MKMOlP.rS I»E MON PKHK
chacun se croyait appelé à commander... La snile a prouvé que je ne m'étais pas trompé. J'eus par moimême une preuve assez désagréable de ces exagérations dont je parlais plus haut. Un de mes parents, sorti de France quelque temps après moi, vint me rejoindre et me demander si je pouvais le l'aire entrer dans une compagnie.
J'en parlai au commandant, qui était un homme excellent, un ancien officier général ; il me répondit avec obligeance, mais avec embarras. J'en'devinai la raison : on reprochait à mon parent d'être arrivé beaucoup trop tard, et il venait de Paris, où il avait bravement risqué sa vie pour le roi au J 0 août !
Plusieurs fois j'en reparlai et la chose ne finissait pas. Affligé, impatienté de ces délais dont je taisais le motif à M. de*'*, je lui dis (|ue j'allais terminer son affaire sans tant de cérémonies ; qu'il n'avait qu'à m'accompagner, et que je le présenterais à tous mes camarades comme mon ami et comme un nouveau membre de la troupe.
J'étais bien disposé à employer tous les moyens et à me fâcher très-sérieusement au moindre refus, au plus petit mot. Je n en eus pas besoin, et, soit à cause de la bienveillance qu'on avait pour moi, soit à cause de ma démarche assez ferme, on l'accueillit fort bien, et dès ce moment il fil partie de la compagnie.
Nous fûmes pendant quelques semaines cantonnés à Teux, joli bourg à une lieue d'Aspa : je visitai souvent ce lieu renommé pour ses eaux, pour son pittoresque pays, pour ses habitations agréables. La simple, propre et dévote chapelle du ])ourg de Teux recevait aussi mes fréquentes visites. J'avais tant besoin
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de prier pour toute ma famille.!... Que devenait-elle, mon Dieu, au milieu des effrayantes scènes du 10 août et du 2 septembre?
Pour me rapprocher d'elle par le cœur et l'esprit, je m'adressais à celte religion des âmes sensibles qui soutient, rpii console et qui, comblant les distances, unit- les parents, les amis les plus séparés, par de douces prières, par des vœux réciproques et par de célestes espérances.
Cette campagne de 1792 fut trop affligeante sous tous les rapports, pour que je sois tenté d'en écrire quelque chose; assez d'autres, sans moi, en ont parlé.
Je dois pourtant dire un mot de la brusque retraite <lu roi de Prusse, qui, après être arrivé assez facilement jusqu'à Chàlons, en (Jiampagne, s'était tout à coup retiré sans combattre. Les uns ont dit que sa politique avait changé, d'autres que le duc de Brunswick avait été gagné par Dumouriez. Rien de tout cela n'est vrai : se laissant aller aux illusions des émigrés, il avait cru que cinquante ou soixante mille hommes suffiraient pour cette grande opération. Le temps affreux, les chemins détestables, des maladies terribles, avaient réduit son armée active à trente mille hommes environ : il avait en tète l'armée française de soixantequinze mille hommes, qui fit une excellente contenance à la fameuse canonnade du camp de la Lune. Il jugea impossible de risquer une bataille dans une pareille position, et il traita avec Dumouriez pour pouvoir se retirer tranquillement.
J'avais annoncé d'avance le triste résultat de cette levée des boucliers, comme j'avais en 1790 prévu les grands événements qui me décidèrent très-heureu-
sèment, malgré mes parents et mes amis, à cette séparation de biens qui sauva la fortune de ma femme.
Je ne me trompai pas davantage en 1792, à la fin de notre triste campagne, alors que mes compagnons assuraient que ce n'était que partie remise, et que dans trois mois tout serait "fini.
Persuadé du contraire, au lieu de faire comme eux et de dépenser tout ce que j'avais, je vendis mes quatre chevaux, ou plutôt je les donnai; et une excellente jument qui m'avait coûté quarante-cinq louis quelques semaines avant, ne fut achetée que cent vingt francs ; je fis rentrer un de mes gens en France, je mis le second chez une personne sûre, et je ne gardai que le troisième.
Tant qu'on avait pu croire que la Prusse et l'Autriche avaient pris les armes pour sauver Louis XVI de l'échafaud, et la France de l'affreuse anarchie qui la désolait, j'avais dû céder à l'entraînement général. J'aurais rougi de porter une épée et de ne pas la tirer pour m'associer à d'aussi louables efforts. Mais, lorsque je vis clairement dans les puissances étrangères le projet de profiter de nos désordres au lieu de les faire cesser, je quittai les armes- et ne les repris plus pendant huit ans d'émigration. Cette résolution était conséquente avec mes principes 1 Toujours bon Français, je ne désirais que le bien de mon pays, que le bonheur de mes compatriotes; toute ma vie, je l'espère, a été la preuve de cette manière de voir. Toutes mes actions ont tendu vers ce but : l'atteindre a été ma seule ambition.
Un autre motif me décida à ce parti. Je pensais, avec raison, qu'il y avait moyen, même en émigration.
de compromeltre plus ou moins ceux qu'on avait laissés en France. Je résolus d'après cela de vivre le plus ignoré possible, cl je me condamnai à la plus profonde et la plus triste obscurité.
Plaçant ce que j'avais eu la prudence de faire sortir de France, je parvins à me faire un^revenu de 4,500 livres, qui fut réduit de moitié; ma belle-mère ayant émigré sans prendre les mêmes précautions que moi, je partageai jusqu'en 1800 mes faibles ressources avec elle.
Je m'arrangeai de façon que ce faible revenu suffit à mes dépenses à travers des voyages forcés et continuels, et malgré le prix élevé de tous les objets de première nécessité.
De cent vingt mille francs de revenu que j'avais au momentde la Révolution, à deux millequi me restaient sur la terre étrangère, c'était passer, sans transition, de l'opulence à presque la misère. La chute était un peu forte : d'une vie de jouissances à une existence toute de privations.
Pourtant je puis assurer qu'entièrement absorbé par la douleur d'être séparé des miens, j'ai supporté, sans trop en souffrir, les contrastes pénibles qu'offrait ma position nouvelle comparée à l'ancienne.
Réduit à me contenter d'une mauvaise nourriture, quoique je fusse assez gourmand, forcé de me passer souvent de feu, quoique je sois très-frileux, ne pouvant plus monter à cheval, quoique j'aimasse avec passion cet exercice, je me consolai du parti rigoureux que j'avais pris de me contenter du revenu des fonds que j'avais emportés, par l'idée que ces fonds pourraient être un jour utiles à ma famille. Cet espoir
cliangeail même mes sacrifices en jouissances : je n'avais quevingt-sepl ans.
Je dirigeai mes premiers pas vers Rotterdam, et je parcourus la Hollande avant de songer à passer en Angleterre.
Mon passage de Rotterdam à Londres devait être de vingt-quatre heures, et il fut de sept jours : je ne pouvais m'en plaindre, car des personnes de ma connaissance employèrent à ce trajet vingt-neuf jours entiers, c'est-à-dire le double de ce qu'on met quelquefois pour aller en Amérique.
Embarqué avec plusieurs de mes compatriotes sur un mauvais petit vaisseau employé ordinairement au commerce de charbon, nous fûmes exposés à mourir d'ennui d'abord et de faim ensuite ; nos provisions se trouvèrent bientôt épuisées : ce n'était pas assez, il fallait aussi courir le risque d'un naufrage. Assaillis, au milieu de la nuit, par une tempête effroyable, nous vîmes le lendemain que le capitaine de l'équipage et les passagers avaient eu quelque raison de s'inquiéter; les ])remiers objets que rencontrèrent nos regards, en interrogeant la vaste étendue des flots, furent les extrémités des mâts et des vergues d'un vaisseau. Parti en même temps que nous, il venait de périr, corps et biens.
Ce naufrage me lit passer pour noyé à Londres ; on m'avait mis, dans un faux rapport, au nombre des passagers de ce bâtiment naufragé,
"Mon arrivée fut une véritable résurrection, et j'aurais été embrassé de bon cœur par les amis que je retrouvais à Londres, si cette preuve d'amitié n'eût pas été entièrement contraire à la mode en Angleterre. Le
MKMOIKKS DE MON IM-UE. li>r.
premier do Lous que je rencontrai recula épouvanlé devant mon accolade : « Que faites-vous, mon cher, me cria-t-il, que faites-vous? — Je vous témoigne ma joie de vous revoir. — De grâce, lémoignez-la autrement, vous scandalisez tout Londres ; on ne s'embrasse plus, on se serre la main. » Et, joignant l'exemple au précepte, il méprit la main, qu'il me serra à me faire crier, et me secoua le bras à me le démettre. A l'entendre, c'était la grande manière et la seule admise dans ce pays pour prouver la cordialité de ses sentiments, même aux dames (ju'on rencontre ; nous avons depuis adopté cette mode en France. L'embrassade, expression dune amitié qui va jusqu'à l'intimité, hurlait souvent avec l'indifférence, l'envie ou la haine de ceux qui s'en servaient; le serrement de main est plus expressif, plus cavalier, et, par conséquent, moins menteur. Qui n'a pas été trompé par une démonstration de ce genre? Depuis 1850, les poignées de main, il est vrai, ont considérablement perdu, et personne n'y croit plus.
Comme Gènes est une ville assez laide, quoique couverte de superbes palais, Londres est une très-belle ville, quoique formée par une multitude de vilaines maisons, k peine en connaissait-on alors une douzaine qui eussent mérité ailleurs, je ne dirai pas le nom de palais, mais celui d'hôtels. La seule ville de Yicence, en Italie, très-petite et renfeimant au plus six mille âmes, en contient bien davantage.
Excepté dans la Cité, les rues sont larges, droites, garnies de trottoirs ; les places sont multipliées, vastes. On en trouve même quelques-unes qui sont ornées de plantations.
Mais le climat de cette grande ville est affreux; les brouillards, joints aux vapeurs épaisses du charbon de terre, font qu'on y est presque dans une nuit perpétuelle et qu'on y voit rarement le soleil.
