‹ Mémoires de M. de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville (volume 2)Chapitre 3 sur 12 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Monlniirail, ce 20 juin Isïl.

L'année qni vient de s'éconler a été fertile en grands événements : l'abdication de Charles X, celle de M. le duc d'Angoulême, héritier présomptif de la couronne ; celle de dom Pedro, empereur du Brésil; la révolution de Bologne et de Modène, qui a agité l'Italie; celle de la Belgique, qui agite encore l'Europe; celle de la Pologne, qui, avec le tiers seulement des forces de cet ancien royaume, résiste merveilleusement à toute la puissance de cette Russie, si vaste et si menaçante.

Un autre événement, qui fera moins de bruit, aura signalé cette année : j'ai commencé à rédiger ces Mémoires ; ils ne vaudront pas tout à fait ceux du cardinal de Retz, mais ils seront nés dans le pays où cet illustre personnage a vu la lumière.

50 MK.^iOil'.KS DE MON l'ÈHK.

C'est le seul rapport que mes écrits auront avec eux. Le jour que j'ai mis la main à l'œuvre, on n'a point pris d'esturgeon dans la rivière du Petit-Morin, ainsi qu'il atlvint le jour même de la naissance de Paul de Gondi ^

Si ce fait extraordinaire se fût reproduit au moment où je commençais à rédiger mes souvenirs, les méchants n'eussent pas manqué d'en tirer ce présage^ que j'allais servir au public pins d'un pnif^wn d'avril^ et ce présage, je me hâte de le dire, n'eût pas eu le sens commun; en effet, le grand, et peut-être le seul mérite de ces pages, écrites dans la retraite, sera la plus scrupuleuse, exactitude, et la plus entière véracité.

Après m'avoir lu, si l'on me lit, on m'aimera peutêtre plus que l'illustre hrouillon dont le nom s'est trouvé sous ma plume, c'est un succès fort démon goût. I.e bruit qu'on a fait ne vaut pas l'estime et l'amour qui vous survivent ; le bien qu'on dit de ceux qui ne sont plus est une sorte d'appel à Dieu en leur faveur, car il n'y a plus que lui qui puisse les récompenser d'avoir été religieux, justes, loyaux et sincères.

J'ai longtemps hésité si je me livrerais à cette occupation; ce ne sont ni les conseils du respectable abbé Duval, ni le désir de fournir des matériaux à l'histoire

' Le jour de ma naissance on prit nn csturjioon nionstriicux dans une petite rivière qui passe sur la terre de Monlniirail, an lieu où ma mère accoucha de moi. Comme je ne m'estime pas assez poin- me croire un homme à auilures, je ne rappellerais pas celle circonstance, si les libelles qui en ont parlé comme d'un présage de rauitalion dont ils voulaient me faire l'auteur, ne nie donnaient pas lieu de craindre qu'il y eût de raffectalion à l'ouRUre.

{Mémoires du canliiuil de Retz-.)

MÉMOIRES l»K MON l'ÈRE. 51

et des leçons à mes enfants, qui ont triomphé de mes hésitations ; j'avouerai francliement que j'écris ce livre pour moi seul.

Il est fort doux, en effet, de se rappeler toute sa vie, de la recommencer, pour ainsi dire, en se reportant à son enfance, de revivre avec tous les gens qu'on a aimés et qu'on a perdus; enfin de parler toujours de soi, et même d'en dire tout le bien qu'on veut, sans la crainte d'être contredit, et sans le chagrin d être interrompu.

Je vous fais grâce d'un plus long préambule, et j'entre en matière en entrant dans le monde.

Je suis né à Paris en 1 765; mon père et ma mère (le vicomte et la vicomtesse de la Rochefoucauld) avaient perdu quatre enfants: il ne leur restait qu'une fille, lis avaient un grand désir de me conserver, je n'en fus pas moins remis par eux aux soins d'une nourrice qu'ils ne connaissaient pas, habitant à deux lieues de Paris un petit village relais de poste, dont son mari était un des plus intrépides postillons.

Les anciens, un peu superstitieux de leur nature, y auraient peut-être trouvé une indication de ma future destinée, et ils ne se seraient pas trop trompés, puisque j'ai été directeur général des postes, et que même, je dois en convenir, d'un caractère trèspressé, j'ai toujours aimé h mener en poste toutes les affaires.

C'est peut-être aussi ce qui fait que je suis arrivé à soixante-six ans sans être jamais tombé de cheval, quoique mon goût pour l'équitation m'ait fait choisir pour les monter les chevaux les plus fougueux, et quoique j'aie commencé cet exercice d'assez bonne

r)2 MÉMOIHKS DE MON PÈllE.

heure. En effet, mes parents, lorsqu'ils venaient me visiter, rencontraient parfois leur progéniture de dixhuit mois à califourchon sur un des chevaux de son père nourricier, suivant, sans se presser, quelque ruelle de Villejuif, village où j'ai été nourri.

Par suite de leur rare tendresse, et des soins qu'exigeait mon très-faible individu, les personnes qui s'intéressaient à moi, me trouvant apparemment trop près d'elles, m'envoyèrent à quinze lieues de Paris, dans une terre où elles n'allaient jamais. Ma grand'mère cependant, et pour mon malheur, y vint un moment; alors j'étais âgé de trois ans, et sous prétexte que mes cheveux étaient roux, elle les fit raser impitoyablement, malgré mes prières et mes gémissements. Or ces cheveux étaient d'un blond charmant, je peux et je dois même le dire, car à présent que ma chevelure offre toutes les teintes d'un gris tournant au blanc, les yeux les plus clairvoyants ne pourraient se douter de leur couleur primitive. La vraie raison, je crois, du singulier parti qu'avait pris ma famille de m'éloigner ainsi d'elle, était l'idée que ce cher enfant ne vivrait pas plus que les autres, et en conséquence elle ne voulait pas s'y attacher.

L'enfant, on le voit, en a rappelé; aussi, dans son heureuse solitude, il menait la vie d'un vrai paysan, courant toute la journée, avec des sabots, dans la neige, dans les glaces, dans les boues. Ce régime, qui fortifia ma santé alors fort délicate, doit aujourd'hui me servir auprès des amateurs de la démocratie et de l'égalité; ils verront que mon éducation a été on ne peut moins féodale. Ma nourrice, qu'on m'avait laissée

comme bonne, était une bonne paysanne, lout ce qu'il y a de plus prolétaire. Par la suite, transportée au milieu de la capitale, elle y a conservé, avec sa simple cornette, ses manières franclies et campagnardes, aux applaudissements de tous ceux qui la connnissaient, et qui estimaient son loyal caractère et ses manières toutes rondes.

A l'âge de cinq ou six ans, on me tira de ma retraite, toujours avec mon excellente bonne. Je dis excellente, parce qu'elle ne m'a pas été moins utile moralement que physiquement. C'est à elle, à elle seule, que j'ai dû de recevoir quelque instruction religieuse, soit pendant mon enfance, soit pendant ma jeunesse. Tout ce qui m'entourait était fort étranger à ces idées; ma religion n'en était pas moins fervente : dès mon plus bas âge, étant né assez brave, j'avais la vocation du martyre; je trouvais à sept ou huit ans que c'était le plus beau, le plus désirable moyen de se réunir au Père que nous avons dans les cieux ; et j'ai toujours pensé que terminer ses jours pour son Dieu, pour sa dame, et môme pour sa famille, était une mort bien touchante et bien digne d'envie.

L'espèce de délaissement où l'on m'avait tenu, me surprenait peu. J'ai toujours eu de moi l'idée la plus défavorable et la moins satisfaisante, et les discours de mes parents, discours que je prenais très au sérieux, n'étaient pas de nature à la changer. Ils me disaient quelquefois : « A quoi es-tu bon? Tu n'es pour nous qu'une source de désagréments; tu nous coûtes des soins, de l'argent (on a vu que cette dépense n'était pas ruineuse) ; si tu te portes bien, tu nous étourdis;

si tu es malade, tu nous inquiètes ; tu ne sers à rien en ce monde, conviens-en. »

Et j'en convenais tristement de tout mon cœur.

Avec la défiance extrême où j'étais de moi-même, on prit peut-être trop de soins pour m'établir dans celte pensée. Je l'avoue cependant, la persuasion contraire que les enfants puisent aujourd'hui dans la (endresse exagérée de leurs parents eût eu peut-être un plus mauvais effet sur mon caractère.

Jusqu'à l'âge de sept ans, où jentrai au collège, je restai avec mes parents, soit à Paris, soit dans une terre, en Bourgogne, qu'ils aimaient beaucoup, le pays, effectivement, était très-beau, et le château aussi agréable que singulier. Bâti il y a deux cen's ans environ, il semble avec ses colonnes, son pérystile, son dôme, et sa pierre encore toute blanche comme celle de Tonnerre, il semble, dis-je, avoir été construit il y a vingt ans. Ma séparation d'avec ma bonne nourrice, et ma nourrice-bonne, fut très-douloureuse. Elle en eut une maladie qui pensa la conduire au tombeau, et moi je me dédommageais la nuit, par mes larmes , de la bonne contenance que je tâchais de faire le jour.

Travaillant sans dégoût et sans peine, étant aimé par mes camarades, bien traité par mes maîtres,' j'étais ht^ureux au collège, et pourtant dans cette période de la vie dont on exagère le bonheur, si les plaisirs sont vifs, les chagrins ne le sont pas moins : tout est en proportion ; et les peines que l'on ressent alors pour la perle d'un congé ou d'une récréation sont beaucoup plus fréquentes et ne sont pas moins amères que celles que l'on éprouve plus tard, pour la pri-

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vation d'une place ou d'une distinction. D'ailleurs n'est-ce pas chose pénible, à une époque où l'on ne songe qu'à s'amuser et à courir, d'être tristement en' chaîne à une table pendant d'éternelles journées, dont chacune compte dix heures d'étude, et deux au plus de récréation?

Je me souviens que, travaillant d'assez bon cœur, comme je l'ai dit, et sans y être contraint par les punitions, mais enfermé dans un sombre bâtiment qui ne s'ouvrait qu'une fois ou deux par semaine pour moi, lorsque j'allais chez mes parents, j'enviais grandement le sort d'un jardinier que je voyais par ma fenêtre travailler péniblement à la leirc.

Je parlais des grands chagrins qui dans l'enfance naissent de petites causes; à ce sujet, le fait suivant me revient à la mémoire.

J'assistais, à l'Age de onze ou tlouze ans, à un grand repas de noces d'un homme de notre connaissance; on m'avait affublé d'un bel habit vert-pomme, orné d'une jolie broderie. Avec l'épée au côté et le chapeau sous le bras, j'étais plus content et plus fier que le marié. A table, on me propose un hareng avec sa sauce à la moutarde; j'accepte, mon serviteur me l'apporle, mais comme je mangeais encore autre chose, il garde l'assiette, et comme il était fort distrait, il veut la mettre sous son bras... Le malheureux hareno^ tombe dans ma poche, la brune sauce s'épnnd sur mon l)el habit, je n'étais plus bon à montrer... qu'au doigt; on peut juger de ma honte et de mon chagrin. Le marié fut l'un de ceux qui semoquèrentleplus de moi; quelques années après, j'aurais pu prendre ma revanche à l'occasion d'un désappointement bien autrement

cruel qu'il éprouva. Sa femme était fort jolie, et cer tain pei*sonnage qui se trouvait avec eux à la campagne s'en était trop bien aperçu.

Ce personnage, se retirant le soir avec la compagnie, prit une carte que tout le monde vit, — c'était un dix de cœur, — pour mettre entre ses dents la nuit, parce qu'il avait l'habitude bien connue de les serrer on dormant, de manière à se les casser.

Le lendemain matin, le mari, en entrant de bonne heure chez sa femme, trouva le malencontreux dix de cœur sur le lit, et quoique la carte fût bien mâchée, il eut, assure-l-on, g'rand'peine à la digérer.

J'étais assez raisonnable pour mon âge, et mon entourage l'était si peu, qu'on me trouvait pédant, ce qui était l'opposé de mon caractère.

La traduction du roman anglais de Tomes-Jones^ qui parut alors, fut fort amusante pour tout le monde, excepté pour moi. J'étais élevé avec un parent vif, jovial et passaljlement étourdi ; c'était un Tomes-Jones tout trouvé pour les faiseurs de comparaisons; moi, plus sensé, j'étais pour les mêmes gens le maussade, le pédant Blififd. Fort heureusement, j'ai prouvé depuis qu'il y avait autant d'injustice que de })révention dans ce rapprochement. 11 est fâcheux qu'un écrivain comme Frieldinj; ait mis à la mode celte lîanale excuse du bon cœur, invoquée pour faire passer les sottises des mauvaises tètes, et ait placé la duplicité, l'égoïsme, ia sécheresse du cœur, sous les apparences d'une raison précoce ; il a fait, pour empêcher les jeunes gens de se montrer sages, studieux et sensés, ce que Tartuffe avait fait avant lui pour empêcher les hommes de se montrer croyants et religieux. Devant

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ces deux grands masques taillés jiar le génie, il y a plus d'un homme qui s'est fait, pour ne pas leur ressembler, fanfaron de vice et d'incrédulilé, hypocrisie pire que la première, car celle-là du moins est un hommage à la vertu et à la raison.

Mon éducation fut conduite d'une manière bizarre ; on m'avait donné d'abord pour précepteur un vieil ecclésiastique de cinq pieds dix pouces, dont les yeux louches et les larges sourcils noirs et rapprochés me faisaient frémir. Ce malheureux finit par devenir fou à mes côtés. On le remplaça par un ablté d'une vingtaine d'années, qui était vraiment plus jeune que moi pour le caractère, et qui ne m'inspirait aucune considération ; je me souviens même que dans une occasion très-importante je lui donnai une sévère leçon, et me montrai, à treize ans, beaucoup plus sage que lui.

A onze ans, je fis ma première communion; on m'a raconté depuis que ce fut avec un recueillement qui sut intéresser ceux-là même qui, depuis bien longtemps, ne regardaient cet acte, si imjjorlant pour l'enfant chrétien, que comme une cérémonie sans conséquence.

.L'intéressais aussi mes camarades qui avaient quatre ou cinq ans de plus que moi, dans la classe de rhétorique où j'étais à douze ans, et où j'avais d'assez bonnes places.

Une querelle de mon précepteur avec le directeur du collège m'en fit sortir à cette époque.

