce que j'attends pour tous mes malades en pareil cas, me répondit-il ; j'attends qu'ils enflent. » Si je n'avais pas eu un témoin, on ne m'aurait pas cru lorsque je rendis compte de ma conversation.

Occupons-nous de choses plus importantes. Bonaparte était alors premier consul ; tout le monde l'avait vu arriver à la tête des affaires avec joie et confiance. Les républicains comptaient qu'il consoliderait la République, dont il s'était montré en plusieurs occasions

le zélé partisan; les royalistes se flattaient qu'il con sentirait à jouer le rôle de Monck, et, tout en attendant qu'il fit sortir "de l'urne le nom et le rôle qu'on espérait lui voir prendre, les différents partis, sûrs du moins qu'il avait tout ce qu'il fallait pour rendre à la France sa puissance et sa gloire, se réjouissaient de la chute de cet ignoble Directoire. L'impuissance et la honte de ce gouvernement taré faisant d'autant mieux ressortir l'aclivité, le mérite et la gloire du jeune vainqueur de l'Italie.

Pendant longtemps, par sa modération, par sa justice, il sembla se plaire à justifier ces espérances que chacun faisait reposer sur sa tète.

Les royalistes surtout se bercèrent avec entêtement de leur rêve de Monck, en voyant avec quelle tranquillité il laissait rentrer en France ceux que les orages en avaient tenus si longtemps éloignés.

J'obtins promptement ma radiation. Le maréchal Davoustla demanda au premier consul, en lui racontant les obligations qu'il avait à ma famille. Napoléon dit que c'était juste, et sur-le-champ cette radiation fut signée.

Je me promis de rester parfaitement tranquille el de ne me mêler en rien à ce que l'on pourrait traîner contre l'homme qui m'avait rendu ma patrie el mes foyers. Je le dis ici franchement : si je m'étais prononcé contre son gouvernement, j'aurais de nouveau quitté la France, et ce n'est que dans celte position que je me serais cru dégagé de tout lien de reconnaissance envers lui. Avant que d'être royaliste, bonapartiste, républicain, il faut être homme d'honneur, et on ne l'est pas quand on se fait contre un

gouvernement une arme du bienfait qu'on en a reçu. Ma reconnaissance devait s'arrêter et s'arrèla dans les limites que j'ai dites. Je n'ai jamais voulu servir, je n'ai jamais servi Napoléon, pas plus quand il était consul que quand il devint empereur. Je refusai toutes les places qu'on m'offrit, et plus lard l'on verra que la position ni pour ni contre, où je voulais me maintenir, n'était pas sans désagréments et sans dangers.

Le bonheur que je goûtais au milieu des miens, et qui semblait inébranlable avec de pareilles bases, ne devait pas être de longue durée.

Ma fille, si brillante dans le monde, si aimable dans notre intérieur, si charmante pour ses parents, si bonne pour tous, et partout si chérie, était destinée à troubler bien douloureusement cette félicité. Les secousses violentes qu'elle avait éprouvées pendant la Terreur avaient altéré sa santé; elle était, depuis quelque temps, tourmentée d'une toux qu'on attribua d'abord à un gros rhume, et ensuite à une grande irritation nerveuse. Le mal augmenta, et une fausse couche l'aggrava tellement, que tout 1 art des médecins, tous les soins de sa famille, furent inutiles... Elle nous fut cruellement enlevée en 1 802 ; elle avait vingt et un ans.

Elle laissa un mari inconsolable et une petite fille de trois ans, qu'elle légua avec confiance à sa mère.

Cette confiance n'a pas été trompée ; l'obligation de veiller sur ce dépôt précieux a pu seule rattacher à la vie cette mère désolée. Elle eut du moins la consolation de voir l'objet de sa constante tendresse répondre à ses soins et à ses leçons, et justifier tout ce qu'on pouvait attendre d'une sollicitude aussi éclairée.

Cette petite-fille a épousé en 1817 le duc de Lian-

court, pelit-fils du duc de la Rochefoucauld, qui, dans sa jeunesse, porta aussi le nom de duc de Liancourt, et qui a joué dans la Révolution, et depuis, un grand rôle.

Pour occuper sa douleur, madame de Doudeauville fit réparer et presque reconstruire à Monlmirail une église, où les dépouilles précieuses de notre famille furent déposées. De plus, elle bâtit et fonda dans la même ville un établissement religieux destiné à l'éducation de jeunes filles. Elle y joignit le don d'une maison considérable, avec un vaste enclos, pour en faire un hôpital. On croira facilement que je m'associai avec joie à ces grands établissements ; mais, ce que l'on aura plus de peine à croire, c'est que cette même ville de Monlmirail fut des années entières avant de vouloir accepter ces donations, par la crainte de l'influence qu'elles pourraient nous donner dans le pays. Elle se décida pourtant à en profiter; mais il est vrai qu'elle trouva en même temps un moyen de parer au danger signalé par les patriotes du pays : ce fut d'oublier, dans toutes les occasions possibles, les dons et la main qui les avait faits, et de se conduire souvent comme si nous n'eussions fait que du mal à cette ville, objet constant de notre sollicitude et de notre intérêt. Disons cependant que la reconnaissance et l'affection de la masse des habitants ont dû nous consoler de ces tristes et pénibles exceptions.

L'abbé Legris-Duval, celui-là même qui avait assisté ma fille à ses derniers moments, surveilla en chef l'éducation de mon fils; on ne pouvait faire un meilleur choix. A peine dans les ordres, il avait été se proposer, au péril de sa vie, pour confesser Louis XVI,

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quand le martyr du Temple avait demandé à ses juges, ou plutôt à ses bourreaux, un prêtre qui l'aidât à surmonlcr les angoisses de son dernier sacrifice. Il eût été la victime de son zèle courageux sans de nombreux amis qui parvinrent à le sauver ; il en comptait parmi toutes les classes de la société, ainsi que dans lous les partis; et ses camarades de collège, dont les opinions étaient les plus opposées aux siennes, lui sont restés constamment attachés jusqu'à sa mort.

Il avait l'aimable piété de Fénelon., la douce joyeuseté de saint François de Sales avec l'ingénieuse et infatigable charité de saint Vincent de l'aul. A mille vertus il joignait une éloquence; entraînante, surtout lorsqu'il improvisait. Il a donné plus d'une fois des preuves de cet entraînement auquel on résistait si difticilement, et ce. fut toujours à la grande satisfaction des pauvres.

Une fois, il parlait pour une œuvre de charité dans un salon particulier, en présence d'une centaine d'auditeurs. On s'attendait à quelques centaines de francs : vingt mille francs furent le prix de ses charitables efforts. L'année d'après, il prêcha, toujours d'abondance, sur le même sujet si délicat et si embarrassant. Il me dit en partant : « Je n'ai pas voulu y penser d'avance, car les difficultés m'effrayeraient et me troubleraient. » Elles ne le troublèrent point, et dans le même salon, devant les mêmes personnes qui s'étaient bien promises d'être moins généreuses, il obtint, malgré elles, vingt-deux ou vingt-trois mille francs.

Son caractère, plus encore que sa parole, commandait la confiance de tous les âges, de toutes les classes, de tous les sexes, et les jeunes gens les plus élégants,

MÉMOIRES DE MON PÈRE. igg

les jeunes femmes les plus agréables, les hommes les plus savants, les ouvriers les plus simples allaient à lui.

Mon fils, dès sa plus tendre jeunesse, l'avait pris pour confesseur; il n'en voulait pas d'autre. Ce digne et vénérable ami est mort à l'âgé de cinquante-cinq ans : la religion et la charité firent ce jour-là une grande perte; nous le sentîmes plus vivement que personne, car il était le charme et l'édification de notre intérieur.

Sa mort n'arriva que longtemps après l'époque où mes souvenirs m'ont conduit, et je laplaceici pour n'y plus revenir. Ce regrettable abbé Legris-IJuval avait pour ami Mgr Frayssinous, qui, par la suite, a joué un assez grand rôle comme ministre, et doni la parole, dans la chaire de Sainl-Sulpice, avait eu tant de retentissement : eh bien, malgré son talent qui était inconteslable, ayant, après la mort de l'abbé Légris-Duval, prêché aussi un sermon de charité devant l'auditoire que j'ai dit, il ne lit que sept mille francs, c'est-à-dire pas le tiers de son prédécesseur, quoique l'assemblée fût trois plus nombreuse.

Revenons aux événements qui suivirent mon retour en France. La première affaire dont je m'occupai était relative à la fortune de ma mère. Ses bois d'uni 1 étendue fort considérable étaient encore sous le séquestre : depuis plus d'un an on tentait vainement de le faire lever. J'allai à Paris consulter les pièces déposées dans les bureaux; j'en trouvai une à laquelle personne n'avait donné d'importance : je m'en fis délivrer une copie, je la portai à Auxerre, et au bout de trois heures l'affaire était terminée, à notre satisfac-

Hi

tion, auprès du préfet, du directeur des domaines et du conservateur des forêts.