Quand j'y venais de Richemont, où j'avais tixé ma demeure et où j'avais laissé un beau soleil, je croyais, au moment d'entrer dans cette capitale enfumée, que le temps avait tout à coup changé ; mais je m'apercevais bientôt de mon erreur : c'était le temps et le ciel de Londres. Avec Richemont, je retrouvais mon beau soleil, beau du moins pour l'Angleterre, car il est rarement comparable à celui de la France.
On sait que le spirituel Caraccioli, ambassadeur du roi de Naples, disait a qu'il ne valait pas la lune d'Italie ; » il prétendait aussi « qu'en ce pays il n'y avait jamais d'autres fruits mûrs que les pommes cuites. »
Presque dans toute l'Angleterre les routes sont superbes; c'est une allée de jardin ayant même assez souvent des trottoirs pour les gens à pied. Les auberges y sont bien meublées, bien tenues et tellement attrayantes, que le lord chancelier venait quelquefois s'établir pendant cinq ou six jours à celle de Richemont pour respirer l'air de la campagne. A Londres, les boutiques sont élégantes et d'un aspect vraiment séduisant ; aussi j'eus besoin de tout mon courage pour ne pas céder à la tentation.
Je m'étais promis de ne rien acheter et je tins parole. Un émigré ne fut ni aussi heureux ni aussi sage; il avait une centaine de louis. Il vit un objet de trente ou quarante francs, qui le tenta beaucoup ; il résista d'abord bravement, puis il succomba en Se di-
sant : « Si je dois mourir de faim au bout de mes cent louis, il est assez égal que ce ce soit au bout des quatre-vingt-dix-neuf. »
Il fit une seconde fois ce raisonnement, puis une troisième... Enfin il le fit tant qu'avant la fin de la semaine son trésor était épuisé.
Ricliemont est un assemblage charmant de jolies
maisons, jolies du moins par leur bonne tenue et leur
• propreté. 11 s'y trouve aussi des auberges excellentes.
Ce' bourg est situé sur une colline d'où l'on découvre des prairies étendues, aussi vertes en hiver que les nôtres au printemps. Elles sont arrosées par les sinueux détours de la Tamise, qui en cet endroit n'est pas plus large que la Marne, et qui dix milles plus loin forme un port magnifique, rempli de gros vaisseaux. A peu de distance de Richemont est située la maison de Pope ; l'on trouve aussi de ce côté les deux premiers saules pleureurs qui furent apportés d'Asie, et que l'on peut considérer comme la souche de tous ceux qu'on voit maintenant en Europe.
Quoique j'eusse peu d'argent et que je fusse bien décidé, comme on l'a vu, à ne pas me passer de fantaisies, je me donnai le plaisir de faire quelques courses' en Angleterre ; je medi.sais avec quelque raison : Ce qui me coûtera à présent cent francs m'en coûtera mille si, une fois sorti de l'Angleterre, je veux revenir pour voir toutes les curiosités qu'elle renferme. Je vis donc Bleinheim, magnifique terre donnée comme récompense nationale au fameux duc de Marlborough. On y avait joint douze mijle livres de rente, qui suffisent à peine à l'entretien du château. Il est très-considérable, mais triste et peu re-
marquable; les jardins, en revanche, me parurent superbes. Ceux de Staw ne sont pas moins l)eaux, et le château est beaucoup plus agréable, beaucoup plus élégant. Dans toutes ces habitations, les gazons sont entretenus avec un tel soin, qu'on les tond toutes les semaines ; aussi c'est un vrai lapis de billard qui s'étend sous vos yeux. L'humidité de ce pays en rend la verdure charmante en toute saison.
J'allai aussi à Windsor; son antique château, sa belle forêt, firent revivre pour moi mille souvenirs. Je visitai à Eton, qui est très-voisin, le célèbre Ilerschell. On ne sait ce qu'il faut le plus admirer de sa simplicité ou de sa science. Quoique très-bon Anglais, il s'affligeait d'être né en Angleterre : « A Naples, nous disait-il, j'aurais pu faire huit fois plus d'observations. »
Je me promenai dans son télescope, qui a à peu près quarante pieds de long et cinq de diamètre; il lui a servi à faire d'utiles découvertes et à lui prouver que ce n'est pas par centaines ni par milliers qu'il fallait compter les étoiles, mais par millions...
Après quelques mois de séjour en Angleterre, je partis pour Aix-la-Chapelle. J'y retrouvai beaucoup de mes compatriotes émigrc's comme moi. Ce fut dans cette ville que je tombai malade. Cette maladie dura trois ou quatre mois; elle a détruit ma santé, qui avait été excellente jusque-là. Cette maladie fut le résultat de mes inquiétudes et de mes chagrins ; on va voir s'ils étaient fondés.
Les mesures violentes étaient à l'ordre du jour à Paris; les prisons commençaient à se remplir : c'était en 1795. Je savais que ma femme, ma mère et ma
sœur étaient incarcérées. La lettre qui m'avait appris cette triste nouvelle ajoutait, pour me rassurer, que ce n'était qu'une arrestation préventive, et, en effet, le gouvernement révolutionnaire n'avait point encore mis les têtes des détenus en coupe réglée. Un jour que. selon mon habitude, je faisais à haule voix, dans un cabinet littéraire, ma lecture des journaux anglais et français, mes auditeurs me virent pâlir, chanceler et bientôt m'évanouir. J'avais lu du coin de l'œil, à l'article Paris, ces trois lignes : a La citoyenne Durtal (c'était le nom de ma sœur) et le citoyen de l'Aigle (c'était mon oncle) ont été exécutés hier sur la place de la Révolution. » Je fus comme frappé de la foudre ; ma sœur, que j'aimais si tendrement, apprendre ainsi sa mort ! . . . « Elle était veuve, et si on l'a tuée, me disais-je, ne tuera-t-on pas aussi la femme, la mère de l'émigré ! » Mon existence devint un supplice continuel, ou plutôt je ne vivais plus; les jours de poste, que j'attendais avec une mortelle impatience, m'apportaient les plus terribles angoisses. Je croyais, à chaque ligne du journal, trouver. la condamnation des personnes qui m'étaient si chères ! Comment résiste-t-on à de pareilles anxiétés?
Une amie excellente de madame de Doudeauville, en apprenant ce tragique événement et ma cruelle position, partit de Bruxelles avec son mari dans une espèce de charrette, seule voiture que leur permissent des moyens d'existence très-restreints, et tous deux vinrent m'apporler les seules consolations que puisse offrir l'amitié ; nous pleurâmes et nous priâmes ensemble.
Je fus vivement touché de cette preuve d'intérêt, et i. 0
lôO MÉMOir.KS liK MON l'KliK.
les quarante ans qui se sont écoulés depuis cette épo(|ue n'ont pas affaibli en moi le souvenir de l'allégement que j'éprouvai, au milieu de mes peines, à me sentir aussi sincèrement aimé; ma reconnaissance ])our ceux qui me donnèrent cette douce consolation ne finira qu'avec ma vie.
A la fin du printemps, à peine rétabli, je me rendis à Berne, espérant que les nouvelles m'y parviendraient plus facilement et plus promptement; c'élail courir au-devant des impressions déchirantes. Le J.'<.niteiir contenait chaque jour de plus longues listes d'exécution. Je les parcourais, ces listes fatales, avec une indicible terreur et avec un empressement fiévreux, tellement que, parvenu à la fin. je pouvais à |)eine respirer.
C'était par elles seules (|ue je pouvais apprendre la vie ou la mort des êtres que je chérissais.
Voyant que tout était désespéré, je fus tenté d'écrire à Robespierre; je voulais lui offrir, en échange de femmes inoffensives et peu redoutables, un homme, un soldat, qui pouvait être plus à craindre. J'aurais engagé ma parole d'honneur de venir me livrer moi-même aux geôliers le lendemain du jour où ma mère, oiî ma femme auraient été rendues à la liberté.
La pensée que cette démarche éveillerait l'attention de l'affreux comité sur leurs noms, qui peut-être avaient été oubliés, et que je me perdrais sans les sauver, me fit renoncer à ce projet, dans lequel entrait peut-être un peu de l'exaltation de cette fièvre qui ne m'avait pas encore quitté.
Je demandai aux beautés de la nature les seules
(lislraclions donl ma convalest^ence avait si grand besoin; j'étais bien placé pour cela à Berne.
Les environs de Berne, avec leurs vertes prairies, leurs sentiers bien eniretenns, leurs limpides ruisseaux et leurs ])(iu(|iiels d'arbres semés (jà et là d une manière picpiante, ressemblent à un immense jardin anglais. Ce'Iableau est encadré magnifiquement par des glaciers éblouissants qui s'étendent l'espace de vingt ou trente lieues.
Tout est soigné autour de cette ville; on y reconnaît partout un gouvernement paternel; il n'est pas un beau point de vue (jui n'ait son banc ombragé par une toulTe d'arbres ou d'arbrisseaux, pas une pente rapide qui n'offre une claire fontaine où le piéton pourra étancber sa soif.
Ce gouvernement aristocratique est l'enommé depuis longtemps par sa sagesse, et rend le peuple heureux et le pays florissant. Du moins, aucun autre pays n'offre plus l'apparence de la prospérité, de la richesse et de la liberté. 11 a même une grande influertce sur la tranquillité de toute la Suisse. Souvent, il est obligé d'intervenir dans les débats intérieurs des petits cantons démocratiques qui ne peuvent s'entendre entre eux, avec leurs cinq ou six lieues carrées d'étendue.
1/exemple de ces discussions aurait, je l'avoue, un peu ébranlé ma foi dans le bonheur que procurent les républiques, (|uand même je n'aurais pas été témoin et victime de l'horrible expérience qu'on en faisait en France.
Les filles d'Éson n'ont pu rajeunir leur père en l'égorgeant; les enfants de notre antique patrie ne l'ont |)as régénérée par leurs dangereux essais et par les
132 MÉMOIRES DE MOiN PÈRE.
flots de sang qu'ils ont fait, qu'ils feront peut-être couler encore.
Voyant qu'à Paris les exécutions allaient toujours croissant, et ne pouvant supporter davantage l'idée des périls que couraient les miens, sous ce règne de la guillotine, je voulus essayer d'un moyen qui avait réussi à quelques personnes de ma connaissance : c'était d'envoyer quelqu'un du pays pour tâcher de ramener mes enfants et ma femme, en faisant passer cette dernière pour l'une de ses parentes. Elle était, depuis peu, sortie de prison d'une manière fort singulière, que je raconterai plus loin.