.l'avais d'ailleurs bien d'autres affaires que celle du rudiment et delà grammaire; il fallait penser à mon mariage! A la vérité mes> parents y pensaient un peu plus que moi ; cependant je fis pour ma belle

inconnue, et bien à moi tout seul, lequalrain suivant :

Je ne vous connais pas et j'en suis jilus heureux : Je ne suis qu'un enfant et crains votre présence; Je perdrais la- raison en vovant vos heaux veux, Et pour le coup alors je serais en enfance.

Ma future épouse eût été bien fière de m'avoir inspiré ce madrigal si elle avait su mon peu de disposition pour la poésie. Jusqu'à ce jour, Pégase s'était montré pour moi si rétif et si récalcitrant, qu'on m'avait fait renoncer au collège aux compositions de vers latins.

J'étais né très-violent : à l'aide de la religion, je suis parvenu à changer cette disposition qui venait de famille; il ne m'en est resté qu'un certain froncement de sourcil qui, à ce qu'on assure, ne manque jamais son effet sur ceux à qui il s'adresse. La vivacité de mon père ne se bornait pas à cette démonstration silencieuse. Un jour qu'on jouait dans sa terre la Comte!ised'Escarbagnas,où il faisait le rôle de précepteur, il s'impatienta du bruit que des enfants faisaient en jouant dans la cour du château, et, quittant brusquement la répétition, il descend avec sa longue robe noire et tout son déguisement, et, menaçant et furieux, il apparaît tout à coup au milieu des petits turbulents. Ces pauvres enfants, effrayés de ses menaces, et plus encore de son costume, le prirent pour le diable, si bien que l'un d'eux en tomba en pâmoison; mon père eut bien de la peine à le faire revenir, malgré tous ses soins, car il était aussi bon qu'impatient.

J'étais moi-même très-irritable, mais l'état d'exaspération qui transportait mon père m'effrayait tellement,

MLMOIUES DE 3I0.\ PÈRE. hi)

que ce souvenir contribua beaucoup à me guérir de mes accès de colère. Un jour il me fait appeler, me reçoit avec un air sévère, et me demande si je connais une lettre qu'il me remet entre les mains : troublé, tremblant, je lis sans lire, je regarde sans voir, et je réponds, sans savoir ce que je dis, que je ne la connais j)as. c( Comment, malheureux, s'écrie-t-il avec fureur, et les yeux étincelants, comment, tu oses nier ton écriture! » Et il saisit la pincette comme pour m'assommer. Alors je prends mes jambes à mon cou, et je gagne la porte au plus vite. J'ai su depuis que c'était une lettre de moi à un de mes camarades entré à l'Ecole militaire; elle avait été arrêtée, ouverte, et des plaisanteries fort innocentes, et mal comprises, avaient paru très-coupables.

Cette pincette me rappelle un mot de M. de Bièvre. Une femme qui l'aimait .se mit à le poursuivre, dans un accès de jalousie, en tenant l'arme à feu dont mon père me menaçait dans la scène que j'ai dite : « Prenez garde, lui cria le facétieux marquis, il me reste la voie de la pelle. »

Après m'avoir présenté au Roi à l'âge de treize ans, on s'occupa sérieusement de me marier ; j'étais pourtant encore un peu enfant, il faut en convenir ; aussi, le jour où ion m'annonça celui de la cérémonie, je m'écriai tristement : « Je ne pourrai donc plus jouer ! » Mais je n'étais pas toujours triste, j'aimais au contraire beaucoup à rire; et quand après ma première entrevue on me demanda comment je trouvais ma future, dont on ne cessait de me vanter la beauté depuis longtemps, et dont la figure fraîche, ovale et pleine était charmante, je répondis : « Elle est vrai-

nioMl très-belle; elle est comme moi quand je mange des prunes. »

Les amateurs seront un peu scandalisés de ma réponse, mais ils en seront peu surpris quand ils se rappelleront mon âge, quand ils sauront que j'avais beaucoup entendu dire que le rôle de mari d une charmante personne était souvent embarrassant et désagréable.

Cette raison, jointe à l'idée que je serais de toute manière un mari fort ridicule, vu ma petitesse, — j'aquatre pieds sept pouces, — ma tournure mince, délicate, enfantine, me faisait voir avec chagrin le parti que prenaient mes parents; mais je n'osais rien dire, et je leur obéissais pour me marier, comme je leur aurais obéi pour aller en pénitence.

Il faut en convenir, ce mariage était extrêmement avantageux sous tous les rapports; mademoiselle de Monlmirail.de la famille de Louvois, m'apj)()rlait,avec cette beauté dont alors je ne sentais pas assez le prix, une fortune considérable, la grandesse d'Espagne, et, ce qui valait mieux que tout cela, les plus rares et les pi us précieuses qualités. Depuiscinquante-deux ans, ces qualités font le bonheur de ma vie et sont l'exemple et l'ornement de ma famille.

Malgré l'impatience de mon père et de ma mère, il fallut attendre l'âge imposant de quatorze ans et un jour, époque fixée par les lois; aussitôt qu'elle fut arrivée, celle de la célébration de notre mariage fut déterminée ; elle eut lieu dans une chapelle de l'hôtel de Louvois, et M. le cardinal de la Rocliefoucauld voulut bien faire la cérémonie.

.l'étais né d'une timidité excessive; elle a semé ma

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jeunesse d'anxiété; le temps n'y a rien fait. Elle a été jusqu'à l'âge le plus avancé le désagrément de ma vie. Cette timidité était si grande, qu'elle troublait toutes mes occupations, toutes mes jouissances ; je me réveillais tout triste, en pensant que j'irais le soir dans le monde, que j'y serais embarrassé, décontenancé, ridicule; j'y arrivais avec cette persuasion, qui augmentait encore mon décontenancement ; je m'embarrassais de ce qu'on disait, je m'embarrassais de ce que j'avais à répondre, je m'embarrassais de moi-même; si je trouvais dix voitures dans une cour, je faisais retourner la mienne pour fuir au plus vite.

Quand je me décidais à entrer dans un salon, j'y restais trop longtemps, car je n'avais pas le courage d'en sortir; quand, on me regardait, je rougissais, persuadé que j'avais l'air d'un imbécile, et je finissais par rougir de ma rougeur même.

11 m'a fallu cette force de volonté dont je parlais précédemment, pour ne pas fuir le monde, et pour ne pas donner carte blancbe à ma sauvagerie; je m'étais dit que je lui résisterais, et avec cette suite dans le caractère qu'on me connaît, je me suis tenu parole.

Qu'on se représente 'mon extrême embarras, mon sot désappointement avec cette excessive timidité, au milieu du nombreux concours d'assistants et de spectateurs qu'attirait notre mariage. Le grand père de mademoiselle de Montmirail étant capitaine des Cent- Suisses, une grande partie de ce corps s'y trouvait, et, com.me pour me faire une niche, tous ces Cent-Suisses avaient six pieds, quelquefois plus.

On eût dit en me voyant à coté d'eux le géant et le

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nain de la foire. Chacun regarda la mariée (jui, bien qu'elle n'eût pas quinze ans, était aussi grande que belle, et chacun cherchait le marié, sans se douter que c'était cet enfant, cet écolier qui devait en jouer le rôle.

.l'étais tellement troublé lorsque j'allai à la chapelle et lorsque se fit la cérémonie, que, malgré mon excellente mémoire, je ne me rappelle pas, et je ne me suis jamais rappelé ce qui se passa en ce moment; on aurait pu, je crois, si on en avait eu envie, dire que ce mariage était nul.

Je ne me souviens que du bruit des tambours qui battirent sur notre passage, et me récréèrent un peu ; ce fut le seul instant de la journée qui fut de mon goût.

(jue cette journée me sembla longue ! On devine que ce n'est pas par les motifs ordinaires en pareil cas, mais parce que j'attirais tous les regards, parce que c'i'lail à (pii rirait le plus, à (pii plaisanterait davantage en me regardant, en me montrant du doigt.

Cette journée finit par un repas d'usage alors; il était de cinquante ou soixante personnes, et il dura deux ou trois heures; j'étais tendrement assis à côté de ma jeune femme, et je n'osais pas la regarder, car quelques jours auparavant, je me demandais si je n'en aurais j>as toujours peur.

Une foule d'étrangers circula tout le temps autour du festin, et l'attention était surtout pour moi, qui étais vraiment la pièce curieuse. Mon menton dépassait à peine la table, quoiqu'on eût eu la précaution de mettre sur ma chaise un énorme coussin; aussi je puis me vanter que ce jour-là j'attirai beaucoup plus

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encore les regards que ma charmante compagne : je me serais fort bien passé de celle préférence, et je n'étais nullement fier de ce brillant succès.

Après ce banquet si solennel vint la soirée, qui ne me parut pas plus amusante ; après la soirée, le retour chez mes parents fut encore moins divertissant; pourtant il se lit en compagnie de ma chère épouse : dorénavant elle devait habiter l'hôtel de mon père.

On m'emballa dans un mauvais cabriolet avec mon j)récepteur, et l'on m'envoya finir mon éducation à Versailles, et apprendre à monter à cheval au manège des Pages.

. Celte éducation avait été bien commencée, et devait être assez avancée, car les personnes à qui je devais respect et confiance me donnaient depuis un ou deux ans des livres de matérialisme et les plus mauvais ouvrages de Voltaire, pour me former le cœur et l'esprit.

De plus, des onversalions analogues venaient expliquer, fortifier ces lectures ; ainsi l'on voit que rien n'était négligé pour mon instruction.

Mais on ne réussissait pas,' et je ne faisais aucun progrès dans ce genre d'études, ayant très-peii de dispositions pour cette haute philosophie. Dès alors j'avais la niaiserie de lui préférer l'humble philosophie chrétienne qui, fort heureusement pour Tamourpropre de ceux qui la pratiquent, a été celle des Pascal, des Leibnitz, des ^'e^vton,des Bossuet, des Fénelon.

Pour échapper à ces singulières conversations et à ces dangereuses lectures que je comprenais très-bien, j'avais l'air de n'y rien entendre, et j'aimais mieux passer pour un pauvre sot que de mériter le titre

d^ei(prit fort, qui, dans ce temps-là, était le tilre le plus envié par la jeune noblesse.

Aussitôt que je le pouvais, je courais dans ma chambre, et dirigé par ce Père des humains, par ce Dieu qui m'a toujours conduit comme par la main, je me mettais à genoux, et je le priais de ne pas laisser étouffer, anéantir en moi cette religion, celte foi que lui seul avait mises en mon àme. Elle me donnait, toutes les fois que je remplissais mes obligations de chrétien, du contentement, de la soumission, de l'application, du bonheur, comme elle m'a donné depuis de la consolation, de la force, de la résignation et de l'amour pour mes devoirs.

Je revenais quelquefois à Paris, accompagne; de mon grave précepteur, et je retrouvais ma femme plus gardée, mieux défendue contre moi, (]ue jamais Espagnole ou Italienne ne l'a été par un tuteur jaloux ou quelque duègne rébarbative.

Nos familles, a près avoir fait la folie de nous marier si jeunes, faisaient souvent les calculs les plus faux pour 'assurer le bonheur d'un ménnge déjà si ridicule par l'âge, et ce ne fulpasla faute de notre entourage si celte union n'a pas mal tourné. Heureusement pour nous deux, la Providence était là, et notre ménage est depuis plus de cinquante années meilleur, beaucoup meilleur assurément que ne le sont la plupart de ces mariages que les prévoyances, les calculs ou l'amour ont formés.

Je vais vous donner une preuve de cette inconcevable et dangereuse maladresse. Pendant que mon père m'emmenait en Itniie pour passer mon temps de veuvage, ma femme aurait dii rester dans la solitude et la retraite, la plupart des jeunes femmes qui étaient

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dans celte raème posilion demeuraiit ordinairement au couvenl : au lieu de cela, on la mil dans le monde le plus marquant, le plus brillant; on la conduisit au bal de la cour et de la ville, on lui fit même prendre pari à un quadrille dont on s'entretint beaucoup en ce lemps-là : il était composé des jeunes femmes les plus à la mode, et des jeunes gens les plus cités pour leur élégance.

Après avoir charmé Paris, ce quadrille alla se faire applaudir à Versailles.

Pour comble de prudence, on envoyait seule, avec une femme de chambre, ma vieille épouse de quinze ans, faire de fréquentes répétitions avec cette jeunesse si peu rassurante; mais si ce monde frivole admira ses attrails, il fut forcé d'admirer encore plus sa candeur et ses vertus. Un dimanche, qu'on la coiffait pour une de ces brillantes représentations, si propres à tourner la tète d'une jolie femme de cet âge, à qui les comphments, comme on doit s'en douter, ne mantjuaient pas, on la surprit lisant attentivement ses vêpres ; et ses mondaines compagnes furent si frappées, si émerveillées de cette nouveauté, qu'elles ne l'ont jamais oublié; et qu'elles en parlaient encore avec étonnementet louange il n'y a pas longtemps.

Heureuses celles qui savent mériter de pareils hommages, moins fugitifs que ceux de la beauté, plus solides que ceux de l'esprit; ils les rendent recommandables à quinze ans et respectables à soixante. La considération est la seule chose qui ne vieillisse point ; elle est flatteuse quand on débute dans la vie, elle est nécessaire quand on avance vers son terme; elle convient à la jeune femme, qu'elle fait estimer de son I. • 5

mari, ainsi qu'à la mère de famille, qu'elle fait révérer de ses enfants et respecter de la société, même la plus frivole.

Ma jeune femme eut encore beaucoup de succès lorsqu'elle quêta dans la chapelle de Versailles, à la réception des chevaliers de l'ordre, cérémonie aussi belle qu'imposante: aussi, quelque temps après, le roi lui envoya un courrier à Montmirail pour lui annoncer que, contrairement aux usages de la cour, elle quêterait une seconde fois. Ce qui rendait cette innovation excessivement flatteuse, était la présence de Paul 1", plus tard empereur de Russie, qui voyageait alors en France sous le nom de comte du Nord. L'on voulait, disait-on, lui donner bonne idée des dames françaises.

Ces jeunes gens et ces jeunes femmes dont je parlais précédemment formaient alors, au nombre de vingt ou trente, ce qui n'existe plus aujourd'hui, une société très brillante et presque à part; on ambitionnait beaucoup d'en faire partie, car elle régnait presque despotiquement à la ville et même à la cour, où elle donnait le ton ta la mode, et l'on ne pouvait, sous peine d'être noté de ridicule, se dispenser de se conformer à ses déci'^ions.