La terre de Surgères, qui nous avait donné notre nom, avait été vendue comme bien national, et une partie en avait été rachetée par ma mère et par ma femme. Elle valait alors huit à dix mille livres de rente, dont le tiers était absorbé par les impôts; elle en valait plus de soixante avant la Révolution.

Cette diminution provenait du morcellement, qu'elle avait subi dans la vente et de la suppression des droits de champart. Ces droits avaient été respectés par l'Assemblée constituante, mais l'Assemblée législative les avait abolis. Après avoir terminé l'affaire relative aux biens de ma mère, j'allai visiter cette terre : elle est située près de la Rochelle; je passai par Nantes, et traversai la Vendée pour m'y rendre. C'était en 1801.

Je vis partout des traces de dévastation : partout des fermes, des hameaux, des villages, des villes même, réduits presque entièrement en cendres, étalaient leurs déplorables débris. La preuve des malheurs que produit la guerre civile était écrite en lettres de sang sur ces tristes décombres : certes, ceux qui préconisent les doctrines et glorifient les souvenirs de ces déplorables époques, n'ont pas lu leur histoire telle qu'elle m'apparut au milieu de ces ruines. L'on était là en face de la vérité nue et terrible. 11 n'y avait pas de rhéteur, pas d'historien -romancier pour la cacher sous l'enluminure de leur faconde; nulle puissance, pas même celle du talent et du génie, ne serait parvenue cà me faire croire que j'avais sous les yeux l'œuvre de philanthropes, de philosophes, de patriotes animés

de l'amour du pays, de la passion de la liberté, et comme tels, dignes de l'estime et des regrets de la France.

Mon séjour à Surgères fut peu agréable : j'y retrouvai bien des souvenirs de ma famille; mais ces souvenirs n'existaient que dans mon cœur, ils étaient effacés de la mémoire de presque tous les habitants du pays; aussi s'étaient-ils rendus acquéreurs de nos propriétés.

Ils se piquaient pourtant de bons procédés et de restitutions. L'un m'apporta un vieux tableau qui ne valait pas six francs; l'autre, une tapisserie déchirée qu'il n'aurait pas vendue cinq francs : mais ils gardèrent les fermes, les bois, les moulins. Le nouveau propriétaire d'un de ces moulins, et je ne cite que cet exemple, quoique ce fût le cas d'à peu près tous ces acquéreurs, avait prié mon père en 1788 de lui abandonner ce bien pour une rente convenue : mon père y consentit par complaisance; malheureusement un cens seigneurial fut inséré dans le contrat et devint, en 1 79:2, un cas d'annulation, de façon que le fermier, par le fait de cette annulation, devint propriétaire de l'immeuble. C'était l'histoire du droit de champart, respecté par l'Assemblée constituante. Ce droit et ces ventes en nature provenaient de fonds de terres concédés jadis, à la sollicitation de ceux qui les louaient, parles seigneurs propriétaires pour une simple redevance. J'éprouvai un autre désagrément. Je sus que le maire, un des obligés de ma famille, disait qu'il était arrivé dans le pays un étranger qui ne lui avait point apporté son passe-port et que, par conséquent, il ne pourrait le laisser séjourne/" dans la commune. Je le

lui fis parvenir, sous prétexte de le 'faire viser pour

mon départ.

Il se passa un autre petit événement qui me causa un assez grand embarras. Pâques approchait : je voulais avoir la messe; on me dit que je pourrais trouver un ecclésiastique comme il me le fallait à la Roclielle : en effet, il y avait beaucoup de prêtres qui s'y cachaient, après s'être échappés de File de Ré, où ils étaient renfermés pour avoir refusé le serment.

J'y vais, j'en trouve un, je le ramène; mais grande est sa frayeur en voyant que c'est à Surgères que je le conduis, et dans le château même où il avait été naguère emprisonné.

Cependant Pâques arrive, et la messe se dit avec une certaine solennité dans un coin bien retiré de mon vaste château; quelques bonnes âmes avaient demandé à y assister, et ma complaisance, peu craintive, avait beaucoup trop étendu les permissions, [/office commence, et un bijoutier de l'endroit qui avait été chantre à Paris entonne le Credo; il prétendait chanter à lui tout seul pour faire valoir son prétendu talent : le pieux auditoire voulait y mêler ses chants... Il en résulta une lutte des plus affligeantes et des plus scandaleuses. Pensant qu'elle pourrait avoir un éclat fâcheux, surtout si elle parvenait aux oreilles de ce maire si mal disposé pour moi, je m'empressai de faire cesser celte altercation de lutrin et cet assaut de plain-chant, en disant tout bas des paroles très-énergiques à mon impitoyable chanteur : il prit le parti de se taire, et sa susceptibilité n'eut aucune des suites qu'on pouvait craindre, surtout pour le pauvre prêtre.

MÉMOIRES DE MON PÈRE. ui!l

Napoléon, qui poursuivait l'accomplissement de ses projets ambitieux, pensant que la première chose à l'aire pour celui qui veut prendre possession d'une maison est de l'étayer, si ses fondations faiblissent, s'occupait à mettre lin aux dissensions religieuses 'qui agitaient la France. Ce soin l'occupait beaucoup : il en parlait, sans cesse avec beaucoup de cbaleur; enfin il conclut -avec le pape un concordat qui lit un excellent effet dans les provinces de l'Ouest et du Midi, et qui causa une satisfaction assez universelle. Quelquesuns de ses généraux furent les seuls qui osèrent le désapprouver, et l'un d eux le blâma bâillement en revenant de la grande cérémonie qui cul lieu à Noire- Dame à cette occasion. Napoléon lui imposa silence de manière à faire comprendre aux récalcitrants qu'il ne souffrirait pas longtemps les contradictions.

Il était parvenu, avec une admirable habileté, à faire taire, sinon à réunir, tous les partis; et, heureux de l'ordre qu'il avait rétabli, de la gloire dont il environnait le nom français et des espérances d'amélioration de (oui genre qu'il donnait, le pays se laissai! aller au premier consul, sans se douter qu'il allait tomber dans les mains les plus impériales et les plus despotiques qui se soient jamais cachées sous un gant de velours.

En 1803 je fus encore bien cruellement éprouvé : j'avais laissé à Monlmirail ma mère un peu incommodée; inquiets de sa santé, ma femme et moi nous nous étions mis en route pour la rejoindre. Une lieue avant d'arriver, la voilure versa aussi complètement que possible. Le choc fut violent; mon fils était en dehors : sa mère, ne l'entendant pas parler, se per-

suada qu'il élait écrasé; il en résulta un saisissement qui" lui laissa de longues et inquiétantes incommodités. L'équipage relevé, nous nous remîmes en route; mais ce n'était que le commencement des douleurs de ce triste voyage : un de nos gardes, que nous rencontrâmes dans l'avenue qui conduit au château, répondit d'un air embarrassé à nos questions empressées sur la santé de ma mère. Un autre commensal du château qui survint augmenta nos inquiétudes par son air troublé. Nous arrivâmes dans une agitation facile à comprendre... Ce pressentiment n'était que trop fondé : ma mère n'existait plus. Elle s'était éteinte, en un instant, dans son fauteuil, sans être presque malade, et sans qu'on eût pu penser qu'elle était aussi près de sa fin. Si cette mort fut subite, elle ne fut pas du moins imprévue : ses vertus et sa piété l'avaient préparée depuis longtemps à ce moment suprême.

Celle mort si instantanée me rappela celle de mon père, que j'avais vu périr en sixhcures. Plus on avance dans la vie, et plus on souffre en voyant mourir les siens : toutes les pertes qu'on a subies, toutes les douleurs qu'elles ont fait naître se réveillent à la fois en se résumant dans une seule et même douleur. Elle n'en est que plus amère et plus navrante. Dieu soit en aide à ceux qui l'endurent!...

Ce violent chagrin fut, quelques mois après, suivi d'une vexation qui me fut très-sensible.

L'éducation de mon fils s'avançait : il avait dixsept ans; on jugea qu'il était convenable de la terminer par un voyage fait sous mes auspices, et il fut résolu que j'irais avec lui en Italie. Après dix ans d'émigration, après être resté huit ans séparé de ma

famille, il m'en coûta beaucoup de me remettre en route; mais c'était dans l'intérêt de mon fils, et quand il est question d'un devoir, d'une chose qui doit être utile et agréable aux gens que j'aime, je ne sais ni reculer ni hésiter.

Je partis au commencement de l'automne avec mon fils et mon gendre; celui-ci, qui ne s'était pas consolé de la perte de sa femme, avait besoin de distractions à sa douleur, et nous espérions qu'il en trouverait dans un grand voyage.

Je revis avec intérêt les pays et les villes que j'avais visités; je retrouvai avec un bien vif plaisir les personnes que j'y avais connues. Je ne craignais plus d'inquiéter mes amis, de compromettre mes hôtes : rayé de la liste des émigrés depuis plusieurs années, et muni non-seulement de mon passe-port, mais de lettres de recommandation pressantes du ministre des relations extérieures, je voyageais avec un grand agrément : j'étais toujours, pour ceux qui n'aimaient pas la Révolution française, — et le nombre en était grand, — une ancienne et intéressante victime de ses excès, mais une victime dont on ne redoutait plus l'approche, puisqu'elle était protégée par le gouvernement consulaire, par ses ministres, et recommandée par eux à ses ambassadeurs.