•le décidai, à force d'argent, un brave Suisse à cette périlleuse expédition, et je l'embarquai dans une chaise de poste.
Cette tentative était mon unique espoir, ma dernière ressource pour sauver cette partie si chère de ma famille : si je ne réussissais pas, c'en était fait; je devais la regarder comme perdue. Qu'on juge de ma cruelle anxiété en attendant le résultat de cette entre})rise !
Je comptais les jours et presque les heures; je ne vivais prs, et chaque fois que la porte s'ouvrait, je regardais avec la plus vive inquiétude si c'était mon messager. Au bout de sept ou huit jours, qui m'avaient paru au moins sept ou huit mois, on me l'annonce... Plus mort que vif, je m'écrie : « Kst-il seul? » On me répond que personne ne l'accompagne Un intant après, il me donnait tous les détails de son triste voyage.
11 avait trouvé ma femme dans une petite maison aux environs de Paris. Avec son courage ordinaire,
elle s'était décidée à parlir; mais, avec sa délicatesse accoutumée, elle avait voulu s'assurer qu'elle ne compromettait en rien ceux qui l'entouraient. Elle en avait parlé à ses fidèles serviteurs; ils lui répondirent avec le dévouement dont ils lui avaient donné tant de preuves ft qu'ils n'avaient rien à craindre, qu'ils ne craignaient rien; mais qu'au reste, ils ne croyaient pas payer trop cher sa délivrance, en la payant de leur tête. »
11 n'en fut pas de môme de son hôle; il dit qu'il serait compromis par sa fuite et que, si elle n'y renonrail pas, il allait la dénoncer. Mon brave Suisse fut donc obligé de la laisser, et de vcuir me rapporter cette désolautc nouvelle. J'en fus accablé, et il me fallut toutes les consolations de la religion pour n'y pas succomber.
Sans cette amie si précieuse et si puissante qui me soutenait, qui m'encourageait, qui me préservait de la révolte et du désespoir, qui m'unissait encore, par le moyen de la prière, aux personnes dont j étais si douloureusement séparé, je n'aurais pu su])porter mon insupportable exil; et, surtout pendant ces temps affreux de la terreur, ma vie, ou au moins ma raison, n'eussent pas résisté à d'aussi terribles épreuves.
A cette époque, Tallien craignant pour sa vie, Irès-menacée par llobespierre, parvint ta renverser ce monstre.
Sa mort arrêta les flols de sang qu'il faisait couler sur les échafauds, et fit adopter un régime moins violent. Ses collègues du Comité du salut public, qui ne valaient guère mieux que lui, s'empressèrent, pour se disculper des crimes (|ui avaient révolté la France,
15i MEMOIRES DE M0.\ PERE.
de les faire Ions peser sur lui, comme le seul auteur de tant de maux.
Je respirai, en voyant que tous les objets de ma sollicitude et de mon affection n'avaient plus à craindre la hache du bourreau-, moi seul, je souffrais encore j)ar cette cruelle séparation, mais j'ai su toujours supporter les souffrances qui n'atteignent que moi.
Après sept ou huit mois de séjour à Berne je partis avec un de mes parents, pour aller à Constance, en me servant des voitures du pays; il n'y avait pas de poste en Suisse. Les aubergistes, qui sont souvent des gens très-considérables, s'opposaient à cet établissement. Avec l'ancienne routine, les voyageurs ne passaient pas aussi rapidement et laissaient dans le pays, et surtout chez eux, plus d'argent. Quelle est l'amélioration, quel est le progrès social qui n'a ])as eu ses aubergistes bernois?
Parvenu à Constance, j'y rencontrai beaucoup d'émigrés : ils y menaient une vie fort simple et for! sage, par conséquent fort à mon goût. La plupart des dames françaises travaillaient courageusement pourvivre : elles prenaient très-bien leur parti sur cette dure nécessité si nouvelle pour elles; mais ce qui leur était plus pénible que le travail, c'était l'accueil brutal des marchands qui achetaient leurs ouvrages. Je me chargeai d'aller offrir dorénavant ceux de madame la vicomtesse de***, que j'avais trouvée versant des larmes à la porte de l'un de ces bourrus d'acheteurs.
Je passai bien péniblement un hiver très-rude, celui de 1 704. Je n'avais pu trouver, tant les logements étaient recherchés, qu'une petite chambre ou plutôt qu'un véritable cabinet, dans une espèce de grenier.
MEMOIUES DE MON PERE. \ôb
Il avait été construit récemment et les plâtres en étaient si peu secs que, le matin, an bas de chaque carreau, je trouvais un pouce de glace, produit de l'humidité de ma triste cellule.
Pendant que sur la terre étrangère je consumais ma vie dans la douleur et dans les alarmes, madame de Doudeauville, en France, bravait l'échafaud et ses pourvoyeurs pour sauver la fortune de ses enfants. Son courage, son caractère et ses vertus lui tirent une réputation qui a survécu à la Révolution, et qui lui survivra à elle-même.
Elle n'avait pas été arrêtée en même temps que ma mère et ma sœur, mais elle les suivit volontairemeni en prison, au l'isque de tout ce qui pourrait lui arriver, afin de leur prodiguer des soins et des consolations.
Il survint un décret de la Convention qui obligeait tous les nobles non prisonniers, el elle ne l'était que de sa propre volonté, à sortir de Paris : cetle mesure n'était prise que pour les mieux découvrir, pour les saisir à leur sortie de la capitale, et s'emparer plus sûrement ainsi d'eux et de leur fortnne.
La Providence, qui l'avait si efficacement protégée jusques-là, ne l'abandonna pas dans cette occasion. Elle échappa à ce nouveau piège, se retira à peu de distance de Paris, loua une petite maison et continua à prodiguer les plus tendres soins à ma mère qui, à la mort de Robespierre, avait été rendue à la libert^é.
Ce qui avait contribué à sauver madame de Doudeauville, fut ce qui aurait dû la perdre. Quand on était venu arrêter les personnes qui lui étaient chères, on l'avait longtemps questionnée sur mon compte, en
lançant contre mon émigration toutes les menaces en usage alors. Elle avait pris vivement mon parti, malgré les signes répétés de ma mère, épouvantée de sa témérité, a Vous êtes donc affligée de son absence, lui avaient-ils dit. — Oui, sûrement. — Vous la regrettez donc? — Beaucoup. — Allons, vous êtes une brave femme. » Le lendemain, lorsqu'on lut à la section cet interrogatoire, on fut si content de ses réponses qu'on ne la fit point arrêter, touché de sa courageuse franchise. On sait comment et pourquoi elle s'était volontairement rendue en prison.
Elle donna une autre preuve de franchise qui n'était ni moins hardie, ni moins méritoire.
Elle venait d'apprendre la détention à Bordeaux d'un respectable ecclésiastique, que nous aimions tous et qui a été depuis évêque d'Annecy; elle savait qu'on se préparait à le déporter à la Guyane, et elle se hâta d'écrire à un homme qu'elle connaissait un peu et qui avait quelque crédit.
Cet homme, sur ces entrefaites, est arrêté et l'on trouve sur lui ce billet, qui n'était pas signé, et pouvait le compromettre beaucoup.
Elle prend à l'instant son parti, sans en faire part à personne. Elle demande l'adresse du président de la section du Bonnet-Bouge, et, malgré l'effroyable danger auquel elle s'exposait, elle y court seule.
Elle trouve ce digne sans-cnlotle occupé avec quel- (|ues frères et amis des intérêts de la chose publique.
Elle attend que ceux-ci se soient tous retirés ; elle s'approche alors du président et lui dit qu'elle a une affaire iniportante à lui communiquer. « Je n'en connais et n'en veux connaître d'autres, répondit-il, que
celles qui peuvent me mettre à même de punir les ennemis de la République. S'agit-il d'en dénoncer quelques-uns? — C'est justement une dénonciation que je vous apporte. — Eh bien ! parle, citoyenne 1...
— Je dois vous l'avouer, reprit-elle, ce n'est jJas une dénonciation du genre de celles qu'on vous fait habituellement... C'est moi-même et moi seule que je viens dénoncer, o ^<,
Elle lui raconte alors ce dont il s'agit, et lui dit que le billet trouvé ne doit compromettre qu'elle, puisque c'est elle qui l'a écrit.
Il fut si étonné de ce rare dévouement, si touché de cet acte de vertu, qu'il lui promit de ne pas faire usage de ce billet. Je dois ajouter qu'il lui a tenu parole.
Après quelques semaines de séjour à Gaiss, je retournai à Constance pour une affaire très-importante pour moi : il s'agissait de la vente des diamants de ma femme. Elle me les avait laissés, quand elle me quitta pour retourner en France, et je voulais en placer le prix, afin de compléter les 4,500 francs de revenu qui étaient nécessaires à ma belle-mère et à moi, et avec lesquels nous devions vivre, sans toucher au capital qui, un jour ou l'autre, pouvait être utile à nia famille.
L'histoire de ces diamants est assez singulière : c'est un enchaînement de péripéties qui m'ont fait passer successivement par toutes les régions de rin(|uiétude et de l'espérance. Un romancier moderne ne ferait pas mieux pour tenir ses lecteurs en haleine. Ces diamants avaient été confiés à un honnête habitant de la Savoie. Il fut arrêté et conduit en France. Je les croyais perdus; il parvint à me faire savoir qu'il les avait remis
à un de ses oncles. Je jouissais de celte découverte, lorsque je fus informé de la mort de cet autre dépositaire. Je ne doutai pas que cette perle n'entraînât celle de mon trésor. Quelques mois après, nouvelle péripétie : je sus qu'ils n'avaient pas été pris et qu'ils avaient été cachés dans la maison. Je me livrais de nouveau à la joie, quand d'autres renseignements m'apprirent que cette maison venait d'être abattue.
J'avais pris mon parti de celte perle et je n'y pensais plus, lorsqu'un jour un bon et honnête Savoyard entre dans ma chambre et remet entre mes mains l'écrin qu'il était parvenu à sauver.