Pendant ce temps-là, je le répète, je m'acheminais vers l'Italie, où j'ai été quatre fois, et malgré mon goût pour les voyages, celui-là n'était pas tout plaisir pour moi. En effet, chaque fois que mon père qui, je le répète, avait l'humeur railleuse, parlait de ma femme, c'était une explosion de rires et de plaisanteries, à mon avis fort peu plaisantes ; cela l'amusait, apparemment, car quand il trouvait l'occasion d'é-

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gayer la compagnie par ce nom de mari, donne à un bambin qui paraissait n'avoir que dix à douze ans, il n'avait garde de la laisser écliapper.

Malgré ces légers désagréments, mon voyage ne fui pas sans intérêt et sans profit pour moi.

A Versailles, un connaisseur distingué m'avait initié à l'appréciation des œuvres de la peinture et de la sculpture, et je n'apportais pas aux grandes compositions des grands artistes qui ont illustré l'Italie, des yeux inbabiles à saisir leur admirable beauté, et un esprit bors d'état de se passionner à leur aspect. Quant aux souvenirs historiques qui s'éveillent sur le tbéàtre de tant de gloire, ils devaient naître sans efforts dans la tète d'un écolier à peine émancipé. Grâce à l'édiication toute latine qu'on reçoit dans nos collèges français, j'étais plus en rapport de connaissance avec les héros en us qui ont triomphé au Capitole, qu'avec les rois qui ont trôné au Louvre. Tout rempli des vieux auteurs, je croyais aller rendre visite à ces illustres Romains dont je m'étais déjà tant occupé... en tbème et en version. L'impatience que j'éprouvais à me trouver en leur présence, car j'allais interroger leurs tombeaux, ne m'empêcha pas de bien voir, et par conséquent d'admirer celles de nos provinces et de nos villes que je visitai avant de passer les Alpes, et qui sont dignes d'attention.

La Touraine me parut mériter son nom ; c'est bien réellement le /rtn/m de la France.

En arrivant à Bordeaux, je fus émerveillé de l'aspect de celte grande ville. Huit cents vaisseaux bordaient le quai, qui lui-même était bordé de très-belles maisons. Depuis, un pont d'un quart de lieue de long a

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été conslruit sur la Garonne, qui est là une espèce de bras de mer. Je suis retourné à Bordeaux pour admirer cette merveille qui prouve que rien n'est impossible au génie et à la persistance de l'homme; mais je ne retrouvai plus ce mouvement commercial et cette animation extraordinaire qui m'avaient tant l'rappé.

Cette ville, qui fut visitée par l'empereur Joseph second, quand il vint en France, peu d'années avant l'époque où je vis Bordeaux pour h première fois, fut la seule qui lui fit éprouver de la jalousie et quelque dépit. Ce prince ne pouvait pardonner à une ville du second ordre, en France, de l'emporter sur la première de ses Etats. 11 fallut pourtant qu'il s'accoutumât à ce genre de chagrin, car il fut obligé de convenir, à Gènes, que le palais Durazzo était fort audessus du palais impérial de Vienne.

En arrivant à Marseille, le coup d'œil est charmant; de la hauteur qui la précède, on aperçoit son port avec une grande étendue de mer, et de l'autre coté, une vaste plaine ornée de plusieurs centaines de maisons de campagne, toutes plus agréables les unes que les autres.

De Marseille à Toulon, éloigné seulement de dix lieues, la loute traverse une chaîne de rochers tout à fait pittoresque. Toulon est un des plus beaux ports militaires de France : il'était aussi fort animé, à cause de la guerre d'Amérique, par la quantité de vaisseaux de guerre qui le remplissaient ; à Marseille, le nombre des bâtiments marchands était prodigieux, car cette ville faisait alors un commerce aussi considérable avec le Levant que Bordeaux avec l'île Saint-Domingue.

Toulon est délendu au dehors par un fort qui a

MÉMOIRES IiE MON l'ÈRE. 69

tant coûté à construire, que le roi, après s'être fait rendre compte des sommes dépensées, demanda si les pierres étaient d'argent.

Nous nous embarquâmes à Toulon pour aller à (jênes, et dans la traversée nous courûmes un danger ; nous pensâmes être pris par des pirates barbaresques. C'est un péril qu'on ne connaît plus depuis notre glorieuse conquête d'Alger : celui (|ui a présidé à ce triomphe de la civilisation et de la liberté sur la barbarie et le despotisme a perdu son trône ; le lendemain de cette mémorable victoire, une nouvelle révolution est venue rejeter la France dans cette voie de violences, d'injustices et d'illégalités, qu'entraînent fatalement toutes les déviations de l'un des principes qui servent de base à la société; et, par conséquent, remettre en question ses conditions de prospérité et de progrès. Ce qui prouverait que la civilisation ne gagne pas d'un côté sans perdre de l'autre.

Gênes, dite la Superbe, a dû ce titre à ses magniliques palais, à ses riches églises ; beaucoup de ces édifices sont en marbre blanc. En arrivantpar mer, on a devant soi un magnifique amphithéâtre de maisons de ville et de campagne, qui paraît tel, même à ceux qui ont vuConstantinople et Naples. J'ai vu Naples, et l'aspect de Gênes m'a plus vivement impressionné.

J'entrerai dans très-peu de détails sur mon séjour en Italie ; c'est un pays qui a été bien souvent décrit : ce que j'en pourrais dire ne vaudrait pas assurément les relations que tant d'esprits distingués en ont laites. Je me contenterai d'inscrire, dans ces pages, les événements qui se rattachent à cette époque de ma vie : je me souviens des conversations que j'avais eues avec

mon père. Quand il voulait hien ne pas divulguer le lait de mon mariage, je le trouvais fort aimable; il était homme d'esprit, et j'avais beaucoup de confiance en lui, philosophie à part. Le tète-à-lète de ce long voyage ne m'avait pas nui auprès de lui; il savait qu'il avait à qui parler, et profitant de ces bonnes dispositions, j'interrogeais son expérience, de façon que le temps même de la route n'c-tait pas perdu pour mon éducation.

Il me disait que l'amabilité tient plus encore au caractère qu'à l'esprit ; que des personnes complaisantes, faciles à vivre, occupées des autres et fort peu d'ellesmêmes, étaient, quoique assez médiocres, trouvées plus aimables que d'autres beaucoup plus spirituelles. « Par le caractère on plaît, ajoutait-il, par l'esprit on brille ; l'un est bien préférable à l'autre; mais ce qu'on ne peut comprendre, ce qu'on ne peut pardonner, c'est la conduite de certaines gens qui, ayant ce qu il faut pour plaire, ne font usage de celte heureuse faculté que pour le monde et les indifférents, et réservent pour leur intérieur et leurs amis leur mauvaise humeur et leur maussaderie. »

11 me disait aussi (jue, dans une correspondance intime, des détails multipliés, et le soin de répondre exactement aux phrases qu'on a sous les yeux, rendent les lettres beaucoup plus intéressantes que des traits d'esprit et des frais dimaginalion qu'on peut retrouver partout Selon lui, si l'exactitude est la politesse des rois, elle est l'adresse des particuliers, car il est bien rare que le temps qu'on passe à attendre, ne soit pas employé à dire tout le mal qu'on sait, et même {|u'on ne sait pas, de la personne en retard.

Comme j'étais porté à faire des réparties assez drôles et même assez piquantes, il me répétait souvent que c'était. un mauvais moyen de réussir. « La réponse la plus simple, la plus ordinaire, quand elle est obligeante, disait-il, a bien plus de succès que la phrase la plus spirituelle, surtout si elle est mordante et caustique. »

Ces sages avis, religieusement écoutés et recueillis, ont eu une grande influence sur ma conduite ultérieure ; je suis devenu d'une platitude charmante en écrits, en propos et en actions, mettant l'obligeance à la place de l'esprit, les paroles bienveillantes à la place des traits piquants, et les bons procédés à la place des bons mots. Aussi ma seule prétention, ma seule ambition, depuis bien des années, a été d'être ce qu'on appelle un bon homme.

Mais, depuis peu d'années seulement, je suis forcé d'en convenir, j'ai pu parvenir à persuader aux autres que je méritais réellement ce nom difficile à porter: il vous tient en effet sur les limites de la niaiserie d'un côté, et de la finesse de l'autre. Si l'on penche d'un côté, l'on est un sot qui a eu juste assez d'esprit pour savoir que la bonhomie est le moyen le plus spirituel de mettre sa sottise à l'aise; si l'on incline au contraire du côté de la finesse, ce n'est plus qu'un masque qu'on a pris et qu'un piège qu'on tend. On conviendra qu'il faut une véritable vocation pour se faire bonhomme, en face de ces deux suppositions, de la sottise qui se farde ou de l'habilité qui se déguise.

Nous nous rendîmes de Gênes à Home en passant par Florence qui, par ses édifices, ses tableaux et ses statues, a tant de droits à la curiosité des voyageurs.

72 MÉMOIRES HE MON l'KRE.

Rome, où l'on nllait beaucoup plus rarement alors, me transporta de joie et d" ad mi ration.

Cette fameuse cité réunit tout ce qui peut intéresser l'esprit, le cœur et l'imaginalion; tout y est noble et grand comme le peuple dont elle a été le berceau, comme la religion qui a sanctifié et ravivé ses débris. On y vit dans le passé, dans le présent et même dans l'avenir, si l'on est chrétien. Le christianisme seul pouvait hériter de tant de grandeur, car il n'y a que lui qui fasse sortir une leçon et une consolation de la ruine et du tombeau ; il n'y a que la croix; qui dise à la fois : Meurs et espère!

Le cardinal de Bernis était notre ambassadeur ; il nous reçut d'autant mieux que mon père était l'ami du premier ministre, M. de Maurepas. Ce ministre avait même fait avoir le cordon bleu à M. le vicomte de la liochefoucauld avant qu il eût quarante ans, et cela était fort rare alors.

Le cardinal de Bernis avait une grande existence et jouissait d'une grande considération; nous y dînions presque tous les jours, et lorsque nous allions dans les environs, à Palestrine par exemple, un de ses cuisiniers nous précédait, et son neveu, l'abbé de Bernis, nous accompagnait. La très-grande magnificence de son hôtel nous fît remarquer une mesquinerie qui nous surprit. A ses nombreuses et brillantes soirées de trois ou quatre cents personnes, l'on ne servait pour le café et pour les glaces que des cuillers en métal ; il s'aperçut de notre étonnement, et il nous dit que c'était un usage admis parmi ceux qui recevaient beaucoup de monde, pour remédier à un autre usage également à la mode parmi les personnes re-

çues, de mettre dans leur poche l'argenterie dont elles s'étaient servi et de l'emporter... sans doute par distraction. Les parfums de France n'étaient pas, on peut le dire, en bonne odeur auprès des dames romaines ; car la première fois que M. le cardinal de Bernis nous introduisit dans son cercle, nous vîmes, quelques instants après notre présentation, deux ou trois femmes tomber tout à coup en syncope, d'autres se sauver avec effroi, et plusieurs se traîner péniblement vers la porte du salon.

Notre surprise, à ce singulier spectacle, était au moins égale à celle que nous avions éprouvée en entendant l'explication relative aux cuillers de métal.

Le cardinal vint à nous et nous avoua, un peu embarrassé, que nous -étions la cause de tout ce désordre et de l'état violent de la compagnie.

« Les dames romaines actuelles, nous dit-il en souriant, ne sont plus des Zélie, des Cornélie, et elles ont des nerfs beaucoup plus délicats ; les odeurs que vous portez sur vous les incommodent, du moins elles le croient, au point de produire ces pâmoisons dont vous êtes les témoins. » Nous sentîmes aussitôt qu'il y avait un moyen de faire cesser l'agitation des nerfs de ces dames, et nous l'employâmes, en nous retirant sur-le- . champ.

Ce ne fut pas la seule scène de ce genre dont nous eûmes à souffrir. Un soir, étant à lOpéra avec un agréable marquis, notre compagnon de voyage, nous fûmes reçus dans une loge où se trouvaient beaucoup de dames.

Bientôt mouchoirs de se tirer, femmes de s'agiter et pâmoisons de menacer.

« Rassurez-vous , mesdames , m'écriai-je , nous voyons bien que c'est la crainte de nos odeurs françaises qui occasionne vos tourments; rassurez- vous, nous ne nous servons pour toute essence, depuis huit jours, que du vinaigre le plus plat.

— Oh! messieurs, ce ne sont plus vos têtes qui nous suffoquent, nous fut-il répondu, ce sont vos pieds... » L'accusation était démontante pour des gens qui se piquent de propreté.

On s'empressa d'ajouter, en voyant que nous ne savions comment prendre le compliment, que c'était le cuir de France qui puait à renverser. Notre galant marquis promit d'étudier la nature du cuir qu'il fallait porter pour épargner ces agitations à ces dames, et il demanda en conséquence la permission de se mettre à leurs pieds.

Fn attendant qu'elle lui fût accordée^ nous allâmes chercher, pour nos malencontreuses chaussures, le voisinage de têtes plus fortes et de nez moins susceptib les.

Malgré toutes les prévenances, toutes les attendons du bon cardinal pour nous, je m'en monlrai peu reconnaissant par la suite, et je suis encore à me consoler d'avoir manqué l'occasion de lui rendre, dans la personne de son neveu, cette bonne hospitalité qui nous avait si parfaitement accueillis sur la terre étrangère. J'ai le soin de me confesser de cette impardonnable négligence, pour que ma conscience me donne l'absolution que lui-même, plus tard, ne m'a pas refusée.

Peu après mon retour d'Italie, j'étais à Versailles et je passais dans la belle galerie du château, où

beaucoup de monde attendait le roi. Un abbé, qui marchait en sens contraire, frappa mes regards ; mais je ne reconnus qu'à quelques pas de là l'abbé de Bernis, que je croyais alors à cinq cents lieues de nous. Combien je m'affligeai, combien je m'indignai contre moi-même d'avoir pu oublier à ce point le neveu obligeant de l'hôte respectable qui, à Rome, s'était montré pour nous si gracieux, si paternel, si hospitalier! Combien, me disais-je, n'a-t-il pas dû être justement choqué, vivement blessé de cet oubli ou de cette indifférence!

L'après-dîner , j'étais encore dans la grande gaferie et j'aperçus de loin mon abbé. Un autre que moi se fût empressé cette fois d'aller à lui et de lui exprimer cordialement les regrets de ne l'avoir pas reconnu tout d'abord ; mais l'embarras me prit, ma sotte timidité revint. Plus je me trouvais coupable, moins je me sentais la force de supporter ses reproches... Bref, d'un tort qui n'était qu'imaginaire, je fis un grief bien réel; je tournai le dos au voyageur.