Bien reçu partout et par tous, je le fus remarquablement par M. le général de Menou, gouverneur et l'on pouvait même dire vice-roi du Piémont. Il occupait le palais du roi et y déployait plus de faste que les rois de Sardaignc, ses prédécesseurs.

11 voulut bien donner pour nous un très-grand dîner,

mais c'était un vendredi; je pensai qu'Abdala-Menou ' pourrait bien oublier le commandement de l'Eglise : Vendredi, chair ne mangeras; et, corrigé de ce respect humain qui, dans ma jeunesse, m'avait souvent rendu fort malheureux, j'étais fort résolu à m'abstenir. Je fus dispensé de cette contrariété : je trouvai de très-beaux et de très-bons poissons de toute espèce, et M. >e gouverneur, qui m'avait placé près de lui, m'en fit les honneurs avec la politesse la plus recherchée.

Je ne rentrai pas sans émotion dans cette Gènes la Superhe que j'avais quittée, douze ans auparavant, avec -tant de regrets et qui m'avait laissé tant de souvenirs de toute nature : j'y trouvai des amis excellents et ma belle Italienne qui, avec beaucoup de grâce, nous donna un petit dîner tout à fait aimable, chose rare chez les Italiennes.

Je la revis souvent, mais sans dire un mot du passé; je savais trop bien la phrase de l'Ecriture : « Celui qui •s'expose au danger, périra. »

A Massa-Carrara, célèbre par ses beaux marbres, nous «ûmes une petite aventure qui nous divertit beaucoup. A quelque distance de la porte où nous avions eu une légère querelle, le postillon nous arrêta en nous menaçant, et nous força à entrer chez le sous-préfet. Il nous avait pris pour des Anglais qu'on arrêtait, d'après les ordres de Bonaparte, et que l'on retenait prisonniers. Cette scène avait rassemblé beaucoup de monde. Quelle fut la surprise des spectateurs, la confusion de nos conducteurs et notre triomphe quand nous reparûmes, conduits chapeau bas par le

1 Le général Mcnou s'était fait musulman, pendant la guerre d'Egypte.

sous-préfet, qui reprocha vivement à nos postillons leur insolence, et finit par leur dire qu'il répondait de nous. Cette menace n'était pas inutile, à cause du caractère violent et de l'esprit de vengeance des habitants de ce pays.

La vue de Rome, comme la première fois où je vis cette grande ville, me fit une forte impression. En même temps qu'elle me rappelait lous ces hommes fameux, tous ces événements mémorables dont elle avait été le théâtre, elle me reportait à un temps déjà bien loin de moi. Les malheurs que j'avais éprouvés, les pertes que j'avais faites et dont le souvenir Jetait une ombre de mélancolie sur mes impressions, vingt ans de réflexions, d'étude, d'expérience, me tirent mieux comprendre la beauté grave et sérieuse de la Rome chrétienne. Plus jeune et avec plus d'illusions, j'avais plus recherché et regardé, lors de mon premier voyage, la Rome du Capitule et des Césars; la Rome de Saint-Pierre et du Quirinal, clans cette seconde visite, attira principalement mon attention; non-seulement j'admirai, mais j'adorai, cela vaul mieux pour l'àmé: l'admiration, pour être complète, doit se terminer par l'adoration... C'est remonter de l'effet à la cause.

Nous trouvâmes à Rome le cardinal Fesch, oncle du premier consul, ambassadeur de France. 11 y jouissait d'une assez grande considéralion, qui élail due à son titre, et qu'il s'était acquise par sa conduite. Je citerai de lui un trait qui, je l'espère, lui fera rendre la justice qu'il mérile, et que bien peu de gens lui ont rendue.

Une femme de ma connaissance m'a raconté qu'é-

lant à Nice en I 70."», elle y était accouchée, et que voulant faire baptiser son enfant (ce qui était alors fort difficile), on lui avait amené un prêtre qu'on lai dit être très-estimable, et qui se cachait pour échapper à la terrible déportation. Ce prêtre étaii M. Pescb.

A Home était avec lui M. de Chateaubriand', son secrétaire d'ambassade; il n'y resta pas longtemps,

A Rome se trouvait aussi, dans ce temps-là, une sœur de Bonaparte, madame Leclerc 1 , qui, après la mort de son mari, avait épousé le prince Borgbèse. Elle fut très-aimable pour nous, et son oncle fort poli.

Au bout de quelque temps, nous quittâmes lîome pour Nap'les, Naples qu'on ne peut revoir suis ravissement. Quelle position! quel climat! On voudrait pouvoir passer sa vie dans ce beau pays où l'hiver est un printemps. Les arbres n'avaient pas encore perdu leurs feuilles au commencement de janvier; toutes les productions de l'été de nos climats s'y trouvaient abondamment à cette époque; l'été, quoique brûlant, n'est pas incommode. Tous les jours, une agréable luise de mer vient rafraîchir l'atmosphère.

Je revis avec charme tout ce que j'avais vu, et je m'arrangeai de façon à ne rien perdre de ce que je n'avais pu voir dans mon premier voyage. Les célèbres temples de Pœstum, qui sont à vingt-cinq ou trente lieues, reçurent les premiers notre visite. Des chevaui de louage nous menèrent coucher à Salerne. Le lendemain était dimanche : je voulais avoir la messe avant de partir; mais la longueur de la journée obligeait de partir à quatre heures du malin. On me

1 Le général Leclerc avait dirigé l'eipéditioade Sxtit-Doimnguc.

Pr

dit que la première messe se disait au point du jour et qu'on ne pouvait en dire avant sans la permission du pape, ou tout au moins de l'évèque. Dans ce pays j'avais bien peu d'espérance d'obtenir une pareille faveur; cependant je risquai d'en faire la demande, e! je fus aussi content qu'étonné du succès. L'évèque me dit avec la plus grande obligeance « qu'il n'avait rien à refuser à une personne portant le nom de la Rochefoucauld et parente du respectable cardinal qui avait laissé de si grands souvenirs en Italie. » Je fus très-satisfait de la grâce, très-reconnaissant de la politesse, et assez flatté, je l'avoue, du compliment.

J'éprouvai des difficultés d'un autre genre avant d'arriver au but de mon voyage. 11 fallait passer un torrent très-enfoncé dans les terres ; les chevaux, malgré tous nos efforts, ne purent faire sortir la voiture du bac. Il pleuvait à verse, il y avait encore assez loin : la route était un vrai marais, et la moindre humidité était capable de me rendre ma triste fièvre intermittente; mais être à cinq ou six milles de ces monuments fameux, et renoncer à les voir, n'était ni proposablc ni admissible. Je partis à pied avec mes compagnons. Grâce à Dieu, je n'eus pas à me repentir de ma persévérance ; je vis I J œslum, ses temples, et je ne revis pas mon ennuyeuse fièvre.

Ces monuments sont bien faits pour fixer l'attention du voyageur ; ils sont d'une belle architecture, et trèsbien conservés. Déjà, du lemps des Romains, ils passaient pour 'de vénérables antiquités; on leur donne trois mille ans. Ces trois temples, composés d'une grande quantité de colonnes, sont encore entiers, à la couverture près; ce qui n'est peut-être pas moins sin-

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gulier, c'est que, ignorés depuis des siècles, ils n'ont été découverts que depuis une soixantaine d'années: Le pays où ils sont situés parait aride et est entièrement inculte ; il est presque dépeuplé.

Revenus heureusement à Naples, nous allâmes faire une visite au Vésuve. A mon premier voyage, je n'avais pu m'approcher du cratère, au moins aussi <*rand que la place Vendôme ; l'épaisse fumée qui en sortait tenait les visiteurs à une certaine distance. On eût dit un despole quinteux, dont on s'éloigne quand il a des vapeurs. Cette fois j'y descendis à quatre ou cinq cents pieds, non sans beaucoup de dangers. Plus heureux qu'Empédoele, nous sortîmes sains et saufs des entrailles calcinées du géant assoupi.

Nous rencontrâmes dans cette course plusieurs Florentins qui ne pouvaient se faire entendre, faute de savoir le napolitain. Plus familiarisé avec les différents jargons de ce pays, je leur servis d'interprète, irouvant assez plaisant que des habitants de la Toscane, où l'on parle le meilleur italien, eussent recours à un Français pour se faire comprendre en Italie; nouvelle preuve de la vérité du vieux proverbe : « Nul n'est prophète en son pays. »

Je me trouvai dans une position très-embarrassante à Naples. Il y avait deux ambassadeurs : un, du premier consul, M. Alquier ; l'autre, de Louis XVIII, Àl. de Chatelux. Voir ce dernier était compromettre singulièrement ma rentrée en France ; ne pas le voir, c'était compromettre mon caractère. C'eût été une grande platitude. Il y avait, de plus, dans l'auberge où nous étions descendus un de mes compatriotes, M. le comte Roger de Damas, qui venait (la chose était pu-

blique) organiser l'armée pour chasser totalement les Français de l'Italie.