L'argent qui provint de celte vente courut aussi de grands hasards. D'abord, il fut placé chez un banquier du pays de Vaud, qui fit faillite lors de l'invasion. Cependant je parvins à recouvrer mes 50,000 francs et je les fis passer à Venise. Voulant ensuite en opérer le placement en Allemagne, un négociant parfaitement sûr en acheta des chaînes de Venise pour les rerevendre avantageusement à Leipsick. Elles allaient être livrées à un marchand très-riche de ce pays avec lequel on avait fait marché, lorsqu'on apprit sa banqueroute.
Après tant d'accidents, ils furent enfin placés solidement et j'en touchai exactement le revenu.
J'avais besoin de prendre encore le petit lait de chèvre; mais mes chagrins m'avaient rendu tellement sauvage que je me décidai à aller au bourg d'Appenzell, où j'étais certain d'être seul. Je n'y reçus qu'une visite et elle m'intéressa beaucoup : ce fut celle d'un gros négociant de Rome qui passait par là. Ayant appris que dans ce bourg se trouvait un émigré français
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du nom de la Rochefoucauld, il vint me demander si j'appartenais à la famille de l'auteur des Maximes. Sur ma réponse affirmative, il me fit de cet ouvrage un pompeux éloge, éloge qu'il accompagna de grandes offres de service. De tous ces titres de grandeur que ma famille avait possédés, aucun peut-être ne serait parvenu à me faire trouver crédit auprès de cet étranger, et c'était sur le souvenir d'un petit livre admiré par lui qu'il venait de lui-même, et malgré les ruines que la Révolution avait entassées autour de nous , mettre sa bourse à ma disposition !
Je partis d'Appenzel pour aller à Lausanne, où je devais m'élablir. et je peux dire que je Ils ce voyage à marches /'orrm, toujours à pied, par goût et par raison, vu l'état de mes finances, et portant une partie de mon bagage, qui pesait quelquefois vingt-trois livres. Cette manièrs de voyager me permettait de contempler celte belle et riche nature que je ne pouvais me lasser d'admirer, et C'était, je le réj)ète, la seule distraction qui eût le pouvoir de m'arrachor aux chagrins, aux inquiétudes de l'exil et de l'absence. Je fuyais la société, je redoutais les plus simples divertissements, et en parcourant ces régions, je sentais mes pensées s'élever plus librement vers Dieu : il me semblait que je planais dans un dernier vol sur cette terre, véritable vallée de larmes, qui ne devait plus me retenir, et que j'allais me réfugier dans les cieux. Telles étaient les dispositions de mon âme que je portai dans l'abbaye d'Einsiedeln, visitée alors par des milliers de pèlerins.
Après avoir monté longtemps, et quand on croit ne trouver toujours que des déserts, des rochers hantés, tout au plus, par le chamois sauvage, l'on découvre
lout à coup avec élonnement de beaux et immenses bâtiments] ils renfermaient alors beaucoup de religieux; leur chef avait le titre de prince.
Je visitai en détail ce beau monastère, grâce à un jeune moine qui vint, à mon arrivée, m'offrir d'êlre mon cicérone.
Surpris de la manière dont il parlait le français, charmé de sa tournure et de ses manières distinguées, je lui fis quelques questions ; il me dit qu'il était Valaisan, de l'une des premières familles du pays. Il servait en France, avec un grade avancé, dans un régiment suisse, avant la Révolution ; et depuis, pressé, poussé, obsédé même par une idée qui le tourmentait jour et nuit, il s'était déterminé à entrer dans ce couvent ; il ajouta qu'il se félicitait tous les jours d'avoir obéi à cette vocation.
Je lui demandai s'il s'était plu dans ma patrie, dont j'étais éloigné depuis tant d'années, que je ne devais probablement pas revoir de longtemps»
Il me répondit qu'il y avait été fort heureux ; il se rappelait toujours, disait-il, le temps qu'il avait passé dans un grand château que le seigneur habitait peu, et où ses camarades et lui avaient trouvé un asile tout à fait hospitalier.
Je lui demandai le nom de ce château, il me répondit que c'était Sargères.
Qu'on juge de ce que j'éprouvai en entendant ce nom, et quelle fut la surprise du jeune moine quand il apprit que ce riche seigneur, dont il avait été l'hôte, était là devant lui, pauvre, exilé maintenant, et parcourant à pied ces montagnes le sac sur le dos!
Je visitai avec intérêt les petits cantons, surtout ceux
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OÙ la liberté suisse a pris naissance. En traversanl le lat de Lucerne, dont l'aspect sévère contraste étrangement avec les souvenirs gracieux qui vohs sont restés du lac de Zuricli, je ne vis pas sans émotion le rocher sur lequel s'élança Guillaume Tell pour échapper à ses persécuteurs qui l'entraînaient dans une barque prête à sombrer. Je me demandais si, dans cette effroyable tourmente qui dévastait la lM\ance, il ne se trouverait pas aussi quelque libérateur assez osé pour s'élancer du vaisseau en détresse sur la terre ferme, afin d'indiquer à l'équipage la seule voie ({ui conduit au port, et pour punir les tyrans qui tenaient le gouvernail et l'égaraient au milieu des récifs.
Le général P. Siffer me conseilla , pour gagner Berne, de prendre une route peu fréquentée par la vallée d'Engelsberg. Je suivis son conseil et je n'eus pas à m'en repentir, dette vallée, comme celle d'Einsiedeln, est très-fertile, quoique située au milieu de monts très-arides. CommeàEinsiedeln aussi, je trouvai un très-grand monastère et un petit prince souverain. 11 me donna un beau dîner avec toute sa cour, composée de moines, et, suivant l'étiquette de ses Etals, il fallut que, malgré sa répugnance, mon modeste serviteur se mît à table avec nous. On voit que l'espril d'égalité règne parmi ces bons religieux. C'est effectivement dans la religion et par la religion seule qu'existe et que peut exister la véritable égalité.
Je trouvai à Lausanne plusieurs de mes compatriotes; quelques familles du pays m'accueillirent de faron à me faire croire qu'elles avaient à coeur de me rendre aussi agréable que possible mon pénible exil.
Madame la baronne de Krudner, qui, depuis, ajoué
un si grand rôle auprès de l'empereur de Russie, était en ce moment à Lausanne Elle avait beaucoup d'esprit, de grâces, et elle me paraissait d'aulant plus aimable qu'elle voulait bien l'être pour moi.
Il y avait chez elle de nombreuses réunions, de brillantes soirées ; mais, avec ma sauvagerie habituelle, je préférais, pour aller chez elle, les heures où sa maison était moins fré(|uentée.
Je vis aussi à Lausanne, et même très-fréquemment, un Savoyard d'un esprit très-remar(juable, le comte de Maistre, auteur de plusieurs ouvrages estimés; ses talents et ses succès ne lui avaient rien fait perdre de son affabilité. On aimait à voir cet écrivain distingué montrer par sa conduite que la culture d( s lettres s'allie très-bien aux qualités qui font le bon mari, l'excellent père, et qu'on peut, avec beaucoup d'esprit et de connaissances, être profondément et sincèrement religieux. Son érudition véritable, sa grande mémoire et sa conversation piquante nous faisaient passer d'agréables moments. 11 a été, depuis, envoyé par le roi de Sardaigne, comme ministre, à la cour de l'étersbourg ; mais, avant (]u'il reçût cette mission, je me retrouvai avec lui eu Italie.
Il y avait à Lausanne beaucoup d'habitants delà Savoie, qui, eux aussi, avaient quitté leur pays quand la révolution s'y était installée; quoi qu'ils parlassent Je même langage que nous, il était facile de les distinguer : ils étaient tristes, sombres, mélancoliques, accablés , tandis quenousavions conservé notre vivacité
et notre courage.
J'avais, pendant mon séjour à Annecy, connu plusieurs de ces Savoyards que je retrouvais émigrés à
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Lausanne. A Annecy, quand ils ne se croyaient pas menacés du malheur qui nous éprouvai l, ils nous prêchaient la force d'àme, la tranquillité, la résignation; je leur rappelais quelquefois, en riant, leurs admirables sermons, en témoignant ma surprise de ce qu'ils n'en prolitaient pas mieux. « Ah! me répondirent-ils en soupirant, il n'y avait alors que vous d'émigrés, et nous ne l'étions pas. »
L'année d'après mon arrivée à Lausanne, je Ils dans le pays une course intéressante; je commençai par les bains de Loichc, situés dans le Valais, L'on y arrive après plusieurs heures d'une montée rapide, qu'on ne peut faire (pi'à dos de mulet; ces bains très-salutaires sont aussi fort incommodes ; on s'y baigne dans un même bassin, trente ou quarante personnes à la fois, hommes et femmes, pendant quatre ou cinq heures ; il n'y a que l'auberge qui soit construite en pierre ; toutes les autres maisons le sont en bois. Ce triste séjour est pourtant un lieu de délices pour les Valaisans. Aussi les jeunes femmes ont le soin de faire insérer, dans leur contrat de mariage, la clause formelle d'y être menées au moins une' saison. C'est ce qu'on pourrait nommer des bains par-devant notaire.
Je ne me baignai qu'une fois et j'en fus au repentir, car j'appris, en sortant du bassin, qu'un seul bain suffisait quelquefois pour faire sortir une espèce d'érésipèle appelée pomsée, qui force le baigneur à rester sur place, au risque de la vie, jusqu'à ce que cette éruption ait disparu, c'est-à-dire plusieurs semaines, et j'"aurais été fort contrarié d'être retenu aussi longtemps dans une pareille bicoque.
J'en fus quitte pour la peur; mais deux pieds de
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neige qui tombèrent dans la nuit, quoique nous fussions an mois de juin, me forcèrent de rester vingtquatre heures de plus; je pensai y rester tout à fait, car je courus de grands risques en passant la Gemmi. C'est une montagne élevée que l'on ne parvient à franchir que par un étroit sentier taillé en zigzag dans le roc, et avec la constante perspective d'une chute de plusieurs centaines de toises si le pied vient à vous manquer. J'étais parti à cinq heures du matin sans guide, espérant que le soleil de la veille aurait fondu la neige et rendu le passage plus facile; ce fut tout le contraire. La neige était bien fondue en effet, mais la gelée de la nuit en avait fait la glace la plus unie ; c'était un véritable miroir. A chaque pas, je glissais, à chaque pas j'étais au moment de tomber au fond du précipice, et le péril était tel que je n'osais regarder mon serviteur, qui me suivait avec peine, dans la crainte de le voir disparaître dans le gouffre béant à nos côtés.