Depuis ce temps, je l'ai toujours fui, je ne lui ai jamais parlé, et ce fut bien des années après et à la mort de son oncle le cardinal, qui devait être également étonné de cette singulière preuve de reconnaissance, que je me décidai à lui écrire une longue lettre d'explications, d'excuses et de repentir.

Ce petit acte d'ingratitude m'a été bien longtemps trop sensible, trop douloureux pour ne pas me faire croire qu'il est le seul que j'aie à confesser. En effet, je puis bien le dire dans la sincérité de mon cœur, l'ingratitude n'est pas mon péché d'habitude.

Avant de partir pour Naples, je fus présenté au

pape Pic VI. En apprenant que j'allais avoir cet honneur, l'un de mes compatriotes, je ne sais trop si ce n'était pas notre marquis, trop homme à la mode pour n'être point esprit fort, me dit en ricanant : « Picgardez-le bien; il a cela de curieux pour un pape qu'il sera le dernier. »

Fort heureusement les philosophes n'ont pas deviné plus juste sur cela que sur bien d'autres choses. Aussi je connais une incrédulité plus tenace que la leur aux prophéties : c'est la mienne lorsqu'ils se mêlent d'en faire.

Ma présentation au pape fut assez particulière : comme grand d'Espagne, j'avais le privilège de m'asseoir en sa présence; mais, comrn^ Pie VI ne voulait pas que l'on fût témoin de cette faveur, mon père, qui ne pouvait en jouir, ne put m'accompagner, et j'entrai assez résolument, seul, dans la salle, où seul, le saintpère m'attendait.

Ce tête-à-tête eût été important pour tout le monde ; jugez ce qu'il fut pour ma timide jeunesse!

C'était un souverain, et ce nom alors m'inspirait un grand respect; c'était de plus le successeur de saint Pierre, le chef spirituel de tous les chrétiens. Avec les sentiments qu'on me connaît, on devine que ce titre le rendait bien vénérable à mes yeux; d'ailleurs fort grand, il avait une belle et noble figure et tout ce qu'il fallait pour m'intimider. Mais il me traita avec une si paternelle bonté, il me parla près d'une demi-heure avec tant de simplicité, que je me rassurai et que je ne m'en tirai pas trop mal. C'est du moins ce qu'il voulut bien dire ensuite à notj^^ ambassadeur.

MÉMOIRES DE MON l'ÈUE. 77

Naples, éloignée d'une soixantaine de lieues, est la ville la plus sckluisante et le séjour le plus délicieux. Les Français, qui croient qu'il n'y a rien de bien que chez eux, disent, pensant en faire le plus grand éloge, qu'elle ressemble à Paris ; mais moi je voudrais que Paris ressemblât à Naples. Quoi, en effet, de comparable à la vue magnifique de son vaste golfe terminé par l'île de Caprée, avec le Vésuve d'un côté et Pausilippe dé l'autre?

Je faisais tous les jours des vœux pour qu'une bonne éruption du Vésuve vînt satisfaire ma curiosité et compléter nos études sur Naples; cette espérance, comme bien d'autres, s'en alla en fumée. Parvenu à la cime de la terrible montagne et sur les bords de son immense cratère, je vis... que je ne voyais rien, tant étaient épaisses les vapeurs qui s'en exhalaient.

Retournés à Rome, et après quelques jours consacrés à nos adieux, nous nous mîmes de nouveau en route pour retrouver la Fr»ince.

Je ne ferai plus qu'une observation sur Rome, une simple observation qui, par sa nature, se rapprochera des récits de Mt le cardinal de Remis.

A ce premier voyage, chaque maison nous offrait en abondance des glaces très-renommées, du chocolat très-estimé et des verres d'eau très-glacée; à mon second voyage, plus de glaces et seulement du chocolat ; au troisième, plus rien que le verre d'eau... Nous revenions alors à Rome après que le coq gaulois s'y était abattu, apportant sur ses ailes la liberté aux Romains; comme à nous, elle leur était fort chère.

Nous prîmes le chemin de Rologne; nous vîmes en passant la ville de Lorette, curieuse par son riche tré-

sor cl par ses pèlerinages ; le joli port d'Ancône et les agréables plaines de Ravenne et de Rimmi.

La ville de Bologne est remarquable par son université, la plus ancienne de l'Italie, par son école de peinture, d'où sont sortis les Carraches, les Guide, les Dominiquin; par les beaux tableaux qu'elle possède, et par sa tour, qui penche ainsi que celle de Pise, d'une douzaine de pieds, sans qu'on ait pu deviner si cette inclinaison est l'effet du travail du terrain ou d'un caprice de l'architecte.

De Bologne on va à Ferraro, la ville deMicbel Ange, de l'Arioste et du Tasse... Elle ne possède presque plus d'habitants, et n'a ni commerce, ni industrie.

Nous allâmes de là à Padoue, qui n'était guère plus peuplée, et qui, comme Bologne, renferme une université. Celte université comptait, au seizième et au dixseptième siècle, plus de six mille écoliers, et la ville ne paraît pas maintenant renfermer plus de six mille habitants.

On gagne Venise parle canal delaBrenla, fameux par les beaux palais dont il est bordé.

Venise, comme Rome, est une vilfe qui parle à l'imaoination et aux veux; bâtie au milieu des eaux, sur une multitude d'îles qui se communiquent par plus de cinquante ponts; couverte de superbes églises et de magnifiques palais, la plupart en marbre blanc; elle annonce partout ce qu'elle a été, et malheureusement ce qu'elle n'est plus.

On ne citait, à l'époque de mon premier voyage (1779), cette formidable république, que pour son carnaval. Rome a été mieux partagée : une messe sur un tombeau vaut mieux qu'un bal, et il est dur d'avoir

troqué le sceptre de l'Adriatique contre une batte d'arlequin. Après la puissance, les plaisirs... Venise est tombée d'une vanité dans une autre, aussi inspiret-elle plus de pitié que de tristesse. Ce n'est plus cette mélancolie à la fois grave et consolante qu'.on trouve dans les ruines de Home.

Pour nous rendre de Venise h Turin, nous traversâmes la florissante Lombardie, la belle ville de Milan et le riche Piémont.

A Turin, le baron de Choiseul, notre ambassadeur, fut d'une grande politesse pour nous; mais il était écrit que nous ne pourrions reconnaître dignement les oracieusetés dont on nous combla dans ce voyage.

Mon père, en parlant, avait cru donner un louis au domestique qui l'avait servi, et en fouillant dans sa poche, à douze ou quinze lieues de là, il retrouva ce malheureux louis; sa munificence s'était bornée au don d'une pièce de vingt sous. Il écrivit bien vite pour réparer cette erreur qui, malgré son dépit, nous fit beaucoup rire.

Le superbe chemin du mont Cenis n'était point (;ncore fait: on passait cette haute montagne en chaise à porteurs ou à dos de mulet. Lorsqu'il y avait de la neige, on pouvait la descendre en traîneau; c'est l'allure que nous adoptâmes, et, précipités sur cette pente rapide avec un conducteur assis sur le devant du traîneau pour le diriger, nous fîmes plus d'une lieue en moins de cinq minutes.

Cette manière de voyager était fort amusante, mais fort périlleuse ; moins pourtant que celle de la grande route, ainsi qu'on va le voir.

Notre pesante voiture, démontée entièrement pour

passer à dos de mulel, et remontée en peu d'heures au bas du mont Cenis, dériva complètement à une descente rapide et gelée; je vis le moment où, malgré tous les efforts des postillons, nous allions rouler au fond d'un-effroyable précipice. Par le plus grand bonheur, un piquet qui se trouva sur le bord, rejeta notre roue en dedans, et ma femme fut ainsi sauvée de l'inconvénient d'être veuve n'ayant été presque pas mariée.

Après Cbambéry, dernière ville fort laide de la Savoie, nous touchâmes aux frontières de France.

Je me rappelle encore l'émotion que j'éprouvai en revovant le sol natal, et en admirant ces riches plaines qui me frappèrent d'autant plus que je sortais de la sombre et montueuse Maurienne. Hélas ! Cette émotion était sans doute le pressentiment du chagrin que je ressentirais quand la Révolution me ferait quitter cette terre chérie ! ^ous ne restâmes à Lyon que le temps de visiter cette ville importante par sa population, sa position et ses manufactures. De là, nous nous acheminâmes vers une terre de mes parents, située en Bourgogne; c'était là que je devais retrouver ma famille.

Je n'avais pas laissé ma timidité en route, et j'étais si embarrassé, si étourdi, si décontenancé en sautant du carrosse à terre, que je me jetai tendrement dans les bras d'un vieux régisseur, en croyant embrasser ma jeune et charmante épouse.

Oui, charmante. .. Charmante est le mot à employer sans rien lui ôter de la portée de sa signilîcation. Nous restâmes quelque temps à la campagne, temps le plus doux de ma vie, où je commençai à apprécier l'esprit, le cœur et le charme inhni de la belle compagne que l'on m'avait choisie.

MÉMOIRES DE MON l'ÈRK. 81

Nous retournâmes ensuite à Paris; j'étais, à dixsept ans, le grave père d'une jolie petite fille. Mari d'une femme citée partout pour ses qualités et pour sa figure, et d'une indépendance complète, ayant cent vingt mille livres de rente, je devais être le pltis heureux des hommes; mais ma timidité et la manière sévère dont je me jugeais troublaient tout mon bonheur; je craignais de ne pas en être digne.

Deux petits événements, qui me parurent bien grands et me troublèrent beaucoup, prouveront combien j'étais encore enfant, malgré mon double titre de mari et de père.

Le roi était à Marly. Nous soupâmes avec lui, ma femme, une partie de ma famille et moi : une invin cible propension au sommeil, qui quelquefois s'empare de moi, paralysait ce jour-là mes pensées et mes mouvements, et je dormis tout le temps que dura le souper, malgré les efforts et les supplices que je m'infligeais pour me tenir éveillé. Tout le monde s'en aperçut, et il fallut que le roi se montrât ce qu'il avait toujours été pour ma famille et pour moi, plein de grâce, de bonté et de bienveillance, pour que je ne me crusse pas déshonoré par l'effet de cette somnolence invincible.

Quelques jours après, je chassais pour la première fois avec Louis XVI ; j'allais comme un jeune étourdi qui ne cherche que son plaisir, et oublie trop vite que ce plaisir doit être subordonné à celui du maître. Donnant de l'avant, je me retournai par hasard, et j'aperçus, à une assez grande distance derrière moi, un groupe de chasseurs, parmi lesquels était le roi, qui suivait la même route. Je redoublai de vitesse pour I. G

éviter quelques-unes de ces apostrophes dont il saluait ceux qui dérangeaient ses chasses, car il était fort brusque, et prenait fort au sérieux les contraventions à l'ordre dans ses tirés ; mais il était mieux monté, et il s'approchait de manière que j'entendais les cris : « Arrête! arrête! « qui m'étaient adressés; plus on me disait de m'arrêter et moins je m'arrêtais, car je sentais que ma faute s'aggravait de plus en plus, et j'espérais trouver un carrefour qui me permit d'éviter le roi : vaine espérance! 11 me rejoignit bientôt, et je n'eus que le temps de me jeter dans un fourré, mais je n'évitai pas quelques paroles fort dures qui me firent rougir jusqu'au blanc des yeux... Ce fut la seule fois peut-être que je me dépitai contre cette espèce de culte qui alors divinisait les rois, et rendait toute réponse impossible.

A la mort du cerf, je n'osais m'approcher ; mais Louis XYI, qui était le premier à se reprocher ses moments de brusquerie, et dont l'incontestable bonté, quand ils étaient passés, lui inspirait le mot qui devait les faire oublier, m'appela et me dit en riant, après m'avoir rappelé ma mésaventure : a C'est la première fois, j'en suis sûr, que vous avez été fâché de me voir près devons.

— Sire, ce n'est pas ma faute, répondis-je avec assez d'assurance. »

— Oui, reprit-il en me jetant un regard qui me prouva qu'il comprenait le sens de ma réponse, c'est la faute de votre cheval, qui n'allait pas aussi vite que le mien. »

Cette époque était très- favorable à la jeunesse, du moins à celle avec laquelle je vivais; le roi et la reine

n'avaient que vingt à vingt-cinq ans. La reine surtout aimait beaucoup les plaisirs, et cherchait à dbnner le ton, qu'elle recevait souvent, malgré ses prétentions, de la société des Âgréahles dont j'ai parlé précédemment. De cette société était madame la comtesse Jules de Polignac, amie intime de la reine, et femme trèsremarquable par sa figure et son esprit. Marie- Antoinette, qui l'avait nommée gouvernante de ses enfants, passait chez elle une partie de ses soirées, et c'était une grande faveur d'y être admis.

Cette liaison fit bien des jaloux, et de la jalousie à la haine il n'y a qu'un pas. On fit cent contes faux et déplacés sur celle intimité; on exagéra avec une rare imprudence les dépenses qu'elle entraînait. Ce que la favorite a reçu de Leurs Majestés était bien au-dessous des chiffres que l'on hasardait, bien audessous surtout des sommes que cent personnes ont reçues (le mot est honnête) depuis quarante ans, aussi bien sous l'Empire que sous la Restauration el depuis.

Le commencement du règne de Louis XVI, je le répète, fut un moment très-brillant pour la cour.

Il y avait beaucoup de bals : le roi en donna un dans la magnifique salle de spectacle de Versailles, en l'honneur de Paul l", qui voyageait en France sous le nom de comte du Nord.

Ce nom était peut-être un peu fastueux. Le pape ayant été, à peu près dans le même temps, à Vienne, pour les affaires de la religion, auxquelles Joseph II, grand monarque et petit philosophe, était peu favorable, on donna, par opposition, à Pie VI le nom de Vabbé du Midi.

Ce fut dans cette visite Je Paul F' à Versailles que, cherchant tout ce qui pourrait ajouter de l'éclat à la cérémonie d'une réception des chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit, le roi décida qu'on ferait quêter la plus belle femme de la cour, et la désigna lui-m.ême, comme je l'ai dit plus haut . Cette femme était la mienne.

11 fallut la quitter encore ; je partis pour le régir ment Dauphin-Dragons, où j'entrai comme sous-lieutenant. Le comte de Surgères en était le colonel ; il me prit en affection et me traita comme son fils; il portait le nom qu'avait pris mon père dans les premiers temps de son mariage et qui est celui de notre branche. Ce colonel n'avait pourtant aucun motif pour s'appeler Surgères. La terre de Surgères, depuis des siècles, était dans notre maison, et aucun de ses parents ne s'était nommé Surgères.