J'ai toujours pensé que les manières franches étaient les plus adroites, outre qu'elles sont les plus honorables. J'allai trouver M. Alquier, pour qui j'avais des lettres de recommandation ; je lui exposai sans détours mon embarras, et je lui dis combien il m'en coùtail de paraître fuir mes anciens amis. Il m'autorisa à les voir; c'est ce que je fis, et il n'en résulta pour moi aucun inconvénient.

Après avoir visité avec une nouvelle satisfaction Naples, ses curiosités et ses environs, nous revînmes à Home.

Nous avions déjà parcouru cette ville si justement célèbre, mais rapidement, et nous nous étions promis de voir en détail et d'une manière plus approfondie ce qu'il y a de plus intéressant; c'est ce que nous fîmes. Nous en rapportâmes différents objets d'art el quelques antiques, comme des vases, des médailles, des fragments de statues et d'inscriptions. Un de mes amis voulut emporter de Rome un souvenir de son voyage, et voilà comment il s'y prit. Il avait à Paris une parente fort pieuse. Il pensa qu'une relique lui serait agréable; mais, aimant à faire les choses en grand, il fit prendre au hasard dans les catacombes un squelette tout entier, et l'établit dans la bâche de sa voiture. Lorsqu'il arriva aux douanes de France, on se mit à fouiller comme de coutume; il livra volontiers toutesa voiture aux perquisitions, mais il ne voulut pas ouvrir la bâche. Ce refus augmenta les soupçons et les instances ; il fallut bien livrer la clef. Quelle fut la surprise des douaniers en apercevant ce qu'elle contenait !

Ces ossements, on le. devine, furent le sujet de beaucoup de questions, de suppositions et de conjectures.

L'embarras que j'avais éprouvé à Naples se renouvela à Venise; j'y trouvai M. d'Avaray, favori de Louis XVIII. J'employai le même moyen qu'à Naples, et, comme à Naples, il me réussit complètement.

Avec M. d'Avaray était M. de Blacas ; je ne me doutais guère alors qu'il serait ministre, et il ne se doutait pas davantage que je lui succéderais dans son ministère. Il était encore franchement émigré, et moi j'étais plus qu^ jamais décidé à ne pas accepter de place sous Napoléon, qui venait de faire périr M. le duc d'Enghien. Nous avions appris avec une profonde douleur cet effroyable assassinat, en passant à Ancône, et notre indignation, je dois le dire, fut partagée par tous ceux que nous rencontrions.

De Venise nous allâmes à Milan, en passant par Mantoue, et en traversant ces champs de bataille que Bonaparte avait illustrés. Comment le soldat avait-il pu souiller tant de lauriers par l'horrible action qu'il venait de commettre! Comme les sorciers à Macbeth, la Révolution lui avait dit : « Apporte-moi ce sang et tu seras roi! » et il n'eut pas le courage de dire : « J'aime mieux être un héros. »

J'arrivai à Montmirail, fort content d'avoir heureusement terminé ce grand voyage, qui fut fort utile à mon fils, et dont mon gendre se trouva fort bien; mais l'état de santé de madame de Doudeauville troubla beaucoup ma satisfaction. Elle avait une maladie très-grave qu'elle m'avait en grande partie cachée, et qui l'avait tellement changée que nous eûmes beaucoup de peine à la reconnaître.

Pendant mon voyage, j'avais été nommé membre du conseil général de mon département. J'acceptai en arrivant celte place, n'ayant aucun rapport à la politique; ce fut, sous l'Empire, le terme de mon ambition, ou, si l'on veut, de ma condescendance. Je ne fus pas longtemps sans savoir qu'elle aurait pu s'élever plus haut.

11 y eut un collège électoral pour nommer des candidats au Sénat et un membre du Corps législatif. On voulut bien penser à moi pour en faire un sénateur. C'était une position Irès-enviée; elle valait alors beaucoup de considération et d'argent (cinquante mille francs par an). Cette préférence donnée à un émigré, quand il s'agissait d'un tel emploi, m'étonna beaucoup; j'en fus même touché, mais ne voulus point l'accepter. Je prétextai mon âge.

Effectivement il me manquait quelques mois pour être apte à obtenir une sénatorerie. Ce fut quelque temps après mon retour que j'eus le plaisir, ou plutôt le chagrin, de revoir le vénérable Pie VII. Le premier consul, qui s'était fait empereur, voulut à tout prix qu'un pape le sacrât. Pie VII s'y était longtemps refusé ; mais, vaincu par la crainte de voir rétablir en France, comme on l'en menaçait, le clergé constitutionnel, il s'était décidé, la mort dans l'âme, à faire ce cruel voyage.

Il fut reçu mieux qu'on ne devait s'y attendre, avec beaucoup 'le pompe et d'éclat, par Napoléon; mais un accueil qui le surprit et le toucha bien plus que toutes les avances du grand homme, ce furent les transports d'enthousiasme et d'amour que Paris et toutes les villes qu'il traversa firent éclater sur son passage.

Lorsque le sacre fut fini, et qu'on n'eut plus besoin de lui, il fut beaucoup moins bien traité; quelques discussions qu'il eut avec le chef du nouveau gouvernement le firent retourner promptement en Italie, sans même recevoir les riches présents qu'on lui avait préparés.

Ce vertueux pontife connaissait peu la France; ceux qui l'accompagnaient ne la connaissaient pas davantage. Far malheur, ce furent leurs conseils qu'il suivit, en demandant à Napoléon la suppression des libertés de l'Église gallicane; on devine la réponse qui fut faite à cette demande. Je suis persuadé que Pie Vil, mieux conseillé, eût pu profiter, pour des choses fort utiles, de son voyage en France et de l'immense sacrifice qu'il s'était imposé en consentant à consacrer l'usurpation.

Le voyage en Italie avait fort bien réussi à mon fils, je crois déjà l'avoir dit. Je résolus d'agir dans ce sens, et je pensai à l'emmener en Espagne. Ce nouveau voyage me paraissait indiqué par ce litre de grand d'Espagne dont j'étais en possession. J'en parlai à M. de Talleyrand, qui était alors ministre des affaires étrangères; il m'en dissuada avec beaucoup d'insistance, ce qui m'a fait penser depuis que les projets sur l'Espagne, qui n'ont été exécutés que trois ou quatre ans après, étaient déjà arrêtés ou du moins médités.

La princesse Borghèse était revenue de l'Italie ; elle me fit proposer d'être son premier chambellan. Je refusai, et je dois dire que ce refus, qui aurait pu la mécontenter, ne diminua en rien son intérêt pour nous. Me voyant à cheval au bois de Boulogne, elle

MÉMOIRES DE MON PÈRE. ou

m'appela et me dit qu'elle savait qu'on allait nommer mon fils écuyer de l'Empereur; devinant que j'en serais fâché, elle m'en prévenait, ajoula-t-elle, afin que je me misse en mesure pour éluder la proposition.

.fe profitai de cet excellent avis, et ce fut avec succès.

Quelques années après, son beau-frère épousa la fille du comte Alexandre de la Rochefoucauld ; elle nous invita tous à la noce. Une partie d'entre nous était malade, l'autre à la campagne; personne n'y alla, et, par un malentendu, personne ne répondit. Elle aurait pu être choquée de cet oubli ; mais elle accueillit très-bien nos explications, et n'en fut pas moins bien pour nous tous.

Le cardinal Fesch, qui connaissait parfaitement me façon de penser, me témoignait aussi de l'intérêt dans les occasions embarrassantes qui se montrèrent assez souvent.

La cause de son retour en France, et l'on peut dire de sa disgrâce, était honorable. Il avait reçu l'ordre, comme ambassadeur, d'exécuter des menaces qui devaient déplaire au pape; il s'y refusa absolument, fut rappelé et privé de la place de primat d'Allemagne, qui lui valait de quatre à cinq cent mille francs de renie.

Cet acte de sévérité ne l'empêcha pas de combler de soins et de prévenances Pie VII, quand il fut amené plus tard prisonnier en France. Celle conduite lui attira beaucoup de reproches et de scènes violentes do la part de son impérial et impérieux neveu.

Ne voulant, comme je l'ai dit ailleurs, n'avoir de place, ni travailler contre un gouvernement qui me

permettait de rester en France, je vivais fort tranquille au sein de ma famille, passant beaucoup de temps à la campagne et m'enorgueillissant, comme tout bon Français, de toutes ces brillantes victoires qui pourtant semblaient consolider un pouvoir qui n'avait pas nos sympathies.

Notre séjour à la campagne était égayé par ces jeux et ces plaisanteries qu'on se permet dans l'honnête liberté des champs ; laissant je ton gourmé des salons et de la ville, on demande aux autres et à soi-même les occasions qui font naître ce bon et franc rire de l'enfance. Cette disposition au rire facile et à l'amusement improvisé de la campagne a fait trouver au peuple de Paris une expression fort triviale et fort drôle : Des farces et du lait.