S'il était difficile de monter, il était impossible de descendre; il fallut donc continuer notre alarmante ascension. A moitié delà montagne, nous trouvâmes d'autres difficultés et de nouveaux périls; la neige n'était pas fondue, mais elle cachait le sentier, de manière qu'il était impossible de le reconnaître, et, pour peu qu'on s'en écartât, c'en était fait des voyageurs. Enfin, avec un peu de courage, beaucoup de peine, et après nous être mis dans la neige jusqu'à la ceinture, nous parvînmes au haut de la terrible montagne.
Je fus dédommagé de toutes ces tribulations par l'aspect charmant de la vallée de Kandelstech, qui me
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conduisit à Thounn. Je retournai de là à Lausanne, en repassant par Berne.
J'eus, à la suite de ces excursions, un grand chagrin : un de mes parents, avec qui j'avais été élevé et que je regardais comme mon frère, était venu me joindre, et, depuis plus d'un an, vivait avec moi. Nous partagions le même logement; toujours ensemble, nos regrets étaient les mêmes. Fort attaché à ma famille, qui était la sienne, il partageait mes peines et les adoucissait, en évoquant les souvenirs de notre jeunesse et de nos premiers plaisirs. Son départ pour la France me replongea dans mon pénible isolement. Plus de ces consolants entretiens qui me rendaient la présence de mes parents, de mes amis, et me reportaient à un temps déjà si loin de nous! Il fallait tout renfermer dans mon triste cœur et me condamner à un pénible silence; quand on souffre, on a bien assez de ses peines, sans y joindre le supplice d'en parler à des indifférents. L'épanchement d'une âme blessée lui est une blessure de plus quand elle ne trouve pas une àme sympathique qui laccueille.
Cependant des femmes, des p'^rents d'émigrés parvenaient à sortir momentanément de France pour venir visiter leurs maris, leurs parents. Ma femme fut une des premières qui tentèrent ce pèlerinage. En 1797, j'eus la joie infinie de la voir arriver à Lausanne, accompagnée de mes deux enfants.
Le bonheur que me donna celte réunion est audessus de toute expression. 11 y avait cinq ans que nous étions séparés, et moi j'avais si longtemps désespéré de les revoir !
J'avais laissé une petite fille et je retrouvais une
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pei^onne charmante sous lous les rapports. Elle avait composé en roule, sans aucun aide, cinq ou six couplets qui m'attendrirent aux larmes; sa mère aussi avait gai^né beaucoup, car la nécessité de s'occuper de ses affaires lui avait ôté sa timidité, sans lui donner cet air d'assurance qui déplaît , surtout dans les femmes. Sa figure même n'avait rien perdu de ses agréments, et sa santé avait fort heureusement résislt' à tous ses chagrins. La santé de mon fils n'était pas aussi bonne; je le trouvai fort changé. La sévérité d'un gouverneur qui l'avait fort mal appris, et qui fui bientôt congédié, avait attristé son caractère et assombri ses traits. On n eût jamais dit alors qu'il deviendrait ce qu'il a été depuis. Je parle ici des agréments de sa personne; ce sont les seuls avantages qu'un père puisse constater publiquement dans son fils sans blesser en rien sa modestie, puisqu'ils sont l'effet du hasard.
Je passais mes journées à jouir du changement inespéré de ma situation, à écouter le récit des souffrances, des alarmes de mes chers voyageurs; à entendre les détails de tout ce que la sagesse, le coura^(> et la tendresse avaient inspiré à une bonne mère, dans la conduite du bien de nos enfants et dans les mesures prises pour leur sûreté.
Je ne me lassais pas de leur faire répéter ce qu'ils m'avaient déjà dit, et même ce que je savais avant leur arrivée; mes pensées s'étaient tant de fois tournées vers la France et vers ma famille absente ! Maintenant je n'avais d'yeux, d oreilles et de cœur que pour saisir, connaître complètement et m'assimiler, pour ainsi dire, ce passé auquel je n'avais pas pris part.
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Ilélas ! au bout de deux mois, qui m'avaient paru deux jours, il fallut nous séparer de nouveau.
Cette séparation fut plus douloureuse pour moi que je ne puis l'exprimer. L'idée qu'elle serait longue, la crainte de les voir retourner dans un pays où ils avaient déjà été si exposés, et où ils pouvaient Tètre encore, me jetaient dans une affliction qui aurait été du désespoir si la relig-ion n'était venue à mon secours. Nos adieux furent déchirants.
Mon chagrin s'augmenta encore dans la suite quand je vis beaucoup d'émigrés rentrer en France; il y en avait même parmi ceux-là qui revenaient de Russie, où ils s'étaient fixés, et moi, qui n'avais jamais quitté les frontières de mon pays pour être des premiers à y retourner, j'étais encore sur la terre étrangère.
Je ne voulais retourner auprès de ma famille que par les moyens qu'elle me procurerait, et elle attendait toujours, dans la crainte de m'exposer à quelque recrudescence de cette fièvre révolutionnaire , qui n'était encore que calmée.
Ne pouvant plus tenir à une absence aussi pénible, las d'attendre les moyens de rentrer, que je demandais en vain depuis longtemps, je pris un mauvais passe-port de négociant suisse et je partis s;ms délai.
Je voyais que l'horizon se rembrunissait beaucoup ; c'était un motif de plus pour hâter mon départ. c< Si les choses tournent bien, me disais-je, j'aurai fort bien fait de revenir, et si elles tournent mal, je me consolerai d'avoir pris ce parti ; car si je reste et laisse éclater la bourrasque, ma famille, effrayée pour moi, s'opposera alors à mon retour. »
A peine sur le sol de la France, ma politesse me
trahit. J'élais en char-à-bancs; j'en descendis à Une montagne, et je me mis à causer avec deux femmes que je rencontrai. Elles étaient bien mises; elles me dirent qu'elles allaient à deux ou trois lieues de là, sans avoir pu trouver de voiture. Je les engageai à monter dans la mienne, et je continuai pcdestrement ma route, faute de place.
Mon compagnon de voyage, qui n'était pas des-' cendu, ayant mal à la jambe, me raconta depuis que, questionné par elles, il leur avait dit (jue nous étions deux marchands suisses; elles ne furent pas dupes de ce mensonge, et répondirent en riant : « Il n'en es! rien, vous êtes trop polis paur cela. »
Ennuyé de mon allure, l)eaucoup trop lente pour mon impatience, j'achetai un mauvais cabriolet et je pris la poste; c'était en 1797.
En arrivant à Dijon, à dix ou onze heures du soir, le postillon qui nous conduisait, et qui, à cause de nos habits bleus, nous prenait pour des employés de l'armée d'Italie, me dit que les portes étaient gardées par des volontaires très-sévères, et qu'il serait bien difficile de les faire ouvrir. Je lui répondis que puisque cela n'était pas impossible, il fallait l'essayer; nous y réussîmes à force de cris, et nous passcàmes fièrement au milieu de ces volontaires, bien éloignés de penser qu'ils étaient ainsi réveillés par de pauvres gens condamnés à mort.
Arrivés le soir à Auxerre, je demandai à la femme de l'auberge où je pourrais avoir, le lendemain dimanche, une messe. « Je la veux bonne, » ajoutai-je en rianr, quoique je susse que les messes des prêtres non 'issermentés étaient sévèrement proscrites. Elle
me répondit, en rougissant, qu'elle ne savait ce que je voulais dire; cependant elle m'avait fort bien compris, carie lendemain malin elle me fit conduire dans un endroit où je trouvai ce que je désirais. Je n'eus pas à me repentir de ma pieuse témérité.
J'arrivai le 10 de fructidor à Orléans, oij je devais fixer momentanément mon séjour; on y était dans une vive inquiétude. Aucune diligence de Paris n'était arrivée, ce qui annonçait que l-aris avait été le tliéalre de quelque grand événement, et l'on ne se trompait pas. Le Directoire avait remporté la victoire; une partie des membres du Conseil des Anciens, ainsi que du Conseil des Cinq-Cents, étaient condamnés à la déportation... Les lois les plus sévères contre les émigrés étaient remises en vigueur.
J'avais retrouvé à Orléans plusieurs parents auxquels j'étais fort attaché. Comme nous cherchions le lendemain à découvrir ce qui se passait dans la ca])itale, nous passâmes chez un libraire ordinairement bien informé; nous y trouvâmes effectivement des journaux qui venaient d'arriver. Je me mis à les lire tout haut; beaucoup d'autres personnes, qui avaient eu la même idée que nous, étaient entrées pour savoir des nouvelles, et mon auditoire était nombreux. Je fis fort bonne contenance, et je ne témoignai aucune émotion en communiquant aux gens qui m'écoutaient la nouvelle suivante, qui se trouvait en gros caractères au milieu du journal : « La peine de mort est de nouveau prononcée contre tout émigré, et il suffit qu'il soit reconnu pour qu'il soit fusillé dans les vingt- ({uatre heures. » Ma pauvre cousine, en entendant ces mots, devint pâle et tremblante; en effet, l'un des
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,iombreux assistants ne pouvait-il pas me reconnaître et aller ensuite me dénoncer ! Fort heureusement pour nous, son trouble ne fut pas remarqué, et j'échappai à ce nouveau danger. A quelques jours de là, il m'arriva une autre aventure qui me fit rire. On m'avail indiqué, dans une maison obscure, une petite chambre au haut d'un étroit escalier, où tous les matins se disait fort mystérieusement une hotuie messe. J'v étais allé une première fois, sans que ma présence parût faire grande impression sur l'assistance; mais le lendemain je trouvai la porte fermée. Je demandai la raison de ce changement à deux bonnes dames, qui me répondirent d'abord qu'elles ne savaient ce que je voulais dire; enfin, pressées par moi, l'une d'elles m'avoua qu'on m'avait pris la veille pour un espion, et qu'on avait, pour ce motif, changé le lieu de la réunion.