Quoi qu'il en soit, cet officier avait une assez grande réputation militaire, qu'il avait acquise par les observations recueillies dans un voyage fait en Prusse. La tactique prussienne était la manie du jour, et on l'avait adoptée avec la plus scupuleuse exactitude, quoiqu'elle ne convint guère au génie français. On croyait alors que rien ne pouvait lui résister; la bataille d'iéna a prouvé vingt ans plus tard combien on s'abusait.

Un colonel avait assujetti son régiment à cette discipline sévère et minutieuse qui est opposée à notre caractère, et qui nous ôte cette vivacité, cette impulsion dans l'attaque qui fait notre principale force. Ce colonel voulait faire admirer au général qui l'inspectait, et qui revenait d'Amérique, ce calme admirable selon lui. « C'est, répondit en riant le général, ce que.

nous autres qui avons navigué, nous appelons un calme plat. »

L'année d'après, je retournai passer plusieurs mois à ce môme régiment, qui était venu de Tliionville à Metz. Cette ville était beaucoup plus agréable, et cependant j'y étais fort triste. M. de Surgères s'en appercevait et s'en étonnait, connaissant ma gaieté ordinaire. Ce cbangement dans mon liumeur était dû à mon chagrin d'être éloigné de ma femme, que j'aimais beaucoup, ce qui était assez bizarre dans ce temps-là où J'amour conjugal n'était pas fort en vogue.

Nous faisions très-bon ménage, et j'avais beaucoup de confiance en elle. Ses* exemples et ses conseils me furent fort utiles dans une circonstance où d'autres conseils, un peu différents, m'avaient écarté de ma conduite relisf^ieuse ordinaire.

Les attaques contre la religion qui se reproduisaient autour de moi, sous toutes les formes, n'avaient pu ébranler ma foi ; mais je fus un instant éloigné de la pratique de mes devoirs religieux, par une observation qui me fut faite, et qui prouve que le mal sait même faire des crimes de nos meilleurs sentiments.

Des personnes qui avaient droit à ma confiance me dirent qu'on ne concevait pas comment, avec ma conviction dans la sainteté des sacrements, j'osais en approcher en menant une vie aussi mondaine.

La réflexion me fit une impression d'autant plus vive, que grande était rna défiance de moi-même... Pour la première et pour la seule fois depuis que j'ai fait nia première communion, je manquai à faire mes pâques.

Une conversation avec ma pieuse moitié me montra

le piège qu'on me tendait, et me fit promplement revenir à mes pratiques accoutumées. En effet, mon genre de vie n'avait rien qui fît contraste avec elles; ma position dans le monde m'entraînait dans ses réunions et au milieu de ses plaisirs, il est vrai; mais partout où l'on porte une âme droite, un cœur pur, on est encore à Dieu.. Croyez-vous aussi que ce soil chose indifférente, la présence d'un véritable chrétien au milieu de ces foules brillantes où s'agitent tant de dissipations et de vanités? N'est-ce pas quelque chose, si son aspect, comme celui de la croix au milieu des champs les plus éloignés de l'église, fait naître une pensée salutaire dans une seule âme, arrête sur les lèvres de la malice ou de la légèreté une seule parole dont la charité aurait à se plaindre, ou la pureté à s'inquiéter.

Un regard, un simple mot suffit pour ramener tout un ordre d'idées interrompues par l'entraînement des plaisirs. Quant aux dépenses de luxe qu'occasionne une certaine représentation, il faut s'arranger de fa- (;on qu'elles ne s'augmentent pas, sans qu'on augmente aussi la part qu'on a prélevée pour Dieu, c'està-dire pour les pauvres.

La position de mademoiselle de Montmirail, élevée dans les sentiments d'une piété éclairée dont elle ne s'est jamais écartée, et qui la rendait respectable à vingt ans, avait été difficile à son entrée dans ma famille. Les idées philosophiques qui y dominaient, avaient fait qu'on l'avait trouvée beaucoup trop religieuse, beaucoup trop raisonnable ; bref, j'on traita longtemps sa dévotion de pédanterie, de pruderie et d'affectation.

MÉMOIRES DE MON l'Èl'.E. 87

Avec un caractère très-ferme, avec une persévérance très-rare, une grande indulgence pour les autres et une grande sévérité pour elle; enfin avec une religion sincère et très-élevéù, elle parvint, non-seulement à ne rien changer à sa conduite, mais à faire changer de conduite à ceux qui l'entouraient, et à ramener presque tous mes parents à elle et à sa façon de penser.

Ma mère fut la première à céder à cette salulaire influence, et bientôt elle aima sa belle-fille avec une passion que je ne lui ai jamais vue pour personne. Ma mère était une excellente femme ; elle ne pensait jamais qu'aux autres, et s'oubliait sans cesse ellemême; sans avoir beaucoup d'esprit, elle était d'une société agréable. Son caractère était très-doux, trèségal et très-facile. Madame la comtesse de Dursal, ma sœur, plus âgée que moi de onze ans, partagea les impressions de ma mère sur madame de Doudeauville, et fil par la suite, non-seulement profession d'aimer sa personne, mais de suivre ses principes. Elle était fort jolie, fort aimable, fort spirituelle, et remplie des plus rares qualités.

Mon père, quoiqu'il fût plus que personne en état d'apprécier sa belle-fille, et que plus tard il eût bien changé d'opinion à son égard, ayant même réparé ses premiers torts en lui témoignant tendresse, confiance, et l'on peut dire considération, se montra d'abord le plus récalcitrant à l'empire qu'elle finissait par exercer sur ceux qui l'entouraient. Égaré par les beaux esprits du temps, il me conduisait quelquefois dans une maison qui en réunissait un grand nombre; c'était chez madame de Vaines. J'en trouvais aussi beaucoup chez M. le comte de Montesquieu, académi-

cien et beau-père de la sœur de madame de Doudeauville. La conversation de ces messieurs me plaisait infiniment, mais les principes dont ils se faisaient les coryphées ne me séduisaient nullement. Leurs prétentions et leur vanité me paraissaient d'un ridicule achevé. C'était à dégoûter pour toujours de lesprit, de cet esprit, l'antipode du bon sens, qui vous fait souvent bien parler et bien plus souvent mal agir.

La gymnastique n'était pas comme aujourd'hui une partie essentielle de l'éducation ; mais, ayant toujours aimé beaucoup les exercices de corps, je me livrais avec ardeur à tous les jeux qui pouvaient développer ma force et mon adresse.

Je me suis souvent félicité de les avoir exercés aussi résolument ; car, malgré mon goût pour les excursions lointaines, pour les courses les plus aventureuses, tant à pied qu'à cheval, sans que rien ne m'arrêtât : rocher à escalader, fossé à sauter, haie à franchir, j'ai essuyé bien moins d'accidents que les gens qui mènent une vie plus calme et plus casanière.

Elève d'Asthley, le Franconi d'alors, je me plaisais à dompter les chevaux les plus indomptables et les plus fougueux, et cependant je n'ai jamais été désarçonné.

Une fois que j'essayais sur les boulevards un cheval très-vif, dont je voulais faire l'acquisition, le bridon, seul harnachement qu'on eût pu trouver, cassa dans sa bouche au moment qu'il m'emportait à toute jambe ; mon palefrenier me crut mort, et je l'étais si j'avais été moins bon écuyer, car le cheval rentra du même train dans son écurie, et je me serais brisé la

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tête à la porte basse de cette même écurie, si je n'avais pas sauté lestement à terre.

J'étais né avec des dispositions aux étouffements ; j'avais la respiration très-courte, et je me suis tellement exercé, forcé même, que je suis parvenu à faire jusqu'à cinq lieues en courant devant une voiture en poste, et à essouffler les guides renommés des Alpes e( des Pyrénées.

Je me souviens d'une course que je fis avec d'autres jeunes gens très-lestes, et que l'on peut citer comme un exemple d'agilité extraordinaire.

Nous ne mîmes à aller de la grille des Tuileries à la porte Maillot (au bois de Boulogne) et à revenir que trente-quatre minutes, en dépassant toutes les voitures qui faisaient le même chemin, et nommément une voiture à six chevaux qui aurait fatigué plus d'un véritable coureur.

"Ces plaisirs, qui me préservaient peut-être d'autres plus dangereux, ne m'empêchaient pas de me livrer à des travaux plus sérieux. Quatre ou cinq langues que j'ai apprises, malgré mon peu d'aptitude pour ce genre de travail, sont la preuve que tout mon temps ne se passait pas dans ces exercices. Les bals n'avaient pas un grand agrément pour moi ; embarrassé de ces regards qui me suivaient, je dansais fort tristement. Aussi à vingt-deux ans je ne dansai plus.

Sans danser très-bien, je dansais mieux pourtant qu'un officier très-bien fait et très-agréable, appartenant au régiment de mon père ; il s'en tirait si mal, qu'un prince d'Allemagne crut qu'il se moquait de sa fille, sa danseuse, et qu'il obligea le colonel à l'envoyer aux arrêts.

Un de mes grands divertissements était le spectacle ; j'y allais presque tous les jours avec mon père, car je préférais sa société à celle des jeunes gens de mon

Dans l'hiver, j'allais avec lui et deux ou trois amis faire des chasses charmantes dans une terre que nous avions en Beauce, ce qui m'amusait fort. En trois ou quatre jours nous abattions trois ou . quatre cents lièvres, et nous contemplions avec une satisfaction qui me fait presque honte maintenant les victimes de nos massacres, étendues sur le marbre ensandanté de la salle à manger.

Je faisais aussi des chasses très-agréables avec mon beau-frère, le baron de Montesquiou, dans les capitaineries de Monsieur, frère du roi, dont son père était le premier écuyer. Je tuais quelquefois cent trente pièces en quelques heures; il était rare que mes compagnons arrivassent à ce nombre. Cette supériorité contribuait encore à ma satisfaction , car l'amour-propre est toujours de la partie.

En 1785, je vis ma famille s'augmenter par la naissance d'un fils qui est devenu avec le temps un très-joli cavalier, et, ce qui vaut mieux encore, un homme qui n'a rien négligé pour se mettre à la hauteur du rôle qu'il a joué, ou qu'il peut être appelé à jouer dans les affaires publiques. Quel que soit le sort qui lui est réservé dans l'avenir de notre pays, ses concitoyens peuvent compter sur lui ; ils ne trouveront jamais un cœur plus dévoué pour les aimer, un bras plus empressé à les défendre, un esprit plus indépendant et plus sincère pour leur dire la vérité et pour les guider dans la voie de la justice et du salut.

Vers ce temps, M. de Montgoltîer découvrit le moyen de s'élever dans les airs. Ce fut d'abord à l'aide d'un ballon en toile imperméable au centre duquel on allumait de la paille. Peu de mois après, ]^. Charles, physicien célèbre, imagina de renfermer du gaz hydrogène dans une enveloppe sphérique de taffetas gommé, enveloppe qui supporte une petite nacelle où les aréonautes se plaçaient.

J'assistai aux deux premières expériences : l'une, avec le feu, était effrayante ; l'autre fut d'un effet, merveilleux.

On ne peut peindre l'intérêt, l'émotion, l'enthousiasme excités par ce spectacle; on applaudissait, on riait, on pleurait, et, tout en étant rempli d'admiration, on était pénétré d'mquiétude, pour ces hommes intéressants qui, par amour de la science et de la gloire, se dévouaient à une mort qui paraissait certaine. Pourtant on apprit peu après qu ils étaient arrivés à dix lieues en moins d'une heure, et que, M. Robert étant descendu pour alléger le ballon, M. Charles était reparti et s'était élevé à plus de trois mille toises, c'est-à-dire plus haut que le mont Blanc. Il redescendit tout aussi heureusement. Je ne sais si cette découverte sera utile, mais elle est bien surprenante; et si elle venait à se perdre, nos neveux, dans quelques centaines d'années, ne pourraient croire que l'homme ait ainsi rivalisé avec l'aigle, et ait eu en son pouvoir les moyens de l'emporter sur lui.

Il se fit chez M. Charles, devenu plus que jamais célèbre pour le fait de son expérience, un cours de physique où assistèrent plus de deux cents personnes de la société. Un jeune homme qui faisait partie de l'audi-

toire me reconnut un jour pour m'y avoir vu. Il ignorait totalement mon nom ; c'était à un dîner chez M. le prince de Condé. Nous étions voisins à table, et le voilà qui me parle de toutes les belles dames qui assistaient au cours de M, Charles. Il ajouta qu'il y en avait une renommée par sa beauté, nommée madame de Doudeauville, laquelle pourtant n'avait pas l'honneur de lui plaire; il me déduisait longuement les raisons qu'il avait pour s'inscrire contre cette usurpation. Je ne sais plus qui se mit à me nommer. La surprise, le chagrin, le décontenancement de mon voisin, furent extrêmes ; il balbutia quelques paroles qui semblaient vouloir infirmer le jugement qu'il avait très-nettement formulé. « Mon cher monsieur, lui dis-je en cherchant à le calmer, pour une femme comme madame de Doudeauville, l'essentiel est de plaire à son mari ; tranquillisez-vous donc ; votre avis ne changera pas le mien; je la trouve accomplie sous tous les rapports. »

Deux ans après, nous allâmes aux eaux de Ludion, dans les Pyrénées. Voulant mettre mon temps à profit, je pris cent bains de deux heures chacun, à deux par jour, et le plus chaud possible. Après quelques jours de repos, j'en pris de même quarante autres, et je m'en trouvai très-bien. Ce temps de repos fut employé à un petit voyage très-fatigant, surtout pour madame de Doudeauville, qui lit en un jour le trajet qu'on met ordinairement deux jours à faire, de Luchon à Barèges, par les montagnes.

Quarante ans plus tard, mon fils, digne en tout de sa mère, fit le pari qu'il irait et viendrait de Bagnères à Luchon dans la même journée, par ces hautes mon-

tagnes et ces chemins de chèvres où il n'y a ni postes ni. relais, et il le gagna, malgré les difficultés de l'entreprise.

Avant d'arriver à Bagnères-de-Bigorre, nous voyageâmes dans les nuages, sur des monts élevés et sauvages, dont l'aridité et l'aspect imposant et sévère donnèrent à la riante vallée de Campan, que nous trouvâmes ensuite, un charme infini.

De Bagnères, si connue par sa charmante position, par ses beaux bains et par ses plaisirs, nous gagnâmes par le Tourmalet, sentier diflicile et pittoresque, le village de Barèges, dont les eaux sont plus salutaires, mais dont le séjour est bien moinsv agréable.