Entre autres farces dont le souvenir m'est resté, il y en eut une qui nous divertit beaucoup. Le duc de Chevreuse, oncle de ma belle-fille, arrivait; on engagea une jeune parente, très-aimable, à le mystifier. Elle se déguisa, et lui persuada complètement qu'elle était une vieille cousine d'une de nos grand'-

mères.

Après le dîner, pendant lequel il avait cru se moquer d'elle, tandis que c'était elle qui se moquait de lui, on se mit à jouer au Iraînenu. Les femmes, assises sur leurs talons, se faisaient traîner rapidement, en tenant l'habit d un homme de la compagnie.

La vieille veut essayer le jeu et choisit M. de Chevreuse, qui y consent en éclatant de rire. Pendant qu'il courait avec vitesse pour la faire verser, on ôte le costume de la vieille, et, quand il se retourne, surpris de son agilité, il la trouve rajeunie de cinquante

ans... On ne peut peindre son étonnement; ce fut un vrai coup de théâtre.

Bonaparte avait des idées monarchiques et faisait grand cas de la noblesse, surtout de celle qu'il appelait historique. Je dois avouer que celle-là, quoi qu'on en ait dit, était sous son règne plus estimée, plus respectée, plus fêtée qu'elle ne l'a été depuis sous LouisXVIIl, aussi bien que sous Charles X. Les princes craignaient d'exciter contre elle et contre eux l'envie des classes bourgeoises, qui ne veulent de suprématie que la leur. Napoléon, au contraire, ayant abordé francbement la difficulté, s'était fait une noblesse à lui. Ceux qui en étaient ou espéraient en être trouvaient fort raisonnable qu'on leur donnât pour pairs les descendants des premières maisons de France.

C'était du reste un spectacle assez piquant de voir les mêmes gens qui, quelques années auparavant, abolissaient la noblesse et tous les titres, rechercher avidement des ordres et des cordons.

Regnault de Saint-Jean d'Angely, qui plus qu'un autre en était revêtu, entrait un jour en se pavanant dans le Sénat; un des voisins de M. de Ségur lui dit : « Voyez comme ce ci-devant républicain est bardé de cordons ! — Ah ! reprit en riant le spirituel comte, s'il n'était ainsi bardé, il serait peut-être piqué. »

Un peu avant ce temps-là, j'avais marié mon fils avec mademoiselle de Montmorency, fille rlu duc Mathieu de Montmorency; le cœur de mon (Ils avait fait ce choix, si fort approuvé par la raison. A différentes époques, M. de Montmorency a joué un assez grand rôle, et je dois en dire quelques mots.

Il fut, avant vingt-cinq ans. nommé député aux

étals généraux. Il s'y montra d'une manière assez marquante, se jeta avec ardeur dans le parti du mouvement, et demanda l'abolition de la noblesse dans la fameuse nuit du 4 août 1 789.

Ayant reconnu depuis que cette révolution avait été bien loin de réaliser toutes ses espérances, il regretta vivement la part trop active qu'il y avait prise; et, à différentes reprises, il en témoigna hautement ses regrets d'une manière si franche, si noble et si touchante, qu'elle lui concilia l'estime de tous les partis.

Sa fille se montra constamment digne des rares qualités de son père. Profitant des leçons qu'elle avait reçues de ses parents et des exemples qu'elle trouvait auprès de sa belle-mère, elle a fait briller les vertus les .plus angéliques. Plus parée encore par sa douce piété que par les charmes de sa figure, elle était raisonnable à l'âge où l'on n'est qu'enfant, et respectable dans un temps où ' l'on ne songe souvent qu'à être jolie. Elle avait seize ans quand mon fils l'épousa.

Mon département eut de nouvelles élections pour le Sénat et pour le Corps législatif. On voulut bien penser encore à moi pour la place de sénateur, et l'on médit en riant que cette fois j'avais l'âge. Il me fallait, — c'est à la lettre, —intriguer contre moi, et c'est le seul genre d'intrigue que j'aie jamais pratiquée. On me porta alors, et toujours malgré moi, au Corps législatif, et, quoi que j'eusse dit et fait, il ne s'en fallut que d'une voix que je n'eusse la majorité des suffrages.

A la suite de ces élections, il y eut une députation nommée pour aller auprès de l'Empereur, et je fus

du nombre des élus. Je commençai par refuser; mais le préfet, que j'aimais beaucoup, m'ayant représenté que, par ce troisième refus, je compromettais ma tranquillité et celle de mon fils, je me décidai à accepter; j'eus lieu de m'en applaudir. Cette députation se présenta aux Tuileries; et, quoique bien contrarié d'y avoir été adjoint, je m'amusai beaucoup, moi et mes collègues, de la ténacité d'un solliciteur que nous comptions dans nos rangs : il était vieux, passablement ridicule, et ambitionnait tout, depuis la place de chambellan jusqu'à celle de page. Pour commencer, il avait sollicité vivement la croix de la Légion d'honneur; et, fort choqué de ne l'avoir pas encore obtenue, il en fit la demande lui-môme aussitôt après le discours de notre président.

Trouvant que l'Empereur, qui imposait excessivement, même à sa famille, ne l'écoutait pas assez attentivement, il le prit par un des boulons de son babil, et se mit à le secouer sans façon, pendant qu'il lui expliquait ses raisons.

Napoléon, fort accoutumé au rôle de vainqueur, fut vaincu cette fois; et, pour se débarrasser de l'importun solliciteur, il lui accorda cette croix si désirée. Elle lui fut effectivement envoyée peu de jours après.

Pour moi, je fus à la veille d'obtenir une chose que je n'avais nullement songé à demander.

Un billet que je reçus du ministre de la police, Fouché, m'obligea à me rendre chez lui le lendemain matin, .le trouvai dans son premier salon une vingtaine de jeunes gens qui ne savaient pas plus que moi pourquoi ils y étaient mandés. Entré dans son cabinet,

Fouché, tout en me témoignant son élonnement en me voyant, car c'était mon fils qu'il avait fait appeler, ajouta que l'erreur était fort peu importante, et qu'il dirait au duc de Doudeauville ce qu'il devait dire au vicomte de la Rochefoucauld; puis il remit entre mes mains un brevet de sous-lieutenant pour lui. Les jeunes gens que j'avais vus dans son salon étaient appelés pour en recevoir de semblables, sans qu'ils pussent les refuser.

Après vingt minutes d'une inutile résistance : «Ce sera, m'écriai-je, une belle grâce que de m'enlever mon fils unique pour me récompenser d'avoir été hier aux Tuileries en députation. — Vous faisiez donc partie de la députation de voire département? — Oui, sûrement. — Ah ! c'est différent, je ferai valoir vos raisons. »Mon fils, le seul des jeunes gens nommés, bon gré, mal gré, à la sous-lieutenance, fut ainsi merveilleusement sauvé. Il m'avait surtout prié très-positivement de refuser nettement tout emploi à la cour : chacun n'avait pas parlé comme lui.

Bientôt j'eus encore à travailler pour moi-même : on faisait force chambellans, et l'on m'assura que mon nom figurait sur la liste. Voulant encore moins une place de cour que toute autre, j'allai trouver M. Maret, alors duc de Bassano. Je le priai instamment de ne pas m'infliger cette place recherchée par tant d'autres, et je lui remis en même temps une lettre pour Napoléon. 11 empêcha effectivement ma nomination, mais il ne remit pas ma lettre. 11 disait depuis à l'un de mes amis qu'elle était si forte qu'elle m'eût perdu.

Vers ce temps-là, le duc Mathieu de Montmorency,

père de ma belle-fille, fut exilé, ainsi que madame Récamier, pour avoir été voir madame de Staël, que Bonaparte détestait.

Il ne pouvait approcher de Paris plus près de quarante lieues; cependant il obtint de venir à nôtre terre de Montmirail, qui n'est qu'à vingt-cinq, et il y passa beaucoup de temps, à notre satisfaction réciproque.

Madame Récamier, dont la beauté a eu un si grand renom, jouissait alors d'une certaine vogue que méritaient sa bonté et son esprit : elle réunit les qualités les plus attachantes et les plus solides aux dons qui séduisent et captivent; c'est une justice que je lui rends : l'amitié qu'elle veut bien avoir pour moi ne me rend point partial. Ce que j'écris là, tout le monde le pense; je ne suis point un juge, je ne suis qu'un écho.

La duchesse de Chevreuse a été aussi, quelques années après, fort à la mode. C'était une véritable puissance; et Napoléon s'en montra si jaloux, qu'il donna l'ordre à la police de retenir une partie de ses billets d'invitation. Tout Paris courait à ses fêtes, et, par cette manœuvre, il diminua la foule des admirateurs qui se pressaient sur ses pas.

Le ressentiment du grand homme contre une femme ne se borna pas là; il finit par l'exiler : il l'avait forcée d'accepter une place de dame du palais de l'impératrice Marie-Louise. Sa résistance avait été un modèle de fermeté et d'esprit, mais il fallut céder.