11 me parut assez plaisant qu'un homme condamné à mort et qui était dans une position à avoir peur, même de son ombre, fît tant de frayeur à quarante ou cinquante personnes et mît en émoi tout un quartier ; cela me rappela la fable du lièvre et des grenouilles.
Quand l'on put sortir de Paris, ma femme vint me rejoindre à Orléans. Ktonnée de me trouver si joyeux et si calme, elle me dit que j'ignorais sans doute ce qui s'était passé à Paris. Ma réponse lui prouva que j'étais parfaitement au fait des derniers événements et des mesures acerbes décrétées contre les émigrés rentrés. On en avait même fusillé quelques-uns à la suite du 10 fructidor; j'en savais le nombre, et j'ajoutai que ce nombre fût-il doublé, triplé, et la sévérité des lois maintenue contre nous, je ne me repentirais
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I»a8 d'être revenu en France. Ces événements, que j'avais prévus en partie, ne feraient pas changer ma. résolution d'y rester désormais.
Madame de Doudeauville, excessivement alarmée de mon imprudence, exigea du moins que je me tinsse caché : j'y consentis à regret, et l'on va voir si ma cachette était bien sûre.
On me renferma dans une pension où il y avait une soixantaine de jeunes personnes; il était convenu que je ne pourrais descendre dans le jardin, pour y prendre l'air, que quand il ferait nuit.
La première fois que je profitai de cette permission, je fus découvert par le jardinier, qui, fort étonné de trouver un homme dans cette enceinte, me prit pour un voleur et pensa me faire arrêter. Quelques jours après arrive le dimanche; je témoigne le désir d'assister à l'office. On y consent, en me promettant qu'on prendra les précautions convenables pour ne pas exciter la curiosité de ces demoiselles.
Le jour venu, on me conduit dans une grande chapelle; j'imagine qu'on va m'introduire dans quelque tribune, mais, au lieu de cela, on m'établit bien secrètement auprès de l'autel, une chaise devant etuuc' chaise derrière, comme si j'eusse pu être caché par leurs dossiers et leurs l)arreaux.
Un moment après, les soixante élèves, les nombreuses maîtresses, les femmes de la maison arrivent dans la chapelle et ne virent pas sans une extrême surprise, comme on peut le deviner, un jeune homme installé dans cette maison et dans ce lieu où l'on n'avait jamais introduit que des femmes. Ce fut un giand événement qui occupa beaucoup tout le pen-
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sionnal; on en causa, on en discuta et on en disputa même. L'on finit par conclure que cet inconnu si bien caché devait être et était M. le duc d'Orléans.
.l'étais depuis quinze jours à Orléans; madame de Doudeauville devait retourner le lendemain à Paris pour ne pas faire naître de soup(;ons. Je la reconduisais à la petite maison où elle était descendue; c'était à la tombée de la nuit, et, en marchant à ses côtés, je me félicitais d'être revenu. En restant à Orléans, je pourrais recevoir de ses nouvelles sans trop attendre, et elle pourrait de temps en temps renouveler ces visites, dont mon cœur était si avide. Mon extrême tranquillité avait fini par la rassurer, et comme moi elle commençait à trouver que j'avais bien fait de revenir. En arrivant chez elle, ce n'était plus cela. J'y trouvai le valet de chambre de ma mère venu par la diligence. Il me remit les lettres dont il était chargé pour moi; ces lettres étaient de ma mère, de mes parents, de mes amis. Elles m'annonçaient que j'avais été dénoncé à la police, et que je n'avais pas un instant à perdre pour éviter les suites de cette dénonciation. Ma femme, dont toutes les alarmes étaient revenues, joignit ses instances aux instances de ces lettres, et, à force de prières, elle me fit promettre de ne pas rester plus longtemps à Orléans et de retourner dans mes montagnes. La crainte de la tourmenter, de la compromettre, m'arracha cette promesse, et je ne fus pas longtemps à m'en repentir.
Le lendemain matin, madame de Doudeauville était partie. Je passai toute cette journée dans les plus cruelles angoisses; les excellentes personnes qui m'avaient donné asiie, malgré le danger que leur fai-
sait courir leur généreux dévouement, me pressaient de rester et m'assuraient que ma présence ne les exposait pas.
Ces sollicitations, si fort d'accord avec mes désirs, m'auraient peut-être persuadé si je n'avais pas promis de partir. Incapable de manquer à mes engagements, je me décidai à reprendre le lendemain la route de l'exil, en faisant toutefois les vœux les plus ardents pour que cette visite domiciliaire, dont j'étais menacé, se fît avant mon départ et vînt mettre un terme à mes maux, soit en me permettant de rester, si mon passeport suisse était jugé bon et valable, soit, s'il était trouvé mauvais, en me délivrant d'une existence insupportable pour moi.
Malheureusement la visite n'eut pas lieu, et, embarqué dans mon triste cabriolet par mes excellentes hôtesses, presque aussi affligées que moi, — ce qui est beaucoup dire, — je repris la route de la Suisse.
Ce voyage, que j'avais déjà fait avec tant de joie (juelques semaines auparavant, ne fut qu'un long enchaînement de tristesses, d'ennuis et de découragements vraiment indicibles, k chaque pas je voulais faire arrêter les postillons et leur donner ordre de tourner bride. La première fois j'avais obéi à l'honneur bien ou mal entendu, en me résignant à subir cette émigration que je désapprouvais formellement ; mais maintenant je ne paraissais céder qu'au découragement et qu'à la peur. C'était bien réellement la peur, mais la peur de ma famille, qui me remettait sur la route de l'exil.
Un livre de saint François de Sales, que madame de Doudeauville m'avait donné et qui semblait me
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répondre, me raisonner et compatir à mes peines, me calmait un peu. Cette lecture finit par me donner une résignation dont j'avais bien besoin.
A Dole, impatienté d'être emporté aussi \ite d'un pays que j'eusse voulu ne jamais quitter, j'abandonnai la poste et j'achetai un mauvais cheval qui, comme s'il eût partagé le secret déplaisir qne j'éprouvais à in'éloigner, voulait toujours reculer au " lieu d'avancer.
Avec cette marche d'écrevisse, il pensa plus d'une fois me précipiter, moi et mon cabriolet, dans les précipices qui bordaient le chemin.
Voyant qu'on voyageait fort tranquillement, je me demandai s'il ne valait pas mieux parcourir la France et aller de ville en ville, avec mon modeste équipage, que de quitter encore une fois mon pays?.. Cela ne fut qu'un rêve, mais ce rêve charma quelque temps mes regrets, en me donnant la force de continuer ma route.
Arrivé près de la frontière, les habitants du Jura, ({ui étaient de braves gens, vinrent dire à plusieurs voyageurs qui se trouvaient à l'auberge qu'ils les engageaient, s'ils étaient émigrés, à passer les postes français ce jour-là, parce que le délai accordé dans ce département finissait à minuit et que le lendemain, ils seraient arrêtés et exposés à la peine portée par la loi, et l'on sait quelle était cette peine.
Ils profitèrent de l'avis et partirent précipitamment : pour moi, ennuyé de fuir, et ne connaissant pas de pire mal que celui de la peur, je restai, en disant que j'étais marchand suisse.
.le ne partis en effet que le lendemain, et rencon-
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Irant à quelques lieues le premier poste, je m'arrêtai pour faire voir mou passe-port. Afin de montrer que je ne craignais rien, que je n'avais rien à craindre, j'entrai dans une auberj^e où je me mis tranquillement à déjeuner.
Au second poste, je fis, toujours dans la même iulention, manger l'avoine à mon cheval : au troisième, (|ui était le plus dangereux, je liai conversation avec les volontaires qui le gardaient.
« Vous avez du voir, hier au soir, passer bien des voyageurs? leur dis-je. — Beaucoup, effectivement. — Et cela est assez simple : c'étaient de pauvres émigrés et on les avait assurés que s'ils passaient aujourd'hui, vous leur feriez un mauvais parti. — On a eu raison, vraiment. — On prétendait même que vous les fusilleriez. — Nous n'y aurions pas manqué. — Je n'en crois rien, ajoutai-je, toujours eu riant, les Français sont trop polis pour cela ! » et en achevant ma phrase, je leur fais ma révérence et je fouette ma rossinante (|ui part au grand... pas. Heureux encore q'ue son accès d'humeur reculante ne l'ait pas prise en cet instant et qu'elle ait bien voulu se mettre en mouvement, sans ses cérémonies habituelles.
Je retournai tristement à Lausanne, d'où j'étais parti si gaiement il y avait quelques semaines. La révolution s'y installa peu de temps après mon arrivée.
Alors je me déterminai à aller en Italie avec deux passe-ports de l'ambassadeur d'Espagne, l'un, sous mon nom comme grand d'Espagne, l'autre, comme négociant espagnol, sous un nom de terre.
Mon voyage pensa n'être pas de longue durée. A deux ou trois lieues de Martigny, je laissai le char-à-
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bancs qui portait mes effets et qui ne pouvait aller plus loin sur la route du Saint-Bernard, et, pendant qu'on cherchait un mulet, je partis seul, malgré les représentations des gens du pays, mais la vie m'était si à charge que je mettais peu de soin à la conserver.
J'avais quatre lieues à faire dans des contrées extrêmement élevées, par un sentier qu'on ne pouvait distinguer, même le jour, vu la quantité de neige qui venait de tomber. C'était le 20 janvier 1798. La nuit me prit à moitié chemin et la faim en même temps : j'avais beaucoup marché depuis le matin et j'avais à peine déjeuné.
J'errais dans ces déserts, par un froid si vif que la neiffe scintillait comme des diamants. Les éloiles brillaient de l'éclat le plus vif, sur un ciel de l'azur le plus foncé, comme il arrive à ces grandes hauteurs. Ce spectacle était magnifique, imposant; et il l'était d'autant plus pour moi que je croyais bien en jouir pour la dernière fois.
Le chemin était si glissant qu'un pas en avant m'en faisait faire deux en arrière, et j'étais si affaibli par le défaut de nourriture que, malgré le froid excessif, la sueur tombait de mon front comme au mois d'août. Je ne me dissimulai pas que si je me trouvais mal, c'en était fait de moi, et qu'il faudrait renoncer à Tespoir de rencontrer quehiue habitation où je pusse trouver des secours.