Gavarni, renommée par ses hautes cascades, fut l'objet d'une course longue et intéressante.

Tout est curieux dans ces régions élevées, dont les effets sont si grands, les tableaux si imposants et les aspects si variés.

Revenus à Luchon en 1789, nous entreprîmes quelques autres courses moins aventureuses, mais non moins satisfaisantes; celle, par exemple, du lac Doo, formé par une cascade qui tombe de huit cents pieds.

Dans l'intervalle de ces deux voyages , j'entrai comme major en second, grade qui remplaçait celui de colonel en second, dans le régiment de Dragons- Montmorency, depuis chasseurs des évèchés, et je fus chargé par le colonel, le comte de Laval, de l'instruction de ce régiment, et de le former aux nouvelles manœuvres que le conseil de guerre voulait introduire dans l'armée, au risque de la dégoûter et de compléter le mécontentement qui était au fond de tous les esprits.

Je m'en lirais assez bien, et mon colonel semblait fort content de moi ; mais un jour, voulant donner bonne idée de son régiment à un général distingué qui passait par la ville où il tenait garnison, il l'amène sur le terrain dans le moment où je m'égosillais pour l'exercice de ses hommes. En ce moment même, je faisais faire une manœuvre difficile dont on était peu sûr encore, et que je me serais bien gardé de commander si j'avais pu prévoir la venue de mes visiteurs.

La manœuvre alla fort mal; une autre, que j'ordonnai ensuite fort mal, car j'avais un peu perdu la tête, ne réussit pas mieux. Bref, souffrant pour la réputation du régiment, du colonel et du pauvre major en second, je fis sottises sur sottises.

Je pris ma revanche, quelque temps après, au camp de huit ou dix mille hommes qu'on assembla à Saint- Omer.

Ce fut là qu'on put remarquer cet esprit d'indiscipline et d'insubordination qui éclata complètement l'année suivante, et contribua beaucoup au succès de la Révolution. Elle était commencée; car mes souvenirs ont atteint 1789. On s'agitait par toute la France, et je fus nommé commandant de la garde nationale de notre canton.

J'eus aussi à remplir des fonctions plus importantes : celles de grand bailli de Chartres, charge qu'avait mon père et ((u'il me céda.

Cette place donnait le droit de présider l'assemblée du bailliage pour nommer les députés aux états généraux. J'arrivai seul à Chartres, n'ayant même pas un secrétaire, et j'appris en arrivant que la première opération que projetait le parti Pétion, qui paraissait de-

voir l'emporter clans cette assemblée de cinq ou six cents personnes, était de destituer le pauvre président.

Leur motif était qu'il devait être choisi par les électeurs, et non nommé par le roi.

Je combattis cette résolution ; si mes raisons ne les persuadèrent pas, ma jeunesse du moins les toucha, et ils renoncèrent à ce beau projet.

Ils ne renoncèrent pas si facilement au système qui depuis, aux états généraux, a décidé du sort de la France ; et ils prétendirent, aussitôt après mon discours d'ouverture, qu'on devait délibérer par tête et non par ordre, comme le portaient mes instructions.

On peut juger de mon embarras dans cette position si nouvelle pour tout le monde ; je m'en tirai cependant assez bien. Je dis que, avant de délibérer, il fallait savoir si on en avait le droit, qu'il était donc nécessaire avant tout de vérifier les pouvoirs, et que des salles étaient préparées pour exécuter et hâter cette vérification; ensuite je me levai, en invitant la noblesse à me suivre, et j'engageai l'évêque à en faire autant avec le clergé.

Chacun suivit son président, et je sortis ainsi fort heureusement d'affaire et d'embarras.

On devine aisément qu'étant parvenu à séparer les trois ordres je me gardai bien de les réunir.

Je présidai celui de la noblesse, où il y avait soixante ou quatre-vingts individus, et l'évêque présida celui du clergé; nos cahiers, comme partout, furent très-sages, très-raisonnables, et, s'ils eussent été suivis, les maux effroyables qui ont désolé la France, et peut-être la désoleront encore, auraient été évités.

J'en reviens à la chambre que je présidais très-

m MÉMOIRES DE M0>" PÈUE.

mal, selon moi. Qu'on juge démon étonnement d'entendre un des membres, lorsqu'on fut au moment de se séparer, proposer de nommer une dépu talion pour nller complimenter et remercier son président.

Ma surprise fut plus grande encore lorsque vingt voix s'écrièrent : « Il ne faut pas de députalion; i) faut que la chambre tout entière se rende chez lui à cet effet. » Cette proposition fut accueillie par acclamation.

Je fus encore plus touché que flatté de cette démarche, car toujours chez moi la sensibilité, je peux le dire, la emporté sur l'amour-propre.

Ce résultat était d'autant moins présumable que l'évêque, ayant voulu me logera son palais, me força à renvoyer les cuisiniers que j'avais amenés, et je me vis dans l'impossibilité d'offrir même un verre d'eau" à ceux que je présidais.

Une bonne table, on le sait et on l'a vu souvent, n'est pas une mince recommandation auprès de beaucoup d'honnêtes gens sous tous les régimes, et surtout sous le régime représentatif, dont c'était le début.

Hélas ! la satisfaction que la nouvelle de cp succès imprévu apporta à mon père fut la dernière que je devais lui donner. 11 m'avait écrit à Chartres une lettre très-aimable pour me féliciter et pour me dire qu'il irait m'attendre dans sa terre, .le m'y rendis; mais je ne trouvai qu'une lettre qui m'annonçait qu'il étais très-malade et n'avait pu exécuter son projet. Je repartis sur-le-champ, et j'arrivai vers onze heures du soir à Paris; il était mourant.

Il avait encore toute sa connaissance, et il la conserva jusqu'à six heures du matin qu'il expira, après avoir reçu les sacrements. Avant de mourir, il avait

dit (l'une manière bien touchante à sa belle-fille : « J'espère, ma chère enfant, que vous êtes contente de moi. »

D'abord on attribua sa mort à la goutte; l'ouverture du corps prouva qu'il n'en était rien. Une poche remplie de sang-, en s'ouvranl tout à coup, avait occasionné une fin aussi brusque ; cette espèce de dépôt s'était formé à la suite d'une chute.

Un jour qu'il conduisait lui-même une voiture à deux roues et à pompe, les chevaux s'abattirent ; il était tombé sur un morceau de fer qui lui fit éprouver une douleur très-vive. On avait voulu le saigner, il s'y était refusé. Quatorze ans après, il devait être la victime de ce fatal événement. J'avais alors sept ou huit ans, et j'étais à côté de lui lorsque cet accident arriva. J'ai su longtemps après qu'il avait dit à ce sujet : « J'ai remarqué avec plaisir que mon fils n'est ni poltron ni personnel ; au lieu d'avoir peur ou de ne songer qu'à lui, il n'a pensé qu'à moi, en me retenant de toute sa force, au risque d'être entraîné par les chevaux. »

J'aimais tendrement mon père; ma douleur fut d'autant plus vive que sa perte fut plus brusque et plus inattendue. Ce passage subit d'une scène de triomphe et de joie à une scène d'agonie et de désolation troubla presque ma raison, et me mit pendant vingt-quatre heures dans l'impossibilité de retrouver mes idées.

iMon père fut vivement regretté par tous les siens et surtout par ma femme. 11 avait commencé par avoir peu d'attrait pour elle, et il avait fini par lui rendre toute la justice qu'elle méritait.

Il nous laissa des affaires fort dérangées et près de deux millions de dettes : ce désarroi s'explique par le désordre qui régnait dans l'administration de ses biens; car il faisait très-peu de dépenses, ne se passait aucune fantaisie, et .souvent même s'imposait des •privations qui m'affligeaient et le tenaient au-dessous de ce que sa fortune et sa position semblaient exiger.

Plus d'une centaine de créanciers de toute espèce auraient pu nous mettre dans un grand embarras; mais ils se confièrent d'une manière bien obligeante à un jeune ménage qui passait pour être assez raisonnable : ils y gagnèrent beaucoup, ainsi que nous.

Cette succession fut promptement et heureusement réglée par les soins d'un homme d'affaires très-habile que nous avions, et parla vente de cette terre où j'avais été élevé et que j'aimais tant. Ce fut un grand sacrifice : l'idée que nous faisions notre devoir nous le rendit supportable.

Cet homme d'affaires nous avait déjà rendu un service signalé au commencement de notre mariage. L'intendant de mes parents, par son désordre accoutumé, nous avait fait faire, en un an, près de cent mille francs de dettes; l'autre que nous prîmes à sa place, avec une détermination peut-être assez rare à dix-sept ans, répara le mal, et, sur nos revenus, nous pûmes nous libérer.

Nous trouvâmes en revenant des Pyrénées, l'Assemblée constituante continuant des travaux qui devaient avoir de si terribles résultats pour notre belle patrie.

Loin de suivre ces cahiers si sages, si unanimes, et dans lesquels on ne trouve rien qui ne soit français, national, inspiré par le patriotisme le plus mùr, on

MEMOIRES DE MOA l'EllE. M

avait tout changé, tout bouleversé. La triple usuqiation dont la France souffre encore était consommée : usurpation de la volonté humaine ou plutôt de lorfTueil humain sur le temps, qui avait mis quatorze siècles à produire cette constitution nationale qu'il s'agissait d'améliorer et non de détruire ! Usurpation d'une Assemblée centrale sur les vœux, les demandes et les droits de tous les Français de toutes les classes, exprimés et revendiqués par eux dans des assemblées locales; et enfin usurpation de la représentation de la nation, qui était dans le roi, par cette même Assemblée enlevant la souveraineté à la royauté, sous prétexte de la donner au peuple, et la gardant, en résumé, pour elle-même.

J'étais curieux de voir la représentation nationale à l'œuvre. Je priai un député de mes parents de me procurer un billet pour quelque jour à une grande séance. Il me servit à souhait; grâce à lui, j'assistai aux débats du 5 octobre. J'entendis avec un étonnement, une douleur inexprimables, les vives discussions qui eurent lieu, les violentes déclamations qui éclatèrent, à la grande satisfaction des tribunes et des factieux, au grand chagrin et à la grande inquiétude de tous les gens raisonnables.

L'Assemblée siégeait encore à Versailles. A peine sorti de la salle des séances, lorsque j'allais rentrer dans les appartements du château, j'appris qu'il se préparait de grands événements. Cela devait être : l'exaspération de l'Assemblée, les fureurs du côté gauche devaient nécessairement se traduire en actes encore plus significatifs.

C'était un appel au crime, et le crime s'était em-

pressé d'y répondre. Le retard que le roi voulut apporter dans la Déclaration des droits, jusqu'au moment où il pourrait apprécier l'ensemble de l'œuvre dont c'était là le préambule; les exagérations qui avaient accompagné le récit d'un repas donné par les gardes-du- corps au régiment de Flandre; une famine factice à Paris servirent de prétexte à cette éruption de brigandage, de scélératesse et d'infamie que la capitale vomit sur Yersailles. C'était la venue prochaine de ces hordes armées et mises en mouvement, sans que la municipalité de Paris et l'état-major de la garde nationale eussent rien fait pour l'empêcher, qui jetait l'effroi, l'inquiétude, le trouble dans le château, quand j'y reparus après avoir quitté l'Assemblée. En effet, vers la nuit, l'avant-garde de ces bandes déboucha par l'avenue de Paris. C'était un amas désordonné de femmes débraillées, presque toutes ivres, et parmi lesquelles se trouvaient beaucoup d'hommes déguisés. Un instant après, l'aspect de la place d'Armes, vue des fenêtres de la façade qui donne de ce côté, était aussi étrange qu'effrayant. Les grilles avaient été fermées, et en avant, faisant face aux avenues par lesquelles débouchait l'armée révolutionnaire, s'étendait sur une ligne de bataille peu profonde le peu de troupes qu'on avait pu réunir pour défendre le château : cinq ou six cents gardes du corps, le régiment de Flandre et quelques compagnies de la garde nationale de Versailles. L'ordre, l'immobilité et le silence de ces troupes contrastaient d une manière remarquable avec le flux, le reflux et les vociférations de cette foule accourue avec les plus sinistres intentions. C'était une mer houleuse, noire de crimes et de fu-

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reurs qui n'avait plus, pour tout envahir, qu'à briser cette 'dernière digue que lui opposaient encore quelques cœurs fidèles, quelques bras dévoués. Du reste, et comme toujours, aucune mesure n'avait été prise, aucun ordre n'avait été donné, aucun chef n'était là pour utiliser tous ces dévouements qui pouvaient sauver le roi, et rejeter sur Paris cette lave immonde sortie du volcan révolutionnaire.

Après avoir contemplé ce spectacle qui me fit faire les plus tristes réflexions, je me trouvai sur le passage de M. de la Fayette : il se rendait chez le roi et arrivait de Paris. Selon son habitude, à la remorque de l'action révolutionnaire, et ne sachant rien faire que la suivre quand il n'avait pu l'arrêter, il s'était faitl'arrière-garde de l'émeute ; et maintenant, avec cet air de héros toujours imperturbablement satisfait de lui-même, il venait endormir les victimes que son imprévoyance avait conduites sur le bord de l'abîme. Querépondreà ce niais fatal qui n'avait pas dans ses yeux , sur ces lèvres, un regard, un sourire qui ne dît : « Qu'avez-vous à craindre? Me voici ! . .. Vous êtes sauvés ; criez Vive Lafayette et allez vous coucher, » On ne cria pas ViveLafayette, mais on se laissa aller à son air d'assurance; et avec cet empressement que mettent les gens irrésolus à embrasser tout ce qui peut les dispenser de prendre un parti décisif, on se plut à répéter autour de moi « qu'il n'y avait rien à craindre, que les mesures prises suffisaient, et que le lendemain il serait grandement temps d'aviser à ce qu'il conviendrait de faire. » On envoya donc aux troupes l'ordre de se retirer dans leurs quartiers, et je vis passer la personne chargée d'apprendre à l'Assemblée que le roi s'était décidé à

donner sa sanction pure et simple aux articles de la constitution déjà votés. L'on comptait beaucoup sur eette concession pour désarmer les factieux. Les conseillers de la couronne ressemblaient dans cette occasion à des pompiers qui, chargés d'éteindre un incendie, au lieu d'y jeter de l'eau, l'arroseraient d'huile. Je me décidai h aller voir ce qui se passait dans l'assemblée : je suivis donc quelques députés qui sortaient du château pour se rendre à la séance de nuit. La salle était située dans l'avenue de Paris, à plusd'un quart de lieue du château, et tout ce quenous vîmes, tout ce que nous entendîmes dans le trajet, nous montra quelles étaient les illusions de ceux qui, sur le dire de M. de Lafayette, se flattaient que l'affaire n'aurait pas d'autre suite.