Lorsque la reine d'Espagne fut amenée en France, il voulut l'envoyer à Fontainebleau auprès de cette princesse. Elle refusa nettement cette fois, en disant

qu'elle n'était pas faite pour le métier de geôlière. L'exil de madame de Chevreuse suivit de près cette réponse; il fut très-rigoureux, et l'Empereur ne voulut jamais l'adoucir : il avait été fort piqué, dit-on, de voir certaines avances, d'une certaine nature, repoussées par cette jeune femme. Cet homme, si longtemps l'enfant gâté de la fortune, ne pouvait comprendre qu'on lui résistât. Une femme faisait ce qu'auqin roi de l'Europe n'osait entreprendre.

L'exemple était mauvais... Il n'y a plus de rois, disait le duc d'Enghien à Vincennes; non, mais il y avait des femmes, et il convenait de frapper cette royauté du bon ton, de l'esprit et de la grâce, qui gênait l'essai de la tyrannie impériale. Madame de Chevreuse mourut de chagrin. Je la regrettai vivement : elle était belle-sœur du duc Mathieu et avait de l'amitié pour moi. Elle m'en donna un gage qui excita l'envie de bien des gens, et surtout celle de sa belle-mère, la duchesse de Luynes, qui l'aimait avec enthousiasme. Elle me fit remettre un livre tout de sa main, dont la lecture m'avait intéressé et qui renfermait beaucoup de morceaux piquants. Madame la comtesse deMontesquiou, gouvernante malgré elle du petit roi de Rome, et sœur de madame de Doudeauville, jouissait auprès du chef de l'État d'un grand crédit et surtout d'une grande considération : elle n'en fit jamais usage que pour être utile aux autres et agréable à tous ceux qui la. connaissaient. Ce fut elle qui obtint que M. de Montmorency séjournerait à Montmirail.

La manière dont madame de Montesquiou arriva à cette place. est assez singulière et mérite d'être ra-

contée. On en parlait pour elle; mais il n'y avait rien de fait, rien d'arrêté. Elle était à Trianon, à un petit voyage de Bonaparte. 11 ne voulait que sept ou huit personnes à sa table; les autres mangèrent à une autre table. Ne s'attendant pas à être appelée, elle avait prié le chambellan de service de ne pas oublier ses deux plats de maigre pour elle, car elle était fort pieuse, et c'était un vendredi; mais tout à coup Napoléon lui fait dire qu'elle dînerait avec lui: et, en effet, quand vint l'heure du dîner, il la fit mettre à ses côtés.

Plus occupée de sa conscience que de tous ces honneurs, elle voyait avec chagrin et avec embarras qu'il n'y avait rien de maigre : elle se mit donc avec courage et tranquillité à faire son repas avec du beurre. Son imposant voisin la regardait et ne disait mol. Mais l'embarras de ma pauvre belle-sœur augmenta quand elle vit arriver sur la table impériale les plats qu'elle avait demandés pour la table de service. Elle pensa que. son hôte se formaliserait d'une pareille inconvenance. Elle n'en mangea pas moins toute seule ce maigre apporté pour elle.

Napoléon regardait toujours et ne disait rien. Tout le monde était persuadé que cet acte de dévotion, — et pour beaucoup de courtisans toute dévotion en ce temps-là était de la bigoterie, — la perdait à jamais dans son esprit. Deux jours après elle reçut sa nomination de gouvernante du roi de Rome. Le frère de l'empereur d'Autriche, qui était aussi l'un des convives de ce dîner, n'eut pas le même courage; il dit quelques jours après, à un des enfants de madame de Montesquiou : « J'ai admiré votre mère; mais je n'ai osé limiter, quoique j'aie les même principes : elle

a montré un caractère qui m'a fait honte et envie. »

Dans ces temps-là, Napoléon dit à mon beau-frère, le comte de Montesquiou : « J'ai fait choix pour l'impératrice d'une dame d'honneur qui, j'en suis sûr, réunira tous les suffrages : c'est votre belle-sœur, la duchesse de Doudeauville. »

Mon beau-frère frémit de ce projet, si contraire aux goûts et aux intentions de ma femme; il fit tous ses efforts auprès de l'Empereur pour faire changer sa résolution : il y parvint, mais ce ne fut point sans peine.

11 n'y avait dans toute sa cour que madame de Montesquiou qui eût la hardiesse de lui parler franchement. Un jour qu'il venait visiter le roi de Rome avec Berthier, il prit la main de cet enfant en disant : « J'espère qu'un jour elle saura donner un coup de sabre ! — Et moi j'espère, reprit la gouvernante, qu'elle aura appris avant à répandre beaucoup de bienfaits. »

Dans ces occasions il fronçait le sourcil, mais ne répondait point.

Un jour elle l'entendit avec effroi (car elle avait plusieurs fils au service) dire à ce même Berthier : « 11 nous faut encore douze ans de guerre. » C'était en 1811 ou 1842 : on voit que cela nous eût menés loin... A la vérité, deux ou trois ans après, les Busses étaient à Paris, et leur présence, nous délivrant d'un joug devenu intolérable, n'en fit pas moins saigner nos cœurs tout français.

Déjà l'horizon se rembrunissait; les victoires et les conquêtes multipliées du plus grand capitaine de ce siècle n'avaient fait qu'affaiblir la France. D'un tout

compact, très-puissant dans sa conformation et très-habilement calculé par Louis XIV, elle était devenue un corps immense, disproportionné et sans force réelle. Elle était d'ailleurs composée de parties tout à fait hétérogènes, entourée d'États qui la jalousaient encore plus qu'ils ne la craignaient, et qui n'attendaient que le moment de se réunir (ous, pour venir chez nous se dédommager de tout le mal que nous avions fait chez eux.

J'avais dit au moment du mariage de Napoléon avec la fille de l'empereur d'Autriche : « Si cet homme étonnant pouvait redevenir un homme ordinaire, il fonderait une nouvelle dynastie en France; mais il n'en est rien, et les mêmes qualités qui l'ont fait monter sur le trône l'en feront tomber, car l'ambition ne sait pas s'arrêter. »

Le général Clarke, duc de Feltrc, alors ministre de la guerre et dont j'étais parent, partageait entièrement cette manière de voir, et la laissa plus d'une fois percer dans nos conversations intimes. Un jour qu'il avait longuement travaillé avec l'Empereur, il sortit des Tuileries et rentra chez lui très-préoccupé; je lui demandai s'il y avait eu, comme cela arrivait parfois, quelque scène fâcheuse. « Non, me répondit-il ; mais je suis effrayé de ce que je viens d'entendre et du résultat des projets qu'on m'a laissé entrevoir. L'Empereur a une activité et une capacité telles, que, pour les exercer, ce qui est pour lui un besoin irrésistible, il bouleversera la France ou ébranlera l'Europe. »

11 a fait l'un et l'autre!

Un de mes amis intimes me raconta, dans ce temps-là, deux anecdotes qui ne sont pas sans intérêt.

Dans une conversation avec Napoléon, il lui parla du choix que la Suède avait fait d'un de ses lieutenants pour roi. « C'est effectivement une position fort brillante pour Bernadotte, reprit l'Empereur, mais une clause du traité qui le lie à la Suède m'aurait retenu si j'eusse été à sa place : c'est le changement de religion. Il peut regretter bien vivement, un jour, d'avoir eu la faiblesse d'y céder. Sait-on ce que l'on pensera au moment de la mort? »

Une autre fois, peu de temps avant son mariage, il dit à celte même personne : « J'ai à ma disposition trois bons partis : la princesse de Saxe, la fille de l'empereur d'Autriche et la sœur de l'empereur de Russie; celte dernière, politiquement parlant, serait la plus tentante, mais la différence de religion m'empêchera de faire ce choix. »

L'autre anecdote est relative à M. de Talleyrand. Celui-ci était dans le cabinet de l'Empereur avec trois autres personnages, parmi lesquels se trouvait celui qui m'a raconté le fait. Napoléon, irrité de la tournure que prenait la guerre d'Espagne et des propos de M. de Talleyrand à ce sujet, lui fit une scène violente qui dura une demi-heure, et, pendant ce temps, il lui reprocha amèrement de lui avoir conseillé cette guerre, qu'il blâmait maintenant. Il ne s'arrêta pas là, et, donnant à son humeur un effet rétroactif, il accusa l'ex-évêque d'avoir également conseillé et dirigé sa conduite dans l'affaire du duc d'Enghien ; il lui répéta plusieurs fois avec force : « Osez dire le contraire ! » M. de Talleyrand ne l'osa pas ; il n'osa pas même articuler un mot d'excuse ou de défense.

Nous passâmes en grande partie à la campagne

les dernières années de l'Empire. Réunis en grand nombre à Montmirail, avec la famille de ma belle-fille, la mienne et quelques amis, nous attendions la fin des grands événements qui bouleversaient le monde. Le théâtre de ces événements était encore éloigné de nous. Notre retraite, au moment du choc terrible qui ébranlait la terre, fut longtemps calme et silencieuse; mais bientôt un sourd grondement nous apprit que l'orage approchait.