Je m'abandonnais avec résignation à l'immense auteur de cette voûte resplendissante, sur laquelle se portaient mes regards, quand je découvris au fond de ma poche un peu de chocolat. Cette trouvaille inattendue ranima mes forces, et quand, après avoir fait
quelques pas de plus, j'aperçus au loin une lumière qui brillait parmi les neiges de cet affreux désert, je me sentis en état de me diriger vers elle. Après bien des peines, des difficultés et bien du temps, j'arrivai à la porte de celle habitation... c'était l'auberge où je devais coucher.
J'y fus pris bientôt d'un tel accès de fièvre, qu'on fut obligé de me porter dans mon lit. Mon serviteur, qui arriva avec le guide et le mulet, plus de deux heures après, me trouva dans un état de souffrance qui lui fit craindre que je ne fusse pris d'une fluxion de poitrine; il n'en fut rien, et quoique faible je partis à pied le lendemain matin avec plusieurs compagnons de voyage, que j'avais rencontrés dans cette hùtellerie et qui, comme moi, attendaient lé jour pour passer le Saint-Bernard.
Après plusieurs heures d'une montée pénible par le froid qu'il faisait, froid tel que notre vin gelait dans des bouteilles d'osier que nous portions dans nos poches, nous arrivâmes à l'hospice du Saint Bernard. Que n'a-t-on pas dit de cet hospice, élevé à douze ou treize cents toises au-dessus du niveau de la mer, hauteur à laquelle il n'existe plus de végétation! Que n'a-l-on pas dit des hommes admirables qui l'habitent? Ce sont là de véritables soldats du Christ, car chaque jour de leur existence, abrégée parla rigueur de ce climat, est une victoire de l'àme sur le corps et un triomphe sur la nature, au profit de la charité.
Comme leur divin Maître, ils se sont sacrifiés au salut de leurs frères. Ils ne font aucune acception de rang, de personne, de pays, de religion... Tous les hommes qui souffrent et les pèlerins égarés qui vont
côtoyant des abîmes sont l'objet de leur tendre el constante prédilection. Quand ils en arrachent quel- (jues-uns à la mort, il faut voir avec quelle joie ils reviennent au bercail, en chantant le Te Deum ! La parabole du bon Pasteur rapportant sur ses épaules la brebis égarée reçoit ainsi, sous tous les rapports, une véritable réalisation. Ils sont admirablement aidés dans leur œuvre de salut par ces chiens surnommés les chiens du Saint-Bernard, dont l'instinct esl admirable. Ouelque chose de la charité et du courage de leurs maîtres semble avoir pénétré jusqu'au cœur de ces braves animaux; jamais, et dans aucun lieu, ils n'ont mieux mérité ce nom d'amis de l'homme, que notre reconnaissance et notre justice leur ont donne.
J'avais laissé en arrière Haphaël ' avec un guide «l le mulet chargé de nos bagages; plusieurs heures se passèrent ; je ne les voyais pas arriver et je commençais à m'inquiéter sérieusement, moins pour mon bagage, qui était ma seule richesse, que pour le fidèh' compagnon des fatigues et des chagrins de mon exil.
Je ne doutais pas qu'il n'eût roulé dans quelquesuns de ces précipices que j'avais remarqués sur mon passage. Cette idée me désolait ; ce brave homme m'avait suivi en émigration malgré ses liens de famille, malgré ses intérêts personnels, car il avait cinq ou six cents fr. de rente que son départ devait lui faire perdre, et il ne savait pas si je pourrais même le faire vivre Qu'on juge de mon anxiété en pensant que j'aurais été la cause de sa mort ! « Si le ciel a permis ce mal heur, je vais donc me trouver seul sur la terre étrangère, sans
' Mon douiestii|ue.
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avoir quelqu'un à qui je puisse, comme à lui, parler de mes chagrins, de mes regrets, de tout ce qui m'est cher; je vais rester seul, privé de l'unique consolation qui me restât, puisque, dans ce serviteur excellent, j'avais trouvé un ami véritable. »
Je me livrais à ces douloureuses rétlexions, lorsque, vers dix heures du soir, j'entends frapper à la porte de la cellule où je m'étais retiré et je vois entrer celui que je croyais perdu. Les religieux, devinant mon inquiétude, étaient allés au-devant de lui et l'avaient rencontré au moment où, pour sauver mon bagage mal engagé, il s'exposait aux plus grands dangers. Je ne savais comment exprimer ma reconnaissance à ceux qui m'avaient conservé Raphaël... Le prieur m'emmena avec les frères à la chapelle. Je compris le digne père : nous priâmes ensemble; en effet, c'était à Dieu, qui inspire de pareils dévouements, que devait s'adresser l'élan de ma gratitude. Un mot encore sur ce digne serviteur qui s'était associé aux tourments de mes jours d'exil.
Depuis longtemps il me donnait des preuves du plus grand dévouement : il se privait de tout pour diminuer mes privations; il me pressait une fois de me procurer une petite jouissance que je me refusais toujours en raison de l'exiguïté de mon i-evenu. Un jour, il entra tout joyeux chez moi et me dit : « Pour le coup, vous allez avoir ce qui vous est nécessaire, car nous venons de G^a^orner trois cents fr. » Il avait mis un fr. de son argent à la loterie et il voulait partager son gain avec moi.
A propos de loterie, il lui arriva une chose bien piquante : il avait, par complaisance, pris un numéro;
on n'avait pasdequoi lui rendre sur six francs, il rendit le billet. La loterie se tira : le hasard avait voulu que le numéro qu'il avait rendu fût celui qui gagnât le gros lot. Ce lot s'élevait à vingt mille fr. Ce qu'il regretta surtout dans cette déception du sort, ce fut le plaisir qu'il aurait eu à mettre cette somme à ma disposition.
Plus que jamais je sens et je dois dire ce qu'il valait, car, au moment où j'écris ces lignes, je vais perdre, à la suite d'une longue maladie, cet excellent homme qui, depuis cinquante ans, m'a donné tant de preuves de fidélité, de désintéressement et de délicatesse; je le traitais comme un ami, je le regretterai comme un frère.
Je ne trouvai le lendemain qu'une humble charrette pour transporter mon bagage jusqu'à Turin.
Ce fut en un aussi modeste équipnge que je fis mon entrée solennelle dans la capitale du Piémont : j'allai descendre dans la meilleure auberge de la ville.
On devine que cette allure n'inspira pas pour le nouveau venu une grande considération ; mais elle donna lieu à une scène assez plaisante.
Comme grand d'Espagne, j'allai visiter l'ambassadeur de cette nation; il me présenta aux ministres du roi de Sardaigne, et, deux jours après, mes hôtes étonnés virent, avec une grande surprise, ambassadeur et ministres arriver chez le voyageur à la charrette.
Une scène moins agréable eut lieu quelques mois après.
Je prenais ordinairement à la poste mes lettres , lettres que j'attendais toujours avec tant d'impalience;
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«^lles étaient mon unique consolation. On me dit un jour qu'il yen avait pour moi, mais que le premier ministre voulait me les remettre entre les mains. J'y cours, très-louclîé de cette extrême politesse. On m'annonce, j'entre et je le trouve tenant dans ses mains ces lettres si attendues. II me dit qu'elles sont à l'adresse de M. Ambrosio — mon nom espagnol — e( me demande si c'est bien moi, qu'il ne connaît que sous le nom de Doudeauville. Je l'assure que c'est moimême et je me prépare à me confondre en remercîments pour son obligeance, en compliments pour son attention. Ouel est mon étonnement en le voyant me reprocher, de l'air le plus sévère, d'avoir pris un déguisement, sans doute pour braver les ordres du roi, qui obligeaient tous les émigrés à sortir de ses États !
Cette algarade me fit quitter le ton doux et complimenteur que j'avais d'abord pris avec lui, et je lui reprochai fort vivement la scène qu'il me faisait et les accusations qu'il dirigeait contre moi. Je lui raj)pelai que j'étais en Piémont comme grand d'Espagne; qu'en cette qualité, je lui avais été présenté quelques mois auparavant par mon ambassadeur ; que je ne cachais mon vrai nom qu'à la poste, h cause de tous les pays que mes lettres avaient à traverser, mais que je dissimulais si peu ma personne, que j'avais loué une petite maison de campagne clans le voisinage de celle qu'occupait l'ambassadeur de la république française.
11 s'adoucit, je me calmai ; nous nous quittâmes fort bons amis, et je restai tranquillement dans ma petite maison de campagne.
Ces deux noms me ramènent à mes deux passe-ports I. Il
pris en quitlanl Lausanne, et à une aventure qui aurait pu avoir des suites plus fâcheuses.
J'avais égaré celui qui portait mon nom ordinaire de Doudeauville et ne savais plus ce qu'il était devenu, quand je reçus de Florence une lettre d'un Anglais qui me mandait que ce passe-port était en sa possession et qu'il allait me le faire parvenir par une voie sûre. Il m'expliquait comment ce papier était entre ses mains. Se trouvant à Bex, en Suisse, et ne sachant comment pénétrer en Italie, ce qui était très-difficile alors, le maître de l'auberge où il élnit descendu lui dit qu'il avait à sa disposition un passe-port qui pourrait r.icililer son voyage; c'était justement celui que j'avais perdu. Je frémis en pensant que, s'il était tombé en de mauvaises mains, mon Sosie aurait pu en abuser et compromettre mon nom de la manière la plus fâcheuse.
J'ai su depuis qu'une personne de ma connaissance avait trouvé ce passe-port à Lausanne et l'avait remis à cet aubergiste pour qu'il me le fît tenir par une bonne occasion... C'était la bonne occasion que le dépositaire avait trouvée.
La ville de Florence, d où cet Anglais m'écrivait, était habitée en ce temps-là par une autre personne qui m'intéressait toujours bien vivement.