En effet, il y avait eu déjà des victimes dans les rangs des gardes fidèles. Leur hôtel avait été pillé,, et quand le tigre se met en joie et s'allèche de sang, ce n'est pas poiir si peu. Aussi, autour des grands feux allumés sur la place et dans l'avenue nous entend înies d'effroyables mégères qui se parlaient de ce qu'on ferait le lendemain, (juand les ordres seraient arrivés, et se contaient le moyen de pénétrer dans les rangs des troupes, d'y jeter le désordre et d'attirer ceux qu'on parvenait à faire tomber presque sous la hache de l homme à la ijrandc barbe, \q bourreau improvisé qui s'était adjoint cà l'expédition, guillotine vivante, image de la guillotine réelle qui plus tard suivra d'autres armées révolutionnaires; et tout cela se faisait sans danger pour les agresseurs. L'ordre était précis : les gardes, sous aucun prétexte, ne devaient faire usage de leurs armes. Ces brigands le savaient bien, et ils avaient

certes une grande idée de l'héroïque obéissance, de la patience surhumaine de ces braves gens, car leur scélératesse et leur impudence n'omirent rien de ce qui pouvait les lasser et les faire sortir des limites imposées. Les héros du jour, ceux que Lafayette avait suivis, n'ayant pu encore envahir le séjour de la royauté, avaient envahi le lieu des séances de l'assena blée, et par leurs insultes au pouvoir né dhier, préludaient aux outrages qu'ils préparaient à la puissance consacrée pendant des siècles d'existence et de bienfaits. Les galeries, les sièges des députés et jusqu'au bureau de la présidence étaient obstrués par des femmes, des hommes qui, n'ayant pu trouver d'asile ailleurs, se disposaient à y passer la nuit, et se donnaient le spectacle d'une séance. Quelle séance! Encore s'ils se fussent contentés d'être spectateurs; mais ils prenaient part aux délibérations par leurs vociférations furibondes, menaçant du poing ceux qu'on leur avait signalés comme aristocrates, et leur criant que « Versailles, comme Paris, aurait des lanternes pour en finir avec les ennemis du peuple. » La dt'claration que le roi sanctionnait les travaux préliminaires de l'assemblée fut accueillie par des huées. «Cela ferat-il que nous payerons le pain moins cher? » crièrent les femmes. Hélas! non, malheureuses, aurait-on pu leur répondre, car cette faiblesse annonce que la royauté abdique, et vous allez être livrées, vous et vos enfants, à toutes les combinaisons infernales que les partis, délivrés de ce grand régulateur, rêveront pour vous pousser par la misère et par la faim à de plus g^rands excès encore.

Celte préoccupation de l'avenir, ces appels aux souf-

frances du peuple, ces craintes de la famine, contrastaient singulièrement avec l'état de ceux et de celles qui employaient ce grand argument. En effet, les provisions de tout genre et force bouteilles de vin et d'eau -de-vie circulaient avec profusion parmi ces affamés de nouvelle espèce ; ils avaient rejeté avec dédain le pain que l'assemblée, en entendant leui-s criailleries sur la famine, leur fit distribuer tout d'abord. D'autres en faisaient des boulettes qu'ils jetaieni au président : c'était ce jour-là l'évêque de Langres, et la présence d'un ecclésiastique au fauteuil de la présidence exaspérait beaucoup les bandits. Les plus ignobles propos sur la calotte et contre les calottins se mêlaient à leurs menaces contre la cour, la reine, les gardes du corps el le côté droit.

La saturnale devint telle que Mirabeau, Mirabeau lui-même, qui était ren-tré en séance tenant encore sous son bras le sabre avec lequel on l'avait vu parcourant les rangs des émeuliers, perdit patience et s'écria : v< Prétendrait-on nous faire la loi? Que veulent ces femmes? Les amis delà liberté doivent respecter celle de leurs représentants! » Ainsi, pour que ces fureurs déchaînées par lui, lui parussent menaçantes pour l'ordre et la liberté, il fallait qu'elles s'attaquassent à luimême; dirigées contre la cour, elles ne seront plus demain que l'expression du patriotisme.

Mon habit habillé contrastait d'une manière trop dangereuse pour moi avec le costume sans-culotlejde mes voisins de la galerie, pour que je songeasse à demeurer plus longtemps spectateur de ces infamies.

Je regaguai péniblement mais avec calme le château, au milieu de ces hordes qui, accourant de la

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capitale, allaient toujours grossissant ; et je trouvai toutes les grilles, toutes les portes fermées. La position, était critique, mais nourri dans ce palais, j'en savais les détours, et je découvris un passage qui me permit encore une fois de retourner auprès du roi,

On lui conseillait de se défendre et il en avait la possibilité: mais, bien différent de ceux qui ont depuis gouverné la France, et qui dans l'intérêt de leur conservation ont fait couler tant de sang, il lui répugnait d'en faire répandre une seule goutte pour se sauver. Toute idéede défense fut donc rejetée et les gardes du corps, égorgés sans résistance à la porte même de la reine, prouvèrent combien cette résolution était fatalement inébranlable.

Toute cette nuit s'était passée dans le plus grand désordre ; le matin qui lui succéda fut signalé par les plus odieux, par les plus coupables excès. Qu'on me permette de tenir un voile abaissé sur ces scènes à jamais lamentables; si je le soulevais, je craindrais d'y revoir la figure d'un prince dont la descendance devait occuper le trône, et qui se trouvait ce jour-là à Versailles dans d'autres intentions que celles dun sujet fidèle, d'un parent dévoué, d'un honnête homme et d'un bon citoyen.

Tout le monde sait les suites de ces terribles journées. On peut. dire que Louis le martyr quitta Versailles pour aller à l'échafaud, car les Tuileries et le Temple ne furent pour lui qu'une de ces salles d'attente où se fait la toilette du condamné.

Quoique bien jeune, je prévoyais les plus funesles événements ; peu de personnes partageaient mes craintes, car peu de pei*sonnes voyaient comme moi la

lOfi. MEMOIRES DE MON PERE.

France complètement révolutionnée. Aussi je passais aux yeux de beaucoup de gens pour un pauvre visionnaire.

Je me décidai, par l'avis de mon homme d'affaires, et malgré les conseils pressants et répétés de mes parents, de mes amis, à une séparation de biens qui a sauvé la fortune de mes enfants.

On me représentait fortement que, ne possédant alors presque rien, vu la situation embarrassée de la succession de mon père, il était imprudent et fou d'abandonnerà ma femme, àgéedevingt-ciuq ans,sonbi('n consistant en plus de cent vingt mille livres de rentes. L'on ajoutait que cette singulière précaution était sans motifs et sans utilité; je répondais qu'elle était loin d'être sans avantages, et qu'elle était du moins sans inconvénient, puisque la personne à laquelle je donnais cette marque de contiance était un autre moi-même.

L'homme d'affaires dont j'ai parlé plus haut était un très-brave homme, mais un homme très-peu brave; il vint me dire un jour, tout effaré, qu'on était en insurrection dans nos terres ; à l'entendre, il ne restait de tous les poteaux seigneuriaux que celui qui avait été réservé pour me pendre si j'osais revenir dans le pays. Je lui dis qu'il fallait partir sur-le-champ pour nous y rendre ; il n'était nullement de cet avis, mais je l'entraînai et nous voilà en route. A une demi-lieue de cette terre où nous allions, nous aperçûmes beaucoup de paysans armés. — « On me l'avait bien dit, s'écria-t-il, les voilà! ils viennent nous massacrer! » Il aurait été bien tenté de tourner bride, mais voyant mon air d'assurance il n'osa pas, et nous avançâmes. Quand nous fûmes près de ceux qui semblaient nous

attendre, une bruyante décharge vint augmenter l'effroi de mon compagnon ; j'eus l)ien de la peine à lui persuader que ces coups.de fusil étaient pour nous faire honneur et non pour nous tuer. Effectivement nous fûmes très-bien reçus, et il me pardonna de l'avoir mené malgré lui au feu.

Sur ces entrefaites, je partis au mois de septembre pour Gênes, ainsi que ma mère, ma sœur et plusieurs ménages de notre intime connaissance.

A Turin, il y avait déjà beaucoup de nos compatriotes qui se remuaient et tramaient bien des projets peu réalisables.

Je ne voulais point prendre part à ces menées, et je le mandai avec ma franchise ordinaire à ceux qui paraissaient diriger tout cela; je passai même par Nice afin de les éviter; ils m'en surent assez mauvais gré.

Nous pensâmes périr en traversant le Var à gué. Depuis plusieurs jours on ne le passait pas ; les pluies abondantes avaient rendu ce passage dangereux, nous crûmes pouvoir le risquer. Mais au milieu de la rivière, changée en un torrent qui avait en cef, endroit près d'un quart de lieue de large, nos six chevaux s'arrêtèrent, ne pouvant surmon'ter la force et la rapidité de l'eau, qui entrait en abondance dans la voiture. Tous les efforts de nos postillons et de nos guides effrayés devinrent inutiles et impuissants : le danger allait toujours croissant, lorsque j'aperçus à peu de distance sur le rivage six chevaux de poste qui venaient de Nice. Je m'élançai sur le dos de deux hommes, car un seul n'aurait pas suffi pour aller chercher ce secours inespéré. Les conducteurs de ces chevaux se firent beaucoup prier, et ne cédèrent à mes instances qu'en

voyant briller plusieurs louis que je leur promis s'ils voulaient nous aider. Ils eurent réellement beaucoup de peine à rejoindre la voiture.

Une l'ois sur le bord opposé, nos guides ne voulaient plus me reporter à l'endroit périlleux que j'avais quitté. Ma femme et mes enfants s'y trouvaient •encore. Je voulais les sauver ou périr avec eux ; enfin, après des efforts inouïs et avec l'aide de Dieu, nous sortîmes du torrent et nous arrivâmes peu après à Nice.

De là nous gagnâmes Gênes, d'abord avec des mulets, qui nous firent traverser des montagnes pittoresques et des vallées cbarmantes, nommément celle d'Albenga, et ensuite par mer.

. Je. me rappelle avec intérêt la surprise, la joie de ma petite caravane en voyant les premières églises de ce pays. Celles des villages voisins de cette belle ville de Gênes, revêtues des marbres les plus riches» les plus variés, leur paraissaient avec raison supérieures à nos églises les plus magnifiques, les plus ornées.

Ma position à Gênes fut assez singulière. Je commençais ce long exil qui a duré dix ans ; ma qualité d'émigré n'était pas un 'grand titre de recommandation et d'autorité. Cependant je partageais les privilèges du doge de cette république, qui avait fait tant de bruit dans le monde. J'étais grand d'Espagne, et il me suffisait de décliner ce titre pour voir s'abaisser devant moi les chaînes qui empêchent les voitures de circuler dans presque toutes les rues de Gênes. Comme le doge, je pouvais aussi, après la retraite, faire ouvrir les portes de la ville. Je profilais souvent de cet avantage soit pour aller passer la soirée dans

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un casino ou ranelagh fort agréable et fort fréqiienté par la bonne compagnie, qui presque toute était à la campagne, soit pour assister à des comédies de société chez les propriétaires de ces habitations charmantes qui peuplent les environs de Gênes.

Les personnes les plus considérables de la ville et des sénateurs eux-mêmes, les souverains du pays, sollicitaient la faveur d'accompagner le pauvre émigré, afin de n'être pas arrêtés dans leurs parties de plaisir à la campagne par la fermeture des portes.

Dans une de ces courses, un Génois que je ramenais en ville, en me donnant des renseignements et des détails sur les principaux habitants du pays, me nomma une dame qu'il me dit être si remarquable par sa beauté qu'on lui donnait le surnom de belle. Il fallait qu'elle le fût, en effet, pour mériter celte renommée dans une contrée renommée par la beauté de ses femmes; par une contre-exception, elle s'était conduite de manière qu'à cette épithète on en avait joint une autre, celle d'insensible. Sous le ciel qui rend les passions si vives, c'était une rareté bien faite pour piquer ma curiosité. Je désirai beaucoup m'assurer par moi-même si madame de*** était aussi belle qu'on le disait. J'avais de moi une idée trop défavorable pour croire que jamais je pusse mettre à l'épreuve cette insensibilité si vantée.

Je me rencontrai enfin avec elle, et je la trouvai aussi belle qu'on le disait, peut-être plus belle encore ! . . .

Maintenant était-elle également insensible? Une préoccupation dont je ne saurais me fendre compte m'engagea dans la solution de cet autre problème;

110 MÉMOIRES DE MU-N l'KHE.

mais ces recherches furent dangereuses pour mon re^ pos, et après quelque temps d'étude à ce sujet, en sentant certain jour sa main doucement presser la mienne, je m'aperçus que si madame de *** était moins insensible que ne le disait son nom, j'étais, moi, plus susceptible d'émotions tendres, de sentiments passionnés qu'on aurait pu le supposer.

Plus que personne j'aurais dû résister à leur entraînement : j'avais une femme très-distinguée sous tous les rapports et que j'avais toujours beaucoup aimée; mais trouver dans une belle personne qui n'a pas encore éprouvé d'amour une flatteuse réciprocité, il y avait là de bien grandes séductions !

J'eus, je ne dirai pas la force, mais le bonheur de n'y céder qu'à moitié.

Au bout de sept ou huit mois d'une passion réciproque qui aurait fini peut-être par triompher de nos principes et de nos sages résolutions, de nous renfermer dans les limites d'un amour tout platonique, je découvris que ma femme désirait beaucoup se rapprocher de sa sœur qui, restée en France, allait entreprendre un grand voyage.

Malgré mon désespoir qui me faisait follement souhaiter la mort, malgré la douleur de celle que j'aimais si vivement et qui ne pouvait cacher, même au public, les larmes que faisait couler mon prochain départ, je me décidai à ce cruel sacrifice, et je ne le retardai pas d'un seul jour.

Notre séjour de huit mois à Gênes avait été tort agréable; nous avions eu de brillantes et nombreuses assemblées et de petites réunions fort amusantes chez le ministre de Suède : dans l'une, nous entendîmes un

MÉMOIRES DE MOiN PERE." 111

improvisateur justement célèbre, le ducMolo; il rccitîi un poëme en douze chants qu'il composa à l'instant sur un sujet donné, les Travaux d'Hercule; ce travail si extraordinaire me parut aussi difficile que toutes les entreprises fabuleuses du demi-dieu qu'il célébrait.