En effet, le drame imposant qui depuis si longtemps occupait tous les esprits touchait au dénoûment. L'effroyable retraite de Moscou avait profondément blessé le colosse aux bras de fer, qui épouvantai! et étonnait l'Europe depuis douze ou quinze ans. Pourtant Napoléon eut encore le pouvoir de recréer avec rien une armée formidable, et il remporta deux victoires, au moyen de centaines de milliers de conscrits, qu'on appelait cruellement de la chair à canon ; mais il ne sut pas profiter de ces succès pour traiter avantageusement, ce qu'il eût pu faire encore. La perte de la bataille de Leipsick compléta ses désastres et le força de ramener en France les débris de ses troupes. Les souverains réunis contre lui l'y suivirent bientôt, à la tête d'armées innombrables; car leur nombre sur les états était de onze cent mille combattants. Les royalistes se flattèrent alors qu'ils venaient rétablir les Bourbons : c'était une illusion que je ne partageai nullement; j'assurai même qu'ils ne pensaient qu'à eux et ne s'occuperaient que de leurs intérêts : les conférences de Chàtillon et tout ce qui eut lieu à cette époque prouvent que j'avais bien deviné, et que ceux qui ont attribué le retour des Bourbons

aux étrangers ont pris à la lettre le conseil que Voltaire donnait à ses amis : « Mentez, si cela est nécessaire à la cause que nous servons. » Les Bourbons, cette fois-là, on ne peut trop le redire, sont remontés sur le trône sans les alliés, et même à leur corps défendant. Nous étions donc à Montmirail, fort inquiets, fort affligés des événements, lorsqu'on nous annonça qu'on apercevait des Cosaques sur une montagne éloignée d'une demi-lieue. C'était la suite de la bataille deBrienne. Nous jugeâmes qu'il était temps de battre en retraite.

Imaginant que Montmirail, par sa position sur la route d'Allemagne, serait plus exposé qu'une autre ville, et que notre château, d'assez grande apparence, serait plus exposé que tout autre château, j'avais pris toutes les précautions possibles pour le sauver. Ces précautions ne consistaient point en batterie d'artillerie, mais bien en batterie de cuisine. J'avais résolu d'en faire une excellente auberge, et pour cela, j'y avait laissé d'abondantes provisions de toute espèce et force cuisiniers.

Ma précaution ne fut pas inutile; jamais hôtellerie ne fut plus fréquentée et, à la vérité, jamais hôtellerie ne fut moins chère pour ses habitués. On a calculé que, pendant trois mois, il passa à peu près six cent mille hommes à Montmirail, et pendant trois mois, notre château ne désemplit pas depuis le matin jusqu'au soir, et depuis le soir jusqu'au matin. 11 fallait donner à manger à une multitude d'officiers; c'est ce qu'on fit : aussi la maison fut-elle sauvée, quoique la plupart des châteaux voisins aient été dévastés. Nous devons surtout sa conservation au dévouement de plu-

sieurs de nos serviteurs, et principalement d'une ancienne bonne de ma famille qui y était en qualité de femme de charge. Elle se nommait Langlois. Fendant deux mois environ elle ne se coucha pas; et, malgré ses soixante ans, elle fut obligée de faire face aux exigences des nombreux visiteurs de chaque jour. Une fois entre autres son courage fut mis à une rade épreuve. Quelques cosaques qui passaient par Montmirail y furent tués. Leur régiment vint le lendemain pour brûler la ville; à force de supplications ou obtint la commutation de la peine : six heures de pillage dans la ville, deux heures au château, furent jugées une expiation suffisante pour le sang versé. Les habitants de Montmirail avaient fui de tous les côtés dans les bois. Notre femme de charge seule osa rester au château. Elle se présenta hardiment aux quarante Cosaques qui venaient exécuter l'ordre donné: elle leur demanda ce qu'ils voulaient : — « Piller! » répondirent-ils avec un laconisme digne de Sparte. — «Eh ! bien, je vais vous montrer le chemin et vous ouvrir les portes, » reprit-elle sans perdre la tète. C'est ce qu'elle fit pour empêcher qu'ils ne les enfonçassent.

Pendant les deux heures que dura l'expédition, elle resta au milieu d'eux, les maintenant de son mieux, ne laissant rien briser, et empêchant même qu'on emportât ce qu'il y avait de plus précieux. Cette admirable conduite, ce rare courage, laissa de longues traces dans le souvenir des étrangers; et, huit ou dix ans après, un prince royal de l J russe demandait à un de mes parents, à Saint-Pétersbourg, si cette bonne dame qui leur imposait tant existait encore.

On nous avait souvent dit : La première fois, vous '• 15

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n'avez pas grand'chose à craindre; mais s'ils reviennent, surtout après avoir été battus, vous êtes perdus; et ils sont revenus vingt l'ois, cent fois, et souvent aiiivs de terribles défaite», comme celle de Monlmirail, de Yauchamps qui n'en est qu'à une lieue, de Cliampaubcrtqui n en est qu'à quatre. La ville elle-même a été prise et reprise huit fois de vive force, et cependant notre château existe encore. Mais nos pertes de tout genre ont été considérables : elles ont été estimées à trois cent mille francs par. un commissaire du gouvernement d'alors, pour la première invasion. Pendant tout ce temps, une partie des habitants du pays s'étaient réfugiés dans les bois, qui font notre principal revenu, et ils les dévastaient à l'envie. Nos fermes furent pillées; une d'elles fut brûlée à la bataille de Montmirail.

Une fois Napoléon déjeuna dans notre château; une autre fois il y coucha. Celte nuil pensa nous coûter cher. Trouvant sa chambre trop petite pour ses grandes cartes, il voulait absolument faire abattre ce qu'il appelait la cloison; mais notre bonne Langlois lui résista comme à tout le monde; et la cloison, qui n'était rien moins qu'un mur de trois pieds d'épaisseur, fut sauvée.

Alors que les Cosaques arrêtaient tous ceux qu'ils rencontraient pour leur servir de guides et les faisaient quelquefois périr de fatigue et de coups, mon pauvre régisseur Gallet, malgré ses soixante-dix ans. parcourait nos fermes, un bâton à la main, et avisait au moyen de parer ou de remédier aux dévastations.

Mon valet de chambre liaphaël, le fidèle compagnon de mon exil, me donna île nouvelles preuves de son

dévouement. Dans une lettre qui me parvint par hasard, il me mandait : — « On se bal dans la ville, on se bat dans les cours de votre château ; les balles arrivent jusqu'à la chambre où je vous écris; je ne sais quel sera notre sort; mais soyez sûr que jusqu'au dernier moment nous nous montrerons dignes d'aussi bons maîtres. Je vous recommande seulement mes pauvres enfants... »

Nous leur faisions dire par tous les moyens de tout quitter, de tout abandonner, les assurant que nous aimerions bien mieux tout perdre que de leur faire courir de pareils dangers, et même de les laisser abandonnés à d'aussi terribles tribulations. Aucun ne céda à nos prières, et nous vîmes même les serviteurs que nous avions à Paris nous demander avec instance d'aller aider leurs camarades à sauver nos propriétés.

Que nous étions touchés, pénétrés de pareils témoignages d'attachement, et qu'ils nous ont bien dédommagés de toutes nos perles! Chacun, amis et ennemis s'empressait de les aggraver. Nous avions laissé quatorze chevaux au château ; les alliés en prirent une moitié et les Français l'autre; mais personne ne loucha aux daims qui, au nombre de dix, étaient retenus dans les fossés, ce qui est assez singulier dans la disette épouvantable qui achevait de désoler ce malheureux pays.

Nos mérinos furent moins heureux : notre vieille bonne madame Langlois avait bien obtenu des sauvegardes qu'elle allait placer elle-même comme un général; aussi l' appelait-on le général Langlois. Néanmoins les soldats avaient imaginé un nouveau genre de pêche qu'ils trouvaient fort de leur goùl : ils avaient décarrelé les greniers situés au-dessus de la

fcl

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bergerie, puis ils jetaient parles trous pratiqués dans le plancher, des lacs avec lesquels ils péchaient béliers et moutons, et ils se trouvaient fort bien de cette pèche succulente : nous perdîmes à ce jeu près de deux cents mérinos; mais l'invention nous lit rire.

Il fallait de pins fournir le liquide qui devait arroser ces mets recherchés et rafraîchir les gosiers desséchés, aussi bien ceux de nos défenseurs que MU de nos ennemis, nationaux ou non. Ces gosiers s'infiltrèrent, sans se faire prier, quatorze mille bouteilles de vins choisis de toute espèce, et nous fûmes même obligés de renvoyer un supplément, car nos braves serviteurs nous mandèrent (et ils avaient raison) que si nous ne leur faisions pas passer du vin el de l'eau-de-vie, ils seraient infailliblement assommés.