Celle belle Génoise qui m'avait si bien tourné la tête, et que je quittai avec tant de regrets, était à Florence, à Florence si peu éloignée de Turin qu'il m'eût été facile de franchir cette distance et de revoir celle dont le seul nom produisait encore sur moi une si vive impression. J'eus la force de ne pas céder à ces facilités. L'idée que cette visite affligerait ma femme,
MÉMOIRES IlK MON l'ÈIlE. ICô
dont je connaissais alors les sentiments à cet égard, et que je manquerais, pour ainsi dire," à la délicatesse en employant à un pareil voyage les fonds que je tenais de ses soins, m'empêcha d'aller à Florence pendant deux ans que je demeurai dans le voisinage de cette ville.
D'après un arrangement conclu avec le gouvernement républicain depuis cinq ou six mois, des troupes françaises occupaient la citadelle de Turin, que le roi Irur avait confiée, lorsqu'un beau matin on s'aperçut que tous les canons étaient braqués sur la ville. La République, pour reconnaître la confiance du gouvernement piémontais, lui avait fait déclarer ses prétentions. Non-seulement la capitale mais tout le royaume était confisqué à son profit. Jl fallut s'exécuter de bonne grâce; si l'on refusait, les troupes de la citadelle commençaient par brûler Turin. Une armée française qui s'approchait achèverait par des moyens du même genre la soumission du pays.
La négociation dura vingt-quatre heures, et je laisse à penser quelles étaient les inquiétudes et la consternation de la ville pendant ce moment d'hésilation... Enfin le roi, par la crainte de faire verser le sang de ses sujets, donna un exemple qui a été bien souvent imité depuis : il céda ses États et se retira en Sardaigne.
Peu après les troupes annoncées arrivèrent en effet ; elles étaient sous le commandement du général Joubert, et occupèrent les principales villes du Piémont. Les émigrés qui étaient restés ou revenus à Turin se trouvèrent dans la plus difficile position, car le général républicain, en s'installnnt dans la capitale, avait
ordonné l'exéculion des lois rigoureuses portées contre eux. Kesler, c'était affronter ces peines: demander des passe-ports, c'était s'y exposer plus sûrement encore, en se faisant connaître. Dans cet embarras, déterminé par la répugnance que j'ai toujours eue à me cacher, j'allai trouver le général. Fort heureusement pour moi (car il paraît que j'aurais eu à me repentir de ma démarche hardie), il était à dîner, et je ne pus lui parler. Alors j'envoyai au général Grouchy, (jui commandait la place, mon passe-port avec une lettre où je lui mandais '< que, ne sachant pas feindre, je le prévenais que cet Espagnol qui demandait son visa était le duc de Doudeauville. » J'ajoutais dans ma lettre : « Cette franchise doit convenir à votre caractère comme elle convient au mien. »
J'envoyai le tout par Raphaël, en le prévenant de tout ce qu'il y avait d'inquiétant dans ce message, et je me préparai à tous les é»énements.
Il remit ma lettre à un aide de camp, et, comme il attendait la réponse, il entendit qu'on donnait l'ordre à un autre officier de ftiire venir un caporal et quatre soldats; il ne doutait pas que ce ne fût pour lui ot pour moi. 11 se trompait, grâce à Dieu, et il me rapporta un billet très-gracieux en réj)onse à ma lettre. Le général Grouchy m'écrivait « qu'il se souvenait à merveille de mon nom et de ma personne, et que si je voulais venir le trouver, il me prouverait de son mieux son désir de m'étre utile. » Il croyait, du reste, dans mon intérêt et même dans le sien, que cette visite ne devait pas être faite pendant le jour ; il m'attendait donc à minuit.
Enveloppé dans mon manteau espagnol, je m'ache-
minai seul, au sein d'une profonde nuit, comme un nouveau comte Almaviva , vers le rendez-vous qui m'était donné. Ce mystérieux voyage à travers un vaste |)alais que j'avais à parcourir à cette heure avancée, au milieu de soldats qui seraient peut-être employés à me fusiller demain, se fit sans mauvaise rencontre. Parvenu à la porte du général, on m'introduisit auprès de lui, avec les mêmes précautions et le même mystère. 11 me rerut à merveille et me fit des offres de service avec une grâce, avec une bienveillance dont le souvenir m'inspire encore aujourd'hui une vive reconnaissance.
Je me bornai à lui demander de viser mon passeport et d'en accorder h une société nombreuse d'émigrés avec lesquels je vivais... Parmi ces émigrés se Irouvait M. le comte de Yaublanc, qui était membre du dernier conseil des Cinq-Cents, et qui, au 18 fructidor, avait quitté la France pour éviter la déportation; je lui étais fort attaché. J'en parlai, pour lui rendre service, au général Croucliy, et celui-ci m'engagea à l'amener avec moi la nuit prochaine. Je me rendis avec empressement à cette invitation,
M. de Vaublanc m'accompagna; mais, plein de courage, d'énergie et de ressentiment contre la République, il se laissa emporter dans la conversation et se mit à reprocher vivement au général l'appui qu'il prêtait à cet infâme gouvernement. Le général Grouchy se fâcha à son tour et lui dit que, s'il n'était pas chez lui, il le ferait arrêter sur-le-champ... On devine ma figure et mon anxiété pendant cette scène.
Je parvins cependant à calmer ce violent orage. Rref, ils se séparèrent assez tranquillement.
Nous partîmes le lendemain. Tout le pays était en insurrection, ce qui nous occasionna bien des désagréments et nous fit courir plus d un danger; nos cochers nous menaçaient sans cesse de nous livrer aux Français, et, malgré nos représentations et notre argent, ils ne nous en menaient pas plus vite. Notre caravane était composée d'une façon qui m'aurait amusé si j'avais été plus en train de rire. Il y avait un individu qui tremblait toujours et dont les frayeurs étaient des plus divertissantes; un autre, dans ce moment où toute espèce de noblesse était supprimée en France, ne s'occupait que de généalogie et ne parlait que blason ; mais, à côté de ces originaux, qui, je l'avoue, ne valaient guère la peine que je m'étais donnée pour eux, se trouvait toute une famille provençale qui m'avait inspiré le plus vif intérêt, et dont l'affabilité et l'obligeance m'avaient été d'une grande ressource à Turin. Nous avancions comme des tortues paralysées, et nous fûmes à la veille de ne plus avancer du tout, car, au moment où nous attendions nos voitures pour nous remettre en route, nos conducteurs, fort désappointés, vinrent nous dire qu'un détachement français s'était emparé de leurs chevaux pour conduire de l'artillerie à Modène.
Je me décidai à aller trouver le commandant et à m'adresser à lui avec confiance. 11 devina bien que cet Espagnol prétendu était un Français obligé de cacher son nom ; mais, avec cette courtoisie et cette générosité qui distinguent notre nation, surtout vis-à-vis de compatriotes malheureux, il nous lit rendre nos chevaux. Nos conducteurs, surpris et satisfaits du crédit de cet émio^ré (ju'ils voulaient continuellement dénon-
cer, furent, depuis ce moment, remplis de soin et de déférence pour nous. Us nous menèient jusqu'à Bologne, à travers deux pieds de neige, et en traversant des torrents qui charriaient d'effrayants glaçons.
De Bologne nous allâmes à Ferrare, et, à quelques lieues de cette ville, nous trouvâmes le premier poste autrichien, il fallut nous y arrêter pour montrer nos passe -ports.
Nous croyions nos ennuis finis, ils ne faisaient que commencer. J'avais été, avec le plus jeune de nos voyageurs, porter nos passeports au capitaine, qui éta^t à une demi-lieue de là. Après avoir passé un quart d'heure à les examiner, il nous dit qu'il ne pouvait nous permetire de passer oiilre ; que lout ce qu'il pouvait faire était de m'envoyer, avec un de ses soldats, au colonel, qui était à douze ou quinze milles, .le pensai que cette pénible course inquiéterait les parents du jeune homme qui m'avait accompagné, et que moi je n'avais, héhis! personne à inquiéter; je le renvoyai donc et je partis.
Il était près de quatre heures du soir ; nous touchions à la fin de décembre. Il faisait extrêmement froid. Je n'avais pour arme qu'un parapluie, pour vêtement qu'une mau.vaise redingote, pour compagnie qu'un chien qui, par sa gentillesse et par sn fidélité, eût bien mérité que je le fisse figurer dcja parmi les consolateurs de mon exil ; je n'avais pour trésor que l'argent qui se trouvait par hasard dans ma poche, et pour protecteur qu'un Cioate qui avait tout à fait l'air d'un brigand. Tout cela n'était pa^ amusant.
Bientôt la nuit me prit; mon soldat d'escorte m'avoua qu'il savait très-peu le chemin, devenu fort dilli-
i6S MÉMOIRES DE MON PÈRE.
elle par la quantité de neige ; je me préparais à bi- ^aqnor dans les champs glacés de la riante Ausonie, orsque le son des cloches nous annonça que nous approchions d'un endroit habité. C'était la ville que nous cherchions. J'y rencontrai le colonel autrichien, qui, plus sévère encore que les autres, ordonna qu'on me conduisît au corps de garde. Ce début était peu satisfaisant.
Il vint m'y trouver peu après, et ma conversation l'ayant adouci, quoique je lui eusse caché mon vrai nom, il me témoigna ses regrets de ne pouvoir faire ce que je désirais. F^a chose ne dépendait pas de lui, et tout ce qu'il pouvait faire, c'était de me faire accompagner par un de ses officiers jusqu'à la ville de Rovigo, éloignée de trente ou quarante milles, où résidait le général Klénan, qui, seul, pouvait me donner la permission que je demandais.
On peut juger de ma contrariété : elle fut encore augmentée par un incident très-petit en toute autre occasion, mais qui, dans celle ci, ne laissait pas que d'être désagréable Mon chien — je me repens presque du bien que j'en ai dit — avait beaucoup marché et guère soupe; il s'amusa, la nuit, à manger ma pauvre redingote, ma seule ressource. Je dissimulai le mieux que je pus le mal et les lacunes que son appétit avait faits dans la pièce principale de ma garde-robe, et je partis, le lendemain, à six heures du matin, avec mon obligeant officier. Le froid continuait, le cabriolet était découvert ; si notre route fut peu divertissante, l'arrivée le fut encore moins.
Le général Klénan, auquel je dis mon vrai nom, me reçut très-bien ; mais il me dit en même temps et en