Souvent aussi des comédies françaises jouées par des amateurs de la société nous avaient rendu un instant les souvenirs de notre pays. Cet hommage à notre littérature et à l'esprit français était très-flatteur poumons. Ce qui l'était plus encore, c'était le succès des dames de notre colonie : colonie est bien le mol dont il faut se servir, puisque notre bande, toute logée au palais Balbi, se composait de plus de quarante personnes. Ces dames étaient toutes remarquablement belles et pieuses. Cette piété étonnait et édifiait ces bons Génois qui, d'après ce qu'on leur disait de la France, s'imaginaient qu'il n'y avait plus en ce pays que des sceptiques et des athées.

Je partis de Gènes dans le chagrin le plus violent, n'emportant pour ma consolation qu'une tresse des beaux cheveux de ma belle Italienne, accompagnée de quelques billets aimables: inutile de dire que nous nous étions promis de nous écrire souvent pour abréger le temps de l'absence, car j'espérais revenir incessamment auprès d'elle.

Arrivés en Savoie, nous apprîmes que la sœur de madame de Doudeauville ne nous avait pas attendus; elle était partie. Nous n'allâmes pas plus loin et res- 'tàmes à Annecy, petite ville fort laide, dans un pays, fort agréable et sur les bords d'un lac qui ne l'est pas moins.

Pour distraire mes regrets et calmer mon chagrin,

je faisais sur les hautes montagnes voisines de longues, solitaires et intéressantes promenades sans pouvoir y réussir.

Ma femme, qui s'était aperçue de ma mélancolie et qui ne pouvait en ignorer la cause, me dit un jour : « Vous avez de la peine, je le sais, je le vois; pourquoi ne pas m'en parler? Je la partagerais et peut-être la diminuerais-je »

Touché de ces avances, mon cœur répondit à cet appel par la plus entière confiance : je ne lui cachai rien de l'entraînement auquel j'avais cédé.

Cet aveu sollicité avec tant de grâce et reçu avec tant d'indulgence, cet aveu qui n'élait pas une indiscrétion, me fit du bien et rétablit un peu de calme dans mon âme. II ne fut pas non plus sans effet sur celle qui s'était offerte pour être ma confidente. Elle sut, par les détails que je lui donnai, où s'était arrêté cet égarement de mon cœur, et qu'elle pouvait estimer encore celle qui, n'ayant pu s'empêcher d'être sensible, avait su du moins éviter de démériter à ses yeux et aux yeux des juges les plus sévères.

Ces aveux et les réflexions que ma confidence fil naître eurent pour résultat que je ne retournai pas à Gênes, comme j'en avais eu le projet.

Pendant mon séjour à Annecy , je visitai les glaciers de Chamouny. L'on y parvient sans peine en char-à-bancs. C'est un immense torrent glacé, épais d une centaine de pieds, et qui étonne d'autant plus, que la température de cette vallée est si peu froide, qu'il est bordé de fleurs, de fruits et de fraises.

La mer de glace présente effectivement le coup d'oeil de flots agités qui auraient été subitement saisis et

MEMOII'.ES DE MO l'ERE. M T.

durcis par le froid. Sa vaste étendue et son enlourage de rochers immenses, élevant leurs têtes bien audessus des nuages, offrent aux visiteurs un aspect aussi curieux que pittoresque.

Le glacier du mont Blanc est imposant et magnifique, surtout lors([ue sa cime d'argent reste éclairée des rayons du soleil, après (ju'il est couché. Cette cime est resplendissante pendant qu'une sombre nuit couvre tous les autres points du paysage.

Je me rappelle encore avec enthousiasme ces grands et sublimes travaux où se reflètent si éloquemment la grandeur, la puissance du créateur; mais je me rappelle avec dépit, et presque avec indignation, le ft'oid éloge de quelques-uns de mes compatriotes qui, sur la foi de mes récits, s'étaient décidés à aller les visiter.

« C'est fort joli, disaient-ils au retour, cette merde glace ressemble à la Seine quand elle est gelée, ces longues aiguilles de granit nous ont rappelé les rochers de Fontainebleau, et cette vallée si vantée est presque aussi agréable qu'une décoration d'Opéra. »

Que dire à ces pauvres gens qui n'avaient songé qu'à l'Opéra, envoyant toutes ces merveilles, sans un élan vers le divin décorateur qui avait disposé tout cela! Je me contentai de les plaindre à part moi, et de répi'ter tout bas avec Rousseau :

a La nature est morte pour qui ne voit pas son auteur partout. »

Je passai à Annecy l'année 1791; il y avait une nombreuse société d'émigrés, et j'y retrouvai toutes ces illusions dont se bercent les vaincus. Je me permis de douter de leurs succès, et de blâmer l'usage qu'ils

If-i MÉMOIRES DE MON PÈRE.

prétendaient faire de leur victoire prochaine ; l'exagération de l'esprit de parti ayant toujours répugné à ma raison et à mes sentiments.

Je me souviens du propos d'une bonne dame, qui peint bien cette exagcralion qui a été pour nos ennemis un prétexte à toutes ces lois draconiennes dont ils nous ont frappés.

On parlait devant elle de ce qu'il conviendrait de faire quand nous serions rentrés en France. Pas un de la compagnie ne pensait assurément que cela pût jamais se faire par voie d'amnistie. Je me levai, et je représentai que, loin de suivre Pexemple de nos adversaires, nous devions nous distinguer d'eux par nos sentiments d'humanité, de eéuérosilé, la véritable noblesse n'existant qu'à la condition de marcher ainsi accompagnée.

La bonne et sensible dame fut de mon avis; elle approuva mes idées, elle a[)puya mes raisonnements, et elle finit pas dire : « Oui, sûrement il faut montrer de la clémence, il faut prouver que c'est en pardonnant que nous savons nous venger ; cependant il est nécessaire, j'en conviens, que justice se fasse; mais je bornerais les exécutions à deux par commune en France, w

Un rire général fut la réponse à son généreux pardon, à sa magnanime amnistie; et les plus rigoureux avouèrent que leur sévérité n'allait pas jusqu'où allait sa clémence.

Pendant notre séjour à Annecy, nous fîmes connaissance avec l'intéressante famille de Sales : c'est dans cette ville que le grand, l'aimable saint de ce nom a laissé tant de précieux souvenirs; les de Sales

avec qui nous nous liâmes étaient de cette maison.

Elle contribua beaucoup, par ses rares et séduisantes qualités, à nous attacher à ce pays et à nous y faire passer d'agréables moments.

Ses exemples, ceux de ma famille et la lecture des ouvrages de saint François de Sales, dont le tombeau et les œuvres vivantes étaient sous mes yeux, me rapprochèrent de plus en plus de la religion. J'avais un grand obstacle à vaincre : mon extrême timidité, l'embarras que me faisait éprouver tout acte qui attirait sur moi l'attention ou les regards du public, me retenaient enchaîné par le respect humain. Je résolus de tirer parti de ce défaut et de faire servir cette faiblesse à mon avancement dans la voie de la perfection chrétienne. Une fois le fossé franchi, me disais-je, je ne pourrai plus retourner en arrière, le respect humain sera là pour m'en empêcher, et j'aurais honte de paraître reculer, ce qui ne m'est jamais arrivé. Ce qui fut dit fut fait; je me déclarai franchement, ouvertement, croyant et pratiquant. Comme pendant huit ans je n'ai pas cessé de voyager, je n'ai pas cessé non plus d'obéir à l'obligation de renouveler sans cesse ma profession de foi, et de sauter continuellement le fossé que j'avais eu assez de peine à franchir une première fois. Cet exercice me fortifia de plus en plus dans la piété, car toute espèce d'exercice augmente les forces, lorsque par l'excès il ne les détruit pas.

Me trouyant aussi près de la Suisse, qui avait toujours excité ma curiosité, mis en goût des montagnes par ma course à Chamouny, je dus nécessairement céder à la tentation d'une excursion dans le pays de Guillaume Tell : je partis pour parcourir ses diffé-

rents cantons. Arrivé à Lausanne, je trouvai les nouvelles si fort à la guerre, les émigrés que j'y rencontrai parlaient si positivement de la nécessité d'un prochain départ pour l'Allemagne, où l'on rassemblait des troupes, que je renonçai tout à coup à ce voyage dont je m'étais promis tant de plaisir. N'ayant plus à complei' que peu de jours avant une entrée en campagne, mon cœur me disait que ce temps pouvait être mieux employé, et pour jouir de mon reste, comme l'on dit dans le peuple, je retournai brusquement auprès de ma famille.

Je quittai ce tranquille séjour au commencement de 9'2, au moment où parut la loi contre les émigrés. Je retournai à Paris pour m'occuper des nombreux créanciers qu'avait laissés mon père et pour terminer leurs affaires, ce que je fis heureusement.

Quand je partis, ma femme, ma mère et ma sœur me prièrent de leur mander mon avis sur leur rentrée, lorsque j'aurais vu les choses par moi-môme. Je leur promis de prendre conseil, auprès de leurs amis les plus éclairés, et de leur écrire en conséquence. En effet, je trouvais la chose trop délicate, surtout dans ma position, pour vouloir prendre la moindre responsabilité en pareille matière.

Je leur tins parole, je consultai les hommes les plus sages, et, il faut bien le dire, ces sages me parurent bien fous; car ils déclarèrent, d'un commun accord, qu'ils ne voyaient aucun inconvéï^ient dans ce retour, et moi je le voyais entouré des plus grands dangers. Malheureusement je n'ai eu que trop raison.

La capitale, la France entière, étaient dans la plus

MÉMOIRES DE M0.\ l'ÈHE. 117

grande fermentation, et tout me faisait prévoir les plus sinistres événements,

L'émigralion n'était nullement de mon goût : cette mesure me paraissait déra'isonnal)le sous tous les rapports, et cependant, à mon grand chagrin, je fus forcé de m'y soumettre. La personne du roi était menacée; les honnêtes gens compromis, la tranquillité et la prospérité de la France perdues; on s'armait au dehors pour porter, disait-on, remède à tant de maux. Les nobles y couraient, on envoyait des quenouilles à tous ceux qui refusaient de se rendre sur les bords du Rhin : c'était là qu'on devait se battre... comment, à vingt-cinq ans, résistera ce torrent de l'opinion?

L'espérance de soustraire le roi (et quel roi!) à la mort, et la France à l'odieuse tyrannie sous laquelle elle gémissait, depuis l'usurpation de la première assemblée, avait quelque chose de noble et de respectable : à cette idée toute chevaleresque, vingt ou trente mille individus ont sacrillé leur vie, et bien plus que leur vie, leur famille, le charme de leur intérieur, en un mot, tout ce qui peut embellir l'existence. Cet acte de dévouement mémorable n'a peut-être pas son semblable dans l'histoire, et des Français seuls, avec leur ardent enthousiasme et leur désintéressement lorsqu'il s'agit de répondre à Lappel de l'honneur, en étaient peut-être les seuls capables.

Pourquoi leurs compatriotes n'admireraient-ils pas cette espèce d'héroïsme? Les émigrés n'admiraient-ils pas les héroïques faits d'armes de leurs compatriotes ? Les hommes qui étaient fiers de ces victoires fameuses, qui cependant devaient prolonger leur exil et leurs malheurs; les hommes qui protégeaient, qui soignaient

IIS MÉMOIRES DE MO.N PÈIlE.

de leur mieux les prisonniers et ne voyaient plus en eux que des frères, peuvent-ils être accusés d'être mauvais Fran(;ais?...

Je ne suis pas suspect en parlant ainsi ; car, comme mesure politi(jue, j'ai toujours, je le répète, condamné plus qu'un autre l'émigration.

Je partis, la mort dans l'âme, après avoir fait à ma famille, qui se disposait à retourner à Paris, des adieux qui, on le devine, furent Lien tristes.

En sortant du port de Douvres, par un très-grand vent, nous fûmes jetés sur un rocher, et, durant un assez long temps, exposés à un naufrage presque certain.

Pendant que tout l'équipage, ainsi que tous les passagers, étaient dans la plus vive inquiétude, je pensais à ma famille; et, prévoyant toutes les persécutions, tous les périls que mon émigration devait attirer sur elle, il serait bien heureux pour les miens, et peut-être pour moi, pensais-je, guc sans aller plus loin je terminasse ici ma triste carrière.

Ce ne fut pas la seule fois, dans cette traversée, que je fis cette réflexion et me trouvai à même d'émettre ce vœu, car en entrant dans le port étroit d'Ostende, par le même vent très-violent qui n'avait pas cessé de souffler, nous tombâmes sur la jetée de manière à nous y perdre; mais nous échappâmes à ce nouveau danger.

D'Ostende, je me rendis à Bruxelles, en traversant la ville de Gand qui, elle aussi, aura à garder les souvenirs d'une autre émigration. Avec quel acharnement la tempête a frappé cette grande race des Bourbons, et par contre, la grande nation dont elle était la

tête! Quel est le point de la carte qui n'ait pas ses tombeaux français et ses souvenirs d'exil? Quand s'apaisera cette fatale mer des révolutions dont les flots ont semé partout les traces des naufrages fameux qu'ils ont occasionnés?

De Bruxelles j'allai à Dusseldorf, où je pris part à une chasse curieuse de chevaux sauvages, que l'on traque comme des cerfs ou des daims, et qui sonf excellents.

Je suivis ensuite le cours du Pdiin, le fleuve romantique. Les sites variés que reflètent ses eaux sont dignes de leur réputation , et rien de pittoresque comme les châteaux curieux qui, du haut de leurs montagnes, les regardent couler depuis tant de siècles !

Je me détournai pour voir Francfort, ville riche et commerçante, et les eaux très-agréables de Willamsbade, de Manheim : j'allai présenter mes hommages au Foudre bien connu de Heidelberg. Cet immense tonneau, qui contient plusieurs centaines de pièces de vin du Rhin, et qui est âgé de plusieurs centaines d'années, me parut une exagération fort mortifiante pour les autres pays de l'Allemagne, où l'on ne boit que de la bière; l'on dirait queBacchus a voulu avoir aussi ses colonnes d'Hercule : le buveur de vin pâlit à son aspect, car c'est là son nec plus ultra.

J'entrai dans la compagnie à cheval qui portait h nom de ma province; elle était toute composée de gentilshommes, simples cavaliers comme moi.

N'ayant alors, comme toujours, que l'ambition de faire le bien, j'avais préféré ce poste, pensant que l'exemple de l'obéissance ne serait pas le moins utile et le moins difficile à donner dans cette armée où

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