Il est vrai que, dans ce temps-là, j'eus la consolation de trouver dans un journal anglais un article dans lequel un officier, en racontant sa campagne, disait : « Nous avons bu d'excellents vins en Champagne, surtout chez un duc, où il y en avait en abondance, et dignes de lui et de nous. » J'étais ce duc et je me serais fort bien passé de cet éloge, quoique les Anglais soient connaisseurs.

Notre pauvre ville de Montmirail fut soumis*' à une grande épreuve.

Elle reçut du gouvernement impérial l'ordre de lui envoyer une adresse où l'on peindrait avec foret, en les exagérant même, les excès des alliés. C'était une tactique employée alors afin d'animer la population contre les étrangers, et de pousser ceux-ci à des vengeances qui, excitant réciproquement l'irritation et

l'animosité, devaient amener des violences de nature à favoriser les vues de Bonaparte.

Les habitants de Montmirail étaient dans un grand embarras : les alliés revenant sans cesse chez eux, les effets de leur ressentiment devaient être plus prompts et plus terribles. Une députation apporta à Paris cette adresse qui avait été faite avec toute la mesure possible. Le ministre, par conséquent, en fut très-mécontent, et il ordonna aux députés de la refaire. Ils vinrent me consulter, en se désolant de la position critique où allait se trouver leur ville; je les engageai à résister fortement au ministre, et à lui dire avec fermeté qu'ils n'étaient que les porteurs de cet écrit, et qu'ils ne pouvaient le changer sans le consentement de leurs commettants. On se contenta de celte réponse; l'adresse fut maintenue, et notre pauvre ville ne fut pas détruite.

A cette époque les m lheureux conscrits étaient envoyés à l'armée sans savoir seulement comment il fallait tenir un fusil; mais Napoléon, comme on sait, se servait d'eux tant bien que mal, pour ménager ses bonnes troupes.

Un de ses généraux lui représentait un jour, pendant cette campagne, qu'on ne prenait aucun soin des malades et des blessés, et qu'ils languissaient dans les rues de Paris sans y trouver un asile. Bonaparte ne répondit rien d'abord.

A une seconde représentation, il ne répondit pas davantage. Enfin, comme le général insistait, il s'écria avec colère : « Je ne connais que deux classes d'hommes, ceux qui se battent et ceux qui sont morts.»

11 avait, quelques années avant, tiré lui-même son horoscope en présencce d'une personne qui me le ra-

MEMOIRES DE MON l'EHE.

conta : « Jusqu'à quarante ans, lui dit-il, tout me réussira, même les choses les plus folles, comme la descente en Angleterre, si j'osais la tenter. Fasse cet âge, ma vie rentrera dans le cours ordinaire des choses humaines; ce qui sera sage réussira, ce qui ne lésera pas échouera. »

La fin de cette grande tragédie approchait, car les alliés se portaient sur la capitale : après avoir, par une habile manœuvre, trompé Bonaparte qui les poursuivait vers Saint-Dizier, ils se présentèrent au nombre de cent quarante ou cent cinquante mille hommes aux portes de Paris.

Le duc de Raguse qui n'en avait pas la dixième partie, leur résista courageusement quoi qu'on ait pu en dire, et leur tua ou blessa sept ou huit mille hommes. Malgré ses efforts Paris allait être emporté : déjà les Russqs avaient pénétré dans les faubourgs. Les souverains, pas plus que le général français, ne voulaient des conséquences d'une occupation de vive force; on s'occupa donc d'une capitulation.

Pendant ce temps-là Napoléon était revenu à la hâte, et ce fut à la Cour-de-France ' qu'il apprit celle capitulalion. Il envoya l'ordre à celui qui commandait le parc d'artillerie campé dans le Champ de Mars et dans la plaine de Crénelle de faire sauter les poudres : il y en avait cinq cents milliers, ce qui eût fait de Paris un monceau de ruines; on le croira facilement en se rappelant que la poudrière de Grenelle, qui avait sauté quelques années avant, avec huit mille livres de poudre seulement, avait fortement ébranlé une partie du faubourg Saint-Germain.

1 Village à vingt lulnmiMros de Pans.

Ces détails m'ont été donnés par le commandant lui-même à qui cet ordre fut transmis; il m'a proposé de me les faire conlirmer par l'officier qui en avait été porteur. Tous deux refusèrent de l'exécuter, et Paris fut sauvé. L'idée, du reste, était digne de celui qui avait commencé sa fortune en faisant mitrailler cette ville, et aurait ainsi pu finir son rôle par ce vers tragique :

Ci si ainsi qu'en parlant je \ous fais mes adieux.

Par suite de la convention, les troupes étrangères entrèrent dans Paris avec un grand ordre. Les officiers russes principalement montrèrent une extrême politesse et des manières excellentes; quand on leur en faisait compliment, Us répondaient en riant : « Nous faisons de notre mieux, mais que peut-on attendre des barbares du Nord 1 ? »

En effet, c'était ainsi que les journaux du gouvernement les désignaient depuis longtemps. Les vainqueurs n'avaient encore aucune idée arrêtée sur le gouvernement qui devait être substitué à l'établissement impérial, et il y a tout lieu de croire que si l'impératrice, partie quelques jours avant, eût eu le courage de rester à Paris, elle aurait été déclarée régente. Ce qui fit penser aux Bourbons auxquels on ne songeait guère la veille, ce furent les cris de Vive le roi! qui s'élevèrent sur le passage des années étran-

' Mon fils donna, ce jour-là, l'exemple d'un grand courage et d'iin sang-froid assez rare à cet âge.

Su conduite , qui décida en grande partie du retour des Bourbons, te lit mettre, en 1815, sur la liste des douze personnes condamnées à mort par l'empereur Napoléon, à son retour de l'île d'Elbe,

gères, acclamations qu'une multitude de dames révélaient en agitant avec enthousiasme leurs mouchoirs hlancs. Les étrangers crurent ou firent semblant de croire que c'était l'expression d'un vœu général, la manifestation de l'opinion publique, et ils agirent en conséquence. Ce fut Alexandre qui contribua le plus au rétablissement des Bourbons; il contribua beaucoup aussi à faire ménager la France, et surtout Paris. Tout y fut respecté; on lui laissa même les trésors de sculpture cl de peinture dont la victoire l'avait doté, quoique les nations qui avaient perdu ces chefsd'œuvre fussent en droit d'en exiger la restitution.

Malgré tous ces bons procédés, le consentement des souverains à traiter à Châtillon avec l'empereur et leurs dispositions à reconnaître une régence qui aurait gouverne au nom de son (ils, prouvent bien clairement qu'ils ne travaillaient nullement pour les Bourbons; il n'y a que la mauvaise foi et les intérêts particuliers qui aient pu faire dire le contraire.

Plusieurs ministres ne pouvant suivre leur ancien maître, parti pour l'île d'Elbe, accompagnèrent l'impératrice L'un d'eux fut le duc de Fellre, que l'on a attaqué bien injustement depuis.

Six semaines avant son départ, il me disait en confidence : « L'Empereur est perdu, et moi je le suis aussi, car, quoique j'aie eu souvent à me plaindre de lui, je resterai fidèle à son adversité, après m'être attaché à sa fortune... Je laisserai ma femme et mes enfants; je vous les recommande... »

Peu de temps après, Monsieur, comte d'Artois et frère du roi, arriva à Paris; il fut reçu avec transport par une multitude innombrable qui se précipitait sur

son passage. On dut voir alors que la Restauration était le vœu de toute la France. Ce fut en cette occasion que le prince fit cette réponse qui a été si souvent citée depuis. — « Il n'y a rien de changé dans le royaume; c'est seulement un Français de plus. >• Dans une rue où il passait, une vieille femme, soit par méprise, soit par mauvaise intenlion, se mit à crier de toute sa force : « Vive l'empereur. » Ceux qui entouraient Monsieur s'élancèrent pour punir cette audace : « Calmez-vous, leur dil-il en riant, il faut que tout le monde vive. »

Il fut déclaré lieutenant général du royaume avant l'arrivée de Louis XVIII, retenu par sa santé en Angleterre. L'un des premiers soins du gouvernement qui s'installa sous ses auspices fut de nommer des commissaires extraordinaires du roi pour parcourir les différentes divisions mililaires. L'on me fil l'honneur de me choisir pour remplir l'une de ces missions. Ma division était composée des départemenls des Ardennes, de la Meuse et de la Marne. Nos pouvoirs étaient fort étendus; je pourrais même dire qu'ils étaient illimités, puisque la Charte n'existait pas encore. Nous pouvions destituer, déplacer, remplacer, imposer des contributions, faire enfin tout ce qui nous paraissait utile et convenable. Je n'abusai pas, j'ose le dire, de cette puissance, et, peu amateur de réaction, je fis très-peu de destitutions. Ma proclamation, comme on va le voir, était assez sage et assez modérée pour ce moment d'exaltation, et lorsque tant de gens cherchaient à faire du dévouement. Celle pièce, je l'aurais encore signée dix ans plus tard, et je doute que les auteurs de tous les écrits et de tous les

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discours qui parurent alors puissent en dire autant .

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